Balzac en pantoufles
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On a déjà écrit, on écrira encore beaucoup, on écrira toujours sur Balzac; mais, si ce qu'on dira sur le mérite de ses nombreux ouvrages est illimité, ce qu'on peut raconter avec exactitude de sa personne est nécessairement borné aux souvenirs de ses contemporains. On le voit tout de suite, le premier travail n'a aucun rapport avec le second. Ceuxci dégrossiront sa statue, lui donneront les
propoiiions qu'elle doit avoir à côté des statues de Molière, de Cervantes, de Piichardson et de Walter Scott ; ils la mettront enfin, avec le levier du temps, en équilibre parfait sur le socle de l'opinion. Ceux-là sont plus modestement appelés à montrer l'homme lorsqu'il était encore dans la statue, l'écrivain quand il n'était pas encore sorti du marbre; enfin, Balzac vivant de la vie commune, cherchant son existence dans le travail , coudoyant à droite et à gauche les angles de la réalité ; marchant, piétinant, suffoquant, comme nous marchons, piétinons et suffoquons tous, plus ou moins, dans le feu, la cendre et la fumée de cet éternel volcan qu'on appelle Paris.
Nécessairement, ainsi que nous venons de le dire, ces révélations sur Balzac sont circonscrites aux souvenirs de ses contemporains»
Eux éteints, eux muets, il ne lui reste plus que la postérité avec sa parole de bronze et son cortège aux plis droits. Il faut donc que les contemporains nous disent, et nous disent sans perte de jours, — car eux aussi seront bien vite postérilc ou, pour être plus précis, obscurité^ — ce qu'ils ont retenu de cet écrivain illustre parmi les plus illustres.
C'est, d'ailleurs, un désir universel de connaître comment, par quel rapport qui nous flatte, dans quelle proportion qui nous exhausse, un liomme célèbre a touché aux autres hommes en passant sur la terre.
Nous voulons savoir la maison qu'il habitait aux champs, celle qu'il occupait à la ville; ses manières d'être et dagir au milieu d'un monde dont il foulait la boue avant d'v répandre l'électrique lumière de sa renommée ; ses goûts distincts, bi/arres, parfois viil-
gaires, peut-être ridicules ; ses ombres sur iti mur et ses faiblesses à quelques heures. Ce sont là des choses bien chères au cœur raffine des natures littéraires et de celles plus naïves de la foule. Qui passerait au coin de la rue de Beaune sans penser à Voltaire, locataire de ce sombre et glacial premier étage où il expira ; dans la rue des Marais-Saint-Germain, sans se souvenir du tendre Racine, si mal logé ; dans la rue Taranne, sans songer à Diderot? C'est peu sans doute; mais ce peu sur leur vie nous plaît, nous attache, ravit notre mémoire; il localise notre admiration. C'est comme une hypothèque prise pour garantir la validité et l'immobilité de nos sympathies. On est heureux d'ai»prendre que l'écrivain qu'on aime, qu'on lit la nuit, qu'on relira sans cesse, a réellement vécu, qu'il n'a pas toujours été livre, qu'il portait, comme nous
qui ne sommes rien, un habit noir ou bleu, qu'il n'avait pas toujours des souliers neufs, des ganls frais, qu'il fréquentait le jour tel café encore à la même place, le soir tel théâtre voisin, peut-élre encore debout aussi.
Déjà l'on guette avec avidité et partout ces témoignages familiers de l'existence de Balzac au milieu d'un siècle si rapidement traversé par lui. Ces témoignages sont rares aujourd'hui, dans quelques années, ils seront douteux ; plus tard, ils seront assurément équivoques.
Recueillons donc ces témoignages possibles aujourd'hui, puisque nous sommes encore d'aujourd'hui. Ils sont rares, disons-nous, fort rares, pourrions-nous dire, si nous ne craignionsde donner trop de prix aux nôtres. Balzac se répandait peu ; il était assis ou courant; il se montrait par conséquent au ha-
sard ; il s'ouvrait avec précaution ; il déplanlait, d'ailleurs, assez souvent sa tente, ou plutôt ses tentes, car il eut bien des campements avant d'aller mourir dans le palais qu'il s'éleva dans les solitudes de Beaujon.
Ayant eu la joie et le privilège à jamais précieux de passer quelques années dans l'intimité de Balzac, nous avons détaché du fond de ces bonnes années les meilleurs souvenirs des moments écoulés ensemble, des entretiens à la campagne, sous les arbres greffés par lui, et des veillées au coin du feu. Ces confidences du foyer ont h nos yeux l'avantage de reproduire la physionomie de l'homme sous la bonhomie de la l'obe de chambre et dans la vulgarité des pantoufles, et non la prétention de mesurer la hauteur sidérale de l'écrivain. Nous le prenons sous le plafond et non sous le ciel ; non pas entre deux horizons, mais
entre quatre jalousies. Il ne tient pas la plume, mais les pincettes. Maintenant, voyezle marcher, entendez-le causer, rire bruyamment. — Hélas! que no p(îut-il en être encore ainsi ! — Voyez-le passant, comme deux râteaux, ses deux mains barbouillées d'encre sous sa longue chevelure, moins travaillée que son style. Ainsi, ne nous demandez pas de vous le montrer sur un trône d'ivoire et sous sa couronne de laurier. C'est là une besogne réservée à déplus forts que nous. Balzac, avons-nous dit quelque part, n'est pas un homme, c'est une mer. D'autres vous diront les bords majestueux de cet océan et son effroyitble profondeur.
11 faut s'attendre, du reste, et c'est tout ce que nous voulons préjuger ici des arrêts de l'avenir, à des appréciations sans nombre et singulièrement contradictoires à l'égard de
Balzac avant qu'il soil résolument classé dans l'opinion sans appel de la postérité. Molière lui-même a sommeillé avant son grand réveil de gloire. On discutait Racine, il n'y a pas encore vingt ans. Balzac passera par vingt phases diverses avant de montera son zénith et d'y rester. Mais ce qui ne changera pas et se maintiendra toujours à côté de la gloire plus ou moins resplendissante de l'écrivain, c'est le tableau de sa vie privée, c'est le fidèle contour de cette peinture biographique faite près de lui, devant lui et comme par lui, dirionsnous, si nous avions à puiser une comparaison dans la photographie. Le tableau flamand attendra sans dommages le tableau d'histoire.
Sollicité par des amitiés communes à Balzac et à moi, pressé par une curiosité publique toute dévouée au grand peintre de mœurs,
j'ai risqué ces premières confidences sur Balzac, prêt à les faire suivre d'autres confidences, si j'ai su répondre à tant de désirs et justifier tant d'empressement '.