VUE GÉNÉRALE DE L'HUMANITÉ
^ II croit, comme j'ai dit, Thomme mauvais, mené
"^ Milles instincts, des appétits, des vices et des intérêts, généralement très incapable (inactions désintéressées ou chantahlfts. Tl semble même qu'il aime assez que les coquins réussissent. Les siens réussissent le plus souvent et finissent comme dans une apothéose. Il semble avoir besoin de ce plaisir amer qui consiste à constater qu'il suffit d'être un coquin pour parvenir. C'est précisément le tour d'esprit du misanthrope, qui en veut à l'homme de bien qui réussit de lui ôter le plaisir de mépriser l'humanité. « Je vois bien, disait un misanthrope, quelques honnêtes gens avoir du succès; mais je leur en veux parce qu'ils contrarient mon système et qu'ils m'ôtent la joie que me donnent les scélérats qui arrivent à
tout. ))
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Or ridée est très fausse. Evidemment ce ne sont as les saints qui réussissent et qui peuvent réussir. s ont trop de scrupules; ils ont trop de délicatesse e conscience; ils se disent trop quand ils réusissent : « Quel crim,e ai-je donc pu commettre? » )e plus ils ont trop de fraternité et au moment de -rendre un morceau ils se demandent trop si ce 'est pas au détriment de quelqu'un, à quoi il est rop certain qu'il faut toujours répondre : « oui » ; es saints ne réussissent pas et ne peuvent pas éussir.
Mais ce ne sont pas non plus les coquins qui ont e succès. C'est du moins extrêmement rare. Ils sont rop avides, ils sont trop impulsifs pour être prulents, circonspects, avisés et ils font toujours des naladresses.vLes maladresses de Tartuffe sont un ^rand trait de vérité.
Ceux qui réussissent, ce sont les médiocres persévérant^ et, certes, Balzac donne le succès à beaucoup d'entre eux; car il a l'œil juste; mais il se laisse entraîner par son système à le donner, trop souvent pour la vraisemblance, à des coquins parfaits.
Quant à ceci qu'il voit l'homme presque toujours guidé uniquement par ses appétits "fet ses intérêts il faut convenir d'abord qu'il a raison ; puis faire une observation très importante qui au moins l'excuse ; puis bien remarquer qu'il fait beaucoup d'exceptions et très considérables.^
LJobservation qui, au moins, l'excuse, est celle-ci. Il ne faut pas dire, comme on l'a dit avec une autorité qui ne laisse pas de m'intimider, que l'on ne
peut pas plus reprocher son immoralité au romancier qu'à rhistorien et que si la mission du roman est de représenter la vie dans sa totalité, ses libertés devront être les mêmes que celles de Thistoirc et son devoir unique la soumission à Tobjet. Il ne faut pas dire cela, parce que précisément le romancier n'est pas soumis à l'objet, tandis que l'historieD l'est complètement. L'historien subit la réalité tout entière ; le romancier choisit dans la réalité. Si donc l'histoire n'est immorale que quand elle est menteuse, le romancier est immoral e; quand il est menteur et aussi quand, sans être menteur, il choisit plutôt le mal que le bien, dans l'humanité, pour le décrire avec une visible complaisance.
Donc ce n'est pas du tout cela qu'il faut dire pour excuser Balzac ou plutôt pour s'aviser de ce qui l'excuse. Il faut dire que Balzac — et au point de vue de l'art, c'est un de ses grands mérites — a envisagé les hommes, non pas en eux-mêmes ou dans le cercle restreint de leur maison, de leurs tamilles, mais dans leur s^ rapports les uns avec les autres, dans leurs rapports sociaux. Or c'est la meilleure façon, si je puis m'exprimer ainsi, de les voir mauvais et plus mauvais qu'ils ne sont. A regarder la vie eh son ensemble c'est surtout le combat pour la vie que l'on aperçoit. Nous ne sommes, au fond, ni tout bons, ni tout mauvais; mais nous paraissons, et du reste nous sommes, plus mauvais dans nos actes extérieurs que dans nos âmes. Seuls avec nous-mêmes ou dans le cercle de notre foyer, nous n'aspirons en général qu'au bien. Sortis de chez nous le conflit
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les intérêts nous emporte et nous heurte les uns ;ODtre les autres et excite et fouette en nous les nstincts de lutte que nous sentons maintenant lécessaires pour faire notre trouée. Ces instincts, que nous ne demanderions pas mieux que de laisser dormir, se réveillent à la vue du concurrent qui, luimême, sent les siens réveillés par notre présence. L'homme paraît donc sous ses aspects les plus défavorables au romancier qui peint la société et rhomme dans la société. Or c'est justement ce que
fait toujours Balzac. Il est très difficile que le roman social ne soit pas plus pessimiste que le roman intime, que le roman familial, que le roman domestique; et la preuve, intéressante à faire autant que facile, c'est que sitôt qu'un roman social devient roman domestique, la Guerre et la Paix par exemple, il cesse d'être sombre, il s'éclaircit et nous montre les mêmes hommes beaucoup meilleurs que tout à l'heure ils n'étaient.
Et je dis aussi que, du reste, Balzac a fait beaucoup d'exceptions. Il y a chez lui beaucoup d'honnêtes gens et qui ne sont pas toujours victimes. Si l'on comptait on en trouverait à peu près autant que de coquins. Ses honnêtes gens sont, en général, des prêtres, des médecins, des officiers du premier Empire "^t si l'on cite toujours Philippe Brideau, il faudrait
1er aussi les vieux héros de l'honneur qui paraissent dans la Cousine Bette) ^ des artistes, des cojlectionneurs, des hommes de lettres comme ceux du Cénacle qui font si vigoureux contraste avec les journalistes des Illusions perdues, des commerçants
comme César Birotteau, des hommes de loi comme l'avoué Derville, etc.
V 11 a des femmes d'honnêteté admirable et de cœur sublime, comme la baronne Hulot, comme Ursule Mirouet, comme Eugénie Grandet, même comine Mme de Mortsauf. ^
Et Ton a dit et j'ai dit moi-même qu'en général >. honnêtes gens sont un peu niais. 11 est vrai qu'il y en a, comme Schmucke, comme Tabbé Birotteau; mais tant s'en faut qu'ils le soient tous et le médecin de campagne ne l'est pas du tout, ni le docteur Mirouet, ni l'avoué Derville, ni d'autres. Il y en a qui sont des honnêtes gens très avisés et très clairvoyants, qui, ou se dévouent à Ihumanité sans compter sur sa reconnaissance, ou, désabusés, se retirent sous leur tente avec un peu de lassitude et beaucoup de sérénité. Tel Derville : « Savez-vous qu'il existe dans notre société trois hommes, le prêtre, le médecin et l'homme de justice qui ne peuvent pas estimer le monde? Ils ont des robes noires, peut-être parce qu'ils portent le deuil de toutes }es vertus et de toutes les illusions. Le plus malheureux des~ trois est l'avoué. Quand l'homme vient trouver le prêtre, il arrive poussé par le repentir, parle remords, par des croyances qui le rendent intéressant, qui le grandissent et consolent l'âme du médiateur dont la tâche ne va pas sans une sorte de jouissance : il purifie, il répare, il réconcilie. Mais nous autres avoués, nous voyons se répéter les mêmes sentiments mauvais, rien ne les corrige, nos études sont des égouts qu'on ne peut pas curer.
VI i: (h:-M:uali: di; l himamtk. ta
l'ai vu... Jai vu... Enfin toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous de la vérité. Je vais vivre h. la campagne avec ma femme. »
Balzac peint donc des gens très intelligents, très vertueux aussi et à qui le vice fait horreur et qui ne peuvent pas s'accOutumer à le voir. Ajoutons encore que ses vertueux un peu niais ne le sont pas tant, à les bien voir. C'est un grand trait de vérité que de les montrer trouvant dans l'héroïsme de leur amitié des adresses et des ruses qu'inspirent à d'autres la cupidité et l'intrigue basse, et les Schmucke et les Pons, peints du reste par Balzac avec amour, sont très intéressants considérés sous cet aspect.
Tout compte fait, et malheureusement c'est une manière de parler, car c'est en ces matières qu'on ne peut pas faire le compte, Balzac ne me semble pas avoir trop calomnié l'humanité. Il ne faudrait pas trop me contredire pour me faire dire que plutôt, il l'a flattée. Ce qui fait illusion c'est que ses coquins sont peints si puissamment, c'est qu'il excelle si merveilleusement à les peindre quils offusquent les autres personnages, qu'ils les jettent dans l'ombre; mais ce n'est pas sa faute si les scélérats sont par eux-mêmes plus en dehors, plus en relief, plus en couleur aussi, par conséquent matière d'art plus facile et plus avantageuse pour le peintre. Il en va dans le roman comme dans la tragédie où le bandit terrible frappe comme violemment le spectateur et
-le ineffaçable dans sa mémoire, tandis que l'hon-
nête homme, quoique n'ayant pas été oublié [)ar l'auteur et lui ayant coûté plus de peines^ n'obtient que l'estime du spectateur et glisse bientôt hors de son souvenir.
Remarquez encore que Balzac a toujours conservé, pour parler la langue de Vautrin, quelques langes tachés de vertu qui font plaisir à observer. N'est-il pas curieux de remarquer qu'il croit au remords chez les criminels (voir la fin d'Ursule Miroiiet), alors qu'il est acquis qu'il n'y a que les honnêtes gens qui aient du remords et que les coquins ne savent pas ce que c'est. Balzac est trop bon psychologue, connaît trop l'homme pour avoir donné du remords à un scélérat fieffé; il en donne à un homme qui n'a été criminel qu'une fois et par occasion; mais encore il en donne à un homme qui n'a jamais eu une pensée noble ni même une pensée honnête et qui n'a jamais pensé qu'à l'argent et qui ne devait pas, ce semble, avoir de remords; et cette erreur, ou cette demierreur, lui fait honneur.
^ Ce qu'il a vu dans la société c'est d'abord, avant tout, Vauri sacra famés, le fameux appétit de l'argent, la ruée enragée et universelle à la poursuite de la fortune. Avec une légère variante la phrase de La Bruyère pourrait servir d'épigraphe à presque toute l'œuvre de Balzac : « Il y a des ârïies sales, pétries de boue et d'ordure, éprise du gain et de l'intérêt comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu, capable d'une seule volupté qui est celle d'acquérir ou de ne point perdre; curieuses et avides du denier dix, uniquement occupées de leurs débi-
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eurs, toujours inquiètes sur le rabais ou sur le lécri des monnaies, enfoncées et comme abîmées dans es contrats, les titres et les parchemins. De tels gens le sont ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut- '.tre des hommes : ils veulent de l'argent. » L'argent est, dans Balzac, ce que la Princesse lointaine est pour les argonautes de Rostand, ce que Tltalie était pour les compagnons d'Énée, « ce vers quoi Ton, rame », infatigablement, à travers tous les récifs et à travers toutes les tempêtes et en bravant pour lui la mort> ous connaissez le fameux sonnet de Hérédia où sont si savamment entrelacés les deux motifs qui poussent les conquistadores à la conquête des Indes :
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines, De Palos de Moguer routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rêve héroïque et bridai.
Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines. Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde occidental.
Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d'un mu âge dore; Ou penchés à l'avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter dans un ciel ignore Du fond de l'océan des étoiles nouvelles.
De ces deux molifs, la soif de Tor et le goût des aventures, du mystérieux et du nouveau, retranchez le second, du rêve héroïque et brutal retranchez rhéroique, vous avez exactement la pensée de l'huma-
nité telle que Balzac se la représente presque tout entière. C'est le premier trait et qui toujours domine /Q)ans Eugénie Grandet : « Que le diable, a emporte ton bon Dieu! » réplique Grandet en grommelant. Les avares ne croient pas à une vie à venir ; le présent est tout pour eux^ Cette réflexion jette une horrible clarté sur Tépoque actuelle, où, plus qu'en aucun temps, l'argent domine les lois, la politique, les mœurs^ Institutiors, livres, hommes et doctrines, tout conspire à miner la croyance d'une vie future sur laquelle l'édifice social est appuyé depuis dix-huit cents ans. Maintenant le cercueil est une transition peu redoutée. L'avenir qui nous attendait par delà le requiem a été transporté dans le présent. Arriver per fas et nef as au paradis terrestre du luxe et des jouissances nombreuses, pétrifier son cœur et se macérer le corps en vue de possessions passagères comme on st)uff'rait jadis le martyre de la vie en vue des biens éternels est la pensée générale I Pensée du reste écrite partout jusque dans les lois qui demandent au législateur : « que payes-tu? » au lieu de lui dire « que penses- « tu? » Quand celte doctrine aura passé de la bourgeoisie au peuple que deviendra le pays? »
Dans la Cousine Bette : « Vous vous abusez chère ange, si vous croyez que c'est le roi Louis- Philippe qui règne et il ne s'abuse pas là-dessus. Il sait comme nous tous qu'au-dessus de la Charte il y a la sainte, la vénérée, la solide, l'aimable, la gracieuse, la belle, la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de cent sous... Dieu des juifs tu
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remportes. Enfln l'éternelle allégorie du veau d'or... » — « D'où vient ce mal profond? » demande la baronne. — « Du manque de religion, répondit le médecin, et de l'envahissement de la finance qui n'est autre chose que l'égoïsme solidifié. LLêlSPiiti.autrefois, n'était pas tout; on admettait des supériorités qui le primaient. Il y avait la noblesse, les talents, les services rendus à l'Ktat; mais aujourd'hui la loi fait de l'argent un étalon général ; elle l'a pris pour base de la capacité politique ! Certains magistrats ne sont pas éligibles ; Jean-Jacques Rousseau ne serait pas éligible ! [ni électeur]. Les héritages perpétuellement divisés obligent à penser à soi dès l'âge de vingt ans. Eh bien! entre la nécessité de faire fortune et la dépravation des combinaisons, il n'y a pas d'obstacles ; car le sentiment religieux manque en France malgré les nobles efforts de ceux qui tentent une restauration catholique; voilà ce que disent tous ceux qui contemplent, comme moi, la sj^ciété dans ses entrailles. »
Telle est la pensée centrale de Balzac. Mais cela, sans l'intensité qu'il y met, ne le distinguerait pas beaucoup de ses prédécesseurs, et Marivaux, dans son Paysan parvenu et dans sa Marianne, et Le Sage et La Bruyère en ont — naturellement — aperçu tout autant. Ce que Balzac a bien originalement distingué, et c'est sa marque, ce sont les conditions nouvelles de l'ambition dans les sociétés modernes. Sous l'ancien régime, les grâces étant réservées aune seule classe privilégiée, la lutte pour la faveur était circonscrite. Dans la société moderne
elle est étendue à toutes la nation. Dans un Etat resté centralisé et devenu démocratique le pays tout entier devient ce qu'était la cour de Versailles. Quand Figaro disait à Almaviva : « Vous vous êtes donné la peine de naître », Almaviva pouvait répondre : « Et d'intriguer. Et plaignez-vous donc? Un temps vient où il faudra vous donner la peine d'être aussi intrigants que nous. » Balzac a vu cela admirablement et c'est une des choses qui donnent à son œuvre sa cohésion, sa réalité et sa vie. L'importance des relations, le fameux « qui connaissez-vous ? » qui a remplacé le « de quelle maison ? » d'autrefois; la préoccupation constante d'amitiés à se ménager ou à ménager, d'influences à faire agir, de recommandations à arracher, se retrouve à toutes les pages de cette œuvre. Balzac ne nomme pas un commis greffier sans indiquer qu'il est apparenté aux Parisot, ni un juge de paix sans s'être assuré qu'il est un petit-cousin des Grandlieu. Il y a des négociations pour les mariages, des campagnes diplomatiques pour les héritages, des guerres des Deux-Roses, avec alliances, conventions, partages, trêves, traités, pour une série d'avancements. La vie moderne est bien là, non pas tout entière sans doute, mais vraie, observée d'une manière originale et nouvelle, dans Tunité de son principal ressort, dans l'infinie variété de ses circonstances. C'est en cette affaire qu'il est digne de toute attention et un témoin très considérable des choses de son temps.
Certaines choses, même, qui ne sont plus
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vraies, prenons garde et ne crions pas trop vite au romanesque et au romantique, elles Tétaient presque autant qu'il le disait, à Tépoque oii il en écrivait. Par exemple, la puissance énorme qu'il attribuait à la presse, à une dizaine de bandits de lettres faisant et ruinant les réputations, cela paraît un paradoxe de nos jours où les journaux n'ont plus qu'une demi-influence et sont surtout une puissance financière. Mais songeons que de son temps la presse n'était pas libre, que le nombre des journaux était très restreint et que c'est précisément dans ces conditions que la presse est toutepuissante, son autorité étant en raison inverse de la liberté dont elle jouit et le petit nombre des journaux rendant plus facile une entente entre eux et au contraire la multiplicité des journaux les neutralisant tous, phénomène que nous avons vu plus haut que Balzac lui-même a pressenti.
Quelquefois même ce « réaliste » ou ce « naturaliste », si Ton tient à ce mot absolument impropre, a comme un élan d'idéalisme très curieux et qui le rend très sympathique. Cela est rare, mais cela est. Je ne parle pas de Toccultisme de Seraphita, du magnétisme d'Ursule Mirouet qui me semblent une simple curiosité de Balzac à un moment de sa vie, curiosité mise en jeu par les lectures de Swedenborg que faisait sa mère et, du reste, par le mouvement très accusé d'occultisme et de kabbalisme qui s'est produit à partir des environs de 1840 ; je parle de ce qu'on pourrait appeler la poésie du réalisme, je parle de l'exaltation des humbles joies, je parle de
la manière dont il sent et dont il exprime la forte et saine saveur des travaux populaires; je parle de la manière dont il sent et dont il fait sentir le rafraîchissement de l'âme qui se repose et se retrempe dans Tactivité physique : « Nous arrivâmes à l'époque des vendanges qui sont en Touraine de véritables fêtes. La maison est pleine de monde et de provisions. Les pressoirs sont constamment ouverts. Il semble que tout soit animé par ce mouvement d'ouvriers tonneliers, de charrettes chargées de filles rieuses, de gens qui, touchant des salaires meilleurs que le reste de Tannée, chantent à tout propos... Je regardais les jolies haies couvertes de fruits rouges, de sivelles et de muerons; j'écoutais les cris des enfants, je contemplais la foule des vendangeurs, la charrette pleine de tonneaux et les hommes chargés de hottes... Puis je me mis à cueillir des grappes, à remplir mon panier, à l'aller vider au tonneau des vendanges avec une application corporelle, silendieuse et soutenue par une marche lente et mesurée qui laissa mon âme libre. Je goûtai l'ineffable plaisir d'un travail extérieur qui voiture la vie en réglant le cours de la passion, bien près, sans ce mouvement physique, de tout incendier. Je sentis combien ce labeur uniforme contient de sagesse. Et je compris les ordres monastiques. » Le style n'est peut-être pas bien bon; mais l'inspiration est très élevée, la pensée forte, la peinture large et je voudrais bien pour l'honneur de mon pays que telle admirable page de Tolstoï sur la fenaison fût sortie de celle-ci. C'est du moins un