‹ Balzac en pantouflesChapitre 2 sur 4 · LÉON GOZLAN · texte numérisé non relu

LÉON GOZLAN

après sa mort, et qu'en lui rendant enfln justice, elle décida le public à en faire autant. Elle justifia ainsi peut-être cette réponse d"Hetzel à un de ses confrères qui lui demandait pourquoi Ton faisait si volontiers l'éloge des auteurs morts : « C'est, répondit Hetzel, parce que cela ne peut plus leur servir. »

Coquetterie des grands hommes à l'adresse de la postérité. — Balzac, par exception, n'a point posé pour elle. — Sa nature encyclopédi«ftie. — Il fut le dieu des femmes. — Sa religion et son Évangile. — CommenI on le renia.

11 est rare que les honiines de quelque valeur, l)arvenus à un âge sérieux de la vie, ne se préocl'upenl pas, même à leur insu, de la physionomie et de l'altitude qu'ils auront dans le monde quand ils iv'exisleront plus que par leur nom. Celte vérité saute aux yeux en voyant le soin avec lequel Montaigne, Rousseau et Voltaire, entre mille autres, font la toilette à leurs ombres, celui-là dans ses

merveilleux Essais, Piousseuu dans ses scandaleuses Confessions, Voltaire dans son admirable Correspondance. Ils se font les courtisans obséquieux, les amants de la postérité avec une candeur imperturbable. On dirait des souverains jaloux d'envoyer leurs portraits aux majestés de l'avenir, afin de savoir, ouplutôl de prévoir — car ils ne le sauront jamais — comment ils seront accueillis par elles. Balzac ou de Balzac — le de, je crois, ne fait rien à l'affaire — échappe à cette règle à peu près générale. Il ne donne pas une minute à la pensée qu'on voudra savoir un jour, au delà de ses livres, son opinion, son caractère, le menu familier de ses habitudes, sa participation plus ou moins grande au prosaïsme de la viecommune^"il lui arrive, après l'ivresse orientale du café, assis entre son meilleur ami Laurent Jan et moi, de parler de quelque établissement sérieux où il se retirera quand il sei'a très-riche, il le construit dans des proportions si colossales, si splendides, que Salomon aurait reculé de toute la Tapidité de ses sandales devant l'énormité de la dépense." Or, quand on se jette dans ces abslractionsenrichies d'impossibilités pour rentrer le soir à Paris sur Timpériale cahotée des obligeantes de Versailles, on ne se soucie pas beaucoup, je présume, de savoir si Ton figurera en bronze, en granit, en jaspe ou en marbre au Panthéon de l'avenir.

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Ce n'est pas cependant que cette vaste mer — car Balzac fut une mer — ne comprit pas certaines limites; mais il les posait si loin! si loin! il les reculait si aventureusement au gré de sa formidable fantaisie, que Tinfini et le néant se fondaient en lui, et à ce point que, bien souvent, au bout de ses projets, ou plutôt de ses rêves, lui semblait être devenu fou, et ceux qui l'écoulaienl complètement imbéciles. En un mot, et pour rigoureusemejit préciser, il était Tètre encyclopédique par déraison et par excellence; il ne voulait pas d'un fait pris à part : pour lui, ce fait tenait à un autre fait, cet autre à mille autres; l'atome, dans ses doigts, devenait un monde; le monde, à son tour, créait un univers. Tout ce quil écrivait, articles, livres, romans, drames, comédies, n'était que la préface de ce qu'il comptait écrire, et ce quil comptait écrire n'était quunepréparation à d'autres ouvrages pareillement générateurs. Aussi, l'on peut dire de sa vie ce qu'il disait lui-même de chacun de ses ouvrages, qu'elle n'a été que la préface de sa vie. Il s'est endormi sur les marches du portique.

11 a été un moment où les journaux, il y a quelque douze ou quinze ans, se sont beaucoup occupés de Balzac; mais ils l'ont fait comme ils font tout, c'est-à-dire vile et sans réflexion. Ils ne parlèrent que de ses cheveux, de ses bagues et de sa canne, iliut le lion de la quinzaine, mettons

de l'année, puis ils le laissèrent après l'avoir grossi, exagéré et démesurément enflé. Il faut le dire, c'est cette caricature de l'iiomme extraordinaire qui est restée dans l'esprit de la génération. La faute, avouons-le aussi, n'appartient pas tout entière au journalisme. Après avoir rempli le monde du bruit de ses succès, un monde qui veut toujours voir et toucher le dieu dont il salue les miracles, Balzac, demeuré jusque-là caché dans les mines de la méditation, revêt tout à coup l'habit d'Humann, endosse le gilet blanc, hausse le carcan de sa cravate, saisit une canne d'or, et vient, en pleine lumière d'Opéra, se carrer dans la belle loge d'avanl-scène, à côté de M. Véron. Nous voyons encore son entrée ; nous le voyons, pendant tout un hiver, se complaire à ce spectacle dans le spectacle. Quelle impression pouvaient emporter les témoins passionnés, mais toujours un peu railleurs, de cette apparition théâtrale?

Balzac fut un lion, comme le dey d'Alger l'avait été, comme don Pedro l'avait été pareillement . comme, à des titres moins sérieux, le furent à leur tour bien d'autres personnages. C'était trop donner d'un coup pour avoir si peu donné jusque-là. Sa condescendance à se montrer ne manqua pas son heure, peut-être, mais elle manqua à coup sûr de mesure. Il éblouit, il étonna, mais il étonna trop pour se laisser voir. 1! produisit l'effet du soleil dans une

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glace. Par conséquent, on le vit peu, on le vil mal; l'opinion surprise le défigura. Elle reviendra sur cet éblouissement; elle revient déjà ; mais il faudra bien du temps encore avant qu'elle arrive à ce milieu net et calme où la fumée de la vie s'épure et devient une auréole autour du front de l'homme supérieur.

Après cette violente explosion, Balzac s'éteignit, non pas dans le calme, il ne connut jamais le calme, mais dans un isolement relatif. Il pendit son habit au clou, jeta sa cravate blanche dans un coin et cacha sa ridicule canne d'AIcibiade.

Les journaux peuvent dire pour leur défense que, s'ils ont mal connu Balzac, s"ils l'ont mis d'abord sur un piédestal grotesque, c'est que, de son côté, Balzac n'a apporté aucun soin à se découvrir, à se laisser étudier sous un angle favorable. 11 allait peu dans les théâtres; on ne l'a peut-être pas vu trois fois dans sa vie au foyer de la Comédie-Française. J'eus toutes les peines du monde à le faire rester en place, dans sa stalle, à la première représentation des Burgraves. A chaque instant, comme un enfant revèche, il me disait :

— Est-ce fini? Quand cela sera-t-il fini?

Pourtant il admirait beaucoup Victor Hugo. Mais il n'aimait pas accorder une longue atlenlion à un speclacle quelconque.

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Nous en revenons donc à ceci : Dalzac n'esl pas bien apprécié, au point de vue biographique el de la vjL' privée, par la raison déjà exprimée qu'il ne s'y est pas prêté, qu'il n'a pas tenu à faire, comme nous l'avons dit, la toilette à sou ombre.

S'il n'allait pas beaucoup dans les lliéàlres, il n'allait pas ibeaucoup plus dans le monde, qu'il ne consentait guère à traverser qu'après le succès de quelques-uns de ses beaux livres, et quand il était sûr de justifier l'attention si souvent enthousiaste qu'il inspirait. Il serait donc à peu près impossible, dans vingt ans, de connaître les particularités !)iograpliiques de Dalzac si l'on devait compter soit sur les indiscrétions contemporaines des journaux, soit sur les révélations des gens du monde, lesquels, du reste, écrivent peu. Le monde a, d'ailleurs, été à son égard d'une opinion si ditîérente, si opposée, aux deux principales époques de sa vie littéraire, qu'il n"est pas sans quelque utilité de dire ici, dans l'intérêt des historiens futurs de cet écrivain si remarquable, sur quoi a porté cette différence et ce qui l'a motivée.

Le grand*, l'immense succès de Balzac lui est venu par les femmes : elles ont adoré en lui l'homme qui a su avec éloquence, par de l'ingéniosité encore plus que par la vérité, prolonger indéfiniment chez elles l'âge d'aimer et surtout ciMui d'être aimées. Cette galanterie, en quarante

OU cinquante volumes in-S", les a exaltées comme le ferait le fanatisme d'une religion nouvelle. Balzac leur a apporté du pays de son imagination, de la Palestine de son idéal, un Évangile amoureux. C'est une religion d'amour, pas moins, qu'il a fondée. Elle durera ce qu'elle pourra; là n'est pas la question.

A ce premier et formidable élément de succès il en a joint un autre qui a complété sa théorie chevaleresque. Non-seulement il a rendu les femmes digjies d'être aimées jusqu'à l'âge où autrefois elles se souvjenaienl à peine d'avoir été aimées, mais il a pris le parti héroïque de les présenter toujours comme victimes, même comme victimes de leur propre infidélité. Il s'efforce de réduire en principe un parodoxe dangereux : peu de femmes, dans ses créations charmantes, éternelles, sont à vouer au blâme. Il les excuse; il fait mieux, il divinise leurs fautes au point qu'on doit douter, à l'en croire, si la vertu et la constance ne les rendraient pas moins dignes de respect. Il ne faut pas tant de concessions pour se faire adorer d'une génération qui n'a pas que des vertus à se reprocher.

Cette adoration a marqué les premiers pas de Balzac dans la voie de sa grande renommée. Mais voilà que cette adoration s'est prise à douter d'ellemême, à s"en vouloir beaucoup dans lame du plus grand nombre de ses ferventes, le jour où il est

entré dans un monde plus vraisemblable de passions; le jour où il a vu avec des crispations dans les serres , avec des frémissements dalles , le crime et laudace dans les yeux fauves de Vautrin, la sombre misère dans les coins de la vie sociale. Les éventails se sont déployés devant les visages allumés par la rougeur. La religion qu"il avait révélée a eu ses protestants pleins de haine contre lui, leur dieu primitif. Les grandes dames du faubourg Saint-Germain ne Tout plus regardé que de profil; les fières bourgeoises de la Chausséed'Antin, moins courtoises, lui ont tourné franchement le dos.

Nous avons été témoins de celte révolution qui, nous devons le dire pour rentrer dans noire cadre simple et sans ornement, ne Taffecta pas beaucoup. C'est à ce moment qu'il songea sérieusement à écrire pour le théâtre. Il venait de mettre un pied dans le vrai, il brûlait d'y mettre l'autre.

Mais que d'obstacles l'attendaient!

La maison des Jardies. — Détails topograpliiques el aulri's — Balzac architecte. — Histoire véridique d'un escalier qui a fait parler de lui. — Ameublement idéal. — Les sonnettes et les domestiques invisibles.

L'opinion du monde, venons-nous d'indiquer, ne raffectait guère. Après une bordée desjoyrnaux, il rentrait au.x Jardies avec des provisions de gaieté et de pliilosopiiie qu'il jetait sur la table autour de laquelle nous l'attendions quelquefois jusqu'à neuf heures pour diner, mais où nous dînions souvent aussi sans l'attendre.

Les deux résidences où il a laissé les souvenirs les plus vifs de ses habitudes sont la petite maison de Passy, dans la rue Basse, et les Jardies, petite et maussade propriété qu'il avait achetée, à Ville-d'Avray, je ne saurais trop Mire à quelle époque, et qui lui coûtait d'autant plus cher qu'il la payait toujours. Il n'y a pas de poëme indien ou chinois qui contienne autant de vers que cette campagne des Jardies a dû représenter d'ennuis pour Balzac. Et l'on peut dire que, s'il y a vécu, pensé et travaillé plusieurs années, il ne Ta jamais positivement habitée. Il y était plutôt campé que logé. Était-ce bien un logement sérieux qui ce chalet aux volets verts où n'est jamais entrée l'ombre d'une commode, où n'a jamais été accroché. un semblant de rideau? La véritable habitation des Jardies était celle qui existait dans le même enclos, à vingt ou trente pas delà sienne, habitation à peu près possible où, je ne sais trop dans quelle pensée de prudence, il avait déposé quelques-uns. des beaux meubles qu'il avait rue des Batailles et sa riche bibliothèque. Madame la comtesse de V*** habitait alors avec sa famille ce pavillon tout à fait sans valeur comme architecture. Le fameux pavillon des Jardies fut bâti par Balzac juste en face de celte insignifiante maison. Quoique le terrain, à cet endroit, ait une mine assez agrestp, il offre tant el tant d'inconvénients, qu'on

se demande le molif pour lequel Balzac l'avait choisi. Il ne penche pas, il tombe sur la roule qui va de Sèvres à Ville-d'Avray.

11 serait, je crois, difficile à un arbre de quelque dimension de prendre racine sur un sol aussi diagonal. Les peintres décorateurs de théâtre ont le droit de le trouver extrêmement original; mais il est furieusement antipathique au plaisir de la promenade. Les jardiniers-architectes , sous la direction fantasque de Balzac , ont dévoré des mois entiers pour soutenir, à force d'art et de petites pierres, tous ces plateaux successifs, toujours disposés à descendre gaiement les uns sur les autres, à la moindre pluie d'orage. Je les ai presque constamment vus occupés à rétablir ces jardins suspendus, renouvelés de ceux de Sémiramis. C'était leur désespoir.

Je me souviendrai longtemps de l'étonnement dans lequel tomba l'acteur Frederick Lemaître le ■jour où, pour causer avec Balzac de la mise à l'étude de Vautrin, il s'était rendu aux Jardies. Pour arrêter ses pieds, qui fuyaient sous lui, il les fixait à l'aide de deux pierres, absolument comme on le ferait pour équilibrer un meuble sur un parquet inégal. Quand il reprenait sa marche, il éloignait les pierres, ou les gardait dans sa main, alin d'en faire le même usage plus loin. Le manège était des plus diverlissanls à observer:

Balzac seul conservait sa placidilc de propriétaire au milieu de ces glissades perpétuelles. Il possédait, du reste, à un suprême degré la rare qualité de ne paraître prendre aucune part à ce qui se passait autour de lui. Il eût déconcerté un coup de tonnerre. On le devine sans peine, un terrain aussi difficile à fertiliser, à cause de ses inquiétudes, ne devait pas offrir un luxe d'ombre au front des {promeneurs. 11 n'offrait aucune ombre. Peut-être a-t-il, depuis cette époque déjà assez éloignée, gagné en consistance et en végétation. Mais alors, grand Dieu ! je ne voyais guère à lui comparer que le versant du pic de Ténériffc.

Pourtant un seul arbre, nous devons le dire, un arbre acrobate, un noyer d'assez belle venue, était parvenu à prendre pied sur cette pente périlleuse. Sur un plateau de quelques mètres, Il avait assis sa domination isolée. Si nous en parlons un peu lard, c'est qu'il n'avait pas toujours appartenu à Balzac. La commune de Sèvres, par un étrange partage de terrains, l'avait distrait à son profit de la totalité des Jardies. Enfin, Balzac possédait les Jardies, Sèvres le noyer. Ce noyer est toute une amusante iiistoire à raconter, ou plutôt une comédie. Mais, comédie ou histoire, nous y reviendrons.

Quelques lignes des Mémoires de Saint-Simon décidèrent Balzac, en quête d'une localité rurale,

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en faveur des Jardies. Dans le temps où Louis XIV liabilait Versailles, les courtisans plantèrent à l'envi leurs tentes autour de Saini-Cloud, de Meudon , de Luciennes , de Sèvres , de Villed'Avray et de mille autres communes voisines où à peu près voisines de Versailles. Les Jardies sortirent alors de leurs boues jaunes et perpendiculaires. Puis les mauvais jours de la monarchie vinrent, et les Jardies disparurent. Balzac voulut restaurer un morceau de ce passé, peutêtre imaginaire ; imaginaire du moins quant à la topographie. Car était-ce bien là qu'étaient les Jardies? J'ai entendu retentir bien des doutes à cet égard. Sèvres et Ville-d'Avray ont toujours dénié à Balzac les Jardies : ils ne disaient jamais que les vignes de M. de Balzac. Quoi qu'il en soit, Balzac avait à peine fait construire les murs extérieurs et poser la porte pleine à doubles battants verts, qu'il faisait graver en lettres d'or, dans une plaque de marbre noir placée sous la sonnette : les jardies.

La porte était posée et roulait sur ses gonds bien avant que s'élevât la maison même dont elle défendait l'entrée. La construction de cette maison a longtemps défrayé Tesprit caustique des Parisiens, toujours à l'affût des faiblesses d'un homme supérieur. La faiblesse de Balzac était grande à l'endroit de la maçonnerie. Il ne faut pas oublier,

lion pour l'excuser, car le goûl de bâtir est forl respectable, que cétait, à cette époque-là,' son unique plaisir, sa seule manière de se reposer des forts travaux desprit dont il se surchargeait. On a prétendu qu'en dirigeant lui-raènie avec un despotisme sans concession la construction du pavillon des Jardies, il avait oublié l'escalier. Qu'il n'admît aucun conseil, aucune observation, aucune critique venue de son architecte ou de ses maçons, c'est là un fait que nous attestons; mais qu'il ail négligé de commander l'escalier dans l'ordonnance intérieure de la maison, et qu'un beau jour, maçons et architectes soient accourus lui dire :

— Monsieur de Balzac, la maison est Unie; quand voulez-vous que nous fassions l'escalier ?

C'est là un second fait qui exige, dans la mesure de son importance, une explication. Balzac rêvait pour ses Jardies des pièces spacieuses, carrées, prenant jour à plaisir par les quatre côtés de la façade. Or, dans les plans de l'architecte, ce minotaure d'escalier dévorait ici le tiers dune pièce, là la moitié d'une autre; il défigurait le dessin créé par le crayon poétique de lécrivain. On avait essayé de le réduire, de le tordre, de le reléguer aux angles du bâtiment, — d'un bâtiment malheureusement trop exigu pour prêter de l'espace; — ce maudit escalier venait toujours tout gâter. Les maçons jetèrent leur plâtre vers le ciel, Tar-

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cliitecle cassa Jes brandies de son compas. Ce fut dans un de ces moments de lutte avec les aspérités du problème, que Balzac dut se dire : « Puisque l'escalier veut être le maître chez moi, je mettrai lescalier à la porte. » Ce qu'il fil. Ses appartements s'étalèrent alors sans obstacle, sans autres limites que les quatre murs; et la cage de l'escalier fut construite, après coup, contre la façade extérieure, en punition de ses prétentions fastidieuses. Balzac aurait pu objecter qu'en Hollande et en Belgique des villes entières sont construites dans ce système naïf, portant leur escalier au dos, comme une hotte; il dédaigna toujours de s'expliquer là-dessus.

Il résista; l'escalier en a-t-il fait autant? a-t-il résisté jusqu'ici aux froides et humides nuits de notre belle France? Je l'ignore. Au surplus, il serait inexact de dire que le pavillon des Jardies est tout à fait dépourvu à l'intérieur de la commodité si incommode des escaliers. Il en a quelques-uns de second ordre, conduisant assez directement où l'on veut aller, et pour la parure desquels Balzac projetait le revêtement" de palissandre et la livrée de velours amarante.

Ce qu'il projetait pour les Jardies était infini. Sur le mur nu de chaque pièce, il avait écrit luimême, au courant du diarbon, les richesses mobilières dont il prétendait la doter. Pendant plu-

sieurs années, j'ai lu ces mots charbonnés sur la surface patiente du stuc :

Ici un revêlement en marbre de Paros;

Ici un stylobale en bois de cèdre;

Ici un plafond peint par Eugène Delacroix;

Ici une tapisserie d''A7d)usson;

Ici une cheminée &)i marbre cipolin;

Ici des portes, façon de Trianon;

Ici un parque t-mosaique formé de tous les bois rares des îles.

Ces merveilles n'ont jamais été qu'à l'étal d'inscriptions écrites au charbon. Du reste, Balzac permettait la plaisanterie sur cet ameublement idéal, et il rit autant, et plus que moi, le jour où j'écrivis en plus gros caractères que les siens, dans sa chambre même, aussi vide que les autres chambres :

Ici utï tableatj de Raphaël, hors de prix, et

COMME 0>- n'en a jamais VU.

La seule chose qui ne manquait pas aux Jardies... Mais voici comment la conversation s'engagea entre Balzac et moi à l'occasion de ce meuble nombreux, invisible, mais réel, dont il tint à me ménager la surprise :

— Vous ne vous êtes jamais aperçu, en admirant les perfectionnements que j'apporte à la décoration intérieure des Jardies, me dil-il, d'une innovation ingénieuse et rare que je puis presque

revendiquer comme mon œuvre personnelle, je n'ose pas tout à fait dire comme un clief-d'œuvre personnel ?

— Non, mon cher Balzac, je n'ai pas encore remarqué cette innovation , et vous seriez fort aimable si vous vouliez bien...

— Regardez autour de vous ; que voyez-vous?

— Ce que je vois depuis longtemps : des murs entièrement libres des entraves vulgaires d'un mobilier qui aurait nui au développement de la perspective. Pour me servir d'une phrase plus explicite encore, je ne vois rien du tout.

— Regardez mieux.

— Toujours rien.

— Ah! vous y mettez de la mauvaise volonté.

— Non, je vous jure...

— Eh bien, voilà ce qui fait hautement l'éloge de mon invention, l'impossibilité où vous êtes de la constater. Sans cela, elle eût été imparfaite, mauvaise; elle eût été à recommencer.

— Mais qu'est-ce donc?

— N'esl-il pas odieux et bête, continua-t-il, que, depuis des siècles, on fasse courir des fils de fer tout le long des murs, et qu'au^ bout de ces fils on laisse voir une grosse sonnette aussi stupide qu'indiscrète? Examinez, étudiez la sonnette que j'ai créée pour les gens du monde qui n'aiment pas à être secoués par le bruit désagréable du son cru

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du fer, pour les gens délude, pour les gens réfléchis... on ne la voit pas du tout. Cliercliez ! elle se cache dans le mur au point de ne laisser paraître aucune saillie, aucune indication. Désormais, on ne verra pas plus sonner un homme qu'on ne le voit penser. Déjà, M. Scrihe a adopté ce genre de sonnette, dont il paraît enchanté. Chaque pièce des Jardies en possède une pareille. Venez voir si je mens.

Je suivis Balzac, qui, en effet, me montra avec orgueil, dans chaque pièce, un modèle de sonnette de son invention, et, lui et moi, nous nous livrâmes, lui par amour-propre d'auteur, moi par faiblesse de courtisan , au plaisir assez primitif d'agiter toutes les sonnettes.

It fallait voir sa joie de sonneur à ce carillon qui ])roclamHit son triomphe et lui donnait pour écho toutes les solitudes du pavilloji. Ainsi, aux Jardies, les sonnettes abondaient; mais on avait beau les agiter, peu de domestiques accouraient au bruit.

in

Balzac à table. — Son pantagruélisme végétal. — la vertu de son vin. — Ses convives. — Du café comme on en voit peu , et du thé comme on n'en voit pas. — La dose des borgnes et la dose des aveugles. — Balzac au travail.

C'est dans l'une des pièces basses, au rez-dechaussée, que Balzac avait l'habitude de dîner et qu'il nous recevait à sa table, toujours servie à six heures; mais à six heures pour ses amis, car, pour lui, il venait quelquefois au dessert ; souvent il ne venait pas du tout. Ces constantes irrégularités dans sa manière de vivre dérangeaient conli-

iiuellemeul son estomac. Il ne buvait que de l'eau, mangeait peu de viande ; en revanche, il consommait des fruils en quantité. Ceux qu'on voyait sur sa table étonnaient par la beauté de leur choix et leur saveur. Ses lèvres palpitaient, ses yeux s'allumaient de ])onheur, ses mains frémissaient de joie à la vue d'une pyramide de poires ou de belles pèches. Il n'en restait pas une pour aller raconter la défaite des autres. Il dévorait tout. Il était superbe de pantagruélisme végétal, sa cravate ôtée, sa chemise ouverte, son couteau à fruits à la main, riant, buvant de l'eau, tranchant dans la pulpe d'une poire de doyenné, je voudrais ajouter et causant; mais Balzac causait peu à table. Il laissait causer, riait de loin en loin, en silence, à la manière sauvage de Bas-de-Cuir, ou bien il éclatait, comme une bombe, si le mot lui plaisait. Il le lui fallait bien salé; il ne l'était jamais trop. Alors, sa poitrine s'enflait, ses épaules dansaient sous son menton réjoui. Le franc Tourangeau remontait à la surface. Nous croyions voir Piabelais à la Manse de labbaye de Thélème. Il se fondait de bonheur surtout à Texplosion dun calembour bien niais, bien slupide, inspiré par ses vins, qui étaient pourtant délicieux.

On buvait beaucoup à sa table, souvent beaucoup trop. Sans jeter la bouteille à la tète de personne, je suis forcé do dire que j'ai, plus d'une

fois, laissé des présidents de cour royale iniinimeiit au-dessous du niveau de la nappe.

Je me souviendrai toujours dun Russe célèbre qui, de minuit à deux iieures du matin, pleura à chaudes larmes sur le triste sort d'un de ses amis condamné pour le reste de ses jours à vivre à Tobolsk, au fond de la Sibérie. Il nous attendrit si profondément sur cet excellent ami, que nous nous mîmes tous à pleurer sans trop savoir pourquoi. Il travaillait aux mines, et plus nous buvions, plus cet infortuné descendait dans les entrailles de la terre. A deux heures du matin, il était plongé si avant dans le bitume, le soufre, le mercure et le platine, que nous cessâmes de nous occuper de lui. Quelques jours après, Balzac nous apprit que son scélérat dePiusse n'avait jamais eu d"ami à Tobolsk; il le lui avait avoué lui-même. Nous avions été dupes du vin du Rhin et un i)eu ses complices.

Du reste, j'ai vu passer autour de celle table des célébrités dans tous les genres, les plus brillantes et les plus sombres : Malaga, Séraphita et Vautrin. Parmi les phénomènes intellectuels qui se succédaient au bord de la nappe des Jardies,je n'oublierai pas madame de Bocarmé, la femme qui sait tout et parle admirablement sur tout; elle ravissait Balzac par son érudition de fée. Un soir, elle me décrivit Java, où elle a vécu quarante ans, — car cette femme merveilleuse a mille et vingt-

trois ans, et elle en paraissait à peine trente ! — Elle me décrivit Java, ses monuments, ses monstres, ses splendeurs et ses effroyables maladies, avec une science, un feu d'expressions, des couleurs si nettes et si éclatantes, que cette soirée fut pour moi une des plus curieuses et des plus mémorables.

Après le diner, nous allions ordinairement prendre le café sur la terrasse : le café de Balzac eût mérité de rester proverbial. Je ne crois pas que celui de Voltaire eût osé lui disputer la i)alme. Quelle couleur ! quel arôme ! Il le faisait lui-même, ou du moins présidait-il toujours à la décoction. — Décoction savante, subtile, divine, qui était à lui comme son génie.

Ce café se composait de trois sortes de grains : bourbon, marlinique et moka. [>e bourbon, il l'achetait rue du Mont-Blanc (Chaussée-d'Antin) ; le martinique, rue des Vieilles-Audriettes, chez un épicier qui ne doit pas avoir oublié sa glorieuse pratique; le moka, dans le faubourg Saint-Germain, chez un épicier de la rue de l'Université; par exemple, je ne sais plus trop lequel, quoique j'aie accompagné Balzac une ou deux fois dans ses voyages à la recliercbe du bon café. Ce n'était pas moins d'une demi-journée de courses à travers Paris. Mais un bon calé vaut cela et même davan- Inge. Le café de Balzac était donc, selon moi. la

meilleure et la plus exquise des choses... après son thé toutefois.

Ce thé, hn comme du lahac de Latakleh, jaune comme de l'or vénitien, répondait sans doute aux éloges dont Balzac le parfumait avant de vous permettre d'y goûter; mais véritablement il fallait subir une espèce d'initiation pour jouir de ce droit de dégustation. Jamais il n'en donnait aux profanes; et nous-mêmes n'en buvions pas tous les jours. Aux fêtes carillonnées seulement, il le sortait de la boîte kamtschadale où il était renfermé comme une relique, et il le dégageait lentement de l'enveloppe de papier de soie, couverte de caractères hiéroglyphiques.

Alors Balzac recommençait, toujours avec un nouveau plaisir pour lui et pour nous, l'histoire de ce fameux thé dor. Le soleil ne le mûrissait que pour l'empereur de la Chine, disait-il; des mandarins de première classe étaient chargés, comme par un privilège de naissance, de l'arroser et de le soigner sur sa tige. C'étaient des jeunes filles vierges qui le cueillaient avant le lever du soleil et le portaient en chantant aux pieds de I empereur. La Chine ne produisait ce thé enchanté que dans une seule de ses provinces, et cette province sacrée n'en fournissait que quelques livres destinées à Sa Majesté Impériale et aux fils aînés de son augusie maison. Par grâce spéciale, Tem-

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pereur de la Chine, dans ses jours de largesse, en envoyait par les caravanes quelques rares poignées à lenipereur de Russie. C'était par le ministre de l'autocrate que Balzac, de ministre en ambassadeur, tenait celui dont il nous favorisait à son tour.

Le dernier envoi, celui d'où procédait le thé jaune d"or, donné à Balzac par M. de Huniboldt, avait failli rester en route. II était arrosé de sang humain. Des Kirgulses et des Tartares Nogaïs avaient attaqué la caravane russe à son retour, et ce n'est quaprès un combat très-long et trèsmeurtrier qu'elle était parvenue à Moscou, sa destination. Celait, comme on le voit, une espèce de thé des Argonautes. L'histoire de l'expédition, que nous abrégeons beaucoup, ne finissait p.is absolument là; celle de ses étonnantes propriétés y faisait suite : trop étonnantes! Si l'on prend trois fois de ce thé dor, prétendait Balzac, on devient borgne: six fois, on devient aveugle; il faut se consulter. Aussi, lorsque Laurent Jan se disposait à boire une tasse de ce thé digne de figurer dans les endroits les plus bleus des Mille et une nuitfi, il disait :

— Je risque un œil : servez î

Bien rarement Balzac passait-il la soirée avec les amis qu'il invitait. Cela n'arrivait jamais quand le travail le pressait lieaucoup. Immédiatement

après le dessert, il nous disait adieu et allait se mettre au lit. Plus d'une fois, l'été, à sept heures, au milieu des plus douces splendeurs de la soirée, je rai vu nous quitter et remonter soucieusemenl aux Jardies, afin d'aller goûter par force, par violence, un sommeil imposé, malsain; afin de pouvoir se lever à minuit et travailler jusqu'au lendemain.

C'était là sa vie, vie de galérien, atroce, contre nature : etîorts meurtriers! Et pourtant, sans ces efforts, je ne crois pas qu'il soit possible à l'écrivain de creuser un profond sillon aux flancs de cette dure montagne, au pied de laquelle est aussi sa tombe.

Personne au monde n'a peut-être vécu autant dans la nuit que Balzac. Ce grand silence de la vie et de la nature lui rendait le calme nécessaire à la création de ses belles œuvres. Le vaisseau de haut bord veut la grande mer et les profondeurs incommensurables. C'est en allant par les bois solitaires de Ville-d'Avray et ceux de Versailles qu'il pensait et se recueillait. Souvent, c'est lui-même qui me l'a raconté, il s'était trouvé le malin en robe de chambre et en pantoufles, nu-lête sur la place du Carrousel, après avoir marché toute la nuit à travers bois, plaines, villages, prairies et chemins. Il grimpait alors sur l'impériale des voitures de Versailles et- rentrait à Ville-d'Avray, par Sèvres.

BAIZAC. !)

n'ayant oublié que do payer le conducleur, par la raison for! simple qu'il était sorti des Jardics sans un sou dans sa poclie. La surprise de ce désagrément n'étonnait personne : tous les conducteurs le connaissaient, et lui, de Balzac, avait, entre autres habitudes originales, celle de n'avoir jamais dari:ent sur lui. II est vrai qu'il ne portait jamais de montre non plus.

La liotue du Proplièle. — Comraen( elle élail venue au iloigt île Balzac. — Ce qu'en offrait le firand Mo{;ol, e( ce qu"en donnait Laurent Jan. — Le mur des .lardies. — Son mauvais penchant, ses écarts et sa ruine.

Ce fui aussi par une nuit criiiver qu'il fut saisi (le la plus étrange idée qu'il ait jamais eue : il part des Jardics à minuit, et se rend^ je ne sais trop comment, rue de Navarin, à Paris, chez son ami Laurent Jan. Il était deux heures du malin environ quand il sonna à la porte de Laurent Jan, qui, peu préparc à la surprise, dormait profondément. Bal-

zac sonne à bras raccourci, il réveille tous les localaires, il finit même par réveiller le concierge, indigné, comme tous les concierges, d'être troublé au milieu des songes les plus doux. « Que voulezvous? — qui est-là? — qui demandez-vous? — qui êtes-vous? » C'est à travers cette pluie battante de questions et de malédictions vomies par le concierge que Balzac arrive jusqu'à la chambre assoupie de son ami. Grandement effrayé de celle apparition, celui-ci se frotte les yeux, se met sur son séant :

— C'est bien toi, Prosper?

— C'est moi, lui répond de Balzac; lève-toi! nous allons partir.

— Partir?...

— Oui, partir... mais lève-toi, je le raconterai...

— Non, avant de me lever, je veux savoir où lu comptes me conduire.

— Eh bien, réjouis-toi! nous allons partir immédiatement pour le Mogol.

— Es-tu fou?

— Nous allons être immensément riches, riches comme un empire, comme l'empire du Mogol.

— Voyons, avant de faire mes malles, je désirerais un peu plus amplement savoir, objecte timidement Laurent Jan, ce que nous irons faire dans Je Mogol à rheure qu'il est.

— Dépêche- toi! s'écrie Balzac, nous avons perdu plus d'un million depuis que tu balances à le lever... le temps marche, et nous avons encore à aller chercher Gozlan...

— Ah! Gozlan vient avec nous au Mogol?

— li viendra avec nous : je veux qu'il ait une part dans les trésors sans fin qui nous attendent au Mogol.

Laurent Jan se leva, se résigna à devenir cent ou deux cents fois millionnaire, s'habilla en grelottant, et, quand il fut habillé, il dit à Balzac, qui trépignait d"impalience :

— Mais encore une fois, qu'allons-nous faire dans l'empire du Mogol, puisqu'il est convenu que je consens à t'y suivre ?

— Ce que nous allons y faire ?

— Oui, ça vaut la peine d'être demandé. Balzac prit Laurent Jan par le bras et le conduisit mystérieusement près de la lampe.

— Regarde cette bague.

— Eh bien, je la vois; ça vaut quatre sous.

— Tais-loi î regarde mieux.

— -Ça en vaut six, et n'en parlons plus.

— Apprends, poursuit de Balzac, que celle bague m'a été donnée à Vienne parle fameux historien M. de Hammer, à mon dernier voyage en Allemagne.

— Ensuite?

— Ensuite, M. de llanimer a souri en nie disaiil : « Un jour, vous connaîtrez l'importance du petit cadeau que je vous fais. )> Je portais cette jjague sans penser à ces paroles; je ne croyais avoir qu'une pierre verte comme il y en a tant...

— Eli bien ?

— Eli bien... d'abord, il y a des caractères arabes gravés sur cette pierre... ces caractères... Mais n'anticipons pas sur le grandiose de la surprise qui m'attendait bier et que j'accours le faire partager pour que nous partagions ensuite les trésors... Hier donc, à la soirée de l'ambassadeur de Naples, j'ai eu la pensée de nrinformer auprès de l'ambassadeur de la Porte Ottomane de la signification de ces caractères incrustés... Je montre la bague... l'ambassadeur turc y a à peine jeté les yeux, qu'il pousse un cri dont toute la réunion s'est émue. « Vous avez une bague, me dit-il en sinclinaiil jusqu'à terre, qui vient du Prophète; elle a été portée par le Prophète, et c'est là le nom du Prophète. Elle fut volée par les Anglais au Grand Mogul, il y a environ cent ans, puisvenduo à un prince d'Allemagne... » Je rinterromps aussitôt... « C'est à Vienne qu'elle m'a été donnée par M. de Hammer... — Allez tout de suite, me dit Tanibassadeur, dans l'empire du Grand Mogol, qui a offert des tonnes d'or cl de diamants à celQi qui iiii rapporterait la bague du Prophète., et vous re-

viendrez... avec les tonnes. » Figure-loi si j'ai bondi! Je viens donc te cliercher, mon cher Jan, pour que nous allions ensemi)!e avec Gozlan restituer au Grand Mogol, ravi d'extase au troisième ciel, la bague du Prophète. Viens! les tonnes nous attendent!

— Et c'est pour cela que tu m'as dérangé au milieu de la nuit ! répondit Jan.

— Trouverais-tu la somme assez peu forte? répondit à son tour Balzac, qui ne comprenait pas l'indifférence de son ami devant la perspective féerique ouverte devant leurs yeux par la magique intervention de celte bague.

— Je persiste dans loffre première que je l'ai faite, dit Jan en se déshabillant : en veux-tu quatre sous, de ta bague du Prophète?

Dire tous les mots cruels que Balzac lança sur le scepticisme de Laurent Jan est une tâche impossible. D'une violence sanguine et bilieuse qui lui donnait l'aspect d'un lion quand il s'abandonnait à la colère, Balzac cria, fulmina contre Laurent Jan; mais enfin, courbé, ])risé par la rage, il s'étendit sur le lapis de son intime ami et il dormit jusqu'au lendemain, en rèvanl aux trésors du Grand Mogol. C'est ainsi que Laurent Jan et moi échappâmes au grand voyage pour l'empire du Mogol, qui nous attend encore. Balzac ne nous parla plus qu'avec beaucoup de circonspection de la bague du Pro-

plièle, que nous ne lui vîmes plus que très-rarement au doigt.

Ces rêves de raillions, d'empire du Mogol, cet rêves parés de diamants ne naissaient pas dans l'imagination de Balzac sans une cause intérieure. S'il s'agitait sous le poids de cet éblouissant cauchemar, c'est qu'il portait les Jardies sur la poitrine, et les Jardies coûtaient beaucoup et ne rapportaient rien ; nous nous trompons, ils rapportaient des ennuis, des luttes, des procès sans fin à Balzac, que nous avons quelquefois trouvé chez lui, le matin, plus vert que la feuille de ses arbres, tant il souffrait dans sa position si tourmentée d'apprenti propriétaire. Je sais un mur, un mur qui n"a pas dix mètres de long, et pas plus de deux mètres de hauteur, qui mériterait bien quelque célébrité, même après les murs de Thèbes, les murs de Troie, les murs de Rome, et la fameuse muraille de la Chine. Ce mur séparait la partie supérieure de la propriété de Balzac,— nous disons la partie supérieure, et nous prions de ne pas lire toute la propriété, — de la partie supérieure de la propriété d'un voisin, d'un voisin quelconque; tous les voisins sont les mêmes. Qu'on se figure deux lits dont les oreillers se touchent, mais qui sont séparés vers leur moitié par leurs pentes de bois. — Le terrain de Balzac, déjà plus élevé que le terrain limitrophe, fut encore exhaussé par lui de

BALZAC EN PANTOUFLES. 4o

quelques pieds; tous ces exliaussemenls nécessilèrettl à la fin un mur d'appui qui empêchât ce terrain supplémentaire de tomber dans le champ du voisin. Telle est Torigine du mur historique des .Jardies; le récit de ses éboulements est celui des tortures de Balzac. A peine élevé, ce mur s'affaissa sur lui-même et répandit sa chaux et ses pierres de l'un et de l'autre côté, dans le champ de Balzac et dans celui du voisin. Balzac soupira et fit relever son mur. Il fut reconnu, à dire d'experts, que le talus n'était pas assez prononcé ; on agrandirait l'angle de résistance et le mur ne tomberait plus. Un mois aprèS; il était reconstruit dans la forme voulue; on se réjouissait déjà... le lendemain, il plut; le soir... le soir, nous jouions au domino dans la pièce placée à la galerie de la nwison ; on frappe, on ouvre aussitôt la croisée.

— Monsieur de Balzac ?

— Qu'ya-t-il?

— Votre mur vient d'aller chez le voisin î

— Pas possible !

— Tout entier.

Nous prenons des flambeaux et nous nous dirigeons vers l'endroit du sinistre. Il était splendlde. Le mur en lier,, renversé par la base, élait couché de son long sur le terrain du voisin. Nous contemplâmes le désastre pendant quelques minutes. Le lendemain, il se compléta pour Balzac par une foule de

46 BALZAC EN PAMOUi-LES.

papiers llml)rés, procès-verbal, mise en demeure, assignation etc., etc. Celle fois, en tombanl, le mur avait aplali des navets, blessé des carottes, codIusionné despanais;onne sait pas ce que coûtent quelques mauvais légumes morts ainsi de mort violente î 11 n'y a que la morl d'unihomme qui puisse balancer en France la mort d'un pommier ou d'un cerisier. El l'on a peur de voir diminuer le respect pour la propriété! J'ai toujours eu la crainte contraire. Passons. Une troisième fois, il fallut remettre le mur sur ses débiles jambes. D'autres architectes furent appelés en consultation, pour savoir ce qu'il fallait résolument faire contre l'épilcpsie de ce mur.

— L'angle de résistance est suffisant, dirent-ils ; mais la brique et le ciment romain doivent être employés dans les fondations du mur; il faut le traiter par la brique.

— Traitons-le par la brique, murmura Balzac en dirigeant vers le ciel ce magnifique regard noir où se peignaient son esprit et son génie.

Il fut donc arrêté qu'on trailerait le mur malade par la brique. On le traita si bien, que les mémoires des architectes engraissèrent à vue d'œil. Eux aussi se traitèrent par la brique! J"ai fait tomber trois fois et se relever trois fois, aux yeux du lecteur, ce mur d'Ilion; mais, en conscience, je pourrais affirmer que c'est plus de cinq fois qu'il a été renversé cl remis en place. De guerre lasse, Dalzac finit par

acheter le morceau de terrain dans lequel son mur se plaisait tant à se coucher, et alors il se dit avec orgueil :

— C'est ciier, mais c'est égal, on est toujours bien heureux de pouvoir s'écrouler chez soi : mon pauvre mur pourra du moins mourir dans son lit.

Tout à l'heure nous nous placerons, avec le lecteur, sur la terrasse soutenue par ce mur fantasque, cette terrasse d'où Balzac aimait à promener sa vue sur les bois frais et mélancoliques de Ville-d'Avray; et je raconterai mon entrevue avec lui, le lendemain même de la première, unique et dernière représentation de Vautrin.

Aspirations de Balzac vers le llieàlrp. — Son sentiment si la poésie en général et sur les Burfjraves en particulier. - Ses calculs fantastiques. — Comment il se donni le lu' d'un collaborateur, et ce qui en advint.

Balzac avait plutôt des soudainetés, des boufft^es dramatiques qui, selon les diverses températures par lesquelles passait son esprit si inflammable, devenaient des tempêtes et des ouragans, que le désir continu et sérieux d'une vocation pour le théâtre. Ces intempérances le saisissaient d'ordinaire quand il se produisait autour de lui quelque grand succès

oO BALZAC EX PANTOUFLES.

de pièce. La fumée du vin lui ailleurs renvaliissai: alors, lui montait cnergiquoment au cerveau, et. pendant un mois, deux mois d'ivresse souvent, il ne rêvait à tous propos que drames historiques, mélodrames forcenés, comédies de mœurs ; pièces pour la Comédie-Française, pièces pour la Porte-Saint- Martin, pièces pour la Gaieté. Les barbes de sa plume frémissaient. Il allait travailler... oli! comme il allait travailler! pour M. Samson, pour madame Dorval, pour M. Frederick Lcmaîlre; pour ce dernier surtout, qu'il admirait <à la fois avec le gros fanatisme irréfléchi du peuple, et qu'il appréciait avec son tact si fin et si magnétique.

Je ne vois guère que mademoiselle Racliel qu'il exceptât un peu dans sa grande levée d'artistes, et l'exclusion va tout de suite s'expliquer. Rien ne tournait moins d'abord au genre tragique, genre nu, que l'imagination complexe de Balzac; ensuite, il faut aussi le dire, rien chez lui ne tendait, même un tant soit peu, vers la poésie. N'allez pas vous méprendre! nous entendons ici par poésie la forme rimée seulement. On ne voudrait pas nous faire dire que Balzac n'aimait pas la pensée idéalisée, le choix dans les images, l'aristocratie dans l'expression, certaine vérité d'exquise convention reçue entre les gens de goût depuis plusieurs siècles, c'est-à-dire- la poésie. Balzac n'aimait pas les vers, voilà ! il l<\s respeclait infiniment, mais il ne les 11-

sailgiière. Du reste, il avait faiblement la conscience de leurs diiïicultés. Il louait au hasard, au vol, s'échauffait à froid; sou admiration tirait au jugé, comme dirait un chasseur; et, quand il avait récité quelques lambeaux des McdUations ou des Oric/itales, vanté Racine parce qu'on lui avait fait croire que Racine avait, comme lui, excellé à peindre les femmes, sa dîme d'enthousiasme à la poésie était payée. Il rentrait tranquillement dans sa prose avec sa quittance dans la poche , et de longtemps il n'était plus question de vers aux Jardies.

Qu'il me soit encore permis ici, toujours pour bien faire comprendre la clémence d'esprit de Balzac à l'endroit de la poésie, de rappeler une soirée — soirée fameuse ! — à laquelle nous assislames, lui et moi, au Théâtre-Français. C'était la première représentation des Burgraves. Victor Hugo nous avait envoyé un billet de balcon de deux places. Le sort de l'ouvrage ne fut pas longtemps indécis ; les désapprobations, les rires, les murmures, les moqueries, les sifflets se croisèrent bientôt sous nos pieds, sur nos têtes, devant nous, derrière nous. — Belle bataille ! les dragées du baptême dramatique auquel nous sommes tous exposés, depuis les plus hauts jusqu'aux plus humbles, plcuvaient comme grêle et grêlons, sans piété, sans merci sur Otto et sur Guanumara. Le

fonds de la fêle éLiil une gaieté universelle, unr jubilation satanique; c'était le rire putride des premières représentations contrariées; les envieux rient noir, les jaloux rient jaune-citron; le puMir. ce grand enfant, rit bêtement parce qu'il voit rire. A ce moment, je me sens frapper sur l'épaule par Balzac, placé au-dessus de moi ; je me retourne et je vois Balzac qui riait aussi, mais sournoisement en manière de conspirateur, et comme pour me rendre complice de l'hilarité empoisonnée dont il venait, lui aussi, d'être atteint.

— Comment trouvez-vous cela ? me domandet-il.

Je lui réponds sérieusement :

— Je trouve cela admirable! admirable! admirable! Depuis Dante, soyez-en convaincu, il n'a rien été écrit d'aussi beau, d'aussi grand, d'aussi sublime dans aucune langue.

— C'est aussi mon avis, reprend Balzac, qui ne s'attendait pas à cette réponse, ou qui, peutêtre aussi, l'attendait pour savoir quel parti il prendrait dans la question qu'on égorgeait devant nous.

A partir de ce moment, les Burgmves allèrent aux nues dans son opinion de la soirée. Bien d'autres exemples attesteraient son peu d'aptitude à goûter la pensée sous l'enveloppe féerique du vers.

BALZAC EN PANTOUFLES. 5o

Quand la fièvre dramalique le gagnait, nonseulement il soulevait à brassées tous les amas d'idées émises ou à émettre dans ses romans, pour en faire des drames et des comédies à destination de tous les théâtres de Paris, mais il ne reculait même pas, lui, Balzac! maître hermétique en fait d'idées, devant la pensée de demander des idées à d'autres, de leur proposer des associations, des collaborations et surtout des opérations! car chez lui, à l'instant même où une idée venait de paraître, cette idée, quelle qu'elle fût, tournait à l'opération. Voici comment le précipité chimique s'opérait; et c'est lui qui parle ici :

— L'idée que j'ai là est grande; elle est brillante et solide; c'est du granit rose. Dans ce granit, nous allons tailler à grands blocs égyptiens une pièce à taiileaux pour la Porte-Saint-Martin; j'ai la parole de Frederick. Avec Frederick, — vous n'en doutez pas, — c'est au moins cent cinquante représentations à cinq mille francs Tune dans l'autre ; cela fait sept cent cinquante mille francs; je dis :

SEPT — CE>T — CI?iQl AME — MILLE — FRANCS !

— Maintenant calculez : à douze pour cent de droits d'auteur, c'est plus de quatre-vingt mille francs de droits qui nous reviennent. El je ne parle pas ici des billets— sur lesquels Porcher, que j'ai déjà vu. avancera, comme d'usage, cinq ou six mille îrancâ en or fin ; — je ne parle pas non plus de la

54 BALZAC liN PANTOLtLJ-S.

brochure vendue pour noire compte à dix mille exemplaires : à trois francs l'exemplaire, c'est encore une bague au doigt de trente mille francs. Je ne parle pas...

On volt, comme nous venons de le dire, que tout tournait à l'opération chez de Balzac, même avant que l'idée eût la forme insaisissabiedugermc. Son projet n'était pas encore logé au cerveau, qu'il entrait déjà à la Bourse pour y être coté. C'est justement sur la place de la Bourse qu'Henry Monnier, qu'il aimait et estimait beaucoup, lui lit un jour, après avoir écouté l'un de ces calculs magniliques,au bout desquels ils étaient destinés tous les deux à gagner quatorze millions, celle admirable réponse :

— Avance-moi cent sous sur l'affaire.

Nous avons dil que Balzac aurait pris des collaborateurs de toules mains quand il était mordu de la rage du théâtre. Ce fut dans l'un des accès de la maladie qu'il attira entre autres aux Jardies un bon et faible jeune homme nomme Lassa illy, esprit floltant et songeur que Dieu depuis a appelé à lui. Balzac avait jeté les yeux sur celle intelligence incertaine pour en faire un collaborateur dramatique, liîche dont le pauvre garçon était aussi capable que d'écrire Eugénie GrcuicleL ou le Lis dans la vallée. A moi comme à bien d'autres, il fut radicalement impossible de deviner quelle raison inouïe avait

déterminé Balzac à faire un pareil choix. Raphaël engageant un tailleur de pierres du Transtevere ou un couvreur d'Ostie pour l'aider à peindre ses tableaux n'eût pas été plus bizarre.

Balzac était tellement sérieux — on a besoin de preuves pour y croire — en appelant Lassailly à l'honneur de travailler avec lui ou sous lui aux Jardies pour le théâtre, qu il passa avec son singulier collaborateur un traité pour plusieurs années d'association. Ce traité a-t-il été enregistré? a-t-il été revêtu des formes légales? a-t-il même été écrit? Nous l'ignorons et nous en doutons. Mais il est de notoriété contemporaine que les conditions en furent débattues, réglées; et je puis affirmer, avec Tautorité de mes souvenirs et celle des souvenirs de bien d'autres, qu'elles ont joui d'une certaine popularité à l'époque dont nous parlons. Ces conditions étaient que Lassailly, devenu par son étrange étoile le collaborateur attitré de Balzac au pavillon des Jardies pour tout ce qui concernait les ouvrages dramatiques à élaborer en commun, serait convenablement logé, chauffé, éclairé, blanchi, nourri, aux frais de Balzac, et que, de son côté, Lassailly se tiendrait constamment à la disposition de Balzac, afin d'avoir à lui fournir une idée, un projet, un plan, une combinaison drama-*^ tique, toutes les fois que besoin serait, et que de-/ mande lui en serait faite.

A l'éloge de Balzac, il est juste de dire que Lassailiy fut tout à coup si bien logé aux Jardies, si inopinément blanchi et éclairé, si orientalement nourri, qu'il acquit en peu de jours un embonpoint qu'on n'espérait plus de la délicatesse de sa constitution. Balzac, nous le proclamons, s'était donc lldèlemenl acquitté de la partie de rengagement qui le concernait.

Comment, de son côté, Lassailiy s'exécula-t-il? Lassailiy tendait à s'endormir mollement dans les délices de Capoue; il se complaisait à ne pas attendre les repas et à attendre indéfiniment les idées dramatiques qu'il s'était engagé à verser à l'association. Ceci ne faisait pas l'affaire du maîlre, ou, si l'on veut, de l'associé. Balzac réclamait avec toute sorte de justice la collaboration de Lassailiy, et, de son côté, Lassailiy ne déniait pas à Balzac ses droits et prétentions légitimes. État dubitatif plein de malaises et de tiraillements. En outre, Balzac, ce qu'on sait, ne travailhiit guère que la nuit : c'est la nuit, vers deux heures, trois heures du matin, qu"il sonnait impérieusement pour éveiller Lassailiy et lui demander l'exécution de son engagement.

Quelle funèbre minute! Le timide collaborateur, déchirant les linjbes du sommeil, s'habillait à la haie, à demi, et, un pied cjjanssé, lantre nu. le bonnet de coton enroulé sur roreille, le nez af-

r.ALZAC EN PANTOUFLES. S7

rreusenienl consterné, el l'on sait de quelle conslernalion Lassailly était doué, il parcourait à pas silencieux, un bougeoir à la main, les pièces désertes qui le séparaient du cabinet solitaire de Balzac; douloureux trajet! Arrivé aux pieds du maître, du maître pâli par Tinsomnie, jauni par les plaques de lumière qui lui cuivraient le front et les joues; car le Balzac aux prises avec le démon de l'œuvre de la nuit n'avait rien de commun avec le Balzac de la rue et du salon; le maître donc lui disait :

— Voyons, qu"avez-vous trouvé, Lassailly?

El Lassailly, relevant son bonnet de coton, écarquillant ses yeux encore enveloppés du nuage des rêves, balbutiait :

— Oui... il faudrait trouver... il serait utile de trouver... dïmaginer quelque chose...

~ Eh bien, avez-vous imaginé ce quelque chose? Hàtons-nous! la Porle-Saint-Martin attend; hàtons-nous! Harcl m'a encore écrit hier au soir; liàlons-nousî j'ai vu Frederick Lemaîlre avant-hier...

— Ah ! vous avez vu Frederick Lemaître?

— Oui; il est tout à nous; il a faim, il a soif d'un drame à faire courir tout Paris. Quel sera ce drame qui fera courir tout Paris? Voilà!

— Voilà! répétait Lassailly, le front plissé par la plus comique contention d'esprit.

î)8 IIALZAC EN l'ANTOlJFLES.

— Avez-YOïis ce drame, Lassailly?

— Pas tonl à fail; mais...

— Vous ravez donc en parlie?

— Oui et non.

— Je vous écoule.

— J'aimerais mieux que vous me dissiez d'abord, murmurait Lassailly, ce que, de votre Cf3té, vous avez pu imaginer; nous fondrions nos deux idées, et je suis sûr...

— Lassailly, vous dormez î

— Mais non!...

— Mais si!... Vous dormez debout, vous disje... Tenez! vos yeux appesantis se fermenl!

— Je vous assure...

— Vous bâillez!

— C'est de froid... c'est...

— Allez vous remettre au lit, Lassailly, e(, dans une heure, nous verrons si la Muse vous aura visilé.

Et reprenant, son pâle bougeoir, traînant ses pieds dans ses pantoufles, Lassailly regagnait, comme une ombre désolée, sa chambre et le lit pliant où il était censé chercher horizontalement le sujet de ce fameux drame destiné à faire courir (out Paris. — Courte trêve ! Une heure après, nouveaux coups de sonnette de Balzac venant fendre de haut en bas le sommeil de l'infortuné Lassailly, qui, réveillé en sursaut, courait, nu-

BALZAC EN PAMOUFLKS. oO

pieds celte fois et en simple caleçon de tricot, vers le cabinet de son auguste collaborateur. Il cacbait par beaucoup d'empressement beaucoup de détresse. Là, le dialogue déjà échangé recommençait entre Balzac, toujours éveillé comme un lion, et Lassailly toujours assoupi comme un loir. On devine que les résultats étaient aussi toujours les mêmes. Balzac voulait à tout prix un drame. Lassailly n'en découvrait à aucun prix. Jusqu'à six fois dans une nuit, l'excellent mais infécond collaborateur était appelé par son chef littéraire. La situation était des plus perplexes au physique comme au moral.

Enfin, Lassailly, quoique de mieux en mieux et de plus en plus chaufïé, blanchi, éclairé et surtout nourri, pâlit, maigrit, tomba sérieusement malade. Ces réveils nocturnes précipités et cette impossibilité absolue d'accomplir des engagements dont il n'avait pas calculé la portée troublèrent même son pauvre cerveau déjà si faible. L'ayant rencontré un jour sur le boulevard de Gand, au coin de la rue Laffitte, et lui ayant dit :

— Eh bien, lesJardies?

— Oh î les Jardies î je les ai abandonnés, me répondit-il en levant les bras et les yeux au ciel, ces yeux qu'il avait toujours remplis d'un brouillard de larmes, je les ai quittés pour toujours.

— Mais vous y étiez fort bien, pourtant?

— Admirablement bien! Quel st^jourî quel paysage! quelle existence! Rôti tous les jours, légumes deux fois par jour, dessert à profusion, et quel café!!!

— iJ'où vient alors que vous avez déserté les Jardies?

— D'où vient? demandez-vous! Mais qui donc aurait pu y rester? Se lever six fois, quelquefois huit fois par nuit! Huit fois! El ce n'est pas lout ! inventer, le pistolet sur la gorge, le sujet d'un drame qui fasse courir tout Paris. Les forces humaines, continua Lassailly en pleurant, ne vont pas jusque-là; les miennes, déjà éprouvées par tant de vicissitudes et de passions, étaient à bout : de ma vie je ne remettrai plus les pieds aux Jardies.

Il se tint parole. Lassailly, non-seulement ne retourna plus aux Jardies, mais, depuis le séjour fantastique qu'il y avait fait, il ne prononça plus le nom de Balzac qu'avec une espèce de demi-terreur.

Vï

Gi ave imprudence de Balzac. — Le minotaure dramatique. — .M. Harel — P.épélitions laborieuses de Vautrin. — Balzac tiraillé à quatre cents curieux.

Cédanl enfin à ses irrésistibles entraînements vers le théâtre, Balzac allait affronter la grande mer dramatique, il allait doubler le cap des Tempêtes. A notre avis, l'heure était mal choisie, le moment des plus détestables. C'était trop tard, beaucoup trop tard. Non que Balzac fût trop âgé pour apprendre la théorie d'un art assurément fort difficile, — ce n'est pas là ce que nous prétendons, —

6!2 BALZAC EN PANTuUFLKS.

les fortes constitulions inlellecluelles acquièrent et fHpportenl jusqu'à la dernière minute de leur durée. Celait trop tard, uniquement parce que Balzac était infiniment trop célèbre à ce moment de sa vie pour se faire pardonner la conquête d'une nouvelle gloire et de la gloire la plus enviée de toutes : la gloire dramatique.

Quoi! ce n'était pas assez d'être lu et admiré dans tous les salons de France, d'Ilalie/d'Angieterre, d'Allemagne et de Russie, d'être traduit dans les langues de toutes ces nations, d'avoir l'applaudissemenl délicat des cœurs et des yeux; il briguait aussi l'applaudissement héroi'que des mains! Mais, en vérité, cet homme se croyait donc un Charlemagne, un Cliarles-Quinl? Il rêvait la monarchie littéraire universelle!

Dans cette question d'élonnement il y avait toute une déclaration de guerre contre le téméraire écrivain. Comment Balzac ne le comprit-il pas, lui si subtil inquisiteur de toutes pensées, lui prévoyant et habile comme un vieux juge d'instruction, lui qui avait arraché si souvent, avec la chair, le masque à l'humanité? Pouvait-il ignorer que l'envie, que la haine, que la jalousie, impuissantes à déchirer le livre dont le succès les irrite et les exaspère, se cachent sans danger dans les recoins assassins d'une loge de spectacle et de là tuent à loisir l'œuvre et l'auteur, et qu'elles les

BALZAC EX PANTOUFLRS. 63

tuent (raïUanl plus volontiers l'une el Tautre, que l'œuvre est plus belle et que l'autour est plus grand. Ce danger existe beaucoup moins, bien qu'il existe toujours, quand l'écrivain, fortifiant adroitement sa vie, a eu soin d'avoir toujours un pied dans les deux camps, dans le livre et dans le théâtre, de s'élever graduellement ici et là, ainsi que fit Voltaire dans les proportions du génie, ainsi que fit Frédéric Soulié dans la mesure du talent. Balzac négligea étourdiment cette tactique, el il fut vaincu ; et il l'eût constamment été. Le moindre doute serait une folie à cet égard. Que les succès qu'ont obtenus deux ou trois comédies prétendues de lui, depuis qu'il n'est plus, ne se formulent pas ici en objections contre nous. Lorsque ces comédies furent jouées, il n'était plus là : qui aurait-on sifflé? puis il ne pouvait plus désormais en écrire d'autres : — quel avantage! — puis il est mort: — quel mérite!

La prudence fit donc complètement défaut à Balzac, résolu à écrire si tard pour le théâtre; il y eut ensuite de la déraison de sa part à tout faire pour augmenter gratuitement la défaveur formidable qui l'attendait. N'est-ce pas l'augmenter à plaisir que d'attaquer le théâtre, armé du sujet le plus dangereux, le plus scabreux qu'on pijt aller prendre dans l'arsenal des combinaisons antipathiques au public français?

(,\ ItALZAC EN PANTOUFLES,

Le public français, fùt-il composé de six fois plus d'hypocrites qu'il ne s'en trouve d'ordinaire an parterre un jour de première représentation ; de six fois plus de banqueroutiers frauduleux et de femmes perdues qu'il ne s'en étale en espaliers aux avant-scènes et au balcon; de six fois plus de bourgeois goitreux, crélins, idiots, malfaisants, venimeux, qu'il ne s'en déploie aux deuxièmes et troisièmes galeries, toujours aux premières représentations d'un ouvrage dramatique, vous n'en aurez pas moins, n'en doutez nullement, une assemblée ferrée à glace sur les plus purs principes littéraires, sur les plus purs principes religieux, sur les plus purs principes sociaux et sur tous les plus purs principes imaginables. Gare à vous ! Pas de sujet un peu hardi, pas de personnages trop excentriques, pas de style trop neuf! Aussi les esprits aventureux qui rêvent de concilier toutes ces embûches, tous ces pièges à loup, tous ces guets-apens avec Toriginalité dont ils sont doués, ne font pas un métier d'écrivain, mais un métier d'acrobate. Ils dansent pendant trois heures sur la corde tendue, et sur une corde tendue au-dessus d'un brasier; l'émotion qu'ils causent peut se résumer ainsi : Tomberont-ils, ne tomberont-ils pas dans le feu? 11 y a cent à parler contre un qu'ils tomberont et qu'ils se tueront. Quelle chance restet-il à ceux qui, comme Balzac, n'ont pas même

cette vigilance à peu près inutile? Aucune. Balzac tentait donc l'impossible en provoquant le théâtre, ia visière haute et avec ce magnifique dédain. 11 rencontra nécessairement l'impossible.

Revenons cepehdanl à Vautrin, son premier coup d'épée donné au monstre.

C'est à la Porte-Saint-Martin qu'il alla frapper. Un directeur fort spirituel, mais encore plus ruiné, lui répondit. Cet homme extraordinaire, — je parle aussi du directeur, — qui avait essayé de tout : de la tragédie classique et du drame romantique, de la comédie et de la féerie, des singes savants et des éléphants privés, qui avait poussé la hardiesse directoriale jusqu'à vouloir emprunter de l'argent à Louis-Philippe, trente mille francs! et qui reçut, dit-on, cette spirituelle réponse du roi peu préleur : « Monsieur Harel, j'allais vous faire la même demande! » — ce directeur accueillit le désir de Balzac de se faire jouer sur son théâtre, comme le marin en péril accepte une ancre d'espérance; il lui arrivait, non pas après un déluge, mais après mille déluges, une arche de salut. Harel se crut sauvé! H mil même — tous ces détails sont présents à wia mémoire comme s'ils dataient d'hier — il mil tant d'empressement à recevoir le premier drame, le drame vierg." de Balzac, qu'il le reçut avant qu'il fût entièrement fait. On peut à la rigueur dire qu'il ne reçut rien du tnut, rv'imporl'^î ce rien en cinq

ti6 BALZAC EN PANTOUFLES.

actes L't en prose de ^I. de Balzac fut acceplé avec acclaïualion.

Il faut dire ici, pour donnera la plirase précédente toute la clarté qu'elle exige, que Balzac, par une habitude déjà ancienne, traitait ordinairement avant la création de l'œuvre, fût-ce un roman ou une nouvelle, une nouvelle ou un article. Il s'altacliail ainsi au flanc l'aiguilion de la nécessité. C'est une justice d'ajouter que Balzac, dont la loyauté complétait le génie, possédait jusqu'au fanatisme la religion de l'exactitude quand il lui plaisait de se lier par sa parole.

11 courut donc, dès que le pacte avec Harel fut conclu, se casemater au cinquième étage de la maison de Buisson, le tailleur, au coin de la rue Richelieu, ancien hôtel Frascali; et là, assisté d'un laborieux copiste, attaché alors, je crois, à la rédaction d'un petit journal d'opposition , il commença à écrire le fameux drame de Vaiiirin. Ses relations de chaque jour, et pour ainsi dire de chaque Instant, avec le théâtre de la Porte-Saint-Martin, ne lui auraient guère permis d'habiter les Jardies, où il n'allait même auparavant qu'avec fort peu de régularité, et où il ne résida, du reste, ainsi que nous l'avons déjà dit, qu'à des intervalles inégaux.

Dès ce moment s'ouvrit pour lui la campagne la plus rude, la plus accidentée, la plus accablante qu'il eût jamais faite, lui pourtant qui connaissait

BALZAC l-N PANTOUFLES. 67

les courses haletantes chez les libraires du faubourg Sailli-Jacques, chez les éditeurs duPanlhéon et chez les escompteurs perchés sur la montagne de Passy. Obligé de faire, de défaire et de refaire tous les jours chaque scène, chaque phrase de sa pièce, de répondre aux mille et mille exigences des comédiens, dautanl plus portés à solliciter des changements dans leurs rôles qu'ils voyaient que rien n'était arrêté dans le plan et dans l'exécution flottante de l'ouvrage; tiraillé de coulisse en coulisse par les réclamations lamentables d'un directeur pressé de jouer, de réaliser en or ses dernières espérances, Balzac fui à plusieurs reprises- sur le point de renoncer à pousser plus loin les essais désespérants du noviciat dramatique. Il était horriblement changé. Deux mois et demi de répétitions l'avaient rendu méconnaissable, et sa fatigue avait pris un tel caractère public, que beaucoup de personnes, sachant l'heure à laquelle il traversait les boulevards pour se rendre chez lui après les répétitions, attendaient son passage Son vaste habit bleu coupé carré, son gros pantalon cosaque couleur noisette, son gilet blanc à la financière, et surtout son énorme chaussure formée de souliers dont oiî voyait la langue de cuir qui termine le quartier passer sur le pantalon au lieu de se cacher sous le bas du pantalon, tout cet accoutrement deux fois trop ampl»:' pour lui, lourd, souillé de

boue, — car avant l'ère du macadam, les boulevards étaient fort sales sans l'être autant qu'aujourd'hui,—disait le désordre, le trouble, l'effroyable bouleversement apportés dans sa personne par les éludes dramatiques.

Et quelle dépense énervante de conversations ne faisait-il pas avec tous ceux qui le rencontraient, l'abordaient et voulaient avoir des nouvelles de Vautrin I — Où en étaient les répétitions? — Que disait Frederick Lemaître de son rôle?— Raucourt était-il content du sien? — Était-il vrai que l'bonnète Moessard , prétextant d'une vie de soixantecinq ans sans tache, refusait hautement de jouer le rôle de Joseph 13onnet, ancien associé dans les méfaits, coquineries et autres gentillesses de Vautrin et de Charles Blondet, aujourd'hui valet de chambre de la duchesse de Montsorel?— Était-il vrai que le tapissier, les machinistes, les peintres, pour quelques légers retards dans la comptabilité, refusaient leurs services? — Il fallait que Balzac, paraphraseur admirable, intarissable, satisfit à toutes ces curiosités péripatétiques; il fallait surtout qu'il répétât de place en place les mots créés dans le feu de la journée par M. Harel, cet homme prodigieux, qui s'était posé en face du malheur et lui avait dit : « Voyons qui aura le plus d'esprit de nous deux ! » Il est vrai que, lorsque Balzac racontait à plaisir sur le boulevard Bonne-Nouvelle les

excentricités voltairiennes d'Harel, Harel, adossé contre un arbre du boulevard Saint-Martin, redisait, les doigts fourrés dans sa tabatière d'or, les excentricités fulgurantes de Balzac; tandis que Jemma, autre acteur du théâtre, debout sur les niarciies du café de la Porte-Sainl-^Martin, disait à son tour et les mots de Balzac, et les mots d'Harel, et les mots de Frederick, et l'esiirit de tout ce théâtre charmant et désolé, qui ne fut jamais plus amusant, plus spirituel, plus gai qu'à cette époque : il était devenu le Gil Blas des théâtres.

Une fringale de Balzac — Les pelils pàlés au macaroni et le Luc Ontario. — Essais de botanique à propos du Lis dans la vallée. — La pâtissière lettrée ella monnaie de ses petits pâtés.

Ce fut pendant ces journées si laborieuses pour le corps et pour l'esprit que Balzac, m'arrêtanl une fois sur le boulevard des Capucines, me dit avec accablement :

— Mon cher ami, je meurs de faim ; il est trois heures, je sors de ma répétition, et je n'ai encore rien pris: allons manger!

n BALZAC EN PANTOUFLES.

— Mais je n'ai pas faim, moi: je ne sors d'aucune répétition, Dieu merci !

— Il s'agit bien de vous ! venez, vous me tiendrez compagnie.

— Alors, re])roussons cliemin et entrons au café de Paris.

— Pas de café de Paris ; il est trop tard pour déjeuner, trop tôt pour dîner : autre cliose !

— Où voulez-vous donc aller?

— Suivez-moi : je sais un bon endroit que j'ai découvert; un pâtissier sublime, vous verrez. Connaissez-vous les gâteaux au riz?

— C'est assez bête.

— J'allais vous le dire; mais connaissez-vous les petits pâtés au macaroni ?

— Mais...

— Vous ne les connaissez pas; marclions.

— Est-ce bien loin?

— Rue Pvoyale.

Et, me prenant avec le seul bras qu'il eût de libre, — il avait trois ou quatre volumes sous l'autre bras, — il m'entraîna, au pas accéléré de la faim, rue Royale, chez le fameux pâtissier qu'il avait découvert, lequel, je présume, est encore à la même place.

iSous entrons.

— Des petits pâtés au macaroni! s'écrie Balzac: nous les prenons tous !

— Voilà ! messieurs , dit une jeune demoiselle anglaise en tirant la plaque de tôle de son four en cuivre poli.

Balzac avait déposé ses volumes sur une table ; je supposais qu'il allait se jeter sur les petits pâtés avec une voracité d'ogre.

— Savez-vous quel est cet ouvrage? me dit-il.

— Non, mon cher Balzac.

Au nom de Balzac, je remarquai que la jeune demoiselle anglaise qui nous servait s'arrêta brusquement, oubliant de répondre aux autres consommateurs ; elle ne respirait plus ; je la vis s'épanouir comme une belle rose au soleil levant : ce fut une fascination subite.

— C'est, reprit Balzac, le dernier ouvrage de Cooper, le Lac Ontario. C'est beau! c'est grand ! c'est d'un immense intérêt; il nous devait bien ce clief-d'œu'.Te après les deux ou trois dernières rapsodles qu'il nous a données : vous lirez cela ; je ne connais au monde que Waller Scolt qui se soit élevé à cette grandeur et à cette sérénité de coloris. Si Cooper avait réussi dans la peinture des caractères au même degré que dans la peinture des phénomènes de la nature, il aurait dit le dernier mot de notre art; malheureusement...

— Malheureusement, vous ne mangez pas, dlsje à Balzac.

— Vous avez raison.

Et, en trois ou quatre bouchées de Gargantua, il avala en riant, en louant Cooper, en se promenant dans la boutique, deux pâtés au macaroni, puis encore deux autres, à la grande stupéfaction de la jeune Anglaise, toute surprise de voir manger si goulûment un homme qu'elle supposait sans doute devoir se nourrir de fleurs, d'air et de parfum ; son extase admirative n'en parut pas pourtant trop affectée.

— Puisque ce genre de roman vous plaît si fort, pourquoi, repris-je en offrant un verre d'eau à Balzac, — on sait qu'il ne buvait pas de vin, — pourquoi n'écririez-vous pas un ouvrage dont l'action se passerait au bord d'un lac, comme le dernier roman de Cooper ?

— Et où diable voulez-vous que je le prenne, ce lac? Nous n'avons que des bassins et des cuvettes. Le lac d'Enghien, n'est-ce pas?

— Vous connaissez beaucoup de voyageurs, faites-les causer quand ils vont vous rendre visite aux Jardies. Je sais que la plupart ne sont que des cannes à sucre, très-longs, très-touffus et très-filandreux. Mais enfin, en les pressant, on en tire du sucre et du rhum.

— Oh! mon cher ami, me répondit Balzac en portant son verre d'eau à ses lèvres, si vous saviez combien l'on ne scdtrien! Vous faut-il une preuve de cette terrible vérité ? En voici une.

Et, engloutissant deux autres petits pâtés au macaroni, il continua ainsi :

— Quand je conçus le projet d'écrire îe Lis dans la vallée, j'eus, comme Cooper, la pensée de faire une part splendide au paysage dans mon livre. Pénétré de celte idée, je me plongeai dans le panthéisme naturel comme un païen. Je me fis arbre, horizon , source , étoile, fontaine, lumière. Et, comme la science est un bon appui en toutes choses, je voulus savoir les noms et l'importance d'une foule de plantes dont je comptais parsemer mes descriptions. Ma première préoccupation fut donc de connaître les noms de ces petites herbes que nous foulons dans la campagne, soit au bord des chemins, soit dans les prairies, soit tout simplement p^artout. Je m'adressai premièrement à mon jardinier. « Ah! monsieur, me dit-il, rien n'est plus facile que de savoir cela ! — Eh bien, dis-le-moi, puisque c'est si facile. — Ça, c'est de la luzerne; ça, c'est du trèfle; ça, c'est du sainfoin; ça... » Je l'arrêtai : « Mais non, mais non! je le demande comment tu appelles ces milliers de petites herbes-là, que nous foulons, que j'arrache, tiens! — Eh bien , monsieur, c'est de l'herbe. — Mais le nom de ces myriades d'herbes longues, courtes, droites, courbées, douces, piquantes, rudes, veloutées, humides, sèches, vert foncé, vert pâle? — Eh bien, je vous le dis, c'esl de l'herbe! » Jamais

je ne pus obtenir de lui autre chose, d'autre défiliitlon : « C'est de l'herbe! » Le lendemain, un ami étant venu me voir, — précisément un de ces voyageurs dont vous me parliez tantôt, — je lui dis à peu près comme j'avais dit la veille au jardinier : « Vous qui êtes botaniste et qui avez beaucoup voyagé, connaissez-vous ces petites herbes qui courent partout sous nos pieds? — Parbleu! me répondit-il. — Eh bien, dites-moiles noms de celles-ci. » J'arrachai une poignée d'herbes que je lui mis dans la main... « C'est que... voyez-vous, me dit-il après quelques minules d'examen, je ne possède guère à fond que la Flore du Malabar... si nous étions dans l'Inde, je vous dirais sans hésiter les noms de ces mille et mille petites plantes; mais ici... — Mais ici vous êtes aussi ignorant que moi. — Je l'avoue, me dit mon ami le voyageur. — Et de deux! » m"écriai-je. De rage, je courus dès le lendemain au Jardin des Plantes. Je m'adressai à un des plus savants professeurs de l'établissement. ft Oh ! monsieur Balzac, me dit ce célèbre naturaliste, que me demandez-vous là ? nous nous occupons beaucoup de la famille des larix,de celle non moins intéressante des lamarix; mais notre vie n'y sulïlrait pas s'il fallait que nous descendissions à ces petites herbes de rien du tout. C'est là une affaire de marchand de salade. Plaisanterie à part, ajoutat-il, où placez-vous votre roman?— En Touraine.

— Eh liien , le premier paysan venu vous apprendra, en Touraine, ce qu'aucun professeur ne serait capable de vous dire ici. m Et je partis pour la Touraine, où je trouvai des paysans aussi ignorants que mon voyageur, aussi ignorants que mon jardinier, mais pas plus ignorants que les professeurs du Jardin des Plantes. En sorte que, lorsque j'ai écrit le Lis dans la vallée, il m'a été impossible de décrire avec précision ces tapis de verdure que j'aurais eu tant de bonheur à rendre brin à brin, à la manière lumineuse et patiente des Flamands. Et maintenant vous voulez que je compte sur les voyageurs pour me fournir les couleurs nécessaires à la peUiture d'un lac! Résignons-nous et ne blâmons pas trop haut surtout le spirituel abbé Vertot, parce qu'il a dit : «Mon siège est fait. » Il a bien mieux imaginé son siège, que d'autres ne le lui auraient raconté. Seulement, on ne peut pas tout imaginer. — Combien vous dois-je? dit ensuite Balzac en s'adressant à la demoiselle aux petits pâtés.

— Rien, monsieur Balzac^ répondit-elle avec un accent de résolution et de fierté qui n'admettait pas de discussion.

Balzac me regarda : « Que faut-il faire? » parutil me demander; mais au même instant il trouvait Iiii-mème une réponse à ce galant procédé. Il dit à la jeune Anglaise, en lui présentant le roman de r.ooper :

— Je n'aurai jamais lanl regretté, mademoiselle, de ne pas en être l'auteur.

Et il laissa le roman dans les mains ébahies de sa naïve admiratrice.

Le veille de Vauirin. — Agiotaf^c surles billcls. — Dislribiition de la pièce. — Composilion de la salle. — Première et unique représcnlalion. — Les corbeaux de la critique. — Le lendemain dune soirée orageuse. — Inlcrdictlon de Vautrin.

Cependant le grand jour de la représentation approchait ; les journalistes repassaient leurs canifs; les tigres des premières représentations se faisaient les ongles ; on murmurait, comme contraste aux nombreux plaisirs qu'on se promettait à cette soirée, que la censure ne donnerait pas son visa. On la disait effrayée de l'introduction de

Vautrin sur la scène parisienne et de sa présence active au milieu d'une famille titrée dont il venait révéler les faiblesses de cœur et les fautes conjugales; on assurait même que de très-liaules influences s'opposaient secrètement, pour toutes ces raisons et pour bien d'autres, à la représentation.

Cela n'était pas entièrement vrai, puisqu'il était dans la destinée de la pièce d'être jouée peu de jours après toutes ces rumeurs. Mettant à profil ce peu de jours, Dalzac, novateur en tout, s'occupa d'une négociation à laquelle son admirable instinct des affaires le rendait plus propre que personne, cl qui, avant lui, n'avait été tentée par aucun autre auteur, du moins le supposons-nous. Devinant avec quelle rare avidité les places seraient recherchées par tous ceux dont il charmait l'esprit par ses livres depuis tant d'années, il vit une spéculation aussi lucrative que permise dans la vente anticipée des billets, vente dont il se chargea d'un commun accord avec le directeur de la Porte-Saint- Martin, trop heureux de cette initiative inusitée, ^{on- seulement, à l'aide de celte inlervenlion de l'auteur, le placement des billels devenait certain, mais il semblait assurer autant d'amis, autant de partisans dévoués que de spectateurs. On verra bientôt que celte supposition ne fut malheureusement vraie qu'à demi. Disons vile et d'abord que

BALZAC EX PANTOUFLES. Si

tous les billets furent pris, vendus avantageusement et peut-être revendus encore plus avantageusement par les premiers acquéreurs avec primes et gros bénéfices. Depuis les grandes premières représentations des drames de Victor Hugo, jamais la curiosité publique ne s'était si vivement exaltée. C'était un événement. Quoique la politique fût trèsardente à ce moment, quoique les questions de réforme bouillonnassent déjà dans le fond de la chaudière ténébreuse d'où sortit l'incroyable révolution de 1848, tout fit silence autour de la représentation imminente ûeTnutriu, elles banquets, et la politique étrangère, et l'Angleterre, et l'Egypte : juste et magnifique hommage rendu sans efforts à un talent européen, bien digne à tant de titres de causer celte superbe distraction, peut-être unique dans l'histoire de l'art.

Enfin, l'heure suprême sonna; Taffiche irrévocable annonça la première représentation de Vautrin, drame en cinq actes, en prose. Et à la suite de ce titre magique on lisait, dans Tordre que nous allons fidèlement reproduire, à côté des noms des personnages de la pièce, les noms des acteurs qui les représentaient. Nous transcrivons cette liste des noms d'après Fexemplaire même de Vautrin donné par Dalzac à son intime ami M. Laurent Jan. à qui l'ouvrage est dédié.

Acteurs

Jacqoes Collin, dit Vautrin, MM.

Le dcc de MoNTsosEï,

Le «ARQns Albert, son fils,

Raoil de Frescas,

Charles Blondet, dit le chevalier

de Saint-Charles, François Cadet, dit Philosophe,

cocher, FiL-DE-SoiE, cuisinier, Bctecx, portier,

Philippe Bolard, dit Lafouraille, Joseph Eosnet, valet de chambre de

la duchesse de Montsorel, Un commissaire, La dlchesse de Montsorel (Louise

de Vaudrey),

Mlle DE VAtDREY, 53 tanlC,

La DiCHESsE DE Christoval,

lais DE Christoval, princesse d'Ar-

jos, FÉLICITÉ, femme de chambre de la

duchesse de Montsorel,

Frederick Lemaître- Jemha.

Lajarriette.

Rey.

RaLCOI'RT.

Potoshier.

Frédébic.

E. DcPLis.

TOIR.NAN.

Moessard.

Mmes Frederick Lemaître.

GeoAges cadette.

CÉNAC.

FiGEAC.

Quand il ne resterait de Vautrin, après un cataclysme, que cet assemblage étrange de noms ruisselants de noblesse et de noms suant la potence, cela suffirait pour se faire une idée de la difficulté épouvantable du problème que Balzac s'était donné à résoudre en composant une comédie formée d'éléments aussi ennemis, aussi éloignés les uns

des autres que le soleil l'est de la terre. Comment laire respirer dans le même air, marcher sur le même plancher, coudoyer dans le même espace, et surtout comment lier par un intérêt commun à une même action ces voleurs, ces argousins, ces escrocs de tous les étages, ces marquis et ces marquises, ces ducs et ces duchesses? On nous répondra que c'était là précisément la comédie tentée par Balzac. Setira-t-il heureusement de cette comédie? Voilà toute la question.

Nous voici arrivé naturellement à l'historique de la première représentation si impatiemment attendue — et on peut le dire sans vulgarité cette fois — de Vautrin.

Composer une salle le jour d'une première représentalian est la préoccupation, le rêve étoile d'un directeur, et, de fait, c'est la carte sur laquelle il met toute sa destinée. Une salle, selon qu'elle est bien ou mal faite, peut lui assurer une suite de longues et brillantes soirées, ou l'entraîner au fond de l'eau. Le mérite de l'ouvrage est sans doute de quelque poids dans la question, mais il n'est le plus souvent que le vaisseau sur lequel on arrive au port, ou grâce auquel on fait naufrage. C'est là une vérité expérimentale qui date de loin ; elle est si clairement démontrée aux directeurs, même les plus forts dans leur position, que vous ne. verrez pas un Ihéâtre, fùt-il subventionné .

c'est-à-dire s'appelàt-il l'Opéra ou l'Opéra-Comique, négliger Torganisalion d'une salle; si bien que, lorsque Jugeant sur les apparences, on s'imagine que tel opéra célèiire, ou telle actrice non moins célèbre, se présente avec son seul mérite devant le public,' on est dans la plus complète des erreurs. A côté d'une loge où figurent des ducs et des princesses s'épanouit, sans que vous vous en doutiez, une loge non moins splendide où quatre amis de l'administration sont prêts, avec les allures du plus chaud désintéressement, à soutenir le poëme ouTartiste. Oui, la loge est donnée; oui, la grande dame penchée sur le bord en velours est chargée d'allumer l'enthousiasme ; oui, la première étincelle électrique est au bout de ses doigts gantés. Plus loin, les couronnes fournies par l'administration sont déposées dans l'ombre, sur un fauteuil, au fond de la loge; et ces bouquets qui semblent n'être que Taccompagnement obligé d'une toilette, que Tornement naturel de celles qui les portent, ont été achetés aux frais du théâtre; ils voleront sur la scène à telle minute de la soirée, à tel endroit indiqué par le directeur.

Balzac s'imaginait avoir réuni autour du lustre une salle encore plus dévouée à son succès; il ne calcula pas le temps qui s'était écoulé entre le jour où il avait placé ses billets et le jour où la premier*' représentation Rit lieu. Lintervalle fut long; ccsi

dans cet intervalle qu'il se fit, loin de sa surveillance, d'ailleurs impossible à exercer, un trafic incroyable de ces billets. Les obsessions, l'argent, des séductions de toutes sortes enlevèrent les deux tiers des places aux mains des premiers acquéreurs pour les faire passer dans celles d'une foule de gens inconnus ou hostiles à Balzac. Aussi, il arriva que le gaz, au lieu d'illuminer une salle régulière d'amis, n'éclaira qu'une coliue bruyante, indisciplinée, bigarrée, moqueuse, n'ayant ni le calme d'une société choisie, comme il s'y était attendu, ni la franchise du vrai public qui achète son droit à la porte. Les conséquences de ce mélange ne lardèrent pas à se produire; les trois premiers actes se passèrent sans crises, ils furent même assez languissants, assez froids; on s'observait dans la salle, on attendait, on voulait savoir si l'on pouvait compter les uns sur les autres. La malveillance interrogeait, et l'enthousiasme ne répondait pas; la malveillance donc se fortifiait dans ses positions et ses retranchements.

Elle éclata comme un obus au quatrième acte, quand l'acteur Frederick reparut en scène dans le costume baroque du général mexicain Crustamente , avec son écharpe aurore , son chapeau coiffé d'un oiseau de paradis, son accent transatlantique. Les rumeurs couvrirent la voix des acteurs; les acteurs chancelèrent; la partie était

bien aventurée; elle allait être perdue, elle le fut complètement quand quelques-uns s'avisèrent de découvrir une ressemblance outrageante entre la coiffure de Frederick et celle du roi Louis-Philippe, dont le lis aine était là présent dans la loge d'avant-scène. Funeste complication! le serpent politique et le serpent littéraire s'entortillèrent, et leurs doubles siftlements accompagnèrent la pièce, condamnée dès ce moment à mourir, malgré les eflorts souvent heureux, toujours superbes, de l'acteur principal.

La salle n'avait plus ni dignité ni caime, ni respect ni tenue; chaque loge était une bouche d'un grand volcan dont le parterre était le cratère; volcan de moqueries, de ricanements, de blasphèmes, d'injures, et aussi de menaces; car il y avait bien par-ci par-là quelques amis chauds restés fidèles au milieu de ces colères inouïes, de ces rages déchaînées.

Décidément, la bataille était perdue. Pour avoir une idée exacte du désastre de la défaite, il faut lire les journaux qui vinrent le lundi ramasser les morts, c'est-à-dire un nom illustre parmi les plus illustres, une œuvre pleine de hardiesses et d erreurs sublimes, un théâtre fracassé, un directeur dont tous les chevaux avaient été tués sous lui, une troupe entière d'artistes réduite à rien. Parmi ces journaux, nous appellerons en témoi-

gnage celui dont la posillon , presque officielle , donnait alors comme aujourd'hui à ses arrêts un caractère particulier d'autorité , relevé d'ailleurs par la grande renommée littéraire du rédacteur :

« Nous avons assisté hier, depuis sept heures du soir jusqu'à minuit, à un lamentable spectacle, et c'est à peine si nous sommes revenus quelque peu ce matin même de cette profonde tristesse dont on ne peut se défendre en présence de ces œuvres sans nom, où tout manque, l'esprit, le style, le langage, le poli, l'invention, le sens commun. Mais n'est-ce pas là une erreur de nos sens? En devons-nous bien croire nos yeux et nos oreilles? A-t-on bien nommé M. de Balzac comme l'auteur de cette œuvre de désolation, de barbarie et d'ineptie? Hélas! si vous saviez comme cela est une grande misère d'assister à la rapide dégradalion d un homme qui a été le plus bel esprit de son siècle pendant huit jours !

» Par où commencer? Je n'en sais rien. Le véritable juge d'une pareille pièce, c'est le chef de la police de sûreté, M. Allard; lui seul, il pourrait vous dire ce qui est vrai et ce qui est faux dans ce drame. En ceci, l'analyse n'a que faire; car elle aura beau amortir toules choses, dissimuler les haillons, cacher les blessures purulentes, jeter son voile sur ces lèpres livides, cacher dans roml>rc

tous ces crimes amoncelés à plaisir, l'analyse aura encore à raconter tant de souillures de l'esprit el des sens, qu'on dira qu'elle est passionnée, qu'elle est haineuse, qu'elle a menti. Quant à la critique, que peut-elle faire, perdue, égarée, épouvantée au milieu de ce pandémoniura, de toutes ces passions mauvaises? A qui peut-elle s'attacher, sinon à des vices, à des crimes, à des phrases, à des passions en lambeaux, et dont chaque lambeau lui restera dans les mains à mesure qu'elle voudra y loucher? En un mot, que faire? que devenir? comment porter à vos lèvres et aux miennes ce verre de cabaret rempli jusqu'au bord de litharge et de gros vin ? »

Après celte appréciation préliminaire de la pièce, le rédacteur passe à l'analyse, eldans sa marche il juge aussi le talent de Balzac.

« Second acte. Nous voici tout à l'heure dans le plus grand monde, dans ce monde que M. de Balzac a découvert. 11 en est à la fois l'inventeur, l'architecte, le tapissier, la marchande de modes, le maître de langue, la femme de chambre, le parfumeur, le coiffeur, la maîtresse de piano et l'usurier. Il a fait ce monde tout ce qu'il est. C'est lui qui l'endort sur des canapés disposés tout exprès pour le sommeil el pour l'adultère; c'est lui qui

courbe toute ses femmes sous le môme malheur; c'est lui qui achète à crédit les chevaux, les bijoux et les habits de tous ces beaux fils sans estomac, sans argent et sans cœiir. Il a trouvé le premier ce vernis livide, celte pâleur de bonne compagnie qui fait reconnaître tous ses héros. Il a arrangé dans sa tète féconde tous ces crimes adorables, toutes ces trahisons masquées, tous ces viols ingénieux de la pensée et du corps, qui sont la trame ordinaire de son drame. Le jargon que parle ce monde à part, et que seul il peut comprendre, c'est encore une langue mère retrouvée par M. de Balzac. Ceci vous explique en partie le succès éphémère de ce romancier qui règne encore à l'heure qu'il est à Londres et à Saint-Pétersbourg, comme le plus fidèle représentant des mœurs et des actions de ce siècle. . . » A grands cris on a demandé le nom de l'auteur : nous avons prêté une oreille attentive, espérant, jusqu'au dernier instant, que toutes ces rumeurs étaient fausses et que nous avions affaire tout simplement à quelques-uns des Corneilles subalternes du boulevard, inspirés par Frederick Lemaître. Hélas î hélas! on ne nous avait dit que trop vrai. Ce bon M. Moessard, un si honnête homme, est venu nommer M. de Balzac. C'est un lamentable chapitre à ajouter aux égarements de l'esprit humain (*). »

*■ Journal des Débats du IC mars 1840.

Le jour qui suivit celte mémorable représentation, le lendemain à onze heures ou midi, —par conséquent le dimanche 13 mars 1840, — j'allai voir Balzac aux Jardies, où il s'était réfugié pour se remettre de la commotion- qui ne manque jamais de succéder à ces sortes de due!s. D'ailleurs, on comprend qu'il eût besoin de revoir ses parterres, ses arbres, ses fleurs, de respirer à pleine poitrine l'air pur dont il était privé depuis si longtemps. Je le trouvai fort calme, mais le teint extrèm.ement échauffé ; ses mains étaient brûlantes, et ses paroles, pour être contenues, ne tombaient pas moins avec amertume de ses lèvres , qui me parurent enflées comme après une nuit de grosse fièvre.

— Mon cher ami, me dit-il sans me donner seulement le temps de lui parler de la -soirée, regardez au bas des Jardies celte bande de terrain qui borde ma propriété; la voyez-vous?

— Sans doute.

— Là, j'ai le projet d'établir, dans quelques jours, une vaste laiterie qui fournira le meilleur lait possible aux riches campagnes environnantes et et dont je sais qu'elles sont privées, placées comme elles le sont entre Paris et Versailles, deux éponges qui pompent tout. J'aurai des vaches de Kambouillel, les laitières, vous le savez, les plus renommées du monde. Toutes dépenses payées, je m'assure tin

profil net de trois mille francs par an. Hein! qu'on dites- vous?

Je m'attendais si peu à ce sujet de conversation, en apportant aux Jardies les souvenirs de la veille, que je ne sus trop que répondre à Balzac.

Il reprit ainsi :

— En deçà de cette bande, vous apercevez un antre beau carré de terrain?...

— Où il n'y a rien du tout.

— Pour le moment... Mais écoutez-moi : sous Louis XIV, le fameux jardinier la Quintinie planta, sur un espace réservé et détaclié du parc même de Versailles, des légumes d'une espèce rare, supérieure. Ils étaient destinés à la table seule de Louis XIV, qui voulut que la culture s'en perpétuât en faveur de ses descendants. C'est vous dire que Louis XV et Louis XVI mangeaient de ces légumes privilégiés. La Révolution troubla profondément ces potagers royaux, qui ne reprirent un peu de faveur que sous la Restauration. Louis-Pliilippe a continué la tradition : les légumes de la Quintinie retrouvent aujourd'hui leur ancienne vogue, mais la cour seule en jouit. Je suis en position d'étendre le bienfait aux classes élevées, aux gens riches des châteaux voisins. Je possède toutes les graines de cette opulente culture, et je vais les semer! C'esl encore trois mille francs de revenu que je me fai>. Comprenez-vous?

— Cela fait six mille , répondis-je à Balzac ; trois mille francs de lait, trois mille francs de légumes.

— Ce n'est pas tout!

— Je veux bien.

— Là, — regardez encore, — à noire gauche; sur ce terrain dont l'exposition merveilleuse est celle de Malaga, je vais avoir des vignes comme dans votre Midi.

— Où le vin est détestable.

— Parce qu'ils ne savent pas cultiver leurs vignes. D'ailleurs, je vous parle de Malaga. Ce morceau de terrain que je vous montre est une parcelle du soieil : c'est chaud, sec, ferrugineux; c'est du vin, et du vin à trois mille francs la pièce. Je ne veux rien exagérer, c'est douze mille francs de bénéfice que je suis sur d'avoir chaque année. Douze mille francs !

— Et trois mille francs de lait, et trois mille francs de légumes, cela fait, si je ne me trompe, dix-huit mille francs.

— Vous ne vous trompez pas; mais laissez-moi achever. Jetez les yeux maintenant sur cet autre point des Jardies; mesurez la hauteur de ce magnifique noyer.

— Ce noyer est à la commune de Sèvres ou de Ville-d'Avray, dis-je à Balzac. Vous me l'avez dit cent fois.

— Je rai acheté; il m'appartient, il est à moi!

— Eli ! grand Dieu ! qu'en ferez-YOus?

— Je m'en ferai deux mille francs de rente.

— Deux mille francs de noix !

— Pas de noix.

— Mais alors?...

— Je vous dirai cela dans quelques jours. Mais voilà à quoi ils m'ont réduit en défendant les représentations de Vautrin : à vingt mille francs de rente !

— Fa2</rm est donc défendu?

— Lisez.

Balzac me montra alors la lettre ministérielle qu'il venait de recevoir; M. de Rémusat, par l'intermédiaire du chargé des beaux-arts, M. Cave, et sans s'expliquer autrement, suspendait les représentations du drame de Balzac; de Balzac, qui, fécond en consolations pour lui, comme en beaux ouvrages pour les autres, croyait s'être déjà assuré vingt mille livres de rente avec des vaches, des légumes, des raisins et un seul noyer î

Le temple d'une (lixièaie musc. — Théorie de Balzac sur les noms propres. — Voyage à la découvcrle tlans les rues di Paris. — Z. ^larcas — Sa monographie.

Lu jour du mois de juin 18i0, je reçus des Jardies un pelil billet de Balzac, dans lequel il nie priait de nie trouver, le lendemain, à trois heures, aux Cliamps-Élysées, entre les Chevaux de Marly et le café des Ambassadeurs. Il comptait d'autant plus sur mon exactitude, ajoulait-il, qu'il avait un important service à me demander. Comme il arrive toujours on pareil cas, je me mis l'esprit à la (or-

lure pour deviner le genre de service qu'il altendalt de moi, afin d'aplanir d'avance les difficultés qui pourraient se présenter devant mon désir et mon zèle à l'obliger.

Mes efforts de divination n'aboutirent à rien de bien satisfaisant. J'attendis donc, dans les ténèbres de l'incertitude, jusqu'au lendemain. Le temps était affreux pour la saison, quoique la belle saison soit toujours affreuse à Paris.

A trois heures, quand j'entrai dans les Champs- Elysées, un vent gris d'automne, tigré de pluie, abattait les feuilles; le sol était mou ; il faisait froid comme en février ou en mars; personne dans les allées ; de rares voitures. Me voilà me promenant des Chevaux de Marly au café des Ambassadeurs, dans l'attente de voir arriver Balzac.

Ma patience ne fut pas mise à une longue épreuve. Il y avait à peine deux minutes que trois heures avaient sonné aux Tuileries, que je vis venir Balzac du côté de la barrière de l'Étoile, marchant de ce pas lourd et rapide, caractéristique de son allure d'éléphant. Il m'apprit, avec un grand flux de paroles, en nVabordant. qu'il sortait de chez madame de Girardin, oîi il avait failli mourir de froid. En effet, il était vert comme un noyé, et il grelottait de tous ses membres.

— Comprend-on, me dit-il, comprend-on qu'une femme supérieure à tous les titres, qu'une femme

d'esprit et de sens comme madame de Girardin ail consenti à habiter le plus impossijjle des logements, sous un abominable ciel comme le nôtre; habiter un temple quand on n'est pas un dieu ! c'est-à-dire quand on n'a pas le privilège de se mettre à Tabri, par sa nature divine, des rhumatismes et des fluxions ; un temple avec portique , colonnes ioniennes , pavé de mosaïque , revêtements de marbre, murs en stuc poli, corniches d'albâtre et autres agréments grecs, par quarante-huit degrés cinquante minutes de latitude nord! Et, sous prétexte que nous sommes au mois de juin, aucun feu dans la cheminée! D'ailleurs, toute la forêt de Dodone, sciée en trois traits, ne suffirait pas pour chauffer un pareil monument. Mais autant vaudrait, ma parole d'honneur ! recevoir ses amis sur la mer de glace, en Suisse. Aussi, quand madame de Girardin, me voyant me lever pour partir, m"a dit : « Vous nous quittez déjà, de Balzac ? » je n"ai pu m'empêcher de lui répondre : « Oui, madame, je vais dans la rue pour me réchauffer un peu. » Mais laissons cela : j'ai à vous parler ; doublons le pas pour rétablir la circulation, et veuillez m'écouter. Je viens d'écrire, pour le premier numéro de la Revue parisienne, un petit roman dont je suis assez content et que je vous lirai ces jours-ci, quand j'aurai trouvé... ce que je n'ai pas encore trouvé et que nous allons chercher ensemble. Mais

9tJ KALZAC EN PANTOUFLES.

je dois commencer par vous dire quel est le prliw cipal personnage et, à plus proprement parler, quel est l'unique personnage de ce petit poëme de mœurs : mœurs douloureuses de notre époque sociale, telle que la politique de ces dix dernières années lonl faite.

Balzac tailla ensuite à grandes lignes sculpturales la figure de ce personnage, figure un peu forte, à mon avis, pourle cadre guilloclié d'une nouvelle, mais assurément destinée dans l'esprit de Dalzac à se mouvoir plus tard dans le périmètre spacieux dun roman. 11 me dit ensuite, el dans ses plus intimes détails, la vie de ce personnage créé par lui. C'était la vie agitée d'un homme de génie exploité par des hommes qui n'ont que celui de l'ambition el de l'intrigue, et qui revient, chaque fois qu'il en a logé un dans un palais, languir de faim et de misère au fond de son grenier, où il finit , après plusieurs agonies, par mourir, accablé encore plus par le poids de sa déception que par la misère et la faim.

— Voici en quoi j'ai besoin que vous m'aidiez, reprit de Balzac. Pour un pareil homme, pour un homme aussi extraordinaire, il me faut un nom proportionné à sa destinée, un nom qui l'explique, qui le peigne, qui l'annonce comme le canon s'annonce de loin et dit : Je m'appelle canon; un nom qui soit pétri pour lui el qui ne puisse s'appliquer 3u masque d'aucun autre. Eh hi^'n. ce nom ne me

vient pas; je l'ai demandé à toutes les combinaisons vocales imaginables, mais, jusqu'ici, sans succès. Il y a tant de noms bêtes!— Non pas que je craigne de baptiser mon type d'un nom bête ; ce n'est pas à craindre; je redoute — et c'est peut-être plus à redouter qu'un nom bêle — un nom qui ne s'applique pas étroitement à l'ijomme, comme la gencive à la dent, le cheveu à la bulbe, l'ongle à la chair. Comprenez-vous?

— Je comprends, mais je n'admets pas...

— Comment! vous n'admettez pas...?

— Non.

— Comment! vous n'admettez pas qu'il y a des noms qui rappellent un diadème, une épée, un casque, une fleur?...

— Non.

— Qui voilent et décèlent un grand poëte, un esprit satirique, un profond philosophe, un peintre célèbre?

— Non, non ! Je serais plutôt porté à admettre le contraire. Racine, par exemple!...

— Oui, Racine! j'allais le citer. Ce nom ne peint-il pas un poêle tendre, passionné, harmonieux?

— Ce nom n'éveille en moi, je vous l'avoue, que ridée d'un botaniste ou d'un pharmacien , et pas le moins du monde lidée d'un poëte tendre cl P^ithélique..

— Mais Corneille? Corneille?

— Corneille fait naître en moi l'idée d'un oiseau assez insignifiant.

— Mais Boileau? le nom de Boileau?

— Provoque un calembour sans orthographe.

— Le grand Pascal?

— C'est le nom de trois mille portiers du Marais. Tous ces noms, croyez-moi, ne [vous paraissent éclatants, augustes, sublimes, que parce qu'ils ont été portés par des hommes d'une haute valeur intellectuelle.

— Je ne crois pas cela, me soutint Balzac, horriblement dépité, et avec sa ténacité ordinaire. On est nommé là-haut avant de Têtre ici-bas. C'est un mystère auquel il ne convient pas d'appliquer, pour le comprendre, les petites règles de nos petits raisonnements. D'ailleurs, je ne suis pas seul à croire à celte alliance merveilleuse du nom et de l'bomme qui s'en décore comme d'un talisman divin ou infernal , soit pour éclairer son passage sur la terre, soit pour lincendier. De graves esprits ont accepté cet^e opinion; et, chose rare! la foule, en cela, est d'accord avec les penseurs : ce qui est tout dire et ne laisse personne en dehors de la croyance.

— Excepté moi. Mais ne nous arrêtons pas plus longtemps à mes scrupules personnels. Vous voulez., m'avez-vous dit, que nous cher-

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cliions ensemble un nom significatif, quallficalif et explicalif de votre personnage, un nom qui réponde...

— Qui réponde à tout! à sa figure, à sa taille, à sa voix, à son passé, à son avenir, à son génie, à ses goûts, à ses passions, à ses mailieurs et à sa gloire. En avez-vous un?

— Non.

— Quant à moi, épuisé de travail depuis six mois, et qui ai déjà mis en circulation plus de noms qu'il n'y en a dans VAlmanach royal, je me déclare radicalement incapable de le trouver, surtout dans les conditions voulues.

— Eh bien, faisons-le ensemble ce nom.

— Impossible! Je Tai tenté, ne vous !'ai-je pas dit? D'ailleurs, ma conviction, après mille essais énervants, est qu'on ne fait pas plus un nom qu'on ne fait le granit, le spath, la houille et le marbre. C'est l'œuvre du temps, des révolutions, de je ne sais quoi. Il se fait seul. Un nom ne se crée pas plus qu'une langue. Dites-moi, je vous prie, qui a jamais créé une langue?

— Nous n'avons donc alors que la ressource de le découvrir?

— Que celle-là.

— S'il existe...

— Il existe, afifirnia solennellement Balzac.

— En ce cas, où le découvrir?

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