BALZAC
Coquelterie des grands hommes à Tadresso de la postérité. — Balzac, par exception, n'a point posé pour elle. — Sa nature encyclopédique, — Il fut le dieu des fennnes. — Sa religion et son Évangile. — Comment on le renia.
ïl est rare que les hommes de quelque valeur, parvemis à un âge sérieux de la vie, ne se préoccupent pas, nième à leur insu, de la physionomie et de rattitude qu'ils auront dans le monde quand ils n'existeront plus que par leur nom. Cette vérité saute aux yeux en vovant le soin avec lequel
Montaigne, Rousseau et Voltaire, entre mille autres, font la toilette à leurs ombres, celui-là dans ses merveilleux Essais^ Rousseau dans ses scandaleuses Confessions^ Voltaire dans son admirable Correspondance. Ils se font les courtisans obséquieux, les amants de la postérité avec une candeur imperturbable. On dirait des souverains jaloux d'envoyer leurs portraits aux majestés de de Tavenir, afin de savoir ou plutôt de prévoir — car ils ne le sauront jamais — comment ils seront accueillis par elles.
Balzac ou de Balzac — le de, je crois, ne fait rien à l'affaire — écbappe à cette règle à peu près générale. 11 ne donne pas une minute à la pensée qu'on voudra savoir un jour, au delà de ses livres, son opinion, son caractère, le menu familier de ses liabitudes, sa participation plus ou moins grande au prosaïsme de la vie commune. S'il lui arrive, après l'ivresse orientale du café, assis entre son meilleur ami Laurent Jan et moi, de [arler de quelque établissement sérieux où il se
retirera quand il sera très-riche, il le construit dans des proportions si colossales, si splendidcs, fj'ie Salomon aurait reculé de toute la rapidité de ses sandales devant l'énorniité de la dépense. Or, quand on se jette dans ces abstractions enrichies d'impossibilités pour rentrer le soir à Paris sur l'impériale cahotée des obligeantes de Versailles, on ne se soucie pas beaucoup, je présume, de savoir si l'on (io^in'era en bronze, en ^Tanit, en jaspe ou en marbre au Panthéon de l'avenir.
Ce n'est pas cependant que cette vaste mer — car Balzac fut une mer — ne comprit pas certaines limites ; mais il les posait si loin ! si loin ! il les reculait si avenlureusement au ^ré de sa formidable fantaisie, que l'infini et le néant <e fondaient en lui, et à ce point que, bien souvent, au bout de ses projets, ou plutôt de ses rêves, lui semblait être devenu fou, et ceux qui l'écoutaient complètement imbéciles. En un mot, et pour rij^oureusement préciser, il était l'être encydopé-
liiquo par déraison eLpar excellence ; il ne voulait pas d'un fait pris à part : pour lui, ce fait tenait à un autre fait, cet autre à mille autres ; l'atome dans ses doigts, devenait un monde; le monde, à son lour, créait un univers. Tout ce qu'il écrivait, articles, livres, romans, drames, comédies, n'était que la préface de ce qu'il comptait écrire, et ce (|u'i! comptait écrire n'était qu'une préparation à d'aulrcs ouvrages pareillement générateurs. Aussi, l'on peut dire de sa vie ce qu'il disait lui-même de chacun de ses ouvrages, qu'elle n'a été que la préface de sa vie. Il s'est endormi sur les marches du |;orlique.
Il fut un moment où les journaux s'occupèrent heaucoup de Balzac; mais ils le firent comme ils font tout, c'est-à-dire vite et sans réflexion. Ils ne parlèrent que de ses cheveux, de ses bagues et de sa canne. Il fut b lion do la quinzaine, mettons de l'année, puis ils le laissèrent après l'avoir giossi, exagéré et démesurément enflé.
Il faut le dire, c'est celte caricature de l'homme
BALZAC EN P ANTOU f LES. V>
Gxtrdordinaire qui est resiée dans l'esprit de la gériéralion. La faute, avouons-le aussi, n appartient pas tout entière au journalisme. Après avoir rempli le monde du bruit de ses succès, un monde qui veut toujours voir et toucher le dieu dont il salue les miracles, Balzac, demeuré jusque-là caché dans les mines de la méditalion, revêt tout à coup l'habit à la mode, endosse le gilet blanc, hausse le carcan de sa cravate, saisit une canne d'or, et vient, en pleine lumière d Opéra, se carrer dans la belle loge d'avant-scène. Nous voyons encore son entrée; nous le voyons, pendant tout un hiver, se com[)laire à ce spectacle dans le spectacK'. Quelle impression pouvaient emj)orti'r les témoins passionnés, mais toujours un peu railleurs, de cette apparition Ihéàtrale?
Balzac fut un lion, comme le dev d'AVer l'a- \ait été, comme don Pedro l'avait été pareillement, comme, à des litres moins sérieux, hi furent à leur tour bien d'autres personnages. Celait trop donner d'un coup pour avoir si peu donné jusque-
l;i. Su condescendance à se montrer ne manqua pas son heure, peut-être, mais elle manqua à coup sûr de mesure. 11 éblouit, il étonna, mais il étonna trop pour se laisser voir. Il produisit l'effet du soleil dans une glace. Par conséquent, on le vit peu, on le vit mal ; l'opinion surprise le défigura. Elle reviendra sur cet éblouissement ; elle revient déjà ; mais il faudra bien du temps encore avant qu'elle arrive à ce milieu net et calme où la fumée (le la vie sépureet devient une auréole autour du front de l'homme supérieur.
Après cette violente explosion, Balzac s'éteignit, non pas dans le calme, il ne connut jamais le calme mais dans un isolement relatif. Il pendit son habit au clou, jeta sa cravate blanche dans un coin et cacha sa ridicule canne d'Alcibiade.
Les journaux peuvent dire pour leur défense que, s'ils ont mal connu Balzac, s'ils l'ont mis d'abord sur un piédestal grotesque, c'est que, de son côté, Balzac n'a apporté aucun soin à se découviir, à se laisser étudier sous un angle favo-
rdble. Il allait peu dans les théâtres ; on ne l'a jieut-èlre pas vu trois fois dans sa vie au foyer da la Comédie française. J'eus toutes les peines du monde à le faire rester en place, dans sa stalle, à la première représentation de Biirgraves. A chaque instant, comme un enfant revéche, il me disait:
— Est-ce fini? Quand cela sera-l-il fini?
Pourtant il admirait beaucoup Victor Hugo. Mais il n'aimait pas à accorder une longue attention à un spectacle quelconque.
Nous en revenons donc à ceci : Balzac n'est pas bien apprécié, au point de vue biographique et de la vie privée, par la raison déjà exprimée qu'il ne s'y est pas prêté, qu'il n'a pas tenu à faire, comme nous l'avons dit, la toilette à son ombre.
S'il n'allait pas beaucoup dans les théâtres, il n'allait pas beaucoup plus dans le monde, qu'il ne consentait guère h traverser qu'après le succès de quelques-uns de ses beaux livres, et quand il était sûr de justifier l'attention si souvent onthou-
siaste qu'il inspirait. Il serait donc à peu près impossible, dans vingt ans, de connaître les particularités biographiques de Balzac si l'on devait compter soit sur les indiscrétions contemporaines des journaux, soit sur les révélalions des gens du monde, lesquels, du reste, écrivent peu. Le monde a, d'ailleurs, été à son égard d'une opinion si différente, si opposée, aux deux principales époques de sa vie littéraire, qu'il n'est pas sans quelque utilité de dire ici, dans l'intérêt des historiens futurs de cet écrivain si remarquable, sur quoi a porté cette différence et ce qui l'a motivée.
Le grand, l'immense succès de Balzac lui est venu par les femmes: elles ont adoré en lui l'homme qui a su avec éloquence, par de l'ingéniosité encore plus que par la vérité, prolonger indéfiniment chez elles l'âge d'aimer et surtout celui d'être aimées. Cette galanterie, en quarante ou cinquante volumes in-8% les a exaltées comme le ferait le fanatisme d'une reliizion nouvelle. Balzac
leur a apporté du pays de son imagination, de la Palestine de son idéal, un Evangile amoureux. C'est une religion d'amour , pas moins, qu'il a fondée. Elle durera ce qu'elle pourra; là n'est pas la question.
A ce premier et formidable élément de succès il en a joint un autre qui a complété sa théorie chevaleresque. Non-seulement il a rendu les femmes dignes d'être aimées jusqu'à Page où autrefois elles se souvenaient à peine d'avoir été aimées, mais il a pris le parti héroïque de les présenter toujours comme victimes, même comme victimes de leur propre infidélité. Il s'efforce de réduire en piincipe un paradoxe dangereux : peu de femmes, dans ses créations charmantes, éternelles, sont à vouer au blâme. Il les excuse; il fait mieux, il divinise leurs fautes au point qu'on doit douter, à l'en croire, si la verlu et la con.>ïtance ne les rendraient pas moins dignes de respect. Il ne faut pas tant de concessions pour se faire adorer d'une génération qui n'a pas que des vertus à se reprocher.
20 RALZAC EN TANTOUFLES.
Celle adoralion a marqué les premiers pas de Balzac dans la voie de sa grande renommée. Mais voilà que celle adoralion s'est prise àdouler d'ellemême, à s'en vouloir beaucoup dans l'âme du plus grand nombre de ses ferventes, le jour où il est enlro dans un monde plus vraisemblable de passions ; le jour où il a vu avec des crispations dans les serres, avec des frémissements d'ailes, le crime et l'auiiace dans les yeux fauves de Vautrin, la sombre misère dans les coins de la vie sociale. Les éventails se sont déployés devant les visages allumés par la rougeur. La religion qu'il avait révélée a eu ses protestants pleins de haine contre lui, leur dieu primitif. Les grandes dames du faubourg Saint-Germain ne l'ont plus regardé que de profil; les fièrcs bourgeoises delà Chaussée-d'Antin, moins courtoises, lui ont tourné franchement le dos.
Nous avons été témoin de cette révolution qui, nous devons le dire pour rentrer dans notre cadre simple et sans ornement , ne Taffecla
pas beaucoup. C'est à ce moment qu'il songea sérieusement à écrire pour le théntre. Il venait de mettre un pied dans le vrai, il brûlait d'y mettre l'autre.
Mais rpie d'obstacles l'allcndaiont!
\a maison des Jardics. — Détails topographiques et autres. — Balzac architecte. — Histoire véridiquc d'un escalier qui a fait parler de kii. — Ameublement idéal. — Les sonnettes et les domestiques invisibles.
L'opinion (lu monde, venons-nous d'indiquer, ne raffeetnit guère. Après une bordée des journaux, il rentrait aux Jdvdies avec des provisions de gaieté et de philosophie quil jetait sur la table autour de laquelle nous l'attendions quelquefois jusqu'à neuf heures pour dîner, mais oii nou^ dînions souvent aussi sans l'attendre.
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Les deux résidences où il a laissé les souvenirs les plus vifs de ses habitudes sont la petite maison de Passy, dans la rue Basse, et les Jardies^ petite et maussade propriété qu'il avait achetée, à Ville d'Avray, je ne saurais trop dire à quelle époque, et qui lui coûtait d'autant plus cher qu'il la payait toujours.
Il n'y a pas de poëme indien ou chinois qui contienne autant de vers que cette campagne des Jardies a dû représenter d'ennuis pour Balzac. Et l'on peut dire que, s'il y a vécu, pensé et travaillé plusieurs années, il ne l'a jamais positivement habitée. Il y était plutôt campé que logé.
Etait-ce bien un logement sérieux que ce chalet aux volets verts où n'est jamais entrée l'ombre d'une commode, où n'a jamais été accroche un semblant de rideau? La véritable habitation des Jardies était celle qui existait dans le même enclos, à vingt ou trente pas de la sienne, habitation à peu près possible où, je ne sais trop dans quelle pensée de prudence, il avait déposé fpiel-
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ques-uns des beaux meubles qu'il avait rue des Batailles et sa riche bibliothèque. Madame la comtesse de V*** habitait alors avec sa famille ce pavillon tout à fait sans valeur comme architecture. Le fameux pavillon des Jardies fut bâti par Balzac juste en face de cette insignifiante maison. Quoique le terrain, à cet endroit, ait une mine assez agreste, il offre tant et tant d'inconvénients, qu'on se demande le motif pour lequel Balzac l'avait choisi. Il ne penche pas, il tombe sur la route qui va de Sèvres à Ville-d'Avray.
Il serait, je crois, difficile à un arbre de quelque dimension de prendre racine sur un soi aussi diagonal. Les peintres décorateurs de théâtre ont le droit de le trouver extrêmement original; mais il est furieusement antipathique au plaisir de la promenade. Les jardiniers-architectes, sous ia direction fantasque de Balzac, ont dévoré des mois entier pour soutenir, à force d'art et de petites pierres, tous ces plateaux successifs, toujours disposés cà descendre gaiement les uns sur
les autres, à la moindre pluie d'orage. Je les ai presque conslamment vus occupés à rétablir ces jardins suspendus, renouvelés de ceux de Sémiramis. C'était leur désespoir.
Je me souviendrai longtemps de l'étonnement dans lequel tomba l'acteur Frederick Lemaître le jour où, pour causer avec Balzac de la mise à l'élude de Vautrin^ il s'était rendu aux Jardies. Pour arrêter ses pieds, qui fuyaient sous lui, il les fixait à l'aide de deux pierres, absolument comme on le ferait pour équilibrer un meuble sur un parquet inégal. Quand il reprenait sa marche, il éloignait les pierres, ouïes gardait dans sa main, a(in d'en faire le même usage plus loin. Le manège était dis plus divertissants à observer. Balzac seul conservait sa placidité de propriétaire au milieu de ces glissades perpétuelles. Il possédait, du reste, à un suprême degré la rare qualité de ne paraître prendre aucun part cà ce qui se passait autour de lui. Il eût déconcerté un coup de ton^ neire.
On le devine sans peine, un terrain aussi difficile à fertiliser, à cause de ses inquiétudes, ne devait pas offrir un luxe d'ombre au front des promeneurs. Il n'offrait aucune ombre. Peut-être a-t-il, depuis cette époque déjà assez éloignée, gagné en consistance et en végétation. Mais alors, grand Dieu! je ne voyais guère à lui comparer que le versant du pic de Ténériffe.
Pourtant un seul arbre, nous devuns le dire, un arbre acrobate, un noyer d'assez belle venue, était parvenu à prendre pied sur cette pente périlleuse. Sur un plateau de quelques mètres, il avait assis sa domination isolée. Si nous en parlons un peu tard, c'est qu'il n'avait pas toujouis appartenu à Balzac. La commune de Sèvres, par un étrange partage de terrains, l'avait distrait à son profit de la totalité des Jardies. Enfin, Balzac possédait les Jardies, Sèvres le noyer. Ce noyer est toute une amusante histoire à raconter, ou plutôt une comédie. Mais, comédie ou histoire, nous y reviendrons.
Quelques lignes des Mémoires de Saint-Simon décidèrent Balzac, en quête d'une localité rurale, en faveur des Jardies.
Dans le temps où Louis XIV habitait Versailles, les courtisans plantèrent à l'envi leurs tentes autour de Saint-Cloud, de Meudon, de Luciennes, de Sèvres, de VilIe-d'Avray et de mille autres communes voisines ou à peu près voisines de Versailles. Les Jardies sortirent alors de leurs boues jaunes et perpendiculaires. Puis les mauvais jours de la monarchie vinrent, et les Jardies disparurent. Balzac voulut restaurer un morceau de ce passé, peut-èlre imaginaire; imaginaire du moinr quant à la topographie. Car était-ce bien là qu'étaient les Jardies? J'ai entendu retentir bien des doutes à cet égard. Sèvres et Ville-d'Avray ont toujours dénié à Balzac les Jardies : ils ne disaient jamais que les vignes de M. île Bahac, Quoi qu'il en soit, Balzac avait à peine fait construire les murs extérieurs et poser la porte pleine à doubles battants verts, qu'il faisait graver en lettres d'or.
dans une plaque de marbre noir placée sous la sonnette : les jardies.
La porte était posée et roulait sur ses gonds bien avant que s'élevât la maison même dont elle défendait l'entrée. La construction de cette maison a longtemps déirayé l'esprit caustique dus Parisiens, toujouis à raffut des faiblesses d'un homme supérieur. La faiblesse de l'alzac était grande à l'endroit de la maçonnerie. Il ne faut pas oublier, noii^ pour Texcuser, car le goût de bâtir est fort respectable, que c'était, à cette époque-là, son unique plaisir, sa seule manière de se reposer des forts travaux d'esprit dont il se surchargeait. On a prétendu qu'en dirigeant luimême avec un despotisme sans concessions la construction du pavillon des Jardies, il avait oublié l'escalier. Qu'il n'admît aucun conseil, aucune observation, aucune critique venue de son architecte ou de ses maçons, c'est là un fait que nous attestons; mais qu'il ait négligé de commander
l'escalier dans l'ordonnance intérieure de la mai-
son, et qu'un beau jour, maçons et architectes soient accourus lui dire :
— Monsieur de Balzac, la maison est finie , quand voulez-vous que nous fassions l'escalier?
C'est là un second fait qui exige, dans la mesure de son importance, une explication. Balzac rêvait pour ses Jardies des pièces spacieuses, carrées, prenant jour à plaisir par les quatre côtés de la façade. Or, dans les plans de l'architecte, ce minolaure d'escalier dévorait ici le tiers d'une pièce, là la moitié d'une autre; il défigurait le dessin créé par le crayon poétique de l'écrivain. On avait essayé de le réduire, de le tordre, de le rcléj^uer aux andes du bâtiment, — d'un bâliment malheureusement trop exigu pour prêter de l'espace; — ce maudit escalier venait toujours tout gâter. Les maçons jetèrent leur plâtre vers le ciel, l'architecte cassa les branchies de son compas. Ce fut dans un de ces moments de lutte avec les aspérités du problème, que Balzac dut se dire : « Puisque l'escalier veut être le maî'rc chez moi.
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je mcltrai l'escalier à la porle. » Ce qu'il fit. Ses appartements s'étalèrent alors sans obstacle, sans autres limites f}ue les quatre murs; et la cage de l'escalier fut construite, après coup, contre la façaJc extérieure, en punition de ses prétentions faslidieuses. Balzac aurait pu objecter qu'en Hollande et en Belgique des villes entières sont construites dans ce système naïf, portant leur escalier au dos, comme une hotte ; il dédaigna toujours de s'expliquer là-dessus.
11 résista; l'escalier en a-t-il fait autant? a-t-il ré>islé jusqu'ici aux froides et humides nuits de notre belle France? Je l'ignore. Au surplus, il serait inexact de dire que le pavillon des Jardies est tout à fait dépourvu à l'intérieur de la commodité si incommode des escaliers. Il en a quelquesuns de second ordrt^, conduisant as?ez directement où l'on veut aller, et pour la parure desquels Balzac projetait le revêtement de palissandre et la livrée de velours amarante.
Ce qu'il projetait pour les Jardies était infini.
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Sur le mur nu de chaque pièce, il avait écrit luiniênie, au courant du charbon, les richesses mobilières dont il prétendait la doter. Pendant plusieurs années, j'ai lu ces mots charbonnés sur la surface patiente du stuc :
Ici un revêtement en marbre de Paras;
kl un stjjlobate en bois de cèdre;
Ici un plafond peint par Eugène Delacroix ;
Ici une tapisserie d' Aiibusson ;
Ici une cheminée en inarbre cipolin;
Ici des portes^ façon Trianon;
Ici un parciuet-mosaique formé de tous les bois rares des îles.
Ces merveilles n'ont jamais été qu'à l'état d'inscriptions écrites au charbon. Du reste, Balzac permettait la plaisanterie sur cet ameublement idéal, et il rit autant, et plus que moi, le jour où j'écrivis en plus gros caractères que les siens, dans sa chambre môme, aussi vide que les autres chambres :
Ici L'iN TAULEAu DE Raphaei-, nous DE nux, i;t
COMME ON n'en a JAMAIS VU.
DALZAC EN PANTOUFLES. 33
La seule chose qui ne manquait pas aux Jar- (Jies... Mais voici comment la conversation s'engagea entre Balzac et moi h l'occasion de ce meuble nombreux, invisible, mais réel, dont il tint à me ménager la surprise :
— Vous ne vous êtes jamais aperçu, en admirant les perfectionnements que j'apporle à la décoration intérieure des Jardies, me dit-il, d'une innovation ingénieuse et rare que je puis presque revendiquer comme mon œuvre personnelle, je n'ose pas tout à fait dire comme un chef-d'œuvre personnel?
— Non, mon cher Balzac, je n'ai pas encore remarqué cette innovation, et vous seriez fort aimable si vous vouliez bien...
— Regardez autour de vous; que voyez-vous?
— Ce que je vois depuis longtemps : des murs entièrement libres des entraves vulgaires d'un mobilier qui aurait nui au développement de la perspective. Pour me servir d'une phrase plus explicite encore, je ne vois rion du loiit.
— Regardez mieux.
— Toujours rien.
— Ah! vous y mettez de la mauvaise volonté. ^- Non, je vous jure...
— Eh bien, voilà ce qui fait hautement l'éloge de mon invention : l'impossibilité où vous êtes de la constater. Sans cela, elle eût été imparfaite, mauvaise ; elle eût été à recommencer.
— Mais qu'est-ce donc?
— N'est-il pas odieux et bête, continua-t-il, que, depuis des siècles, on fasse courir des fds de fer tout le long des murs, et qu'au bout de ces fils on laisse voir une grosse sonnette aussi slupide f|u'indiscrcte? Examinez, étudiez la sonnette que jai créée pour les gens du monde qui n'aiment pas à être secoués par le bruit désagréable du sou cru du fer, pour les gens d'étude, pour les gens réfléchis... on ne la voit pas du tout. Cherchez! elle se cache dans le mur au point de ne laisser paraître aucune saillie, aucune indication. Désormais, on ne verra pas plus sonner un
homme qu'on ne le voit penser. Déjà, M. Scriiic a adopté ce genre de sonnette, dont il paraît enchanté. Chaque pièce des Jardies en possède une pareille. Venez voir si je mens.
Je suivis Balzac, qui, en effet, me montra avec orgueil, dans chaque pièce, un modèle de sonnette de son invention, et, lui et moi, nous nous liviàmes, lui par amour-propre d'auteur, moi par faiblesse de courtisan, au plaisir assez primitif d'agiter toutes les sonnettes.
Il fallait voir sa joie de sonneur à ce carillon qui proclamait son triomphe et lui donnait pour écho toutes les solitudes du pavillon. Ainsi, aux Jardies, les sonnettes abondaient ; mais on avait beau les agiter, peu de domestiques accouraient au bruit.
Balzac à Table. — Son panlagruéll^me vôgélal. — La veilu de son vin. — Ses convives. — Du café comme on en voit peu, et du tlié comme on n'en voit pas. — La dose des Lorgnes cl la dose des aveugles. — Balzac au travail.
C'est dans l'une des pièces basses, au rez-dechaussée, que Balzac avait l'habiluile de dîner et qu'il nous recevait à sa table, toujours servie à six heures; mais à six heures pour ses amis, car, pour lui, il venait quelquefois au dessert; souvent il ne venait pas du tout. Ces constantes irrégularités dans sa manière de vivre dérangeaient continuellement son estomac. S'il mangeait peu
(le viande, en revanche, il consommait des fruits en quantité. Ceux qu'on voyait sur sa table étonnaient par la beauté de leur choix et leur saveur. Ses lèvres palpitaient, ses yeux s'allumaient de bonheur, ses mains frémissaient de joie à la vue d'une pyramide de poires ou de belles pèches. Il n'en restait pas une pour aller raconter la défaite des autres. Il dévorait tout. 11 était superbe de pantagruélisme végétal, sa cravate ôtée, sa chemise ouverte, son couteau à fruits à la main, riant, buvant, tranchant dans la pulpe d'une poire de doyenné, je voudrais ajouter et causant; mais Balzac causait peu k table. Il laissait causer, riait, de loin en loin, en silence, à la manière sauvage de Bas-de-Cuir, ou bien il éclatait, comme une bombe, si le mot lui plaisait. Il le lui fallait bien salé; il ne l'était jamais trop. Alors, sa poitrine s'enflait, ses épaules dansaient sous son menton réjoui. Le franc Tourangeau remontait à la surface. Nous crovions voir Rabelais à la Manse de
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l'abbaye de Tbclèmc. Il se fondait de boidicur surtout à l'explosion d'un Ccilenibour bien niais, bien slupide, inspiré par ses vins, qui ctaiont pourtant délicieux.
On buvait beaucoup à sa table, souvent beaucoup trop. Sans jeter la bouteille à la tête de personne, je suis forcé de dire cp.iej'ai, plus d'une fois, laissé des présidenls de cour royale infiniment au-dessous du niveau de la nappe.
Je me souviendrai toujours d'un Russe célèbre qui, de minuit à deux beures du malin, pleura à chaudes larmes sur le triste sort d'un de ses amis condamné pour le reste de ses jours à vivre à Tobolsk, au fond de la Sibérie. Jl nous attendrit si profondément sur cet excellent ami, que nous nous mîmes tous à' pleurer sans trop savoir pourquoi. Il travaillait aux mines, et plus nous buvions, plus cet infortuné descendait dans les entrailles de la terre. A deux heures du malin, il clail plongé si avant dans le bitume, le soufre, le mercure et le plaline, que nous cessâmes de nous
occuper de lui. Quelques jours après, Balzac nous apprit que son scélérat de Russe n'avait jamais eu d'ami à Tobolsk; il le lui avait avoué lui-même. Nous avions été dupes dn vin du Rhin et un peu ses complices.
Du reste, j'ai vu passer autour de cette table des célébrités dans tous les genres, les plus brillantes et les plus sombres : Malaga, Séraphita et Vautrin. Parmi les phénomènes intellectuels qui se succédaient au bord de la nappe des Jardies, je n'oublierai pas madame de Bocarmé, la femme qui sait tout et parle admirablement sur tout; elle ravissait Balzac par son érudition de fée. Un soir, elle me décrivit Java, où elle a vécu quarante ans, — car celte femme merveilleuse a mille et vinattrois ans, et elle en paraissait à peine trente ! — Elle me décrivit Java, ses monuments, ses monstres, ses splendeurs el ses effroyables maladies, avec une science, un feu d'expressions, des couleurs si nettes et si éclatantes, que celte soirée fut pour moi une des plus curieuses et des plus mémorables.
Apres le dîner, nous allions ordinairement prendre le café sur la terrasse : le café de Balzac eût mérité de rester proverbial. Je ne crois pas que celui de Voltaire eût osé lui disputer la palme. Quelle couleur ! quel arôme! Il le faisait lui-même, ou du moins présidait-il toujours à la décotion. — Décotion savante, subtile, divine, qui était à lui
comme son geme.
Ce café se composait de trois sortes de grains : bourbon , martinique et moka. Le bourbon, il l'acbeiait rue du Mont-Blanc (Chaussée-d'Antin) ; le martinique, rue des Yieilles-Audriettes , chez un épicier qui ne doit pas avoir oublié sa glorieuse pratique; le moka, dans le faubourg Saint-Germain, chez un épicier de la rue de l'Université; par exemple, je ne sais plus trop lequel, quoique j'aie accompagné Balzac une ou deux fois dans ses voyages à la recherche du bon café. Ce n'était pas moins d'une demi-journée de courses à travers Paris. Mais un bon café vaut cela et même davantage. Le café de Balzac était donc, selon moi, la
iiicilleure et la plus exquise des choses... après son llié toutefois.
Ce thé, fin comme tlu tabac de Latakiéh, jaune comme de l'or vénitien, répondait sans doute aux éloges do lit Balzac le parfumait avant de vous permettre d"y goûter; mais véritablement il fallait subir une espèce d'inilialion pour jouir de ce droit de dégustation. Jamais il n'en donnait aux profanes; et nous-mémc n'en buvions pas tous les jours. Aux fêtes carillonnées senlement, il le sortait de la boî:e kamlschailale où il était renfermé comme une relique, et il le dégageait lentement de l'enveloppe de papier de soie, couverte de caraclères hiéroglyphiques.
Alors Balzac recommençait, toujours avec un non \ eau plaisir pour lui et pour nous, l'histoire de ce fameux thé d'or. Le soleil ne le mûrissait (juc pour l'empereur de la Chine, disait-il; des mandarins de première classe étaient chargés, comme par un privilège de naissance, de l'arroser et de le soi.i,mer sur sa lige. C'étaient des jeunes
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filles vierges qui le cueillaient avant le lever du soleil et le portaient en chantant aux pieds de l'empereur. La Chine ne produisait ce thé enchanté que dans une seule de ses provinces, et cette province sacrée n'en Fournissait que quelques livres destinées à Sa Majesté Impériale et aux fils aînés de son auguste maison. Par grâce spéciale, l'empereur de la Chine, dans ses jours de largesse, en envoyait par les caravanes quelques rares poignées à l'empereur de Russie. C'était par le ministre de l'autocrate que Balzac, de ministre en ambassadeur, tenait celui dont il nous favorisait à son tour.
Le dernier envoi, celui d'où procédait le thé jaune d'or donné à Balzac par M. de Humboldt, avait failli rester en route. Il était arrosé de sang ' humain. Des Kirirnises et des Tartares iSoi^aïs avaient attaqué la caravane russe à son retour, et ce n'est qu'après un combat très-long et trèsmeurtrier qu'elle était parvenue à Moscou, sa destination. C'était, comme on le voi', une espèce de
thé des Argonautes. L'histoire de l'expédition, que nous ahrégeons beaucoup, ne finissait pas absolument là; celle de ses étonnantes propriétés y faisait suite : trop étonnantes! Si l'on prend trois fois de ce thé d'or, prétendait Balzac, on devient borgne; six fois, on devient aveugle; il faut se consulter. Aussi, lorsque Laurent Jan se disposait à boire une tasse de ce thé digne de figurer dans les endroits les plus bleus des Mille et une JSuits, il disait :
— Je risque un œil : versez !
Bien rarement Balzac passait-il la soirée avec les amis qu'il invitait. Cela n'arrivait jamais quand le travail le pressait beaucoup. Immédiatement après le dessert, il nous disait adieu et allait se mettre au ht. Plus d'une fois. Tété, à sept heures, au milieu des plus douces splendeurs de la soirée, je l'ai \u nous quitter et remonter soucieusernent aux Jardies, afin d'aller goûter par force, par violence, un sommeil imposé, malsain; afin de pouvoir se lever à minuit et travailler jusqu'au lendemain.
C'était là sa vie, vie de galérien, atroce, contre nature : efforts meurtriers! Et pourtant, sans ces efforts, je ne crois pas qu'il soit possible à l'écrivain de creuser un profond sillon aux flancs de cette dure montagne, au pied de laquelle est aussi sa tombe.
Personne au monde n'a peut-être vécu autant dans la nuit que Balzac. Ce grand sdence de la vie et de la nature lui rendait le calme nécessaire à la création de ses belles œuvres. Le vaisseau de haut bord veut la grande mer et les profondeurs incommensurables. C'est en allant par les bois solitaires de Yille-d'Avray et ceux de Versailles qu'il pensait et se recueillait. Souvent, c'est lui-même qui me Ta raconté, il s'était trouvé le matin en robe de chambre et en pantoufles, nu-téte sur la place de la Concorde, après avoir marché toute la nuit à travers bois, plaines, villages, prairies et chemins. Il grimpait alors sur l'impériale des voitures de Versailles et rentrait à Ville-d'Avray, par Sèvres, n'ayant oublié que de payer le conduc-
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iL'iir, par la raison foi t simple qu'il était sorti des Jai'Jies sans un sou dans sa poche. Le contretemps n'étonnait personne : tous les conducteurs connaissaient Balzac, et lui, de Balzac, avait, entre autres habitudes originales, celle de n'avoir jamais d'argent sur lui. Il est vrai qu'il ne portait jamais de montre non plus.
La bague du Prophète. — Comment elle était venue an doigt tic I];dzac. — Ce qu'en offrait le Grand Mogol, et es qu'en donnait Laurent Jan. — Le mur des Jardies. — Son mauvais pencliant, ses écarts et sa ruine.
Ce fut aussi par une nuit d'hiver qu'il fut saisi Je la plus étrange idée qu'il ail jamais eue : il part des Jardies à minuit, et se rend, je ne sais trop comment, rue de Navarin, à Paris, chez son ami Laurent Jan. Il était deux heures du malin environ quand il sonna à la porte de Laurent Jan, qui, peu préparé à la surprise, dormait profon-
dément. Balzac sonne à bras raccourci, il réveille tous les locataires, il finit même par réveiller le concierge, indigné, comme tous les concierges, d'être troublé au milieu des songes les plus doux. « Que voulez-vous? — qui est là? — qui demandez-vous? — qui êtes-vous? » C'est à travers cette pluie battante de questions et de malédictions vomies par le concierge que Balzac arrive jusqu'à la cbambre assoupie de son ami. Grandement effrayé de cette apparition, celui-ci se frotte les yeux, se met sur son séant:
— C'est bien toi, Prosper?
— C'est moi, lui répond de Balzac; lève-toi! nous allons partir.
— Partir?...
— Oui, partir... mais lève-toi, je te raconterai.
— Non, avant de me lever, je veux savoir où lu comptes me conduire.
— Eh bien, réjouis -toi! nous allons partir immédiatement pour le Mogol.
— Es-tu fou?
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— Nous allons être immensément riches, riches comme un empire, comme l'empire du Mogol.
— Voyons, avant de faire mes malles, je désirerais im peu plus amplement savoir, objecte timidement Laurent Jan, ce que nous irons faire dans le Mogol à l'heure qu'il est.
— Dépêche-toi! s'écrie Balzac, nous avons perdu plus d'un million depuis que tu balances à te lever... le temps marche, et nous avons encore à aller chercher Gozlan...
— Ah! Gozlan vient avec nous au Mogol?
— 11 viendra avec nous : je veux qu'il ait une part dans les trésors sans fin qui nous attendent au Mogol.
Laurent Jan se leva, se résigna à devenir cent ou deux cents fois millionnaire, s'habilla en grelottant, et, quand il fut habillé, il dit à Balzac, qui trépignait d'impatience :
— Mais encore une fois, qu'allons-nous faire dans l'empire du Mogol, puisqu'd est convenu que je consens à l'y suivre?
— Ce que nous allons y fiiire?
— Oui. ça vaul la peine d'èlrc demandé. Balzac prit Laurent Jan par le bras et le con-
(Juisil mvstcrieusement près de la lampe.
— Piegarde celte bague î
— Eh bien, je la vois: ça vaut quatre sous.
— Tais-toi î regarde mieux.
— Ça en vaut six, et n'en parlons plus.
— Apprends, poursuit de Balzac, que celte baiiîue m'a été donnée à Avenue par le fameux bistorien M. de llammer, à mon dernier voyage en Allemagne.
— Ensuite?
— Ensuite, M. de Haramer a souri en me disant : « Un jour, vous connaîtrez l'importance du petit cadeau que je vous fais. » Je portais celto bague sans penser à ces paroles ; je ne croyais avoir qu'une pierre verte comme il y en a tant...
— Eh bien?
— Eh bien... d'abord, il y a des caractères arabes gravés sur celle pii'rre... ces caractères...
DAl.ZAC EN PANTOl'F l.KS. 51
Mais ivanticipons pas sur le grandiose de la surprise qui m'attendait hier et (jue j'accours te faiie partager pour que nous partagions ensuite Icç; trésors... Hier donc, à la soirée de l'ambassadenr de Naples, j'ai eu la pensée de m'informer auprès de l'ambassadeur de la Porte ottomane de la signification de ces caractères incrustés... Je montre la bague... l'ambassadeur turc y a h peine jeté les yeux, qu'il pousse un cri dont louîe la réunion s'est émue. « Tous avez une bague, me dit-il en s'inclinant jusqu'à terre, qui vient du Proplièto; elle a été portée par le Prophète, et c'est là le nom du Prophète. Elle fut volée par les Anglais au Grand Mogol, il y a environ cent ans, puis vendue à un prince d'Allemagne... » Je l'interromps anssitôt... (( C'est à Vienne qu'elle m'a été donnée par M. de lïammer... — Allez tout de suite, me dit Pambassadeur, dansPempire du Grand Mogol, qui a offert des tonnes d'or et de diamants à celui qui lui rapporterait la baiiue du Prophète, et vous reviendrez... avec les tonnes. » Figure toi si j'ai
l)ondi ! Je viens donc te chercher, mon cher Jan, pour que nous allions ensemble avec Gozlan restituer au Grand Mogol, ravi d'extase au troisième ciel, la bague du Prophète. Viens! les tonnes nous attendent !
— Et c'est pour cela que tu m'as dérangé au milieu de la nuit ! répondit Jan.
— Trouverais-tu la somme assez peu forte? répondit à son tour Balzac, cpii ne comprenait pas l'indifférence de son ami devant la perspective léerique ouverte devant leurs yeux parla magique intervention de cette basue.
— Je persiste dans l'offre première que je t'ai faite, dit Jan en se déshabillant : en veux-tu quatre sous, de ta bague du Prophète?
Dire tous les mots cruels que Balzac lança sur le scepticisme de Laurent Jan est une tâche impossible. D'une violence sanguine el bilieuse qui lui donnait l'aspect d'un lion quand il s'abandonnait à la colère, Balzac cria, fulmina contre Laurent Jan; mais enfin, courbé, brisé par la rage, il
s'étendit sur le tapis de son intime ami et il dormit jusqu'au lendemain, en rêvant aux trésors du Grand Mogol. C'est ainsi que Laurent Jan et moi échappâmes au grand voyage pour l'empire du Mogol, qui nous attend encore. Balzac ne nous parla plus qu'avec beaucoup de circonspection de la bague du Prophète, que nous ne lui vîmes plus que très-rarement au doigt.
Ces rêves de millions, d'empire du Mogol, ces l'èves parés de diamants ne naissaient pas dans l'imagination de Balzac sans une cause intérieure. S'il s'agitait sous le poids de cet éblouissant cauchemar, c'est qu'il portait les Jardies sur la poitrine, et les Jardies coûtaient beaucoup et ne rapportaient rien; nous nous trompons, ils rapportaient des ennuis, des luttes, des procès sans fin à Balzac, que nous avons quelquefois trouvé chez lui, le matin, plus vert que la feuille de ses arbres, tant il souffrait dans sa position si tourmentée d'apprenti propriétaire. Je sais un mur, un mur qui n'a pas dix mètres de long, et pas plus de deux
."ii BALZAC EN PANTOUFLES.
iTiètres de hauteur, qui mériterait bien quelque célébrité, même après les murs de Thèbes, les murs de Troie, les murs de Rome, et la fameuse nmraille de la Chine. Ce nmr séparait la partie supérieure de la propriété de Balzac, — nous disons la partie supérieure, et nous prions de ne pas lire toute la propriété, — de la partie supérieure de la propriété d'un voisin, d'un voisin quelconque; tous les voisins sont les mûmes. Qu'on se figure deux lits dont les oreillers se touchent, mais qui sont séparés vers leur moitié par leurs pentes de bois. — Le terrain de Balzac, déjà plus élevé que le terrain limitrophe, fut encore exhaussé par lui de quelques pieds ; tous ces exhaussements nécessitèrent à la fin un mur d'appui qui empêchât ce terrain supplémentaire de tomber dans le champ du voisin. Telle est l'ori^^ine du mur historique des Jardies; le récit de ses éboulements est celui des tortures de Balzac. A peine élevé, ce mur s'affaissa sur lui-même et répandit sa chaux et ses pierres de l'un et de l'autre côté, dans le
DALZAC EN PANTOUFLES. S5
champ de Balzac et dans celui du voisin. Balzac soupira et fit relever son mur. Il fut reconnu, à dire d'experts, (jiie le talus n'était pas assez prononcé : on agrandirait l'angle de résistance et le mur ne tomberait plus. Un mois après il était reconstruit dans la forme voulue ; on se réjouissait déjà... le lendemain il plut; le soir... le soir, nous jouions au domino dans la pièce placée à la galerie de la maison ; on frappe, on ouvre aussitôt la croisée.
— Monsieur de Balzac?
— Qu'y a-l-il?
— Votre mur vient d'aller chez le voisin !
— Pas possible!
— Tout entier.
Nous prenons des flambeaux et nous nous dirigeons vers l'endroit du sinistre. Il était splendide. Le mur entier, renversé par la base, était couché de son long sur le terrain du voisin. Nous conlemplàmes le désastre pendant quelques minules. Le lendemain, il se compléta pour Balzac
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par une foule de papiers timbrés, procès-verbal, mise en demeure, assignation, etc., etc. Cette fois, en tombant, le mur avait aplati des navets, blessé des carottes, contusionne des panais; on ne sait pas ce que coûtent quelques mauvais légumes morls ainsi de mort violente! Il n'y a que la mort d'un bomme qui puisse balancer en France la mort d'un pommier ou d'un cerisier. Et l'on a peur de voir diminuer le respect pour la propriété ! J'ai toujours eu la crainte contraire. Passons. Une troisième fois, il fallut remettre le mur sur ses débiles jambes. D'autres architectes furent appelés en consultation pour savoir ce qu'il fallait résolument faire contre l'épilepsie de ce mur.
— L'angle de résistance est suffisant, dirent-ils ; mais la brique et le ciment romain doivent être employés dans les fondations du mur; il faut le traiter par la brique.
— Traitons-le par la brique, murmura Balzac en dirigeant vers le ciel ce magnifique regard noir où se peignaient son esprit et son génie.
Il fut donc arrêté qu'on traiterait le mur malade par la brique. On le traita si bien, que les mémoires des arcbitectes engraissèrent à vue d'œil. Eux aussi se traitèrent par la brique! J'ai l'ait tomber trois fois et se relever trois fois, aux yeux du lecteur, ce mur d'ilion: mais, en conscience, je pourrais affirmer que c'est plus de cinq fois qu'il a été renversé et remis en place. De guerre lasse, Balzac finit par acbeter le morceau de terrain dans lequel son mur se plaisait tant à se coucher, et alors il se dit avec orgueil :
— C'est cher, mais c'est égal, on est toujours Lien heureux de pouvoir s'écrouler chez soi : mon pauvre mur pourra du moins mourir dans son lit. Tout à l'heure nous nous placerons, avec le lecteur, sur la terrasse soutenue par ce mur fantasque, celte terrasse d'où Balzac aimait à promener sa vue sur les bois frais et mélancoliques de Yille-d'Avray; et je raconterai mon entrevue avec lui, le lendemain même de la première, unique et dernière représentation de Vautrin.
Aspirations de Balzac vers le théâtre. — Son sentiment sur la poésie en général et sur les Burgraves en parliculier. — Ses calculs fantastiques. — Comment il se donna le luxe d'un collaborateur, et ce qui en advint.
Balzac avait pliilôt des soudainetés, des bouffées dramatiques qui, selon les diverses températures par lesquelles passait son esprit si inilammable, devenaient des tempêtes et des ouragans, que le désir continu et sérieux d'une vocation pour le théâtre. Ces intempérances le saisissaient d'ordinaire quand il se produisait autour de lui quelque
grand succès de pièce. La fumée du vin bu ailleurs l'envahissait alors, lui montait énergiquement au cerveau, et, pendant un mois, deux mois d'ivresse souvent, il ne rêvait à tous propos que drames historiques , mélodrames forcenés , comédies de mœurs; pièces pour la Comédie française, pièces pour la Porte-Saint-Marlin, pièces pour la Gaîté. Les barbes de sa plume frémissaient. Il allait travailler... oh! comme il allait travailler! pour M. Samson, pour madame Dorvnl, pour M. Frederick Lemaître; pour ce dernier surtout, qu'il admirait à la fois avec le gros fanatisme irréfléchi du peuple, et qu'il appréciait avec son tact si fin et si magnétique.
Je ne vois guère que mademoiselle Rachel qu'il exceptât un peu dans sa grande levée d'artistes, et l'exclusion va tout de suite s'expliquer. Rien ne tournait moins d'abord au genre tragique, genre nu, que l'imagination complexe de Balzac; ensuite, il faut aussi le dire, rien chez lui ne tendait, môme un tant soit peu, vers la poésie. N'allez pas
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VOUS méprendre! nous enlendons ici par poésie la forme rimée seulement. On ne youdrait pas nous faire dire que Balzac n'aimait pas la pensée idéalisée, le choix dans les images, l'aristocratie dans l'expression, certaine vérité d'exquise convention reçue entre les gens de goût depuis plusieurs siècles, c'est-à-dire la poésie. Balzac n'aimait pas les vers, voiLà ! il les respectait infiniment, mais il ne les lisait guère. Du reste, il avait faiblement la conscience de leurs difficultés. Il louait nu hasard, au vol, s'échauffait à froid; son admiration iivdi'd au jiigéj comme dirait un chasseur; et, quand il avait récité quelques lambeaux des Méditatious ou des Orientales^ vanté Racine parce qu'on lui avait fait croire que Racine avait, comme lui, excellé à peindre les femmes, sa dîme d'enthousiasme à la poésie était payée. Il rentrait tranquillement dans sa prose avec sa quittance dans la poche, et de longtemps il n'était plus question de vers aux Jardies.
Qu'il me soit encore permis ici, toujours pour
bien faire comprendre la clémence d'esprit de Balzac à l'endroit de la poésie, de rappeler nr.e soirée — soirée famcnse ! — à 1aqnc;ie nons assis - Icàmes. lui et moi, au Thécàlre-Françai^. Celait la première représentation des Bnvfjrcives. Aiclor Huso nous avait envové un l'illet de balcon de d'jux places. Le sort de l'ouvrage ne fut pas longtemps indécis; les désapprobations, les rires, le^^ murmures, les moqueries, les sifflL'ts se croisèrent bientôt sous nos pieds, sur nos tètes, devant nous, derrière nous. — Belle bataille! les dragées du baptême dramatique auquel nous sommes tous exposés, depuis les plus bauts jusqn aux plus bumbles, pleuvaient comme gi cle et grêlons, sans pitié, sans merci, sur Otto et sur Guanuiriaia. Le fonds de la fcte était une gaieté universelle, um jubilation satanique; c'était le rire putride des premières représentations contrariées; les en vieux rient noir, les jaloux ricut jaune-citron ; le })ublic, ce grand enfant, rit bêtement pai'ce (juM voit rire.
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A ce nionicnl, je me sens frapper sur l'éj^aiilo [)ar Balzac, placé au-dessus de moi ; je nie retourne et je vois Balzac qui riait aussi, mais sournoisement, en manière de conspirateur, et comme pour me renilre complice de l'hilarité empoisonnée dont il venait, lui aussi, d'être atteint.
— Commenttrouvez-vous cela? me demande-t-il. Je lui réponds sérieusement :
— Je trouve cela admirable ! admirable! admirable! Depuis Dante, soyez-en corivaincu, il n'a rien été écrit d'aussi beau, d'aussi grand, d'aussi snblin:ie dans aucune langue.
— C'est ausii mon avis, reprend Balzac, qui ne s'attendait pas à cette réponse, ou qui, peut-être aussi, Tattendait pour savoir quel parti il prendrait dans la question qu'on égorgeait devant nous.
A partir de ce moment, les Biwgraves allèrent aux nues dans son opinion de la soirée. Bien d'autres exemples attesteraient son peu d'aptitude à goûter la pensée sous l'tnvfloppe féericjue du vers.
Ci BALZAC EN PANTOUFLES
Quand la fièvre dramatique le gagnait, nonseulement il soulevait à brassées tous les amas d'idées émises ou à émettre dans ses romans, pour en faire des drames et des comédies à destination de tous les théâtres de Paris, mais il ne reculait même pas, lui, Balzac! maître hermétique en fait d'idées, devant la pensée de demander des idées à d'autres, de leur proposer des associations, des collaborations et surtout des opérations! car chez lui, à l'instant même où une idée venait de paraître, cette idée, quelle qu'elle fût, tournait à l'opération. Voici comment le précipité chimique s'opérait; et c'est lui qui parle ici :
— L'idée que j'ai là est grande; elle est brillante et solide; c'est du granit rose. Dans ce granit, nous allons tailler à grands blocs égyptiens une pièce à tableaux pour la Porte-Saint-Martin; j'ai la parole de Frederick. Avec Frederick, — vous n'en doutez pas, — c'est au moins cent cinquante représentations à cinq mille francs l'une dans l'autre ; Cela fait sept cent cinquante mille francs ; je
dis : SEPT — cklNt — cinquante — mille — francs ! — Maintenant calculez : à douze pour cent de droits d'auteur, c'est plus de qualre-vingt mille francs de droits qui nous reviennent. Et je ne parle pas ici des billets — sur lesquels Porcher, que j'ai déjà vu, avancera, comme d'usage, cinq ou six mille francs en or fin; — je ne parle pas non plus de la brochure vendue pour notre compte à dix mille exemplaires : à trois francs l'exemplaire, c'est encore une bague au doigt de trente mille francs. Je ne parle pas...
On voit, comme nous venons de le dire, que tout tournait à l'opération chez de Balzac, même avant que l'idée eût la forme insaisissable du germe. Son projet n'était pas encore logé au cerveau, qu'il entrait déjà à la Bourse pour y être coté. C'est justement sur la place de la Bourse qu'Henry Monnier, qu'il aimait et estimait beaucoup, lui fit un jour, après avoir écoulé l'nn de ces calculs magnifiques, au bout desquels ils étaient destinés tous les deux à gagner quatorze millions, celte admirable réponse :
— Avance-iiioi cciitsous siii l'affaire.
Nous avons dit que Balzac aurait pi'is des collal)orateiirs de loiilcs mains quand il élait mordu de la rage du théàlro. Ce fut dans l'un des accès de la maladie qu'il altira entre autres aux Jardies un bon et fciiblc jeune homme nommé Lassailly, esprit flot'ant et songeur que Dieu depuis a appelé à lui. n.ilzic avait jeté les y^^ux sur cette intelligence incertaine pour en faire un collaborateur dramatique, tâche dont le pauvie garçon élait aussi capable que d êci'wc Eugénie Grandet ou le Lis dans la vallée. A moi comme à bien d'auires, il fut radicalement impossible de deviner quelle raison inouïe avait déterminé Balzac à faire un pareil choix. Baphaél engageant un tailleur de pierres du Tran>tevère ou un couvreur dOslie pour l'ai 1; r à pi indre ses !ableauv n'eut pas élé plus bizarre,
Balzac était tellement sérieux — on a besoin do j)rcuves pour y croire — en ap[:elant Lassailly à riionn. ur de travailler avec lui ou sous lui aux Jar ies |,our le tbéàlrc, (ju'il |Ki5sa avec son sin-
DALZA'; F.N l'AMOLF Lf:S. G7
giilicr C(jila!;or;;lL'iii' liii liailé pour plii>ieurs niilu'cs (J'as5()ci;ilion. Ce traité al-il été cnrei^islré? a-t-il été l'ovétii des formes légales? a-t-il même été écrit? Nous l'iguorons et nous en douions. Mais il est de notoriété contemporaine que les conditions en furent débattiics, réglées; et je puis affnmer, ave.: l'autorité de mes souvenirs vt celle des souvenirs de l)ien d'autres, qu'elles ont joui d'une certaine popularité à Tépoque dont nous parlons. Ces conditions étaient ipie Lassailiy, devenu par son étrange étoile le collaborateur attitré de Balzac au pavillon des Jardies pour tout ce qui concernait les ouvrages dramatiques à élaborer en commun, serait convenablement logé, chnuffé, éclairé, blancbi, ncurri, nux frais de, Balzac, et que, do son coté, Lnssailly se tiendrait constanmiont à la dis- I 0 ilion de Balzac, afin d'avoir à l'.ii fournir une idée, un projet, un plan, une combinaison dramatique, lOiiles les fois que besoin serait, U cpie deman lolui en serait faite.
A l'é'oge de Bal/ac, il est juste de dire que
Lassailly fut tout à coup si bien logé aux Jardies, si inopinément blanchi et éclairé, si orientalemcnt nourri, qu'il acquit en peu de jours un embonpoint qu'on n'espérait plus de la délicatesse de sa conslilulion. Balzac, nous le proclamons, s'était donc fidèlement acquitté de la partie de l'engagement qui le concernait.
Comment, de son côté, Lassaillv s'exécuta-t-il? Lassailly tendait à s'endormir mollement dans les délices de Capoue : il se complaisait à ne pas attendre l'heure des repas pour les prendre, et à attendre indéfiniment les idées dramatiques qu'il s'était engagé à verser à l'association. Ceci ne faisait pas l'affaire du maître, ou, si l'on veut, de l'associé. Balzac réclamait avec toute sorte de justice la collaboration de Lassailly, et, de son côté, Lassailly ne déniait pas à Balzac ses droits et prétentions légitimes. État dubitatif plein de malaises et de tiraillements. En outre, Balzac, ce qu'on sait, ne travaillait guère que la nuit : c'est la nuit, vers deux heures, trois heures du matin, qu'il sonnait
impérieusement pour éveiller Fjassaillv et lui demander l'exécution de son engagement.
Funèbre minute! Le timide collaborateur, déchirant les limbes du sommeil , s'habillait à la hâte, à demi, et, un pied chaussé, l'autre nu, le bonnet de colon enroulé sur l'oreille, le nez affreusement consterné; et l'on sait de quelle con sternation Lassailly était doué, il parcourait à pas silencieux, un bougeoir à la main, les pièces désertes qui le séparaient du cabinet solitaire de Balzac ; douloureux trajet! Arrivé aux pieds du maître, du maître pâli par l'insomnie, jauni par les plaques de lumière qui lui cuivraient le front et les joues; car le Balzac aux prises avec le démon de l'œuvre de la nuit n'avait rien de commun avec le Balzac delà rue et du salon; le maître donc lui disait :
— Voyons, qu'avez-vous trouvé, Lassailly? Et Lassailly, relevant son bonnet de coton, écarquillant ses yeux encore enveloppés du nuage dos rêves, balbuliait :
— Oui... il faudrait trouver... il serait ulilc de trouver... d'imaginer quelque chose...
— Eh Lien, avez- vous imapiné co quelque chose? llàtons-nous! In Porle-Saint-Martin attend! hâtonsnous! Ilarel m'a encore écrit hier au soir! hàtonslious ! j'ai^u Frédéiick Lemaitie avant-hier...
— Ali î vous avez vu Frederick Lemaître?
— Oiii ; il est tout à nous; il a faim, il a soif d'un drame à faire courir tout Paris. Ou.l sora ce drame qui fera courir tout Paris? Voilà !
— Yuilà ! répétait Lassnilly, le front plissé par la plus comique contention d'esprit.
— Avez-vous ce drame, Lassailly ?
— Pas tout à fait ; mais...
— Vous l'avez donc en partie ?
— Oui et non.
— Je vous écoute.
— J'aimerais mieux que vous me dissiez d'ahord, murmurait Lassailly, ce que, de votre côté, vous avez pu imaginer; nous fondrions nos deux idées, et je suis sûr...
LALZAC EN PANTOUFLES. 71
— L-issailly, vous donnez !
— Mais non !...
— Mais si!... Vous dorme/. dL-houl, vous disjo... Tenez! vos yeux appesantis se ferment!
— Je vous assure.,.
— Vous baillez!
— C'est de froid... c'est...
— Allez vous remotlre au lit, Lassailly, et, dans une heure, nous verrons ï-i li Muse vous aura visite.
Et reprenant son pâle bougeoir, traînant ses pieds dans ses pnitoufles, Lassailly regagnait, connnc une ombre désolée, sa chambre et le lit pliant où il était censé chercher horizontalement le sujet de ce fameux drame destiné à faire courir tout Paris. — Courte trêve ! Une lieurc ap:cs, nouveaux coups de sonneKc de Balzac venant fendre de haut en bas le soinmeil de 1 infortuné Lassailly, nui, réveillé en sursaut, courait nupieds cotte fois et en simple caleçon de tricot, vers le cabinet 'le son auirnsle collaboratein\ Il
cachait par beaucoup d'empressement beaucoup de détresse. Là, le dialogue déjà échangé recommençait entre Balzac, toujours éveillé comme un lion, et Lassailly toujours assoupi comme un loir. On devine que les résultats étaient aussi toujours les mêmes. Balzac voulait à tout prix un drame. Lassailly n'en découvrait à aucun prix. Jusqu'à six fois dans une nuit, l'excellent mais infécond collaborateur était appelé par son chef littéraire. La situation était des plus perplexes au physique comme au moral.
Enfin, Lassailly, quoique de mieux en mieux et Je plus en plus chauffé, blanchi, éclairé, et surtout nourri, pâlit, maigrit, tomba sérieusement malade. Ces réveils nocturnes précipités et cette impossibilité absolue d'accomplir des engagements dont il n'avait pas calculé la portée, troublèrent même son pauvre cerveau déjà si faible. L'ayant rencontré un jour sur le boulevard des Italiens au coin de la rue Laffitte, et lui ayant dit :
— Eh bien, les Jardics?
BALZAC EN 1' A MuU !• LES. 73
— Uli ! les Jcirdics ! je les ai. abandoniit'.s, me ré[)on(Jit-il en levant les bias el les yeux au ciel, ces yeux qu'il avait toujours remplis d'un brouillard de larmes, je les ai quittés pour toujours.
— Mais vous y étiez fort bien, pourtant?
— Admirablement bien ! Quel séjour ! quel paysage ! quelle existence ! Rôti tous les jours, légumes deux fois par jour, dessert à profusion, et quel café !
— D'où vient alors que vous avez déserté les Jardies?
— D'où vient? demandez-vous ! Mais qui donc aurait pu y rester? Se lever six fois, quelquefois huit fois par nuit ! Huit fois î Et ce n'est pas tout î inventer, le pistolet sur la gorge, le sujet d'un drame qui lasse courir tout Paris. Les forces humaines, continua Lassailly en pleurant, ne vontpas jusque-là ; les miennes, déjà éprouvées par tant de vicissitudes et de passions, étaient à bout : de ma vie je ne remettrai les pieds aux Jardies.
il se tint parole. Lassailly non-seulement ne
rclourna plus aux Jardies, mais, depuis le séjour fantastique qu'il y avait fait, il ne prononça plus le nom de Balzac qu'avec une espèce de demi-terreur.
Grave imprudence de Balzac. — Le minolaure dramatique. — M. Harel. — Répétitions laborieuses de Vautrin. — Balzac tiraillé à quatre cents curieux.
Cédant enfin à ses irrésistibles entraînements vers le théâtre, Balzac allait alfronter la grande mer dramatique, il allait doubler le cap des Tempêtes. A notre avis, l'heure était mal choisie, le moment des plus détestables. C'était trop tard, beaucoup trop tard. Non que Balzac fût trop âgé pour apprendre la théorie d'un art assurément fort
difficile, — ce n'est pas là ce que nous prétendons, — les fortes constitutions intellectuelles acquièrent et rapportent jusqu'à la dernière minute de leur diH'ée. C'était trop tard, uniquement parce que Balzac était infiniment trop célèbre à ce moment de sa vie pour se faire pardonner la conquête d'une nouvelle gloire et de la gloire la plus enviée de toutes : la gloire dramatique.
Quoi ! ce n'était pas assez d'être lu et admiré dans tous les salons de France, d'Italie, d'Angleterre, d'Allemagne et de Russie, d'être traduit dans les langues de toutes ces nations, d'avoir l'applaudissement délicat des cœurs et des yeux ; il briguait aussi l'applaudissement héroïque des mains! Mais, en vérité, cet homme se croyait donc un Charlemagne, un Charles-Quint? Il rêvait la monarchie littéraire universelle !
Dans cette question d'étonnement il y avait toute une déclaration de guerre contre le téméraire écrivain. Comment Balzac ne le comprit-il pas, lui si subtil inquisiteur de toutes pensées, lui
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prévoyant et habile comme un vieux juge cVinstruclion, lui qui avait arraché si souvent, avec la chair, le masque à Ihumanité? Pouvait-il ignorer que l'envie, que la haine, que la jalousie, impuissantes à déchirer le livre dont le succès les irrite et les exaspère, se cachent sans danger dans les recoins assassins d'une loge de spectacle et de là tuent à loisir l'œuvre et l'auteur, et qu'elles les tuent d'autant plus volontiers l'une et l'autre, que l'œuvre est plus belle et que l'auteur est plus grand. Ce danger existe beaucoup moins, bien qu'il existe toujours, quand l'écrivain, fortifiant adroitement sa vie, a eu soin d'avoir toujours un pied dans les deux camps, dans le livre et dans le théâtre, de s'élever graduellement ici et là, ainsi que fit Voltaire dans les proportions du génie, ainsi que lit Frédéric Soulié dans la mesure du talent. Balzac négliçrea étourdiment celte taclique, et il fut vaincu; et il Peut constamment été. Le moindre doute serait une folie à cet t'gsrJ. Que les succès qu'ont obtenus deux ou
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trois comédies prétendues de lui, depuis qu'il n'est plus, ne se formulent pas ici en objections contre nous. Lorsque ces comédies furent jouées, il n'était plus là : qui aurait-on siftlé? puis il ne pouvait plus désormais en écrire d'autres : — quel avantage ! — puis il est mort : — quel mérite !
La prudence fit donc complètement défaut à Balzac, résolu à écrire si tard pour le théâtre ; il y eut ensuite de la déraison de sa part à tout faire pour augmenter gratuitement la défaveur formidable qui l'attendait. N'est-ce pas l'augmentera plaisir que d'attaquer le théâtre, armé du sujet le plus dangereux, le plus scabreux qu'on pût aller prendre dans l'arsenal des combinaisons antipathiques au public français?
Le public français, fût-il composé de six fois plus d'hypocrites qu'il ne s'en trouve d'ordinaire au parterre un jour de première représentation; de six fois pUis de banqueroutiers frauduleux et de femmes perdues qu'il ne s'en étale en espaliers aux
avant-scène et au balcon ; de six fois plus de bourgeois goitreux, crétins, idiots, malfaisants, venimeux, qu'il ne s'en déploie aux deuxièmes et troisièmes galeries, toujours aux premières représentations d'un ouvrage dramatique, vous n'en aurez pas moins, n'en doutez nullement, une assemblée ferrée à glace sur les plus purs principes littéraires, sur les plus purs principes religieux, sur les plus purs principes sociaux et sur tous les plus purs principes imaginables. Gare à vous ! Pas de sujet un peu hardi, pas de personnages trop excentriques, pas de style trop neuf! Aussi les esprits aventureux qui rêvent de concilier toutes ces embûches, tous ces pièges à loup, tous ces guets-apens avec l'originalité dont ils sont doués, ne font pas un métier d'écrivain, mais un métier d'acrobate. Ils dansent pendant trois heures sur la corde tendue, et sur une corde tendue audessus d'un brasier ; l'émotion qu'ils causent peut se résumer ainsi : Tomberont-ils, ne tomberont-ils pas dans le feu ? Il y a cent à parier contre
un qu'ils tomberont et qu'ils se tueront. Quelle chance reste-t-il à ceux qui, comme Balzac, n'ont pas môme cette vigilance à peu près inutile? Aucune. Balzuc tentait donc l'impossible en provoquant le théâtre, la visière haute et avec ce magnifique dédain. Il rencontra nécessairement l'impossible.
Revenons cependant à Vautrin, son premier coup d'épée donné au monstre.
C'est à la Porte -Saint-Martin qu'il alla frapper. Un directeur fort spirituel, mais encore plus ruiné, lui répondit. Cet homme extraordinaire, — jepailo aussi du directeur, — qui avait essayé de tout : de la tragédie classique et du drame romantique, de la comédie et de la féerie, des singes savants et des éléphants privés, qui avait poussé la hardiesse direcloriale jusqu'à vouloir emprunter de l'argent à Louis-Philippe, trente mille francs! et qui reçut, dit-on, cette spirituelle réponse du roi peu préteur : « Monsieur Ilarel, j'allais vous faire Ja même demande !» — ce directeur accueillit le
désir de Balzac de se faiie jouer sur son théâtre, comme le marin en péril accepte une ancre d'espérance ; il lui arrivait, non pas après un déluge, mais après mille- déluges, une arche de salut. Harel se crut sauvé! Il mit même — tous ces détails sont présents à ma mémoire comme s'ils dataient d'hier — il mit tant d'empressement à recevoir le pre.iiier drame, le drame vierge de Balzac, qu'il le reçut avant qu'il ne fût entièrement fait. On peut à la rigueur dire qu'il ne recul rien du tout. N'importe! ce rien en cinq actes et en prose de M. de Balzac fut accepté avec acclamation.
Il faut dire ici, pour donner à la phrase précédente toute la clarté qu'elle exige, que Balzac, par une hahitude déjà ancienne, traitait ordinairement avant la création de l'œuvre, fût-ce un roman ou une nouvelle, une nouvelle ou un arlicle. 11 s'attachait ainsi au flanc l'aii^uillon de la nécessité. C'est une justice d'ajouter que Balzac, dont la loyauté complétait le génie, possédait juscpi'au fa-
nalisme la religion de l'exaclitude quand il lui plaisait de se lier par sa parole.
Il courut donc, dès que le pacte avec Harel fut conclu, se casemater au cinquième étage de la maison de Buisson , le tailleur, au coin de la rue Richelieu, ancien hôtel Frascati; et là, assisté d'un laborieux copiste, attaché alors, je crois, à la rédaction d'un petit journal d'opposition, il commença à écrire le fameux drame de Vautrin. Ses relations de chaque jour, et pour ainsi dire de chaque instant, avec le théâtre de la Porte-Saint- Martin, ne lui auraient guère permis d'habiter les Jardies, où il n'allait môme auparavant qu'avec fort peu de régularité et où il ne résida, du reste, ainsi que nous l'avons déjcVdit, qu'à des intervalles iné-
gaux.
Dès ce moment s'ouvrit pour lui la campagne la plus rude, la plus accidentée, la plus accablante qu'il eût jamais faite, lui pourtant qui connaissait les courses haletantes chez les libraires du faubourg Saint-Jacques, chez les éditeurs du Panthéon
et chez les escompteurs perches sur la niontognc de Passv. Obligé de faire, de défaire et de refaire tous les jours chaque scèue, chaque phrase de sa pièce, de répondre aux raille et mille exigences des comédiens, d'autant plus portés à solUciter des changements dans leurs rôles qu'ils voyaient que rien n'était arrêté dans le plan et dans l'exécution flollante de l'ouvrage ; tiraillé de coulisse en coulisse par les réclamations lamentables d'un directeur pressé de jouer, de réaliser en or ses dernières espérances, Balzac fut à plusieurs reprises sur le point de renoncer à pousser plus loin les essais désespérants du noviciat dramatique. Il était horriblement changé. Deux mois et demi de répétitions l'avaient rendu méconnaissable, et sa fatigue avait pris un tel caractère public, que beaucoup de personnes, sachant Iheure à laquelle il traversait les boulevards pour se rendre chez lui après les répétitions, attendaient son passage. Son vaste habit bleu coupé carré, son gros pantalon cosaque couleur noisette, sou gilet blanc à la fiiinn-
8i BALZAC EN PANTOUFLES,
cièrc, et siulout son énorme chaussure formée de souliers dont on voyait la langue de cuir qui termine le quartier passer sur le pantalon au lieu de se cacher sous le bas du pantalon; tout cet accoutrement deux fois trop ample pour lui, lourd, souillé de boue, — car avant l'ère du macadam, les boulevards étaient fort sales sans l'être nulant qu'aujourd'hui, — disait le désordre, le trouble, l'effroyable bouleversement apportés dans sa personne par les études dramatiques.
Et quelle dépense énervante de conversations ne faisait-il pas avec tous ceux qui le rencontraient, l'abordaient et voulaient avoir des nouvelles dQVaiitiin ! — Où en étaient les répétitions ? — Que disait Frederick Lemaître de son rôle? — Raucourt était-il content du sien? — Était-il vrai que l'honnête Moessard, prétextant d'une vie de soixante-cinq ans sans tache, refusait hautement de jouer le rôle de Jose[)h Bonnet, ancien associé dans les méfaits, coquineries et autres gentillesses de Vauliin et de Charles Blondet, aujouid'hui
BALZAC EN PANTOIFLES. 85
valet de chambre de la duchesse de Montsorel? — É!ait-il vrai que le ta[)issier, les machinistes, les peintres, pour quelques légers retards dans la comptabilité, refusaient leurs services? — Il fallait que Balzac, paraphraseur admirable, intarissable, satisfit à toutes ces curiosités péripatétiqiies; il fallait surtout qu'il répétât de place en place les mots créés dans le feu de la journée par M. Harel, cet homme prodigieux, qui s'était posé en face du malheur et lui avait dit : « Voyons qui aura le plus d'esprit de nous deux ! » U est vrai que, lorsque Balzac racontait à plaisir sur le boulevard Bonne-Nouvelle les excentricités voltairiennes d'Harel, Harel, adossé contre un arbre du boulevard Saint-Martin, redisait, les doigts fourrés dans sa tabatière d'or, les excentricités fulgurantes de Balzac : tandis que Jemma, autre acteur du théâtre, debout sur les marches du café de la Porte- Saint-Martin, disait à son tour et les mots de Balzac, et les mots d'Harel, et les mots de Frederick, cl l'esprit de lout ce Ihéàlre charmant et désole,
qui ne fut jamais plus amusant, plus spirituel, plus gai qu'à cette époque: il était devenu le Gil Blas (les théâtres.
Une fringale de Balzac. — Les petits pàlés au macaroni et le l.ac Ontario. — Essais de botanique à propos du lAs dans la valh''e. — La pâtissière lettrée et la monnaie de ses petits pâtés.
Ce fut pendant ces journées si laborieuses pour le corps et pour l'esprit que Balzac, m'arrêtant une fois sur le boulevard des Capucines, me dit avec accablement :
— Mon cher ami, je meurs de faim; il est trois heures, je sors de ma répélilion, et je n'ai encore rien pris; allons manger!
— Mais je n'ai pas faim, moi ; je ne sors d'aucune répétition, Dieu merci !
— II s'agit bien de vous! Venez, vous me tiendrez compagnie.
— Alors, rebroussons chemin et entrons au café de Paris.
— Pas de café de Paris ; il est trop tard pour déjeuner, trop tôt pour dîner : autre chose!
— Où voulez-vous donc aller?
— Suivez-moi : je sais un bon endroit que j'ai découvert; un pâtissier sublime, vous verrez. Connaissez-vous les gâteaux au riz ?
— C'est assez bête.
— J'allais vous le dire; mais connaissez-vous les petits pâtés au macaroni?
— Mais,..
— Vous ne les connaissez pas; marchons.
— Est-ce bien loin?
— Rue Royale.
Et, me prenant avec le seul bras qu'il eût de libre, — il avait trois ou quatre volumes sous
l'autre bras, — il m'entraîna, au pas accéléré de la faim, rue Royale, chez le fameux pâtissier qu'il avait découvert, lequel, je présume, est encore à la même place.
Nous entrons.
— Des petits pâtés au macaroni ! s'écrie Balzac; nous les prenons tous!
— Voilà, messieurs! dit une jeune demoiselle anglaise en tirant la plaque de tôle de son four en cuivre poli.
Balzac avait déposé ses volumes sur une table; *je supposais qu'il allait se jeter sur les petits pâtés avec une voracité d'oi^re.
— Savez-Yous quel est cet ouvrage? me dit-il.
— Non, mon cher Balzac.
Au nom de Balzac, je remarquai que la jeune demoiselle anglaise qui nous servait s'arrêta brusquement, oubliant de répondre aux autres consommateurs; elle ne respirait plus; je la vis s'épanouir comme une belle rose au soleil levant : ce fut une fascination subite.
— C'est, reprit Balzac, le dernier ouvrage de Cooper, le Lac Ontario. C'est beau! c'est grand! c'est d'un immense intérêt ; il nous devait bien ce cbef-d'œuvre après les deux ou trois dernières rapsodies qu'il nous a données : vous lirez cela ; je ne connais au monde que ^Valter Scott qui se soit élevé à cette grandeur et à cette sérénité de coloris. Si Cooper avait réussi dans la peinture des caractères au même degré que dans la peinture des phénomènes de la nature, il aurait dit le dernier mot de notre art; malheureusement...
— Malheureusement, vous ne mangez pas, dis-je à Balzac.
— Vous avez raison.
El, en trois ou quatre bouchées de Gargantua, il avala en riant, en louant Cooper, en se promenant dans la boutique, deux pâtés au macaroni, puis encore deux autres, à la grande stupéfaction de la jeune Anglaise, toute surprise de voir manger si goulûment un homme qu'elle supposait sans doute devoir se nourrir de fleurs, d'air et de par-
fum; son extase admiralive n'en parut pas pourtant trop affectée.
— Puisque ce genre de roman vous plaît si fort, pourquoi, repris-je en offrant un verre d'eau à Balzac, — on sait qu'il ne buvait de vin que par intermittence — pourquoi n'écririez-vous pas un ouvrage dont l'action se passerait au bord d'un lac, comme le dernier roman de Cooper?
— Et où diable voulez-vous que je le prenne, ce lac? Nous n'avons que des bassins et des cuvettes. Le lac d'Enghien, n'est-ce pas?
— Vous connaissez beaucoup de voyageurs, faites-les causer quand ils vont vous rendre visite aux Jardies. Je sais que la plupart ne sont que des cannes à sucre, très-longs, très-touffus et trèsfilandreux. Mais enfin, en les pressant, on en tire du sucre et du rhum.
— Oh! mon cher ami, me répondit Balzac en portant son verre d'eau à ses lèvres, si vous saviez combien l'on ne sait rien ! Vous faut-il une preuve de cette terrible vérité? En voici une.
Et, engloutissant deux autres petits pâtés au macaroni, il continua ainsi :
— Quand je conçus le projet d'écrire le Lis dans la vallée, j'eus, comme Cooper, la pensée de faire une part splendide au paysage dans mon livre. Pénétré de cette idée, je me plongeai dans le panthéisme naturel comme un païen. Je me fis arbre, horizon, source, étoile, fontaine, lumière. Et, comme la science est un bon appui en toutes choses, je voulus savoir les noms et l'importance d'une foule de plantes dont je complais parsemer mes descriptions. Ma première préoccupation fut donc de connaître les noms de ces petites herbes que nous foulons dans la campagne, soit au bord des chemins, soit dans les prairies, soit tout simplement partout. Je m'adressai premièrement à mon jardinier. « Ah! monsieur, me dit-il, rien n'est plus facile que de savoir cela ! — Eh bien, dis-le-moi, puisque c'est si facile. — Ça, c'est de la luzerne; ça, c'est du trèfle; ça, c'est du sainfoin; ça... » Je l'arrêtai ; « Mais non, mais non !
je te demande comment tu appelles ces milliers de petites herbes-là, que nous foulons, que j'arrache, liens! — Eh bien, monsieur, c'est de l'herbe. — Mais le nom de ces myriades d'herbes longues, courtes, droites, courbées, douces, piquantes, rudes, veloutées, humides, sèches, vert foncé, vert pâle? — Eh bien, je vous le dis, c'est de l'herbe! » Jamais je ne pus obtenir de lui au Ire chose, d'autre défmilion : « C'est de l'herbe ! » Le lendemain, un ami étant venu me voir, — précisément un de ces voyageurs dont vous me parliez tantôt, — je lui ilis à peu près comme j'avais dit la veille au jardinier : « Vous qui êtes botaniste et qui avez beaucoup voyagé, connaissezvous ces petites herbes qui courent partout sous nos pieds? — Parbleu ! me répondit-il. — Eh bien, dites-moi les noms de celles-ci. » J'arrachai une poignée d'herbes que je lui mis dans la main... « C'est que... voyez-vous, me dit-il après quehjues minutes d'examen, je ne possède guère k fond que la flore du Malabar... si nous étions dans l'Inde,
9i BALZAC EN TANTOUFLES.
je VOUS dirais sans hésiter les noms de ces mille et mille petites plantes; mais ici... — Mais ici vous êtes aussi ignorant que moi. — Je Tavoue, me dit mon ami le voyageur. — Et de deux ! » ra'écriai-je. De rage, je courus, dès le lendemain, au jardin des Plantes. Je m'adressai à un des plus savants professeurs de l'établissement. « Oh! monsieur de Balzac, me dit ce célèbre naturaliste, que me demandez-vous là? nous nous occupons beaucoup de la famille des larix, de celle non moins intéressante des tamarix; mais notre vie n'y suffirait pas s'il fallait que nous descendissions à ces petites herbes de rien du tout. C'est là une affaire de marchand de salade. Plaisanterie à part, ajouta-t-il, où placez=vous votre roman? — En Touraine. — Eh bien, le premier paysan venu vous apprendra, en Touraino, ce qu'aucun professeur ne serait capable de vous dire ici. » Et je partis pour la ïouraine, où je trouvai des paysans aussi ignorants que mon voyageur, aussi ignorants que mon jardinier, mais pas plus ignorants que les
professeurs du jardin des Plantes. En sorte que, lorsque j'ai écrit le Lis dans la vallée^ il m'a été impossible de décrire avec précision ces tapis de verdure que j'aurais eu tant de bonheur à rendre brin à brin, à la manière lumineuse et patiente des Flamands. Et maintenant vous voulez que je compte sur les voyageurs pour me fournir les couleurs nécessaires à la peinture d'un lac ! Résignons-nous et ne blâmons pas trop haut surtout le spirituel abbé Vertot, parce qu'il a dit : (( Mon siège est fait. » 11 a bien mieux imaginé son siège que d'autres ne le lui auraient raconté. Seulement, on ne peut pas tout imaginer. — Combien vous dois-je? dit ensuite Balzac en s' adressant à la demoiselle aux petits pâtés.
— Rien, monsieur Balzac, répondit-elle avec un accent de résolution et de fierté qui n'admettait pas de discussion.
Balzac me regarda : a Que faut-il faire? n parut-il me demander ; mais au même instant il trouvait lui-même une réporlse à ce galant procédé.
Oli BALZAC EN PANTOUFLES.
Il dit à la jeune Anglaise, en lui présentant le roman de Cooper :
— Je n'aurai jamais tant regretté, mademoiselle, de ne pas en être l'auteur.
Et il laissa le roman dans les mains ébahies de sa naïve admiratrice.
La veille de Vautrin. — Agiotage sur les billets. — Distribution de la pièce. — Composition de la salle. — Première et unique représentation. — Les corbeaux de la critique. — Le lendemam dune soirée orageuse. — Interdiction de Vautrin.
Cependant le grand jour de la représentation approchait; les journalistes repassaient leurs canifs; les tigres des premières représentations se faisaient les ongles; on murmurait, comme contraste aux nombreux plaisirs qu'on se promettait à celte soirée, que la censure ne donnerait pas son visa. On la disait effrayée de l'introduction de
9i UALZAC EN TANTOUFLES.
Vautrin sur la scène parisienne et de sa présence active au milieu d'une famille titrée dont il venait révéler les faiblesses de cœur et les fautes conjugales; on assurait même que de très-hautes influences s'opposaient secrètement, pour toutes ces raisons et pour bien d'autres, à la représentation.
Cela n'était pas entièrement vrai, puisqu'il était dans la destinée de la pièce d'être jouée peu de jours après toutes ces rumeurs. Mettant à profit ce peu de jours, Balzac, novateur en tout, s'occupa dune négociation à laquelle son admirable instinct des affaires le rendait plus propre que personne, et qui, avant lui, n'avait été tentée par aucun aulre auteur, du moins le supposonsnous. Devinant avec quelle rare avidité les places seraient recherchées par tous ceux dont ij charmait l'esprit par ses livres depuis tant d'années, il vit une spéculation aussi lucrative que permise dans la vente anticipée des billets, vente dont il se chargea d un commun accord avec le directeur
DALZAC EN PANTOUFLES. 99
(le la Porte-Sainte-Marlin, trop heureux de celle initialive inusitée-. Non-seulement, à laide de celle intervention de l'auteur, le placement des billets devenait certain, rnais il semblait assurer autant d'amis, autant de partisans dévoués que de spectateurs. On verra bientôt que cette supposition ne fut malheureusement vraie qu'à demi. Disons vile et d'abord que tous les billets furent pris, vendus avantageusement et peut-être revendus encore plus avantageusement par les premiers acquéreurs avec primes et gros bénéfices. Depuis les grandes premières représentations des drames de Victor Hugo, jamais la curiosité publique ne s'était si vivement exallée. C'était un événement. Quoique la politique fût très-ardente à ce moment, quoique les questions de réforme bouillonnassent déjà dans le fond de la chaudière ténébreuse d'où sortit l'incroyable révolution de 1848, tout fit silence autour de la représentation imminente de Vautrin, et les banquets, et la politique étrangère, et l'Anglelorre, et lEgyple : juste et
magnifique hommage rendu sans efforts à un lalent européen, bien digne à tant" de titres de causer cette superbe distraction, peut-être unique dans l'histoire de l'art.
Enfin, l'heure suprême sonna ; l'affiche irrévocable annonça la première représentation de Vau^ trin, drame en cinq actes, en prose. Et à la suite de ce titre magique on lisait, dans l'ordre que nous allons fidèlement reproduire, à côté des noms des personnages de la pièce, les noms des acteurs qui les représentaient. Nous transcrivons cette liste des noms d'après Texemplaire même de Vautrin donné par Balzac à son intime ami M. Laurent Jan, à qui l'ouvrage est dédié.
Personnages t Acteurs :
Jacques CoLLiN, dit I Y/»//'/// MM. Frederick Lemaîtiie,
Le duc de Montsorel Jemjia.
Le marquis Albert, son fils Lajarriette,
Raoul de Frescas IiEY.
Charles Bi.ondet, dit le chevalier de
Saint-Charles Raucourt.
François Cadet, dit Philosophe, cocher Potonnier.
BALZAC EN PANTOUFLES. lOI
FiL-DE-SoiE, cuisinier Fiu';dkuic.
Bl'telx, portier E. DiPiis.
Philippe Bolard, dit Lafourailles. . . Toirxax.
Joseph Bonnet, valet de chambre de la
duchesse de Montsorel, Moessaud.
Un coMsiissAinE
La DUCHESSE DE MoNTSOREL (Louisc de Yaudrey) M'"^'FRÉDÉniCK Lemaître,
M"'' DE Yaudrey, sa tante Georges cadette.
La richesse de Christoval Cénau.
Inès de Christoval, princesse d'Arjos, Figeac.
Félicité, femme de chambre de la duchesse de Montsorel Kersent.
Quand il ne resterait de Vautrin^ après un cataclysme, que cet assemblage étrange de noms ruisselants de noblesse et de noms suant la potence, cela suffirait pour se faire une idée de la difficulté épouvantable du problème que Balzac s'était donné à résoudre en composant une comédie formée d'éléments aussi ennemis, aussi éloignés les uns des autres que le soleil l'est de la terre. Comment faire respirer dans le même air, marcher sur le même plancher, se coudoj er dans le même espace, et surtout comment lier par un in-
lôièt commun à une même action ces voleurs, ces argousins, ces escrocs de tous les étages, ces marquis et ces marquises, ces ducs et ces duchesses? On nous répondra que c'était là précisément la comédie tentée par Balzac. Se tira-t-il heureusement de cette comédie? Voilà toute la question.
Nous voici arrivé naturellement à l'historique de la première représentation si impatiemment attendue — et on peut le dire sans vulgarité cette fois — de Vautrin,
Composer une salle le jour d'une première re- [>résentation est la préoccupation, le rêve étoile d'un directeur, et, de fait, c'est la carte sur laquelle il met toute sa destinée. Une salle, selon qu'elle est bien ou mal faite, peut lui assurer une suite de longues et brillantes soirées, ou l'entraîner au fond de l'eau. Le mérite de l'ouvrage est s.ins doute de quelque poids dans la question, mais il n'est le plus souvent que le vaisseau sur lequel on arrive au port, ou grâce auquel on fait
DALZAC EN PANTOUFLES. 105
naiifra,tïe. C'est là une vérité expérimentale qui date de loin ; elle est si clairement démontrée aux directeurs, même les plus forts dans leur position, que vous ne verrez pas un théâtre, fût-il subventionné, c'est-à-dire s'appelât-il l'Opéra ou rOpéra-Comique, négliger la composition d'une salle; si bien que, lorsque, jugeant sur les apparences, on s'imagine que tel opéra célèbre, ou telle actrice non moins célèbre, se présente avec son seul mérite devant le public, on est dans la plus complète des erreurs. A côté d'une loge où figurent des ducs et des princesses, s'épanouit, sans que vous vous en doutiez, une loge non moins splendide oii quatre amis de l'administration sont prêts, avec les allures du plus chaud désintéres^ sèment, à soutenir le poëme ou l'artiste. Oui, la loge est donnée; oui, la grande dame penchée sur le bord en velours est chargée d'allumer l'enthousiasme; oui, la première étincelle électrique est au bout de ses doigts gantés. Plus loin, les couronnes fournies par l'adminislration sont dé-
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posées dans l'ombre, sur un fauteuil, au fond do la loge ; et ces bouquets qui semblent n'être que l'accompagnement obligé d'une toilette, que Tornement naturel de celles qui les portent, ont été achetés aux frais du théâtre; ils \oleront sur la scène à telle minute de la soirée, à tel endroit indiqué par le directeur.
Balzac s'imaginait avoir réuni autour du lustre une salle encore plus dévouée à son succès; il ne calcula pas le temps qui s'était écoulé entre le jour où il avait placé ses billets et le jour où la première représentation eut lieu. L'intervalle fut long; c'est dans cet intervalle quil se fit, loin de sa surveillance, d'ailleurs impossible à exercer, un trafic incroyable de ces billets. Les obsessions, l'arorent, les séductions de toutes sortes enlevèrent les deux tiers des places aux mains des premiers acquéreurs pour les faire passer dans celles d'une foule de gens inconnus ou hostiles à Balzac. Aussi il arriva que le gaz, au lieu d'illuminer une salle régulière d'amis, n'éclaira qu'une cohue
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bruyante, indisciplinée, bigarrée, moqueuse, n'ayant ni le calme d'une société choisie, comme il s'y était attendu, ni la franchise du vrai public qui achète son droit à la porte. Les conséquences de ce mélange ne tardèrent pas à se produire ; les trois premiers actes se passèrent sans crises, ils furent même assez languissants, assez froids ; on s'observait dans la salle, on attendait, on voulait savoir si l'on pouvait compter les uns sur les autres. La malveillance interrogeait, et l'enthousiasme ne répondait pas; la malveillance donc se fortifiait dans ses positions et ses retranchements. .
Elle éclata comme un obus au quatrième acte, quand l'acteur Frederick reparut en scène dans le costume baroque du général mexicain Crustamente , avec son écharpe aurore, son chapeau coiffé d'un oiseau de paradis, son accent transatlantique. Les rumeurs couvrirent la voix des acteurs; les acteurs chancelèrent; la partie était bien aventurée; elle^allait être perdue, elle le fut
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complètement quand quelques-uns s'avisèrent de découvrir une ressemblance oulraseante entre la coiffure de Frederick et celle du roi Louis-Philippe, dont le fils aîné était là présent dans la loge d'avant-sccne. Funeste complication ! le serpent politique et le serpent littéraire s'entortillèrent, cl leurs doubles sifflements accompagnèrent la pièce, condamnée dès ce moment à mourir, malgré les efforts souvent heureux, toujours superbes, de l'acteur principal.
La salle n'avait plus ni dignité, ni calme, ni respect, ni tenue; chaque loge était une bouche d'un grand volcan dont le parterre était le cratère ; volcan de moqueries, de ricanements, de blasphèmes, d'injures et aussi de menaces; car il y avait bien par-ci par-là, quelques amis chauds restés fidèles au miheu de ces colères inouïes, de ces rages déchaînées.
Décidément la bataille était perdue. Pour avoir une idée exacte du désastre de la défaite, il faut lire les journaux qui vinrent le lundi ramasser les
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morts, c'est-à-dire un nom illustre parmi les plus illustres, une œuvre pleine de hardiesses et d'erreurs sublimes, un théâtre fracassé, un directeur dont tous les chevaux avaient été tués sous lui, une troupe entière d'artistes réduite à rien. Parmi ces journaux, nous appellerons en témoignage celui dont la position, presque oftîcielle, donnait alors comme aujourd'hui à ses arrêts un caractère particulier d'autorité, relevé d'ailleurs par la grande renommée Httéraire du rédacteur :
« Nous avons assisté hier, depuis sept heures du soir jusqu'à minuit, à un lamentable spectacle, et c'est à peine si nous sommes revenu quelque peu ce matin même de celte profonde tristesse dont on ne peut se défendre en présence de ces œuvres sans nom, où tout manque, l'esprit, le style, le langage, le poli, l'invention, le sens commun. Mais n'est-ce pas là une erreur de nos sens? En devons-nous bien croire nos yeux et nos oreilles? A^t-on bien nommé M. de Balzac comm.e l'auteur
de celle œuvre de désolation, de barbarie et d'ineplie? Hélas ! si vous saviez comme cela est une grande misère d'assister à la rapide dégradation d'un bomme qui a été le plus bel esprit de son siècle pendant huit jours!
« Par où commencer? je n'en sais rien. Le vérilable juge d'une pareille pièce, c'est le chef de la police de sûreté, M. Allard ; lui seul, il pourrait vous dire ce qui est vrai et ce qui est faux dans ce drame. En ceci, l'analyse n'a que faire; car elle aura beau amortir toutes choses, dissimuler les haillons, cacher les blessures purulentes, jeter son voile sur ces lèpres livides, cacher dans l'ombre tous ces crimes amoncelés à plaisir, l'analyse aura encore à raconter tant de souillures de l'esprit et des sens, qu'on dira qu'elle est passionnée, qu'elle est haineuse, qu'elle a menti. Quant à la critique, que peut-elle faire, perdue, égarée, épouvantée au milieu de ce pandémonium, de toutes ces passions mauvaises? A qui peut-elle s'attacher, sinon à des vices, à des crimes, à des phrases, à des pas-
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sions en lambeaux, et dont chaque lambeau lui restera dans les mains à mesure qu'elle voudra y toucher? En un mot, que faire? que devenir? comment porter à vos lèvres et aux miennes ce verre de cabaret rempli jusqu'au bord de lilharge et de gros vin ? »
Après cette appréciation préliminaire de la pièce, le rédacteur passe à l'analyse, et dans sa marche il juge aussi le talent de Balzac.
« Second acte. Nous voici tout à l'heure dans le plus grand monde, dans ce monde que M. de Balzac a découvert. Il en est à la fois Tinventeur, l'architecte, le tapissier, la marchande de modes, le maître de langue, la femme de chambre, le parfumeur, le coiffeur, la maîtresse de piano et l'usurier. 11 a fait ce monde tout ce qu'il est. C'est lui qui l'endort sur des canapés disposés tout exprès pour le sommeil et pour l'adultère; c'est lui qui courbe toutes ces femmes sous le même malheur •
c'est lui qui achète à crédit les chevaux, les bijoux et lés habits de lous ces beaux fils sans estomac, sans argent et sans cœur. Il a trouvé le premier ce vernis livide, cette pâleur de bonne compagnie qui fait reconnaître tous ses héros. Il a arrangé dans sa tête féconde tous ces crimes adorables, toutes ces Irahisons masquées, tous ces viols ingénieux de la pensée et du corps, qui sont la trame ordinaire de son drame. Le jargon que parle ce monde à part, et que seul il peut comprendre, c'est encore une langue mère retrouvée par M. de Balzac. Ceci vous explique en partie le succès éphémère de ce romancier qui règne encore à l'heure qu'il est à Londres et à Saint-Pétersbourg, comme le plus fidèle représentant des mœurs et des actions de ce siècle. . . a A grands cris on a demandé le nom de l'auteur : nous avons prêté une oreille attentive, espérant, jusqu'au dernier instant, que toutes ces rumeurs étaient fausses et que nous avions affaire tout simplement à quelques-uns des Corneille sulbalerncs du boulevard, inspirés par Frederick Le-
I3ALZAC EN 1>A> TOUT LES. Ut
maître. Hélas ! hélas ! on ne nous avait dit que trop vrai. Ce bon M. Moessard, un si Iionncte homme,, est venu nommer M. de Balzac. C'est un lamentable chapitre à ajouter aux égarements de Tesprit humain ^ »
Le jour qui suivit celte mémorable représentation, le lendemain à onze heures ou midi, — par conséquent le dimanche 15 mars 1840, — j'allai voir Balzac aux Jardies, où il s était réfugié pour se remettre de la commotion qui ne manque jamais de succéder à ces sortes de duels. Bailleurs, on comprend qu'il eût besoin de revoir ses parterres ses arbres, ses fleurs, de respirer à pleine poitrine l'air pur dont il était privé depuis si longtemps. Je le trouvai fort calme, mais le teint extrêmement échauffé; ses mains étaient brûlantes, et ses paroles, pour être contenues, ne tombaient pas moins avec amertume de ses lèvres, qui me parurent enflées comme après une nuit de grosse fièvre.
' Journal des Débats du 16 mars 1840.
— Mon cher ami, me dit-il sans me donner seulement le temps de lui parler de la soirée, regardez au bas des Jardies cette bande de terrain qni borde ma propriété ; la voyez-vous?
-—Sans doute.
— Là, j'ai le projet d'établir, dans quelques jours, une vaste laiterie qui fournira le meilleur lait possible aux riches campagnes environnantes et dont je sais qu'elles sont privées, placées comme elles le sont entre Paris et Versailles, deux éponges qui pompent tout. J'aurai des vaches de Rambouillet, les laitières, vous le savez, les plus renommées du monde. Toutes dépenses payées, je m'assure un profit net de trois mille francs par an. Hein ! qu'en dites- vous?
Je m'attendais si peu à ce sujet de conversation, en apportant aux Jardies les souvenirs de la veille, que je ne sus trop que répondre à Balzac.
Il reprit ainsi :
— En deçà de cette bande, vous apercevez un autre beau carré de terrain ?
— Où il n'y a rien du tout.
— Pour le moment... Mais écoutez-moi: sous Louis XIY, le fameux jardinier la Quinlinie planta, sur un espace réservé et détaché du parc môme de Versailles, des légumes d'une espèce rare, supérieure. Ils étaient destinés à la table seule de Louis XIV, qui voulut que la culture s'en perpétuât en faveur de ses descendants. C'est vous dire que Lonis XV et Louis XVI mangeaient de ces légumes privilégiés. La Révolution troubla profondément ces potagers royaux, qui ne reprirent un peu de faveur que sous la Restauration. Louis-Philippe a continué la tradition : les légumes de la Quintinie retrouvent aujourd'hui leur ancienne vogue, mais la cour seule en jouit. Je suis en position d'étendre le bienfait aux classes élevées, aux gens riches des châteaux voisins. Je possède toutes les graines de cette opulente culture, et je vais les semer! C'est encore trois mille francs de revenu que je me fais. Comprenez-vous?
— Cela fait six mille, répondis-je à Balzac ;
114 CALZAC EN PANTOUFLES.
trois mille francs de lait, trois mille francs de lé-
gumes.
— Ce n'est pas tout!
— Je veux bien .
— Là, — regardez encore, — à notre gauche ; sur ce terrain dont l'exposition merveilleuse est celle de Malaga, je vais avoir des vignes comme dans votre Midi.
— Où le vin est détestable.
— Parce qu'ils ne savent pas cultiver leurs vignes. D'ailleurs, je vous parle de Malaga. Ce morceau de terrain que je vous montre est une parcelle du soleil : c'est chaud, sec, ferrugineux : c'est du vin, et du vin à trois mille francs la pièce. Je ne veux rien exagérer, c'est douze mille francs de bénéfice que je suis sûr d'avoir chaque année. Douze mille francs !
— Et trois mille francs de lait, et trois mille francs de légumes, cela fait, si je ne me trompe, dix-huit mille francs.
— Vous ne vous trompez pas ; mais laissez-moi
achever. Jetez les yeux mainleiianl sur cet aulrc point des Jardies; mesurez la hauteur de ce magnifique noyer.
— Ce noyer est à la commune de Sèvres ou de Ville-d'Avray, dis-jo h. Balzac. Vous me l'avez dit cent fois.
— Je l'ai aclieté ; il m'appartient , il est à moi!
— Eh ! grand Dieu ! qu'en ferez-vous?
— Je m'en ferai deux mille francs de rente.
— Deux mille francs de noix I
— Pas de noix.
— Mais alors?...
— Je vous dirai cela dans quelques jours. Mais voilà à quoi ils m'ont réduit en défendant les représentations de Vautrin :] à vingt mille francs de rente !
— Vautrin est donc défendu?
— Lisez.
Balzac me montra alors la lettre ministérielle qu'il venait de recevoir; M. de Rémusal, par
ilG BALZAC EN PANTOUFLES.
l'intermédiaire du chargé des beaux-arts, M. Cave, et sans s'expliquer aulrement, suspendait les représentations du drame de Balzac; de Balzac, qui, fécond en consolations pour lui, comme en beaux ouvrages pour les autres, croyait s'élre déjà assuré vingt mille livres de rentes avec des vaches, des légumes, des raisins et un seul noyer!
Le temple d'une dixième muse. — Théorie de Balzac sur les noms propres. — Voyage à la découverte dans les rues de Paris. — Z. Marcas. — Sa monographie.
Un jour du mois de juin 1840, je reçus des Jardies un petit billet de Balzac, dans lequel il me priait de me trouver, le lendemain, à trois heures, aux Champs-Elysées, entre les Chevaux de Marlv et le café des Arnbassadeurs. 11 comptait d'autant plus sur mon exaclitude, ajoutait-il, qu'il nvailun important service à me demander. Comme il arrive toujours en pareil cas, je me mis l'esprit à la
torture pour deviner le genre de service qu'il attendait de moi, afin d'aplanir d'avance les difficultés qui pourraient se présenter devant mon désir et mon zèle à l'obliger.
Mes efforts de divination n'aboutirent à rien de bien satisfaisant. J'attendis donc dans les ténèbres de l'incertitude, jusqu'au lendemain. Le temps était affreux pour la saison, quoique la belle saison soit toujours affreuse à Paris.
A trois heures, quand j'entrai dans les Champs- Elysées, un vent gris d'automne, tigré de pluie, abattait les feuilles : le sol était mou ; il faisait froid comme en février ou en mars; personne dans les allées ; de rares voitures. Me voilà me promenant des Chevaux de Marly au café dos Ambassadeurs^ dans l'attente de voir arriver Balzac.
Ma patience ne fut pas mise à une longue épreuve. Il v avait à peine deux minutes que trois heures avaient sonné auxTuileries, que je vis venir Balzac du côté de la barrière de l'Étoile, marchant
DALZAC EN PANTOUFLES. 110
do ce pas lourd et rapide, caractéristique de son allure d'éléphant. Il m'apprit, avec un grand flux de paroles, en m'abordant, qu'il sortait de chez madame de Girardin, où il avait failli mourir dn froid. Eneflet, il était vert comme un noyé, et il grelottait de tous ses membres.
— Comprend- on, me dit-il, comprend-on qu'une femme supérieure à tous les titres, qu'une femme d'esprit et de sens comme madame de Girardin ait consenti cà habiter le plus impossible des logements, sous un abominable ciel comme le nôtre ; habiter un temple quand on n'est pas un dieu, c'est-à-dire quand on n'a pas le privilège de se mettre à l'abri, par sa nature divine, des rhumatismes et des fluxions; un temple avec portique, colonnes ioniennes, pavé de mosaïque, revêtemenls de marbre, m.urs en stuc poli, corniches d'albâlre et autres agréments grecs, par quarante-huit degrés cinquante minutes de latitude nord ! Et, sous ] rétexte que nous sommes au mois de juin, aucun feu dans la cheminée! D'ailleurs, toute la forêt de
Dodone, sciée en trois traits, ne suffirait pas pour chauffer un pareil monument. Mais autant vaudrait, ma parole d'honneur ! recevoir ses amis sur la mer de glace, en Suisse. Aussi, quand madame de Girardin, me voyant me lever pour partir, m'a dit: «Vous nous quittez déjà, de Balzac? » je n'ai pu ni'empêcher de lui répondre : « Oui, madame, je vais dans la rue pour me réchauffer un peu. » Mais laissons cela : j'ai à vous parler ; doublons le pas pour rétablir la circulation, et veuillez m'écout^r. Je viens d'écrire, pour le premier numéro de la R^vue parisienne^ un petit roman dont je suis assez content et que je vous lirai ces jours-ci, quand j'aurai trouvé... ce que je n'ai pas encore trouvé et que nous allons chercher ensemble. Mais je dois commencer par vous dire quel est le principal personnage et, à plus proprement parler, quel est x'unique personnage de ce petit poëme de mœurs : mœurs douloureuses de notre époque sociale, telle que la politique de ces dix dernières années l'ont faite.
Balzac tailla ensuite à grandes lignes sculpturales la figure de ce personnage, figure un peu forte, à mon avis, pour le cadre guilloché d'une nouvelle, mais assurément destinée dans l'esprit de Balzac à se mouvoir plus tard dans le périmètre spacieux d'un roman. 11 me dit ensuite, et dans ses plus intimes détails, la vie de ce personnage créé par lui. C'était la vie agitée d'un homme de génie exploité par des hommes qui n'ont que celui de l'ambition et de Tintrigue, et qui revient, chaque fois qu'il en a logé un dans un palais, languir de faim et de misère au fond de son grenier, où il finit, après plusieurs agonies, par mourir, accablé encore plus par le poids de sa déception que par la misère et la faim. — Voici en quoi j ai besoin que vous m'aidiez, reprit de Balzac. Pour un pareil homme, pour un homme aussi extraordinaire, il me faut un nom proportionné à sa destinée, un nom qui l'explique, qui le peigne, qui l'annonce comme le canon s'annonce de loin et dit : Je m'appelle canon : un nom qui soit
\%i B.VLZ.Vi: EN PANTOUFLES.
pétri pour lui et qui ne puisse s'appliquer au masque d'aucun autre. Eh bien, ce nom ne me vient pas ; je l'ai demandé à toutes les combinaisons vocales imaginables, mais, jusqu'ici, sans succès. Il y a tant de noms bêtes I — Non pas que je craigne de baptiser mon type d'un nom bête ; ce n'est pas à craindre ; je redoute — et c'est peut être plus à redouter qu'un nom bête — un nom qui ne s'applique pas étroitement à l'homme, comme la gencive à la dent, le cheveu à la bulbe, l'ongle à la chair. Comprenez-vous?
— Je comprends, mais je n'admets pas...
— Comment I vous n'admettez pas?...
— Non.
— Comment! vous n'admettez pas qu'il y a des noms qui rappellent un diadème, une épée, un casque, une fleur?...
— Non.
— Qui voilent et décèlent un grand poêle, un esprit satirique, un profond philosophe, un peintre célèbre?
— Non, non ! je serais plutôt porté à admettre le contraire. Racine, par exemple!...
— Oui, Racine! j'allais le citer. Ce nom ne peint-il pas un poëte tendre, passionné, liarmonieux?
— Ce nom n'éveille en moi, je vous l'avoue, que l'idée d'un botaniste ou d'un pharmacien, et pas le moins du monde l'idée d'un poëte tendre et pathétique.
— Mais Corneille? Corneille?
— Corneille fait naître en moi l'idée d'un oiseau assez insignifiant.
— Mais Roileau? le nom de Boileau ?
— Provoqueun calembour sans orthographe.
— Le grand Pascal?
— C'est le nom de trois mille portiers du Marais. Tous ces noms, croyez-moi, ne vous paraissent éclatants, augustes, sublimes, que parce qu'ils ont été portés par des hommes d'une haute valeur intellectuelle.
— Je ne crois pas cela, me soutint Balzac, hor-
riblement dépité, et avec sa ténacité ordinaire. On est nommé là-haut avant de l'être ici-bas. C'est un mystère auquel il ne convient pas d'appliquer, pour le comprendre, les petites règles de nos petits raisonnements. D'ailleurs, je ne suis pas seul à croire à cette alliance merveilleuse du nom et de l'homme qui s'en décore comme d'un talisman divin ou infernal, soit pour éclairer son passage sur la terre, soit pour l'incendier. De graves esprits ont accepté cette opinion ; et, chose rare! la foule, en cela, est d'accord avec les penseurs : ce qui est tout dire et ne laisse personne en dehors de la croyance.
— Excepté moi. Mais ne nous arrêtons pas - plus longtemps à mes scrupules personnels.
Vous voulez, m'avez-vous dit, que nous cherchions ensemble un nom significatif, qualificatif et explicatif de votre personnage, un nom qui réponde...
— Qui réponde à tout ! à sa figure, à sa taille, à sa voix, à son passé, à son avenir, à son génie.
à SOS goiits, à ses passions, à ses malheurs et à sa gloire. En avcz-vous un?
— Non.
— Quant à moi, épuisé de travail depuis six mois, et qui ai déjà mis en circulation plus de noms qu'il n'y en a dans VAhnanach roijal^ je me déclare radicalement incapable de le trouver, surtout dans les conditions voulues.
— Eh bien, faisons-le ensemble, ce nom.
— Impossible ! Je l'ai tenté, ne vous Tai-jc pas dit ? D'ailleurs, ma conviction, après mille essais énervants, est qu'on ne fait pas plus un nom qu'on ne fait le granit, le spath, la houille et le marbre. C'est l'œuvre du temps, des révolutions, de je ne sais quoi. Il se fait seul. Un nom ne se crée pas plus qu'une langue. Dites-moi, je vous prie, qui a jamais créé une langue ?
— Nous n'avons donc alors que la ressource de le découvrir ?
— Que celle-là.
— S'il existe...
. ^11 existe, affirma solennellement Balzac.
— En ce cas, où le découvrir?
— Voilà précisément pourquoi je vous ai appelé à mon aide.
Après avoir réfléchi quelques instants:
— Voudriez-\ous employer, dis-je à Balzac, le moyen que j'emploie souvent quand je suis dans le même embarras que vous, sans professer toutefois aussi sincèrement que vous la religion du nom?
— Et quel moyen employez-vous?
— Je lis les enseignes.
— Vous lisez les enseignes!...
— Oui, car on lit sur les enseignes les noms les plus pompeux et les plus bouffons, qui disent les choses les plus bizarres et les plus opposées, toujours, bien entendu, au point de vue de votre système ; les uns sont pleins, sous leur enveloppe, de mauvais instincts ; les autres exhalent, partons les pores le musc de l'honnêteté et de la vertu; ceux-ci font bondir les cœurs des vaudevillistes,
DALZAC EN PANTOUFLES. 421
qui les donnent à leurs personnages comiques, ceux-là passent du fronton de IjoIs de l'enseigne au théâtre de la Gaîté et de l'Ambii^u , et deviennent des noms de brigands. Ce sont ordinairement des noms de marchands de bougies et de confiseurs.
— Maison peut, me dit Balzac, lire deux ou trois mille enseignes avant de rencontrer le nom qu'on cherche...
— Et même sans le rencontrer. — Tenteronsnous?
— Tentons !
L'idée avait souri à Balzac ; je n'avais pas prévu à quoi elle m'engageait.
— Tentons, répéta Balzac; par où commencerons-nous?
— Commençons où nous sommes, commençons ici, dis-je.
, En ce moment, nous sortions de la cour du Louvre pour entrer dans la rue du Coq-Saint-IIonoré, qui n'était pas, je n'ai pas essentiellement besoin
128 DALZAC EN PANTOUFLES.
de le dire, une rue large et monumentale comme aujourd'hui; mais elle était d'une longueur double, et les enseignes l'enveloppaient des pieds à la tête, absolument comme des bandelettes enveloppent une momie égyptienne.
— Commençons donc ici, redit Balzac.
Nous devions nous attendre à l'inutdité de nos premiers pas. Beaucoup de noms, mais des noms sans physionomie, sans celle surtout que Balzac exigeait pour son personnage. Il regardait d'un côté, moi de l'autre, le nez en l'air, les pieds on ne sait où, et, par conséquent, nous jetant dans les jambes des passants, qui nous prenaient pour des aveugles.
Au sortir de la rue du Coq, que d'autres rues ne parcourûmes-nous pas, toujours avec aussi peu de résultats ! La rue Saint-Honoré jusqu'au Palais-Royal, toutes les rues collées aux tlancs du jardin, la rue Vivienne, la place de la Bourse, la rue Neuve-Yivienne , le boulevard Montmartre.
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Au coin de la rue Montmarire, fatigué, excédé, le cœur affadi de celte lecture peu naturelle, effravé en outre de voir Balzac n'accepter aucun des noms d'enseignes que je lui désignais comme bons, je refusai d'aller plus loin. Je me révoltai.
— Toujours, et en tous lieux, Christophe Colomb abandonné par son équipage! me dit de Balzac, les yeux fixés avec douleur sur une autre série d'enseignes inexplorées. Allons ! je toucherai seul au rivage de l'Amérique. Partez !
— Mais vous êtes entouré d'Amériques : vous ne voulez descendre sur aucune. Vous repoussez tous les noms. Vous êtes injuste : voici des noms superbes de fripiers allemands, de bottiers hongrois, de cordonniers westphaliens, et mille autres noms pleins d'expression. Vous refusez sans cesse. Vous voulez l'impossible. C'est une Amérique qui n'aura jamais son Christophe Colomb.
— La lassitude est aussi injuste que la colère, je le sens, me répondit Balzac. Voyons, reposez-vous sur mon bras et donnez-moi jusqu'à Sainl-Euslache.
130 DALZAG EN PANTOUFLES.
Ce sont les trois jours que Colomb obtint de son équipage.
— Mais rien que jusqu'à Saint-Eustache !
— Soit!
Nous reprîmes notre tournée d^inspection.
Saint-Eustache n'était pour Balzac, j'aurais dû le deviner, qu'un prétexte pour me faire toiser, dans toute leur longueur et dans toute leur hauteur, les rues du Mail, de Cléry, du Cadran , des Fossés-Montmartre, et la place des Vicloires, la place de Victoires, criblée de magnitîques noms alsaciens qui Font venir le Rhin à la bouche.
Au miheu de ce musée de noms, je déclarai à Balzac que, s'd ne faisait pas immédiatement un choix, je prenais congé de lui.
^- -^ Plus que la rue du Bouloi, médit Balzac avec instances eten me prenant les mains. Ne me refusez pas la rue du Bouloi! Quelque chose me dit que nous découvrirons enfin...
— Je vous accorde la rue du Bouloi 1
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— Sauvé ! s'écria de Balzac. Pénétrons dans la rue du Bouloi. Et nous rentrons ensuite aux Jardies, où nous attend le dîner.
La rue du Bouloi, à l'exemple de beaucoup d'autres rues, porte, on le sait, trois noms, terrible superfétation qui rend si difficile la topographie de Paris pour les étrangers. Elle s'appelle d'abord rue du Bouloi, puis rue Coq-Héron, enfin rue de la Jussienne. C'est dans le dernier tronçon de cette rue que Balzac, — je ne l'oublierai de ma vie, — après avoir élevé le regard audessus d'une petite porte mal indiquée dans le mur, une porte oblongue, étroite, efflanquée, ouvrant sur une allée humide et sombre, changea subitement de couleur, eut un tressaillement qui passa de son bras dansle mien, poussa un cri et me dit:'
— Là ! là ! là !.. « Lisez ! lisez ! lise^ ! ;^ • L'émotion brisait sa voix.
Etjelus: xMARCAS! -
— Marcas ! Eh bien, qu'en dites- vous? Marcas ! quel nom ! Marcas I .^^ • ? 'J«; - -j >
iij jy ^ -' f j j -1
— Je ne vois pas dans ce nom...
— Taisez- vous !... Marcas !...
— Mais...
— Taisez-vous, vous dis-je. C'est le nom des noms! n'en cherchons plus d'autre. Marcas !
— Je ne demande pas mieux !
— Arrêtons-nous glorieusement à celui-ci : Marcas ! Mon héros s'appellera Marcas. Dans 3Iarcas, il y a le philosophe, l'écrivain, le grand pohtique, le poêle méconnu: il y a toul. Marcas!
— Je le veux bien.
— N'en doutez pas !
— Maissi, dans votre opinion, le nom de Marcas annonce tout ce que vous dites là, celui qui, en ce moment, le porte en réalité, doit posséder aussi quelque supériorité. Sachons donc ce qu'il est ; car son nom n'est pas suivi de sa profession sur cette
enseigne.
— Il doit avoir une profession qui relève d'un art, et d'un art distingué, sovez-en sûr!
Je hocliai la tête.
Sans s'arrêter à mes doutes, Balzac continua :
— Marcas, que j'appellerai Z. Marcas pour ajoutera son nom un^ flamme, une aigrette, une étoile ; Z. Marcas est assurément un grand artiste: un graveur, un ciseleur, un orfèvre comme Benvenuto Cellini
— Vous allez loin !
— Avec un nom comme celui-là, on ne va jamais trop loin.
— C'est ce que nous saurons à l'instant. Je cours chezle conciergem'informer de la profession de M. Z. Marcas.
— Oui, allez.
Je ne découvrais pas de concierge dans cette maison, devant laquelle je laissai Balzac en adoration. Entin, j'en trouvai presque un, et j'appris de lui la profession de Marcas.
— Tailleur ! criai-je de loin à Balzac.
— Tailleur !
134 BALZAC EN TANTOUFLES,
Balzac baissa la têle... mais pour la relever ausaprès sitôt avec fierté :
Il méritait im meilleur sort, s'écria-t-il en la relevant. N'importe! je l'immortaliserai. C'est mon alTaire!
; Balzac, le soir même, aux Jardies, où nous dînâmes avec l'appétit de gens qui ont lu trois ou quatre mille enseignes, écrivit pour la Revue parisieime^ en tète de sa nouvelle intitulée: Z. Marcas^ la monographie de ce nom devenu historique.
Nous citons cette curieuse monographie :
(( Il existait une certaine harmonie entre la personne et le nom. Ce Z, qui précédait Marcas, qui se voyait sur l'adresse de ses lettres et qu'il n'oubliait jamais dans sa signature, cette dernière lettre de l'alphabet offrait a l'esprit je ne sais quoi de fatal.
«Marcas! répétez vous à vous-même ce nom Composé de deux syllabes : n'y trouvez-vous pas
DALZAC EN PANTOUFLES. 135
une sinistre signifiance ? ne vous scmble-t-il pas que l'homme qui le porte doive être martyrisé î Quoique étrange et sauvage, ce nom a pourtant le droit d'aller à la postérité : il est bien composé, il se prononce facilement ; il a celte brièveté voulue pour les noms célèbres. N'est-il pas aussi doux qu'il est bizarre? Mais aussi ne vous paraît-il pas inachevé? Je ne voudrais pas prendre sur moi d'affirmer que les noms n'exercent aucune influence sur la destinée. Entre les faits de la vie et le nom des hommes, il estde secrètes et d'inexplicablesconcordanccs ou des désaccords visibles qui surprennent ; souvent des corrélations lointaines mais efficaces se sont révélées. Notre globe est plein ; tout s'y tient. Peut-éjre reviendra-t-on quelque jour aux sciences occultes.
« Ne voyez-vous pas, dans la construction du Z, une allure contrariée? ne figure-t-elle pas le zigzag aléatoire et fantasque d'une vie tourmentée? Quel vent a soufflé sur cette lettre, qui, dans chaque langue où elle est admise, commande à peine à
cinquante mots? Marcas s'appelait Zcphirin. Saint Zépbiriii est très-vénéré en Bretagne. Marcas était Breton .
« Examinez encore ce nom : Z. Marcas ! Toute la vie de l'homme est dans l'assemblage fantastique de ces sept lettres. Sept ! le plus significatif des nombres cabalistiques. L'bomme est mort à trente-cinq ans ; ainsi sa vie a été composée de sept lustres. Marcas ! n'avez-vous pas l'idée de quelque chose de précieux qui se brise par une chute avec ou sans bruit ^? »
Balzac, après m'avoir lu lui-même ce commen cément de sa nouvelle, me dit, plus calme que dans la rue de la Jussienne :
Je regretterai toujours que ce nom soit porté par un tailleur; non pas, certes! que je mésestime un tailleur, mais le mot tailleur me rappelle certaines dettes, certains billets protestés.
* Revue parisienne, 25 juillet 1840.
DALZAC EN PANTOUFLES. 137
Je prévois que je vais être plus d'une fois disirait en vous lisant mon travail. N'importe ! Z. Marcas restera et subsistera malgré tout.
Quelques années en arrière. — Balzac rêve la destruction de la Revue de Paris et de la Heviie des deux Mondes. — Fondation laborieuse de la Chronique de Paris: 1854. — Supplice de l'inventeur du nouveau journul. — Peu de bailleurs de fonds. — Le Messie. — Lft fils de vingt-deux millions. — 11 ne promet rien, mais il laisse beaucoup espérer. — L'argenterie retirée du Mont-de-Piété. — Festin servi avec cette argenterie. — La parole est au jeune banquier. — Il en abuse. — L'idiot mystifie les hommes de génie. — J'en parlerai à papa ! — Pioportez les couverts au Mont-de-Piélé. — Apparition de la Chronique de Paris.
Nous avons nommé la Revue pamieime à propos (Je la charmante et si originale nouvelle de Z. Marcas; en reculant de quelques années, nous
verrions Balzac se rapprocher encore un peu plus des sources du journalisme, de ce journalisme qu'il exécrait avec tant de puérile fureur, et auquel il revenait sans cesse malgré lui et malgré ses fureurs. Il l'exécrait, nous avons eu et nous aurons souvent l'occasion de le dire, parce qu'il avait eu souvent à s'en plaindre, et il s'y sentait entraîné, parce que mieux que personne il savait sans se l'avouer quelle arme prompte et puissante le journalisme devenait dans une main habile à le tenir et courageuse à le manier. Une partie considérable de son talent relevait, il avait beau dire et beau faire, du journalisme, par la colère de ses sens, la violence sulfureuse de son tempérament, l'ironie profonde de ses jugements et surtout par une soif inextinguible de monologue dont il semblait avoir hérité de Diderot en ligne directe.
En disant qu'il s'était singulièrement rapproché des sources du journalisme quelques années avant qu'il ne fondât la Revue parisienne, nous voulons
parler ici de la Chronique de Paris, née en 1854 pour s'éteindre peu de temps après, mais non sans avoir vécu avec quelque éclat et s'être recommandée à l'attention publique, moins, il est vrai, par ce qu'elle donna que par ce qu'elle avait promis. Sa naissance fut assez orageuse; elle fut même sur le point plusieurs fois de rentrer dans le monde mystérieux où dorment encore sous un triple sceau le mouvement perpétuel et la quadrature du cercle. Mais de Balzac tenait par-dessus toutes choses à posséder en propre son journal bien à lui ; son registre personnel où il écrirait tous les matins ou au moins une fois par semaine son opinion sur la France et l'univers; sa chaire sonore du baut de laquelle il proclamerait ses doctrines politiques, sociales et littéraires ; sa forteresse d'oii il bombarderait à loisir ses innombrables ennemis passés, présents et futurs. Mais un journal, exprimons-le avec douleur, n'a jamais été en France une entreprise aisée à mettre en é(|uilibre sur le chanlier, et surtout à
lancer du chanlier à la mer. Beaucoup la rêvent; tous, pour mieux dire, la rêvent; combien peu la réalisent !
Balzac, très-jeune alors, bien qu'il l'ait toujours été de caractère, d'esprit et surtout d'espérances , Irès-jeune alors particulièrement d'illusions, fit rage pour créer ce journal de sa chair et de ses os. Il s'entoura d'abord de quelques noms déjà chers à la publicité parisienne : Charles de Bernard, Jules Sandeau, Théophile Gautier, et il s'attacha en même temps comme conducteur de traveaux, de travaux intellectuels bien entendu, M. AVilliam Duckett, homme d'affaires de la meilleure trempe et homme de lettres à l'occasion; d'une énergie d'Allemand et d'une netteté d'esprit à mener à bonnes fins les plus difficiles expédidilions du genre, ce qu'il prouva plus tard du reste en créant le Dictionnaire delà conversation^ .vaste recueil de science, de curiosité et d'utilité universelle pour ceux qui savent comme pour ceux qui ne savent pas.
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. Ce noyau d'apliludes diverses à côté desquelles nous en citerions d'autres si nous avions besoin de prouver combien la Chronique de Paris entra avec autorité dans la famille des journaux contemporains, avait donc pour chef Balzac dont la pensée intime et secrète, le moment est venu de la dire, n'allait pas à moins que de renverser la Revue des Deux Mondes^ déjà fort en estime, et la Revue deParis^ depuis longtemps populaire.
Nous avons avance que de toutes les entreprises à fonder, celle qui vise à constituer un nouveau journal, n'est pas des plus douces. Balzac en fit 1:1 verte expérience. L'argent à trouver représente en première ligne la difficulté de la chose; et cela se conçoit sans peine si Ton veut ne pas oublier que d'un côté se trouvent les fondateurs liuéraircs du journal à parnîlrc, ceux (|ui ont Tenthousiasmc de l'idée, c'est-à-dire les jeunes gens, c'est-à-dire ceux qui n'ont pas l'argent, et que, de l'autre côte, se rangent les spéculateurs, ceux qui ont beaucoup moins d'enthousiasme, mais
qui ont l'argent. Il faut opérer le rapprochement, et il est très-doulcureux à faire, quand il n'est pas impossible à réaliser. L'enthousiasme effraye l'argent, très-timide, très-ombrageux, très-nerveux de sa nature. Jamais la prudence ne le quille d'un pas. Il s'informe, il questionne minutieusement, il veut être sûr que l'affaire est bonne, qu elle deviendra meilleure et qu'elle finira par être excellente; qu'elle rapportera plus qu'une hypothèque, plus que la Rente, plus que tout autre placement. Ce n'est pas tout encore! L'argent exige qu'on lui montre chaque jour, chaque heure, des livres parfaitement en ordre, des caisses à ressorts secrets, des inventaires rigoureux. Exigez toutes ces conditions de dix ou douze hommes de lettres, probes sans doute, honnêtes il n'est pas besom de l'affirmer, mais peu créés par \eurs mères avec l'instinct de l'ordre, le goût de la méthode, la passion de l'exactitude. D'ailleurs, quels journaux avaient à cette époque répandu des torrents de prospérités dans la poche de leurs
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aclioiinaires? On 'les comptait ceux-là. et on ne comptait pas les autres — tant ils étaient nombreux — qui avaient dévoré le capital, les intérêts, les appels de fonds, les rappels de fonds et tous les fonds possibles.
Donc, tous ceux auxquels Balzac soumettait son projet de publication d'un journal, disaient, après une attention de moins en moins soutenue : Oui, l'idée n'est pas mauvaise. .. nous la croyonsbonne. . . nous vous remercions de nous en avoir parlé... il faut mûrir cela, M. de Balzac... nous y réflécbirons... nos fonds sont bien engagés dans ce moment-ci; cependant, nous ne disons pas non...
Eu fin de compte, le mot terrible, la phrase infernalement sacramentelle était lâchée : « !Sous verrons ! »
Ce nous verrons promena mélancoliquement Balzac de mois en mois de la porte des hommes d'affaires à la porte de bronze des usuriers, de celle des usuriers à celle des sousrusuriers. M-iis aucun suc ne sortait jami^i^ de ce nous verro^is
aride pressé, tordu cependant jusqu'aux dernières
libres par les doigts de fer de l'impatience et de la
volonté.
Le projet était sur le point d'être al)andonné comme tant d'autres moins difficiles : Paris port de mer^ par exemple, la direction des ballons, elc... lorsqu'un miracle se fit. Oui, un miracle ! Paris, la ville sceptique par excellence, la capitale de l'incrédulité , est encore la seule cité où Ion voie de loin en loin éclater un miracle. Ce miracle fut celui-ci :
Un beau jour un tout jeune homme blond se présenta chez Balzac et demanda entre la porte entrebâillée de l'antichambre et celle tout à fait fermée du salon :
^^ Mi de Balzac?
— C'est moi, monsieur, et ce n'est pas moi, eela dépend.
— L'auteur de La peau de chayrnu
— Mil c'est moi.
— Et de la Greuadière?
BALZAC EN l'AMOUFLES. I i7
— El (le l;i Greiuidière.
— Vous pensez à fonder unnoiiveaujoiiiiiar.'...
— J'y pensais, mais... mais... mais...
Un soupir monta des pieds de Balzac el se perdit dans l'espace.
— Vous serait-il agréable de me charger de la rédaction des articles Modes et Théâtres dans votre futur journal?
— Mais, monsieur, répondit Balzac en étouffant une bouffée de contrariétés, il n'y a pas encore de rédaction, puisqu'il n'y a pas encore de puMicatiou ; il n'y a pas encore de publicatioiu puisqu'il n'y a pas encore ombre de souscriptioii ! il n'y a pas encore de souscription, puisque... et vous venez me parler de collaboration ! !
Après ce défilé de consonnances en ion qu'il se plaisait à dévider dans ses moments degaité ou plutôt d'humour, Balzac se disposait à llanqucrle jouvenceau à la porte, lorsqu'il remarqua, dans un éclair de ce regard pénétrant et magnétique donl il élait doué, que le jeune homme blond était su-
r.8 'BALZAC EN PANTOUFLES.
périeurement mis: boites vernies — ce (jui alors élait un grand luxe — habit taillé par Staub, le lailleur en vogue en 1854, fine chemise de balislc plissée, capitonnée, azm'ée et brodée, une de ces chemises qu'Alexandre Dumas avait été un des premiers à meltre à la mode au grand cnchanlement des jeunes Adèle llervey de cette épo(|ue, toutes encore sous le charme du bel et fatal Anton.y. Ce regard pénétrant lui rapporta une conviction, suivie de ces paroles dont elles étaient l'essence.
— Monsieur est fils de famille?
— De bonne famille.
— Je n'en doute pas ; il suflit de vous voir,
— Mon père est le fameux banquier D...
— Je l'eusse juré! Vous avez vous-mciuc un air...
Le blond et tendre jouvenceau sourit du haut de sa chemise capitonnée.
Ce mol banquier avait produit, on le devine, un ravage de joie et d'enivrement dans les entrailles
si inflammables du futur et laborieux fondateur de la Chronique de Paris. Il se contint cependant et continua son dialogue, après avoir toutefois prié le riche fils de famille d'entrer dans le salon et de prendre place au divan.
— Nous disons donc, reprit alors Balzac, illuminé d'espoir, que vous désireriez vous charger de la partie si importante de l'article Modes et The'ûtres duns le journal que je médite en ce moment et dont je n'ai retardé l'apparition si impatiemment attendue que pour mieux en assurer le succès ?
— Oui, monsieur, si vous m'en croyez capable.
— Comment, si je vous en crois capable! d'autant plus capable qu'il est bien extraordinaire do voir le fils d'un banquier demander à entrer dans une association toute littéraire, le sang des financiers étant en général peu porté à
— Je n'aime pas quj3 les lettres de change ; j'aime \e^ lettres tout simplemeni, M. de Bahar.
l.M> nvi.ZAC EN rANTOUFI.ES.
— Adorable calembour, s'écria Balzac avec ce rire spiriluellemciit faux qu'il était souvent assez (lifdcile de distinguer du vrai cliez lui : adorable! adorable ! Il reprit :
— A'ous aimez donc les lettres, makré les denx millions de fortune dont vous jouissez?
— J'ai à attendre plus de vingt-deux millions, interrompit le jeune D. . .
— Tin^t-deux millions !
— Plutôt plus que moins, M. de Balzac.
— Je tiens mon baillem^ par les cornes, murmura Balzac dans son cœur sillonné et ébranlé en ce moment par les éclairs et les tonnerres de la venue prochaine du messie et d'un messie apportant cautionnement, fonds de roulement et fonds de réserve destinés à faire flotter l'entreprise sur la grande mer où il se voyait déjà en tête de Tescadre de toutes les revues célèbres : Revue des ])cnx -Mondes^ de Paris^ d'Edimbourg, Encyclopédique, etc., etc.
— Que vous avez raison ! reprit Balzac, de do-
mander à traiter l'article Modes et Théâtres dans notre future et très-prochaine Chronique de Paris! Cela vous donnera l'occasion, monsieur...
— D'aller chez tous les grands tailleurs de Paris, interrompit le riche jouvenceau.
— Chez tous les grands tailleurs de Paris , comme vous dites, et c'est si agréahle!
— Chez les actrices aussi.
— Ah ! jeune homme! jeune homme! prenez garde, prenez garde ! mais nous serons là pour vous refréner, pour vous modérer.
Balzac avait jaugé dans tous les sens ce petit tonneau d'or après la conversation que nous rapportons ici, mais que nous rapportons, moins les grimaces, les sourires fins et moqueurs, les cour toisies outrées à la fois et voilées, les empressements voûtés et les hauteurs magistrales de ce courtisan de la richesse, réduit à aduler un idiot.
L'idiot imherhe n'avait pas doublé le coin de la rue, que Balzac appelait à son de trompe Charles
\b2 BALZAC EN PANTOUFLES.
de Bernard, Théophile Gautier, Jules Sandenu, Duckett, et leur disait en montant sur une chaise placée au milieu d'une table :
— J'ai un bailleur!
— De quoi?
— De fonds, parbleu !
— Pas possible!
— Dieux, qui m'entendez ! dile^ si je mens.
— Mais quel est celui qui donne ces fonds ? Quel est cet ange, ce fou, ce démon?
— Un vingt-deux; fois millionnaire ! Le fils d'un banquier.
— Son nom?
— Le fils-du fameux D...
— Et il s'est engagé à verser cent mille francs, demanda Duckett, comme mise de fonds pour commencer et continuer dignement la Chronique de Paris?
— Non, il ne s'est engagé à rien.
— Alors...
— Alleiidc/ !
lîALZAC F.N PANTOUFLKS. ITm
— Nous attendons.
— Mais il vont collaborer au journal.
— C'est autre chose î
— Il est pincé î
— Il est mordu !
— Pincé et mordu, vous l'avez dit, reprit Balzac. Vous voyez que s'il ne s'est pas engagé, c'est tout comme. On ne demande pas à écrire dans un journal à côté des plumes comme les vôtres, sans y apporter beaucoup d'argent, n'y apportant aucun esprit. Donc, la collaboration de mon jeune étourneau veut dire Argent ; elle veut dire cent mille francs, deux cent mille francs, cinq cent mille francs, ou les mots ont, perdu toute signification. Mais, poursuivit Balzac, changeant de ton, l'affaire no peut s'entamer sans une habile préparation, sans une initiation solennelle ; préparation et initiation signifient ici dîner. C'est dans un dincr peu frugal, mais somptueux, pompeux autant qu'entraînant, orné d'une guirlande tressée de rédacteurs plus séduisants les uns que les autres, que se consommera
ir.4 TALZAC EN PAMOUFLES.
rjllianoo de l'esprit en vos personnes et de l'argent en celle de mon imbécile : c'est dans nn diner enfin, qn'il nous dira, le Champagne sur la gorge, la somme qu'il compte verser dans la caisse delà Chronique de Paris, qui n'a pas encore de caisse, mais qui en achètera une dès qu'elle aura de l'argent.
— Puisque nous parlons d'argent, fit très-judicieusement observer un des collaborateurs promis à la Chron'Kjne de Paris, avec quel argent donnerons-nous ce diner ? Nous serons au moins vinst convives au banquet, qui nous coûtera au bas mot vingt francs par tête, soit quatre cents francs. Avons-nous ces quatre cents francs ?
Des regards anxieux se croisèrent, et des complaintes muettes les suivirent dans leui' parcours, à cette question Ijrutalement émise par l'esprit ])osilif (jui avait parlé.
— On ne les a pas, mais on les trouve, observa Balzac.
— fiCS Irouvera-t-on ?
— Sans doute !
— Trouvez-les alors.
— Je n'ai pas-dit — permettez! — que je les trouverai, j'ai dit seulement que cela se trouve.
— Comment ?
— Si je le savais, parbleu ! je les aurais trouvés. Attendez ! attendez !
— Balzac a une idée î
— Ce ne sont pas les idées qui lui manquent.
— En vérité, je suis honteux de la simplicité de celle que j'ai à vous proposer, mais enfin.. .
— Dis toujours ! Beaumarchais a écrit, à propos même de l'argent , qu'il n'était pas nécessaire de tenir les choses pour en parler.
— La difficulté serait à peu près insoluble, reprit alors Balzac, s'il s'agissait de traiter notre jeune et candide bailleur de fonds chez Véry, chez Vefour ou aux Frères Provençaux; parce qu'il faudrait alors, séance tenante, payer francs et centimes sur la nappe même du festin. Mais je ne crois pas que vous ayez jamais eu la pr usée de le
traiter de cette faron qui sent à plein nez les aventuriers; ce serait dire, nous n'avons ni salon où vous recevoir ni cuisine où faire confectionner le dîner. Votre intention a toujours été de lui donner à dîner à l'endroit où nous sommes réunis aujourd'hui, dans ce local un peu vide de meubles et de tentures, mais enfm convenable; non ailleurs.
Ce local, pour le dire en passant, très-convenablement meublé, comme le disait à peine Balzac, était situé rue de Seine et se présentait dans d'excellentes conditions de hauteur comme plafond et comme développement de façade sur la rue II représentait de tous points un salon où doit se fc nder quelque chose qui n'est pas appelé à rén5si'\ Paris abonde en ces sortes d'appartements destinés à voir naître toutes les grandeurs suivies d'égales décadences: on pourrait mettre sur l'écrileau : Appartement riche et malheureux à louer présentement^ s adresser à Clichy, prison pour dettes.
HAI.ZAC EN l'ANTOlFLES. ir.7
— Soit! nous convenons tous quo le dîner aura lieu ici, mon clier Balzac; mais enfin où pèclierons-nous les 400 francs demandés pour faire face à la dépense de ce dîner?
— C'est ce que je me préparais à vous dire. Commandons-le à crédit.
— Quel moyen !
— Voilà ton moyen ?
— 11 est joli, le moyen :
— C'est le meilleur depuis l'absence de l'argent comptant dans la chrétienté.
4 — Tu obtiendras crédit du marchand ck^ vins fins ? toi !
— Du marchand de fruits?
— Du glacier?
— Mais vous me lapidez avec vos détails ! De grâce, ne pulvérisez pas ainsi la situation déjà assez difficile en bloc. Si je ne veux pas du restaurant comme local, et je vous ai dit pourquoi, je veux du restaurateur comme fournisseur du dîner qui doit solenniser la naissance de notre
Chronique de Paris. Or, le restaurateur qui présente sa note, quand on mange sous son toit, fait crédit hors de chez hii.
— Quelquefois, quelquefois...
— Un peu !
— Passionnément!
— Pas du tout!
— Si nous effeuillons la marguerite... soyons séi'ieux !...
— Soyons très-sérieux. Tu dis donc, Balzac, que le restaurateur nous fera crédit?....
— Oui, s'il a contiance en nous.
— Comment la lui inspirer, celte douce confiance?
— A force d'amour.
— Voilà comme vous êtes sérieux? Vous lui inspirerez cette confiance s'il voit, quand il viendra chez nous recevoir nos ordres pour le dhier, qu'il v a de quoi répondre de la dépense : des nieuhles, par exemple, des cristaux, de l'argenterie
r.ALZAC EN PANTOUFLES. 159
— Nous avons quelques meubles...
— Peu de cristaux de Bohême et de Baccarat.
— Pas d'argenterie poinçonnée à la monnaie.
— Ayons de l'argenterie! s'écria Balzac, el nous sommes sauvés.
— Mais, malheureux ! nous n'avons pas une cuiller à café.
— Notre ami que voilà, reprit, sans trop s'émouvoir, Balzac montrant l'un des jeunes membres de l'association en travail de fondation, a, si je ne me trompe, quelque argenterie au Mont-iîe~ Piété.
On ouvrit des oreilles attentives.
— D'abord cette argenterie est à ma mère, reprit vivement le jeune homme interpellé par Balzac qui avait réservé cette révélation pour le bouquet, et ensuite elle est engagée pour huit cents francs; mais à quoi bon en parler? Si nous ne Irouvons pas quatre cents francs à emprunter, comment en trouverons -nous huit cents pour nous faire délivrer l'argenterie retenue en gage?
— I/iiii est bien plus facile que l'autre! on ne nous prêtera pas huit cents francs, c'est bien sûr, tandis qu'on nous prêtera les huit cents francs voulus pour dégager l'argenterie ; on nous les prêtera à la condition, écoutez-moi bien! que vous les rendrez le lendenaain même en reportant l'argenterie, le lendemain même aussi, au Montde-Piété, lequel vous remettra aussitôt huit cents autres francs avec quoi vous rembourserez.
— Je me charge, poursuivit un jeune poëte, qui, depuis, s'est lancé dans les grands affaires de Bourse et qui y a acquis une magnifique position, je me charge de me faire avancer cette somme de huit cents francs par une de mes tantes qui sait, par expérience, qu'elle peut compter sur mon exactitude, comme je sais, de mon côté, qu'on peut compter sur la vôtre.
— Mon idée triomphe, s'exclama Balzac, et l'argent est acquis ! Nous dégagerons demain lundi l'argenterie; mardi, conférence avec le restaurateur dans laquelle nous arrêterons lui et nous
BALZAC EN PANTOUFLES. IGl
un splendiJe menu ; mercredi, invilalion, lancée sur vélin à notre bailleur adolescent; le soir même engagement solennel de sa part de verser les fonds avec toasts chaleureux de la nôtre; jeudi, traité passé par-devant notaire et signé de la main blanche et rose du jeune fils des vingt-deux millions; vendredi, réunion ici et thé pour lire, en comité secret, le prospectus dont la rédaction me regarde; samedi, impression dudit prospectus, tiré à cent mille exemplaires ; dimanche,, affiche colossale sur tous les murs, monuments, colonnes, etc.; huit jours après, apparition éclatante, sur l'horizon en feu de Paris, du premier numéro. Canonniers, à vos pièces 1
— Bravo ! bravo !
— Bravo ! bravo ! bravo !
— Bravissinio ! bravissimo ! bravissimo !
Et l'événement eut lieu... Non, il n'eut pas tout à fait lieu comme le programme improvisé par Balzac Boucho-d'or venait de le proférer devant ses jeunes camarades, tous ravis de la parole du
lf.2 J5A1.ZAC KN PANTOUFLES.
maître après l'avoir clisculéc .et discutée plutôt avec les appréhensions voilées du doute qu'avec la douleur franche de la crainte, car Balzac finissait toujours par les entraîner et les convaincre, quel que fût d'ailleurs son but. Cette fois-ci, il est vrai, il offrait à l'appétit de leur imagination un morceau dignement littéraire, bien fait pour attirer et séduire des natures jeunes, impatientes, avides de se produire et de produire de belles pages.
Passons maintenant du rêve à la réalité, du jour terne et froid d'un salon à la lumière heureuse et gaie à la fois d'une salle à manger. .
On est à table, ce qui dit assez que l'argenterie a été retirée — retirée pour un jour — du Mont-dc- Piété; que ses reflets calculés avec soin ont ébloui les yeux du maître d'hôtel qui a consenti à fournir le dîner à crédit; que l'intéressant fils du banquier a accepté l'invitation à dîner ; que l'on est à peu près sûr de son versement, puisque l'acceptation, certitude du versement, a été accueillie avec une
«'ourtoisie d'iiifailliblo et très-bon augure ; cela dit enfin que nous touchons au moment suprême de; la crise, à celui où l'on étouffera d'embrassemenls l'ange de la fondation du journal, la Chronique (le Paris ^ sous les traits adorés du héros de la fcte. Quand on eut savouré tous les vins des crus plus ou moins vieux fournis par le restaurateur, quand on eut livré aux flammes et aux fusées de la conversation les sujets les plus du moment, politique, morale, monde, plaisir, livres, théâtres, actrices, coulisses, Balzac, s'adressant à sa belle phalange de jeunes écrivains, prit son verre, se leva et dit :
«Messieurs, « Vous savez comme moi le motif qui nous rasce semble ce soir autour de l'hôte libéral et gracieux « assis à ma droite. Ce motif est la création d'une « publication destinée à prendre, grâce à lui, grâce (( à sa munificence éclairée, une place immense « dans la pléiade des meilleures revues du siècle.
iCii BALZAC EN PANTOUFLES.
a Oiioifjiieje n'aie pas eu jusqu'ici assez de loisirs, « et je le regrette, pour cultiver, comme je Teusse « désiré, cet esprit rare appelé à féconder le nôtre, « à le faire fleurir, à puissamment nous aider à « répandre enfin nos productions nombreuses et « diverses à travers le monde qui les attend, et qui « ne lesauraitjamaisconnues, disons-lebien haut, « Messieurs, sans son intervention effective et « bienveillante, il m'est permis cependant de dire « combien, dans de trop courtes confidences, il « m'a laissé voir des trésors d'encouras^emerit « et de belles récompenses. Ne craignons pas de « le dire, la Chronique de Paris lui devra son (( existence, sa splendeur, sa popularité, son autoce rite, sa fortune liée à la sienne, une des plus « honorablement acquises, comme le sera bientôt la (( noire avec l'appui qu'il vient^ui prêter. Si mon « émotion n'était ni si vraie ni si grande, je m'é- « tendrais davantage sur l'avenir de notre chère et (( illustre publication; j'aime mieux, après vous a avoir piié de joindre vos toasts à mon toast en
« l'honneur de noire liôle, lui laisser la parole pour « lui permettre de vous dire tout ce (pril compte « faire en faveur de la Chronique de Paris^ de ce « recueil si heureux et si dii'ne de l'avoir comme « prolecteur et comme patron. »
Ramenant sa voix an ton simple et cordial de lintimilé, Balzac, quand le toast proposé par lui eut été bruyamment porté, dit à sonhôte : — Veuille/, cxpiimer, notre bien cher ami, ce que votre libéralité a le projet de faire pour la Chronique de Paris?
Voici quelle fut alors la mémorable réponse du jeune banquier, tilsde banquier:
— Messieurs, je parlerai de voire affaire à papa.
Balzac devint pâle comme la na[)pe. cl ses jeunes camarades blanchirent comme lui de surpiise comique à cette brève réponse : Je parlerai de votre affaire à papa !
L'idiot avait joué les hommes de génit^. après
leur avoir mangé leur excellent diiier, ce diner si
douloureusement obtenu.
Balzac fut sublime dans sa défaite cl dans celle de ses jeunes amis.
A peine leur mystilicateur était-il sorti, qu'il s'écria d'un accent "qui foudroyait la destinée:
« — Il fait jour: — Reportons les couverts au Mont-de-Piété! »
La Chronique de Paris [larut cependant — le 5 août 1854 ^- mais à des conditions beaucoup plus calmes, beaucoup plus unies, beaucouj) plus régulières , cl c'est peut-être à cause de cela qu'elle ne vécut que peu de temps — avec éclat sans doute — mais que peu de temps.
Balzac maintenant rêve la gloire ila barreau. — L'assassin roytel — Arrêt de la cour d'assises qui le condamne à la peine de mort. — Mémoire de Balzac en sa faveur. — Résultat de celte campagne extra-littéraire
Un événement de la vie littéraire de Balzac réclame ici une place particulière, non-seulement par sa date voisine de l'année 1840, que nous côtoyons depuis (juelques chapitres, mais surtout à cause du coin d'originalité qu'il vient poser sur la physionomie du grand romancier, voulant à tout prix, parvenu à un très-haut échelon de sa
108 UALZAC E> rAMUUFLES.
niaiclic ascensionnelle, être autre chose qu'un grand romancier. La gloire populaire du barreau, cette gloire si spontanée, vint le pincer à l'oreille ; elle produit, en elTet, tant de bruit autour d'elle ! et il aimait lui-même tant le bruit ! Puis, que d'exemples ne venaient pas le fascfner : (juel appoint immense n'avait pas apporté à la renommée de Yoltaiie la défense de Calas; de Calas, innocent ou non , la question n'était pas là. Si peu là pour Balzac, qu'il ne croyait pas le moins du monde à la non-culpabilité du fameux protestant de Toulouse, accusé d avoir assassiné son lils. Son unique, soii ardent désir était de mettre la main sur quelque beau crime de ce gem'e ou de tout autre genre, aliii de se placer d un seul coup comme polémiste, jurisconsulte, moraliste et dialecticien, à côté de Beaumarchais, l'exterminateur ironitjue de Cuëzman et de Morin d'Arnaud: et jamais, ni le roman ni la nouvelle, si réussis qu'on les suj)pose , ne lui auraient fourni l'occasion d ajouter celte plume d'or à son aile majestueuse.
UALZAC EN I'.\MU11LL>. lOU
Mais où gisait ce procès civil ou criminel, t'aulùme de ses rôves? à (iiieile région sociale le deniandei'7 Aller le chercher trop haut, c'était entrer téniérairenient en lutte avoc les avocats célèhres, en possession des helles causes? le ramasser trop has, c'était se donner heaucouj» de peine pour obtenir peu de retentissement ; la trop épaisse obscurité de la cause eût étoufle 1 éclat de la défense.
On le voit, la position d'avocat d'honneur, — confinent c[ualilier autrement ce genre d'ambition? — n'était pas des plus commodes à enlever. Cependant, comme tout vient à point, dit -on, à qui sait attendre, et Balzac savait parfois un peu attendre, une affaire certain jour éclata tout à coup dans le calme de l'air, et cette affaire, aussi romanesque, aussi compliquée, aussi multiple, aussi ténébreuse, aussi diamatique qu'il j)ouvait la souhaiter, fut j.our lui l'occasion miraculeuse, le i»liéni\ judiciaire qu'il attendait.
Quel mouvement frénétique aussitôt dans la presse
170 BALZAC E> l'AMOUlLES.
parisienne et dans ceux (jui en avaient alors la direction, qui possédaient quelques plumes dans les journaux, qui disposaient de quelques-uns de ces carrés de papier gris, marqués de noir, qui vont mettre le feu à toutes les cervelles; quel trépignement à la nouvelle répandue que Balzac se chargeait de la défense du célèbre prévenu, dans la fameuse affaire de la jeune femme tuée, sur le ponl d'Andert, de deux coups de pistolet, du jeune domestique broyé à coups de marteau. Les uns approuvaient la littérature dans l'un de ses chefs les plus brillants, d'aller bravement, sous la coupole de la justice, protéger la vérité en lui prêtant des accents nouveaux; les autres n'auguraient rien de bon de cette immixtion d'un romancier dans les dëmêlés de la justice avec les passions des hommes. Ce n'était pas là sa blanche mission. Si Pélisson avait pris en main, sous Louis XIV, la défense de Fuucpict, c'est que Pélisson et Fouqurt étaient liés d'une amitié qui autorisait ce dévouement public : si Beaumarchais avait écrit des Mé-
moires, oonsiclérés sans doute à bon droit comme des plaidoyers , Beaumarchais avait dans celte circonstance plaidé pour lui, pour sa maison : les noms mis en un si cruel relief dans ses fameux Mémoires, sont les noms de ses ennemis, de ses propres ennemis. Où donc était le rapport entre la détermination de Balzac, inspirée par la fanlai* sie, et la résolution si sensée , si parfaitement expliquée,- de Beaumarchais et de Pélisson?
Voilà ce que disait le monde, dans un sourire à demi moqueur, et pleinement moqueur quand ce monde cessait d'être celui des salons pour devenir celui du barreau.
Mais railleurs et moqueurs ne parvenaient guère à émouvoir Balzac, lequel, du reste, ne demandait pas, pour annoncer son entrée en lice, de hérauts d'armes mieux équipés et mieux en voix. Cet esclandre le ravissait d'aise : c'était sa musique guerrière que ces tambours, ces cymbales, ces trombones de la malveillance, éclatant sous lui, s'assourdissant les uns les autres, mais le laissant
172 lîAIZAC EN PANTOUFLES.
rnlme comme est calme le pic de Ténérife au-dessus des orages grondant à ses genoux.
Maintenant obtint-il de cette pointe tentée sur les terres privilégiées du barreau les immunités sur lesquelles il avait tant compté? Une réponse trop affirmative sur ce point serait universellement contredite par tous les témoignages contemporains, se levant en masse. Le nôtre peut déposer ici que Balzac fut loin de réunir, en adoptant ce procès, une somme de satisfactions morales égale aux peines de tout genre qu'il lui donna, aux dépenses d'argent et de temps qu'il lui imposa pendant les deux mois seulement qui s'écoulèrent entre la condamnation de son client, le 26 août 1859, et son exécution sur la principale place de Bourg, le 28 octobre ; car Balzac, et l'observation se place ici d'elle-même, ne fit paraître ses lettres en faveur de Peytel , — le procès en question a pris dans les annales judiciaires le titre de procès Pevlel — que lorsque Pevtel , condamné au ibef-lieu de l'Ain, se pourvut en cassation. Pourquoi la défense
I!AI.ZAC TN l'ANTOlFI.ES. IT"
(1p Bal/.ao se produisit-olle si tard, se demandera t-on, pourquoi n'arriva-t-elle pas concurremment avec l'ouverture do la cause? Nous expliquerons ' celte flagrante inopportunité par Thésitation incessante que mit Balzac î\ se décider sur ce point, fort délicat pour lui, de savoir s'il irait défendre oralement Peytel à Bourg ou s'il réduirait son rôle à le défendre par écrit. Ces oscillations, comme celles du pendule, se traduisirent par un écoulement de minutes, qu'on appelle en affaires de ce monde perte de temps, si bien que Peytel avait paru au banc des accusés que Balzac s'était à peine décidé. Cependant il s'était rendu à Bourg. C'est à Bourg même qu'il rédigea les lettres ingénieuses, plus ingénieuses que conyaincues, où il entreprend la justification de l'accusé Peytel, dej;i condamné par la cour d'assises réunie à ce chef-lieu : et c'est de Bourg même aussi qu'il me les fit parvenir toutes chaudes en épreuves, afin que je les revisse avant de les envoyer au journal le Siècle,
pour lequel elles étaient destinées.
17i BALZAC EN PANTOUFLES.
En lisant le Mémoire ou la plus subslanlielle paiiic du Mémoire de Balzac, consacré à la défense de Peytel, on prendra naturellement connaissance du double crime, on pourrait même dire du triple crime, dont cet étrange notaire fut accusé et- pour lequel il eut la tète tranchée. Cette curieuse pièce, que nous ne nous souvenons d'avoir vue dans aucune vitrine de son vaste musée, mérite, par plus d'un côté, d'être tirée de la poussière de l'oubli, si rapide à se convertir en fumée de néant. Elle vaut, certes! la courtoisie d'une résurrection par le soin précieux, minutieux, aveclequel elle est écrite, par la couleur contenue et le dessin laborieux qui la distinguent des autres productions de Balzac. C'est un spectacle nouveau que nous dévoile son intellig^ni'c, plus habituée à parcourir l'espace astral, illimité des comètes, ({u'à raser le terre-à-terre de 1h réalité ; et à quelle triste réalité, bon Dieu ! il s'attaquait!
Pour conduiie le lecteur avec plus de clarté à travers les développements nombreux où se com-
r.ALZAC EN PANTOUFLES. 175
plaît ce Mémoire, nous (lonncrons tout de suite l'arrêt qui intervint à la suite des débats de l'affaire Peytel , arrêt que ce môme Mémoire cherche à ruiner dans l'espoir de le voir casser ensuite en appel devant la cour de cassation :
« Sébastien Benoît Peytel est-il coupable d'avoir, dans la soirée du 1^'^ novembre 1858, commis un meurtre sur Louis Rey, son domestique?
« Ce meurtre a-t-il été commis avec préméditation?
« Est-il coupable d'avoir commis un meurtre sur Thérèse-Félicie Alcazar, sa femme?
« Ce meurtre a-t-il été commis avec préméditation ?
Les jurés se retirent pour délibérer; ils rentrent au bout d'une heure.
Le chef du jury déclare : o Sur la première question, oui, à la majorité, l'accusé est coupable.
« Sur les circonstances, oui, à la- majorité.
c( Sur la deuxième question, oui, à la m.ajorifé.
17(i r.Al.ZAC F.N PANTOUFLES.
(( Sur les circonstances, oui, à la majorité.
L'organe du nninistère public : a Nous requérons pour le Roi, qu'il plaise à la Cour faire à l'accusé l'application de la loi qui le condamne à la peine de mort.
Et maintenant, au Mémoire de Balzac !
« J'ai vu Pe\tel trois ou quatre fois chez moi, en 1851 et 1852. Depuis, je n'en entendis plus parler qu'à propos de son retour au notariat; il m'annonça lui-même son projet de quitter la vie littéraire. Je l'avais jugé, comme l'ont jugé beaucoup de ceux qui le connurent alors , si peu capable d'une mauvaise action, que, lors de son procès, M. Louis Desnoyers, à une séance du comité de la Société des gens de lettres, eut besoin de m'affirmer que le notaire alors en jugement était ce Peytel que nous avions entrevu. Dès la première visite qu'il me fit en m'apprenant son ac- (juisition d'une part d'intérêt au Voleur^ Peytel me parut être ce qu'il est maintenant : un homme d'un tompéramont sanijuin jusqu'à la pléthore,
lîALZAC EN PANTOUFLES. 177
vif, omporlô, doué d'une grande force morale et physique, passionné, incapable de maîtriser son premier mouvement, orgueilleux, je dirais presque vaniteux, et parfois entraîné dans la parole seulement, comme la plupart des gens vains, au delà du vrai; mais essentiellement bon.
« Là où l'accusation a été partiale, cette défense ne le sera pas. La..conséquence d'un tel caractère est l'ambition. L'ambition littéraire avait amené Peytel à Paris, où il se lia naturellement avec quelques écrivains ; il pratiqua la plupart de ceux qui travaillaient à cette époque dans la presse parisienne ; enfin, il se mit comme tant d'autres sur le trottoir de la spéculation et de la littérature.
« Deux faits authentiques dans le monde littéraire peignent Peytel tout entier. En sa qualité de propriétaire du Voleur^ comme beaucoup de gens qui ne prennent un intérêt dans un journal que pour y écrire, il rendait compte des théâtres. Un de ses articles blessa vivement le directeur d'un spertnole, qui s'en plaignit amèrement. Peytel, a
I7S P.ALZAC EN PANTOUFLES.
(jui ses plaintes furent rendues d'une (açon nienaçanle , alla chez le directeur, muni de ce billet (]a\\ lui adressait au lieu do carte :
« Monsitiu-, « Vous désirez connaître l'auteur de l'article sur le Gymnase : il est debout devant vous. »
(( A propos de la vente de ce même journal, Pevtel se crut ou trompé ou lésé dans la vente, non par ses co-vendenrs, mais par l'acquéreur ; il attend son homme sur le boulevard et l'insulte gravement, en plein jour. Le caractère français comporte un si grand fonds de générosité, que i'ac- (|uéreur, saisi de pitié en apprenant la condamnation de l'homme envers qui sa haine était certes fondée, a escompté àGavarni les valeurs avec lesquelles nous avons subvenu aux frais de nos voyages. Le seul ennemi légitime de Pevtel a eu cette générosité, convaincu do sa non-culpabilité, souhaitant à Gavarni bon succès. Les ennemis que compte PpN tel à Pourri et ;i Polley ont été bien dif-
UALZAC EN l'ANlOUl- LES. iTl»
Icrents, mais peut-être aujourd'hui sont-ils honteux deleur Quvrage. Ces deux traits peignent tout un homme, son vrai caractère et ses habitudes de franchise.
« Peytcl a cet œil qui regarde toujours en face et dont les rayons sont directs , un œil sans fauxfuyants, plein d'ardeur, qui s'allume d'une soudaine colère, un œil qui dément l'hypocrisie que lui prête le réquisitoire. En le voyant, il est Hicile de deviner qu'il lui est impossible de soutenir longtemps un rôle quelconque. Quand il s'agit d'un homme placé dans le monde où vivait Peytel, toute accusation va chercher ses éléments dans le caractère : Taccusation l'a bien senti ; aussi a-tcUe tout tenté pour donner le change à l'opinion publique ; elle n'a })as reculé devant des assertions qiii, de la part d'un particulier, seraient diffama^ toires. L-js deux faits de vie privée que je viens de raconter confirnicnt les inductions à tii'er de h* physionomie et du caractère de l'accusé. Vout connaissez sa colère prompte ctlacihment oi bliéo.
K^O LALZAC EN l'AMuLI-LES.
maintenant, voici un irait qui vous expliquera sa bonté :
(( Dans une famille honnête et connue de ses amis se trouvait un homme d'une grande inconduite et qui avait lassé h patience de tous. Celle homme, errant, sans t'eu ni heu dans Paris, rencontre quelques amjs de Peytel, alors rentré dans hi voie du notariat après ses inh'uctueux essais de journalisme et d'entreprises httéraires. Un expédie à Peytel ce gargon malheureux, à qui l'on voulait faire un sort en lui procurant du travail dans la fabrique de Lyon. Peytel l'accepte, le loge, l'habille et le nourrit. Mais, ce (jui est bien autrement difhcilc, Peytel tente de le réconcilier avec luimême , de le mettre danb la bonne voie : il le maintient d ins une vie décente, il le suit, le conseille, le dirige avec des soins constants, touchants, paternels. Ainsi, sa bonté n'est pas une honte de premier mouvement et d'épiderme, comme chez beaucoup de gens violents, et comme pourrait le l'aiie supposeï' r-in«'cdote, révélée à l'audience par
un témoin, sur l'argent donné à un enfant pour commencer un commerce qui a prospéré. La bonté de Peytel est continue, persistante. Tous ceux qui l'ont connu savent que chez lui l'obligeance est sans bornes : son orgueil et son faste sont solidaires de son dévouement. Ces sentiments se retrouvent jusque dans sa vie d'enfance, au collège. « Eh quoi! l'instruction, l'accusation fouillent toute la vie d'un homme afin d'y trouver les racines d'un crime, et ne la fouillent que dans un sens! Elles n'y prennent que les faits dont elles ont besoin pour leur thèse et qui chargent un seul des plateaux de la balance ! Le réquisitoire se dresse à Lyon : Peytel a fait son second stage notarial à Lyon, sa bienfaisance s'est exercée à Lyon, et l'accusation l'ignore ! Elle sait ce que faisait ou ne faisait pas Peytel le lendemain , la veille de son mariage à Paris, et elle ferme les yeux sur des faits éminents de sa vie littéraire qui devaient appeler et fixer le doute sur le chef grave de la préméditation! Puis elle peindra cet homme comme un
homme dissimulé, cupide! l'accusation dit : Teytel est cupide parce qu'il a fait un crime. Mais, pour rendre sa cupidité solidaire de son- crime , il faudrait prouver par des faits et le crime et la cupidité, établir victorieusement le caractère et les habitudes d'un homme intéressé : toute la préméditation , ce chef accablant , est là! Mais cest là précisément que je me charge de montrer combien l'accusation a été fausse, combien l'instruction est incomplète. Je procède autrement, je vous objecte des faits avant d'en tirer des conséquences, voici donc trois circonstances connues , que plusieurs témoins dignes de foi attesteront, et qui prouvent que Pey tel est un homme violent, allant droit à son but, sans dissimulation. Où donc est l'homme comblé de ses bienfaits? Pourquoi n'a t-il pas traversé la France pour courir au secours de Peytel calomnié par ses ennemis ? Peut-être le malheureux est-il en pays étranger? Soyez-en sûrs, nous saurons le retrouver. Si le procès se recommence^ ce témoignage s'adjoindra à tous ceux qui faillirent à Peytel. Ces
oublis de l'instruction sont constants et flagrants. A chaque pas que nous allons faire dans ce procès, vous trouverez l'instruction et l'accusation en faute. « Le devoir de Finstruction criminelle est un des plus terribles , des plus minutieux, des phis astreignants que je sache dans notre société. Aussj le juge est-il investi des plus grands pouvoirs : il a tout à ses ordres , les paperasses de la police et ses agents, l'argent du fisc, il fait tout mouvoir; à sa voix , les préfets, les autres juridictions, les polices locales , tout s'empresse ; il a le temps à lui, rien ne le hâte, aucune autorité n'entreprend sur lui, ni le public ni l'Etat, il ne relève que de sa conscience ; il peut, il doit retarder l'instruction pour le plus léger détail, il a la charge de tout interroger dans le passé d'un homme : moyens de fortune, dettes et créances, habitudes. Il doit demander compte de tout, rechercher la pensée d'autrefois, appeler ou ne pas appeler l'inculpé à se« investigations; examiner, recueillir toutes les probabilités , suivre le crime ou la pensée du crime
à la pisle, en refaire le chemin moralement et phyi^iquement; car les preuves du pour et du contre sont partout, dans les êtres^ dans les choses^ dans les lieux; mais à lui de résumer, d'inscrire le bien et le mal, de les balancer en faisant connaître le Droit et l'Avoir moral de l'inculpé. Sans ce rapport essentiellement impartial, à la confection duquel la société, le pouvoir, les citoyens concourent de toutes leurs forces, la religion du tribunal, la religion de la Cour, successivement appelés à prononcer sur la mise en accusation, est surprise.
« L'accusation et l'instruction n'ont pas voulu voir les laits qui prouvaient en faveur de Peytel : elles ont favorablement accueilli, non pas les actes, non pas les faits à discuter, mais les dires et les calomnies qui le perdaient. L'acte d'accusation, qui doit être une sèche narration des faits, a plaidé contre Laccusé. Publié par avance et sans réponse, cet acte a été ingénieux comme une Nouvelle, partial là où il devait se montrer froid et calme, aflirmatiflà où il devait être sceptique. Je n'ai pas la
prétention de faire de Peytel un saint : il a été souvent entraîné à des légèretés. Ces légèretés, qui d'ailleurs ne touchent en rien la probité, l'ont conduit à avoir, au moment où j écris, les fers aux pieds comme les plus vils criminels, et à vivre dans l'incertitude de savoir s'il sortira de sa pri son pour aller à l'échafaud , ou pour comparaître devant une autre Cour d'assises, ou pour traîner le boulet d'un homme gracié.
« En parlant ainsi, j'ai en vue la déposition qui a le plus nui à Peytel , celle du président de la chambre des notaires de Màcon. Pressé par l'accusé, par ses défenseurs, d'expliquer le refus d'admettre Peytel parmi les notaires de Màcon, le président a prononcé les mots d'incapacité, d'improbité. Quel avantage pour moi que la chambre des notaires de Màcon ait taxé le postulant d'incapacité! Déjà voici cette compagnie induite en erreur. Peytel a donné les preuves de la capacité la plus étendue à Lyon et à Belley. Ici la chambre répond que la caacité s'entend de l'observance des règles relatives
18C r.Ai.z\c EN Pantoufles.
au staize. Mais comme cette imitile accusation somie mal aux oreilles des jurés qui s'arrêtent au sens vulgaire des mots! Reste l'improbité.
(( Cepointexige une digression de la plus haute importance.
{( Peytel a commencé ses études de notariat chez M. Cornaton. l.e refus de la chambre fut basé sur des renseignements donnés par ce notaire. L'instruction , l'accusation avaient donc pour appuyer leurs foudroyantes allégations le délibéré de la chambre des notaires de Màcon. Comment l'instruction n'a-t-elle pas mandé M. Corna- Ion, en l'obligeant à déduire les raisons intimes de ses renseignements? pourquoi n'a-t-elle pas mis en présence, confronté la cbambre des notaires et M. Cornaton , puis M. Cornaton et Peytel, et enfin Peytel, M. Cornaton et la chambre, afin que ce refus expliqué dans le silence de l'instruction ne pesât point dans le plateau des charges ou y restât sans discussion possible? L'Instruction, l'Accusation vont t;i\er un honune de cupidité, d'imprn-
bité , et ni rinstruction ni l'accusation ne s'enquièrent des faits sur lesquels la chambre a prononcé. Ici, comme il s'agit pour Peytel d'être déclaré probe ou improbe, je dois établir publiquement ce que rinstruction devait faire en secret. J'ai les mains sur des questions délicates , mais personne ne souffrira de ma parole.
« Le sentiment qui dicta jadis à M. Cornaton les renseignements sur Peytel est inhérent au cœur do l'homme : il a pu être blessé plus vivement encore et plus intimement atteint que l'acquéreur du journal ; mais je prends sur moi de dire qu'il sent comme nous, à ses pieds, peser les fers de Peytel ; que , devant une autre Cour, il réhabihtera plus entièrement encore qu'à l'audience les antécédents de son clerc.
0 Quand Peytel était chez lui , M. Cornaton avait cru s'apercevoir qu'il manquait de petites sommes à sa caisse. Suivant sa déposition devant la Cour, il a dit qu'il n'avait aucune certitude que ces détournements eussent été pratiqués par
Peytel. Bien plus, un des jurés lui a demandé si, Pe\tel parti, les infidélités avaient continué, il a répondu : Oui, mais moins fréquemment et pour des sommes moindres, ^'est-il pas évident quelauteur des détournements comptait sur le jeune clerc et se comportait de manière à laisser croire qu'il y avait deux coupables au lo;.ns? Eh bien, peut-être M. Cornaton a-t-il. quand il s'est agi de recevoir Peytel notaire à Màcon, trop écouté ses ressentiments? La chambre a dû consulter le premier patron du postulant, un notaire qui demeure à peu de distance de Màcon.
a Aujourd'hui M. Cornaton doit être au désespoir d'avoir provoqué la délibération de la chambre des notaires. Un corps tient à ce qu'il a mis sur ses registres : la discussion était impossible entre M. Cornaton devenu généreux en présence du danger de Peytel et le président de la chambre des notaires appuyant la décision de sa chambre sur les renseignements donnés par M. Cornaton. Opposons un fait à de simples soupçons, en
adiiieltant que le délibéré de la chambre des notaires soit fondé.
« Pendant sa cléricature et son priiicipnlat chez M. Farine et chez M. Fiichez, le successeur, une des études les plus occupées de Lyon, Pevtel a eu en maniement des fonds considérables et qui sont montés à deux miUions. En quittant l'étude et rendant son compte de caisse, il s'est trouvé une erreur d'environ mille francs. Remarquons qu'une erreur légère , comparée au total des sommes reçues, ne compromet la probité de personne. Un premier clerc qui , voulant voler, volerait mille francs dans deux millions, mériterait aux galères les plaisanteries de tous les condamnés. Peytel agit comnie tout le monde en pareil cas ; il tira de sa poche un billet de mille francs pour aligner les comptes , en protestant de son exactitude, en suppliant son successeur de rechercher l'erreur. Il lui était alors impossible de rester à Lyon jusqu'à l'apurement des comptes, il avait traité à Belley.
Quelques mois se passèrent sans que Terreur
190 BALZAC E> [' A.N TOU FLES.
fût découverte, mais elle se découvrit : on avait oublié de porter uue somme payée ou reçue chez un banquier de Lvon, en dehors des comptes de l'étude. M. Périgaud, le successeur de Peytel dans son piincipalat, l'en instruisit à Belley ; Peytel le remercia par une lettre où il exprimait combien cette erreur, quoique aussitôt couverte, lui pesait et rinquiétait. Cette étude est à Lyon, le notaire est à Lyon; M. Périgaud, le successeur de Pevtel, Cit encore à Lyon, l'acte d'accusation s'est dressé à Lyon. Avouez qu'il y a d'étranges fatalités dans cette affaire. Ce fait n'est pas d'un homme improbe : il comporte les allures d'une vie hou. nête. Les seules fautes de jeunesse que Peytel a pu commettre ont pour origine une passion très-pardonnable.
« Maintenant étudions l'ordre logique de ce lait.
« Poyiel quitte Paris pour se faire notaire: il se présente à Màcon, il est refusé sous prétexte d^'nrapacité, ce qui implicpie défaut de temps derléii-
r.ALZAG EN PANTOUFLES. 491
cature, on drlaiit d'inslniction. Son premier patron', consulté par la cliambro, parle pent-être d'inconduite et d'indélicatesse en étendant le sens du mot probité. Un chevalier d'industrie ainsi démasqué retournerait k Paris ou partirait pour l'Amérique ; à quarante lieues à la ronde, la province n'est plus tenablepoiir lui ; mais non, point ! Peytel, au lieu de renoncer à une carrière que lui fermerait une pareille note, se rend à Lyon, à quelques lieues de Màcon, y devient premier clerc et traite plus tard à Belley.
« Assurément, un homme accusé d'improbité, d'un détournement de fonds quelconque, eût alors rencontré des difficultés : il n'en éprouve aucune, il est reçu. Il serait horrible, dans une société fondée sur le repentir, de ne pas admettre qu'un jeune homme (je dis cela pour ceux qui ont des reproches à s'adresser) ne pût se corriger de ses erreurs. Or, des erreurs problématiques reprochées à Peytel par l'Accusation à un double meurtre, n'y a-t-il pas bien des abîmes à franchir? »
i92 BALZAC EN P AIS' TOUFLES.
« Beaucoup d'écrivains et plusieurs gens illustres le connaissent et sont prêts à déposer de ses mœurs loyales, à jour, faciles, décentes. C'est ici l'occasion d'insister sur un détail des débats, auquel les journaux de Paris n'ont pas donné toute la publicité désirable en présence de l'accusation lue et discutée par toute la France pendant quinze jours avant les débats. M. Casimir Broussais a représenté M. de Lamartine comme ennuyé des persécutions de Peytel et ne cédant qu'à des importunités, soit en assistant au contrat, soit en conduisant Félicie Alcazar à la mairie, à l'église, à l'autel , à la célébration légale du mariage. Il rapporte ce propos si spirituel de Félicie Alcazar à son prétendu : Vous connaissez tant M. de Lamartine que je commence à croire que vous ne le connaissez pas du tout !
c( Le soin qu'a pris M. de Lamartine de servir de père à Félicie n'est pas une affaire de simple politesse. Certes, pour beaucoup de personnes, en ce moment, M. de Lamartine aurait fait lâcher
prise àPeytel quand ce malheureux saisissait notre grand poëte par sa robe étoilée. Il en est de M. de Lamartine comme de dix personnes à Belley, comme de beaucoup d'autres à Paris, croyant toutes à l'acquittement de Peytel et redoutant toutes de comparaître en cour d'assises. Mais ne croyez pas que l'orateur courageux , que le poëte généreux ait renié l'enfant de Mâcon. Voici le dernier para- ' graphe de la lettre écrite par M. de Lamartine, à Peytel, en prison.
Mâcon. 12 novembre 1859.
« Votre déplorable situation préoccupe ici tous « les esprits : on ne doute pas que les révélations « inattendues que le temps et les circonstances « amènent toujours ne justifient complètement « l'exactitude des détails que vous donnez vous- « même, et ne fassent promptement succéder à ces « préventions dont vous me parlez, l'intérêt, la p\- « tié universels. En attendant, monsieur, j'aime à « vous attester que ces interprétations n'ont trouvé « ici accès dans l'esprit de personne, et que si vous
« avez besoin irautres preuves que votre malheur c( est votre désespoir, vous les trouverez ici dans (( r attestation unanime de la pureté de vos antécé- « dents et de rirréprochahUité de votre vie. ■
a Recevez, avec l'expression de ma douloureuse « sympathie, l'assurance de mes sentiments dis- « t ingués. « De Lamartine. »
« Youlez-vous voir les alhires de cet homme dans sa vie privée ? Peytel a le même taillfiur depuis douze ans, et solde avec kii ses comptes comme le bourgeois le plus rangé. Ce tailleur est M. Buisson, qui ne s'occupe de sa facture que quand elle monte à mille écus, tous les trois ans, tant il connaît à fond Peytsl. Le tailleur est le critérium du fiédit d'un jeune homme. Je n'arrive pas sans raison à ce minutieux détail : aux débals, un marchand de vin, ami de collège, a dit qu'il n'aurait pas fourni une pièce devin à crédit à Peytel. Or, Peytel est de Màcon et possède des vignes! Cette éposition, quoique faite sans malveillance, a pro-
HALZAC EN PANTOUFLES. 195
(luit le plus mouvais effet. Ainsi, par une étrange fatalité, tout a compromis Peytel, même un témoignage qui voulait être bienveillant.
c( Je m'interromps ici pour faire à tous ceux qui me lisent une interrogation essentielle à l'honneur de tous, et d'une excessive importance dans notre droit public. La magistrature, dans l'exercice de ses fonctions, est-elle dispensée des lois auxquelles sont astreints les autres citoyens? Accuser d'escroquerie publi(juement un homme donne lieu à un procès en diffamation : le diffamateur n'a pas le droit de rapporter les preuves de son dire, il est condamné. Si l'accusation faite dans l'intérêt général jouit d'un privilège que n'ont pas les individus, si elle peut taxer impunément Peytel, ou tout autre accusé , d'escroquerie, n'est-ce pas à la charge de prouver son dire? Si elle ne prouve rien, Taccusalion n'est-elle pas odieuse, là où l'individu n'est que passionné? Pour la Justice, rigoureusement parlant , il n'y a d'escrocs que ceux qu'elle a condamnés pour escroquerie à un tribu-
nal do police correctionnelle quelconque. Avec beaucoup de laisser-aller , elle peut soupçonner d'escroquerie un homme contre lequel il y aurait eu de ces plaintes qui meurent dans les greffes et que le parquet peut retrouver. Mais ici, contre Peytel, il n'y a ni chose jugée, ni plainte portée et retirée, ni même un de ces faits capitaux, décisifs, incontestables, apportés à l'audience par des témoins dignes de foi.
« A travers cette narration, nous sommes arrivés àl'étabUssement de Peytel à Belley.
« Vous serez bientôt édifiés sur la manière dont les premiers éléments de la procédure y ont été disposés. Pevtel était pour Belley un étranger, un Parisien, il y a soulevé des animosités violentes; le fond de son procès se trouve là. L'usure dévore le département de l'Ain et la frontière de Savoie. Les notaires sont plus que tous autres en état de juger cette plaie. Pc\tel, homme extrêmement intelligent, dut en être frappé. N'était-ce pas se bien poser dans un pays que d'y faire baisser le taux
de l'intérêt? Etrange erreur, Peytel rendait ser- \ice à des victimes isolées, peu propres à la reconnaissance, occupées de leurs cultures, incapables de communiquer leurs impressions et de produire une action utile en sa faveur, tandis que les usuriers, placés sur le terrain même où vivait Peytel, avaient un lien commun dans leur haine contre celui qui troublait la source de leurs profits.
« Ce fait si grave, enfoui dans les ténèbres de la vie de province et qui a valu au nouveau -venu une bonne haine sourde de douze et même quinze pour cent annuellement perdus dans les capitaux, est la plus forte cause du soulèvement des esprits contre ce malheureux jeune homme plein de bonnes intentions.
« Une fois le Parisien mal vu dans une ville de provnice , il est incroyable comment vont les choses : il devient l'objet de commentaires perpétuels et malicieux ; tout de lui s'interprète en mauvaise part. Peytel remarque que beaucoup de gens sont en état de concubinage à cause de la
cherté des coiilrals; il offre à l'évêquede faire gratis les contrats de mariage des gens pauvres, afin d'aider à leurs mariages. Aussitôt Pe\ tel est taxé d'iiypocrisie religieuse. Des contrats gratis! abaisser le taux de l'usure ! Quelle abomination ! On ne parlait pas des pertes entraînées par la difficulté de prêter à dix-huit et vingt-quatre pour cent, quand Pevtel offrait de l'ars^ent à six ; mais Pevtel fut si bien attaqué par les discours calomnieux, cpi'il devint à Belley ce que lord Byron élait à Londres. Il ne buvait pas précisément dans un crâne, mais il donnait des gants blancs à son domestique pour servir à table, ce qui paraissait aussi exorbitant. 11 avait été journaliste à Paris ; il y avait des horreurs dans sa vie; il était duelliste.
a Enfin, à son insu d'abord, il fut sous le poids dos commérages les plus venimeux; puis en les apprenant, il commit le dangereux plaisir de rimer quelques épigrammes contre ses ennemis et de leur lancer quelques chansons. Le Parisien combiné d'homme de province, le littérateur reparut, il eut
plus d'esprit que ses adversaires : autre crime! Cette petite guerre entretenait la haine : mais il n'y eut jamais, remarquez-le ! d'accusations relatives à sa probité. Les attaques n'atteignaient que son caractère ; on le disait capable de tout. N'est-ce pas ce que la calomnie dit d'un homme quand elle mâche à vide et n'a point de pâture sous les dents ?
(( La calomnie alla si loin que, pour mieux perdre Peytel quand il l'ut en prison, on profitait do son offre à l'évêque pour le peindre comme un cagot aux gens d'opinions libérales, à qui l'on disait que Peytel servait la messe et l'entendait tous les jourSc Aux gens religieux, on disait que les magistrats avaient trouvé chez lui des choses infâmes qui attestaient une débauche effrénée.
a Vraiment, il faut raconter ici le seul fait qui puisse rendre moins sombre une discussion où il s'agit de la vie d'un homme. Peytel avait un trèsriche mobilier pour un homme établi près de la Savoie. Peytel, de qui nous connaissons le goût, visitait souvent les marchands de curiosités. En
furetant, il avait trouvé à Lyon une des choses les plus rares, je ne sais si M. du Sommerard en possède une; il s'agit d'une de ces ceintures de chasteté, si célèbres dans les anciens conteurs, et qui sans doute venait d'Italie. Il n'en fallut pas davantage à Belley pour ôter à Peytel toute sympathie; il fut accusé de pratiquer les plus cruels errements de la jalousie italienne au moyen âge. Mais, comme me l'ont écrit les gens sensés du pays, Peytel avait cet instrument bizarre appendu dansuncoin,et ses amis ont mille fois vu cette curiosité dans le musée qui ornait son cabinet. Cette ceinture fit des ravages effrayants dans l'opinion publique.
« Néanmoins, les gens de la campagne auxquels Peytel avait rendu des services l'aimaient, mais ils étaient impuissants. La hame fermentait dans la petite ville , les intérêts blessés ne lui pardonnaient point. Aussi le premier mot d'un de ses concurrents, quand il apprit l'événement du pont d'Andert, fut-il : « Quoi qu'il y ait, Peytel est un homme perdu ! » Co cri est à mes yeux d'un plus
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grand poids que bien des phrases ampoulées de l'acte d'accusation; il révèle ces implacables haines de petite ville qui ont agi dans l'instruction, et que je me charge de retrouver à l'œuvre quand j'examinerai la procédure en terminant cette lettre.
« Disons ici que Peytel compte dans l'arrondissement de Belley des affections chez des gens élevés, incapables de petits calculs. Rétablissons dans la plus haute estime M. Roselli-Mollet, homme d'esprit, considéré dans le pays par les gens de lu première société, mais que la justice a failli rendre complice de Peytel, comme elle faisait de M. Perrin, notaire de madame Alcazar, le complaisant de Peytel , qu'il ne connaissait point , et assez complaisant pour intercaler au contrat des stipulations dclavoraltles à sa cliente au dire de l'accusation. Ces stipulations seront l'objet démon examen, et ce ne sera pas ma faute s'il en résulte de grandes bévues judiciaires dans l'accusation soit orale, soit écrite.
« La bonté de Peytel, de laquelle dépose le fait
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relatif à l'hospitalité donnée à Lyon, éclate surtout dans ses rapports avec sa femme. L'instruction, l'accusation, la famille admettent tout d'abord ce qu'on a nommé l'extrême myopie de Félicie, défaut dans la vue qui la portait à tenir la tête baissée atin de se dérober aux regards ; puis son manque d'éducation, son insubordination, sa constante résistance aux désirs de son mari. En beaux et bons termes, Félicie Alcazar n'était pas bonne pour son mari.
« Je suis obligé de dire ces choses pour expliquer combien un homme violent, incapable de maîtriser ses premiers mouvements, dont l'ambition était de se maintenir dans la première société de son pavs d'adoption, dut prendre sur lui pour cacher SCS impalio::ces , relenir ses réprimandes et sans cesse pardonner des loris exlrèmement graves chez une jeune mariée de quelques mois. J'ai les plus fortes raisons de croire (ju'il ne s'agissait pas d'enfantillages, mais de fails graves, de mensonges et dedissimulalionsincompatiblcs avec la jeunesse,
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de familiarités qui ne convenaient point à la lemmc d'un homme revêtu d'un caractère public et qui a besoin de considération .
« Dégageons maintenant les faits de l'emphase judiciaire, et disons-les comme ils doivent se produire à l'esprit.
« Un notaire nouvellement marié, sa jeune femme et leur domestique reviennent de Bourg à Belley, où ils demeurent. La jeune femme a vingt et un ans depuis quelques jours ; elle est grosse de cinq mois et demi. A quelques portées de fusil de Belley. à onze heures du soir, sur la grande route, deux personnes sont assassinées, la femme et le domestique : une seule survit. Sur une route observée par la douane, qui a Tune de ses lignes intérieures à peu de distance, sur une rivière où les gens pèchent en fraude la imit, entre le village de Rothonod et la ferme de la Bàty, près de la maison d'un forgeron située à cinquante pas, le hasard Veut qu'il n'y ait aucun témoin oculaire ni auriculaire de ces deux morts également violentes. Per-
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sonne à dix lieues à la ronde ne peut être inculpé. D'ailleurs , les meurtres ont été commis avec un ou deux pistolets, avec un marteau faisant partie de l'équipage des voyageurs. Enfin le survivant accepte la responsabilité d'un homicide. Ce survivant, ce jeune marié, ce notaire, c'est Peytel. Rien de tout cela n'est sujet à contestation. Quelqueétranges que soient les circonstances de l'homicide commis sur Louis Rey, l'instruction là -dessus est éclairée : Peytel l'a tué, il l'a déclaré dès le premier moment, il doit être cru, surtout quand sa version explique tout; quand la thèse de l'accusation, qui n'explique rien, arrive à l'absurde.
« En droit, en fait, en morale, tuer pour tuer constitue une infirmité facile à reconnaître et qui provient de lésions intérieures au siège de l'intelligence. Léger avait une partie de la cervelle gâtée, lui qui enlevait sa victime et allait la manger dans un coin. Un homme alors passe de la section judiciaireàla section médicale, et delà prison dans un hospice. Peytel, au cas où il aurait commis
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deux meurtres au lieu de l'homicide qu'il avoue, sans aucun motif et par une aliénation mentale, eût été déjà placé dans une maison de fous, et sa vie antérieure contiendrait quelques preuves, quelques faits avant-coureurs de la l'rénésie qui l'aurait saisi à la montée de la Darde. Sur ce point, ministère public, accusation, défenseurs, accusé, tout le monde est d'accord, il faut rayer le cas de folie.
« Dès lors, l'homicide commis sur Louis Rey, le seul avoué, et le meurtre qu'on prétend avoir été prémédité sur lafemmedansle système del'accusation, ont des motifs, des raisons parfaitement saisissables, qui peuvent être recherchés, qui doivent être nécessairement trouvés en parcourant les diverses propositions en vertu desquelles un homme est conduit à tuer sa femme et son domestique, sur une .grande route, à un endroit déterminé. Ce travail est un peu lonj^, mais il n'est pas impossible : dans sa conclusion , il y a la vie lYuw homme.