‹ Balzac en pantoufles (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · G CAI.ZAC EN T AN' TO UFLES · texte numérisé non relu

G CAI.ZAC EN T AN' TO UFLES

« Tous les criminalistes sont portés à croire que les crimes se commettent par celui à qui ils profitent; le droit criminel en a fait un axiome. Cet axiome n'est pas exactement vrai. Le crime de Papavoine serait inexplicable et le crime deFiesclii ne lui profitait guère. En d'autres termes, un bravo vous débarrasse très-bien, pour le plus léger lucre, de votre ennemi. Papavoine et Fieschi prouvent que tous les bravi ne sont pas en Italie. Ici, Peytel n'a pu tuer son domestique, enfant trouvé, pour le compte de personne: il n'avait aucun intérêt pécuniaire à le tuer pour son propre compte. Voici déjà l'homicide avoué par Peytel inexplicable, soit pour le compte d'autrui, soit par intérêt pécuniaire. Au lieu de méditer profondément sur ce non- sens moral, on faveur de Peytel contré Peytel, contre et pour Louis Piey, pour et contre Félicie Alcazar, l'accusation et 1 instruction ont inventé que Peytel avait tué son domestique et sa femme, tous deux, remarquez- le bien! par préméditation ; remarquez encore ce chef terrible ! en prétendant ces (b'ux

BALZAC EN PANTOLFLrS. 207

meurtres nécessaires à l'accusé pour s'emparer de la fortune de Félicie Alcazar sa femme, et le jury, sans hésiter, a résolu ces chefs d'accusation nflumativement.

« Parmi les raisons probables que peut avoir un homme de se défaire de sa femme, notre malheureuse société place en première ligne 1 intérêt pécuniaire, en seconde la détestation profonde pour l'individu même , en troisième la détestation à cause d'un amour a lultère. Sans une de ces trois raisons il n'y a plus de crime possible, l'accusation croule tout entière.

a Félicie Alcazar peut encore avoir été tuée involontairement et pour une autre personne. Cette explication si naturelle au cas où les trois autres raisons manqueraient , fait partie d'un système dans lequel, sous aucun prétexte, je ne veux ni ne dois entrer. S'il parait justement impossible que le meurtre commis sur cette femme ait été conseillé par l'intérêt ou par une haine inexorable, je ne continuerai même la discussion qu'après l'arrêt

•208 BALZAC EN PAMOUFLES.

de la cour suprême , s'il casse celui de la cour d'assises.

« Pour établir la préméditation de deux meurtres commis par intérêt, l'accusation devait prouver chez PeUel un urgent besoin d'argent, une grande ambition, un défaut de fortune personnelle et la nécessité de s'emparer de celle de sa femme. Vous comprenez, dès Tabord , de quelle importance est, dans cette thèse, la fortune de Peytel. Peytel est-il riche? Peytel est-il pauvre? est-il endetté? Sa condamnation ou son acquittement est en partie dans la réponse. Peytel riche, Peytel devant être plus riche que ne l'est Félicie Alcazar, ne saurait tuer sa femme par intérêt. Peytel aussi riche que son ami Roselli-Mollet le représente à M. de Montrichard, gendre de madame Alcazar, n'entre pas dans une famille par une tromperie, il n'escroque plus une dot. Tout est là pour la prétendue préméditation, comme pour la rapidité de la scène au pont d'Andert, tout est dans le caractère sanguin-bilieux de Peytel, évident pour qui le

regarde en face. Ainsi, la plus grande partie de la non-culpabilité de Peytel est dans un examen approfondi de cette fortune, que l'accusation a dit être dissipée sans administrer la moindre preuve. »

Ici de Balzac établit, par des calculs estimatifs, que la fortune immobilière de Peytel, et qu'il pouvait espérer de sa mère, s'élevait à une valeur de 97,000 fr. Et il ajoute :

c( Selon l'accusation, Peytel aurait pourchassé Félicie Alcazar pour la fortune de cette jeune personne, en exagérant la sienne propre, et il aurait tracé aux yeux inquiets d'une mère V avenir de son enfant sous les plus riantes couleurs.

« D'abord, il serait singulièrement impolitique à un prétendu de tracer à une mère l'avenir de son enfant sous de sombres couleurs. Puis, dans l'opinion des observateurs sérieux, il eût élé singulièrement difficile que Peytel poursuivît Félicie Alcazar pour d'autres motifs que les avantages pécuniaires. Aux yeux de qui que ce soit, Félicie n'avait pas d'autre chbse à offrir. Elle était des

quatre sœurs la moins belle, elle avait peu d'éducation, peu de manières. Selon une déposition due à un membre de la famille, elle avait le sentiment de ses imperfections, et néanmoins , comme la plupart des femmes de beauté contestable, elle ne manquait pas de coquetterie.

(( Ici, je n'ai nul désir d'accabler une pauvre femme morte de la mort la plus malheureuse. Quelque graves que puissent être ses torts au début de. son mariage, ils ont aussi leur excuse dans l'explication de son caractère et de sa vie antérieure, dans mille causes qui ne sont pas du domaine de cette discussion et relèvent delà famille. Les magistrats ne sont pas la justice, ils n'en sonl que les organes, ils la préparent ; mais, devant un tribunal secret où il serait possible de toul expliquer, peut-être les trois acteurs de ce singulier et mystérieux drame seraient-ils également excusables. 11 est de ces malheurs devant lesquels les hommes ne peuvent que lever les yeux et les mains au ci^d en disant comme Jésus : « Mon

DALZAC EN PANTOUFLES. 211

« Dieu, pardonnez-leur! » Leur vrai tribunal est là-haut .

« Chacun sait comment se font presque tous les mariages, et principalement ceux de gens qui achètent des oflices publics : on cherche une bonne dot, on prend sa femme là où la met le hasard des écus. Une héritière en bas bleus, on la formera! Une fois en voiture, la fdle d'un boucher ou d'un boulanger n'est plus la mémo femme. Enfin toute fille d'argent devient très-bien en tous lieux , même à Paris, la femme de quiconque a sa charge à payer. Ferait-on un crime à Peytel d'avoir suivi les. errements de son état? d'avoir cru qu'une jeune fille peu jolie," ayant un défaut dans la vue, aurait quelque reconnaissance de trouver un mari bien établi, et qu'elle lui donnerait le bonheur? Allez-vous faire le procès à tous ceux qui n'ont pas épousé de behes femmes, à tout mariage de convenance, le seul mariage (pie M. de Montrichard et Peytel et madame Alcaznr aient prétendu faire? Maintenant, en dehors de

ceci, voulez-vous savoir les motifs déterminants de Peytel? Félicie Alcazar était la sœur de madame de Montrichard. M. de Montrichard avait un poste à Belley, et Peytel trouvait dans cette famille un appui pour s'implantef dans cette ville. Il se voyait le beau-frère de M. Casimir Broussais. Il augmentait sa considération de celle de ses alliés. L'accusation dit ici que Peytel a mis une excessive ardeur dans cette recherche; elle le peint impatient, elle fait jouer à M. Roselli-Mollet un rôle outré. Il semble que l'un et l'autre aient couru sus à une riche héritière. M. Roselli-Mollet, comme cela se pratique d'ailleurs dans quatre-vingts mariages sur cent, aurait exagéré la fortune de Peytel, qui eût été ruiné... »

Balzac, complétant ici l'état de fortune de Peytel, et ajoutant aux 97,000 fr. de valeurs immobihères les valeurs mobilières que possédait Peytel, soit en numéraire, soit en meubles et objets d'art, présente le condamné comme ayant une fortune de 114,000 fr. Il passe ensuite à

r.AI./.AC EN PANTOUFLES. 21Ô

l'examen delà fortune apportée en dot parFélicie, et arrive à ce résultat que l'apport se réduirait à 60,000 fr. 11 rappelle les discussions qui se sont élevées au sujet du contrat de mariage, et dit être en mesure de prouver que la clause relative au survivant n'a pas été insérée subrepticement, mais du consentement exprès de madame Alcazar, à laquelle on fit comprendre que cette clause était favorable à sa fille qui avait plus à recevoir de Peytel que celui-ci n'avait à recueillir de sa femme. D'ailleurs, on ne peut admettre qu'un notaire, et particulièrement M. Perrier, notaire de la famille Alcazar, ait pu se prêter à une pareille supercherie.

Après s'être ainsi attaché à démontrer que Peytel n'avait que de médiocres avantages à attendre du contrat de mariage , Balzac examine quel profit il eût pu attendre du testament. D'après ses calculs, réduisant de la fortune de Félicie la réserve qui revenait h sa mère, et en lui tenant romple des avantages résultant pour

21i BALZAC E>' PANTOUFLES.

Peytel du contrat de mariage et qui ne pouvaient lui être enlevés, le bénéfice que celui-ci eût retiré du testament se réduisait à 8,51 1 fr. 48 cent l-

Aussi, Balzac s'écrie :

« Suivant r accusation, Félicie aurait donc été assassinée pour huit mille trois cent onze francs, quarante-huit centimes et demi.

i( Mais pour cofnble d'absurdité, remarquez que les avantages du testament sont nuls. Peytel doit s'en tenir à son contrat de mariage. Ce contrat lui assure la jouissance de tout, sans être tenu de donner caution ni de faire emploi, attendu sa portion de biens au soleil à Màcon ; il n'avait qu'à rendre 17,511 fr. 49 c. à sa belle-mère. Il était bien plus héritier par son contrat de mariage que par le testament.

« Si vous admettez un meurtrier par calcul et que ce meurtrier soit un notaire, au moins faut-il le faire conséquent avec sa propre science, avec les titres du code qu'il est obligé de mettre en action tous les jours et d'expliquer à ses clients.

BALZAC EN l'ANTOUFLES 215

Pour lucr sa femme, Peylel devait alteudre qu'elle lui rapportât tout ce qu'elle pouvait lui rapporter. Trois mois et demi plus tard, sa femme grosse eût accouché d'une fille dont la naissance privait madame Alcazar de sa portion résiervée et assurait à Peytel le quart de la fortune de madame Alcazar, comme tuteur de sa iîlle.

« Dans le cas qui n.ous occupe, Peytel aurait choisi pour tuer sa femme le moment précis oîi elle lui rapportait le moins ! Et l'accusation en fait un profond scélérat qui rêve le crime en signant son contrat de mariage, et dont elle doit dire en pleine audience : Le lieu^ le temps^ les moyens, il a tout habilement disposé! Ei ce profond scélérat aurait commis un meurtre pour s'assurer les bénéfices d'un testament qui lui donnerait moins d'argent que son contrat de mariage lui en assurait. De quel nom appellerai-je ces non-sens judiciaires? Pourquoi ces paroles.: Le jonr oh Félicie sifjna son testament^ elle siyna son arrêt de mort 'i

(( Le testament est donc inutile et l'accusation doit s'en tenir à prétendre que Peytel a tué sa femme pour recueillir les bénéfices du contrat ; le meutrier cupide qui sait si bien choisir son temps, aurait toujours commis une absurdité morale en tuant sa femme au pont d'Andert. Trois mois et demi plus tard, en la tuant avec succès, il y gagnait près de 00,000 francs, composés des 17,511 francs 49 centimes qu'il n'aurait pas eu à donner à l'aïeule de son enfant pouria portion réservée aux ascendants, et de la fortune de sa fille, dont il aurait eu la jouissance pendant dix-huit ans, laquelle peut bien s'estimer à 40,000 francs.

(( Ainsi le meurtre commis par Peytel sur sa femme, au heu d'être le résultat des plus perfides combinaisons, serait le subhme de la bêtise. Peytel mériterait deux fois la mort, comme un infâme meurtrier et comme le plus grand sot de France. L'accusation avait comme nous à sa disposition le contrat de niaiiage de Peytel, où sont tous les éléments du compte (jue nous faisons; elle

BALZAC EiN PANTOUFLES. 217

n'ignore pas les quatre règles de raritlimétique instituées pour tout le monde : nous ne lui Ferons pas l'injure de penser qu'elle ignore les articles du Code, titre des Successions et des Donations. Tout en sondant les cœurs et pénétrant les plus secrels motifs des hommes, n'aurait-elle pu se livrer à quelques opérations mathématiques avant de fulminer ses terribles paragraphes sur l'opportunité du meurtre, sur les bénéfices que le testament apportait à Peytcl, et s'épargner les phrases sonores qui ont induit les jurés en erreur? Avant de commettre un meurtre , Peytel pouvait prendre une somme deux fois supérieure à cet haceldama (prix du sang) chez des amis qui la lui eussent prêtée à sa première demande. Deux témoins, parmi lesquels se trouve son successeur chez le notaire de Lyon, ont prouvé que Peytel eût emprunté facilement chez chacun d'eux plus de 8,000 francs.

« Quand, dans un acte d'accusation, l'un des écrits les plus importants qui -puissent émaner du

ministère public, il existe de p,\i cilles erreurs de

chiffres, quand aux débats les assertions enfantées d'après des pièces aussi vivantes, aussi authentiques que le sont des actes notariés, sont démenties par ces pièces mêmes; quand, pendant vingt jours, la France entière a lu cet acte d'accusation sans que l'accusé pût y répondre, cette lettre est un faible dédommagement pour un homme condamné à mort sur de semblables suppositions. Peut-être, d'ailleurs, Félicie a-t-elle très-hbrement apporté son testament à Peytel.

« L'accusation n'a produit d'autre témoin sur celte circonstance que madame Broussais, abusée par sa sœur, et qui s'est montrée accablante, soit par sa parole, soit par son maintien. Félicie, dit l'accusation, racontait à sa sœur les persécutions de Peytel à ce sujet. Madame Broussais est un de ces témoins qui sont, relativement à l'accusation, dans la catégorie delà sœur ou de la mère de Peytel relativement à la défense, c'est-à-dire extrêmement discutables. Mais, en ceci^l'honneur de FélicieAlcazar n est plus enjeu". Eh bien ! Félicie disait très-rare-

BALZAC EN TAÎsTOUFLES. 210

ment la vérité. Là où l'accusation est en délaut, sans preuves, l'accusé, qui a noblement gardé le silence sur les vices moraux de sa femme, a mis do côté les preuves de ce que j'imprime.

« Le système adopté par l'accusé devant la cour d'assises envers sa femme morte a empêché les défenseurs d'éclaircir la vérité, de faire comparaître des témoins relativement à ce testament, connu de tout Belley, et dont Peytel avait parlé comme d'un enfantillage, ce qui n'annonçait guère de mauvais desseins. Madame Peytel, selon des discours recueillis par l'acte d'accusation , tremble devant son mari, son mari lui fait peur, il la tourmente pour un testament. D'après les données du caractère deFélicie Alcazar, tous ces dires peuvent être faux, avancés à dessein. Un notaire ne demande pas un testament à sa femme sans en supputer les bénéfices, opération qui ne veut pas un quart d'heure de calcul.

a Ce testament, inutile au cas où Peytel aurait eu des enfants, les bénéfices de son contrat

l'eussent alors emporté du double, l'était encore plus pendant la minorité de sa femme ; car, aux termes de la loi, le testament émané d'un mineur est réductible de moitié. Ce testament ne pouvait donc lui servir à rien jusqu'au 25 septembre d8o8; , et je crois avoir démontré jusqu'à l'évidence qu'à l'époque de la majorité de sa femme, Peytel avait environ 60,000 fr. à recueillir en ajournant le meurtre à trois mois et demi. De quelque côté que se tourne l'accusation, dès qu'elle se fonde sur la cupidité, elle devient absurde, et relativement à la somme, et relativement au moment choisi par Peytel, et relativement à la préméditation. L'accusation sur ce chef est insoutenable.

« Le testament a donné lieu à d'autres imputalions. J'y reviendrai encore en examinant l'instruction, et pour M. Roselli-Mollet, et pour les juges, et pour l'accusé.

« Examinons maintenant la possibihté du meurtre par horreur pour l'épouse.

(( Entre ces deux époux, l'hoireur et la haine

P.ALZAC EN PANTOUFLES. 2'21

sont (lu côlé (lo Félicie ; il est h pou près corlaiii que Peytel la recherchait ot qu'elle le fuyait; l'accusation , à cet égard, ne laisse aucun doute. Lesxorrespondances citées, le peu qui a transpiré des scènes d'ahord secrètes, puis divulguées de co ménage, ont établi le fait pour le public. Sur ce point, il règne à Belley une sorte de notoriété dont l'accusation parle. Vous y voyez la calomnie poursuivant madame Peytel morte. Celte calomnie a le pouvoir de donner le change sur le meurtre pendant quelque temps. • « Quelle autorité avait donc la conviction publique pour arrêter l'action de la justice envers un homme haï? Les faits, à cet égard, appartiennent à cet ordre de choses dans.lequel j'ai déclaré ne pas vouloir entrer. D'ailleurs aucun criminaliste, aucun moraliste n'admettra chez un homme de la force morale et corporelle de Peytel une répulsion violente sans un remplacement quelconque et dans l'ordre moral et dans l'ordre physique. Un mari qui ne veut pas de sa femme en recherche une ou

'2.'2 nAÎ.ZAC EN P ANTOrn.ES.

plusieurs autres. Sur ce point, l'instruction est nulle, l'accusation est muette. Peytel menait à Bèlley une vie irréprochable.

(( Si quelque chose est facile à constater en province, n'est-ce pas les liaisons hors mariage? Peytel, incessamment occupé de ses affaires, Peytel cherchant des asphaltes dans le pays des asphaltes, dès que les asphaltes deviennent matière à spéculation, et renouvelant pour ses recherches géologiques son baîïao^e de f^éologue, se faisant faire un meilleur marteau à casser les roches : Peytel marié nouvellement à une jeune femme qui avait fait, elle seule, quelques efforts pour ne pas l'épouser, en se dépréciant elle-même, Peytel n'avait à Belley aucune intrigue, aucun attachement qui donnât prise sur lui.

« L'état d'hostilité dans lequel était le pays envers lui n'eût pas laissé sous ce rapport la plus légère infraction aux mœurs inconnue, eût-elle été commise hors du département. Ainsi cet homme assez violent pour aller se plonger la tête

dans un baquet d'eau froide afin de dompter sa colère, fait que l'accusation lui reproche au lieu de l'en louer comme d'un effort très-beau sur luimême, et de le donner en preuve de son désir de ne pas maltraiter sa femme, le mari de Félicie, jeune fille mal élevée, non pas timide, comme dit l'acte d'accusation, mais honteuse de sa myopie, courtise sa femme, met un frein à ses emportements excités par elle : il lui pardonne des fautes graves, il est bon avec elle, il fonde un grand espoir sur la maternité de FéHcie, il attend cette révolution pour juger la jeune étourdie qu'il a prise pour sa femme. 11 y a une lettre de lui à madame Peytel, sa mère, où sa joie d'être père et ses espérances éclatent; il écrit des enfantillages à propos de la lavette en engageant sa mère à la tenir prête pour le mois de mars ou la fin de février. S'il peut être acquis aux défenseurs de Peytel une chose favorable à leur client, n'est-ce pas son désir de faire bon ménage, attesté par de nombreux témoins? D'ailleurs ici les lois de la nature morale

22i HALZAC EN PANTOUFLES,

sont en harmonie avec les faits. Peytel est un homme orgueilleux. L'accusation va plus loin, elle le dit très-vain.

« Quand un homnie vain, âgé de trente-six ans, à passions violentes, se trouve avoir épousé une femme honteuse de ses imperfections et qu'il se voit méprisé par elle, méprisé est le mot de l'accusation, il doit s'obstiner à vaincre les répugnances de cette femme. Une laideur repoussante disparaît alors dans l'action morale de la poursuite. La persistance seule et l'aigreur d'une fille mal élevée pourraient avoir poussé Peytel à bout: mais Peytel a précisément assez d'esprit pour savoir qu'il ne ferait pas changer sa femme par le meurtre. Un homme qui s'est frotté à la civilisation parisienne emploie des moyens plus sûrs : il n'ignore pas que dans ces sortes de circonstances, une rivale opère des merveilles. N'était-il pas plus simple d'atteindre sa femme dans son amour-propre de femme que de lui tirer, selon l'accusation, deux coups de pistolet dans la (igure? Aussi, pour éta-

blir la possibilité du m(?inire volontaire et prémé-^ dite de Peytel surFélicie, raccusation est-elle obligée de présenter à l'audience un homme emporte, violent, comme un imposteur de première force, un homme qui a persisté pendant quatre ou cinq ans à se faire notaire, comme un chevaher d'industrie !

« -Maintenant, tous les esprits impartiaux doivent reconnaître que Peytel n'a tué sa femme ni par intérêt , ni par haine, ni pour satisfaire une passion adultère. Cependant, imaginons un moment qu'il a formé le projet de la tuer. S'il y perdait 60,000 francs, il en gagnait 8.000. Le caractère de sa femme lui offrait la moins riante des perspectives. Il aurait pu naître seulement voleur et se contenter de dérober des sommes considérables à sescHents; mais il est né meurtrier. D'ailleurs il est violent et fourbe , il est escroc et géologue. Puis il est dédaigné par sa femme; ennuyé de sa femme, il la jetterait pour un rien par dessus un pont : il y a des gens qui ont cette envie et

qui V résistent : il n'y résistera pas, et il ne volera qu'en famille, par une délicatesse particulière aux gens du monde. Composons une avalanche de petits faits inconnus, qui a roulé pour éclater dans cette fatale journée, et jugeons l'homme dont l'accusation dit que lieuXy temps, moyens, il a tout habilement disposé I

(( Peytel appartient à la génération actuelk, il est instruit, Peytel est un homme quasi-littéraire; il a, si vous voulez, en style d'accusation, étudié le crime sur les théâtres de Paris, oùjl s'invente, entre la Porte Saint-Antoine et la Porte Saint-Martin, une foule de crimes dramatiques plus ou moins ingénieux par année et-qui constituent une école où les forçats et les gamins de Paris se forment la main. Si Peytel est capable de faire le mauvais raisonnement sur lequel repose un crime, il le méditera certes un peu mieux que le dernier des forçats. L'accusation a dit de. lui : Poiir parvenir ù son bat, l empoisonnement ^ le meurtre^ tout lui eût été hou.

« Ici, nous quittons la sphère des intérêts et des passions; nous allons entrer dans l'appréciation des circonstances locales et matérielles; nous discuterons les circonstances dans lesquelles fut accompli le crime, en examinant les lieux, le moment, les plus légers détails, en y cherchant celte hahileté tant vantée. Je le déclare ici sur mon honneur, j'ai parcouru consciencieusement la route de Bourg à Belley de manière à me trouver au pont d'Andert et à monter la côte de la Darde à l'heure oùj'homicide de Louis Rey.a eu lieu. Ce que je vais articuler repose sur un examen auquel personne ne s'est livré.

« A partir de la petite ville d'Ambérieux, entre les montagnes alpestres qui donnent à la route de Bourg vers la Savoie sa physionomie suisse, commence un long col semblable à tous ceux des Alpes et où la nature avait indiqué le tracé de la route aux ingénieurs. Dans ce col qui serre étroitement Saint-Bambert , qui s'ouvre après Rossillon , il existe une vingtaine d'endroits où Peytel aurait pu

accomplir ses desseins , s il en avait eu, en mettant la justice en défaut. Entre tous ces lieux favorables au crime, M. Gavarni et moi nous en avons remarqué un qui ne laisse rien à désirer au criminel le plus inquiet, le plus méticuleux. La roule côtoie un petit lac qui, dans la saison où se faisait le voyage, avait assez d'eau pour que Peytel y précipitât sa femme , son domestique , son cheval et sa voiture, s'il avait tenu à tuer femme et domestique. Un habile imposteur aurait pu forger de longue main un prétexte pour retenir à Saint-Rajnbert Louis Rey, afin de ne précipiter dans le gouffre que Félicie Alcazar, et se mettre à barbotter luimême jusqu'à l'arrivée du domestique, en criant nu secours et s'enfonçantdans la vase, de manière à se montrer dans l'impossibilité de dégager sa femme. Il aurait peut-être gagné un rhume, il aurait certainement évité l'échafaud. A cet endroit, les montagnes forment un vaste entonnoir. Le crime, commis sans pistolet ni marteau, y eût été sans témoins : la ligne des douanes n'opère pas de

Rossillon vers Bourg, mais de Rossillon vorsBelley, Rossillon se trouve après ce lac. Ainsi, point de douaniers en vedette. En plusieurs endroits de ce lac, femme, domestique, cheval pouvaient être précipités de six toises de hauteur dans six pieds d'eau, et dix pieds de cette vase claire et verdâtre qui donne aux lacs des Alpes leur singulière couleur. Au moment où nous y sommes passés, il s*y trouvait encore trois pieds d'eau , des barques y flottaient. La route n'a ni parapets en terre ni parapets en bois. L'endroit invite au crime, il est tentant pour un homme qui aurait de mauvais desseins; lecrimey est impénétrable, il échappe à toutes les recherches, à toutes les suppositions de la justice.

u Enfin , ce théâtre si favorable au crime est à une égale distance de Rossillon et de Saint-Rambert : un assassin n'y avait pas le voisinage d'une grande ville, où se trouvent phis d'autorités habiles, des gens d'un esprit plus alerte que ne l'est

celui des cuUivaleurs et des paysans du Bugey , groupés autour de Saint-Rambert et deRossillon. Si rinstruction s'était livrée à cette enquête, si elle avait parcouru comme moi la route , à l'aspect de ce lieu,, certes , l'Accusation aurait effacé le mot préméditation de ses réquisitoires ; elle eût été convaincue de Tinnocence de Peytel , au moins jusqu'au pont d'Andert. S'il est une chose démontrée en criminalité, n'est-ce pas le soin avec lequel les meurtriers préméditants choisissent l'heure, le lieu, disposent les circonstances? Ici , avant tout, Peytel , qui n'a besoin de tuer que sa femme , se serait mis deux meurtres sur les bras, aurait doubléson horrible tâche, auraitcompliquésa situation, en se donnant deux adversaires. D'un à un , les chances sont en faveur du meurtrier qui peut surprendre sa victime ; mais d'un à deux les chances sont infinies contre l'assaillant. La mort par immersion est indéchiffrable pour la justice, et Peytel aurait mieux aimé donner la mort avec ses pistolets et son marteau.

RALZAG EN PANTOUFLES. 231

« Ces seules considérations , bien pesées par un juge, sont de nature à ébranler sa conviction sur la préméditation prétendue. Mais l'absurde des combinaisons de ce profond hypocrite va se dévoiler de plus en plus. Au lieu d'accomplir ses mauvais desseins dans cet endroit , que les plus innocents reconnaîtraient propice à un assassinat, Peytel choisit le pont d'Andert , sur lequel plonge la maison du père Thermet, forgeron, habitée par lui et par son fds ; un endroit surveillé par les douaniers qui peuplent la campagne en s'y mettant en embuscade ; une rivière où pèchent en fraude les paysans à la nuit ; la montée de la Darde à peu

de distance de laquelle existent la ferme de la Bâti et le village de Rhotonod , et qui se trouve à une demi-heure de Belley. Le temps a été couvert, il a plu ; il aurait choisi le moment où le clair de la pleine lune jetait sa lueur sur la route : enfin il se serait servi de son marteau pour tuer Louis Rey, arme dont les empreintes sont faciles à reconnaître, à constater; il aurait tué sa femme avec un

23'i CALZAC E>' PANTOUFLES.

OU plusieurs pistolets à lui, tandis que Peviel doit savoir, depuis rétablissement des gazettes des tribunaux, que les balles, les pistolets, les marteaux, les armes à feu, les objets contondants ont donné, par leurs effets spéciaux, des preuves matérielles évidentes dans cent procès criminels, et cet homme aurait, selon l'Accusation, prémédité son crime! Peytel aurait mis, relativement à sa culpabilité, dans le choix des lieux et des instruments, la même justesse que dans l'époque , relativement à ses intérêts î II aurait choisi le temps où la mort de sa femme lui rapportait le moins d'argent, et les lieux oui tout était contre lui !.

« Maintenant , examinons les circonstances qui ont suivi ce double malheur, sans oubher que la mort de la pauvre Félicie Alcazar est, moi je n'en doute pas, un effet du plus triste hasard, car Peytel n'a jamais eu que Louis Piey à poursuivre. Quelque fausse ou mauvaise que pût être sa femme pour lui, elle aurait toujours été un soutien utile à sa défense. La stupeur de Pev-

r.Al.Z\r:EN PANTOlFfES. 2r>3

toi, en la trouvant morte, a été causée par ces considéralions.

«J'ai vu le foriîeron Therniet, il m'a formellement dit que Peytel était hors d'état de tenir la bride de son cheval pendant que lui et son fils mettaient le corps de Félicie Alcazar dans la voiture. Selon lui, Peytel était tombé dans un profond abattement. J'ai reconnu là cette torpeur qui suit, chez les natures violentes , les grands efforts , les déploiements de force inaccoutumée, Peytel est bon, il croyait sa femme vivante, et après avoir tué Louis Rey, il l'a cherchée; en la voyant morte, il a été abasourdi par la perte de Félicie, parcelle de son enfant et par le dangep de sa position. Il n'a été retiré de sa torpeur qu'à la vue du cadavre de Louis Rey ; sa fureur s'est réveillée, il a voulu faire passer sa voiture dessus en s'écriant : « Yoilà l'assassin de ma pauvre femme î » Il n'v a, dans tout ceci, rien que de très-naturel, en admettant la position avouée de Peytel.

« J'oubliais de vous dire qu'à l'audience l'Ac-

!23i BALZAC EN PANTOUFLES.

cusalion a présenté Peytel comme un triple assassin, en comptant l'enfant, qui n'existait ni légalement, ni socialement, ni naturellement, au nombre des meurtres prémédités. C'est une horrible plaisanteriejudiciaire. La discussion des intérêts de Peytel prouve qu'il avait un immense avantage à être père. »

Malgré les efforts de Balzac, la conviction de la Cour de cassation fut la même que celle de la Cour d'assises. Peytel fut définitivement condamné , et le 28 octobre 1859, il mourait sur la place publique de Bourg.

Nous l'avons insinué plus haut, cette campagne dans le champ des criminalistes ne parut pas heureuse à bien des partisans de la valeur littéraire et du caractère généreusement impétueux de Balzac. On découvrait sous leur indulgence qu'il eût beaucoup mieux fait de rester l'avocat des charmantes faiblesses des femmes , que de se constituer, sinon ouvertement, du moins avec la perfidie

P.ALZAr. EN PANTOUFLES. 235

des réticences, l'adversaire sinueux d'une jeune femme qu'il eût à coup sûr défendue dans ses romans si elle se fût présentée à son imagination parmi ce cortège de victimes plus ou moins sincères dont il a peint le martyrologe conjugal sur les murs de son siècle. Oui, ce que Balzac laissa soupçonner à l'égard de cette jeune femme tuée en pleine jeunesse, ce qu'il laissa plus clairement tomber de ses lèvres dans des conversations suscitées par cette affaire, toucha et gâta aux endroits les plus tendres, les plus veloutés, le beau fruit de sa renommée, pourtant si péniblement mûri. On ne se rendit pas bien compte de son entraînement vers un côté de cette histoire tragique de mœurs bourgeoises, quand d'autre part on se serait plutôt attendu à le voir passer chevaleresquement de l'autre côté et y peser de tout son poids de législateur moral , de tout son passé, de toute sa gloire, pure émanation des suffrages conquis par lui sur les femmes. L'énigme fut douloureuse à ses adoratrices. Le boudoir se voila.

2^6 r,AI,ZAC EN PANTOrFLES.

Ses ennemis, oh ! ceux-là, par exemple, ne se génèrent pas pour aggraver le désarroi de sa défaite. De tous les mots cruels , venimeux qu'ils aboyèrent derrière lui, qu'ils inventèrent pour la caractériser, nous ne rappellerons que celui qui fait allusion à la lettre où il osa affirmer d'avance l'acquittement devant une autre Cour de son client Peytel, déjà <:ondamné aux assises de l'Ain. Soutenant que cette lettre aurait pour Peytel un effet contraire, ils allaient répétant partout : La lettre tue! La lettre tue !

Hoinmes de lettres, écrivons de bons livres, si nous pouvons, et laissons aux avocats de profession la défense des mauvaises causes et même celle des bonnes; tout le monde y gagnera.

Le grand mot lâché. — Budget littéraire et dettes de Balzac. — Un million dans un pot à beurre. Le déticit Kessner. Le? Méduses des Jardies.

Nous avons prononcé plus haut le mot terrible : dettes. Les dettes de Balzac! Qu'ils se rassurent, ceuxqui n'aiment pas plus que nous voir l'étoffe si délicate de la vie privée passer de main en main, L't, de relique qu'elle aurait dû rester pour tout le monde, se transformer,à force d'être touchée, en un vil chiffon. Mais nous ne voyons pas le danger sérieux que court la mémoire d'un homme célèbi e qui,

peu favorisé de la fortune à son entrée dans la vie des lettres, et qui, visité par elle lorsqu'il lui reste encore de longues années à travailler, a, dans l'intervalle, éprouvé des secousses, des points d'arrêt, des coups de vent, des tempêtes, des déchirements et parfois des naufrages. Qu'y a-t-il de nouveau et d'humiliant dans ces caprices de la destinée ? N'estce pas là le chemin accidenté et pierreux, semé d'ornières, que parcoururent à peu près tous les grands esprits de tous les siècles? Corneille, Bayle, Érasme, Diderot, pour ne citer que quatre noms sur mille noms, n'ont-ils pas été obligés de mesurer parfois l'huile rancc de leur lampe et de souffrir avec un sourire mélancolique les agressions en pleine rue de M. Bimane!. e? A qui en veut-on d'ailleurs? est-ce à l'homme de ^énie ou à la fortune, quand se produisent ces contrastes, ces chocs entre la fortune et l'homme de génie? A qui revient le tort, à qui le dommage? à qui le reproche des contemporains? à (|ui la colère de la postérité? A la fortune, à la fortune seule ! Qu'on

laisse donc se vider un débat entre elle et le jury delà publicité.

Ces fameuses dettes de Balzac, dont on s'est tant occupé, dont on accompagnait chaque pas de sa renommée, comme pour lui faire un cortège ; dont on souriait tout bas quand on admirait le plus le merveilleux labeur de sa pensée ; dont il entretenait lui-même tout le monde en France comme à l'étranger; dont il parlait à chacun, depuis le grand seigneur du faubourg Saint-Germain jusqu'à son jardinier des Jardies, et toujours avec une verve charmante, amusante, intarissable; ces dettes qui ont menacé un instant d'être aussi célèbres que ses œuvres ; eh bien, ces étonnantes dettes, nous demandons-nous, ont-elles jamais existé? Comique et profond mystère I Penchonsnous au bord de ce puits et voyons ce qu'il cache. Est-ce la véyité qui en sortira ou un immense éclat de rire ?

A notre avis, de Balzac avait besoin de laisser croire et de faire croire qu'il avait des dettes^

240 13ALZAC ER PANTOUFLES.

beaucoup de dettes, immensément de dettes? Un orgueil fort légitime et parfaitement raisonné l'obligeait, on va le comprendre, à encourager le plus possible cette inoffensive erreur : erreur répandue, grossie, exagérée par ses amis autant que par ses ennemis. Balzac, il faut le dire avec regret, mais il faut le dire, ne gagnait pas avec sa plume ces sommes folles dont on se plaisait à la dorer comme une pagode de Bénarès. Sans doute, il produisait beaucoup, mais il convient de distinguer ici bien des choses pour comprendre comment ces productions réunies ne rapportaient pas des mines d'argent et des ballots de billets de banque.

Disons d'abord que ses dernières années littéraires lui avaient valu des bénéfices sans proportion avec les années précédentes, et que celles-ci l'avaient de beaucoup emporté sur les premières années, fort peu lucratives : ce qui appelle déjà une moyenne à établir. Ensuite, il importe de ne pas présenter connne également productives sa ré-

daclion aux revues et sa rédaction aux journaux. Les parts à taire sont différentes. Sa collaboration aux revues, quoique honorablement rétribuée, ne lui rapportait qu'à raison de l'étendue des revues, toujours limitée à un petit nombre de feuilles. Sa collaboration aux journaux lui était beaucoup mieux payée; mais comme, par traité, il était obligé de supporter ses propres frais de corrections, — corrections babyloniennes ! frais cyclopéens ! — les bénétices venus de ce côté, quoique plus amples, se trouvaient, en fin de compte, singulièrement limés, amincis et transparents. En sorte que les deux sources de ses revenus ne formaient pas, réunies, un bien large fleuve. Restait la vente des articles-, nouvelles et romans, repris aux journaux pour être publiés en volumes. Ici autre mirage. Il fallait entendre trois mille francs^ quand les journaux parlaient de trente mille francs comptés à Balzac par ses éditeurs. Or, toutes ces enflures, toutes ces liydropisies superposées ne

composaient pas un emhpnpobit fort réel. Le total

2i2 BALZAC EN PANTOUFLES.

réel donnait chaque jour, chaque année, un démenti à chaque Hgne du budget littéraire qu'on prêtait au grand écrivain. De compte fait, excepté deux ou trois bonnes fortunes, — y en a-t-il eu trois? — Balzac n'a jamais du réaliser en moyenne plus de dix ou douze mille francs par an, même dans ses plus belles années.

Ceci était à exposer, à éclaircir et à mettre hors de toute discussion.

Or, Balzac, qui voulait lutter pied à pied, — vanité puérile ! — avec M. Alexandre Dumas et M. de Lamartine, comme écrivain à millions, ne pouvait pas laisser croire, sans faire rougir son encre, qu'il n'amassait pas, lui aussi, avec ses livres des sommes insensées. Et quels autres moyens que ceux que nous venons de dire aurait-il eus pour accréditer l'opinion qu'il était riche, qu'il avait, comme ses rivaux, la pierre philosophalc au fond de son encrier ! On avait bien parlé de certaine grande dame lui glissant dans la main, un soir de bal masqué à l'Opéra, un rouleau de billets de

BALZAC EN PANTOUFLES. '2ij

banque et disparaissant ensuite dans les frises. Mais qui avait jamais vu cette dame blanche et cet argent déguisé en pierrot?

Balzac aimait et caressait avec coquetterie — nous venons de dire pourquoi — le mensonge de cette fortune qu'auraient dû lui créer ses livres, et qu'en réalité ils ne lui avaient pas créée du tout. C'était un faux riche, un pseudomillionnaire. Balzac avait gagné tard et fort peu gagné. Son imaginalion ayant toujours été plus opulente que sa caisse, il avait mis son imagination à la place de sa caisse, et ii lirait de là, sûr de ne jamais arriver à l'épuisement. Ne pouvant faire du bruit avec ses chevaux, ses voitures et ses hôtels, il en faisait par l'éternel moyen de comédie qu'il avait perfectionné, du reste, à ravir : par le moyen des dettes, ces fortes, ces proverbiales dettes que, pour notre part, nous faisons plus que mettre en doute.

Depuis longtemps, de Balzac, qui était la prudence et l'économie mêmes, avait déjà réglé un

244 DALZAC EN PANTOIFLES.

passé commercial dont il s'était dégagé avec sa j)robité ordinaire, qu'il continuait à parler de ce passé, que nous appelions, dans le sans-gène de nos soirées aux Jardies, le déficit Kessner : « Voilà le déficit Kessner qui revient sur l'eau ! » disions-nous dès qu'il ouvrait la bouche pour parler de la maison d'imprimerie qu'il avait tondée dans les premières années de son installation à Paris, et cause éternelle de sa ruine, prétendait-il.

Cependant, comme il fallait, pour aider à la vraisemblance, que les dettes dont il se plaignait et se parait ne fussent pas tout à fait mythologiques, il en souffrait quelques-unes autour de lui, mais si burlesques, si bergamasques, qu'elles étaient tout à fait impossibles. Ce fut un jour où, plus incrédule que les autres jours sur ces dettes fictives, et que lui ayant dit :

— Allons donc! Balzac, vous êtes millionnaire. Tout Paris prétend que vous possédez un million , un million que vous cachez.

— Ail! je possède un million, s'écria-t-il en me regardant, en me couvrant de la lumière de ses yeux solaires: ali! je cache un million? Eh bien, oui, je cache un million...

Et il ajouta :

— Dans un pot à beurre.

. Je vois encore son doigt courbé en serre d'oiseau, indiquant l'orifice du pot à beurre où il avouait avoir enterré son million.

Le caractère de ses dettes, on le voit, affectant de près, et contre les lois ordinaires de la perspective, des formes plus vagues encore que de loin; fuyant de leurs cadres à mesure qu'on essaye de les saisir sous le véritable jour, nous-sommes infiniment plus à l'aise pour en parlei-. D'ailleurs, nous le répétons, cette pruderie de vouloir qu'un homme célèbre n'ait pas eu de dettes, nous paraît relever d'un ordre d'idées chevaleresques oij nous entrerons toujours avec peine. On'o'i l)iaise sur ses vices, que l'on côtoie ses faiblesses d'esprit et de cunir quand elles ont été poussées

hors des limites, nous radmettrons volontiers, — quoique nous ne voudrions pas faire un reproche trop vif à Racine d'avoir adoré la Champmeslé; à Mirabeau d'avoir passé des nuits nombreuses au jeu; — mais confier tout bas à l'oreille de l'histoire les dettes d'un homme illustre, de peur d'enflammer la joue de cette muse si solvable : plaisanterie ! Du reste, quand cet homme les a payées , l'histoire n'a plus qu'à donner son reçu.

Pievenons aux petites dettes peut-être réelles de Balzac. Elles furent un instant si diverses, si multipliées, qu'elles finirent par porter atteinte à la quiétude champêtre dont il se proposait de jouir aux Jardies. La sonnette de la grille ne cessait d'être agitée ; — grille est ici une pure façon de parler : la porte des Jardies était une porte pleitie, et aussi pleine, ma foi ! que celle du bonhomme Grandet, à Saumur. Cette sonnette, qu'on avait quelque raison d'appelcy; d'argent et dont j'entends encore vibrer les ondes pénétran-

tes au-dessus des arbres, était tenue dans un état de parfaite sonorité par le jardinier : et nous allons dire dans quel but Balzac l'avait ainsi exigé. 11 pensait que rien au monde ne décourage un créancier — si quelque chose peut le décourager — comme de ne trouver personne à qui parler, personne sur qui décharger sa colère, s'il est brutal: personne sur qui décocher ses épigrammes, s'il est mordant; de Balzac voulait enfin que les Jardies eussent tout à fait l'air d'être inhabitées pour ceux qui s'y rendraient, de Paris, de Versailles ou des environs, dans des intentions suspectes de créances.

La tactique était ingénieuse; mais elle n'était pas facile à exécuter dans une propriété assez découverte, composée de deux grands corps de logis, de plusieurs pavillons, habitée par le jardinier, sa femme et ses enfants, visitée quotidiennement par des curieux ou des amis.

Et j'allais oublier le chien! un gros chien dont la niche était placée à l'entrée; querelleur, har-

248 LALZAC EN PANTOUFLES,

giicux, enfui un chien de campagne, un de ces chiens qu'on appelle bêtement Turc. Celui-là s'appelait Turc : qu'on juge s'il devait aboyer!

Or, comment, selon les désirs et d'après les injonctions de Balzac, donner le change au créancier qui vient à pas de loup, sonne sournoisement et colle ensuite son oreille si subtile contre la porte, afin de savoir s'il a été entendu? comment éteindre, étouffer instantanément tout bruit, toute agitation, afin de le convaincre qu'il s'est trompé, qu'il a pris un tombeau pour une maison? Eh bien, de Balzac y était parvenu : une longue pratique l'avait rendu maître de son idée, et son idée réussissait presque toujours.

Voici, du reste, comment, à cet égard, les choses se passaient aux Jardies. D'abord^ on savait, cinq ou six minutes après le passage du convoi de Paris, que le créancier ne pouvait plus nous surprendre pas sa présence enchanteresse. S'il ne s'était pas montré alors, les temps de menace étaient passés. Repos et rontlance jusqu au ron-

BALZAC EN PANTOUFLES. 2i^

voi suivant! Mais dès que le convoi suivant faisait entendre ses mugissements de Bucentaure, la vigilance domicilaire augmentait sur tous les points de la propriété, verger, prairie ot potager; la grande manœuvre était prête : prenez garde •i vous!

On sonne! « Ecoutons : cène peut être qu'un créancier... C'en est un! » Chaque promeneur prévenu s'arrête, se plaque à l'arbre le plus voisin et demeure dans une immobilité complète; il devient tronc; Apollon nous poursuit, nous voilà Daphnés : charmant! le jardinier se courbe sur sa bêche et ne remue plus ; le chien qui va aboyer, est tiré par le cordon qui s'attache au collier : il rentre son aboiement et s'aplatit sur la paille de sa niche ; il grogne, mais il se tait sous le regard énergique et impérieux de la femme ou des fds du jardinier; et derrière les jalousies vertes des croisées, Balzac et ses hôtes écoutent, avec des frémissements de crainte et de joie, les imprécations du créancier hors des murs,

mairnifiques blasphèmes qui se terminaient invariablement par ces mots : Mais ils sont donctous morts là dedans !

Eh! parbleu! oui, ils sont tous morts; et voilà où l'on voulait en venir! Le tour était fait ! le créancier avait entrepris un voyage blanc.

Puis le créancier s'en allait, puis nous écoutions le sable de la ruelle crier sous ses pieds adorés, puis nous le voyions herboriser dans la campagne jusqu'au moment du passage du convoi de A'ersailles pour Paris; puis le convoi enflammé partait! Alors résurrection! les jalousies, déployant leurs ailes, s'ouvraient à la lumière, les promeneurs reprenaient leurs formes primitives et continuaient leurs rêveries; le jardinier sarclait de plus belle ses herbes; le chien aboyait à cœur joie aux poules de la basse-cour ; et tout redeve nait enfin heureux, libre, joyeux, content jusqu'au nouveau coup de sonnette, qui ramenait de nouveau les mêmes événements et les mêmes crises émouvantes.

Un nouvedu cercle de Popilius. — Balzac et le garde chaiiipèlre de Ville-d'Avray. — Rrcréations de îiraiids enfants. — Expéditions contre le burg du voisin.

Pour continuer le propos des dettes, nous allons raconter, entre autres fantaisies de l'écrivain qui a immortalisé son passage aux Jardies, son histoire avec un de ses voisins, voisin fort patient, mais non moins original que patient à l'endroit de sa créance. Disons d'abord que de Balzac, par une innocence d'esprit qui accuse bien haut son peu de rouerie dans l'art de s'endetter, avait eu la

252 15ALZAC E> PAINTOUFLES.

candeur périlleuse de contracter des emprunts autour de lui ! C'est semer la detle à ses pieds, et vouloir, plus tard, en être étouffé. Aussi, s'élait-il enfermé dans un cercle d'où, peu à peu, il aviiit fini par ne pouvoir plus sortir. Ces obligations malheureuses autant quegauches avaient tellement raccourci ses promenades hors des murs et paralysé ses mouvements, lui à qui l'exercice et le grand air étaient pourtant si nécessaires, qu'il lui était devenu impossible de sortir pendant le jour sans s'exposer à la rencontre d'un créancier rural, épicier ou laitier, bouclier ou boulanger de Yillod'Aviay. Ceci était, — nous insistons sur le principe,— d'une déplorable politique. Devoir à Dieu et au dialde est un ennui, sans doute; mais devoir à ses voisins est une faute intolérable ; c'est se couper la route, éborgner sa perspective, se liei" les pieds à la cheville, se priver d'air.

On va voiries conséquences de ce funeste système de dettes pneumatiques.

Un joui' que j'étais arrivé de fort bomie heure

BALZAC EN" PANTOUFLES. "loô

aux Jaruic'<, — il était environ cinq heures du matin, — je trouvai Balzac se j^romenanl circulairement sous le toit même de son rustique chalet, sur l'aride bordure d asphalte dont il avait emplâtre le terrain qui en ourlait le pourtour.

— Eh ! que faites-vous là? lui dis-je.

— Vous le voyez, je me promène.

— De si bonne heure?

— Si tard, vous voulez dire?...

— Comment , si tard ? il est à peine cinq heures!

— Si tard, vous dis-je : mais que voulez-vous ! je nie suis endormi ; j'aurais dû être éveillé plus tôt pour faire ma promenade à travers bois.

— Qui vous empêche delà faire maintenant, au lieu détourner comme un cheval de meule autour de ce chalet?...

— Oh! non, il n'y faut plus penser.

— Pourquoi cela ?

— Le caide chaninetir 1

25i BALZAC EN PANTOUFLES.

— Le garde champêtre '.'. . .

— Oui, le garde champêtre; il maura devancé ; il doit déjà être dans l'exercice de ses fonctions.

— En quoi le garde champêtre peut-il gêner votre promenade? Vous ne chassez pas... vous n'avez pas à craindre d'être en contravention ; que vous fait donc ce garde champêtre?

— Je ne chasse pas, c'est vrai... Mais tenez, me dit ensuite Balzac voulant couper court .à l'incident, entrons, je vous lirai ma chronique pour la Pievue parisienne. Je crois que vous en serez content.

— ^on : remettons à plus tard votre article et allons respirer l'air du malin diais les bois de Ville- d'Avray.

— Oh! non... trop tard! trop tard! le garde champêtre...

— ^'ous y revenons !

— Ah! c'est un homme terrible, voyez-vou^ ; non pas (ju'il me persécute j qu'il me traque à la

DALZAC E.N l'AMuUFLEb. 255

manière des autres: oh! non! mais son silence expressif, son regard qui transperce , ses altitudes, ses paroles brèves comme un coup de l'usiL nie troublent, me glacent, me pétrifient; il y a du spectre dans ses ajtparitions.

Balzac a trop l'atigué son cerveau cette nuit, pensai-je : il a en ce moment, à coup sûr, quel- (pie hallucination ; n'ayon^pas Tair de comprendre et passons ouîre.

Je pris Balzac sous le bras et cherchai à l'entraîner.

*— A oyons, faites cela pour moi, si ce n'est pour vous. Avant de déjeuner, allons nous promener pendant quelques heures dans le bois ; poussons, la canne à la main, jusqu'à mi-chemin de Versailles ; croyez-moi, nous en aurons meilleiu' apjjétit.

Balzac hésitait beaucoup.

— Vous le voulez? me dii-il.

— Je vous en prie.

Balzac, difficilement résolu, releva en soupi-

'J5U DALZAC t.N PAMOUl LES.

liuil le quartier de sa large chaussure, alla |)iL'n- (Jre, dans un coin de la porle, deux gros bàlons terrés : — je dirai bientôt les exploits auxquels nous nous livrions le soir avec ces bâtons, qu'il avait rapportés, je crois, de ses excursions en Suisse; — il men donna un, et nous nous acheminâmes enfin du côté du bois de Villed'Avray.

Une extrême défiance se trahissait dans les j)remières bordées que Balzac me força de tirer dans les taillis.

Cependant le calme lui revint quand nous eûmes laissé derrière nous quelques cents mètres de gros frênes et de tilleuls encore enveloppés de la ouate brumeuse d'une nuit humide.

Nous causions, je m'en souviens, des espérances — espérances toujours exagérées — (ju'il fondait sur le succès futur de sa Revue jiamiefiiw^ j)ublication délicate à laquelle il voulait, à tout |>rix, m'engager à prendre une ()art directoriale, quand , s'arrélant brusTjUcmenl au milieu d'une

lîALZAC F.N l'ANTOUFLES. 2:.7

phrase commoncée , il me dit, ou plutôt il balbutia :

— Le voici ! lo voici !

'- Qui donc?

— Lui !

— Mais qui, lui ?

— Le garde champêtre !

— C'est donc chez vous une idée fixe?

— Moins lixe que lui , me répliqua Balzac en nie montrant, au l)out de l'allée que nous parcourions, la silhouette d'un garde champêtre, ce type si reconnaissable entre mille, avec son tricorne effaré, son fusil abattu sur le bras gauche, sa bandoulière lâche, ses guêtres rustiques, ses cheveux gris et sa pipe soudée au coin de la bouche. Nous n'apercevions pas encore, il est vrai, à la distance où nous en étions, tous ces détails d'un pittoresque ensemble; mais il n'y avait aucun doute à avoir sur le caractère municipal et rural du personnage : c'était bien un garde champêtre; ce n'était que trop le garde champêtre !

•2r)S r.AI.Z.VC FN PANTOUFLES.

Balzac avait pâli.

Nous reprîmes toutefois notre chemin entre les arbres : le garde champêtre n'avaii pas cessé do venir vers nous.

— Que vous avais-je dit? murmurait Balzac.

— Mais enfin, cet homme?... vos craintes?...

— J'étais convaincu que nous le rencontrerions, quoi que nous fissions pour l'éviter. Vous n'avez pas voulu me croire. . .

— Après tout, m'écriai-je, pourquoi tant se préoccuper?...

— Tous en parlez fort à votre aise! à ma place...

— Si je savais du moins. . .

— Vous auriez dû le deviner... mais il n'est plus temps. Silence! fermeté et résignation

Pendant le temps donné à ce dialogue morcelé,

le garde champêtre ayant marché vers nous, il

ne fut bienlôt plus qu'à quelques pas. Il n'avait

pas quitté son attitude calme, militaire, rigide ; on

• ut (lit le ^rarde champêtre de In st.itue du Com-

BALZAC E^' PANTOUFLE;S. 2r.9

mandeiir. Balzac ne parlait plus; il ne respirait plus ; son regard inquiet ne se détachait plus de l'apparition du baudrier.

Quand le garde champêlre fut coude à coude avec Balzac, qui n'avait pas lâché mon bras, il lui dit d'une voix concentrée mais pleine do gravité :

— Monsienr de Balzac, ça commence à devenir

musical.

Et il passa.

Balzac me regarda et je regardai Balzac.

Le même éclair nous avait éblouis.

— Avez-vous entendu? avcz-vous entendu? me dit-il quand le garde champêtre se fut évanoui dans la vapeur grise du matin, dont les allées du bois étaient encore gorgées. Avez-vous entendu? Ma parole d'honneur! la phrase est sublime à vous donner le vertige ; elle est à conserver dans l'eaude-vie : « Monsieur de Balzac, ça commence à devenir musical. » Non! elle vaut mille fois les trente francs que je lui dois.

— Vous devez trente francs à ce garde champêtre?

— Oui, depuis trois mois. Je complais le rembourser aujourd'hui : Dutacq m'a apporté quelque argent hier au soir; mais sa phrase est trop belle ; il faut que nous la répétions aux échos toule la journée : il ne sera payé que demain : « ^lonsieur de Balzac , ça commence à devenir musical ! »

Los bâtons ferrés réclament maintenant l'historique que nous avons promis plus haut d'en faire : nous allons tenir nos engagements afin de ne laisser dans l'ombre ou dans l'oui^li aucun des mouvements intérieurs des Jardies, particulièrement ceux dont nous avons eu connaissance et auxquels nous avons pris part.

Balzac , qui a dit le premier avec un sens exquis : Dans tout homme de dénie , il y a un enfant^ élait la preuve vivante de cette juste et jolie pensée. Homme de génie, il était extraordinairomont enfant lui-mémo. I/écolior turbulent

BALZAC EN PANTOUFLES. -liW

de Vendôme réclamait souvent sa place aux heures de loisirs — heures bien rares , hélas ! — où l'auteur de la Physiologie du Marïo(jt% à'Euqénie Grandet^ et de tant d'autres créations merveilleuses, se permetlait de toucher la terre. Alors les épreuves d'imprimerie volaient dans l'espace, les feudlets du manuscrit commencé s'éparpillaient sous un joyeux coup de poing, comme au collège quand retentissait le son de la cloche de la récréation. Récréation aussi. aux Jardies ! on jouait à la balle , ou bien on allait casser des branches de châtaignier dans le bois, ou bien l'on courait à Sèvres, à Saint-Cloud, à Boulogne, où l'on se faisait dire de grosses et grasses plaisanteries par les femmes de pêcheurs. Mais voici le plus gai, le plus fou des amusements de Balzac quand il était en train, celui auquel il tenait que nous prissions part deux ou trois fois par mois , si le hasard nous faisait ses hôtes. Du reste, il mettait à ces innocentes débauches toute la gravité d'un devoir, ce qui rendait la chose encore plus burlesque.

•20-2 r.ALZAC EN PANTOUFLES.

Il est temps de dire qu'il y avait, aux Jardies, un voisin qui jouissait de toute son exécration. Que lui avait fait ce voisin, dont il a mis vingt fois au moins en scène la profession magistrale? quel propos avait-il tenu siu' lui? quel dommage avaitil causé à Balzac? C'est là, je l'avoue, ce que je n'ai jamais su : mais il l'exécrait ; il l'exécrait bien, comme il savait exécrer, c'est tout dire. Il ne lui ménageait pas les effets de cette haine profondément ancrée dans son estomac, haine qu'il avait fini par nous inoculer à un degré aussi stupide que féroce.

Dès que la nuit était venue, il distribuait à chacun de nous un de ces bâtons ferrés dont j'ai parlé, et auxquels s'adjoignaient quelques vieux joncs rougis par le temps, à la pomme de corne, à l'extrémité en fer rouillé; et nous partions tous ensuite, drapés dans le silence, pour la grande expédition. Balzac, notre chef, nous précédait à travers le.s sentiers qui conduisaient au bois de Ville-d'Axray, cac c'était dans le bois même que s'élevait la

P.ALZAC EN PANTOUFLES. '205

propriété mnudile de son onncmi; onnomi dont j'ai parfaitemont retenu lo nom, mais que je ne veux pas écrire ici, de peur, si cet ennemi vit encore, de l'attrister par une publicité imméritée.

Cette propriété, fort spacieuse, bien entretenue, couronnant une des crêtes de la foret, ombragée d'un beau parc, était entourée, h une bauteur de trois ou quatre mètres, — retenez bien ceci — d'un simple mur de pierres brutes, posées méthodiquement les unes sur les autres, qui n'adhéraient entre elles que parleur propre poids. Ce mur, ou à parler plus exactement, cet amas régulier de pierres branlantes, était le point de mire de la vengeance mystérieuse de Balzac.

Arrivés aux pieds de ce rempart, nous enfoncions tous, à un signal de notre capitaine, nos bâtons ferrés dans les interstices laissés par les pierres. Cette première manœuvre accomplie, nous pesions sur ces leviers de toute la force de nos bras. Ah! nous étions beaux à contempler!

Mais poursuivons.

204 BALZAC EN l'ANTOUFLES.

Au moment suprême, où nous sentions que ces pierres, déchaussées, soulevées par nos bâtons, allaient s'écrouler, nous criions tous, et par trois fois, dans un anathème unanime répercuté par les échos énergiques du bois, le nom du voisin abhorré de Balzac : et les pierres dégringolaient, s'éboulaient et ruisselaient pendant quelques secondes à épouvanter le silence déhcat de toutes ces futaies mélancoliques qui vont se perdre de colline en colline jusqu'au fond de Versailles et de Rambouillet.

I.e dégât opéré, nous nous perdions aussitôt dans les épaisseurs du bois et de la nuit pour regagner à pas de loup et avec le même ordre qu'au départ les tranquilles Jardies , où Balzac , lier de son équipée, nous félicitait sur le plein succès de la reconnaissance exécutée avec tant de hardiesse sur le burg de son ennemi.

Unit jours après, le mur démoli par nous était rétabli ; les- pierres relevées du sol avaient repris leurs places. C'élail à recommencer. Nous recom-

DALZAC EN PANTOIFLES. t>0:>

mencions. Qui peut dire combien de fois cette aventure d'écoliers malfaisants s'est reproduite, et combien de fois les gardes du bois ont dû dresser un procès-verbal, resté sans résultat possible, faute de savoir quel nom de coupable y insérer ! Qui eût jamais songé à y coucher celui du grand peintre de mœurs, du grand philosophe admiré de toute l'Europe pour ses immortels romans, du "rand Balzac enfin?

Victor Hugo aux Jardies. — Détails biographiques sur le fameux noyer. — Le guano municipal. — Prismo dramatique. — La cheminée du duc d'Orléans. — Le père Rabat-Joie, — Une philippiquc et un horoscope de Balzac.

J'en voudrais beaucoup à mes souvenirs si, dans ce répertoire d'un passé qui \a s'enfonçant de plus en plus malgré moi sous les brumes opaques de l'horizon, j'omettais la visite de Victor Hugo aux Jardies, la seule, je crois, qu'il y ait jamais faite. Malgré l'indifférence bien avérée de Bal/ac poiu' les écrivains de son temps, il mit

quelque désir et même quelque orgueil à recevoir chez lui son rival en célébrité.

L'entrevue avait d'autant plus de prix <^n ellemême qu'aucun point de contact bien vif, bien intime, n'avait jusqu'alors et n'a jamais, je puis le dire, existé entre ces deux esprits supérieurs. Balzac, dont j'ai dit le respect factice pour la poésie en général, ne se sentait pas davantage un goût fort prononcé pour la grande prose colorée, peinte et traitée à la fougueuse manière de Rubens. Artiste au pointillé, il allait plus volontiers vers la prose hachée menu, ménagée avec l'économie flamande, travaillée à froid, limée à facettes , vraie sans doute , mais vraie comme la poudre de diamant et non vraie comme le diamant tout entier. Sans refuser son admiration ni même son extase aux vastes peintures de Notre- Dame de Paris^ il accordait sa préférence secrète à la prose fine et pilée comme verre de Stendhal, le prototype de toute prose à ses yeux, après la sienne propre. Il aurait fait éclater si haut qu'on

eut voulu son enthousiasme devant l'école vénitienne^ mais il n'aurait acheté pour son cabinet, soyez-en convaincus, que des Mierris, des Teniers et des Yan Ostade.

Au surplus , si Balzac n'a qu'une fois ou deux, dans sa Revue parisienne^ parlé do Victor Hugo, je ne crois pas que Victor Hugo, de son côté, ait jamais écrit le nom de Balzac. Je ne vois d'ici aucune page de ses œuvres- d'où ce nom s détache : étrange, bien étrange éloignement à remarquer non-seulement entre ces deux grands maîtres de la pensée , mais encore entre bien d'autres écrivains contemporains. Si bien que, dans un siècle, quand on relira les auteurs de ce temps-ci, on cherchera s'ils ont vécu à la même époque et dans la même contrée. Le seizième, le dix-septième et même le dix-huitième siècle, si personnel, offraient une fraternité littéraire plus étroite. C'était une famille. Des rivalités traditionnelles, des jalousies féroces, des colères violentes la traversaient et Tensanglantaient souvent, puis-

•270 lîALZAC EN PAMOITLES.

que c'était une Camille, mais enfin la communauté résistait au combat et prévalait sur le carnage. De nos jours, on ne se hait pas, on ne se déchire plus : on ne se connaît pas. Cela vaut-il

mieux?

Par suite de je ne sais plus quel accident arrivé au chemin de fer de Versailles, Victor Hugo ayant été obligé, pour se rendre aux Jardies, de prendre les voitures de Saint-Cloud, il se fit un peu attendre; Balzac était sur les épines. Son inquiétude ne lui permettait pas de dem.eurer un instant en place. A plusieurs reprises, il envoya voir si personne n'apparaissait par la petite ruelle. Luimême allait et venait de la terrasse à la grille, de la grille à la terrasse, en relevant son nez inquiet avec le creux de la main, comme il faisait toujours lorsqu'il était sous le coup de quelque forte préoccupation.

Enfin, la sonnette de la grille tinta : c'était Victor Huso.

Balzac, rasséréné, courut à sa rencontre et le

remercia en termes pleins de courtoisie et d'efùision de l'honneur singulier qu'il faisait à sa modeste maison des champs. Il y eut encore de part et d'autre de cordiales pressions de mains. Celte familiarité eut sa grandeur. L'imagination feia bien pourtant, et je le lui conseille ici, de se tenir sur ses gardes, si elle reproduit un jour d'après nous, témoin assurément très-fidèle, la rencontre de ces illustres renommées sous les clairs ombrages des Jardies. Elle ne donnera pas à l'entrevue des deux souverains un trop grand prestige de costumes.

Balzac était pittoresquement en lambeaux. Son pantalon, sans bretelles, fuyait son ample gilet à la financière; ses souliers avachis fuyaient son pantalon ; le nœud de sa cravate dardait ses pointes près de son oreille; sa barbe avait quatre jours de haute végétation. Quant à Victor Hugo, il portait un chapeau gris d'une nuance assez douteuse; un habit bleu fané à boutons d'or, couleur et forme de casserole, une cravate noire éraillée, le

i>72 BALZAC EN PANTOUFLES.

tout illustré par des lunettes vertes à réjouir un premier clerc d'huissier rural, ennemi de la réverbération solaire.

^ Tandis qu'on hâtait le déjeuner, Balzac proposa à son hôte un tour de promenade dans les méandres de la propriété. Nous entreprîmes alors tous les trois cette périlleuse descente dont le dernier escalier, en cas très-probable de chute, était la route même de Ville-d'Avray.

Victor Hugo, contre mon attente, fut très-sobre d'éloges pour la propriété : Balzac avait beau lui dire qu'il en était question tout au long dans les Mémoires de Saint-Simon, les compliments n'abondaient pas. 11 fut poli envers les giroflées, mais ce fut tout. Je voyais qu'il avait toutes les peines du monde à ne pas rire tout haut de l'étrange idée venue à Balzac de faire couler de l'asphalte sur les étroites allées placées en équilibre sur les flancs périlleux de son jardin, comme pour leur prêter un petit air boulevard du meilleur goût. Il eut rependant une occasion de s'acquitter du tribut

liALZAC E> PANTUUFLES. 275

(Je politesse qu'il devait à son Iiote, en s'arrèlant, frappé d'admiration, devant le superbe noyer auquel nous allons consacrer les quelques lignes biographiques depuis si longtemps promises.

— Enfin, voici un arbre! dit Victor Hugo, qui n'avait vu jusqu'alors que des arbustes plus ou moins malingres plantés au bord du bitume.

Balzac s'épanouit de satisfaction au cri de son hôte.

— Oui, et un fameux arbre encore ! dit-il. Je l'ai acquis depuis peu de temps de la commune. Savez-vous ce qu'il rapporte ?

— Comme c'est un noyer, répondit Hugo, il doit, je présume, rapporter des noix.

— Vous n'y êtes pas ! il rapporte quinze cents livres par an.

— De noix?

— Non pas de noix. H rapporte quinze cents francs.

— Nous y voici, pensai-je.

— Quinze cents francs d'argent, répéta lialzac.

— Mais alors ce sont des noix enchantées, dit Victor Hugo.

— A peu près. Mais je vous dois une petite explication; une explication sans laquelle il vous serait fort difficile de comprendre, je l'avoue, comment un noyer, un seul arbre, peut rapporter (juinze cents francs de rente.

Nous attendîmes Texplication.

— Voici, reprit Balzac. Ce noyer miraculeux appartenait à la commune. Je l'ai acheté à la commune à un prix fort élevé. Pourquoi'/ Pour cette raison-ci. Un vieil usage obhge tous les habitants à déposer leurs immondices au pied de cet arbre séculaire, et non dans tout autre endroit.

Hugo recula.

— Rassurez-vous, lui dit Balzac; le noyer, depuis que je le possède, n'a pas encore repris ses fonctions. Je continue. Aucun habitant, continua-til, en effet, n'a le droit de se soustraire à cette servilude personnelle, reste d'une ancienne coutume féodale. Or, jugez! jugez de la quantité et de la

BALZAC EN l' ANTOUF LES. 275

richesse d'engrais amassés quotidiennement au pied de cet arhrc vespasien, engrais municipal que je terni couvrir de paille et d'autres détritus végétaux, alin d'en avoir toujours une niontngncà vendre à tous les fermiers, vignerons, marnicliers, grands et petits propriétaires voisins. C'est de l'or en barre que j'ai là; enfin, tranchons le mol, c'est du guano! du guano comme en déposent sur les îles solitaires de l'océan Pacifique des myriades d'oiseaux.

— Ah! oui , repartit Hugo avec son phlcgme olympien , vous dites bien , Uion cher Balzac, c'est du guano , mais du guano moins les oiseaux.

— Moins les oiseaux ! s'écria Balzac en riant lui-même de toute l'épaisseur de son menton monacal de la définition donnée par Victor Hugo à son magnifique engrais féodal , et à la source sans exemple de son revenu de quinze cents francs.

La cloche sonna le déjeuner.

^n{\ BALZAC EN PAMOL'FLES

Du bec ou de l'aile, on loucha à bien des sujets pendant ce déjeuner. On ne sera pas surpris, je pense, quand je dirai que la littérature eut la meilleure part de la conversation. En maître de maison bien appris, celui des Jardies abandonna la parole à son illustre convive, et chacun sait avec quel art persuasif, quel ton mesuré et coloré à la fois , quel tour desprit exact et magistral, il en use pour le plus grand charme de ses auditeurs.

Les dés ayant amené, entre autres sujets, le sujet toujours si intéressant des théâtres, et surtout si intéressant pour Balzac, aux yeux fascinés duquel les théâtres ont été toute la vie la terre promise , Yictor Hugo , après l'avoir promeiîé à travers les cavernes et les coupe-gorge de la vie dramatique, lui en dévoila, d'un tour de main, les quelques beaux avantages réels. Jusqu'alors , je m'en convainquis, Balzac n'avait pas eu une idée iurt nette de ce qu'on nomme les droits d'auteur. l/initiation l'éblouit : une mine de diamants (pu se fùl tout à coup ouverte devant lui à la clarté

du soleil, ne l'eût pas autrement troublé et aveuglé. Lui dont les lignes d'écriture s'accumulaient si péniblement sous le bec d'une plume rebelle pour produire d'abord des centimes, — car la gloire se calcule par centimes dans les journaux ; — puis, à force de suer, des décimes; — puis, avec des gémissements de douleur, des francs, — écoutait avec la béatitude d'un martyr écoutant un ange, les énormes bénéfices conquis à Hugo par ses magnifiques drames. Bénéfices recueillis à Paris, bénéfices apportés par la province : tant pour trois actes, tant pour cinq actes; et puis les reprises! et puis les primes! et puis les billets! ej, puis quoi encore? Parfois des soirées de quatre cents francs ! et tout cela , tout cet argent et tout cet or, gagné tandis qu'on se promène , mieux que cela, tandis qu'on dort, tandis qu'on rêve, les pieds chauds, le front calme, sur l'oreiller. Balzac ne respirait pas : non que la question d'intérêt l'émût seule et au delà du raisonnable, mais le gain, l'énorme gain obtenu sans fatigue de

278 BALZAC E>' I'A:^TuUFLE S.

corps ni d'esprit, le ravissait au troisième ciel. Je ?iiis sûr que cette peinture si éloquente et si précise des avantages financiers attachés à la liltéralure dramatique, cette peinture faite par Hugo avec l'onction du père Grandet et la rectitude (iun premier commis de la Cour des comptes, fut pour beaucoup dans la rage dont fut saisi Balzac pour le théàlre et dont il fut poursuivi tant qu'il vécut. Il ne cessa de me parler, les jours suivants, d'une foule de sujets comiques ou sérieux à met- Ire le plus vite possible en scène. Visiblement, ce coup de soleil devait lui chauffer longtemps le cerveau. D'autres que moi reçurent la confidence de ces ardeurs nouvelles pour le théâtre, communiquées à cette tète si inflammable ; mais, au bout du compte, il ne résulta rien de bien sérieux, on le sait, de cet incendie dramatique, à reporter, en grande partie, selon moi, à la date de ce déjeuner.

La conversation, par une déclivité naturelle, amena à parler de rindilférciue coupable et près-

que prémédilée avec laquelle la cour des Tuilerii s regardait la littérature et traitait les écrivains même les plus illustres, ceux qui depuis \^T)() avaient , au souffle d'une nouvelle école, vivilii' la forme de la pensée dans le livre et au théâtre. Balzac demanda à Victor Hugo, l'amertume eni- ' preinte aux lèvres, s'il fallait, à défaut de la protection de Louis-Philippe, voué tout entier au culte de la bourgeoisie, élevée par lui au-dessus de toutes les classes, compter du moins sur celle du duc d'Orléans, esprit distingué, connaisseur, sympathique à tous, si bien conseillé dans ses bonnes intentions pour les arts par la jeune duchesse, son épouse. Victor llugo était, par sa position de familier de la maison du jeune prince, en mesure de répondre à la question de Balzac.

— Le duc d'Orléans, nous répondit Victor Hugo, ne demanderait pas mieux que de se placer à la tête d'un ^rrand mouvement littéraire et des arts, d'accord en cela, ainsi que vous le dites, avec les sentiments délicats et l'intellifrence riche et cul-

livce de la duchesse d'Orléans; mais cela ne sera pas, je le crains. Jugez-en vous-mêmes. Voici, reprit-il, ce qui s'est passé, il y a peu de temps au château.

Victor Hugo nous confia alors que le duc et la duchesse d'Orléans, comprenant combien il leur était commandé, par leur haute position officielle et leurs goûts personnels, de s'entourer d'un cercle d'écrivains et d'artistes éminents, avaient essajé de donner quelques soirées dans leurs appartements, comme autrefois Louis-Philippe au Palais-Royal, quand il était duc d'Orléans; mais des soirées intimes, sans signification politique, ce que n'étaient pas, il s'en faut, celles du Palais- Royal. On était allé d'abord fort doucement, même lians cette voie de prudence, de peur d'éveiller les susceptibilités bien connues du père. — C'est ainsi que les dignes fils du roi désignaient affectueusement entre eux Louis-Philippe. On connaissait d expérience les ombrages du père. — Peu de riionde pour commencer ; choix limité dans les

invités; réceptions éloignées au début; réunions surtout peu bruyantes.

L'endroit où se tenaient ces bonnes et douces réunions fut baptisé par les fidèles d'une façon tout à fait recluse et demi-teinte. On l'appela la cheminée du chic d Orléans; plus tard et tout court : la cheminée. On se disait : « Irez-vous demain à fa cheminée ? Vous trouviez-vous à la dernière cheminée ?

Un hiver se passa bien ; la cheminée, pour nous servir de l'image, ne fuma pas du tout, le pèrene sut rien ou ne voulut rien savoir, car il était bien peu de choses qu'il ne sût.

Le second hiver, nos jeunes époux, encouragés par le succès, agrandirent le cercle autour delà cheminée; mais plus d'invités causèrent peut-être plus de bruit au plafond. Quoi qu'il en soit, un soir de bise et de neige qu'on discutait peut-être, devant une tasse de thé, sur un dessin turc de Decamps, une ciselure florentine de Froment Meurice, ou le style d'un roman nouveau, le

duc d'Orléans l'ut invité à se rendre auprès de Sa Majesté. Il était bien tard. Que lui voulait le pèn\ \epère qu'on croyait depuis longtemps au lit?

Voici tout simplement ce que le père dit au fils, Louis-Philippe au duc d'Orléans :

— Ferdinand, sachez qu'il ne doit y avoir aux Tuileries qu'un seul roi, qu'un seul salon et qu'une seule cheminée. D'ailleurs, la mienne chauffe tout aussi bien que la vôtre. Vous me ferez plaisir toutes les fois que vous et la duchesse viendrez y prendre place.

Le duc d'Orléans se retira : sa cheminée s'éteignit; les réunions, dès ce soir-là, cessèrent, et personne au château n'eut plus désormais le droit de protéger la littérature et les hommes de lettres, les arts et les artistes. Le couvre-feu fut complet.

Sept ans après ce charmant déjeuner aux Jardies, sept ans après ce récit de Victor Hugo, un liomme de lettres entrait aux Tuileries, poussé

RALZAC EN PANTOUFLES. 2<ô

par une eirrovahle lompôte |)opulaire, ol il emportait sur une feuille de papier, au milieu d'un pillage universel, la dernière leçon do lijtératuro du comte de Paris. Il nous la montra, toute fraîche encore , au coin de la rue Saint-Florentin . L'homme de lettres était Balzac, et le jour néfaste pour la royauté, le 24 février 1848.

Balzac, qui jusque-là avait écouté avec beaucoup d'attention et assez de calme, quoique fort remué à l'intérieur, celle petite histoire, appelée peut-être cà prendre place un jour dans la grande histoire contemporaine, se livra, sans crier gare et tout en mordant à belles dents dans une poire de doyenné grosse comme un melon, à une philippique, — et certes ! le mot reçoit ici une de ses plus justes applications, — mais à une pliilippique digne de balancer, comme emportement et comme énergie oratoires, celles deDémosthènes ; et elle avait l'avantage, sur les philippiques du prince des orateurs grecs, île ne pas sentir l'huile.

i)s'» HALZAC F.N PANTOUFLES.

Malheureusement, rien ne peut rendre cette éloquence troublée, coupée, dentelée par des morsures dans la poire, par des chocs de couteau contre les assiettes et contre la table, par deséclaboussures de paroles, par des explosions de re- '^ards, par des commotions de bouteilles, par des tonnerres de malédictions et par des flammes d'ironie.

— Mais les malheureux ! les stupides rois ignorent donc que, sans nous, on ne saurait après eux ni d'où ils sont venus, ni où ils sont allés, ni qu'ils ont régné, ni qu'ils ont vécu, ni ce qu'ils ont fait, ni ce qu'ils ont pensé, ni ce qu'ils ont dit, ni rien de rien de rien ! Mais voyons, voyons, de tous ces monuments de pierre, de marbre, de bronze dont ils écrasent la terre afin de perpétuer leur souvenir ; mais de toutes ces peintures qu'ils accrochent partout dans les musées pour que l'avenir sache ce qu'ils ont fait d'utile et de grand; de toutes ces médailles qu'ils répandent à leur couronnement ou à l'occasion de leuis victoires.

liALZACElN PANTOUFLES. -285

que resle-t-il? Rien. Il ne reste que ce qui esécrit, que ce que nous avons écrit. Les pierres s'écroulent, les peintures s'effacent — les plus religieusement soignées n'ont pas encore bravé cinq siècles, — le marbre jaunit, pourrit, se fend : le granit lui-même s'émiette. Encore une fois, encore mille fois ! il n'y a que nous au monde pour sauver les rois et leurs règnes de l'oubli. Leur gloire, leur immortalité, leur postérité, c'est nous, nous seuls : notre encre, notre main, notre plume. Sans Virgile, Horace, Tite-Live, Ovide, qui connaîtrait Auguste au milieu de tant d'autres Augustes, tout neveu de César qu'il était, tout empereur quil ait été? Sans le petit avocat sans causes nommé Suétone, on ne connaîtrait pas trois Césars sur les douze dont il a bien voulu écrire les vies; sans Tacite, on confondrait aujourd'bui les Romains de son temps avec les barbares de la Germanie ; sans Sbakespeare, le règne d'LHsabeth disparaît à peu près de l'histoire d'Angleterre; sans Boileau, sans Racine, sans Cornpillo,

sans Pascal, sans la Bruyère, sans Molière, Louis XIY, réduit à ses maîtresses et à ses perruques, n'est plus qu'un bellàlre couronné qui me fait l'elTel d"un soleil trauborge ; el, sans nous, Louis-Philippe F'' laisserait un nom moins connu que celui de Philippe le restaurateur de la lue Montorgueil, que celui de Philippe l'escamoteur, le joueur de gobelets. On dira, je l'espère, je Pespèrepour Louis-Philippe P', sous Victor Hugo, sous Lamartine, sous Béranger, il y eut un roi qui prit le nom de Louis-Philippe F".

Et la colère de Balzac alla se perdre dans une troisième ou quatrième poire qu'il ouvrit avec sa bouche enflammée, de même qu'une bombe s'enfonce et éclate nu milieu dune masse de terre

glaise.

Après cette dernière explosion, nous nous levâmes pour aller prendre le café sur la terrasse et respirer l'air lumineux et doux d'une belle journée.

On causa encore environ une heure autour des

tasses, heure charmante et sérieuse, où il l'ut d'abord question entre Victor Hugo et Balzac de l'Académie française. En ce moment, il y avait une vacance à l'Institut. Hugo promit peu; Balzac n'espérait pas grand'cliose. H n'était pas en faveur — l'a-t-il jamais été? — sous la coupole du palais Mazarin. L'auteur des Orientales^ qui venait ih publier les Rcnjons et les Onthres, laissa ensuite pressentir sa prochaine candidature pohtique ; et ce fut alors au tour de Balzac à risquer ses doutes courtois sur le succès d'une tentative, à coup sûr justifiée par le vaste talent du poëte, mais bien peu certaine au point de vue nébuleux de l'époque exclusivement industrielle sur laquelle il espérait asseoir son élection. Balzac nappuva [)as moins de sa p!ume des prétentions politiques qu'il combattait dans sa haute et superbe intelligence des choses et des honnnes de son temps, il les soutint avec énergie, ainsi qu'on va le voir par une citation empruntée à la Pu'vue paridenne d[\ 25 juillet JSiO :

2«8 1;ALZAC E>' PANTOUèLES.

« M. Hugo est un des hommes les plus spirituels de notre époque, et d'un esprit charmant; il a, dans les choses matérielles, ce bon sens, cette rectitude que l'on refuse aux écrivains et que l'on accorde à ces niais triés sur le volet de l'élection, comme si les gens habitués à remuer les idées ne connaissaient pas les faits. Qui peut le plus peut le moins. Il y a soixante ans, M. d'Aranda trouvait la tache de Fielding plus difficile que celle d'un ambassadeur : « Les affaires d'Etat finissent comme elles peuvent, disait-il, au lieu que le poète doit dénouer les siennes au goût de tout le monde.

« M. Hugo, non moins que M. de Lamartine, vengera quelque jour les injures éternelles jetées par les bourgeois à la littérature. S'il aborde la politique^ sachez d'avance qu'il y portera des dons extraordinaires. Son aptitude est universelle, sa finesse égale son génie; mais, contrairement à nos hommes d'État actuels, il est fin avec noblesse et dignité. Quant à son élocution, elle est merveilleuse : ce sera le lapporteur le plus entendu (pion

puisse souhaiter, l'esprit le plus clairvoyant. Vous ignorez peut-être que ses deux anciens libraires sont éligibles et qu'il ne l'était pas hier; il l'est aujourd'hui. Dans quel admirable temps nous vivons! L'auteur du Contrat social ne serait pas député; peut-être le traduirait-on en police correctionnelle. »

Le soleil tombait à l'horizon; Victor Hugo parla de retourner à Paris. J'y allai* aussi; je lui proposai de faire route ensemble. Nous dîmes adieu aux Jardies. Nous nous dirigeâmes bienlôt à pas lents, tous les trois, vers Sèvres, où nous devions monter, llugo et moi, dans je ne sais plus quelle voilure publique plus rapide que l'éclair, destinée à nous déposer rue de Rivoli. Balzac voulut absolument nous accompagner jusqu'à Sèvres, quoiqu'il eût sur sa table bien des travaux à terminer, entre autres deux ou Irois articles à écrire pour la Revue parisienne^ son occupation favorite, sa passion littéraire du moment. Il passa une vieille veste d'aucune couleur, en velours de Prusse; il

21)0 BALZAC E.N l'AMuLFLES.

sciiloililla, SOUS prétexte do cravate, un vieux foulard rouge autour du cou, et nous nous mîmes en marche.

Balzac ne laissa pas partir Victor Hugo sans se taire auprès de lui l'ambassadeur officieux d'un jeune seigneur russe très-jaloux , très-ambitieux de le voir, de l'entendre et de lui serrer la main avant de regagner ses neiges et ses steppes. Victor Hugo accueillit avec faveur le désir si délicat du noble étranger, et de Balzac alors nous pria, en >on nom et au nom de ce jeune seigneur russe, d'accepter à diner au Boclier de Cancale, le jeudi suivant, ce qui fut pareillement bien accueilli. Ce dîner ou ce souper fut fort intéressant. J'en aurais dit ici les plus saillantes particularités si ce n'eût pas été trop m'éloigner des Jardies. J'attendrai d'écrire mes Mémoires pour le raconter tout au long.

Fl>

Page 1