‹ BalzacChapitre 3 sur 5 · VUE GENERALE DE L HLMANITK · texte numérisé non relu

VUE GENERALE DE L HLMANITK

singulier mérite à chacune d'elles de rappeler 1 autre.

On a dit jjue de cette vue générale de la société moderne ramour est presque totalement exclu. C'est, ce me semble, une grande erreur.jV la vérité, les jeunes gens amoureux sont assez rares et pour Balzac le jeune homme est anabitieux et, par parenthèse, c'est précisément une vérité de plus ^mais les types sont très nombreux chez lui de jeunes filles et de jeunes femmes amoureuses. C'est Ursule Mirouet, c'est Eugénie Grandet, c'est Modeste Mignon, c'est la Femme de trente ans^ c'est la Femme abandonnée, c'est la dame de la Grenadière, c'est Coralie des Illusionfs perdues; et il y en a bien d'autres. En général ses amoureuses sont un peu des enfants; elles s'éprennent pour rien, sans qu'on en voie la raison psychologique, et en coup de foudre, ce qu'il ne faut pas nier qui n'arrive, mais ce qui est si rare (Ursule Mirouet, Eugénie Grandet, Coralie); quelquefois dans des circonstances qui, sans que Balzac l'ait voulu, ni y ait songé, sont comiques : Ursule Mirouet s'éprenant de Savinien en le voyant de loin se faire la barbe et « mettant dans ses mouvements une grâce... » Elles sont un peu niaises, c'est incontestable; mais elles aiment profondément, avec une douce obstination tranquille et résignée et elles en sont très touchantes.

Et pour ce qui est d'un autre âge de l'amour, il ne faudrait pas oublier que Balzac a inventé la femme de trente ans comme amoureuse touchante et non ridicule et que cette invention, qui du reste a fait auprès du public la moitié de son succès et je crois

qu'il savait ce qu'il faisait, est de tout point excel lente, tant, tout ému sans doute par certains souve nirs, il y a mis d'exactitude, de précision minutieuse de finesse dans les nuances. — Je ne parle pas de se^ vieillards amoureux qui sont proprement admira blés (j'entends les portraits qu'il en fait), et, ei somme, je suis étonné qu'on dise si souvent en par lant de l'œuvre de Balzac que « cela manque d'amour ». Très bien averti, très bien informé, Balza( s'est bien gardé de mettre de l'amour dans tous ses romans, puisqu'il s'en faut qu'il y en ait dans tous les drames de la vie réelle ; il lui a fait dans son œuvre la place qu'il a dans le monde et même à peu que je ne dise qu'il y a plus d'amour dans Balzac qu'il ny \ en a dans la vie ; mais c'est encore là de ces choses ^ où la statistique est difficile.

^ Les lacunes sont ailleurs. En somme, ce tableau de l'humanité, cette ample comédie à cent actes divers et dont la^cène est runiyers, comme ont tant dit ses admirateurs et comme il a dit lui-même, est toute pleine de personnages et singulièrement variés, il est vrai; mais encore se ramène à un cercle assez restreint^Il n'a connu que la bourgeoisie moyenne et un peu, très peu et de la façon évidemment la plus superficielle ce qu'on appelle le grand monde. Notaires, avoués, avocats S greffiers, huissiers, usuriers, commerçants, boutiquiers, commis, hobereaux, rentiers de province, petits propriétaires, prêtres de

1, Brunetière dit qu'il n'y a pas d'avocats dans l'œuvre de Balzac; il n'y en a guère, il est vrai; cependant : Albert Savarus.

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ville et de campagne, médecins, étudiants, artistes (mal connus du reste), journalistes ; voilà son monde. Où sont les ouvriers, les officiers, les soldats, les industriels, les juges, les parlementaires, les agents d'élection, les bureaucrates (sauf MarnefTe ; les Employés étant négligeables), les professeurs, si importants de 1830 à 1848 comme Ta très bien remarqué Brunetière, les moines, les religieuses, les institutrices, les domestiques? 1/immense monde des paysans lui est totalement inconnu, à en juger précisément parce qu'il en a dit, et, chose curieuse, les paysans idéalistes de George Sand, quoique « stylisés », sont beaucoup plus près de la vérité que les siens, qui sont absolument d'imagination.

Lacune plus considérable encore : il n'y a pas d'enfants dans Foeuvre de BaLzac. A peine apparaissent-ils et de profil dans la Grenadière. Sans enfants, un tableau de Thumanité est bien incomplet.

Ce peintre de Thumanité n'est que le peintre, il faut se résigner à le dire, de la bourgeoisie moyenne du temps de Louis-Philippe, avec des souvenirs du monde militaire du premier empire; rien de plus; ce qui ne l'empêche pas d'être au premier rang des romanciers peintres de la société; mais il ne faut rien exagérei*.

Et ce qu'il a connu le mieux encore, quoiq^u'il ait été l'initiateur des romans de mœurs provinciales, c'est Paris. Là, remarquez que du haut monde, encore qu'il n'en soit pas un peintre très sûr, jusqu'aux portiers, aux hommes de police et aux « apaches », il connaît à peu près tout et donne de

liO HALZAC.

tout une image sévère, un trait si accusé que nous reconnaissons deux ou trois centaines d'hommes et de femmes que nous n'avons jamais vus, qui vivaient du temps de nos pères et qui nous sont aussi familiers que s'ils vivaient du nôtre. Balzac roi de Paris, c'est ainsi qu'on le devrait nommer, si tant fût qu'on admît que les rois connaissent leurs sujets.

Du reste il le détestait de tout son cœur : « Quand Blùcher, dit le diplomate étranger, arriva sur les hauteurs de Montmartre avec Saackcn, en 1814, pardonnez-moi, messieurs, de vous reporter à ce jour fatal pour vous, Saacken, qui était un brutal, dit : « Nous allons donc brûler Paris. » — « Gardez-vous-en « bien, la France ne mourra que de ça », répondit Bliicher en montrant ce grand chancre qu'ils voyaient étendu à leurs pieds, ardent et fumeux, dans la vallée de la Seine. » — « Néanmoins Charles était un enfant de Paris, habitué par les mœurs de Paris, par Annetle elle-même, à tout calculer, déjà vieillard sous le masque du jeune homme. Il avait reçu l'épouvantable éducation de ce monde, où, dans une soirée, il se commet en pensées, en paroles, plus de crimes que la justice n'en punit en cours d'assises, où les bons mots assassinent les plus grandes idées; où l'on ne passe pour fort qu'autant que l'on voit juste; et là, voir juste, c'est ne croire à rien, ni aux sentiments, ni aux hommes, ni même aux événements : on y fait de faux événements. Là, pour voir juste, il faut peser chaque matin la bourse d'un ami, savoir se mettre politiquement au-dessus de ce qui arrive; provisoirement ne rien admirer, ni les

\ti. t.L.Ni.KALi, i»h L MiMANiTi:. ;;-

œuvres d'art ni les nobles actions et donner pour mobile à toutes choses l'intérêt personnel. » — Et, étant donné le tempérament personnel de Balzac, ce dont il disait le plus de mal, c'est, soyez-en sûrs, ce qu'il connaissait le mieux.

A ce propos, il a bien vu encore un élément essentiel de la vie moderne de la France, je ne dis pas le meilleur, c'est à savoir la jalousie de^la Province à^ regard de Paris, jalousie féconde en effets désastreux qui fait que la province ne lit plus, parce que les livres se font à Paris, qui fait qu'un malade qui va de Paris en province est immédiatement soigné par le médecin de province d'une façon contraire à celle dont il était soigné à Paris, les médecins de Paris (tant des ignorants et des charlatans; qui fait que le provincial, môme qui a réussi à Paris est mal vu df sescompatriotesquand il retourne parmi eux, etc. Enfin nous voilà débarrassés des Parisiens, s'écria K Max; celui qui m'a frappé ne savait guère nous « rendre un si grand service. » Le lendemain, le départ des Parisiens fut célébré par toute la ville ' comme une victoire de la Province contre (sic) Paris. Quelques a mis de Max s'expriraèrentassez durement sur les Brideau : « Eh bien, ces Parisiens s'imagi- (( nent que nous sommes des imbéciles et qu'il n'y a u qu'à tendre son chapeau pour qu'il y pleuve des « successions! — Ils étaient venus chercher de la laine; mais ils s'en retournent tondus... Et, s'il vous plaît, ils avaient pour conseil un avoué de Paris. — Ah! ils avaient formé un plan? — Mais oui, le plan de se rendre maître du père Rouget;

« mais les Parisiens ne se sont pas trouvés de force « et Tavoué ne se moquera pas des Berrichons. — « Savez-vous que c'est abominable — Voilà les gens « de Paris »... Pour la ville, les Brideau étaient des Parisiens, des étrangers : on leur préférait Max et Hori. »

Telle est la vue d'ensemble de Bailzac sur la société de son temps et sur la société en général. Personne, en pareille affaire, ne peut dire : « ceci est vrai, ceci est faux » tant est courte en cela l'information du mieux informé. Aussi me garderaije bien de prendre à mon compte le mot joli et raéchantde Sainte-Beuve : «Balzac, le romancier qui savait le mieux la corruption de son temps et qui était même homme à y ajouter )i: ni celui-ci, du même critique : « On n'a jamais mieux étalé le c'en dessus dessous de la guenille humaine ». Je dirai seulement : Balzac, l'historien qui savaitj e jnieux une partie de. Ici société. de Sjon temps.; qui en connaissait le mieux les essentiels ressorts ; qui en savait tout le mauvais et même tout le bon :^ qui excellait à en faire l'anatomie et à la peindre avec une secrète tendance à en présenter surtout le mauvais et aussi une certaine impuissance relative à en rendre le bon aussi puissamment que le mauvais et aussi exactement que peut-être il l'aurait voulu.

On a vu que Balzac refusait à George Sand la iculté de a tracer un plan ». Il ne laissait pas d'avoir aison, mais il se flattait en croyant qu'il l'avait )eaucoup davantage. Son œuvre est toujours claire, nais en tant que composition elle n'est pas du tout ine œuvre d'art. Les proportions n'en sont nullement mesurées. Les débuts sont presque toujours d'une lenteur prodigieuse et les dénouements, tantôt -ont très brusqués^ — il dénoue quelquefois par un accident [Ursule Mirouet) ce qui est contre toutes les lois du grand art, — tantôt, trop prévus, sont amenés avec une lenteur qui étonne et qui impatiente. Il y a des exceptions, comme Eugénie Grandet, le Cousin Pons, le Colonel Chabert.

Mais le plus souvent le hors-d'œuvre est accueilli par lauleur avec une largeur d'hospitalité qui déso-

60 lîALZAC.

Ni blige. (3n connaît assez ses débuts par descriptions. qui sont énormes. Je reconnais qu'ils m'intéressent par leur vérité minutieuse, comme m'intéressent beaucoup de pages des Mémoires d'un Touriste de Stendhal; je reconnais aussi qull est essentiel pouifaire connaître l'animal humain de me décrire son habitat et que la maison explique l^jiabitant. Mais trop est trop et je n'ai pas besoin de cent pages pour avoir l'impression de la réalité et pour saisir la physionomie d'une maison et je sens bien que très souvent Balzac décrit pour décrire et qu'il y a là plus qu'un peu de ce bavardage de touriste que l'on connaît bien.

D'autant plus que ses descriptions d'habitat, non pas toujours, mais assez souvent, ne servent de rien à l'explication des personnages. Les personnages 'essentiels du Père Goriot, sont Goriot. Rastignac et Vautrin. Tous les trois sont à la pension Vauquer par suite des circonstances et la pension Vauquer n'a eu et n'a aucune espèce d'influence sur leur caractère et, par conséquent, Q^V^bsolnme^t ii^y^jlp, La maison Vauquer n'explique uniquement que Mme Vauquer. Balzac dit lui-même : « Toute la personne explique la pension comme la pension ^'j^Jjqiip la pf^r°^^"^ » Oui bien, mais il n'y a qu'elle que la pension implique ou explique et elle est le personnage le moins important du roman. Dès lors la description est inutile. Je reconnais qu'elle est en soi très agréable.

Ces descriptions liminaires sont souvent bien pénibles. Le lecteur sent que, même utiles, il les

ludrait sommaires et fortes au commencement, puis, lu'elles devraient se mêler ensuite, adroitement, à i suite du récit. La réalité matérielle nous entoure t nous accompagne tout le long de notre existence.

(!'est tout le long du récit et de place en place, (Iroitement présentée, mêlée aux actes des peronnages, les environnant comme un cadre mobile

((uil faut me la peindre. Et cela est si vrai, ce me cmble, que ces descriptions d'objets matériels, i[)rès les avoir faites au début, Balzac les recomiience et les reproduit partiellement au cours du

volume. C'est la marque qu'au commencement, au

inoins si étendues, elles étaient de trop.

Un autre défaut, plus grave, ce sont ces digres-

. ces excursus, ces parabases et les mots les

' lants seront ici les mots justes, par quoi

I, iierrompt à tout moment le récit et qui, le iP^A^,

récit fût-il bien proportir>nnP Pt pnrrjpnspavpp artj on ^

.iltérerait encore toutes les proportions. Ces dissertations et soutenances, George Sand, au moins, les mettait dans la bouche de ses personnages, ce qui les faisait rentrer un peu dans le récit et dans la peinture de Tàme des personnages. Baj^aç^suspend le récit, prend la parole pour son compte et nous fait une (onférÊiLce. On dirait que, tourmenté du démon du j ournalisme — on sait qu'il a fondé une revue et souvent essayé d'en fonder d'autres — il avait des articles de réserve au fond de son tiroir et que, ne pouvant les faire passer dans les journaux du temps, il les écoulait dans ses romans. Tantôt ces conférences sont initiales et remplacent la description

immense par laquelle Balzac aime à commencer ses romans, tantôt elles sont insérées dans la trame du récit et, brusquement et pour longtemps, la déchirent. Il interrompra le récit du Lys dans la Vallée pour nous prendre par la manche et pour nous dire : « Remarquez que l'amour anglais est profondément différent du nôtre. Il est foudroyant et volcanique^ il n'y a qu'un Anglais qui ait pu écrire Roméo et Juliette] l'amour de Juliette est essentiellement anglais. » Je l'aurais cru plutôt italien, mais ce n'est pas cela qui me désoblige; c'est de voir le récit interrompu par une conférence ethnographique. A la vérité, le récit, ici, ne m'intéressait guère non plus.

Le père Goriot fait à Rastignac ses confidences qui, au contraire, sont du plus grand intérêt. Rastignac en est à l'admirer^ Balzac intervient : « Une chose digne de remarque... » Allons, remarquez! « Quelque grossière que soit une créature, dès qu'elle exprime une affection forte et vraie, elle exhale un fluide particulier qui modifie la physionomie, anime le geste, colore la voix. Souvent l'être le plus stupide arrive, sous l'effort de la passion, à la plus grande éloquence dans l'idée, si ce n'est dans le langage et semble se mouvoir dans une sphère lumineuse. Il y avait, en ce moment, dans la voix, dans le geste de ce bonhomme, la puissance communicative qui signale le grand acteur. Mais nos beaux sentiments ne sont-ils pas la poésie de la volonté? » (?)

Rastignac se rend chez madame de Nucingen dont il n'est pas amoureux, mais pour laquelle il

éprouve de la curiosité, Balzac ne le suit pas; mais il nous dit : Suivez-moi bien : « Pour un jeune homme il existe dans sa première intrigue autant de charme peut-être qu'il s'en rencontre dans son premier amour. La certitude de réussir engendre mille félicités que les hommes n'avouent pas et qui font tout le charme de certaines femmes. Le désir ne naît pas moins de la difficulté que de la facilité des triomphes. Toutes les passions des hommes sont bien certainement excitées ou entretenues par Tune ou par l'autre de ces deux causes qui divisent l'empire amoureux. Peut-être cette division est-elle une conséquence de la grande question des tempéraments qui domine, quoi qu'on dise, la société [Ah ! on avait dit le contraire?] Si les mélancoliques ont besoin du tonique des coquetteries, peut-être les gens nerveux ou sanguins décampent-ils si la résistance dure trop. En d'autres termes, l'élégie est aussi essentiellement lymphatique que le dithyrambe est bilieux.... »

Madame Hulot vient de montrer une indulgence, où il entre infiniment de faiblesse, pour son mari. Balzac nous tire à part pour nous dire : u Le moraliste ne saurait nier que, généralement, les gens bien élevés et très vicieux ne soient beaucoup plus aimables que les gens vertueux. Ayant des crimes k racheter, ils sollicitent par provision l'indulgence en se montrant faciles avec les défauts de leurs juges et ils passent pour être excellents. Quoiqu'il y ait des gens charmants parmi les gens vertueux, la vertu se croit assez belle par elle-même, pour se

dispenser de faire des frais; puis les gens réellement vertueux, car il faut retrancher les hypocrites, ont presque tous de légers soupçons sur leur situation ; ils se croient dupés au grand marché de la vie et ils ont des paroles aigrelettes à la façon des gens qui se croient méconnus... »

Ailleurs, parce que la première œuvre d'un jeune artiste a du brio : « Toutes les œuvres des gens de génie n'ont pas au même degré ce brillant, cette splendeur visible à tous les yeux, même à ceux des ignorants. Ainsi certains tableaux de Raphaël, tels que la célèbre Transfiguration, la Madone de Foligno. les fresques des Stanze au Vatican, ne recommanderont pas soudain l'admiration comme le Joueur de Violon de la galerie Sciarra, les portraits des Doni et la Vision d' Ezéchiel de la galerie Pitti, le Portement de croix de la galerie Borghèse, le Mariage de la Vierge du musée Brera à Milan. Le Saint Jean-Baptiste de la Tribune, Saint Luc peignant la Vierge à l'Académie de Rome n'ont point le charme du portrait de Léon X et de la Vierge de Dresde. Néanmoins tout est de la même valeur. 11 y a plus ! Les Stanze, la Transfiguration, les camaïeux et les trois tableaux de chevalet du ^'atican sont le dernier degré du sublime et de la perfection. Mais ces chefs-d'œuvre exigent de l'admirateur le plus instruit une sorte de tension, une étude pour être compris dans toutes leurs parties, tandis que le Violoniste, le Mariage de la Vierge, la Vision d'Ezéchiel entrent d'eux-mêmes dans votre cœur par la double porte des yeux et s'y font leur place; vous

ainicv- a les recevoir ainsi sans aucune peine; ce n'est pas le comble de Tart, c'en est le bonheur. Ceci prouve qu'il entre dans la génération des œuvres artistiques les mêmes hasards de naissance que dans les familles, où il y a des enfants heureusement doués qui viennent beaux et sans faire de mal à leurs mères, à qui tout sourit, à qui tout réussit; il y a encore les fleurs du génie comme les fleurs de Tamour. Ce brio, mot italien intraduisible et que nous commençons à employer, est le caractère des premières œuvres. C'est le fruit de la pétulance et de la fougue intrépide du talent jeune, pétulant qui se retrouve plus tard dans certaines heures heureuses ; mais ce brio ne sort plus alors du cœur de l'artiste et, au lieu de le jeter dans ses œuvres comme un volcan lance ses feux, il le subit, il le doit à des circonstances, à Tamour, à la rivalité, souvent à la haine et plus encore aux commandements d'une gloire à soutenir » — Quand Balzac

écrivit la Cousine Bette, il revenait d'Italie et il voulait que son voyage lui servît à quelque chose.

Parce qu'un jeune homme qu'entreprend Mme Marneffe est polonais : « Il y a chez le Slave un côté enfant, comme chez tous les peuples primitivement sauvages [est-ce que tous les peuples ne seraient pas primitivement sauvages?] et qui ont plutôt fait irruption chez les nations civilisées qu'ils ne sont réellement civilisés. Cette race s'est répandue comme une inondation et a couvert une immense surface du globe. Elle y habite des déserts où les espaces sont si vastes qu'elle s'y trouve à Taise; on

ne sY coudoie pas comme en Europe et la civilisation est impossible sans le frottement continuel des esprits et des intérêts. L'Ukraine, la Russie, les plaines du Danube, le peuple slave enfin, c'est un trait d'union entre l'Europe et l'Asie, entre la civilisation et la barbarie. Aussi le Polonais, la plus riche fraction du peuple slave, a-t-il dans le caractère les enfantillages et l'inconstance des nations imberbes... » Suit un résumé de l'histoire de la Pologne que le défaut d'espace ne me permet pas de citer.

C'est continuel. ^ oici que parce que la cousine Bette a pour ami un jeune sculpteur : « La sculpture est, comme l'art dramatique, à la fois le plus facile et le plus difficile de tous les arts (??). Michel-Ange, Michel Colombes, Jean Goujon, Phidias, Praxitèle, Polyclète, Pujet, Canova, Albert Diirer sont les frères de Milton, de Virgile, de Dante, de Shakespeare, du Tasse, d'Homère et de Molière. Cette œuvre est si grandiose qu'une statue suffit à l'immortalité d'un homme... Si Paganini... » et deux pages de réflexion tout aussi neuves et originalé's et utiles au sujet.

• Ce commentaire perpétuel dçnt est afpompagnpp r oeuvre de Balzac est la chose la plus pénible ^u monde. -Les œuvres de Balzac sont une édition annotée par un critique lourd, vulgaire et diffus qui a eu le front d'insérer ses notes dans le texte et cet annotateur c'est Balzac lui-même. On l'a défendu. On a assuré que le romancier moderne étant un moraliste, un psycliologuc, un philosophe, il ne lui

doit pas être interdit de professer à mesure qu'il raconte et de donner à son œuvre un caractère didactique en même temps qu'épique. C'est préci-

.ment la confusion des genres. Celui qui raconte ne doit pas disserter, sous peine de rendre son récit ennuyeux et, du reste, hybride et ambigu. Celui qui enseigne ne doit pas raconter des histoires, mais seulement apporter comme preuves à Tappui de ce qu'il enseigne des exemples courts, concis et ramassés, sous peine de se faire oublier comme professeur, comme l'autre se faisait oublier comme conteur.

— Pourquoi ne pas confondre les genres? La distinction en est-elle aisée? — Parce qu'aies confondre, à les mêler, on affaiblit Tun et on affaiblit l'autre, ce qui fait que l'impression finale est faible. Il y a autre chose : à intervenir de sa personne, dans son récit, d'abord l'auteur est indiscret et se montre bien soucieux qu'on ne l'oublie pas lui, personnellement; ensuite il se montre trop intéressé lui-même par ses personnages et il semble nous dire : « Sont-ils assez curieux, assez nouveaux, assez originaux, ou assez représentatifs d'une classe de la société, d'un temps, d'un tempérament humain? » et tout cela c'est à nous de le dire et non à lui et nous n'aimons pas qu'il nous le dise; le romancier qui procède ainsi se donne peut-être de l'autorité comme penseur, et ce n'est guère le cas de Balzac, m;iis s'ôte de l'autorité comme romancier.

Pourquoi encore? Parce que, s'il intervient pour soutenir des thèses, il est immédiatement soupçonné

de n'avoir créé ses personnages et bâti son récit que pour cette thèse et pour les besoins de cette thèse et au bénéfice de cette thèse et on lui dénie son titre d'observateur et d'historien. Il est précisément comme l'historien qui soutient une idée : cet historien est d'emblée suspect d'altérer les faits. Le romancier à dissertations passe tout de suite pour n'avoir observé que ce qui favorisait la dissertation qu'il voulait faire et ce qui cadrait avec elle. Et, certes, ce n'est pas le cas de Balzac, personne n'ayant été plus que lui observateur attentif, docile et soumis à l'objet; mais il fait comme s'il ne l'était pas et c'était à lui plus qu'à un autre de ne pas tomber dans cette erreur et de se contenter de son observation et de son information, puisqu'elles étaient si riches. Une boutade de M. Anatole France contient un grand fonds de vérité : « Les poètes ne pensent pas ». J'ajoute avec les réserves que l'on verra que je fais : et ils ne doivent pas penser. Ils doivent être profondément émus et nous faire partager cette émotion. Et, sans doute, il y a des poètes dont la poésie consiste à penser. Il y a une poésie philosophique» Dans ce cas c'est par une idée que le poète est ému et c'est l'émotion de cette idée qu'il nous communique. Et encore même le poète non philosophe doit avoir pensé avant d'écrire, réfléchi à beaucoup de choses, manié et combiné beaucoup d'idées; mais quand il écrit il rie s'agit plus pour lui de penser mais d'être ému, ou plutôt il ne doit écrire que quand il ne pense plus, mais quand il est sous le coup d'une émotion, étant bien entendu du reste que

cet homme ému qui nous parle c'est l'homme qui a été agrandi, élargi, cultivé et fécondé par beaucoup d'idées qu'il a eues. — Et quand nous arrivons au conteur, au romancier, à l'épique, je dis que celui-ci doit avoir pensé ce qui l'aura agrandi, fortifié et fécondé; mais ne doit pas penser en écrivant, tout entier possédé par ses personnages, les voyant trop vivre et les suivant trop passionnément dans l'évolution de leur vie pour songer à lui-même, pour réfléchir, pour avoir des idées générales, pour discuter des problèmes; trop possédé aussi par son récit, c'est-à-dire par la logique impérieuse des faits et par la genèse des événements s'engendrant les uns les autres pour songer à quoi que ce soit qui soit autre chose que cette logique et cette genèse.

L'auteur dont le récit est coupé ainsi par des articles de journaux me donne l'idée qu'il écrit six pages de son roman, qu'il va se promener, qu'il accueille une pensée qui lui vient et qu'il écrit, à son retour, parce qu'il la trouve intéressante; ou bien il me donne l'idée qu'après avoir écrit son roman il se livre au jeu des idées générales, en retient quelquesunes et les couche sur le même papier où il a écrit son roman. Mais, s'il vous plaît, quand je lis un roman, je dois avoir l'illusion que l'auteur l'a écrit comme je le lis, tout d'une traite, sans répit et sans relâche, emporté et comme dévoré par son sujet; et je dois penser aussi que quand il l'a fini et quand il le relit, c'est encore seulement à ses personnages et à son récit qu'il pense; ou plutôt un roman n'est bon que quand je ne pense pas du tout

à l'auteur et l'auteur le rend mauvais quand il me fait penser à lui.

Un romancier comme un poète épique — et je ne vois pas pourquoi les romanciers se soustrairaient à cette loi à laquelle les poètes épiques se sont soumis toujours — ne doit penser que par le cerveau de ses personnages et ne doit exprimer ses pensées que par leur bouche. Voyez-vous Virgile exposant ses idées sur l'immortalité de l'âme, la transmigration des âmes et les peines et récompenses d'outretombe et la vie de l'Univers? Il le fait; mais par un récit et par des conversations entre Anchise et son fils. Le romancier ne doit pas parler.

Ai-je besoin de dire que Balzac a trop l'instinct de son métier pour n'avoir pas obéi souvent à cette loi et qu'il a mis ses idées très souvent dans les propos de ses personnages [Médecin de campagne, Curé de village, Illusions perdues)'! Mais encore, cette loi qu'il connaît, il loublie souvent. Un roman-. cier ne doit jamais parler.

C'était la théorie de Flaubert, chez lequel on ne trouvera peut-être qu'une réflexion d'auteur : « Ainsi se tenait, devant ces bourgeois épanouis, un demisiècle de servitude » ; c'était la théorie de Maupassant et il me semble qu'ils avaient raison et que leurs romans tels qu'ils sont faits ne tendent pas à prouver qu'ils aient eu tort. Et précisément c'est un de mes motifs de gratitude envers Balzac, que, par ce défaut énorme, dans lequel il a donné, il ait détourné les grands artistes qui Font suivi d'y tomber eux-mêmes et leur ait donné la sainte horreur de

SON AUT. — LA COMPOSITION*. Tl

rintervenlion du romancier dans ce qu'il raconte. Avez-vous remarqué ce vers de Boileau sur Homère :

Chaque vers, chaque mot court à révcnement?

Il n'y a pas un vers plus ridicule au monde et rien ne caractérise moins Homère que celte pensée et la vérité est précisément le contraire. Mais cependant, si Boileau avait voulu dire qiie le récit d'Homère, quoique lent et sinueux, n'est jamais interrompu, qu'il y a des longueurs, mais jamais de digressions, et qu'il n'y a jamais de réflexions d'auteur; s'il avait voulu dire cela, il aurait eu raison. L'Homère du xixe siècle est loin de là et sa personne est très indiscrète.

C'était un défaut qui tenait à son tempérament même, à sa forte individualité qu'il ne pouvait pas abdiquer, à son goût de raisonner interminablement dans les conversations, à sa bavarderie, et à sa tendance invincible à se mettre en scène. Certes, il se soumettait à l'objet et aussi se passionnait pour ses personnages et pour son récit, mais non pas cependant jusqu'à s'effacer; et l'homme le mieux doué pour ne pas tomber dans ce défaut d'intervenir personnellement dans son œuvre se trouve être précisément l'homme qui y est tombé le plus. L'art de la composition, qu'il avait, s'en est trouvé altéré gravement chez lui.

LES CAMACTKMES

C'est comme créateur d'êtres vivants, puissamment vivants, comme un Homère, comme un Shakeispeare, comme un Molière, que Balzac s'est montré [très grand et, cette qualité étant la plus rare de toutes et la plus belle de toutes chez un artiste, et rejetant dans l'ombre tous les défauts, il a produit une immense impression sur les hommes et acquis une gloire inaccessible aux coups du temps.

Il avait un don d'observation singulier, non pas peut-être infiniment plus grand que celui de beaucoup d'autres, inférieur^ je crois, à celui de La Bruyère et à celui de Saint-Simon, mais fort grand en somme et qui n'était aucunement embarrassé et émoussé par des souvenirs livresques et tel enfin que Balzac regardait toutes choses et toutes gens avec des veux Irais et c'est une chose fort rare* mais

surtout ii avait une imagination aui de la moindre observation et y restant soumise et fidèle tout en V/ ramplifiant. tirait tout un poème, riche, coloré et plein de vie.

Il avait l'imagination, la vraie, non pas celle qui s'exerce dan s^ les mots, qui fait des métaphores, construit laborieusement des symboles; mais celle qui crée des choses, des êtres et des événements. ^__

lies chose^s; car les choses qu'il décrit prennenV' une physionomie, une vie, une âme, et cette maison qu'il nous peint est « un état d'esprit » comme était pour Amiel tel paysage. Cette maison est une misère résignée; cette autre est un tombeau muet que l'on sent qui regorge d'or; cette autre est une cordialité douce et un peu somnolente; cette autre est un orgueil fastueux et insolent; cette autre est une perfidie sournoise.

Des êtres; car les hommes et les femmes qu'il

. Il iiiiimjp II III — J *

nous montre nous sont familiers comme des personjiages vivants, et que nous voyons tous les jours, plus que ceux que nous voyons tous les jours, et — c'est là le signe — nous en voyons non seulement ce qu'il nous en montre, mais ce qu'il ne nous en montre pas; nous savons de quelle démarche ils • ont été là où il ne les mène pas et quelles pjgnsées ils ont eues qu'il ne nous révèle point et quelles paroles ils ont dites qu'il n'a pas cru devoir nou^ rapporter. Ils sont des êtres connus de nous à fond et dont nous reconstituons et reconstruisons de nous-mêmes les parties quïl ne nous a pas montrées, exactement comme je suis sûr de savoir l'enfance

d'Achille, la jeunesse d'Iago, la jeunesse de Tartuffe, encore qu'Homère, Shakespeare et Molière ne m'en aient rien dit.

Des événements; et (presque toujours) l'événement dans Balzac est créé par le jeu sûr de la logique des faits possédés par un esprit qui la tient tout entière, qui l'embrasse, qui la possède si pleinement, qu'il en semble comme l'auteur et qu'elle réside en lui, comme Minerve dans le cerveau de Jupiter.

Il habitait ainsi un monde qui émanait de lui, de lui une fois mis en mouvement et en action par des observations, même rapides. Des êtres logiques, vraisemblables et complets sortaient de son cerveau et marchaient devant ses yeux et devant les nôtres. Et ils agissaient, disant ce qu'ils devaient dire et faisant ce qu'ils devaient faire d'après leur tempérament, leur éducation et l'influence de leurs entours, ayant le caractère de leur origine et de leur complexion, les habitudes de leur caractère, les idées de leurs habitudes, les paroles de leurs idées et les actes de leur langage; pleins, solides, organisés, vivants, les uns plus complexes et les autres quelquefois trop simples, et nous reviendrons sur ce point; mais tous animés et qui respiraient.

C'est le premier trait et c'est le don essentiel de l'artiste : le sentiment de la vie et la faculté d'en donner l'illusion.

Cette puissance qu'il eut à un degré extraordinaire était soutenue et agrandie chez lui par le don de voir le détail des êtres et des choses. Ce n'est

pas la même faculté. De grands artistes comme Corneille, comme Victor Hugo, ne Font pas. Ils créent la vie large et forte ; ils ne sentent pas, ou méprisent, et, pour la mépriser il faut qu'ils ne la sentent guère, la vie minutieuse; ils ne savent pas la guetter et la poursuivre dans ses manifestations légères et apparemment insignifiantes, qui sont pourtant ce qui donne aux êtres, comme aux choses, leur physionomie. Pour bien comprendre, songez à ce que nous sommes, nous gens du commun. Nous disons : « Telle personne a un air de bonté; telle un air sinistre ». C'est une vue d'ensemble, juste, mais un peu vague. Or, cette vue nous a été donnée par cent détails dont nous avons reçu l'impression comme inconsciente. Ces cent détails, le grand artiste les voit tous et, parmi eux, il choisit et il nous donne les plus significatifs et, a chacun, nous nous écrions : « Comme c'est vrai! J'avais remarqué cela! » Nous ne Pavions pas remarqué, nous l'avions entrevu et c'est du moment que l'artiste nous le montre que ce détail sort, comme appelé par lui, du fond de notre mémoire confuse.

Cette faculté d'observation saisissante, de mémoire tenace et d'évocation, personne peut-être ne l'a eue comme Balzac.

Cela suffisait pour faire de lui un grand roman- / cier; il avait plus encore. Il avait le don de voir et de ressusciter dans sa pensée des ensembles, des groupes humains, presque des sociétés organisées, avec les actions et réactions des membres qui les composent les uns sur les autres. Et ceci est un

don absolument supérieur. On compte aisément ceux qui l'ont reçu. Shakespeare et Molière sont les plus illustres. Quand il a cette puissance, le romancier est une manière de poète épique ; ce n'est plus là seulement créer la vie, ce n'est plus seulement la surprendre dans les plus menus de ses détails caractéristiques, c'est, de plus, l'embrasser dans sa plénitude, et chaque être qu'on a créé, bien vivant déjà, le rendre plus vivant encore du contact, du froissement et de l'impulsion de \a» vie de tous les autres. Un monde a été créé. Balzac n'était ni plus ni moins que ce créateur. Quand il eut l'idée de donner pour titre commun à tous ses ouvrages, ceux de jeunesse exceptés, la Comédie humaine, il eut simplement une attaque de mégalomanie ou une idée de commerçant habile ; encore est-il qu'il s'apercevait d'une chose vraie, qu'il ne faisait qu'exagérer jusqu'au burlesque ; la chose vraie était que ses personnages, vivant toujours dans sa pensée et à cause de cela reparaissant, d'un roman à l'autre, plus âgés, moins âgés, dans d'autres circonstances, dans d'autres cntours, mais toujours avec leur fond de caractère et de plain-pied reconnaissables, formaient une société, un peuple, une nation quasiréelle, exactement comme pour les poètes anciens, les dieux de l'Olympe sont un peuple d'individus très caractérisés, toujours les mêmes à travers des aventures diverses, et dont les rapports entre eux, quoique divers aussi, ont toujours la même physionomie morale. Balzac créait une mythologie à lui tout seul et il le sentait et en cela il avait raison. Il

était Ip créalour d'un vérilable monde vivant, restreint sans doute, et que son titre forain débordait infiniment, mais qui était bien un petit monde vivant et d'une vie intense. On peut regretter que Molière qui, lui aussi a. créé un monde vivant, n'ait pas établi ainsi des rapports entre les différents personnages de ce monde, d'une pièce à l'autre et, par exemple, que son Ghrysale n'ait pas été Sganarelle (de V Ecole des maris) plus âgé et que son Tartuffe n'ait pas élc Don Juan plus âgé et ainsi de suite. Mais peut-être que je m'égare.

Ces personnages, Balzac s'appliquait d'abord à les voir physiquement — ce que La Bruyère faisait déjà {le Riche et le Pauvre), mais trop rarement ; ce que Molière aimait à faire (portrait de Tartuffe par Dorine), mais ce qu'il était, malheureusement pour nous, dispensé de faire puisqu'il mettait ses personnages en chair et en os sur le théâtre — Balzac s'appliquait à voir ses personnages physiquement, dans un détail minutieux; ensuite il leur donnait un nom, convaincu, ce qui est faux, qu'il y a des analogies entre le nom que l'on porte et le caractère qu'on a; mais convaincu, ce qui est vrai, que certains noms réveillent des idées qui sont satisfaites quand le personnage qui porte ce nom se trouve précisément conforme à ces idées. — Ensuite, il cherchait dans ses souvenirs ou il inventait une habitation qui fût conforme au caractère qu'il voyait déjà se dessiner et qui l'expliquât et qui fût expliquée par lui. — Ensuite il creusait le caractère déjà conçu, en psychologue à la fois informé et très habile à suppléer aux

lacunes de rinformation par des inductions tirées de rinformalion elle-même et cela, c'est posséder la logique des caractères. — Enfin et c'est là que commence l'œuvre du romancier proprement dit, il inventait les événements de nature à mettre le caractère dont s'agissait dans tout son jour et il déduisait les événements nécessairement ou vraisemblablement produits par le caractère qu'il avait en main>

Il voyait le personnage physiquement en tout son détail comme j'ai dit, mais avec un trait central essentiel, cardinal, qui en faisait ou en marquait l'unité et qu'il savait enfoncer vigoureusement dans l'esprit et dans la mémoire du lecteur. Gela ne se peut bien montrer, ou assez bien, que par des exemples. Mme Yauquer, hôtesse d'une pension bourgeoise : « Bientôt la veuve se montre, attifée de son bonnet de tulle sous lequel pend un tour de cheveux mal mis; elle marche en traînassant ses pantoufles grimacées. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez en bec de perroquet; ses petites mains potelées, sa personne dodue comme un rat d'église, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette salle où suinte le malheur, où s'est blottie la spéculation et dont Mme Vauquer respire l'air, chaudement fétide, sans en être écœurée. Sa figure fraîche comme une première gelée d'automne, ses yeux ridés dont l'expression passe du sourire prescrit aux danseuses à l'amer renfrognement de l'escompteur, enfin toute s^ personne explique la pension^ comme la pension implique sa personne. L'embonpoint blafard de cette

petite iciiiine est le produit de cette vie comme le typhus est la conséquence des exhalaisons d'un hôpital. »

— « La vieille demoiselle Michoiineau gai'dait sur s yeux un crasseux abat-jour en tafl'etas vert, cerclé par du fil d'archal, qui aurait effarouché Tange de la pitié; son chàle à franges maigres et pleurardes semblait couvrir un squelette, tant les formes qu'il couvi-ait étaient anguleuses. Quel acide avait dépouillé cette créature de ses formes féminines? Elle devait avoir été jolie. Était-ce le vice, le chagrin ou la cupidité? Avait-elle trop aimé, avait-elle été marchande à la toilette ou seulement courtisane? Son regard blanc donnait froid, sa figure rabougrie menaçait; elle avait la voix clairette d'une cigale criant dans son buisson aux approches de l'hiver. » Ce qui fait l'unité .de ce portrait, ce qui le i.issemble tout entier autour d'une impression, d'une sensation unique, c'est l'idée de froide Mlle Michonneau est une de ces personnes qui' donnent froid ; elle est glaçante. Elle a froid elle-même sous ses vêtements « maiofres » comme elle; elle est pareille à un squelette; elle est rongée comme par un acide; son regard blanc est d'une eau froide ou d'un mica de givre; sa voix est froide, clavette et aigre comme celle d'une cigale; mais, comme la cigale rappelle Tété, l'auteur s'empresse d'ajouter « atj^ approches de l'hiver » (ce qui est un trait faux du reste car aux 'approches de l'hiver la cigale est morte). Mlle Michonneau laisse derrière elle dans l'air qu'elle a traversé un sillage d'ondes glaciales. Mlle Michon-

neau est maigre, décharnée, aigre et froide comme riiiver. Mlle Michonneau c'est la bise.

— « M. Poiret était une espèce de mécanique. Kn Tapercevant s'étendre comme une ombre grise le long d'une allée du Jardin des Plantes, la tête couverte d'une casquette flasque, tenant à peine sa canne, un livre jauni dans sa main, laissant flotter les pans flétris de sa redingote qui cachait mal une culotte presque vide et des jambes en bas bleus qui flageolaient comme celles d'un homme ivre, montrait son gilet blanc sale et son jabot de grosse mousseline recroquevillée qui s'unissait imparfaitement à la cravate noire autour de son cou de dindon; bien des gens se demandaient si cette ombre chinoise appartenait à la race audacieuse des fils de Japet qui papillonnent sur le boulevard des Italiens. Quel travail avait pu le ratatiner ainsi? Ce qu'il avait été? Mais sans doute employé dans un bureau... »

Ceci, c'est le portrait d'un homme qui n"a jamais été qu'un rouao^e. Le premier mot l'indique : « C'était une espèce de mécanique. » Tous les autres se rapportent et nous ramènent à cette idée. Physiquement il n'est qu'une ombre; il ne tient pas de place, il glisse entre deux couches d'air très rapprochées et qui ne sont pas sensiblement dérangées par son passage. Il existe aussi peu qu'il soit possible d'exister, n'ayant jamais été qu'un feuillet à très peu près inutile et aplati entre deux autres feuillets du livre social. Sa mise n'est pas complètement négligée; mais elle est surannée et

Yes caractères. 81

elle est piteuse; surannée, parce que jamais un changement de position sociale n'a obligé celui qui la porte à la changer; piteuse, parce que la pauvreté du personnage l'oblige à ne pas la renouveler et que sa misère physiologique apparaît au travers d'elle et l'accuse. Epave sociale restée propre et non sans dio^nité (il a un jabot), mais pitoyable et surtout ridicule. — « Quoique Mlle Victorine Taillefer eût une blancheur maladive semblable à celle des jeunes filles attaquées de chlorose et qu'elle se rattachât à la souffrance générale qui faisait le fond de ce tableau par une tristesse habituelle, par une contenance gênée, par un air pauvre et grêle, néanmoins son visage n'était pas vieux, ses mouvements et sa voix étaient agiles. Ce jeune malheur ressemblait à un arbuste aux feuilles jaunies fraîchement planté dans un terrain contraire. Sa physionomie roussâtre [mal écrit; ce n'est pas la physionomie qui est roussâtre, c'est le visage], ses cheveux d'un blond fauve, sa taille trop mince exprimaient cette grâce que les poètes modernes trouvent aux statues du moyen âge. Ses yeux gris mélangés de noir exprimaient une douceur, une résignation chrétiennes. Ses vêtements simples, peu coûteux, trahissaient des formes jeunes. Heureuse elle eût été ravissante; le bonheur est la poésie des femmes. Si la joie d'un bal eût reflété ses teintes rosées sur ce visage pâli; si les douceurs d'une vie élégante eussent rempli, eussent vermillonné ses joues déjà creusées, si l'amour eût ranimé ses yeux tristes, Victorine eût pu rivaliser avec les plus belles jeunes filles. »

Le mot révélaieur pour rinlelligence du texte c'est la comparaison de Victorinc avec un arbuste fraîchement transplanté dans un terrain contraire et dont les feuilles ont jauni. Yictorine a une mauvaise santé accidentelle. Rousse aux yeux presque noirs, elle a un fond de santé robuste ; elle est jolie, elle est bien faite; mais la pauvreté Ta transportée dans un habitat malsain; elle se flétrit; mince, elle est trop mince; jolie, elle n'a pas de physionomie; gracieuse, elle n'a pas de sourire; pour ainsi dire elle est belle en dedans. Il lui manque l'épanouissement que peuvent seuls donner le bonheur ou l'illusion qu'on est heureuse. Avec les années elle deviendra une Mlle Michonneau et l'abat-iour aux lils d'archal attend ses yeux gris mêlés de noir qui auront beaucoup pleuré. C'est un arbrisseau fraîchement transplanté dans un terrain contraire, tout est là; la description de la jeune fille se ramène à cette explication, charmante du reste en sa grâce mélancolique.

— « M. Vautrin, homme de quarante ans, à favoris peints, était de ces gens dont le peuple dit : « Voilà « un fameux gaillard ». Il avait les épaules larges, le buste développé, les muscles apparents, des mains épaisses, carrées et fortement marquées aux phalanges par des bouquets de poils touffus et d'un roux ardent. Sa figure rayée par des rides prématurées offrait des signes de dureté que démentaient ses manières simples et liantes. Sa voix de bassetaille, en harmonie avec sa grosse gaîté, ne déplaisait pas. Il était obligeant et rieur. Si quelque serrure

allait mal, il l'avait bientôt démontée, rafistolée, huilée, limée, remontée, en disant: « Ça me connaît». Il connaissait tout, d'ailleurs, les vaisseaux, la mer, la France, l'étranger, les affaires, les hommes, les événements, les lois, les hôtels et les prisons. Si quelqu'un se plaignait par trop il lui offrait aussitôt s services. Il avait prêté plusieurs fois de l'argent Mme Vauquer et à quelques pensionnaires, mais s obligés seraient morts plutôt que de ne pas le lui rendre, tant, malgré son air bonhomme, il imprimait de crainte par certain regard profond et plein de résolution. A la manière dont il lançait un jet de salive, il annonçait un sang-froid imperturbable qui ne devait pas le faire reculer devant un crime pour sortir d'une situation équivoque. Gomme un juge 'vère, son œil semblait aller au fond de toutes les uestions, de toutes les consciences, de tous les ntiments... Il savait ou devinait les affaires de eux qui l'entouraient, tandis que nul ne pouvait pénétrer ni ses pensées ni ses occupations. Quoiqu'il eût jeté son apparente bonhomie, sa constante ()mplaisance et sa gaîté comme une barrière entre les autres et lui, souvent il laissait percer l'épouva^itable profondeur de son caractère. » ( Vautrin est un bandit et c'est un hommç^e puisintc intelligence et de puissante volonté/ Mais il .mporte pour la conduite de son roman que l'auteur ne dise pas tout de suite qu'il est un bandit. A cause i'' cela il le présente seulement, d'abord, comme un omme inquiétant. 11 est fort physiquement, robuste, lit pour l'endurance. Il est bon garçon, serviable,

gai, largement joyeux, réconfortant. On ne peut pas s'empêcher de le trouver sympathique. On lui est reconnaissant de sa bonne santé et c'est très humain. Mais il est secret: on ne sait rien de lui, ni de ce qu'il fait, et des personnages plus éveillés que ceux de la pension Vauquer en concevraient quelque ombrage ; inconsciemment, du reste, ils sont tous un peu terrorisés, sinon de sentir qu'ils ne savent rien de lui, du moins de sentir qu'il devine tout d'eux. De plus, il a un certain regard profond et pénétrant et une certaine dureté de physionomie quand il ne rit pas, qui font contraste avec ses manières accommodantes etqui, à de moins engourdis , feraient soupçonner qu'elles sont factices. Et enfin il est bien adroit à démonter les serrures. Tous ces traits constituent le personnage inquiétant, non tout à fait pour les pensionnaires, mais, pour le lecteur, en le mettant sur la voie de soupçonner le forban, ce qui est ce que veut l'auteur. En attendant, le portrait est achevé; on a ores et déjà^l'impression d'un homme énergique et adroit, résolu et habile, maître de lui, autonome, sans préjugés et sans manies et qui ne peut guère être autre chose qu'un bandit ou un policier. Le portrait, fort sobre, tracé à grandes lignes précises et creusées, est de toute beauté.

— Un usurier dans sa chambre : « Saisirez-vous bien cette figure pâle et blafarde à laquelle je voudrais que l'Académie me permît de donner le nom de face ZwTiaire*? Elle ressemblait à du vermeil dédoré.

1. Fausse note. Balzac l'appelle lunaire parce qu'elle est pâle et blafarde, j'entends bien; mais « face lunaire » éveil-

' es cheveux de mon usurier étaient plats, soigneut^ment peignés et d'un gris cendré. Les traits de >n visage, impassibles comme ceux de Talleyrand, iiraissaient avoir été coulés en bronze. Jaunes comme ceux d'une fouine, ses petits yeux n'avaient presque point de cils et craignaient la lumière ; mais abat-jour d'une vieille casquette les en garantissait. Son nez pointu était si grêlé dans le bout que vous l'eussiez comparé à une vrille. Il avait les ■vres minces de ces alchimistes et de ces petits vieillards peints par Rembrandt ou Metzu. Cet homme parlait bas, d'un ton doux, et ne s'emportait jamais. Son âge était un problème : on ne pouvait pas savoir s'il était vieux avant le temps ou s'il avait ménagé sa jeunesse afin qu'elle lui servît toujours. Tout était propre et râpé dans sa chambre, pareille, depuis le drap vert du bureau jusqu'au tapis du lit, au froid sanctuaire de ces vieilles filles qui passent leur vie à frotter leurs meubles. En hiver les tisons de son foyer, toujours enterrés dans un talus de cendres, y fumaient sans flamber. Ses actions, depuis l'heure de son lever, jusqu'à ses ces de toux le soir, étaient soumises à la régularité d une pendule... Si vous touchez un cloporte cheminant sur un papier, il s'arrête et fait le mort. De môme, cet homme s'interrompait dans son discours et se taisait au passage d'une voiture pour ne pas forcftrsa voix. A ririiitation de Fontenelle. il écono-

i<t;i toujours dans l'esprit de tout le monde l'idée d'une figure ronde et épanouie, et la fig-ure d'un avax'e est toujours, et /"■'V '^o Balzac est, ici même, tout le contraire.

misait le mouvement vital et concentrait tous les sentiments humains dans le moi. Aussi sa vie s'écoulait-elle sans faire plus de bruit que le sable d'une horloge antique. Quelquefois ses victimes criaient beaucoup, s'emportaient ; puis après il se faisait un grand silence comme dans utie cuisine où Ton égorge un canard. Vers le soir, Thomme^billet se changeait en homme ordinaire et ses métaux se transformaient en cœur humain. S'il était content de sa journée il se frottait les mains en laissant échapper par les rides crevassées de son visage une fumée de gaîlé; car il est impossible d'exprimer autrement le jeu muet de ses muscles où se peignait une sensation comparable au rire à vide de Bas-de- Guir. Enfin dans ses plus grands accès de joie, sa conversation restait monosyllabique et sa contenance était toujours négative. »

Le trait central de cet étonnant portrait, c'est la puissance du silence. Gobseck est silencieux et c'est une de ses forces et c'est le signe de sa force principale. Gobseck est silencieux; ses lèvres minces et rentrantes sont silencieuses, ses paroles sont silencieuses; caries mots monosyllabiques font sentir le silence beaucoup plus qu'ils ne font entendre de son; son rire est silencieux^ ses pas, ses mouvements doivent l'être et aux moments graves, quand la victime est acculée et réduite, le silence et de la victime et de l'exécuteur semble tomber comme un couperet. Cette chambre est la demeure, non du silencede mortprécisément, mais des silencesmortels.

Remarquez la différence avec Grandet. Gobseck

Ll> (:AitA(;ThliK>. {?9

et Grandet sont assurément de la même famille. Mais Grandet parle, en bredouillant, en bégayant, mais encore il parle et beaucoup. Gobseck se tait. Pourquoi? Parce que Grandet est un avare et au besoin un usurier, mais est surtout un avare spégilateur : il fait des marchés, il ne fait même que cela toute sa vie; pour faire des marchés il faut qu'il parle, infatigablement même, en même temps que d'une façon artificiellement diffîcultueuse pour embrouiller et fatiguer l'adversaire. Gobseck ne fait pas de marché. Il prête à tel taux. Le taux indiqué, il n'a plus à combattre et à vaincre que par l'obstination, Tentêtement invincible et le silence glacial et les « non », les « si » et les « ce que j'ai dit », avec Timpassibilité des traits et le visage fermé, qui sont les formes mêmes de l'obstination inconcussible. Autant il faut que Grandet parle, autant il faut que Gobseck se taise.

Voyez maintenant des portraits physiques de la même personne à différents âges et après des circonstances qui l'ont modifiée. La cousine Bette à vingt-cinq ans : « Pendant les premiers temps, quand elle eut quelques espérances dans le secret duquel elle ne mit personne, elle s'était décidée à porter des corsets, à suivre les modes et elle obtint alors un moment de splendeur pendant lequel le baron la trouva mariable. Lisbclh fut alors la brune piquante de l'ancien roman français. Son regard perçant, son teint olivâtre, sa taille de roseau pouvait tenter un major en demi-solde; mais elle se contenta, disaitelle en riant, de sa propre admiralion... »

— A quarante-cinq ans : « Avec le temps, la cousine Bette avait contracté des manies de vieille fille assez singulières. Ainsi, par exemple, elle voulait, au lieu d'obéir à la mode, que la mode s'appliquât à ses habitudes et se pliât à ses fantaisies toujours arriérées. Si la baronne lui donnait un joli chapeau nouveau, quelque robe taillée au goût du jour, aussitôt la cousine Bette retravaillait chez elle, à sa façon, chaq^ije chose, et la gâtait en s'en faisant un costume qui tenait des modes impériales et de ces anciens costumes lorrains... Elle gardait la raideur d'un bâton. Or, sans grâce, la femme n'existe pas à Paris. Ainsi la chevelure noire, les beaux yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la sécheresse calabraise du teint qui faisait de la cousine Bette une figure du Giotto et desquels une vraie Parisienne eût tiré parti ; sa mine étrange surtout, lui donnaient une si bizarre apparence que parfois elle ressemblait aux singes habillés en femmes, promenés par les petits savoyards. »

Aux deux âges le trait central, le trait essentiel, c'est la sécheresse, la rigidité, l'absence de grâce; aux deux âges nous avons affaire à quelqu'un qui n'a pas sucé le lait de la tendresse humaine; mais d'un âge à un autre la sécheresse s'est accusée, la rigidité s'est endurcie, le regard perçant est devenu les beaux yeux durs, le teint olivâtre est devenu la couleur ocreuse de la Calabraise et à cela se joignant l'excentricité de la mise qui témoigne de la personnalité rétive et têtue, le portrait de la « vieille chèvre »,

commencé dans le portrait de la jeune chevrette, est achevé.

— Monsieur Goriot k soixante-deux ans, riche, heureux et content d'être; le père Goriot à soixante-cinq et soixante-six ans, ruiné, déprimé et rongé par le chagrin.

Monsieur Goriot : « Goriot vint, muni d'une garderobe bien fournie, le trousseau magnifique du négociant qui ne se refuse rien en se retirant du commerce. Mme Vauquer avait admiré dix-huit chemises de demi-Hollande dont la finesse était d'autant plus remarquable que le vermicelier portait sur son jabot dormant'deux épingles unies par une chaînette dont chacune était montée d'un gros diamant. Habituellement vêtu d'un habit bleu barbeau, il prenait chaque jour un gilet dépiqué blanc sous lequel fluctuait son ventre piriforme et proéminent qui faisait rebondir une lourde chaîne d'or garnie de breloques. Sa tabatière, également en or, contenait un médaillon plein de cheveux qui le rendait, en apparence, coupable de quelques bonnes fortunes. Lorsque son hôtesse l'accusa d'être un galantin, il laissa errer sur ses lèvres le gai sourire d'un bourgeois dont on a flatté la vanité. »

C'est le bourgeois cossu et vulgaire. Il a aimé, il aime encore le linge très fin, l'habit des hommes de la haute bourgeoisie parisienne^ celui qui se porte au boulevard et au bois, le gilet blanc qui, devant être changé chaque jour, marque un certain état de fortune et l'absence du souci de l'économie; mais surtout, ce que s'interdit le vrai élégant, les bijoux,

qui sont ostentation, et qui sont comme l'enseigne à attirer les regards et la considération. Il les a tous : la chaîne d'or, et lourde, les breloques, les épingle* de cravate en gros diamants, la tabatière d'or av( > médaillon. Il porte sur lui cette petite fortune qui avise, proportionnellement, qu'il en a une grande. C'est un peu pour qu'on le sache; c'est beaucoup pour se le rappeler à lui-même. 11 regarde ses breloques ou sa tabatière comme il se regarderait dans une glace. Tout dit en lui : je suis riche et j'ai toujours peur de négliger de m'en souvenir. Du reste, quoique sobre, dès cette époque, il est gras, « sain comme l'œil », dit une amie de Mme Vauquer, « un homme parfaitement conservé et qui peut donner de l'agrément à une femme » et « son mollet charnu, saillant, pronostiquait autant que son long nez carré des qualités morales auxquelles paraissait tenir la veuve et que confirmait la face lunaire et naïvement niaise du bonhomme. Tous les matins, le coiffeur de l'École polytechnique venait l'accommoder et lui poudrer le cheveux. » — C'était Jp hmiroppis de classe moyenna^ i du temps de Louis- Philippe aspirant à la haute/* bourgeoisie et la copiant.

— Le père Goriot: « Trois ans après, le père Goriot, un jour, apparut sans poudre; son hôtesse laissa échapper une exclamation de surprise en apercevant la couleur de ses cheveux; ils étaient d'un gris sale et verdâtre. Sa physionomie, que des chagrins secrets avaient insensiblement rendue plus triste de jour en jour, semblait la plus désolée de toutes celles qui garnissaient la table... Quand son trousseau fut usé

il acheta du caUcot à quatorze sous l'aune pour remplacer son beau linge. Ses diamants, sa tabatière d'or, ses bijojux disparurent un à un. Il avait quitté son habit bleu barbeau, tout son costume cossu, pour porter été comme hiver une redingote de drap marron grossier, un habit de poil de chèvre et un pantalon gris en cuir de laine. Il devint progressivement maigre; ses mollets tombèrent, sa figure, bouffie par le contentement d'un bonheur bourgeois, se rida démesurément, son front se plissa, sa mâchoire se dessina. II ne se ressemblait plus. Le bon vermicelier de soixante-deux ans qui ne paraissait pas en avoir quarante, le bourgeois gros et gras, frais de bêtise, dont la tenue égrillarde réjouissait les passants, qui avait quelque chose de jeune dans le sourire, semblait être un septuagénaire hébété, vacillant, blafard. Ses yeux bleus si vivaces prirent des teintes ternes et gris de fer; ils avaient pâli, ne larmoyaient plus et leur bordure rouge semblait pleurer du sang. Aux uns il faisait horreur, aux autres il faisait pitié. De jeunes étudiants en médecine, ayant remarqué rabaissement de sa lèvre inférieure et mesuré le sommet de son angle facial, le déclarèrent atteint de crétinisme après l'avoir longtemps houspillé sans en rien tirer... »

Tous les traits de ce second portrait, en opposition directe avec ceux du premier, visent une misère physiologique en tant qu'effet et signe d'une misère morale. Amaigrissement, plissement du front, des joues, de la chair autour des mâchoires ; face terreuse ; au lieu du mollet charnu et saillant qui sup-

pose une marche ferme, Tallure vacillante de M. Poiret. Aucun trait qui dénonce une maladie pro- :pi;eiDent dite:, aucun qui ne suggère l'idée d'une profonde affection morale, rongeante et lentement dévastatrice. Le dernier mot n'est que l'exagération d'une observation exacte et qui résume tout le morceau. Les jeunes étudiants déclarent Goriot atteint de crétinisme, parce qu'il Test d'une de ses idées fixes qui, sans rendre idiot, vous donnent toutes les apparences de cela.

Remarquez aussi le premier mot : Goriot sans poudre. Ceci avant tout le reste, d'abord parce que la suppression de la poudre a été un des premiers retranchements, un des premiers sacrifices que Goriot se soit imposés ; ensuite, et surtout, parce que ce changement, le seul qui ait été brusque et soudain, a attiré l'attention des pensionnaires sur tous les autres qu'ils avaient à peine remarqués et a fait qu'ils se sont dit : « C'est vrai; depuis trois ans il a bien changé ; il amaigri, il s'est décoloré, il s'est ratatiné », et tout le reste.

Quant à l'effet produit sur les entours — ce qui complète le portrait, car on est ce qu'on peut être, mais pour le lecteur l'impression qu'un être fait sur ceux qui l'environnent est un renseignement très précieux et comme définitif — quant à l'effet produit sur l'entourage, le voici : « Il était tombé dans un état méditatif que ceux qui l'observaient superficiellement prenaient pour un engourdissement sénile; chacun, dans la pension, avait des idées bien arrêtées sur le pauvre vieillard. Il n'avait jamais eu ni femme

ni fille. L'abus des plaisirs en faisait un colimaçon, un mollusque anthropomorphe à classer parmi les casqiiettifères^ disait un employé du Muséum. Poiret é^it un aigle, un gentleman auprès de Goriot. Poirel parlait, raisonnait, répondait; il ne disait rien, à la vérité, en parlant, raisonnant ou répondant ; car il avait rhabitude de répéter en d'autres termes ce que disaient les autres ; mais il contribuait à la conversation; il était vivant; il paraissait sensible; tandis que le père Goriot, disait encore l'employé du Muséum, était constamment à zéro Réaumur. »

En un mot, pour employer l'énergique et si juste expression populaire, Goriot est absorbé. Quelque chose en lui l'attire à soi et supprime toute expansion, toute sortie, tout mouvement, si petit qu'il soit, vers le dehors. Il n'est plus « sensible » à ce qui vient de l'extérieur et il ne paraît plus vivant. Il est au-dessous d'un imbécile authentique et avéré tel. Car l'imbécile est passif; on l'atteint, il répercute; on lui parle, il répond comme un écho; il est passif. Goriot n'est pas même passif; il ne subit plus le contact des objets extérieurs ; toute communication entre le monde et lui est comme coupée. Pourquoi? Les pensionnaires de la maison Vauquer répondent à leur manière; le lecteur se le demande avec intérêt et c'est en quoi le portrait, en même temps que curieux en soi, est extrêmement adroit comme introduction au roman et invitation à le lire.

Quand Balzac a vu son personnage, Balzac aime à le nommer^ d'un nom très caractéristique et qui le peint. Il y tenait infiniment, cherchait longtemps,

consultant les enseignes des boutiques. On sait le bonheur qu'il éprouva quand il trouva, sur une enseigne précisément, le nom de Z. Marcaa et qu'il se figura tout de suite un être disgracié, souffreteux, douloureux et malheureux dans toutes ses enti^eprises. Naïvement, selon son habitude, il nous fait admirer le nom qu'il vient de donner à un de ses personnages. « Gomment! » lui dit Mme de Listonnière... Ici Thistorien serait en droit de crayonner le portrait de cette dame; mais il a pensé que ceux mêmes à qui le système de cognosmologie de Sterne est inconnu, ne pourront pas prononcer ces trois mots : Madame de Listonnière sans se la peindre noble, digne, tempérant les rigueurs de la piété par la vieille élégance des mœurs monarchiques et classiques et par des manières polies; bonne, mais un peu raide, légèrement nasillarde, se permettant la lecture de la Nouvelle fféloïse, la comédie et se coiffant encore en cheveux. » Que de choses dans trois syllabes! Quelle belle langue que le turc!

Sérieusement, ses noms propres sont presque toujours très bien choisis. Surtout ce qui l'est admirablement, c'est la synthèse du nom et du prénom et l'effet quà euv deux ils produii^ont sur le lecteur : <.^igénie Grandet^ effet de douceur tendre et sensation de vie monotone et terne'TT'nom gris-perle; Ursule Mirouet, même effet, mais avec quelque chose de plus ecclésiastique; Philippe Brideau, adniirable nom de soudart, et Joseph Brideau excellent nom d'artiste doux, tranquille et familial; Colonel Chabert^ nom magnifique de chef de dragons; Baron Hulot,

LES CAHACTKHES. 95

Imirable nom d'ofûcier du premier Empire qui ippelle toujours au lecteur, au milieu de la dégraition efFroyable du personnage, ce qiiil a été et, |.ar conséquent, la profondeur tragique de cette dégradation; je ne parle pas de Gobseck^ si caractéristique, mais jusqu'à en être un peu caricatural; mais Lucien de Riibempré n'est-il pas Un nom tlhomme charmant, gracieux et faible, et Eugène dà liastignac celui d'un audacieux, ardent, résolu, i onquérant, de peu de scrupules, à qui la façon dont il s'appelle promet la victoire? Et les duchesses (|ui s'appellent Manfrigueuse et les bourgeoises nirtisanes qui s'appellent Valérie Marne ffe (nom ,Lie, cependant, je vois plutôt à une vieille entremetteuse ; mais elle le deviendra par trait de temps). Et le journaliste Lousteau et le caricaturiste Bixiou et le médecin Bianchon et Crevel, crevant de vanité et d'importance! Je ne vois guère que Mme de Mortsauf dont le nom ne me paraisse pas heureux, (tant plutôt celui d'une grande dame insolente et peut-être courtisane que celui d'une créature douce, pure, plaintive et brisée. Il est vrai que c'est celui i(^ son mari. Mais son marï est un malade imaginaire t lui. non plus, ne répond pas à son nom. Ces erreurs sont rares. En général, Balzac est infaillible dans cette partie de son art qui n'est nullement à négliger. George Sand aussi était généilement très heureuse dans le choix de ses noms ])ropres.

Le personnage vu, le personnage nommé, Balzac occupe de son habitat, étant persuadé avec raison

que les entours exercent une immense influence sur le caractère, et aussi que nous choisissons nos entours selon notre caractère, et aussi que nous modelons ou modifions notre demeure selon les impulsions de notre tempérament, et que, pour toutes ces raisons, il y a une connexion étroite entre notre habitation et nous. J'ai dit que Balzac dépasse un peu cette conception et que souvent il décrit p our décrire, par passion d'artiste, regardant u n e maison de province ou de Paris de la même dévotion qu'un archéologue un monument figuré d'Eleusis. J'ai dit que pour mon goût même il les voit trop, en est trop fortement et trop longuement obsédé ; mais encore et le plus souvent, c'est bien pour nous expliquer l'homme et nous le faire comprendre à fond qu'il nous décrit minutieusement ce qui, l'entourant sans cesse, l'a modelé, a été modelé par lui et par retour, modifié par lui, l'a modifié encore en un certain sens.

Voyez la maison de l'avare. C'est cette maison que Balzac a bien soin de nous montrer avant de nous présenter l'avare lui-même. La carapace explique la tortue. « Il se trouve dans certaines villes de province des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoque les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes et les ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître et l'aridité des landes et les ossements des ruines; la vie et le mouvement y sont si tranquilles qu'un étranger les croirait inhabitées s'il ne rencontrait tout à coup le

LKS CARACTKKKS. 97

vgard pâle et froid d'un personnage immobile dont i ligure à demi monastique dépasse l'appui de la roisée au bruit d'un pas inconnu. Ces principes de télancolie existent dans la physionomie d'un logis itué à Saumur au bout de la rue montueuse qui lène au château par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu fréquentée, chTiude en été, froide en hiver, obscure en quelques endroits, est remarquable j^arla sonorité de son petit pavé caillouteux, toujours ii'opre et sec, par Tétroitesse de sa voie tortueuse, |);ir la paix de ses maisons, qui appartiennent à la vieille ville et qui dominent les remparts... Après avoir subi les détours de ce chemin pittoresque dont les moindres accidents réveillent des souvenirs et dont l'effet général tend à plonger dans une sorte de rêverie machinale, vous apercevez un renfoncement assez sombre au centre duquel est cachée la porte de la maison du père Grandet. » Cette rue écartée, cette maison en retrait de la rue écartée elle-même et qui semble se dérober aux yeux, celte maison claustrale, aride et tombale, et où apparaissait quelquefois à une fenêtre ce visage monastique inquiet d'un pas inconnu tant il s'est habitué à reconnaître le sondes pas habituels, est merveilleusement la demeure de réternelle défiance et, par conséquent, de l'avarice.

La maison du sage (qu'il n'a pas faite, qu'il a a peine modifiée, mais qu'il a choisie, et qui, donc, est encore signe de son tour d'esprit), la maison d'un -âge sans originalité, d'âme moyenne, mais pure, 'louce et cordiale : « Le Loing traverse onduleuse-

ment la ville, bordé de jardins à terrasses et de maisons proprettes dont Taspect fait croire que le bonheur doit habiter là plutôt qu'ailleurs. Lorsque le docteur tourna de la Grande-Rue dans la rue des Bourgeois, Minoret-Levrault lui montra la propriété de M. Levrault, riche marchand de fer à Paris, qui, dit-il, venait de se laisser mourir : « Voilà, mon « oncle, une jolie maison à vendre; elle a un charmant « jardin sur la rivière. » « Entrons », dit le docteur en voyant au bout d'une petite cour pavée, une maison serrée entre les murailles de deux maisons voisines déguisées par des massifs d'arbres et des plantes grimpantes. « Elle est bâtie sur caves », dit le docteur en entrant par un perron très élevé, garni de vases en faïence blanche et bleue où fleurissaient des géraniums. Coupée, comme la plupart des maisons de province par un corridor qui mène de la cour au jardin, la maison n'avait à droite qu'un salon éclairé par quatre croisées, deux sur la cour et deux sur le jardin ; mais Levrault-Levrault avait consacré l'une de ces croisées à l'entrée d'une longue serre bâtie en briques qui allait du salon à la rivière où elle se terminait par un horrible pavillon chinois. <c Bon! « en faisant couvrir cette serre et en la parquetant, « dit le vieux Minoret, je pourrai loger mes bibliothè- « ques et faire un joli cabinet de ce singulier morceau « d'architecture. » De l'autre côté du corridor se trouvait sur le jardin une salle à manger en imitation de' laque noire à fleurs vert et or et séparée de la cuisine par la cage de l'escalier. On communiquait par un petit office pratiqué derrière cet escalier, avec la

iiisine) dont les fenêtres à barreaux de fer grillagées donnaient sur la cour. 11 y avait deux apparteiients au premier étage et au-dessus des mansardes lambrissées encore assez logeables. Après avoir rapidement examiné cette maison garnie de treillages verts du haut en bas, du côté de la cour omme du côté du jardin et qui sur la rivière était terminée par une large terrasse chargée de vases en faïence... »

Ex, c'est bien dans cette maison bourgeoise, un peu vulgaire, mais cordiale et riante, que Ton se figure le docteur Minoret faisant d'interminables parties de trictrac avec le curé et le colonel en iCtraite, et sa nièce s'éprenant de M. de Portenduin on le voyant de Tautre côté de la rue se faire la barbe ivec grâce.

Appartement de médecin pauvre : « Le salon où les consultants attendaient était maigrement meublé de ce canapé vulgaire en acajou, garni de velours d'Utrecht jaune à fleurs, de quatre fauteuils, de six haises, d'une console et d'une table à thé... La penliile toujours sous son globe de verre entre deux andélabres égyptiens figurait une lyre. On se demandait par quels procédés les rideaux pendus aux fenêtres avaient pu subsister si longtemps; car ils étaient en calicot jaune imprimé de rosaces ouges de la fabrique de Jouy... L'autre chambre ;rvait de salle à manger. On devinait dès l'entrée i misère décente qui régnait dans cet appartement, désert pendant la moitié de la journée, en apercevant les petits rideaux de mousseline rouge à la

croisée de cette pièce donnant sur la cour. Les placards devaient receler des restes de pâtés moisis, des assiettes écornées, des bouchons éternels, des serviettes d'une semaine... »

Ses personnages vus, nommés, logés et placés dans leurs entours, il les fait vivre. Gomment? C'est là que la critique s'arrête, à très peu près impuissante et ignorante. Gomment définir le don qu'a un Homère, un Eschyle, un Sophocle, un Euripide à moindre degré, un Shakespeare, un Corneille, un Racine, un Molière, un La Bruyère de temps en temps, un Goethe parfois, un Augier et un Dumas fils parfois, un Ibsen souvent, de faire non seulement vrai, exact, précis et large, mais vivant, mais animé et respirant, de faire vivre comme nous sentons que vit notre voisin, notre père et notre mère, un Ulysse, une Electre, une Antigone, une Iphigénie, un Othello, une Pauline, une Phèdre et un Joad, un Tartuffe, un Giton, un Werther, un M. Poirier, une Mme Guichard, une Nora et un Borckmann? On ne sait; car ce n'est pas le secret de l'art, c'est le secret d'un instinct physiologique et d'une puissance physiologique qui consistent à se transformer en un autre et à vivre en cet autre comme on vit soimême, avec le même emportement de passion et avec la même logique des sentiments et des passions. Or, c'est ce don qui n'est pas analysable.

Massillon disait : « Oii j'étudie les passions que je peins? Mais, en moi. » Flaubert disait : « Qui est Mme Bovary? C'est moi. » Et cela est certain car on ne donne pas la vie ; on vh ; et quand un per-

sonnage créé par vous vit vraiment, c'est que vous vous êtes comme coulé en lui avec la vie qui est en vous. Mais comment cela peut-il se faire et comment se fait-il? C'est ce que le donneur de vie lui-même ne saurait pas vous expliquer et c'est là, à plus forte raison, que la critique perdrait ses peines.

Tout au plus peut-elle surprendre et indiquer quelques démarches, quelques habitudes, quelques procédés qui sont révélateurs d'une partie de ce travail singulier, mais qui ne sont encore qu'extérieurs et superficiels à ce travail, si Ton me permet d'ainsi parler, et tels qu'en les surprenant on n'atteint pas le fond d'où ils viennent.

Par exemple, il y a le mot révélateur, le mot qui, brusquement, éclaire d'une pleine lumière les profondeurs d'un caractère.

Quand le colonel Ghabert, après des années de misère noire, reçoit de l'avoué deux louis, son premier mot est : « Je vais donc pouvoir fumer des cigares. »

Quelqu'un dit à Rubempré : « Si vous êtes éclectique, vous n'aurez personne pour vous. Libéraux, royalistes, il faut choisir. De quel côté vous rangezvous? — Quels sont les plus forts? » dit Rubempré tout uniment, si uniment que son interlocuteur ne s'étonne point et ne songe qu'à lui expliquer quels sont ceux qui peuvent être les plus forts.

Grandet à son neveu : « Ton père est mort... » Cri de désespoir du neveu. Grandet : « ... Mais ce n'est rien, il a fait faillite et tu n'as pas un sou. » — Mme Marneffe à Grevel : « Tu ne m'aimes pas ce

matin. — Je ne t'aime pas, Valérie, dit Grevell Je t'aime comme un million I »

— Mot d'une courtisane : « Allons I De la gaîté, mon vieux! La vie est un vêtement. Quand il est sale on le brosse, quand il est troué on le raccommode; mais on reste vêtu tant qu'on peut. »

Balzac abonde en mots de cette sorte et ils sont beaux et Ton doit confesser qu'ils nous donnent bien la sensation de la réalité vivante. Mais encore n'est-il pas vrai qu'on sent quà la rigueur il suffirait de logique pour les trouver, qu'à la rigueur une idée abstraite pourrait les dire?

Un autre procédé et il vaut beaucoup mieux dire une autre démarche naturelle de l'auteur qui a réussi à vivre dans un personnage extérieur, consiste à donner à ce personnage telles et telle^HhabitudesJ^e (^orps^ d^g'est£Sj>d^;;jSarole^ de, plivsionoraijjdont les manifestations se répètent identiques ou quasiidentiques et qui marquent ainsi (le seul écueil à éviter étant la monotonie) les secrets rapports qui unissent notre corps à notre âme, nos mouvements à nos instincts, nos allures à nos préoccupations ordinaires, nos gestes familiers à nos pensées accoutumées. Et cela, c'est faire vivre le personnage de concert, en harmonie perpétuelle avec lui-même et, par conséquent, le rendre continûment vraisemblable, constamment prévu en partie, ce qui lui donne la ressemblance avec les hommes que nous voyons vivre véritablement autour de nous.. Balzac a excellé dans cet art. Il voit dans tout son détail Vhabitudc et Vhabitus que donnent aux hommes leur profes-

-ion, leurs origines, leur éducation, leurs relations l leur idée fixe ou prédominante. Il sait la manie aractéristique et comme le pli qu'un homme a pris peu à peu dans son atelier, son bureau, son greffe, sa boutique et qu'il a gardé ineffaçable. Il sait le pli plus profond, et comme disait Sainte-Beuve, la gerçure, que ridée prédominante ou Tidée fixe met sur le visage et pour ainsi parler sur toute la personne lu passionné. El cette gerçure, ce pli, ces stigmates il ne les lâche pas, il les a toujours présents à la pensée, il nous y ramène à intervalles, avec un art très véritable de varier Fexpression pour ne pas iious fatiguer par des redites et très ingénieux à répéter, ce qui ici est nécessaire, sans redire, ce qui serait insupportable.

Cet art de la continuité du geste et de la concordance des gestes s'applique, on Tentend bien, beaucoup plus aux gens de basse condition et de condition moyenne qu'à ceux de haute classe et de haute culture. Les gens de basse condition et de condition moyenne sont comme plus voisins des choses et -emblent plus que les autres être façonnés par elles. Les hommes et femmes des classes supérieures, eux aussi, certes, reçoivent l'empreinte du monde où ils vivent et de la série de phénomènes où ils sont engagés, mais modifiés par des influences plus multiples, plies par des pressions plus diverses, effets de causes plus complexes, ils échappent un peu à cette méthode ou n'y resteraient soumis que si elle était elle-même plus compréhensive et plus souple. Kt il est bien certain que Balzac peint admi-

404 15ALZAC.

rablement les hommes voisins et parents des choses, parce qu'il peint un peu les hommes avec le talent qu'il a pour peindre les objets. Mais ici sa méthode instinctive est excellente et c'est son avoir, son gibier et son bien propre que tout ce monde populaire et bourgeois, marchands, gens de justice, étudiants, rentiers, petits propriétaires, basochiens de province, commis voyageurs, journalistes, petits artistes (Pierre Grassou ; les grands sont moins bien vus), comédiens et comédiennes, demi-manants, demi-bourgeois, demi-nobles; parce que le geste continu suffit presque à les caractériser, à les peindre et à nous les rendre présents.

^n^ autre ^££££édé pour rendre le personnage vivant c'est de nousje rendre sjnrpathique ou antipathique. Les êtres que nous n'aimons pas ou que nous ne détestons pas ne nous semblent pas vivants; ils nous paraissent inanimés, parce que nous ne les animons pas par le sentiment que nous avons à leur égard ; ils nous paraissent peu vivants ou vivant d'une façon très indistincte parce que nous ne vivons pas en eux. Gela est si vrai que les objets inanimés eux-mêmes sont vivants jDOur nous quand nous les aimons, sont vivants pour nous quand nous les détestons et le vers de Lamartine est juste :

Objets inanimés, avez- vous donc une âme Qui s'attache à notre àme et la force d'aimer?

Et ceci serait juste aussi :

Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui insulte à notre àme et qui s'en fait baïr?

LKS CARACTERES. 105

Le mot inépuisable d'Araiel : « Un paysage est un état d'esprit » veut dire qu'un paysage est tantôt une douceur, une bonté, une cordialité, une sérénité, une hospitalité; tantôt une horreur, une hostilité, une frénésie, une convulsion, un désespoir; et ces objets, selon le cas, nous les aimons et nous les haïssons, mais toujours, et à cause de cela, nous nous ligurons qu'ils sont des êtres. Toute la mythologie antique est fondée là-dessus et la mythologie antique est éternelle.

Tout de même, et je ne dirai pas à plus forte raison, mais tout de même, l'être humain ne vit pour nous qu'à la condition que nous Taimfons ou que nous le détestions, et les indifférents, nous ne sommes pas bien sûrs qu'il soient vivants. Un article excellent de Brunetière sur le « personnage sympathique » pourrait être, sans qu'on le trahît l»eaucoup, conclu et résumé ainsi : le personnage

ympathique, c'est le personnage sympathique; ou le personnage antipathique ; à la condition qu'il soit fortement ou l'un ou l'autre.

Or personne plus que Balzac ne sait rendre un être humain minutieusement sympathique ou minutieusement odieux. Son hallucination habituelle lui

ert ici : comme il croit ses personnages vivants et réels, comme il en parle comme de personnages réels et vivants, il les aime lui-même ou il les déteste, comme il aime Gautier et comme il déteste ^ainte-Beu-ve et il ne lui est pas difficile, dès lors, de rendre l'un très sympathique et Tautre très odieux, et par conséquent de les rendre très vivants

pour le lecteur. Il y a là une antinomie singulière que le génie résout sans du reste s'en apercevoir. L'homme de génie vit dans ses personnages, sans quoi il ne pourrait pas les faire vivants et, d'autre part, ces différents moi, il les a si bien extériorisés, qu'il déteste les uns et aime les autres. Il ressemble à la nature qui est loup dans le loup, agneau dans l'agneau, cerf dans le cerf; mais, de plus, supposez que la nature ait horreur du loup et soit extrêmement sympathique au mouton, encore qu'elle soit l'un et l'autre : telle est la position du grand artiste.

Toujours est-il que l'on sent la haine de Balzac pour les journalistes, pour les captateurs d'héritages, pour les charlatans, pour les faiseurs d'affaires, pour les avares et que cela l'aide à les faire vivre intensément, parce qu'il accumule en eux, avec une sorte de colère, comme des ondes électriques, toutes les puissances pour le mal, conformes à leur caractère, qu'il peut imaginer. »,

Et toujours est-il que l'on sent l'amour de Balzac pour le médecin de campagne, pour le curé de village, pour l'honnête femme pieuse, pour la jeune fille amoureuse, pour les artistes, pour les hommes de lettres désintéressés et idéalistes, pour les grands soldats du premier Empire ; et que cela l'aide singulièrement à leur donner le ton, la couleur, le relief et la profondeur.

Le personnage sympathique et aussi le personnage antipathique vivent puissamment pour beaucoup de raisons, mais, particulièrement, en raison de la sympathie ou de l'antipathie qu'a pour eux

l'auteur. Il est parfaitement certain pour moi que Vnmi de Shakespeare est Hamlet et que son ennemi

<x. lago et que passionnément tous les deux, quoique de passions différentes, il les a scrutés et fouillés le manière à les faire comme palpitants de vie

atérieure, extérieure et complète.

Mais encore mot révélateur, geste continu et gestes concordants, même sympathie et antipathie donnant au personnage quelque chose d'accusé et véhément qui le dessine avec force; tout cela n'est encore que procédé ou demi-procédé, que travail apparent de l'artiste et qui n'est saisissable que parce (juil est apparent; et Ton sent qu'il n'est pas le fond du secret et le don propre. Le don en soi de donner^ la vie est une faculté de l'artiste qui reste mystérieuse et irréductible à toute analyse.

Voyons au moins, ces personnages qu'il a créés l^arce qu'il était créateur, comment Balzac les mène à travers leur vie et quelle évolution il leur impose et en quelle progression il les présente.

Ici les procédés sont plus sensibles et la méthode d'art est plus saisissable. Le plus souvent ses personnages sont très simples, n'ont pas cette ( omplexité que nous aimons comme une ressemblance avec la vie, que nous aimons aussi par

impie goût de promenade dans les labyrinthes, (qu'évidemment Shakespeare a aimée, que Molière a connue et même revendiquée, que Tolstoï et Ibsen se sont attachés, même avec une certaine

iidiscrétion peut-être, à donner à leurs héros. Le

iTsonnage complexe est rare dans Balzac. On le

trouverait dans Rastignac jeune, dans Rubempré, dans le colonel Ghabert, violent, tenace et faible, dans quelques autres, mais qui sont généralement personnages secondaires. En général le personnage complexe est étranger à Balzac ; il Test à son art, à son art même tel que nous l'avons déjà défini et tel que nous achèverons de le définir. En cela Balzac est classique. Les classiques, avant tout, aii^^ent la clarté, et la complexité n'est jamais très claire; on la sent vraie et Ton doute un peu de sa vérité ; on la sent vraie et l'on hésite sur les limites où elle est vraie et sur les proportions dans lesquelles elle est vraie. Le classique a toujours peur que la complexité ne soit de lindécision ou de l'arbitraire, le lecteur classique a toujours peur que la complexité ne soit que de l'incohérence à laquelle on donne un favorable nom.

Et, en vérité, ils n'ont pas tous les torts, car si ceux-là ont raison qui disent que la complexité est dans la nature, ceux-ci ont raison aussi qui disent que la simplicité est dans la nature pareillement, qui disent qu'un homme a plusieurs passions, sans doute, mais qu'il en a une qui domine, une qui est passion maîtresse et qui, au moins finit, et assez vite, par faire son caractère tout entier.

— Est-ce qu'il y a Vavare, le prodigue, le libertin, le généreux^ disent les partisans des caractères complexes. Est-ce que ce ne sont pas là de simples abstractions? Et est-ce que l'art, cet imitateur de la nature, doit procéder par abstractions?

— Ohl répondent les simplistes, il est bien vrai

qu'il n'y a peut-être pas un avare qui ne soit rju'avare; mais généralement un avare, quel qu'il t>it. Test tellement, que tous les germes de ses litres passions ont été desséchés par celle-là, et que ce n'est faire qu'une très légère simplification que de nous le présenter comme avare des pieds à la tête; ce n'est que négliger le détail insignifiant et rnbarrassant pour l'esprit. La passion maîtresse st d'abord une partie très considérable de l'homme, puis elle est presque tout l'homme, puis elle finit par être l'homme tout entier. Il convient donc, si Ion décrit (La Bruyère), de ne peindre que cette passion quand on fait le portrait d'un homme, puisque cet homme se ramène tout entier à cette passion; et si l'on raconte, de montrer cette passion d'abord dominante, puis lyrannique, puis absorbant l'être intégralement. Or nous verrons que c'est précisément ce que fait Balzac.

En cela il est de la grande école classique, de l'école qui Va, depuis Homère, à travers Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakespeare (même). Corneille, Racine et Molière, jusqu'à Balzac.

Tant y a que c'était bien son esprit et son parti pris et son système. Saint-Beuve rapporte que «. Balzac n'admettait pas que Pascal pût demander il l'àme des grands hommes, l'équilibre et Ventredeux entre deux vertus ou qualités extrêmes et contraires ». Et là-dessus, Sainte-Beuve se fâche un peu. Or, n'est-ce pas Balzac qui, en vérité d'abord et ensuite et surtout au point de vue de lart littéraire, a un peu raison? Que dit Pascal?

« Je n'admire pas Texcès d'une vertu, comme de la valeur, si je ne vois en même temps Texcès de la vertu opposée, comme en Épaminondas, qui avait l'extrême valeur et l'extrême bénignité; car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois et remplissant tout l'entre-deux. Mais peut-être que ce n'est qu'un soudain mouvement de l'une à l'autre de ces extrémités et qu'elle n'est jamais qu'en un point comme le tison de feu [que l'on tourne]. Soit, mais au moins cela marque Tagilité de l'âme, si cela n'en marque l'étendue. »

A quoi songe Pascal? Non pas à ce qui est; mais à ce qui devrait être. 11 n'admire pas, moralement, les êtres extrêmes et incomplets, il n'admire pas u les héros sans humanité », comme dit Bossuet, il n'admire pas un Ajax, un Alexandre, ni peut-être un César; il admire moralement les hommes qui ont des qualités contraires et apparemment inconciliables et qui remplissent, pour ainsi dire, toute la sphère de l'humanité, et il lui faut un Epaminondas, un Marc-Aurèle ou un saint Louis.

Il a bien raison, moralement; mais, dit-il que ces grands hommes soient la vérité humaine? Il sait bien que ce sont des exceptions tout à fait extraordinaires et c'est précisément pour cela qu'il les admire.

Voilà pour ce qui est de la vérité.

Et pour ce qui est de l'art ce n'est point du tout en artiste qu'il les admire, c'est en moraliste et en vertueux. Si on lui demandait si ces personnages

\ I <li>Utll;

i»lahles, quoique vrais, il répondrait ins (Joule ([ue non. Si on lui demandait s'ils sont ii'tistiques, il répondrait qu'ils le sont parce que tout est artistique, mais qu'ils ne le sont pas selon les moyens ordinaires de Fart, Tart étant l'imitation de la nature et la nature « étant faible et bornée » et l'humanité étant composée d'êtres qui précisément ne remplissent pas Tentre-deux et qui ne réunissent ])as des qualités ni des défauts contraires et u le pur bien » non plus que « le pur vrai » n'étant pas en nous, et les hommes « n'ayant ni vrai ni bien qu'en partie et mêlé de mal et de faux ».

Ce n'est donc ni parce que c'est vrai, mais au < ontraire parce que c'est exceptionnel que Pascal (Imire les hommes qui remplissent tout Tentre-deux l ce n'est pas non plus au point de vue esthétique, iiiais au point de vue moral qu'il les admire et Ihomme qui se pique de peindre l'humanité n'a pas du tout à s'inquiéter ni à se préoccuper de cette pensée de Pascal. Elle n'est pas du tout pour lui; elle n'est pour lui ni s'il se place au point de vue de la vérité, ni s'il se place au point de vue de l'art. On aura cité ce mot à Balzac et immédiatement, pensant en artiste, comme aussi bien il ne pouvait [)as penser autrement, il l'aura pris pour un précepte d'art et le prenant pour un précepte d'art il aura dit immédiatement et non sans raison : « Il est faux ! Les hommes ne sont pas du tout ainsi et je peins et je dois peindre les hommes tels qu'ils sont. Et quant aux hommes qui, par exception fabuleuse, sont ainsi [et Pascal lui-même reconnaît que c'est peut-être une

illusion], quant aux hommes qui, par exception fabuleuse, seraient ainsi, ils ne seraient pas matière d'art parce qu'ils seraient la perfection, parce qu'ils seraient Dieu lui-même et qu'on ne peint pas la perfection et qu'on n'a jamais réussi, si tant est qu'on Tait essayé, à peindre Dieu. Votre Pascal n'y entend rien. »

Il n'y aurait rien entendu s'il s'était agi d'art ; mais ce n'était pas du tout au point de vue de l'art qu'il se plaçait.

On voit donc que^^ de propos très délibérjé, Balzac, à l'exemple de tous les classiques, n'aimait point les caractères complexes. Ce parti pris n'est point, à la vérité, sans entraîner quelques défauts que Balzac ne pouvait éviter, quelque fût son génie et que tout son génie ne pouvait réussir qu'à voiler. D'abord il s'était condamné par sa philosophie dès passions à ne peindre que les caractères les plus généraux. Pour qu'une passion soit tout un homme, il faut qu'elle soit grande. On peut admettre comme vraisemblable qu'un homme ne soit qu'ambition, parce que l'ambition est une passion très tyrannique et qu'il y a des hommes en effet qui semblent, au moins, n'être pas autre chose, des ongles aux moelles, que des ambitieux. Mais on comprend bien — encore qu'il soit très vrai que tel homme n'estpas autre chose qu'amateur d'oiseaux, amateur de tulipes, ou collectionneur de boutons — on comprend très bien qu'une petite passion ou un petit penchant, si profondément que vous les puissiez étudier, ne donnera jamais l'illusion d'un homme tout entier. Force est donc à Balzac de se borner presque toujours à la peinture

des grands caractères comme on disait au xvii^ siècle, des types universels de l'humanité : le bon viirit, l'ambitieux, l'avare, l'homme mené par la vanité, l'envieux (ou l'envieuse). Il recommence Molière. 11 en a le droit. Les types généraux ne sont niais épuisés parce qu'ils changent d'aspect et même de tour d'esprit, sinon de fond, de génération >'u génération. On peut refaire Tartuffe tous les cin- , liante ans (et la preuve c'est que Balzac a refait 1 i>are) à la condition d'avoir du génie ; et Balzac, en peignant Grandet, a assez montré qu'il en avait. Encore est -il que nous aimons bien, de nos jours, près tant de peintures générales, l'étude des caraci-res particuliers — exactement comme, après tant dhistoires, nous aimons les Mémoires — l'étude des âmes un peu singulières et inattendues, des tempéraments complexes, explorés et analysés dans leurs nuances, leurs demi-teintes et même leurs apparentes contradictions. Souvent, dans Balzac, l'absence lune Carmen^ d'un Adolphe ou seulement d'une Lucienne » [Confession d'une jeune fille) se fait -enlir. Souvent, par exemple, on songe à ces romans anglais où les personnages ridicules sont très sympathiques et où l'on sait très bien pourquoi ils sont à la fois très sympathiques et très ridicules et pourquoi on les aime en même temps que l'on rit d'eux et pourquoi, d'une manière inattendue, le Dacruoen '^elasasa, s'applique à eux parfaitement. M. Albert (iuinon a eu un mot excellent : « Ils font œuvre facile les dramaturges [et aussi les romanciers] qui représentent des personnages simples. Le mérite supé-

rieur c'est de représenter d'une l'açon simple des personnages qui ne le sont pas. w

Ce qu'il y a au fond du plaisir que nous donnent les caractères complexes, c'est l'attrait du mystérieux. Il n'y a aucun mystère dans l'œuvre de Balzac. Nous sentons trop que nous allons tout droit devant nous. Nous sentons trop qu'une fois les données de son roman connues, nous le ferions tout seuls. Il le fait mieux que nous le ferions, voilà tout.

Mais, quoique ce soit une bonne manière d'expliquer (et ce n'est que pour expliquer que je l'emploie) encore n'abusons pas de ce procédé critique qui consiste à définir par les limites et de demander à un auteur le genre de talent qu'il n'a pas. Balzac n'aimait que les caractères simples et croyait faux les caractères complexes. Bornons-nous à cette constatation.

Ces caractères simples, comment les menait-il à travers leur vie, comment, si l'on préfère la langue moderne, les faisait-il évoluer? Toujours en ligne droite, sans régression et sans détour. Il considère chaque homme comme poussé continuellement par une passion unique qui est, pour ainsi parler, toujours sous pression et qui augmente comme force motrice, avec le temps. Vous souvenez-vous de ces héros de George Sand qui se modifient, qui changent de caractère insensiblement, au cours du récit, qui ne sont plus du tout à la page 250 ce qu'ils étaient à la page 75, à qui l'on songe toujours à appliquer le mot de Plante : Naturam vortit Euclio et qui, grâce au souple talent de l'auteur, ne parais-

!it pas, pour autant, très invraisemblables? Figu- /.-vous Texact contraire et un peu Texcès contraire, us avez la manière ordinaire de Balzac. Ce doit être lui qui a donné à Taine Tidée de son fameux axiome : « L'homme est un théorème qui marche ». In homme pour Balzac est une passion servie paj" ; \J une intelligence et des orp^anes. et contrariée par \ des circonstances ; rien de plus, si ce n'est que cette passion s'augmente et se renforce par tr^ît /^p temps, et par réaction contre ce qui Tarrptp ^^i la gène et vires acquirit eundo.

Il a donné d'une façon très originale et très explicite, la théorie même de cette manière de voir dans une des conversations de son Vautrin : « Ces genslà chaussent une idée et n'en démordent pas. Style de Vautrin; il n'est pas tenu, comme Gautier, de faire des métaphores qui se suivent,] Ils n'ont soif que d'une certaine eau puisée à une certaine fontaine et souvent croupie; pour en boire ils vendraient leurs femmes, leurs enfants; ils vendraient If^nr àme au diable. Pour les uns cette fontaine, 'st le jeu, la Bourse, une collection de tableaux ou d'insectes, la musique; pour d'autres, c'est une femme qui sait leur cuisiner des friandises et souvent cette femme ne les aime pas du tout, les rudoie... Eh bien, nos farceurs ne se lassent pas et mettraient leur dernière couverture au Mont-de-piété pour lui apporter leur dernier écu. Le père Goriot est un de ^ gens-là.... »

Le père Goriot est un de ces gens-là et à peu près lis les personnages de Balzac en sont aussi. Tous

^ ont uae passion, non seulement dominante, mais gui l^ft constit//p.'^Paur Crevel c'est la vanité; pour Rastignac (/ partir d'un certain moment), c'est Tambition; pour le baron Hulot c'est la luxure: pour la cousine Bette (avec un peu de complexité : elle est capable d'amour de vieille fille pour un blondin) c'est l'envie ; /pjOur Grandet c'est l'avarice ypour Goriot c'est l'ainbur paternel; pour Mme Hulot c'est l'amour conjugal que rien ne lassera, qui la tuera, mais sans avoir été ni lassé, ni rebuté par les pires offenses et la pire ingratitude et Mme Hulot est au baron Hulot ce que Goriot est à ses filles; pour Philippe Brideau c'est l'instinct du pillard sans scrupule, l'énorme avidité du Verres. ,^^ Les avantages de cette manière de concevoir les / caractères se voient aisément. Le principal avantage, d'où naissent de réelles beautés, d'éclatantes beautés, c'est que le personnage ainsi tracé est d'un relief étonnant. Il n'a pas d'ombres; il est aveuglant de lumière. H reste à jamais dans l'esprit. Les romans de George Sand sont délicieux à la lecture et flottants au souvenir, sauf quelques exceptions [Alauprat, Mont-Revèclie, Petite Fadette^ Mare au Diable). Ici c'est le contraire; la lecture de Balzac m'est souvent rude, mais je vois maintenant le père Goriot comme s'il était un de mes amis et beaucoup plus net; car aucun de mes amis n'a un caractère d'une si rigoureuse simplicité.

Un autre attrait c'est une certaine impression de puissance que nous donnent les caractères ainsi formés. D'instinct, nous aimons la force, et la passion

})résentéc ainsi est comme un élément de la nature, masse d'eau énorme ou fournaise ardente qui se développe, s'accroît, s'étend, inonde et écrase, ou incendie et dévore tout; invincible et inévitable, avec des déploiements incalculables d'énergies magnifiques que nous considérons avec tremblement. C'est une très grande jouissance, une jouis- •^ance d'essence dramatique : un des principaux ressorts du drame est la terreur.

Stendhal était en extase devant un crime et, appelant énergie l'impuissance d'un homme à résister à sa passion, s'écriait devant un assassin : « Quelle énergie! Il y a encore des hommes qui ont de Ténergie ». Nous ne sommes pas tous aussi niais que Stendhal ; mais encore il y a du Stendhal dans chacun de nous et si nous n'admirons et n'adorons pas Zc; criminel, et c'est là la différence, et si nous l'appelons simplement impulsifs nous ne laissons pas, quand elle est prolongée, tenace et d' « une suite enragée » comme dit Saint-Simon, d'admirer sa passion. Comme ({uoi? Comme une force étrange et surprenante de la nature, comme le païen adorait un Dieu méchant, avec une sorte de tremblement religieux et d'/iorror sacrée. Pourquoi encore ^l(Farce que nous savons ou sentons que ce sont des forces en action qui ont créé les sociétés et que ces forces passionnelles, quand elles sont bonnes, font des choses très belles, très bonnes et très salutaires et à cause de cela nous admirons une grande passion, quelle qu'elle soit comme une cause, en tant que cause, qui produit de mauvais effets, qui en pourrait produire de bons,

mais qui, en tout cas, est une cause^ c'est-à-dire un Dieu.

Balzac, que ce soit par Hulot, par Grandet ou par le médecin de campagne, produit très bien cette impression,"

Cette force étant donnée, Balzac lui dit : « Va » et elle va tout droit, tout droit, en augmentant sa force et en précipitant sa course. En cela encore il est classique comme les poètes dramatiques du xvii^ siècle, avec cette différence qu'il l'est beaucoup plus, simplificateur extrême qui n'eût admis ni la clémence d'Auguste, ni les hésitations de Néron, qui n'aurait pas fait Harpagon amoureux ; mais qui conçoit tous ses personnages selon le modèle du jeune Horace, de Narcisse ou de Tartuffe ; tandis que la vérité, le réalisme vrai consisterait au contraire à ne jamais admettre qu'un homme soit une passion unique, incarnée dans des organes et menant son homme à coups de fouet tout droit devant elle, mais bien plutôt un jeu et souvent un conflit de -passions diverses qu'il s'agit de peindre chacune avec sa valeur proportionnelle — ce qui, je le reconnais, n'est pas aisé.

Remarquez que sa manière à lui n'est pas aisée non plus et que pour peindre ainsi il fallait une intensité double d'observation et une puissance double d'imagination. Il a eu pleinement l'une et l'autre. Si ses hommes ne sont pas des êtres dont nous puissions « faire le tour », du moins ils sont éclairés d'une lumière si pénétrante que, du côté de leur personne qui nous est présenté, nous voyons tous les détails

LES CARACTÈRKS. 119

avec une incroyable nettelé. Cette observation est si exacte et si puissante qu'elle n'avait pas besoin d'un homme tout entier pour nous donner une image qui paraît complète tant elle est riche. De même son imagination suit en effet la ligne droite tracée par son dessein et n'en dévie jamais, et qu'elle en déviât est ce qu'on souhaiterait presque; mais elle aussi a tant de force qu'elle n'a pas besoin de liberté. Travaillant toujours sur le même trait de caractère, la même passion, le même instinct ou la même manie, elle saura cependant toujours trouver des nouvelles paroles et de nouveaux actes qui seront les expressions de plus en plus fortes et frappantes de cet unique penchant. On s'y amuse même quand on lit en crilique. On dit : « Il n'est qu'à la moilié de son volume; la passion qu'il me décrit m'est pleinement connue déjà et je suis sûr que son personnage ne déviera pas d'une ligne jusqu'à la lin ; quels nouveaux traits plus énergiques trouvera-t-il? » Et il les trouve toujours et il vous arrache des cris de surprise et d'admiration.

On dirait une gageure qu'il renouvelle toujours et qu'il gagne toutes les fois. C'est Philippe Brideau qui vole sa tante, qui vole son frère, qui dépouille sa mère et qui ensuite étend ses mains inévitables sur un héritage extrêmement bien défendu et puis qui plonge ses griffes dans le trésor de l'Étal, ouvre le ventre aux millions, bête de proie qui semble grandir, d'envergure toujours plus large, de serres toujours plus aiguës et plus pénétrantes.

/C'est Grandet qui terrorise sa servante, sa femme,

sa fille, inquiète et fait presque trembler sa petite ville tout entière et puis qui, trouvant en face de lui une passion comme il a la sienne, Tamour de sa fille pour son cousin, de père tyrannique devient père dénaturé, enferme et emprisonne sa fille, fait mourir sa femme de chagrin, sème autour de lui, par amour de l'argent, la misère, la douleur et la mort. L'or paraît ici comme une divinité forcenée qui a dans un homme son instrument et qui, par cet homme, frappe sur ce qui l'entoure des coups toujours plus multipliés, toujours plus rapides et toujours plus écrasants./S'est Plutus à sa proie attaché tout entier. C'est Goriot dévoré d'amour pour ses filles comme par une maladie incurable et toujours plus virulente, s'aimant lui-même encore un peu au commencement, s'oubliant peu à peu jusqu'à l'abnégation d'un fakir, se dépouillant pour elles, jeûnant pour elles, s'égorgeant pour elles, se dégradant pour elles, enviant et aimant leurs amants, quêtant, mendiant un regard d'elles, « quelques petites jouissances honteuses », ou seulement la grâce de les entrevoir; tombant ainsi de chute en chute au dernier degré de la misère sociale, de la misère physiologique et de la misère morale, comme un amant pour sa maîtresse, comme un joueur pour le jeu, comme un ambitieux dans sa vieillesse pour une place de conseiller municipal dans un village, comme un homme de lettres épuisé, mendiant la faveur d'être imprimé encore dans un journal de sous-préfecture ; — observation très juste, qui est que les très bonnes et très belles passions elles-mêmes

LES CARACTi:in:s. 121

lit susceptibles par leur excès, ou plutôt par le inanrjue d'inhibition, de dégénérer en passions funestes, folles et honteuses et que toute passion, <iuelle qu'elle soit, est une folie qui naît.

C'est le baron Hulot qui, pour les femmes, ruine sa femme, ruine sa fille, se jette dans des spéculations louches, devient voleur, est destitué, est traité <le « Jean foutre )> par ses vieux compagnons ! armes, devient l'obligé d'une courtisane, se iche, change de nom, se fait écrivain public, prend pour maîtresse une petite faubourienne ou plutôt une petite sauvage de quinze ans et, quand sa femme vient le chercher, demande : « Pourrai-je emmener la petite? » et qui enfin courtise une affreuse fille de cuisine et lui dit : « Si ma femme mourait, tu pourrais devenir baronne » ce qui, entendu par la Naronne, achève de la tuer, comme l'avarice de (ii'andet a tué sa femme.

La fatalité des passions, comme dans Racine et

(lu reste comme chez les Grecs, car leur fatalité

'■leste n'est qu'un symbole sous lequel se cache la

italité du crime humain; la fatalité des passions

menant les hommes par un chemin creux, étroit,

direct et toujours plus rapide, à travers le malheur

f^\ la honte jusqu'à la folie et à la mort,, voilà l'âme

' rrible et sinistre de l'œuvre de Balzac.

11 a trouvé quelquefois quelque chose de plus, qui

-t fort vrai aussi. Il a trouvé que, si la passion le

lus souvent rend idiot, il arrive qu'elle donne du

cnie. A la condition qu'on en ait, sans doute; oui,

n la condition qu'on en ait déjà un peu; si Ton était

inepte... mais enfin la passion fait d'un petit talent une manière de génie. La soif de For a amené Grandet à avoir le génie des affaires, comme la passion du chasseur Taraène à être un chasseur habile. Grandet est un général qui, sur Téchiquier des affaires, a le regard prompt, la prévision de tout, la vigilance, l'inspiration, Fingéniosité qui ne laisse rien à la fortune de ce qu'elle peut lui ôter par calcul et par prévoyance, la hauteur de délibération et la rapidité foudroyante de décision, comme le grand capitaine sur Féchiquier du champ de bataillej^Balzac, dont la modestie était faible, disait : « Molière a fait l'avare, mais j'ai fait Favarice ))./Je dirai agréablement comme Cydias : « Avec votre permission c'est exactement le contraire et, du reste, ce n'est pas un mauvais compliment que je vous fais. Molière a fait V avarice. Il y a encore dans V Avare beaucoup d'abstraction, beaucoup d'abstrait. Certes Harpagon est vivant ; mais encore il est surtout une collection de tous les traits d'avarice classique ramassés très ingénieusement sur un seul homme, qui, du reste, a ses trois dimensions. Vous, vous avez fait un avare, c'est-à-dire un être très vivant, plus vivant que celui de Molière, très circonstancié, vivant d'une vie très minutieuse, vivant tout le temps, à toutes les pages, et qui n'est pas, qui n'est jamais un autre avare que lui. »

« Et de plus vous lui avez donné le génie de sa passion, le génie juste de sa passion et qui ne peut être soutenu que par elle. Et cela est un trait tout à fait profond et admirable. »

LF.S CARACTKriRS. [ 2'.^

De même Philippe Brideau, fouetté par la passion ' ' la rapine, se découvre à Issoudun des qualités de [.-^ychologue et des qualités de diplomate, non pas incomparables, mais très remarquables. Le baron Ilulot lui-même invente des malversations très habiles dans l'administration de l'Algérie et qui pouvaient aussi bien réussir qu'elles ont échoué (ce (|ui ne ferait pas du reste que le roman fût autre, car après des vols heureux, Hulot en aurait toujours fait un qui l'aurait perdu et il ne s'agit ici que de montrer la passion donnant du génie au passionné).

Or, c'est vrai. On a dit « nécessité l'ingénieuse » f^t la passion étant une nécessité pour celui qui en

t atteint tire de lui toute l'ingéniosité dont il est capable et qu'il n'aurait pas, qu'il ne se connaîtrait pas, qui ne sortirait pas, s'il n'était pas passionné. Les passions, je crois que c'est Descartes qui a dit

la, fixent et arrêtent les idées où elles s'attachent, auxquelles elles prennent intérêt et qui, sans elles, passeraient comme elles sont venues sans être arrêtées par rien. Les passions enfoncent une idée dans l'esprit et lui donnent toute sa force, en lui donnant sur nos décisions tout le poids qu'elles peuvent avoir. Si le génie est « une aptitude à une longue patience », la passion donne précisément cette aptitude en retenant toujours l'esprit fixé sur une idée ou un groupe d'idées qui sont dans le sens de cette passion et, par conséquent, elle donne du génie. Si Newton trouve l'attraction « en y pensant toujours », la passion fait trouver à Grandet la fortune en le forçant à y penser toujours et en ne lui permettant,

à aucune heure de ses jours et de ses nuits, de penser à autre chose.

C'est la découverte propre de Balzac ; car je ne trouve point qu'aucun de ses prédécesseurs se soit précisément avisé de cela.

Cette manière de concevoir les caractères et de les conduire a les inconvénients que Ton prévoit et que j'ai déjà indiqués en partie. Les caractères élevés ou délicats sont toujours à peu près manques. Il serait difficile qu'il en fût autrement. Si l'homme est une passion unique se développant fatalement comme une force de la nature, il ne peut être qu'un maniaque ou une espèce de monstre, un maniaque si sa passion est vulgaire ou mesquine, goinfrerie ou démangeaison de collectionneur, un monstre si sa passion est puissante et énorme, ambition, avarice, etc.

— Mais s'il s'agit d'une passion noble?

— Cela n'y fait rien si elle agit, elle aussi, comme une force fatale, si elle n'est combattue par rien dans le cœur du personnage. Notre homme sera un maniaque de vertu et non pas autre chose, le monstre de la paternité, comme Goriot. Ce qui fait un caractère élevé, en art, ce n'est pas une passion belle, c'est une belle passion qui triomphe des mauvaises; ce n'est pas le développement organique, pour ainsi dire, la végétation d'un bon instinct dans un cœur, c'est la victoire de ce bon instinct : Achille n'est beau, cédant à Priam, que parce qu'il a envie de l'étrangler. Or, où il n'y a pas lutte il ne peut y avoir de victoire. Mais Balzac

LKS CAHACTtUES. 125

ne croit pas à la lutte, puisqu'il croit à Fomnipo-

•nce d'une passion unique dans un cœur. C'est

our cela que même ses hommes vertueux ne sont

as de grandes âmes. Je n'ai rien à dire ici du libre

ibitre au point de vue philosophique; mais, fût-il

imais délaissé comme doctrine, il resterait indis-

l»ensable comme élément artistique; il est le levain

de toutes les œuvres d'art où l'humanité a une

place. Dès que l'homme devient une chose, les

hoses sont plus intéressantes que lui.

Voulez-vous un exemple de cette impuissance où st Balzac à peindre un caractère complexe et particulièrement le conflit des passions au cœur de l'homme? Il y a deux drames parallèles — très bien disposés du reste et entrelacés et concourant ensemble — dans le Père Goriot. Il y a l'histoire de Goriot et il y a l'histoire des débuts de Rastignac, L'histoire de Goriot, c'est bien une histoire à la Balzac^ la peinture cUune passion fatale aboutissant à la démence et à la mort. 'L'histoire des débuts de Rastignac est d'un ordre tout différent : Balzac y a voulu peindre une âme hésitant encore entre la pasion maîtresse qui commence à l'envahir, l'ambition. I les scrupules d'honnêteté qu'il tient de son éduation (« Vous avez encore quelques langes tachés de vertu », lui dit Vautrin). Il est clair que c'est ici qu'était le drame, curieux, sollicitant, inquiétant, en un mot le drame. C'est la partie la plus pâle du roman. Le père Goriot, avec sa manie de dévouement et sa joie furieuse de sacrifice, rejette tout le reste dans l'ombre. La lutte de Rastignac contre

lui-même, quelque soin que Balzac ait mis à la peindre, quelque place matérielle qu'il lui ail donné, disparaît presque. On pourrait même dire que j'ai eu tort plus haut de considérer Rastignar comme un caractère complexe, que Rastignac, comme les autres, n'a qu'une passion, que la sienne est « d'arriver '» par tous les moyens possibles et per fas et nefas et que, seulement, au moment, dans le Père Goriot, où Balzac le peint, il est un ambitieux naissant qui a encore quelques scrupules tenant à sa race et à son éducation et qui en est gêné plutôt quil ne lutte contre eux ; et cette manière de voir ne laisserait pas d'être plausible.

Reste toujours que la complexité relative de Rastignac jeune et le conflit, si faible qu'on voudra qu'il soit, entre ses instincts de grand ambitieux et ses vertus d'enfance, c'est ce que Balzac a peint faiblement parce qu'il comprenait mal pareilles choses et ne savait pas bien les mettre en lumière. Son génie s'arrêtait là, ou y hésitait. 11 n'était vraiment que le peintre énergique des forces simples.

De là sa supériorité dans les peintures de l'humanité moyenne ou basse, dans la description minutieuse des vulgarités. Dans ses œuvres les plus contestables il se sauve par un bon portrait de maniaque (le malade imaginaire lyrannique, M. de Mortsauf, du Lys dans la vallée). De là son infériorité dans les quelques études d'hommes ou de femmes supérieures qu'il a tentées. De là son échec presque complet dans les portraits de jeunes filles. Dans les caractères de jeunes filles on peut mettre

ut ce que Ton veut; cela est si compliqué que rien de ce qu'on y fait entrer n'est invraisemblable. Sans doute; mais ce qui est invraisemblable c'est de ne pas les faire compliquées. Celles de Balzac

ut simples, ternes, plates et un peu sottes (Eugénie Grandet, Ursule jNIirouet; Modeste Mignon; à peine une exception à faire pour Rosalie de Watit ville d'Albert Savants). Quand on les compare à la moindre paysanne de George Sand, à Fadette, •Tnanne ou la Brulette, ou aux jeunes bourgeoises du

me auteur dans Mont-Revcche, dams Mademoiselle Merqucm, dans la Confession d'une Jeune fille, on ■^-îisit toute la différence.

iîalzac était un homme énergique et robuste; il a bien peint les êtres humains dont les passions ressemblent à des mascarets ou à des volcans et dont les gestes sont des tremblements de terre. Il y en a qui sont ainsi et, sous la tranquillité apparente quimpose le nivellement social, il y en a beaucoup plus qu'on ne croit; mais il y en a d'autres.

Si nous entrons dans le détail de ses récits, de ses descriptions, de ses dissertations, de ses dialogues, en un mot dans le détail de son métier d'artiste, la première impression est celle-ci : une prodigieuse inégalité. Gela tient d'abord, sans doute, à ce que, comme quelques autres, il n'avait pas du génie tout le temps; ensuite à ce qu'il y avait en lui un romantique, un réaliste vrai, un bas réaliste et que, romantisme, réalisme vrai, bas réalisme, il jetait tout cela pêle-mêle, (tout au contraire de Flaubert qui mettait son réalisme dans un volume et son romantisme dans le volume suivant) pêle-mêle, à la volée, sans discrétion et sans discernement, sans être un instant choqué des disparates et arrêté par elles.

Et en un mot il manquait de goût. Il en manquait

SON CiOlT. 129

d'une façon invraisemblable, de façon à l'enseigner . t très bien, par l'exemple de son contraire; et en

ela il est d'une rare utilité.

II était romantique *de décadence, romantique de déclin. Ce qu'on a appelé le romantisme, c'est-à-dire la littérature de sensibilité et d'imagination et surtout d'imagination, avait eu le sort de toutes les écoles littéraires. Il était devenu la forme, le moule des imitateurs inintelligents et avait une arrière-garde ridicule. Ses héros extraordinaires étaient devenus des bandits ou des capitans burlesques d'invraisemblance. Ses femmes faibles et plaintives, ses Ophélie,

es Dolorida et ses Elvire étaient devenues des créalures aériennes et insaisissables « tenues sine corpore 'itse, volitantes cava sub imagine formœ », ses effu-

ions religieuses s'étaient évaporées en vague mysticisme, ses aventures singulières étaient devenues 'Kincroyables imbroglios d'événements fantastiques ;

a poésie élégiaque avait dégénéré en romances de Loisa Puget : « Quand vous verrez tomber toutes les feuilles mortes ». Tout ce bas romantisme; car il est difficile de lui donner un nom plus clair ou plus honorable, Balzac Ta accepté, l'a goûté, lui, homme 1(3 génie, à moins qu'il ne l'ait exploité par connaissance et mépris de son public ; et il lui a donné une place considérable dans son œuvre. Il y a en lui un l'Eugène Sue, un Soulié, et un mauvais élève de liallanche, si tant est que Ballanche puisse avoir des

lèves qui soient bons. 11 a raconté des histoires noires de forçats étranges à transformations fantastiques [Dernière incarnation de Vautrin), des asso-

130 HALZAC.

dations mystérieuses et criminelles [Histoire des Treize), des romans de cour d'assises (Une ténébreuse affaire) où il y a de l'observation et un certain sens historique, mais qui font surtout songer à Gaboriau. Il a^ perdu la moitié de sa vie à cela et j'ajouterai, comme toujours, que cela me serait indifférent, s'il n'était arrivé, comme presque toujours aussi, que, dans d'autres œuvres les plus sérieuses, l'humeur folle du romancier de cabinet de lecture, éclate tout à coup, donne soudain à l'ouvrage un caractère inattendu et le gâte. Nous nous sentions en pleine réalité bien observée et bien peinte; brusquement une fortune rapide et inexplicable d'un personnage, un changement de situation imprévu, un bond dans le romanesque nous surprend et altère tout notre plaisir. L'imagination vulgaire et facile, l'imagination de l'étudiant ou de la grisetle a pris le dessus.

C'est le passage subit de ^I. de Mortsauf (le Li/s dans la vallée) de la gêne à la grande fortune ; c'est la métamorphose bien rapide et bien peu expliquée de Philippe Brideau, le soudard escroc, placé sous la surveillance de la police, en oflicier général, grand dignitaire et duc et pair de France, ou peu s'en faut. Lisons-nous un roman de mœurs ou la Grandeduchesse de Gérolstein ?

Les Illusions perdues sont un bon roman réaliste et où il y a bien du talent. Mais examinez de près la vie que mène Rubempré lancé dans le journalisme. Faites le compte d'une de ses journées, plaisir et travail. Je déûe qu'on n'y trouve pas, en supposant la plus grande puissance de travail et en supprimant

Ut sommeil, moins de quarante ou quarante-cinq heures. La journée de Pantagruel travaillant avec Ponocratès paraît oisive en comparaison. De même rappelez-vous les prodiges non moins gigantesques travail et d'économie qui sont dans^Z^er^ Savarus et la Peau de chagrin. Nous sommes en pleine fantasmagorie. Gela gâte et affaiblit ce qui est à côté, met en méfiance, ôte, pour ainsi dire, de Taulorité à l'observation du peintre de mœurs.

Rien n'est plus bizarre comme conception, comme imagination complètement affranchie du réel, que les Petits bourgeois, que la Dernière incarnation de Vautrin; mais dans les Illusions perdues ellesmêmes, qui sont un roman si sensé, ce faux cardinal qui rencontre sur une route un jeune homme qu'il n'a jamais vu et qui l'embrasse après dix minutes de conversation et ce Rubempré qui se laisse embrasser sans s'étonner davantage, ne laissent pas d'être extraordinaires. Dans une histoire pleine de! personnages très vrais, un seul être faux et conventionnel suffit pour nous déconcerter. Dans la Cousine Bette voici venir la petite Atala, du faubourg Saint- Antoine, une fillette physiquement dépravée et absolument innocente, attendu qu'elle ignore tout, non seulement la distinction du bien et du mal, mais encore les institutions civiles, mariage, mairie,

;lise, différence entre la femme légitime et l'autre; et il paraît qu'elle n'a jamais vu passer de noces dans '^on faubourg. L'inconscience, soit; mais l'ignorance

•tjs conditions sociales et des actes sociaux chez ane petite Parisienne, c'est absolument de la fan-

132 lîALZAC.

taisie. C'est une jeune sauvage et non une faubourienne que vous me présentez là. D'autant plus qu'elle n'est pas idiote; elle est intelligente et fine et elle a l'air d'avoir lu les journaux; elle en a le style : « Papa voulait... mais maman s'y est opposée. » — « Je ne sais pourquoi, mais fêtais le sujet de disputes continuelles entre mon père et ma mère. » Voilà des disparates qui accusent et font éclater l'invraisemblance. Cette Atala n'existe pas.

La Femme de trente ans était, en sa première rédaction, une nouvelle nette, précise et d'une intéressante vérité, et Sainte-Beuve a eu bien raison de conseiller de la lire sous cette première forme. Quand Balzac l'a eu embellie, voici ce qu'elle est devenue. A vingt-cinq ans, Mme d'Aiglemont, mariée à un butor qu'elle avait adoré, mais dont elle s'était dégoûtée pleinement, a pris un amant et bientôt a été la cause involontaire de sa mort. A trente ans, elle en a pris un autre. Sa fille, Hélène, qui est la fille du mari, ne peut pas souffrir son petit frère qui est le fils du premier amant et que sa mère aime plus qu'elle. Dans une promenade en banlieue elle le pousse du haut d'un talus dans la Bièvre et il s'y noie. Elle grandit. Voici qu'elle a dix-huit ans. Un soir, assez tard, on frappe à coups redoublés à la porte de Fhôtel de M. et de Mme d'Aiglemont. C'est un homme qui vient de commettre un crime et qui est poursuivi par des gendarmes à cheval. Sans vouloir dire son nom, ni rien, il demande l'hospitalité pour deux heures. M. d'Aiglemont la lui accorde. Pendant que M. d'Aiglemont va parle-

SOiN GOUT. 133

menter avec les gendarmes qui, à leur tour ont uappé à la porte, Hélène monte à la chambre haute ù son père a retiré l'inconnu, le contemple, échange vec lui deux mots et redescend. Quelques instants près le meurtrier descend lui-même et se présente i.ins le cercle de famille. « Un assassin ici! » s'écrie M. d'Aiglemont. Alors c'est le coup de foudre. Quant à Hélène, ce mot sembla décider de sa vie, on visage n'accusa pas le moindre étonnement. Elle semblait avoir attendu cet homme. Ses pensées si vastes eurent un sens. La punition que le ciel réservait à ses fautes éclatait. Se jugeant aussi criminelle ([ue Tétait cet homme, la jeune fille le regarda d'un ■ •'il serein: elle était sa compagne, sa sœur. Pour ile un commandement de Dieu se manifestait dans utte circonstance. Quelques années plus tard, la raison aurait fait justice de ses remords; mais en ce moment ils la rendaient insensée. L'étranger resta immobile et froid. Un sourire de dédain se peignit !ans ses traits et sur ses larges lèvres rouges. » — Assassiner un vieillard, dit M. d'Aiglemont à 1 inconnu... vous n'avez donc jamais eu de famille!... ayez... » Le meurtrier se retire. Mais Hélène le suit t déclare qu'elle le suivra partout. Elle ne démord ■ as de cette résolution. « Mais ses mains sont intes de sang », dit le père. — « Je les essuierai », it la fille. — « Mais savez-vous s'il veut de vous culement? » — « Moi, je crois en cet homme », dit Hélène. — « Mais tu ne songes pas à toutes les uuffrances qui vont t'assaillir. » — « Je songe aux -icnnes. » Finalement elle part avec l'assassin qui

veut bien d'elle : « Madame, dit M. d'Aiglemont à sa femme, je crois rêver; cette aventure me cache un mystère ; vous devez le savoir. »

L'assassin devient pirate; M. d'Aiglemont, dans une traversée, le rencontre. Le pirate capture le vaisseau où était jNL d'Aiglemont et massacre tout l'équipage de ce vaisseau. 11 était en train de jeter à Teau M. d'Aiglemont lui-même lorsque leurs regards se rencontrèrent; « le père et le gendre se reconnurent tout à coup ». Le gendre fit grâce au beaupère et le jeta dans les bras de sa fille .• « Hélène! — Mon père!... — Et, es-tu heureuse? — Je suis la plus heureuse des femmes. — Et ta conscience? — Ma conscience, c'est lui. » Le généreux pirate donne à M. d'Aiglemont une énorme liasse de billets de banque et le fait mettre à terre sur les côtes de France. M. d'Aigleomnt meurt bientôt après.

Quelques années passées, Mme d'Aiglemont, dans une auberge d'un petit village des Pyrénées où elle était venue prendre les eaux , rencontre une jeune femme qui se meurt. C'était Hélène. Elle meurt, repentante, entre les bras de sa mère.

A celle-ci il restait une fille plus jeune, Moïna. Celle-ci se maria, puis prit un amant, qui était précisément le fils du dernier amant de sa mère. Mme d'Aiglemont la sermonne à ce sujet. « Maman, lui répondit Moïna, je ne te croyais jalouse que du père. » — « Ma fille, répondit Mme d'Aiglemont d'une voix altérée, vous avez été plus impitoyable envers votre mère que ne le fut jamais l'homme

SON GOUT. 13o

offensé par elle, plus que ne le sera Dieu peut-être. » — Et elle meurt le même jour.

Voilà ce que Balzac considérait, très sérieusement j»eut-étre, comme un roman de mœurs.

Tout de même son mysticisme, si parfaitement

ontraire à son naturel, est tout romanesque. 11 a

|uelque chose de voulu, de tendre et de forcé. Non seulement Louis Lambert et Sérapliita (malgré une fin lyrique assez belle) sont des rêveries pénibles

t mal enchaînées; mais elles ne semblent pas sincères. Elles semblent, comme les Sept cordes de la lyre de George Sand, l'effet d'une sorte de gageure, un parti pris de se conformer à un des goûts du temps. « On fait des monstres, faisons des monstres », disait George Sand. « On fait aussi des nuages, semble dire Balzac, soyons aussi nébuleux qu'un autre. »

Il a voulu, pour refaire Volupté de Sainte-Beuve, qu'il trouvait fausse, écrire le roman de l'amour <haste, de la vertu pure et de la délicatesse exaltée;

"est le Lys dans la vallée. Ce livre, extrêmement admiré en sa nouveauté, est peut-être, sauf quelques détails, le plus mauvais roman que je connaisse. Parce que Mme de Mortsauf reste chaste et fait des discours du plus effroyable pédantisme et qui dépassent la Nouvelle Héloïse, sur la vertu, l'abnégation, le renoncement et le sacrifice, Balzac croit avoir peint l'honnête femme. Il est vrai que cette honnête femme passe toutes ses soirées dans un parc à expliquer la vertu à un jeune homme qu'elle aime. Il peut sembler qu'elle ne perdrait rien de

son honnêteté à la commenter moins. D'autant plus que voici de son style : « Ma confession ne vous a-t-elle donc pas montré les trois enfants auxquels je ne dois pas faillir, sur lesquels je dois faire pleuvoir ma rosée réparatrice et faire rayonner mon âme sans en adultérer la moindre parcelle. N'aigrissez pas le lait d'une mère! » — Le jeune homme est aussi vrai et a la même simplicité d'expression. C'est lui qui raconte une scène pathétique où il a eu un très beau rôle : « Madame a raison, dis-je en prenant la parole d'une voix émue qui vibra dans ces deux cœurs où je jetais mes espérances à jamais perdues et que je calmai par l'expression de la plus haute de toutes les douleurs, dont le cri sourd éteignit cette querelle, comme, quand le lion rugit, tout se tait. Oui, le plus beau prestige que nous ait conféré la raison est de rapporter nos vertus "aux êtres dont le bonheur est notre ouvrage et que nous ne rendons heureux ni par- calcul, ni par devoir, mais par une inépuisable et volontaire affection. » Evidemment Balzac s'applique. Il s'agit de faire penser et parler des âmes d'élite. Il a bien compris que la haute distinction morale consiste à énoncer dans le style de M. d'Arlincourt des pensées de Joseph Prudhomme.

Il y avait donc dans Balzac un romantique par imitation, un romantique populaire, un romantique « en camelot » qui gâte déplorablement le réaliste; il y avait le réaliste vrai que nous avons examiné de près et admiré plus haut; et il y avait, à l'autre extrémité, un réaliste un peu bas, un peu désobligeant

(liii annonce ce qu'on a appelé pendant quelque temps « le naturalisme ».

Ce bas réalisme consiste à chercher le vrai et le

léel dans les parties les plus basses et les plus

répugnantes de la réalité, comme si elles étaient

la réalité tout entière. L'antiquité, avec ses Apulée

l ses Pétrone, a connu cela, le xvi" siècle avec

es Béroald de Verville, le xviii*' siècle avec ses

llestif, lont connu aussi. Le réalisme, le vrai, glisse

-sez facilement dans cette dégénérescence de lui-

uéme. C'est qu'il faut savoir que si le réalisme est

le fond solide de Tart, rien, aussi, n'est plus difficile

.{ue d'être vraiment réaliste et de s'y tenir exacte-

■iient. L'art réaliste consiste à voir exactement/

I sans passion les choses et les hommes et à lesf

eindre de même. 11 aura donc pour méthode —

non pas de jeter au hasard toute la réalité dans

l'œuvre d'art, parce que cela est matériellement

impossible et que, si le réalisme était cela, l'art

réaliste consisterait à se promener dans la rue —

mais de choisir sans passion^ sans autre goût que

lui du vrai, parmi les mille détails de la réalité

les plus significatifs et de les coordonner de manière

à produire sur nous l'impression que produit le

•el lui-même, mais plus forte.

Cela a l'air simple et c'est extrêmement malaisé,

toute question de génie mise à part. En effet, si

l'artiste écrit, c'est comme l'homme fait toute chose,

ù et poussé par une passion. Il a toujours, quoi

[uil fasse, l'arrière-pensée, le secret désir de

prouver, de convaincre, d'attendrir, de convertir,

d'attirer à soi le lecteur, de verser dans son œuvre quelque chose de ce qu'il pense, espère, regrette ou désire. Ici, c'est ce qu'il ne faut point; l'art réaliste doit^tre aussi impersonnel que possible. Il doit ne rien révéler des passions de l'auteur.

— Et pourquoi non?

— Parce qu'il s'agit de peindre le vrai et que, dès que je peux apercevoir les passions et même les tendances de l'auteur, je le soupçonne aussitôt d'avoir arrangé et gauchi la réalité dans un sens favorable à ses passions. Dès lors pour moi plus d'illusion de réalité. Le but est manqué. Nous sommes dans un autre art, qui peut être admirable; veuillez croire que je le sais ; mais qui n'est plus le réalisme.

Si ce qui précède est exact, on voit que la chose devient compliquée. Il est très difficile à un écrivain d'écrire sans y être poussé par une passion et dès qu'il éprouvera une passion en écrivant, il ne sera plus un réaliste. Car, par définition, tout ce qui n'est plus réalisme, non seulement est autre chose, mais est son contraire.

Eh bien, cette dégénérescence du réalisme en choses qui en sont la négation même se produit constamment dans l'histoire de l'art. Racine est un réaliste qui a la passion du vrai; mais aussi celle d'une certaine noblesse de convention qui rarement, mais quelquefois, fait perdre de vue la réalité; La Bruyère est un réaliste admirablement exact, mais avec une certaine amertume de misanthropie; les réalistes anglais du xix'^ siècle, avec une vue bien

pénétrante et un sens du réel incomparable, ont un <ouci d'attendrir ^sur les misères humaines et des

(fusions de sensibilité, comme Dickens, ont une pente à moraliser et un certain air de prédicant, comme George Eliot, qui sont choses fort acceptables et souvent touchantes en elles-mêmes, mais ([ui déjà nous écartent un peu de cet art qui prétend n'être qu'une « déposition de témoin sous serment * ». Il arrive même, selon la passion particulière qui anime Fauteur, que le réalisme aboutit aux façons les plus différentes de peindre les mêmes gens. Flaubert et Tolstoï ont tous deux une véritable passion pour les hommes de condition moyenne et d'intelli-\ gence au-dessous de la moyenne. Seulement Flaubert les peint, et admirablement, mais avec une véritable fureur d'ironie, de persiflage et de sarcasme, nous poussant le coude à chaque instant, d'une manière assez désobligeante, pour nous dire : « Sont-ils assez grotesques? » et Tolstoï les peint, et avec une fidélité merveilleuse, mais avec une sorte de vénération et de tendresse, paraissant s'écrier à chaque ligne : « Quelle vraie grandeur! » Et je ne sais lequel des deux est le plus désagréable.

En France c'est en général du côté du sarcasme — implicite le plus souvent — qu'ont glissé nos réalistes. Scarron, Furetière, Fauteur des Caquets de Vaccouchée; La Bruyère, Marivaux, n'ont guère

peint la vie réelle, populaire et bourgeoise que pour la moquer. Le réalisme, aux siècles classiques,

1. Expression de George Eliot elle-même, Adam Bède. — Cf. le Roman naturaliste de Brunetière.

n'est, d'ordinaire, considéré que comme matière d'œuvre comique.

L'originalité de Balzac est précisément d'avoir compris qu'il pouvait être tragique au plus haut degré. Seulement si c'est de ce côté qu'il a pris ses avantages, c'est de ce côté aussi qu'il a trop penché. G!est là que sa passion l'entraîne; c'est parla qu'il devient systématique, par là qu'il sort du réalisme vrai. Le réalisme devient chez lui une forme du pessimisme. Il aimait incontestablement à voir les choses et les hommes en laid. Il tempêtait dans les conversations particulières contre « l'hypocrisie du beau w.^l aimait à pousser à outrance, au delà des limites du vrai, tout au moins au delà des limites du vrai ordinaire et moyen — et le vrai ordinaire et moyen est le vrai gibier du vrai réalisme ) — l'horreur des situations, la scélératesse, la perfidie et la bassesse des hommes; il ouvrait les voies en un mot à cette a littérature brutale w que J.-J. Weiss a dénommée d'un nom très heureux. Il aimait les sujets plus que scabreux, équivoques et infâmes [Splendeurs et Misères des courtisanes^ la Fille aiu^eux d'or, Une Passion dans le désert). 11 aimait I^^iolent et le^'utal. ^

Ce n'est pas la brutalité et la viffince que je prétends exterminer du domaine de l'art, c'est la brutalité et la violence quand elles sont manifestement fausses, et par fausses j'entends encore très exceptionnelles, en dehors de la vérité moyenne et quand elles ruinent l'impression de réalité que l'œuvre m'avait donnée jusque-là. Que Rubempré

-oit réduit à passer une nuit, auprès du cadavre de -a maîtresse, à rimer des chansons à boire et des i^ravelures pour payer Fenterrement, je trouve cela tragique et je suis ému, car cela peut être vrai. Mais que Vautrin, caché dans la maison Vauquer,) sous les apparences d'un bourgeois honnête etj jovial, s'échappe tout à coup à faire une dissertation; (admirable du reste en soi) sur Paris considéré comme coupe -gorge, je vois bien que c'est là une] manifestation inutile de cynisme, que ce n'est pas • Vautrin qui parle, il est trop intelligent pour cela, mais Balzac qui place ici une profession de foi de pessimisme. Que Mme MarnefPe, mourant repentie, dise dans un langage ignoble (et qu'elle ne parlait pas pendant sa vie) : « 11 faut que je fasse le bon Dieu », je vois bien que Balzac fausse le caractère du personnage, le pousse à bout et au delà, est infidèle à la vérité, pour se donner le plaisir, qui lui est cher, de scandaliser l'honnête lecteur par une prouesse de grossièreté.

J'ai exagéré autrefois la part de la littérature brutale dans l'œuvre de Balzac. Tout compte fait elle n'est pas très considérable et s'il s'agit de doser, ce qui est un peu pédantesque, mais ce qui n'est que de la probité critique, la part, dans l'œuvre de Balzac, du romantisme de pacotille est beaucoup plus considérable que celle du bas réalisme. Celle-ci est trop grande encore et si, à cet égard, Balzac a été beaucoup moins loin que ses méprisables successeurs, ce qui a fini par le réhabiliter, il a été beaucoup plus loin que ses prédécesseurs du xix*' siècle,

si tant est qu'il en ait eu au xix'^ siècle. Et si les héritiers de cette partie de son héritage le font paraître innocent par comparaison, aussi est-il vrai qu'ils le chargent parce qu'il en est responsable, parce qu'ils se couvrent de son pavillon et ne sont pas mal autorisés à s'en couvrir. Toute une littérature est sortie des sentines de Balzac. Beaucoup n'ont vu ou voulu voir que cela chez lui et n'en ont pas imité autre chose. Il est responsable de toutes les audaces faciles et condamnables de tous ces romanciers qui ont feint de croire que le réalisme est dans l'étude des exceptions sinistres ou honteuses, qui, sous prétexte de vérité, n'ont étalé que l'horreur nauséabonde et qui, à mon très grand regret, ont fini par faire du mot réalisme le synonyme courant de littérature infâme.

Romantisme de confection, réalisme grossier, voilà ce qui gâte, le premier beaucoup, le second un peu, une partie des œuvres de Balzac. Ce qui la gâte presque tout entière c'est la vulgarité, qui était dans sa nature et qu'il a laissé pénétrer à très peu près partout. Sainte-Beuve, dans une petite admonestation adressée à Taine et qui s'adressait surtout à Balzac, et l'on sait qu'il aimait ces manières obliques et ces mouvements tournants, a signalé bien joliment cette vulgarité presque inhérente : u Vous nommez, à propos de la Princesse de Clèves, un roman de Balzac, le Lys dans la vallée, et vous convenez qu'on le trouve « grossier et médical » auprès de l'autre. Laissez-moi vous dire que vous supposez trop aisément que ces romans tout

modernes, ces passages de dialogues cités par vous, sont acceptés ou Tont été à leur naissance comme des types de délicatesse actuelle. Pour moi, j'avoue n'avoir vécu dans ma jeunesse qu'avec des gens que cela choquait, quoiqu'ils rendissent justice d'ailleurs aux auteurs en d'autres parties de leur talent. Je

uis vous assurer que ces endroits qui ne vous -cmblent indélicats que par comparaison avec la Princefsse de Clèves paraissaient de mon temps à la plupart des lecteurs tout à fait indélicats en euxmêmes. Nos balances, même en ce xix^ siècle si différent des autres, étaient moins grossières que vous ne le supposez. Il est vrai que la bonne critique, sincère et véridique, ne se faisait et ne se fait peut-être encore qu'en causant : on n'écrit que les

loges. Cela prouverait simplement qu'il faut beaucoup rabattre des écrits et que lorsqu'on dit et qu'on répète que la littérature est l'expression de la société, il Convient de ne l'entendre qu'avec bien des précautions et des réserves. » (1864).

Oui, il est parfaitement vrai que l'œuvre de Balzac est tachée par des trivialités qui sont et qui

eront des trivialités dans tous les temps. Balzac est vulgaire par exemple dans sa façon de montrer de Tesprit, parce qu'il manquait d'esprit absolument. Il est admirable dans les conversations qu'il prête à '-es « hommes les plus spirituels de Paris ». Elles

ont stupides ; ses humoristes parisiens ont l'air de charretiers en liesse ; ses ducs font des calembours, des à peu près et des queues de mots. Luimême, quand il est spirituel pour son compte, il

lit RALZAC.

parle comme suit ; « Au lieu de ces tas de gibiers empaillés destinés à ne pas cuire, au lieu de ces poissons fantastiques qui justifient le mot du saltimbanque : c( J'ai vu une belle carpe, je compte « l'acheter dans huit jours », au lieu de ces primeurs qu'il faudrait appeler postmeurs, exposées en de fallacieux étalages pour le plaisir des caporaux et de leurs payses; l'honnête Flicoteaux exposait des saladiers ornés de maint raccommodage où des tas do pruneaux cuits réjouissant le regard du consommateur, sûr que ce mot, trop prodigué sur d'autres

affiches, dessert, n'était pas une charte Les mets

sont peu variés. La pomme de terre y est éternelle: il n'y aurait pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu'il s'en trouverait encore chez Flicoteaux. Elle s'y produit depuis trente ans sous cette couleur blonde affectionnée par Titien, semée de verdure hachée et jouit d'ua privilège envié parles femmes : telle vous l'avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840.... La femelle du bœuf y domine et son fils y foisonne sous les aspects les

plus ingénieux Une vieille calomnie, répétée au

moment où Lucien y venait, consistait à attribuer l'apparition des biftecks à quelque mortalité sur les

chevaux Les dîneurs y ont une gravité qui se

déride difficilement, peut-être à cause de la catholicité du vin qui s'oppose à toute, expansion... », etc., etc. Chose qui peut étonner au premier abord, mais qui ne doit pas surprendre quand on sait que la « chose vue » est toujours une chose vue à travers un tempérament, il a vu le monde et il est si vrai

qu'il ne suffît pas d'observer et que nous sommes toujours, pour la moitié au moins, dans l'impression que nous recevons des choses, que son grand monde 'ssemble à une loge de portier des quartiers pauvres. Une lady questionne un vicomte : « Sincèrement, petit? » — Une duchesse dit : « Hein? » Va Eugène comprit ce hein^ ce qui ne m'étonne pas après les façons qu'il a eues deux heures durant chez Mme de Restaud. — Une vicomtesse dit à un baron la seconde fois qu'elle le voit : « Vous êtes un amour dhomme » et Eugène (car c'est encore lui), Eugène se dit : « Elle est charmante ! » Il est étonnant cet Eugène.

Gela devient très amusant sans que Balzac le veuille, à force d'être faux. On dirait une parodie. Ce sont de grandes dames et il y a même une jeune fille : « Le premier mot d'Hortense [c'est la jeune fille] avait été, parlant à sa tante : « Gomment va ton « amoureux ?. ..Je voudrais bien le voir. — Pour savoir « comment est tourné celui qui peut aimer une vieille chèvre? — Ce doit être un monstre de vieil employé à barbe de bouc, dit Hortense. — Voilà quatre ans <f que je le porte dans mon cœur... — Tu ne sais pas (( ce que c'est que d'aimer. — Nous savons toutes ce « métier-là en naissant... », etc.

Une baronne est contrainte d'avoir une entrevue avec une actrice et Balzac nous prévient .que la baronne trouve dans l'actrice une femme calme et posée, noble, simple et rendant par ses façons liommage à la femme vertueuse... Sur quoi l'actrice appelle son domestique et a avec lui, la baronne en

tiers, une conversation de corps de garde : « La brodeuse de madame est mariée. — En détrempe? » demanda Josepha. Et à la baronne elle-même : « Nous retrouverons votre mari et s'il est dans la fange, eh bien il se lavera. Pour des personnes bien

élevées c'est une question d'habits Damel Ce

pauvre homme ! il aime les femmes. Eh bien, si vous aviez eu, voyez-vous, un peu de notre chique, vous l'auriez empêché de courailler; car vous auriez été ce que nous savons être : toutes les femmes pour un homme. Le gouvernement devrait fonder une école de gymnastique pour les honnêtes femmes. Mais les gouvernements sont si bégueules! Ils sont menés par les gens que nous menons. Moi, je plains les

peuples » — Voilà comment Balzac entend les

belles manières.

Il dira de Hulot en proie à Mme Marneffe : « Il n'avait pas encore connu les charmes de la vertu qui combat et Valérie les lui faisait savourer, comme dit la chanson, tout le long de la rivière. — « Ne commen- « cez pas par déshonorer la femme que vous dites « aimer, disait Valérie ; autrement je ne vous croi- « rais pas et j'aime à vous croire », ajoutait-elle avec une œillade à la sainte Thérèse guignant le ciel. »

Dans l'admirable Ménage de garçon, le tiers du volume est consacré à narrer les farces stupides des Chevaliers de la Désœuvrance, sans que cela, non seulement ait la moindre utilité pour la suite de l'action, mais encore se rattache au roman de quelque façon que ce soit, tant l'auteur a été convaincu que ces bons tours étaient intéressants en soi.

Voici encore la marquise d'Espard qui dit à Ruberapré, qu'elle voit, je crois, pour la première fois : «... Vous traitez ces idées de visions ou de bagatelles; mais nous savons un peu la vie et nous '•onnaissons tout ce qu'il y a de solide dans un titre (le comte pour un élégant, un ravissant jeune homme ». Et Lucien n'a ni une parole ni un geste de protestation; il trouve tout naturel qu'une mar- ■;nise lui dise cela à brûle-pourpoint. Balzac aussi : Lucien crut à quelque prodige semblable à celui sa première soirée au Panorama-Dramatique ». l'.t Balzac, lui aussi, ne met pas une sensible différence entre la soirée du Panorama-Dramatique et lie de Mme de Montcornet.

Dsius la Femme abandonnée, Balzac a voulu peindre

une femme de la plus haute aristocratie dans la dignité

austère et triste de son délaissement, de sa solitude

et de sa désespérance. Voici comme elle reçoit un

jeune gentilhomme qu'elle n'a jamais vu et qui s'est

' introduit chez elle par un stratagème, innocent du

. reste : « A l'angle de la cheminée il aperçut une

■ jeune femme assise dans cette moderne bergère dont

le siège bas lui permettait de donner à sa tête des

poses variées pleines de grâce et d'élégance, de

l'incliner, de la pencher, de la redresser languis-

unment comme si c'était un fardeau pesant; puis de

plier ses pieds (?), de les montrer ou de les rentrer

sous les longs plis d'une robe noire. La vicomtesse

voulut placer sur une petite table ronde le livre

qu'elle lisait; mais ayant en même temps tourné la

* ' r rs M. de Nueil, le livre mal posé [ce livre

qui tourne la tête vers M. de Nueil est bien singulier] tomba dans Tintervalle qui séparait la table de la bergère. Sans paraître surprise de cet accident, elle se rehaussa et s'inclina pour répondre au salut du jeune homme, mais d'une manière imperceptible et presque sans se lever de son siège où son corps resta plongé. Elle se courba pour s'avancer, remua vivement le feu, puis elle se baissa, ramassa son gant qu'elle mit avec négligence à la main gauche en cherchant l'autre par un regard promptement réprimé; car de sa main droite, main blanche, sans bagues, fluette, à doigts effilés et dont les ongles roses formaient un ovale parfait, elle montra une chaise comme pour dire à Gaston de s'asseoir. Quand son hôte inconnu fut assis, elle tourna la tête vers lui par un mouvement interrogant et coquet dont la finesse ne saurait se peindre; il appartenait à ces intentions bienveillantes, à ces gestes gracieux quoique précis que donnent l'éducation première et l'habitude constante des choses de bon goût. Ces mouvements multipliés se succédèrent rapidement en un instant, sans saccade ni brusquerie, et charmèrent Gaston par le mélange de soin et d'abandon qu'une jolie femme ajoute aux manières aristocratiques de la haute compagnie. »

Et c'est à dire que Gaston a été séduit par les petites mines et les petits gestes et les mouvements concertés d'une actrice de sous-préfecture jouant le Caprice .

Quelques instants après, Mme de Beauséant ayant mis Gaston à la porte; avec raison du reste, Gaston,

après avoir été jusqu'à rantichambre, revient tranluilleraent et dit à Mme de Beauséant : «Jacques

m'a éclairé ». Et son sourire, empreint d'une grâce

à demi triste, ôtait à ce mot tout ce qu'il avait de

plaisant et l'accent avec lequel il était prononcé

devaitaller à l'âme. Mme de Beauséant fut désarmée. »

- Eh bien, elle l'est facilement.

« Madame, s'écria doucement Gaston, vous con- « naissez ma faute; mais vous ignorez mes crimes, ^ si vous saviez avec quel bonheur j'ai... — Ah! .< prenez garde, dit-elle en levant un de ses doigts d'un air mystérieux à la hauteur de son nez quelle effleura\ puis de l'autre main elle fît un geste pour prendre le cordon de sonnette... »

Un peu plus tard : «... La vicomtesse leva ses beaux yeux vers la corniche, à laquelle sans doute elle confia tout ce que ne devait pas entendre un inconnu. Une corniche est bien la plus douce, la [)lus soumise, la plus complaisante confidente que les femmes puissent trouver dans les occasions où elles n'osent regarder leur interlocuteur. La corniche d'un boudoir est une institution. N'est-ce pas un «onfessionnal moins le prêtre? En ce moment -Mme de Beauséant était éloquente et belle... »

Cette maladresse ineffable avec laquelle Balzac a peint les femmes du monde a été contestée. Brunetière, dans son livre, admirable du reste, intitulé Honoré de Balzac^ écrivait ceci, très évidemment à riion adresse : « Je ne dis pas cela [je ne dis pas qu'il est grossier et vulgaire] pour ses gens du monde, ses grands seigneurs et ses duchesses. Sainte-Beuve, qui

était du même temps et du même monde, nous en garantit la ressemblance : « Qui mieux que lui, dil- « il, a plus délicieusement peint les vieux et les belles «de l'Empire? Qui surtout a plus délicieusement touche « les duchesses et les vicomtesses de la fin de la Restau - <( ration? » Je préfère, continue Brunetière, le témoignage de Sainte-Beuve qui a connu sur leur déclin quelques-unes de ces « vicomtesses » ou de ces « duchesses », Mme de Beauséant ou Mme de Langeais, à l'opinion de quelques honnêtes universitaires qui n'ont point retrouvé dans ces dames leur idéal d'élégance, de distinction et d'aristocratie... » — Sainte-Beuve! La caution, sans doute, est bourgeoise; mais je ferai remarquer que ni Sainte-Beuve ni Balzac n'ont connu les duchesses et les vicomtesses de la fin de la Bestauration, Sainte-Beuve n'ayant commencé à fréquenter quelques salons aristocratiques qu'en 1840, Balzac, malgré sa liaison, très courte, avec Mme de Castries, n'y ayant été un peu régulièrement que très peu avant cette date; Sainte-Beuve nous ayant avertis lui-même que le faubourg Saint-Germain était absolument fermé aux gens de lettres avant 1830; le faubourg depuis 1830 ayant dû mettre quelques années à s'habituer à recevoir les hommes de littérature et par conséquent le témoignage de Sainte-Beuve ne valant point du tout pour les grandes dames de la Bestauration mêmt finissante.

Et je ferai remarquer surtout que Sainte-Beuve étant lui-même, quand il s'agit des femmes, d'une certaine « vulgarité », pour ne pas dire plus, ce

irclait peul-ètre pas son témoignage qu'il fallait invoquer sur ce point et qu'il a pu voir le faubourg Saint-Germain du temps de Louis-Philippe exactement comme Balzac le voyait, sans que cela prouve qu'ils Talent vu exactement Fun ou l'autre.

Je reconnais, du reste, que ceci donne une inquiétude sur ce qu'étaient ces nobles parages vers 1840, que Balzac les ait vus comme il les a peints et que Sainte-Beuve ait estimé que Balzac les a vus très juste et « touchés délicieusement ». Mais encore, par le peu que j'ai vu de ce monde-là, il me reste quelque doute, à en juger par les petites-filles, sur la justesse de vue de ces deux observateurs de leurs grand'mères. Non, je ne crois pas que les ducs et les duchesses du temps de Balzac aient été exactement dans leurs gestes et dans leurs propos les personnages un peu inattendus que vous avez vu qu'il nous présente.

YII

Tout le monde tombe d'accord que Balzac écrivait mal. Il n'y a pas à redresser Topinion sur ce point. Il écrivait mal.

Il arrive quelquefois et en vérité assez souvent qu'on ne s'en avise point, cela arrive dans trois cas.

Et d'abord dans les portraits. Non seulement Balzac faisait le portrait^ surtout physique, admirablement, par le choix excellent des traits significatifs; mais encore, quand il le faisait, son style, son style lui-même, son tour et aussi sa langue ne laissaient guère à désirer. Je renvoie aux portraits que j'ai cités au milieu de ce volume. On trouvera sans doute, même là, que la phrase sur la redingote de M. Poiret « .... laissant flotter les pans flétris de sa redingote qui cachait mal une culotte presque vide et des jambes en bas bleus qui

igeolaient comme celles d'un homme ivre, monr;iit son gilet blanc sale et son jabot de grosse mousseline recroquevillée qui s'unissait imparfaitement à la cravate cordée autour de son cou de dindon... » est une phrase terriblement enchevêtrée et qui n'a pour excuse, contestable encore, que dètre figurative de la toilette abandonnée du bonhomme; on trouvera sans doute cela, mais lisez tous les autres portraits que j'ai cités, vous verrez que la ne.tJLeté.du style répond parfaitement à la netteté de la vision qu'avait Fauteur. Les portraits de Balzac sont en général très bien écrits et même ont d'un maître écrivalnT

Il écrit fort bien encore quand il ne se surveille pas et ne s'applique point. Il advient que Balzac, hauffé sans doute par l'intérêt de son sujet, va devant lui sans songer à l'Académie française et ne pensant qu'aux faits qu'il raconte. Dans ce cas,4t il n'a aucune qualité ni aucun défaut. Il se fait comprendre, il est lisible, voilà tout. 11 ne songe point à bien écrire et l'on ne songe point à le lui demander. Personne n'a jamais songé à faire un examen attentif du style d'un fait divers. Il aurait dû toujours écrire comme cela. Exemple de ce style neutre là où, tout en étant ce que je dis, il se donne pourtant un peu d'élégance discrète : « En échangeant quelques mots avec sa cousine au bord du puits, dans cette cour muette, en restant dans ce irdinet assis sur le banc jusqu'à l'heure où le soleil • couchait, occupés à se dire de grands rêves ou ccueillis dans le calme qui régnait entre le rempart

et la maison comme on l'est sous les arcades d'une église, Charles comprit toute la sainteté de l'amour; car sa grande dame, sa chère Annette, ne lui en avait fait connaître que les troubles orageux. ^1 quittait en ce moment sa passion parisienne, coquette, vaniteuse, éclatante, pour Tamour pur et vraiT^Il aimait cette maison dont les mœurs ne lui semblaient plus si ridicules. Il descendait dès le matin afin de pouvoir causer avec Eugénie quelques moments avant que Grandet vînt donner les provisions et quand les pas du bonhomme retentissaient dans les escaliers, il se sauvait dans le jardin. La petite criminalité de ce rendez-vous matinal, secret même pour la mère d'Eugénie et que Nanon faisait semblant de ne pas apercevoir, imprimait à l'amour le plus innocent du monde l'attrait des plaisirs défendus. Puis, quand, après le déjeuner, le père Grandet était parti pour aller voir ses propriétés et ses exploitations, Charles demeurait entre la mère et la fille, éprouvant des délices inconnues à leur prêter les mains pour dévider du fil, à les voir travaillant, à les entendre jaser. La simplicité de cette vie presque monastique, qui lui révéla les beautés de ces âmes auxquelles le monde était inconnu, le toucha vivement... »

Autre exemple, un paysage. Les paysages sont très rares dans Balzac. On sent très bien que, comme Stendhal, ce qu'il a regardé dans ses voyages, ce sont des maisons et des hommes. Mais en 1831, époque où il écrivit la première partie de la Femme de trente ans, il fallait « faire le paysage »

SOiN STYLE. lo5

-ous peine de ne pas compter pour un littérateur et i]alzac traçait celui-ci, simple, assez sobre, très exact (aussi bien c'était la description de lieux qu'il ivait vus cent fois), que le lecteur voit très distinclement et d'un style très honorable : « De Youvray jusqu'à Tours les effrayantes (?) anfracluosités de otte colline déchirée sont habitées par une population de vignerons. En plus d'un endroit il existe trois étages de maisons creusées dans le roc et réunies par de dangereux escaliers taillés à même la pierre ; au sommet d'un toit une jeune fille en jupon rouge court à son jardin. La fumée d'une cheminée "élève entre les sarments et le pampre naissant dune vigne. Des closiers labourent des champs perpendiculaires. Une vieille femme, tranquille sur un quartier de roche éboulée, tourne son rouet sous les fleurs d'un amandier et regarde passer les voyageurs à ses pieds en souriant de leur effroi. Elle ne s'inquiète pas plus des crevasses du sol que de la ruine pendante d'un vieux mur dont les assises ne '<ont plus retenues que par les tortueuses racines lun lierre s'étalant comme un tapis vivace sur les pierres disjointes de la vieille muraille. Le marteau des tonneliers fait retentir les voûtes des caves .lériennes. Enfin la terre est partout cultivée et partout féconde, là même où la nature a refusé de la terre à l'industrie humaine^i^Le triple tableau de cette scène dont les aspects sont à peine indiqués })rocure à l'âme un de ces spectacles qu'elle inscrit à jamais dans son souvenir; et quand un poète en a joui son rêve vient sans cesse lui en reconstruire

les effets romantiques. Au moment où la voiture parvint sur le pont de la Gisse, plusieurs voiles blanches débouchèrent entre les îles de la Loire et donnèrent une nouvelle harmonie à ce site harmonieux. La senteur des saules qui bordent le fleuve ajoutait ses pénétrants parfums à ceux de la brise humide; les oiseaux faisaient entendre leurs amoureux concerts, le chant monotone d'ungardeur de chèvres y joignait sa sauvage mélancolie tandis que les cris des mariniers annonçaient une agitation lointaine. De molles vapeurs capricieusement arrêtées autour des arbres épars dans ce vaste paysage y imprimaient une dernière grâce. C'était la Touraine dans toute sa , gloire, le printemps dans toute sa splendeur. Cette partie de la France, la seule que les armées étrangères ne devaient point troubler, était la seule en ce moment qui fût tranquille et Ton eût dit qu'elle défiait Tinvasion. »

Enfin il arrive qu'il fait parler une portière ou un marchand de ferraille. Alors il est admirable. Je ne plaisante pas. Il est étonnant de fidélité, d'exactitude, de vérité. On peut trouver trop longs les bavardages de la concierge de M. Pons; mais qu'on m'accorde qu'ils sont la réalité même. Ce n'est point une parodie, ce n'est point un équivalent; c'est le vrai, c'est une femme du peuple de Paris que vous entendez.

Voilà les trois cas où il arrive accidentellement à Balzac de bien écrire. Partout ailleurs son style est douloureux. J'ai assez dit comment il fait parler ses hommes et ses femmes du monde. Je n'y reviens

■jiie pour faire remarquer que s'ils nous semblent -i faux c'est la faute de l'écrivain autant au moins [ue celle de l'observateur. Ayant les mêmes sentiments, mais les exprimant dans le langage de leur condition, ils paraîtraient des gens du monde un peu indignes d'en être, mais encore des gens lu monde. Il faut reconnaître cependant aussi que les gens de cette classe se distinguant surtout, au premier regard, par leur façon de parler, une faute de style est ici une faute contre les mœurs.

Quand il parle en son nom, dans ses récits, dang es réflexions, dans ses dissertations, dans ses analyses, même dans ses tableaux le plus souvent, il est malaisé de dire à quel point il est mauvais. Il a exactement le style dont se servent les mauvais plaisants pour parodier le style romanesque. Il écrira : « Une chose digne de remarque est la puissance d'infusion que possèdent les sentiments... » Il aura les métaphores à la fois vulgaires et prétentieuses dont se servent les beaux esprits de petite ville : « Le lendemain la poste versa dans deux œurs le poison de deux lettres anonymes. » — '< La bienfaitrice trempa le pain de l'exilé dans labsinthe des reproches... » — « Si la saison penlant laquelle une femme se dispute à l'amour offrait a Rastignac les butins de ses primeurs, elles lui devenaient aussi coûteuses qu'elles étaient vertes, aigrelettes et délicieuses à savourer. )>

Ses métaphores sont ahurissantes : « Voilà l'Algérie au point de vue vivrier. C'est un gâchis

tempéré par la bouteille à Tencre de toute administration naissante. »

Il a des distinctions entre les sens des mots qui sont bien énigmatiques : « Julie écoutait sa tante

avec autant d'étonnement que de stupeur »

Vous vous demandez pourquoi il semble voir dans la stupeur et Tétonnement des sentiments très différents; c'est qu'il croit que la stupeur est de l'appréhension : a .... surprise d'entendre des paroles dont la sagesse était plutôt pressentie que comprise par elle et effrayée de retrouver dans la bouche d'une parente l'arrêt porté par son père sur Victor ».

Aussi bien le sens des mots lui échappe souvent et cela lui fait dire des énormités. Pourquoi l'amour d'une femme de trente ans est-il plus flatteur pour un jeune homme que celui d'une jeune fille? Parce que « là où l'une est entraînée par la curiosité, par des séductions étrangères à celles de l'amour, l'autre obéit à un sentiment consciencieux ». Il veut dire conscient; et ce qu'il dit est la chose la plus bouffonne du monde entier.

De même le baron Hulot, qui appartient au monde où l'on parle exactement, dit à un jeune artiste : « Allons, monsieur, la vie peut devenir belle pour vous. Vous saurez bientôt que personne à Paris n'a longtemps impunément du talent. » Il veut dire sans récompense et il dit le contraire avec une remarquable précision.

— « Après avoir épousé pendant un moment cette existence semblable à celle des écureuils occupés à

SON STYLE. loO

louiiier leur cage, il sentit l'absence des oppositions (?) dans une vie arrêtée d'avance... »

— « il faut avoir grimpé sur toutes les chimères aux doubles ailes blanches qui offrent leur croupe féminine à de brûlantes imaginations pour com- |)rendre le supplice auquel Gaston de Nueil fut en proie. »

— « L'humanité de la courtisane amoureuse comporte des magnificences qui en remontrent aux anges. »

— « Le public admire le travail spirituel de cette poignée et il n'y entend pas malice; il ignore que l'acier du bon mot altéré de vengeance barbotte dans un amour-propre fouillé savamment, blessé de mille coups, w

— « La Providence a sans doute protégé fortement encore les ménages d'employés et la petite bourgeoisie pour qui ces obstacles sont au moins doublés par le milieu où ils accomplissent leur évolution. »

— « Obtenir les faveurs de Mme Marneffe fut donc non seulement pour lui Vanimation de sa chimère, mais encore une affaire d'or. »

Les morceaux mêmes qu'il faut reconnaître qui sont les mieux écrits, dans ses ouvrages, abondent en ces défauts qui sont caractéristiques de toutes les décadences : en profusion, en surabondance, en brillante, en enluminures, en comparaisons ou métaphores fausses, en prétendues choses vues qui ne sont pas exactes... « Au fond du col évasé de la porcelaine supposez une forte marge, uniquement

composée de ces touffes blanches particulières au sédum des vignes de Touraine : vagues images des formes souhaitées, roulées comme celles d'une esclave soumise. De cette assise sortent des spirales de liserons à cloches blanches, les brindilles de la bugrane rose, mêlée de quelques fougères, de quelques jeunes pousses de chêne aux feuilles magnifiquement colorées et lustrées; toutes s'avancent prosternées, humbles comme des saules pleureurs, timides et suppliantes comme des prières. Au-dessus, voyez les fibrilles déliées, fleuries, sans cesse agitées, de Famourette purpurine qui verse à flots ses anthères presque jaunes; les pyramides neigeuses du paturin d.es champs et des eaux ; la verte chevelure des bromes stériles; les panaches effilés de ces agrostis nommés les épis-du-vent, violâtres espérances dont se couronnent les premiers rêves et qui se détachent sur le fond gris de lin où la lumière rayonne autour de ces herbes en fleurs. Mais déjà plus haut quelques roses du Bengale clairsemées parmi les folles dentelles du daucus, les plumes de la linaigrette, les marabouts de la reine des prés, les ombellules du cerfeuil sauvage, les blonds cheveux de la clématite en fruits, les mignons sautoirs de la croisette au blanc de lait, les corymbes des millefeuilles, les tiges diff'uses de la fumeterre aux fleurs roses et noires, les vrilles de la vigne, les brins tortueux du chèvrefeuille; enfin tout ce que ces naïves créatures ont de plus échevelé, de plus déchiré, des flammes et des triples dards, des feuilles lancéolées, déchiquetées, des tiges tour-

mentées comme de vagues désirs enlortillés au fond (le Tâme. Du sein de ce prolixe torrent d'amour qui léborde, s'élance un double magnifique pavot rouge iccorapagnéde ses glands prêts à s'ouvrir, déployant les flammèches de son incendie au-dessus des jasmins étoiles et dominant la pluie incessante du pollen, beau nuage qui papillolte dans Tair en reflétant le jour dans ses mille parcelles luisantes. Quelle femme enivrée par la senteur d'aphrodite cachée dans la flouve ne comprendra ce luxe d'idées soumises, cette blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés et ce rouge désir de Tamour qui demande un bonheur refusé dans ces luttes cent fois recommencées de la passion contenue, infatigable, éternelle. Tout ce qu'on offre à Dieu n'étaitil pas offert à l'amour dans ce poème de fleurs lumineuses qui bourdonnait incessamment ses mélodies au cœur en y caressant des voluptés cachées, des espérances inavouées , des illusions qui s'enflamment et s'éteignent comme les fils de la vierge dans une nuit chaude? »

Cerles, c'est là un très brillant morceau de facture. Mais encore, c'est la description d'un bouquet : or dans quel vase à énorme col, dans quelle jarre colossale pourra-t-on faire tenir la foule, la multitude de tiges dont il est composé? Ce n'est pas un tipuquet, c'est une^forêl^ ce n'est pas un bouquet, c'est le Paradou. De plus, et un peu pour cette raison et aussi pour d'autres, on ne le voit pas; il est terriblement confus : entre la marge de touffes blanches et les deux pavois rouges (ceci très net, et

162 HALZAC.

c'est quelque chose) on ne le voit pas du tout. On l'entend. On entend un cliquetis de noms étranges et inusités (manière de Victor Hugo) qui amuse l'oreille; mais ce n'est pas cela qu'il fallait; il fallait voir. — A regarder au détail il y a des choses singulières : à qui des fougères et des feuilles de chêne ont-elles donné l'impression d'êtres prosternés, et de saules pleureurs et d'humbles prières? Ce qu'elles donnent, c'est plutôt l'impression contraire. Violâtres espérances dont se couronnent les premiers rêves, quoique un peu prétentieux, me paraît très juste ; mais où est dans ce qu'il a énuméré (relisez) ce fond gris de lin sur lequel se détachent les agrostis et comment sur ce fond gris de lin, s'il existe, la lumière rayonne-t-elle, au lieu de s'assourdir? Je défie un peintre avec son pinceau... « Des tiges tourmentées comme de vagues désirs entortillés au fond de l'âme » est, à mon avis, excellent; mais sur des fleurs en bouquet et au repos, loin des brises, le pollen ne voltige point du tout; et je ne sais pas du tout par quel phénomène les fils de la vierge s'enflamment et s'éteignent tour à tour par une nuit chaude. L'ensemble de cela est chaotique et la moitié de cela est faux.

C'est très digne d'attention parce que c'est un des cas rares où Balzac, qui d'ordinaire écrit d'autant plus mal qu'il veut mieux écrire, n'a pas échoué, tout compte fait, en s'appliquant ; mais ce n'est digne que d'une admiration réservée.

Et voyez comme l'impropriété du style est contagieuse : Taine, admirant ce couplet, dit qu'à le lire

« toutes les voluptés des jours d'été entrent dans les sens et dans le cœur comme un* essaim tumultueux de papillons diaprés » et jamais un essaim de papillons n'est tumultueux (même en écartant du mot l'idée de bruit) et il est toujours à sinuosités molles et harmonieuses. Au fond, dans cette page de Balzac, célèbre et, après tout, digne de l'être, tout n'est pas galimatias, mais il y en a.

Aussi bien presque tout le Lys dans la vallée est un prodige de pathos et de phœbus, on dirait quelqu'un qui s'est tendu à être mauvais. Et le pire c'est qu'on voit bien que s'il est si mauvais, c'est qu'il se guindé. Il a voulu parler la langue de Chateaubriand, ce qui fait qu'il débute ainsi : « A quel talent . — nourri de larmes devrons -nous un jour la plus émouvante élégie, la peinture des tourments subis en silence par les âmes dont les racines, tendres encore, ne rencontrent que de durs cailloux dans le sol domestique, dont les premières floraisons sont déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée au moment où elles s'ouvrent? Quel poète nous dira les douleurs de l'enfant dont les lèvres sucent un sein amer et dont les sourires sont réprimés par le feu dévorant d'un 'A\ sévère?... » Et tout le long du volume, comme il agit de peindre des âmes religieuses, c'est une profusion de métaphores bibliques, de « parfums de Madeleine », « d'étoiles des Mages », de « charbon d'Isaïe » qui touchent souvent au burlesque. Je conlis deux parodies de ce style boursouflé et très iroidement emphatique, c'est les impressions de

voyage de Thomme à Tavalanche dans le Mont Saint-Bernard de Topffer et c'est la conversation de Rodolphe avec madame Bovary pendant la solennité du comice agricole. Toutes deux sont inférieures au modèle.

Lui-même avait besoin de modèle pour écrire convenablement, mais d'un modèle conforme à sa nature qui n'était ni fine ni distinguée. 11 copiait très bien, comme j'ai dit, le langage des hommes du peuple et il imitait assez heureusement, quoique sans aisance, le style des conteurs grivois du xvi'' siècle. Quoique je sache tout ce qu'un philologue familier au XVI- siècle peut relever d'à peu près dans les Contes drolatiques, encore est-il que l'impression d'ensemble est très bonne et, qu'à cet égard, le pastiche est fort heureux. Les scènes populaires et les Contes drolatiques sont les seules parties de son œuvre qui, tout compte fait, au point de vue du style, aient véritablement une grande valeur.

11 a dit : « Il n'y a que Victor Hugo, Gautier et moi qui sachions la langue. » Ily a malheureusement un nom de trop dans cette liste, et même pour ce qui est de la correction matérielle, Balzac est souvent en défaut. Ce n'est pas qu'il ne sache point beaucoup de la langue et de la meilleure. Remarquez qu'il a des archaïsmes excellents. Il dira : « arraisonner quelqu'un » ; il dira : « emboîter quelqu'un » (le tromper en le cajolant) ; il dira : « se battre de la chape à l'évêque » (se battre pour une chose qui n'est pas à vous) ; je pourrais multiplier ces exemples; mais, à côté de cela, il laisse échapper les

incorrections les plus plébéiennes et les plus rurales.

Il dira : « un petit office » et, certes, c'est ce qu'on devrait dire, mais enfin il y a bien des siècles qu'on ne le dit plus. Il dira : « Il n'estpas de femme qui... ne conçoive une de ces réflexions ». — « En accordant à un étranger le droit d'entrer dans le sanctuaire du ménage, n'est-ce pas se mettre à sa merci? » phrase dont la syntaxe est absolument impossible. — « Elle conduisait [pour gouvernait, mais cela peut encore passer] les ouvrières et jouissait ainsi dans l'atelier d'une espèce de suprématie qui la sortait un peu de la classe des grisettes. » — « M. Portel ceint d'un tablier de préparateur, une cornue à la main, examinait un produit chimique tout en rejetant Vœil sur sa boutique... » — « L'imprimeur jugea sans doute ces graves paroles nécessaires, l'influence le Mme de Bargeton ne l'épouvantant pas moins [ue la funeste mobilité de caractère qui pouvait tout iiissi bien jeter Lucien dans une mauvaise comme lans une bonne voie. » — « ... car alors nous ne nous quitterons pas aujourd'hui, répondit-il avec la finesse du prêtre qui voit sa malice réussie. » —

Ce nouvel Art d'aimer consomme énormément de l>aroles évangéliques à l'œuvre du Diable. » —

Sous la Restauration la noblesse s'est toujours souvenue d'avoir été battue, aussi, mettant à part deux ou trois exceptions, est-elle devenue économe... » Comprenez-vous cette noblesse qui met 1 part quelques exceptions? L'auteur veut dire : < Aussi, mises à part quelques exceptions... » —

ICG BALZAC.

« Une vraie courtisane... porte dans la franchise de sa situation un avertissement aussi lumineux que la lanterne rouge de la prostitution ou que les quinquets des trente et quarante. Un homme sait alors qu'il s'en va là de sa ruine, » etc., etc. — Je n'ai pris que dans trois volumes les exemples d'incorrection matérielle.

Ce style a singulièrement étonné et comme inquiété Sainte-Beuve. Dans &on article nécrologique du 2 septembre 1850 (et il ne faut pas oublier que c'est un de ces articles où il sied de pencher plutôt vers le jugement le plus favorable, ni ceci encore que Sainte-Beuve s'y efforçait de ne pas avoir l'air de céder à la rancune), dans cet article Sainte-Beuve dit à.' abord : « J'aime de son style, dans les parties délicates, cette efflorescence (je ne sais pas trouver un autre mot) par laquelle il donne à tout le sentiment de la vie et fait frissonner la page elle-même. Mais je ne puis accepter sous le couvert de la physiologie, l'abus continuel de cette qualité, ce style si souvent chatouilleux et dissolvant, énervé, rosé et veiné de toutes les teintes, ce style d'une corruption délicieuse, tout asiatique, comme disaient nos maîtres, plus brisé par place et plus amolli que le corps d'un mime antique ^ Pétrone, au milieu des

1. Je demande pardon et probablement on ne me pardonnera pas, mais je ne puis me tenir de faire remarquer en petit texte, c'est-à-dire à demi-voix, combien les meilleurs stylistes du xix° siècle ont encore bien des expressions, hasardées, louches et qui sont à demi-impropres ou qui le sont tout à fait. Une efflorescence c'est une dartre, ou c'est une floraison rudimentaire ou imparfaite et c'est donc préci-

scènes quil décrit, ne regrette-t-il pas quelque part ce qu'il appelle oratio pudica, le style pudique, qui ne s'abandonne pas à la fluidité de tous les mouvements? »

Ce portrait du style de Balzac, car c'est un portrait, est bien singulier et Ton ne reconnaît guère dans ce mime trop souple la carrure lourde de Balzac et de son style et (je crois que Brunetière l'a remarqué) c'est bien plutôt au style de Sainte-Beuve lui-même que cette jolie description s'appliquerait assez bien. Mais, tout compte fait, c'est un éloge, c'est un éloge grondeur, mais c'est un éloge, puisque l'impression que Ton a est que Balzac a un style analogue à celui de Jean-Jacques Rousseau dans ses œuvres romanesques ou confidentielles; c'est en définitive un éloge.

Mais, et avec Sainte-Beuve vous vous y attendiez, avec Sainte-Beuve qui procède toujours par touches et retouches successives et par une main reprenant ce que l'autre a donné, six pages plus loin, Sainte-Beuve rebrousse et revenant au style comme s'il n'en avait rien dit : « Quant au style il l'a fin,

sèment le contraire de ce que Sainte-Beuve veut dire et c'est floraison qu'il fallait; — Balzac, par son efflorescence, donne à tout le sentiment de la vie. Mais non! Il donne à tout le sentiment, ou il donne à tout la vie, ou il donne à tout le sentiment et la vie; mais il ne leur donne pas le sentiment de la vie, parce qu'on donne aux choses la vie ou le sentiment; mais qu'on ne donne le sentiment de la vie ([u'aux personnes; — cliatoullleux signifie qui est sensible au chatouillement et l'on ne voit pas un style qui ait cette susceptibilité et c'est chatouillant qui était nécessaire. — Je conviens que, sauf ces trois mots, tout ce passage est d'un maître écrivain.

d68 BALZAC.

subtil (?), courant, pittoresque, sans analogie aucune avec la tradition [très bien!]. Je me suis demandé quelquefois l'effet que produirait un livre de M. de Balzac sur un honnête esprit, nourri jusqu'alors de la bonne prose française dans toute sa frugalité, sur un esprit comme il n'y en a plus, formé à la lecture de Nicole et de Bourdaloue, à ce style simple, sérieux et scrupuleux, qui va loin comme dit La Bruyère : un tel esprit en aurait le vertige pendant un mois. » Et je ne sais, mais il me semble bien que M, Sainte- Beuve insinue ici honnêtement que M. de Balzac écrivait en galimatias. Et plus tard [Causeries du Lundi (IV), Histoire de la Restauration)^ revenant encore, sournoisement, à ce sujet, voyez comme Sainte-Beuve, sous prétexte de parler du style de Lamartine, indique que celui de Balzac est fait de métaphores outrées, forcées et incohérentes : « M. de Lamartine s'est trop abandonné à son nouveau style de prose, dans lequel il entre plus de Balzac que de Tacite : « L'Empire l'avait vieilli « avant le temps : l'ambition satisfaite, l'orgueil « assouvi, les délices du palais, la table exquise, la « couche molle, les épouses jeunes, les maîtresses « complaisantes, les longues veilles, les insomnies « partagées entre le travail et les fêtes, l'habitude du « cheval qui épaissit le corps (tout ceci pour Tacite) « avait alourdi ses membres et épaissi ses sens... « Son menton solide et osseux portait bien la base « des traits. Son nez n'était qu'une ligne mince et « transparente... Son regard était profond, mobile « comme une flamme sans repos, comme une inquié-

SON STYLi:. 169

« lude. Son front semblait s'être élargi sous la nudité « de ses cheveux noirs effilés, à demi-tonibés sous la « moiteur d'une pensée continue (ici Tacite a fait « place à Balzac), on eût dit que sa tête naturellement c( petite s'était agrandie pour laisser plus librement « rouler entre ses tempes les rouages et les combinai- « sons d'une âme dont chaque pensée était un empire. « La carte du globe semblait s'être incrustée sur la « mappemonde de cette tête. » Gomment aurais-je confiance en un pareil portrait quand je vois à ce point percer le rhéteur, Técrivain amoureux de la métaphore et du redoublement... » — Et c'est ainsi que Sainte-Beuve, obliquement, donne le style de Balzac comme un modèle de mauvais style.

Ce lecteur qu'imaginait Saint-Beuve en affirmant qu'il n'y en avait plus, il existait précisément à côté de lui et il s'appelait Nisard et il a écrit exactement deux lignes sur Balzac dont Tune est plus qu'à moitié fausse et dont l'autre est tout à fait juste : « Je craindrais moins les retours du goût pour les bons romans de Balzac si les mœurs en étaient moins anecdotiques et la langue plus naturelle ». Nisard ne se trompe pas en estimant que les mœurs dans les œuvres de Balzac sont souvent « anecdotiques », c'est-à-dire exceptionnelles et constituant des manières de curiosités. Seulement il n'oublie que le grand Balzac, le créateur de tjipe^^ qui précisément comme j'ai cru le montrer, est dans la grande manière clajsique et a tout à fait le tour d'esprit de Molière et aussi de La Bruyère et aussi de Bourdaloue. Quant à son jugement sur le style, il est tout à fait juste et

ce qui a manqué le plus à Balzac, c'est en effet le natuEfil. J'en suis pour ce que j'en ai dit : sauf dans le pastiche des Contes drolatiques, dans les portraits, dans les dialogues populaires et dans quelques passages où il n'a pas songé à bien écrire et où il a eu de la chance, sauf cela, et c'est-à-dire presque continuellement, Balzac est un très mauvais écrivain. Je suis peu sensible à cette considération de Brunetière, à laquelle il me semble qu'il tenait puisqu'il l'applique à Molière aussi bien qu'à Balzac, que mal écrire est « une condition de la représentation de la vie ». Je conviens qu'il faut, quand on est auteur dramatique ou romancier, faire parler ses personnages comme ils doivent parler selon leurs origines et leurs conditions ; mais quand on parle soi-même ou quand on fait parler des personnages de condition moyenne et de moyenne instruction, il ne me semble pas que la mission de représenter la vie vous oblige absolument à é^crire : « une âme généreuse a des régals peu chers » ; « de quoique l'on vous somme », « consciemment » pour conscient, et « sortir son chien ».

Après Montaigne, Voltaire et Rousseau, je ne ( onnais aucun écrivain français qui ait eu une influence morale et une influence littéraire égale à celle de Balzac. Pour commencer par la première, on sait que du vivant même 'de Balzac, en Russie, à Venise et à coup sûr ailleurs encore, des sociétés polies, des groupements d'hommes et de femmes du monde firent le jeu, qui était, et malheureusement peut-être un peu plus qu'un jeu, de représenter dans la réalité le monde de Balzac, se distribuant les rôles de Rubempré, de Rastignac, de Lousteau, de Bianchon, de Manfrigueuse, de Beauséant, de Langeais, et peut-être de Vautrin. La chose ne s'était pas vue depuis VAstrée ou du moins elle a dû se reproduire assez souvent mais non pas d'une manière assez éclatante pour que l'histoire littéraire la recueillît.

Mais ceci n'est qu'un épisode. Depuis la mort de Balzac il n'a fallu qu'avoir des yeux pour s'apercevoir que la vie à la Balzac^ c'est-à-dire la fureur de parvenir à de grandes situations et à la grande fortune, Varrivisiue^ comme on l'a appelée, est devenue, plus qu'elle ne l'était auparavant, la façon normale de vivre d'un très grand nombre de Français et leur façon normale de sentir et de penser. Par les fortunes rapides qu'il fait faire à quelques-uns de ses hommes sans scrupules et surtout, ou autant, par la beauté artistique qu'il leur donne, Balzac a, très probablement, au moins, car en cette matière on ne peut rien affirmer, multiplié cette race d'hommes et de femmes. 11 a multiplié le nombre

non pas précisément des coquins mais des

« Il y a chez toi, dit l'honnête Michel Ghrestien à Ilubempré, un esprit diabolique avec lequel tu justifieras à tes propres yeux les choses les plus contraires à nos principes : au lieu d'être un

sophiste d'idées tu seras un sophiste d'action »

C'est Balzac qui a trouvé le mot et il est excellent : il a multiplié le nombre des sophistes d'action; et si l'on me dit qu'il ne fallait pas éviter le mot de coquin pour en aller chercher un autre qui veut dire autant sinon plus et qui définit le scélérat conscient qui fait capituler sa conscience, j'avoue que je n'aurais pgisgrand'chose à répliquer. L'exemple esttellement, est si incomparablement plus fort que les paroles, que du cynique Stendhal et de Balzac qui n'est jamais cynique personnellement et quand il parle luimême et tout au contraire, mais qui met en scène et

en lumière des cyniques et les entoure d'une certaine auréole, et leur donne un certain prestige, c'est certainement le moralisant Balzac qui a été le plus démoralisateur.

Edmond About qui, du reste, écrivait à Flaubert à propos de Madame Bovary : « J'ai cru lire un roman de Balzac mieux écrit, plus passionné, plus propre et exempt de ces deux odeurs nauséabondes qui me saisissent quelquefois, au milieu des livres du Tourangeau, l'odeur d'égoût et l'odeur de sacristie... », Edmond About a bien caractérisé ce genre d'influence dans un de ses romans. Deux jeunes gens causent ensemble, un charmant jeune homme et une jeune fille exquise; le jeune homme croit la ieune fille millionnaire, la jeune fille croit le jeune homme riche et titré; tous les deux sont dupeurs et dupés : « Et aimez-vous Hermann et Dorothée'! dit le jeune homme. — Oh! Une idylle fade! Oh! Non! Avez-vous lu Balzac? C'est mon homme. » Ce sont deux petits Balzaciens, ignorés l'un de l'autre comme tels, qui causent.

Et je n'ai pas besoin de le dire, parce que « oumia sana sanis»^ il peut arriver que l'influence de Balzac sur un homme soit excellente. J'ai connu un pur héros de Balzac, vivant et respirant et qui n'était ni russe ni vénitien. En rhétorique et n'étant point le premier de sa classe, il disait à son professeur qui l'interrogeait sur sa vocation : « Je serai rédacteur en chef de la Bévue des Veux Mondes et professeur au Collège de France ». Il fut professeur dans des institutions préparant au baccalauréat, il fut rédac-

teur à la Rei'ue des Deux Mondes à vingt-cinq ans ; il en devint directeur; il devint le premier critique littéraire de France; il devint professeur à l'École normale où il avait, à vingt ans, été refusé; il devint grand orateur, une espèce d apôtre, il devint un directeur d'esprits et un directeur de consciences; il travaillait quatorze heures par jour (et réellement et non pas selon la formule) et c'était le plus honnête des hommes et le meilleur, et son dernier livre a été un éloge de Balzac qu'il avait toujours admiré. C'était un Balzacien ; seulement il n'avait pris dans Balzac que des leçons de volonté, de ténacité, de croyance inaltérable en soi, d'obstination dans le travail et d' arrivisme par tous les moyens, sauf les honteux. Ce genre de Balzacisme doit exister, puisque j'en ai vu un vénérable exemple ; je crois seulement qu'il ne laisse pas d'être exceptionnel.

Son influence, littéraire a été, autant qu'on peut mesurer ces choses, aussi grande que son influence morale. Cet homme qui peut-être au fond (mais qu'est-ce qui est le fond?) était romantique, qui au moins était semi-romantique . semi-réaliste, qui, au jngemfint de beaucoup, était romantique plus que réaliste, a créé le. réalisme, ou l'a fait revivre et a enterré le romantisme pour cinquante ans. Il a, par l'exemple que donnaient les meilleures parties de son œuvre, dit aux hommes de lettres : « Avant tout regardez; il n'y a rien au monde qui vaille la chose vue ». Certes il a été aidé en cela par la force des choses, par ce fait que le romantisme durait depuis un demi-siècle et que par conséquent autre chose devait

BALZAC APRÈS SA -MOllT. 175

venir. C'est une loi en littérature, c'est raéme la seule dont je sois certain, qu'à une période de sensibilité et d'imagination succède une périod.e d'observation et qu'à une période d'observation succède une période d'imagination et de sentiment. Mais encore, au déclin d'un genre, à quoi servent ceux qui en apportent un nouveau? A déclencher, d'un vigoureux mouvement de bras; à aiguiller la littérature sur une voie où elle se serait engagée d'ellemême, mais avec hésitation et lenteur ; à empêcher, ce qui est un bienfait inappréciable, que le genre qui se démode n'ait, par manque d'adversaire faisant autorité, une suite médiocre et lamentable, une traîne d'imitateurs routiniers, sans originalité et sans valeur. La Chaussée, s'il avait eu du génie, eût empêché qu'on ne fît jusqu'en 1800 et même jusqu'en 1820 des tragédies de Crébillon. Les hommes de génie qui apportent un genre nouveau épargnent au genre précédent la honte de tomber en déliquescence: les hommes de génie qui apportent un genre nouveau rendent au genre précédent le service de le faire mourir en beauté.

C'est exactement ce qu'a fait Balzac à l'égard du romantisme, que du reste il adorait. A travers une foule d'incartades et de disparates, il a eu un grand souci de la vérité et pour elle une de ces passions qui se permettent des infidélités mais que les infidélités raniment, et ainsiîil a été, un peu sans le savoir et un peu sans le vouloir, le restaurateur du réalisme dans la littérature française. Le bon et le mauvais réalisme et le vrai et le faux, il a fondé tout cela un peu au

hasard; mais il Ta fonde et il est incontestable qu'il commençait d'en être temps. Il a du son grand succès peut-être un peu plus à ce qu'il y avait de mauvais dans cette nouveauté qu'à ce qu'il y avait de bon. Nous pouvons avouer devant les étrangers, parce qu'ils ne sont pas sans le savoir, que nous ne sommes pas très nombreux en France à aimer le réalisme vrai, la peinture sans passion et sans système de l'homme surpris dans tout le détail compliqué et minutieux de sa vie morale. Mais nous avons un penchant honteux pour la littérature brutale. Nous aimons les violences, les audaces et les crudités dans nos écrivains parce que nous sommes les plus doux des hommes et nous nous plaisons à lire des histoires de passions fiévreuses parce nous avons des passions légères. Et nos auteurs, qui nous connaissent, exploitent ce travers à leur profit. Mais il est juste d'ajouter que nous ne faisons aux écrivains qui usent de cette adresse que des succès très peu durables. Si celui de Balzac s'est prolongé davantage et peut être considéré comme définitif, c'est qu'il a des parties, et considérables, nous l'avons assez vu, de réalisme sérieux, consciencieux et profond et qu'il est le premier, devant la littérature romantique encore triomphante, c{ui ait donné quelques traits vigoureux de cet art nouveau ou renouvelé.

Car il faut bien se rendre compte de la part du bon et du mauvais dans l'influence d'un écrivain et dans son action sur la postérité. Un écrivain a une action sur la postérité, une action étendue et générale, une

iclion de popularité par ce qu'il a de plus mauvais ne vous récriez pas : il y aura un mais). Lucrècedoit le n'être pas connu uniquement de quelques lettrés i ce quil dit un mal affreux du sentiment religieux; llabelais doit sa popularité à ce qu'il est ordurier, Montaigne la sienne à ce qu'il est sceptique ; Ronsard n'en a pas, Malherbe n'en a pas; Molière doit la -ienne à ce qu'il est anticlérical et quelquefois ;rossier ; Racine n'en a pas, Montesquieu n'en a pas; Voltaire doit la sienne à ce qu'il a été antireligieux; Rousseau la sienne à ce quil y a d'antisocial dans le Contrat Social et de voluptueux et de scabreux dans les Confessions. La gloire elle aussi est fondée en sottise et, les sots étant en majorité, je voudrais savoir comment il en pourrait être autremcnl.

Balzac a plu, même après sa mort, par toutes les vulgarités et trivialités et brutalités que nous lui ivons reprochées plus haut. Il a plu par son mauvais style, la plupart des lecteurs ne pouvant pas supporter le style d'un Mérimée ou celui d'un Oautier, étant comme déconcertés devant eux et n'étant nullement désorientés par celui d'un Stendhal ou d'un Balzac qui est le leur. Sainte-Beuve dit très bien à ce propos : « Balzac, que je ne prétends nullement diminuer sur ce terrain des moeurs du jour [style effroyable, mais passons] et de certaines moeurs en particulier, où il est expert et passé maître, Balzac pourtant s'emporte et manque de goût à tout moment; il s'enivre du vin qu'il \f>}'<n r» ne se possède p]u<: la fumée lui monte à la

tête et son cerveau se perd ; il est tout à fait complice et compère dans ce qu'il nous offre et dans ce qu'il nous peint. C'est un grand avantage, je le sais, à qui veut passer pour un homme de génie auprès du vulgaire que de manquer absolument de bon sens dans la pratique de la vie et dans la conduite du talent. Balzac avait cet avantage.... » Voulez-vous de ceci un petit exemple en passant? J'avais, dans un article, comme je Tai fait dans ce livre, relevé le (.i Hein? », que Balzac fait prononcer à une grande dame et du reste je l'aurais relevé tout de même s'il l'avait mis dans la bouche d'une petite bourgeoise bien élevée. Un professeur de faculté me moqua cruellement à ce propos. Ce « Hein? » lui paraissait tout naturel et peut-être était-ce à ce signe que dans le monde il eût reconnu la grande dame; et sans doute, qu'une dame quelconque évitât de le dire, ce lui eût paru une ai£actation de précieuse. Les vulgarités, trivialités et brutalités de Balzac, dans le fond comme dans le style, ont été pour beaucoup dans sa popularité.

Mais, s'il est très vrai que les écrivains réussissent par leurs défauts, ils ne réussissent parleurs défauts qu'à la condition d'avoir de très grandes qualités. Si Lucrèce, Molière, Voltaire et M. Anatole France n'avaient eu que leur horreur pour la religion ; si Montaigne n'avait eu que son scepticisme et Rousseau son radicalisme politique et son tempérament erotique, ils seraient absolument ignorés. Les qualités imposent et les défauts retiennent; les qualités font qu'on admire et les défauts font qu'on aime ;

les qualités inspirent le respect et les défauts établissent et conservent rintimité.. Or Balzac, plus {>eut-étre que les autres que je viens de nommer, a eu juste ce qu'il fallait de génie pour s'imposer, à bon escient, aux connaisseurs, d'une façon un peu vague aux inexperls ; et juste assez de défauts pour >e faire aimer de la foule, et c'est ainsi que se fonde et je dirai, si on me le passe, que se fond la gloire, ([ui est toujours en métal de Gorinthe; à quoi il la'ut ajouter pour être juste : nec licet omnibus adiré Corinthum.

Balzac a eu une influence presque immédiate, c'esti-dire dès 1850 environ. Il a eu des héritiers immédiats même pendant sa vie comme le très estimable ' 'liarles de Bernard dont le chef-d'œuvre est de 1838, omme Ghampfleury qui atteignait la notoriété vers 1855. Ghampfleury, cet ingénu épris de poésie que nous peint Baudelaire et le portrait, peut-être vrai en son fond, ne mérite pas le mépris que lui témoigne Brunctière. De Balzac il n'avait pris ni le rrand, ni le trivial et le bas, il avait pris le petit. De vue très étroite» mais très nette, complètement dénué d'imagination, mais observateur lent et dilient, il peignait minutieusement et exactement les iiianies, les gestes mécaniques, les tics^ significatifs du reste et révélateurs des âmes médiocres. Il eût té capable de modeler Poiret et Mlle Michonneau l presque capable de sculpter Gharles Bovary. Il i^rvit beaucoup Balzac en introduisant pour ainsi ire en lui par les petits côtés. Il faisait entrer dans IJalzac par la porte étroite.

Duranty, qui ne produisit rien ou presque rien, juste un moment avant l'apparition de Flauber! que du reste il ne comprit pas, fondait sa revue le Réalisme et s'il n'est pas l'inventeur du mot, est certainement celui qui le lança dans le grand courant des conversations, des études critiques et de la langue.

Dans le même temps Hippolyte Taine publiait cet article retentissant qui, si je puis dire, permit aux universitaires et au monde assez considérable qui gravite autour d'eux d'admirer Balzac. Gomme dit très bien Brunetière : « En France, depuis une centaine d'années, l'adoption d'un écrivain par la critique universitaire est ordinairement sa consécration et en tout cas, c'est elle qui le met en passe de devenir classique ». Et cela se comprend aisément; la critique universitaire, par prudence et circonspection et je ne dis point pour d'autres causes, étant toujours en retard d'une génération, soit de vingtcinq ou trente ans. sur le public et par conséquent n'adoptant que des écrivains tout à fait majeurs. Quoi qu'il en soit Taine était à la fois le plus brillant et le plus sérieux des élèves de l'École normale de 1848. Il avait été élevé, je dis au point de viio purement littéraire, par ce curieux Jacquinet, très classique, très insensible aux prestiges du romantisme, mais qui en même temps, très intelligent, était admiï"able à reconnaître ce qu'il y avait de classique dans les écrivains de son temps et qui avait révélé à ses élèves Stendhal et Balzac, comme étant en leur fond des classiques à la manière de

Racine, de Molière et de La Bruyère, c'est-à-dire les observateurs attentifs des rouages de la machine humaine. L'article de Taine, que je n'accepte pas tout entier et Ton a pu s'en apercevoir, était médité, (lait systématique et était lyrique; il assimilait Thistoire sociale à l'histoire naturelle, ce qui est à la fois une apologie de Balzac et, contre le gré de lauteur, une demi-condamnation de Balzac; il dressait en pied, d'une façon magistrale les grands personnages, les monstres de Balzac, laissait de côté, délibéréiient, les personnages dans la peinture desquels il a ochoué et enfin, à la fois revendiquait pour Balzac le droit de mal écrire sous prétexte que la façon décrire doit varier selon les publics auxquels on s'adresse comme selon les temps et prouvait que Balzac écrivait le mieux du monde; et enfin, après avoir cité la description du banquet dans le Lys dans la vallée, concluait en disant : « Evidemment cet homme, quoi qu'on en ait dit et quoi qu'il est fait, savait sa langue, même il la savait aussi bien que personne; seulement il l'employait à sa façon )>. — J'ajouterai : et sans façon.

Cet article, extrêmement beau du reste, ample, large et brillant, était admirable pour fouetter l'admiration à l'égard de Balzac; il était certes fait pour être goûté des plus délicats, mais il était fait surtout pour la foule parce qu'il était sans nuances ut tendait tout entier à la glorification de Balzac, i/articlede Sainte-Beuve, beaucoup plus vrai, préisément parce que la vérité est dans les nuances, tait fait, au point de vue du grand public, pour qu'on

se demandât si Balzac avait du génie, s'il était vrai, s'il écrivait bien et dans quelle mesure il avait du génie et dans quelle mesure il était vrai et dans quelle mesure il était écrivain. Mauvais article de combat et de conquête. Il est vrai que Sainte-Beuve ne songeait ni à combattre, ni à conquérir et avait pour devise : la vérité seule.

11 est vraisemblable que Balzac au moins contribua à tempérer et à amender George Sand et a été pour quelque chose dans sa rupture avec la littérature de pure imagination et dans son retour au simple et au naturel, qui n'était d'ailleurs qu'un retour à sa nature propre. George Sand qui avait commencé, en plein romantisme, par dire : « On fait des monstres, faisons des monstres », a due être amenée (entre autres mobiles) par l'ascendant de Balzac, que du reste elle aimait personnellement, à l'observation, sinon patiente, du moins attentive de ce qu'elle avait sous les yeux, paysans, petits bourgeois, petits gentilshommes, artistes ; et ce fut en exploitant ce nouveau domaine qu'elle produisit ces aimables œuvres de sa troisième manière, très vraies, faitesy attention, à travers leur romanesque et qui sont celles que décidément, je crois, la postérité aime le mieux parmi les ouvrages qui sont partis de sa main.

Et remarquez bien que George Sand jusqu'en 1848 était surtout idéologue, était extrêmement amoureuse des idées, encore que souvent elle n'y comprit rien; et qu'à partir de 1848 elle ne s'occupe plus (sauf dans le roman de polémique Mademoiselle de la Quintinie)

qu'à peindre des personnages vrais en leur fond, ■< stylisés » par la forme et à suivre des évolutions de sentiments. Transformation qui vient assurément de George Sand elle-même, mais qu'il n'y a aucune témérité à attribuer en partie à l'influence de son grand rival et ami.

Du côté du théâtre Tinfluence de Balzac n'était pas moins grande si tant est qu'il ne faille pas dire qu'elle Tétait bien davantage. Augier et Dumas succédaient à Scribe et tous deux, très probablement, on en conviendra, furent inclinés par l'exemple de Balzac et surtout par son succès à verser dans l'œuvre théâtrale une plus grande quantité de réalité que le théâtre n'en avait jamais connu depuis Molière ; et certainement, dès les premiers jours d'Augier et Dumas fils, on put dire :

Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas

comme La Fontaine l'avait dit quand Molière éclata. Augier, tout en observant par lui-même et fort bien, emprunta à Balzac ses bourgeois enflés de vanité et sans doute le bonhomme Poirier avait passé de Balzac à Augier par Jules Sandeau, élève du reste de Balzac; mais il est assez difficile de ne pas reconnaître en lui le bonhomme Grevel, comme dans maître Guérin il y a des traits fort marqués du baron Hulot; il lui emprunta ses courtisanes et sa haine, que je ne songe pas à blâmer, des courtisanes; il lui emprunta ses journalistes et son aversion, que je ne suis pas assez détaché pour louer, à

regard des journalistes. Par son autre haine, celJ qu'il a pour les cléricaux, il ne se rattache pas du tout à Balzac, mais à Eugène Sue; mais tout compte lait il procède de Balzac plus que de personne.

Dumas fils s'est à très peu près restreint à l'étude des passions de Tamour parce que cela était dans sa nature, et parce que c'est pour aller au cœur la route la plus sûre. Mais précisément la Dame au.r Camélias n'est pas sans dériver de Splendeurs et misères des courtisanes et d'autre part la Question d''argent est tout à fait un roman de Balzac mis au théâtre, avec plus de mots, de traits et d'esprit que Balzac n'en aurait pu mettre, mais c'est une question secondaire.

\ Enfin Flaubert parut, qui, comme génie créateur, jl'est pas très inférieur à Balzac et qui comme artiste et écrivain lui est supérieur, à mon avis incomparablement. Flaubert filtra Balzac. Romantique jusqu'aux moelles et plus que Balzac et comme Balzac dévoré du démon de l'observation et d'un démon de l'observation plus patient plus obstiné et plus minutieux que Balzac, il s'avisa, parce qu'il était l'artiste le plus « conscient » et le plus réfléchi du monde, de satisfaire sa passion de romantique et aussi sa passion de réaliste; mais de ne jamais verser son romantisme et son réalisme dans le même roman. C'était une petite découverte au temps où il écrivait, car c'était se souvenir d'une loi de l'art littéraire qui était généralement oubliée ou méconnue. C'était se souvenir que le lecteur, inconsciemment, mais aussi impérieusement que possible, en tous

lULZAC APRES SA MORT. I8î)

mps, exige dans un ouvrage, je ne dis pas Tunité de ton, car Tunité de ton c'est la monotonie, mais funilé d'impression générale et q.ue le mélange de Tait romantique, par exemple, et de Tart réaliste le lésoriente, le déconcerte et le heurte autant que le erait un anachronisme, autant que le ferait le mélange de différents temps.

En quoi il a bien raison, car précisément, comme il y a tel temps de l'histoire pour le genre romantique et tel autre temps pour le genre réaliste, Tauteur qui mêle ou entrelace les deux dans un même ouvrage, en use comme s'il faisait converser des hommes de 1765 avec des hommes de 1830, romme si Corneille faisait converser Polyeucte avec l'anurge; et le mélange de l'observation précise avec l'imagination débridée est comme une confusion de dates.

Balzac avait trop souvent procédé ainsi et c'est linsi que Flaubert ne procéda jamais. Au romantique (jui palpitait en lui, il donnait Salammbô et la Tentation de Saint Antoine et la Légende de Saint Jean V Hospitalier et Hérodiade\ au réaliste qui en lui tait curieux d'observation lente et attentive sur les autres et même sur lui-même, ce qui est à noter, il donnait Madame Bovary, V Éducation sentimentale ■t Un cœur simple. Et c'est ce que j'appelle filtrer i)alzac et cela ne rend nullement compte du génie le Flaubert, mais rend compte de sa méthode et de la nature de ses rapports avec Balzac.

De plus, comme je crois l'avoir déjà indiqué, Flaubert filtra oncorn l^alzac on rori qu'il réfléchit

sur rintervention de Balzac dans son œuvre, sur ses dissertations, ses digressions et ses parabases et qu'il vit quel tort elles faisaient à l'œuvre et combien elles la ralentissaient et refroidissaient et qu'il les condamna tout net et qu'il les proscrivit radicalement et qu'il se les interdit sans pitié. Lui qui débordait d'idées (confuses du reste, mais ce n'est pas de quoi il s'agit), de sentiments, dépassions, d'indignations, de colères et d'éloquence à exprimer tout cela, il fit le ferme propos de ne jamais rien mettre de ces choses dans un roman, non pas même dans un roman d'imagination, d'exotisme, d'antiquité. On peut croire que c'est la lecture et l'étude des romans de Balzac qui a inspiré à Flaubert toute sa doctrine de « l'art impersonnel », doctrine vraiment classique, qui a été respectée par Homère, par Pindare, quoique poète lyrique, par Virgile, par Lucain (point par Lucrèce par la bonne raison qu'il est didactique), par tous les épiques du moyen âge, par les pauvres épiques du xvii^ siècle, par Le Sage, par Marivaux, par Voltaire dans ses contes et en vérité par Scarron lui-même.

Flaubert est un Balzac plus artiste, plus scrupuleux, plus ordonné et plus soucieux de juste ordonnance et infiniment meilleur écrivain. Reste que^ malgré Frédéric Moreau, Bovary, Mme Bovary et Homais, il a créé moins de types, moins de personnages vivants d'une vie éternelle et que, par conséquent, on ne le saurait mettre à la même hauteur d'admiration que son grand devancier.

Après lui vinrent ses élèves, qui le sont autant

(le Balzac qu'ils le sont de lui, tous ceux qui se sont

appelés « naturalistes » d'un mot très équivoque,

très mal fait (et naturiste serait le vrai) et qui n'a

lé inventé que parce que celui de réaliste paraissait

isé, tous ceux qui se sont réclamés du « roman

xpérimental », mot aussi mal venu, car sur les

mœurs et caractères des hommes on ne fait pas

d'expériences, mais seulement des observations,

tous ceux enfin qui se flattèrent de n'avoir d'autre

art que de saisir la vérité et de la peindre.

Alphonse Daudet, les Concourt, Emile Zola et Maupassant sont la postérité directe de Balzac; mais ils ont chacun leur originalité et comme leur marque personnelle caractéristique.

Excellent observateur, Alphonse Daudet répond très bien à la jolie définition de Nisard (que Nisard appliquait à Balzac), il est le peintre des « mœurs anecdotiques ». Gomme il est arrivé souvent à Balzac, il fait un roman avec une chronique parisienne, avec une anecdote, au fond de laquelle il ->ait pénétrer et dont il voit tout ce qu'elle contient, (l'est une méthode excellente, certainement, pour mettre beaucoup de vie dans un récit, de vie intime ' t circonstanciée et qu'on s'imagine presque avoir vécue. Mais cela n'aide pas — encore qu'il n'y ait aucune raison pour que cela en empêche — à créer des types; cela restreint un peu l'horizon, cela n'habitue pas à « faire de l'humain », comme disent les artistes littéraires, c'est-à-dire, à dresser des personnages à la fois très généraux et très vivants, rpii est lo comble de l'art, comble où a souvent

re a

atteint Balzac. Daudet a fait quelques portraits admirables, il n'a pas créé de types. A son actif il y a une sensibilité et un don d'attendrissement (le côté Dickens, comme on a dit) que Balzac n'a pour ainsi dire pas eu, ou qu'il s'est interdit d'avoir.

Les Concourt ont été plus loin dans ce sens qu'Alphonse Daudet lui-même, et ce ne sont pas seulement des mœurs anecdoctiques qu'ils ont aimé à peindre, ce sont des mœurs exceptionnelles et des caractères exceptionnels. Balzac n'avait pas laissé do donner dans cette région-là, comme aussi bien il n'est aucune région dans laquelle il n'ait fait incursion; mais chez lui le voisinage des caractères reconnus pour vrais par le lecteur dès le premier regard, autorise et authentique, si je puis ainsi dire, les caractères exceptionnels et les raretés psychologiques qu'il introduit. Dans les Concourt, tous ou presque tous les personnages étant d'exception, on hésite sur leur vérité, et il faudrait vraiment que les auteurs nous donnassent leur parole d'honneur qu'ils sont réels ; et alors chacun prendrait la valeur d'un document historique, d'un document de « petite histoire )> singulièrement intéressant. Au fond c'est cela même et il est bien évident que les Concourt ont peu d'imagination et qu'ils ont pris leurs personnages dans le morceau du monde réel qui les entourait et il faut les lire avec cette conviction. Reste que cet art, très ingénieux, très scrupuleux aussi, ne satisfait pas ou ne satisfait que bien peu le goût que nous avons de trouver chez les romanciers ce que nous avons vu nous-mêmes,

mieux vu, plus fortement dessiné, plus en relief et })lus en couleur et prenant de plus vastes proportions et des profondeurs que nous n'avions que vaguement soupçonnées.

Nul doute qu'Emile Zola n'ait saisi sa vocation littéraire en lisant Balzac et aussi en lisant l'article de Taine sur Balzac et aussi en lisant les autres ouvrages de Taine. En détestant Zola, Taine était aussi ingrat que Chateaubriand quand il détestait le romantisme. Taine avait très bien observé que Balzac traitait du monde social comme du monde zoologique et faisait l'histoire naturelle de Ihumanité. Ce fut la formule d'art d'Emile Zola. Il ne voulut voir dans les hommes que des animaux et dans la société humaine qu'une société animale, rs'otcz que ce n'est pas tout à fait faux, que c'est une demi-vérité, et que l'animalité a en nous une part très considérable et que le baron Hulol et Philippe Brideau et le père Goriot, que nous sentons si vrais, ne sont pas autre chose que de grands animaux supérieurs et que par conséquent on peut faire de rès belles choses, si Ton a du talent, avec cette onception simpliste. Mais il est évident que celui qui ne s'élève pas au-dessus d'elle ou qui n'en sort pas, ne peut faire autre chose que, comme a dit M. Lemaître, « le poème épique de l'animalité humaine ». Zola^ soit impuissance, soit parti pris, s'interdisait toute psychologie et disait superbement : < (Je n'ai pas besoin de psychologie ». Et en cela il s'éloignait fort de Balzac qui est si souvent le psychologue le plus profond du monde.

Il ne laissait pas de ressembler à Balzac cependant. Gomme lui profondément romantique (il Ta avoué) et comme Flaubert s'efforçant de « se délivrer du virus romantique » et n'y réussissant jamais; comme lui, plus que lui, amoureux des grands ensembles et habile à faire remuer les foules comme les flots d'une grande marée; comme lui, non pas plus que lui, très curieux de saisir la physionomie des choses, d'une maison, d'une rue, d'une halle, d'un coin de ville, d'une ville tout entière, d'une province, et ne réussissant pas mal, malgré un symbolisme et une sorte de mythologisme inutiles, à les rendre et à les faire saisir; il est encore, à mon avis, celui des successeurs immédiats de Balzac, qui tient le plus du grand maître.

Ses défauts, qui sont énormes, dérivent un peu, eux-mêmes, de Balzac, ou peuvent, au moins, être considérés comme se rattachant à sa tradition : sa vulgarité, sa trivialité, son goût pour la saleté (puisque Boileau a employé le mot pourquoi me l'interdirai-je?), son sordisme si vous aimez mieux, font sans doute songer plus à Restif de la Bretonne qu'à Balzac ; mais encore il ne faut pas se dissimuler que cet élément était dans Balzac et un peu plus souvent qu'il n'eût été peut-être à souhaiter. Zola était un Balzac plus gros^ plus vulgaire, autorisé pour ainsi dire par ce qu'il y avait dans Balzac de vulgaire et de gros. Nul peut-être n'a eu plus que lui l'avantage que donne pour plaire à la foule l'absence de finesse et il faut reconnaître que cet avantage précieux, Balzac lui-même n'avait pas été sans l'avoir.

Excellent homme d'ailleurs — bien que ce soit en •lehors du sujet on se croit obligé de le dire quand Il vient de le maltraiter — aux sentiments généreux, malgré une irritabilité et un orgueil extraordinaires; qui s'est honoré par ses dernières œuvres, quoique mauvaises; et dont on peut dire qu'il a ommencé par de beaux livres qui étaient de mau- \ aises actions et qu'il a fini par de bonnes actions qui étaient de mauvais livres.

Maupassant, élève direct de Flaubert, apprit de lui u l'art impersonnel » qu'il pratiqua strictement et plus strictement que Flaubert lui-même. 11 doit, somme toute, assez peu à Balzac. Il est impersonnel, il n'est plus du tout romantique, il n'est point « bas-réaliste », il n'est point créateur de types; il n'a ni les défauts de Balzac ni ses qualités éminentes. Cependant la franchise du récit, la carbure robuste de l'exposition, l'absence de mièvrerie, ' quelque chose de calme et de fort qui fait ressembler un auteur à une force de la nature, cela lui est commun avec Balzac. Le même pessimisme fondamental aussi est chez l'un et chez l'autre. La langue aussi et le style, quoique meilleurs que ceux de Balzac, ou si l'on veut moins inégaux, chez Maupassant, rappellent Balzac quand il est bon, par leur naturel, par leur spontanéité, par leur ingénuité, par leur absence de coquetterie, par ceci qu'ils donnent cette impression qu'avant d'écrire et pour écrire l'auteur ne s'est pas mis en « état littéraire ». On sait que Balzac a eu trop souvent précisément les défauts contraires, mais j'ai reconnu que souvent

aussi il a eu ces qualités à un assez haut degré.

M. Bourget, quoique inférieur incontestablement à Balzac, ce qu'il serait le premier, non seulement à reconnaître, mais à proclamer, est le romancier contemporain qui ressemble le plus à Balzac, qu'évidemment il a passionnément pratiqué. A la vérité il n'a rien du romantique, et le bas réalisme lui est inconnu et je veux dire qu'il lui est en horreur. Mais, (voici, selon moi, pour les défauts), malgré Flaubert et ses exemples et ses leçons, il a tourné le dos très nettement à « Fart impersonnel » et il est revenu aux dissertations, aux parabases et au commentaire presque continu. Il semblp tenir ses personnages comme par la main et les arrêter périodiquement dans leurs actions pour nous dire : « Voyez ce quïls font; c'est qu'ils pensent de telle façon et de telle autre et de cette troisième. Et cela s'explique; car c'est une démarche naturelle du cœur humain que de.... Remarquez en effet.... » Et ce commentaire est beaucoup plus habile et beaucoup moins indiscret qu'il ne Test chez Balzac et je ne crois pas c^uq jamais il dégénère en digressions proprement dites. Mais il est presque perpétuel, ralentit l'action, ôte au lecteur le plaisir de faire lui-même les réflexions que fait l'auteur, irrite son amourpropre, qui dit : « Je m'expliquerais bien moi-même les choses, sans qu'on me les explique si complaisamment » et donne à l'œuvre le caractère un peu hybride de narration mêlée de conférences.

Autre ressemblance avec Balzac, peut être fortuite, peut-être qui tient à quelque chose qui serait

commun au tempérament de tous deux. M. Bourget, comme Balzac, a un style très inégal, tantôt excellent, particulièrement dans les formules philosophiques, psychologiques et morales, tantôt pénible, embarrassé, difficultueux et peu correct.

Et comme Balzac, (voici pour les qualités), M. Bourget aspire à créer des types et y réussit souvent plus qu'à moitié, type du professeur ingénument démocrate et pénétré de Tesprit de 1848 comme d'une religion, type du gentilhomme français émigré à Tintérieur et qui s'expulse lui-même de la nation comme un corps étranger, type de l'égoïste, confirmé, renfoncé et renforcé dans son égoïsme par des doctrines scientifiques et une éducation scientifique sans contrepoids, etc.

M. Bourget aime les romans à idées et même les romans à thèses et ici ressemble beaucoup à Balzac et aussi s'en écarte sensiblement, parce que Balzac sème les idées qui lui sont chères à travers son roman, tandis que M. Bourget les incorpore à son roman, fait de l'une d'elles, l'âme même de son oeuvre et de telle sorte que la thèse et l'action s'entrelacent ou plutôt se fondent ensemble et que le roman, de son commencement à sa fin, marche à la fois vers un dénoûment et vers une conclusion.

Gomme Balzac, M. Bourget est très psychologue avec cette différence que Balzac est plus moraliste, plus observateur de mœurs que psychologue et que M. Bourget, quoiqu'il observe bien, est plus psychologue que moraliste, tout à fait comme Stendhal, et se plaît moins, un peu moins, à étudier et à noter

les différentes mœurs des hommes, que, un caractère étant donnée à en guetter, à en surveiller, à en surprendre eit en scruter les secrets détails, et, en tout leur jeu délicat, les fins et subtils ressorts.

Ajoutez, ce qui est moins important, que M. Bourget comme très souvent, non pas toujours, Balzac, aime qu'il y ait dans un roman un drame, une intrigue, des incidents inattendus et pathétiques, en un mot un drame. — Enfin et c'est un titre à n'en pas vouloir d'autre M. Bourget est le meilleur^ le plus complet élève de Balzac qui se soit révélé depuis 1870 et sans être le moins du monde un imitateur.

Lïnfluence directe de Balzac a pris fin. Ni on ne l'imite plus, ni même oh ne rappelle son esprit général dans les œuvres que l'on produit depuis 1900. Les romans contemporains rappellent beaucoup plus George Sand ou Sandeau ou Octave Feuillet que lui. On est devenu classique; on n'imite pas les classiques ; on ne s'inspire même pas des classiques ; ils n'entrent que dans la culture de notre esprit, ce qui du reste est une chose de première importance ; mais enfin il n'y a pas en 1912 (non plus du reste qu'en 1770) une école de Corneille, une école de Racine et une école de Molière et il n'y a plus, en 1912, une école de Balzac. Balzac est désormais, comme tous les grands classiques, comme Chateaubriand par exemple et Victor Hugo, selon la métaphore que l'on voudra, au-dessus de toutes les écoles comme un astre vivifiant ou au-dessous de toutes les écoles comme une terre nourricière.

Pour situer Balzac dans le xix^ siècle et pour ichever de le caractériser on a essayé de voir à qui n le pourrait comparer et c'est ainsi qu'un très grand ritique Ta comparé à Sainte-Beuve, au seul point de vue, il est vrai, de la méthode et en considérant que Sainte-Beuve et Balzac ont étudié les hommes de la même façon, d'une façon libre, dégagée de tout a priori et de toute métaphysique et en véritables naturalistes. Même réduit à ce point de vue, le parallèle est extrêmement faux. Sainte-Beuve n'a jamais rien inventé ni voulu inventer rien. Balzac invente autant au moins qu'il observe et à mon avis beaucoup plus, de quoi, du reste je ne lui en veux point. Sainte-Beuve ne connaît et ne veut connaître que l'investigation; Balzac se fie, en quoi il n'a pas tort, à son intuition et la suit extrêmement loin, jusquelà même où elle cesse, même pour lui, d'être un ■j^uide sûr; Sainte-Beuve n'a aucun a priori, absoluiient aucun, et Balzac a un a priori, ou si vous voulez une idée générale dominant et surplombant l'observation et cet a priori est énorme et c'est son pessimisme fondamental et sa misanthropie essentielle. 11 n'y a aucun rapport entre Balzac et Sainte-Beuve et il n'y a pas deux natures qui, non seulement au point de vue du goût et des goûts, mais en tout, soient plus radicalement dissemblables.

On ne peut comparer utilement et pour achever de le caractériser, Balzac, que, dans son siècle, à deorge Sand et à Flaubert, que, dans la littérature Irançaise tout entière, à J^e Sage et à La Bruyère. George Sand a beaucoup moins que lui la puissance

de créer des types et la preuve comme matérielle c'est qu'on dit couramment : « C'est un Grandet, c'est un Goriot, c'est un Philippe Brideau » et qu'on ne dit jamais : « C'est un Yillemer ; c'est une .Nlerquem ». A peine, mais encore il faut tenir compte de cela, on dira : « C'est un Mauprat, c'est une Lélia ». Mais George Sand avait plus que Balzac le style, il l'a lui-même reconnu, et au lieu de la rigidité du plan, la flexibilité et. la souplesse du plan, ce qui est une manière aussi de ressembler à la vie; et elle avait la grâce, le molle atque facetum qui manque complètement à Balzac; et enfin dans les vérités de détail, dans les personnages de second plan et à mi-côte, dans tout le courant de la vie quotidienne, je ne dirai jamais assez combien cette idéaliste et cette Imaginative a vu juste et a eu le sens ingénu et naïf — sans parti pris, que d'un peu d'indulgence — du réel, du vrai réel, qui est si éloigné du « réalisme ». On sera plus près, quoi qu'on en ait dit, de l'histoire des mœurs moyennes au xix^ siècle en lisant George Sand qu'en lisant Balzac.

Flaubert, ce romantique effréné qui avait des dons incomparables de réaliste et qui par conséquent était un artiste bien complet; Flaubert qui ne rêvait que d'orientales vastes comme des fresques de cathédrales et ruisselantes de couleurs et incrustées de pierreries aveuglantes et qui dans l'étude d'un village normand avait l'acuité du regard et le scalpel d'anatomiste de son père; Flaubert qui avait, malgré une langue quelquefois fautive, un don merveilleux du style et de tous les styles; Flaubert était mieux

doué que Balzac, en vérité, puisque lui aussi savait créer des types et que Mrae Bovary, M. Bovary, Horaais et Frédéric Moreau peuvent être considérés comme impérissables. Mais je dois bien convenir que la fécondité aussi est un grand don et que Flaubert, s'il avait, et à un degré incroyable, la faculté du créateur de types, en définitive en a créé et d'étonnants, mais en très petit nombre et qu'il n'a jeté dans le monde vivant que les trois que je viens de nommer; car, quelque soin très pieux et très ingénieux qu'on y mette à l'heure où j'écris, on me fera très difficilement convenir que Mme Arnoux et Salammbô soient des personnes vraiment vivantes. L'immense 'supériorité de « créer un monde » (pour donner une fois dans les formules exagératrices de la critique extatique) reste donc incontestablement à Balzac, encore que, comme artiste, Flaubert doive certainement lui être préféré.

Le Sage écrivait dans la plus belle langue classique que l'on ait connue et il racontait admirablement, mieux que Voltaire, ce qui n'est pas peu dire, ni trop lentement, ni trop vite, ni d'une façon saccadée et sautillante, ni d'une façon monotone, à souhait, tellement à souhait, que, ce qui est le comble de l'art, on ne songe pas à se dire, quand on le lit, qu'il raconte bien et qu'on ne s'en avise qu'en y réfléchissant après l'avoir lu. A cet égard il est incomparablement supérieur à Balzac. Gomme réaliste, il a un excellent sens du vrai, du vraisemblable, du moyen, de ce qui n'est poussé ni dans un sens ni dans un autre, de l'homme tel qu'il est,

sans déformation artistique, sans réfraction à travers un cerveau d'auteur et s'il est vrai, selon une définition qui me paraît une des moins mauvaises, que Fart c'est la vérité vue à travers un tempérament, il serait à croire que Le Sage n'avait pas de tempérament; et par conséquent Le Sage est le modèle même du réaliste. Personne n'a mieux répondu que lui à la définition si heureuse et si pittoresque de Stendhal : « Un roman, c'est un miroir qui se promène dans un chemin ». Il excelle dans les silhouettes : mille petits personnages qu'il rencontre sur son « chemin » sont croqués avec une perfection étonnante et sont vivants. Mais, à lui aussi, plus qu'à Haubert, le don de créer de grands types a été mesuré parcimonieusement. Lui n'en a qu'un, Gil Blas lui-même, extraordinaire, impérissable, riche de vie, riche de plusieurs vies diverses et qui ne sont pas incohérentes et qui ne sont pas disparates et qui concordent, si complet quil semble être et qu'il est le portrait de l'homme civilisé, de riîomme social moderne, avec ses qualités et ses défauts, dans toute sa vérité complexe et cependant avec une grande simplicité de lignes générales. Mais il est seul, quoique entouré des mille croquis intéressants que j'ai dils plus haut, il est le seul qui soit un grand portrait, une grande toile de maître.

La Bruyère, comme peintre de mœurs et peintre des caractères, est très grand. On a trop dit qu'il était abstrait, qu'il était l'inimitable artiste de tableaux abstraits. 11 l'est souvent, à la manière de son temps; mais tant s'en faut qu'il le soit tou-

jours. Il a « fait vivant » beaucoup plus souvent qu'on ne croit. J'ai cité au courant de ces })ages le Riche et le Pauvre; il y en a beaucoup d'autres; C-ydias, qui du reste est un portrait, est vu du lecteur comme un acteur en scène ou comme un homme de lettres dans le monde ce qui, du reste, est exactement la même chose; comment Onuphre s'habille, de quel pas il marche, comment il se tient dans une église, de quel air il sollicite en se faisant prier et en transformant le sollicité en -olliciteur, de quelle mine il décrie et comment, ouriant ou soupirant, il médit et calomnie, par le -ilence même, je vois tout cela avec la dernière netteté; sa figure seule m'est inconnue; mais c'est qu'en vérité je n'avais pas besoin de sa figure. Je vois de même Arsène qui, du plus haut de son esprit, contemple les hommes, et qui, dans léloii^nement où il les voit est comme effrayé de leur petitesse et aucun trait physique ne me peindrait mieux que cela sa hauteur, son port de tête, son air distant » son regard intérieur et une sorte de mystère sacré dont il enveloppe toute sa personne. J'en pourrais citer bien d'autres. Beaucoup de portraits de La Bruyère sont vivants et concrets, les uns parce qu'ils le sont de propos délibéré et explicitement, les autres parce que, par la peinture psychique, ils suggèrent forcément et sans que le lecteur y mette du sien une effigie physique; et ceux-ci ne sont pas les moins pittoresques. Le -rand peintre des hommes de son temps, d'une multitude d'hommes de son temps, c'est La Bruyère.

Si Ton veut, ajoutons même que, comme Ton a dit avec beaucoup de raison que Balzac est prophétique et peint des hommes qui devaient vivre de 1850 à 1900, de même La Bruyère a prévu les mœurs de la Bégence, a dit qu'un dévot est un homme qui sous un roi athée sera athée, a deviné rénorme importance qu'allaient prendre les hommes d'argent et d'agio, a procédé souvent par magistrales anticipations.

C'est à La Bruyère qu'il faut comparer Balzac, sans compter qu'ils ont tous deux, comme tous les hommes qui ont beaucoup regardé, un fonds très accusé de misanthropie. Mais je conviens encore qu'il n'y a pas dans tout la Bruyère un géant comme Grandet, Hulot ou Philippe Brideau. Toutes les fois que Balzac montre ses grands monstres, on est toujours forcé de lui dire : malgré tous vos défauts et quoique vous soyez très souvent insupportable, il y avait en vous une force de la nature qui a dû l'étonner un peu elle-même.

Il semble que Balzac se soit donné pour mission de prouver que Buffon, quand il a dit que les ouvrages bien écrits sont les seuls qui puissent parvenir à la postérité, n'y entendait rien du tout. II semble qu'il ait tenu à lui donner le démenti. Et cela est vrai que Buffon a tort; cela est vrai que la postérité, en quoi elle a raison, accueille presque également le grand artiste du verbe et le grand inventeur d'idées qui n'a pas de style (Auguste Comte) et le grand créateur d'êtres vivants qui n'a pas de style ou qui en a un généralement fâcheux.

Elle accueille plutôt^ elle accueille plus volontiers le grand styliste ; la postérité est artiste ; soyons-en sûrs et ne l'oublions pas; mais elle ne repousse pas a priori les autres et elle leur fait encore une belle place qu'en conscience on conviendra qu'ils méritent ; car il s'agit, par la beauté, par la pensée, ou parla vie, d'enrichir le pauvre patrimoine, le toujours pauvre patrimoine du genre humain.

Encore est-il que les jeunes gens sont priés de ne pas se mettre en l'esprit, à quoi ils pourraient se ' roire encouragés, qu'il suftit de mal écrire pour <'lre un Balzac.

Novembre 1912.

TABLi: l)i:S MATIKHKS

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