BALZAC
— Voilà précisément pourquoi je vous ai appelô à mon aide.
Après avoir réfléchi quelques instanls :
— Voudriez-vous employer, dis-je à Balzac, le moyen que j'emploie souvent quand je suis dans le même embarras que vous, sans professer toutefois aussi sincèrement que vous la religion du nom?
— El quel moyen employez-vous?
— Je lis les enseignes.
— Vous lisez les enseignes!...
— Oui! car on lit sur les enseignes les noms les plus pompeux et les plus bouffons, qui disent les choses les plus bizarres et les plus opposées, toujours, bien entendu, au point de vue de votre système ; les uns sont pleins, sous leur enveloppe, de mauvais instincts; les autres exhalent par tous les pores le musc de riionnêtelé et de la vertu; ceuxci font bondir le cœur des vaudevillistes, qui les donnent à leurs personnages comiques, ceux-là passent du fronton de bois de l'enseigne au théâtre de la Gaieté et de l'Ambigu, et deviennent des noms de brigands. Ce sont ordinairement des noms de marchands de bougies et de confiseurs.
— Mais on peut, me dit Balzac, lire deux ou trois mille enseignes avant de rencontrer le nom qu'on cherche...
— Et même sans le rencontrer. — Tenteronsnous?
— Tentons!
• L'idée avait souri à Balzac ; je n'avais pas prévu à quoi elle m'engageait.
— Tenions, répéta Balzac ; par oui commencerons-nous?
— Commençons où nous sommes, commençons ici, tlis-je.
En ce moment, nous sortions de la cour du Louvre pour entrer dans la rue du Coq-Saint-Honoré, qui n'était pas, je n'ai pas essentiellement besoin de le dire, une rue large et monumentale comme aujourd'hui ; mais elle était d'une longueur double, et les enseignes l'enveloppaient des pieds à la tète, absolument comme des bandelettes enveloppent une momie égyptienne.
— Commençons donc ici, redit Balzac.
Nous devions nous attendre à l'inutilité de nos premiers pas. Beaucoup de noms, mais des noms sans physionomie, sans celle surtout que Balzac exigeait pour son personnage. Il regardait d'un côté, moi de l'autre, le nez en l'air, les pieds on ne sait où, et, par conséquent, nous jetant dans les jambes des passants, qui nous prenaient pour des aveugles.
Au sortir de la rue du Coq , que d'autres rues ne parcourùmes-nous pas, toujours avec aussi peu de résultats! La rue Saint-iïonoré jusqu'au Palais-Roval, toutes les rues collées aux flancs
<1m jardin, la rue Viviennc, la place de la Bourse, la rue Neuve -Vivienne, le boulevard Monlniartre.
Au coin de la rue Montmarlre, fatigué, excédé, le cœur affadi de celte lecture peu naturelle, effrayé en outre de voir Balzac n'accepter aucun des noms d'enseignes que je lui désignais comme bons, je refusai d'aller plus loin. Je me révoltai.
— Toujours, et en tous lieux , Christophe Colomb abandonné par son équipage! me dit de Balzac, les yeux fixés avec douleur sur une autre série d'enseignes inexplorées. Allons! je toucherai seul au rivage de l'Amérique. Partez!
— Mais vous êtes entouré d'Amériques : vous ne voulez descendre sur aucune. Vous repoussez tous les noms. Vous êtes injuste : voici des noms superbes de fripiers allemands, de bottiers hongrois, de cordonniers westphaliens, et mille autres noms pleins d'expression. Vous refusez sans cesse. Vous voulez l'impossible. C'est une Amérique qui n'aura jamais son Christophe Colomb.
— La lassitude est aussi injuste que la colère, je le sens, me répondit Balzac. Voyons, reposez-vous sur mon bras et donnez-moi jusqu'à Sainl-Eustache. Ce sont les trois jours que Colomb obtint de son équipage.
— Mais rien que jusqu'à Saint-Eustache î
— Soit!
BALZAC Ex\ PANTOUFLES. !03
Nous reprîmes notre tournée d'inspection.
Sainl-Eustadie n'était pour Balzac, j'aurais dû le deviner, qu'un prétexte pour me faire toiser, dans toute leur longueur et dans toute leur hauteur, les rues du Mail, de Cléry, du Cadran, des Fossés-Montmartre et la place des Victoires, la place des Victoires criblée de magnifiques noms alsaciens qui font venir le Rhin à la bouche.
Au milieu de ce musée de noms, je déclarai à Balzac que, s'il ne faisait pas immédiatement un choix, je prenais congé de lui.
— Plus que la rue du Bouloi, me dit Balzac avec instances et en me prenant les mains. JNe me refusez pas la rue du Bouloi î Quelque chose me dit que nous découvrirons enfin...
— Je vous accorde la rue du Bouloi !
— Sauvé ! s'écria de Balzac. Pénétrons dans la rue du Bouloi. Et nous rentrons ensuite aux Jardies, où nous attend le dinef.
La rue du Bouloi, à l'exemple de beaucoup d'autres rues, porte, on le sait, trois noms, terrible superfétalion qui rend si difficile la toi)ographie de Paris pour les étrangers. Elle s'appelle d'abord rue du Bouloi, puis rue Coq-Héron, enfin rue de la Jussienne. C'est dans le dernier tronçon de cette rue que Balzac, — je ne l'oublierai de ma vie, ^ après avoir élevé le regard audessus d'une petite porte mal indiquée dans le mur,
nue porte oblongue, étroite, efllanquée, ouvrant «îiir une allée humide et sombre, changea subitement de couleur, eut un Iressaillemenl qui passa de son bras dans le mien , poussa un cri et me dit :
— Là! là! là!... Lisez! lisez! lisez!
L'émotion brisait sa voix.
Et je lus : MARCAS!
— Marcas ! Eh bien, qu'en dites-vous? Marcas ! quel nom! Marcas!
— Je ne vois pas dans ce nom...
— Taisez-vous î . . . Marcas !
— Mais...
— Taisez-vous, vous dis-je. C'est le nom des noms! n'en cherchons plus d'autre. Marcas!
— Je ne demande pas mieux!
— Arrêtons -nous glorieusement à celui-ci : Marcas! Mon héros s'appellera Marcas. Dans Marcas, il y a le philosophe, l'écrivain, le grand politique, le poëte mécH)nnu : il y a tout. Marcas!
— Je le veux bien.
— N'en doutez pas !
— Mais si, dans votre opinion, le nom de Marcas annonce tout ce que vous dites là, celui qui, en ce iuonient, le porte en réalité doit posséder aussi quelque supériorité. Sachons donc ce qu'il est ; car son nom n'est pas suivi de sa profession sur celte enseigne.
— 11 doit avoir une profession qui relève d'un iu't, et d'un art distingué, soyez-en sur!
Je hochai la lète.
Sans s'arrêter à mes doutes, Balzac continua :
— Marcas, que j'appellerai Z. Marcas pour ajouter à son nom une flamme, une aigrette, une étoile; Z. Marcas est assurément un grand artiste : un graveur, un ciseleur, un orfèvre comme Benvenuto Cellini.
— Vous allez loin !
— Avec un nom comme celui-là, on ne va jamais trop loin.
— C'est ce que nous saurons à l'instant. Je cours chez le concierge m'informer de la profession de M. Z. Marcas.
— Oui, allez.
Je ne découvrais pas de concierge dans celte maison, devant laquelle je laissai Balzac en adoration. Enfin, j'en trouvai presque un, et j'appris de lui la profession de Marcas.
— Tailleur! criai-je de loin à Balzac.
— Tailleur!
Balzac baissa la tête... mais pour la relever aussitôt après avec fierté :
— Il méritait un meilleur sort, s'écria-t-il en la relevant. N'importe! j^ l'immortaliserai. C'est mon affaire!
Ce tailleur immortel vit encore. Il est encore
tailleur, aux environs de la Banque, sous le mèrne nom deMarcas, que chacun peut lire au-dessus de son joli magasin.
Balzac, le soir même, aux Jardies, où nous dînâmes avec l'appétit de gens qui ont lu trois ou quatre mille enseignes, écrivit pour la Revite parisienne, en tête de sa nouvelle intitulée : Z. Marcas. la monographie de ce nom devenu historique.
Nous citons cette curieuse monographie :
« Il existait une certaine harmonie entre la personne et le nom. Ce Z. qui précédait Marcas, qui se voyait sur l'adresse de ses lettres et qu'il n'oubliait jamais dans sa signature, cette dernière lettre de l'alphabet offrait à l'esprit je ne sais quoi de fatal.
» Marcas! répétez-vous à vous-même ce nom composé de deux syllabes : n'y trouvez-vOus pas une sinistre signiûance? ne vous semble-t-il pas que l'homme qui le porte doive être martyrisé! Quoique étrange et sauvage, ce nom a pourtant le droit d'aller à la postérité : il est bien composé, il se prononce facilement; il a cette brièveté voulue pour les noms célèbres? IS'est-il pas aussi doux qu'il est bizarre ? Mais aussi ne vous paraît-il pas inachevé? Je ne voudrais pas prendre sur moi d'affirmer que les noms n'exercent aucune influence sur la destinée. Entre les faits de la vie et le nom des
hommes, il est de secrètes et d'inexplicables concoi'dances ou des désaccords visibles qui surprennent; souvent des corrélations lointaines mais efficaces se sont révélées. Notre globe est plein ; tout s'y tient. Peut-être reviendra-t-on quelque jour aux sciences occultes.
» Ne voyez-vous pas, dans la construction du Z, une allure contrariée? ne (igure-t-elle pas le zigzag aléatoire et fantasque d'une vie tourmentée ? Quel venta soufflé sur cette lettre, qui, dans chaque langue où elle est admise, commande à peine à cinquante mots?Marcas s'appelait Zéphirin. Saint Zéphirin est très-vénéré en Bretagne. Marcas était Breton.
» Examinez encore ce nom : Z. Marcas! Toute la vie de l'homme est dans l'assemblage fantastique de ces sept lettres. Sept! le plus significatif des nombres cabalistiques. L'homme est mort à trentecinq ans; ainsi sa vie a été composée de sept lustres. Marcas ! n'avez-vous pas l'idée de quelque chose de précieux qui se brise par une chute avec ou sans bruit* ? »
Balzac, après m'avoir lu lui-même ce commencementde sa nouvelle, me dit, plus calme que dans la rue de la Jussienne :
* Kevue parisienne, "25 juUIct 1810.
140 BALZAC EN PANTOLFLKS.
Je regretterai toujours que ce nom soit porté par un tailleur; non pas, certes! que je mésestiniu un tailleur, mais le mol tailleur me rappelle certaines dettes, certains billets protestés. Je prévois que je vais être plus d'une fois distrait en vous lisant mon travail. Encore une fois, n'importe! Z. Marcas restera et subsistera malgré tout.
Le grand mol lâché. — Budget lillt-raire de Balzac. — Un million dans un pol à beurre. — Le délicii Kessner. — Le» Méduses des Jardies.
Nous avons prononcé le mot terrible : dettes. Les dettes de Balzac! Quils se rassurent, ceux qui n'aiment pas plus que nous voir l'étoffe si délicate de la vie privée passer de main en main, e(, de relique qu'elle aurait dû rester pour tout le monde, se transformer, à force d'être touchée, en un \H chitîon. Mais nous ne voyons pas le danger sérieux
que court la mémoire d'un homme célèbre qui, peu favorisé de la fortune à son entrée dans la vie des lettres, et qui, visité par elle lorsqu'il lui reste encore de longues années à travailler, a, dans l'intervalle, éprouvé des secousses, des points d'arrêt, des coups de vent, des tempêtes, des déchirements et parfois des naufrages. Q'y a-t-il de nouveau et d'humiliant dans ces caprices de la destinée ? N'est-ce pas là le chemin accidenté et pierreux, semé d'ornières, que parcoururent à peu près tous les grands esprits de tous les siècles? Corneille, Bayle, Érasme, Diderot, pour ne citer que quatre noms sur mille noms, n'ont-ils pas été obligés de mesurer parfois l'huile rance de leur lampe et de souffrir avec un sourire mélancolique les agressions, en pleine rue, de M. Dimanche ? A qui en veut-on d'ailleurs? est-ce à Tliomme de génie ou à la fortune, quand se produisent ces contrastes, ces chocs entre la fortune et l'homme de génie? A qui revient le tort, à qui le dommage? à qui le reproche des coiUcmporains? à qui la colère delà postérité ? A la fortune,- à la fortune seule! Qu'on laisse donc se vider un débat entre elle et le jury de la publicité.
Ces fameuses dettes de Balzac, dont on s'est tant occupé, dont on accompagnait chaque pas de sa renommée, comme pour lui faire un cortège; dont on souriait tout Itas quand on adniirait le
plus le merveilleux labeur de sa pensée; dont il « nlrelenait lui-même tout le monde en France comme à Télranger; dont il parlait à chacun, depuis le grand seigneur du faubourg Saint-Germain jusqu'à son jardinier des Jardies, et toujours avec une verve charmante, amusante, intarissable; ces dettes qui ont menacé un instant d'être aussi célèbres que ses œuvres; eh bien, ces étonnantes dettes, nous demandons-nous, ont-elles jamais existé? Comique et profond mystère ! Penchons-nous au bord de ce puits et voyons ce qu'il cache. Est-ce la vérité qui en sortira oa un immense écîat de rire? A notre avis, de Balzac avait besoin de laisser croire et de faire croire qu'il avait des dettes, beaucoup de dettes, immensément de dettes ! Un orgueil fort légitime et parfaitement raisonné l'obligeait, on va le comprendre, à encourager le plus possible cette inofîensive erreur ; erreur répandue, grossie, exagérée par ses amis autant que par ses ennemis. Balzac, il faut le dire avec regret, mais il faut le dire, ne gagnait pas avec sa plume ces sommes folles dont on se plaisait à la dorer comme une pagode de Bénarès. Sans doute, il produisait beaucoup ; mais il convient de distinguer ici bien des choses pour comprendre comment ces productions réunies ne rapportaient pas des mines d'argent et des ballots de billets de banque.
Ii4 BALZAC EN PANTOUFLES.
Disons d'abord que ses dernières années littéraires lui avaient valu des bénéfices sans proportion avec les années précédentes, et que celles-ci l'avaient de beaucoup emporté sur les premières années, fort peu lucratives; ce qui appelle déjà une moyenne à établir. Ensuite, il importe de ne pas présenter comme également productives sa rédaction aux revues et sa rédaction aux journaux. Les parts à faire sont différentes. Sa collaboration aux revues, quoique honorablement rétribuée, ne lui rapportait qu'à raison de retendue des revues, toujours limitée à un petit nombre de feuilles. Sa collaboration aux journaux lui était beaucoup mieux payée; mais comme, par traité, il était obligé de supporter ses propres frais de corrections, — corrections babyloniennes ! frais cyclopéens ! — les bénéfices venus de ce côté, quoique plus amples, se trouvaient, à fin de compte, singulièrement limés, amincis et transparents. En sorte que les deux sources de ses revenus ne formaient pas, réunies, un bien large fleuve. Restait la vente des articles, nouvelles et romans, repris aux journaux pour être publiés en volumes. Ici autre mirage. Il fallait entendre trois mille francs, quand les journaux parlaient de trente mille francs comptés à Balzac par ses éditeurs. Or, toutes ces enflures, toutes ces liydropisies superposées ne composaient pas un embonpoint fort réel. Le total
BALZAC EN PANTOUFLES. Ito
réel donnait chaque jour, chaque année, un démenti à chaque ligne du budget Uttéraire qu'on prêtait au grand écrivain. De compte fait, excepté deux ou trois bonnes fortunes, — y en a-l-il eu trois? — Balzac n'a jamais dû réaliser en moyenne plus de dix ou douze mille francs par an, même dans ses plus belles années.
Ceci était à exposer, à éclaircir et à mettre hors de toute discussion.
Or, Balzac, qui voulait lutter pied à pied, vanité puérile! avec M. Alexandre Dumas et M. de Lamartine, comme écrivain à millions, ne pouvait pas laisser croire, sans faire rougir son encre, qu'il n'amassait pas, lui aussi, avec ses livres des sommes insensées. Et quels autres moyens que ceux que nous venons de dire aurait-il eus pour accréditer l'opinion qu'il était riche, qu'il avait, comme ses rivaux, la pierre philosophale au fond de son encrier! On avait bien parlé de certaine grande dame lui glissant dans la main, un soir de bal masqué à l'Opéra, un rouleau de billets de banque et disparaissant ensuite dans les frises. Mais qui avait jamais vu cette dame blanche et cet argent déguisé en pierrot ?
Non ! Balzac aimait et caressait avec coquetterie — nous venons de dire pourquoi — le mensonge de cette fortune qu'auraient dû lui créer les livres, pt qu'en réalité ils ne lui avaient pas créée du tout.
C'élail un faux riclie , un pseudo-millionnairo. Balzac avait gagné tard el fort peu gagné- Son imagination ayant toujours été plus riche que sa caisse, il avait mis son Imagination à la place de sa caisse, et il tirait de là, sur de ne jamais arriver à l'épuisement. Ne pouvant faire du bruit avec ses chevaux, ses voitures et ses hôtels, Il en faisait par l'éternel moyen de comédie qu'il avait perfectionné, du reste, à ravir : par le moyen des dettes, ces fortes, ces proverbiales dettes que, pour notre part, nous faisons plus que mettre en doute.
Depuis longtemps, de Balzac, qui était la prudence et l'économie mêmes, avait déjà réglé un passé commercial dont 11 s'était dégagé avec sa probité ordinaire, qu'il continuait à parler de ce passé, que nous appelions, dans le sans-gêne de nos soirées aux Jardies , le déficit Kessner : « Voilà le déficit Kessner qui revient sur l'eau! » disions-nous dès qu'il ouvrait la bouche pour parler de la maison d'imprimerie qu'il avait fondée dans les premières années de son installation à Paris, el cause éternelle de sa ruine, prétendait-il.
Cependant, comme il fallait, pour aider à la vraisemblance, que les dettes dont il se plaignait et se parait ne fussent pas tout à fait mythologiques, il en souffrait quelques-unes autour de lui, mais si burlesques, si bergamasques, qu'elles étaient tout à fait impossibles. Ce fut un jour où,
|)lus incrédule que les autres jours sur ces dettes factices, et que lui ayant dit :
-T- Allons donc! Balzac, vous êtes millionnaire. Tout Paris prétend que vous possédez un million; un million que vous cacliez.
— Ah ! je possède un million, s'écria-l-il en me regardant, en me couvrant de la lumière de ses yeux solaires; ah! je cache un million! EU bien, oui, je cache un million...
Et il ajouta :
— Dans un pot à beurre.
Je vois encore son doigt courbé en serre d'oiseau, indiquant l'orifice du pot à beurre où il avouait avoir enterré son million.
Le caractère de ces dettes^ on le voit, affectant de près, et contre les lois ordinaires de la perspective, des formes plus vagues encore que de loin ; fuyant de leurs cadres à mesure qu'on essaye de les voir sous le véritable jour, nous sommes infiniment plus à l'aise pour en parler. D'ailleurs, nous le répétons, cette pruderie de vouloir qu'un homme célèbre n'ait pas eu de dettes nous paraît relever diin ordre d'idées chevaleresques où nous entrerons toujours avec peine. Qu'on biaise sur ses vices, que l'on côtoie ses faiblesses d'esprit et de cœur quand elles ont été poussées hors des limites, nous l'admettrons volontiers, —quoique nous ne voudrions pas faire un reproche trop vif
à Racine d'avoir adoré la Champmeslé; à Mirabeau d'avoir passé des nuits nomijreuses au jeu ; — mais confier tout lias à l'oreille de lliisloire les dettes d'un homme illustre de peur d'enflammer la joue de cette muse si solvable : — plaisanterie ! Du reste, quand cet homme les a payées, l'histoire n'a plus qu'à donner son reçu.
Revenons à ces dettes de Balzac, autour desquelles nous avons tracé peut-être trop de circonvallations. Elles furent un instant si diverses, si multipliées, qu'elles tinirent par porter atteinte à la quiétude champêtre dont il se proposait de jouir aux Jardies. La sonnette de la grille ne cessait pas dêtre agitée; — grille est ici une pure façon de parler : la porte des Jardies était une porte pleine, et aussi pleine, ma foi ! que celle du bonhomme Grandet, à Saumur. Celte sonnette, qu'on avait quelque raison d'appeler d'argent et dont j'entends encore vibrer les ondes pénétrantes audessus des arbres, était tenue dans un état de parfaite sonorité par le jardinier : et nous allons dire dans quel but Balzac l'avait ainsi exigé. 11 pensait que rien au monde ne décourage un créancier — si quelque chose peut le décourager — comme de ne trouver personne à qui parler, personne sur qui décbarger sa colère, s'il est brutal ; personne sur qui décocher ses épigrammes, s'il est mordant; de Balzac voulait enhn que les Jardies
eussent tout à fait Ttiir d'être inhabitées pour ceux qui s'y rendraient, de Paris, de Versailles ou des environs, dans des intentions suspectes de créances.
La tactique était ingénieuse, mais elle n'était pas facile à exécuter dans une propriété assez découverte, composée de deux grands corps de logis, de plusieurs pavillons, liabilée par le jardinier, sa femme et ses enfants, visitée quotidiennement par des curieux ou des amis.
Et j'allais oublier le cbien! un gros cbien dont la niche était placée à l'entrée; querelleur, hargneux, enfin un cbien de campagne, un de ces chiens qu'on appelle bêtement Turc. Celui-là s'appelait Turc : qu"on juge s'il devait aboyer !
Or, comment, selon les désirs et d'après les injonctions de Balzac, donner le change au créancier qui vient à pas de loup, sonne sournoisement et colle ensuite son oreille si subtile contre la porte, afin de savoir s'il a été entendu? comment éteindre, étouffer instantanément tout bruit, toute agitation, afin de le convaincre quil s'est trompé, qu'il a pris un tombeau pour une maison? Eh bien, de Balzac y était parvenu : une longue pratique Tavalt rendu maitre de son idée, et son idée réussissait presque toujours.
Voici, du reste, comment, à 'cet égard, les choses se passaient aux Jardies. D'abord, on savait, cinq ou six minutes après le passage du convoi de
Paris, que le créancier ne pouvait plus nous surprendre par sa présence enchanteresse. S'il ne s'était pas montré alors, les temps de menace étaient passés. Repos et confiance jusqu'au convoi suivant! Mais, dès que le convoi suivant faisait entendre ses mugissements de bucentaure, la vigilance domiciliaire augmentait sur tous les points de la propriété, verger, prairie et potager; la grande manœuvre était prête : prenez garde à vous !
On sonne! « Écoutons : ce ne peut être qu'un créancier... C'en est un! » Chaque promeneur prévenu s'arrête, se plaque à l'arbre le plus voisin et demeure dans une immobilité complète ; il devient tronc; Apollon nous poursuit, nous voilà Daphnés : charmant! le jardinier se courbe sur sa bêche et ne remue plus; le chien, qui va aboyer, est tiré par le cordon qui s'attache au collier : il rentre son aboiement et s'aplatit sur la paille de sa niche; il grogne, mais il se tait sous le regard magnétique et impérieux de la femme ou des fils du jardinier; et derrière les jalousies vertes des croisées, Balzac et ses hôtes écoutent, avec des frémissements de crainte et de joie, les imprécations du créancier hors des murs, magnifiques blasphèmes qui se terminaient invariablement par ces mots : Mais ils sont donc tous morts lu dedans!
Eh! parbleu! oui, ils sont tous moris; et voilà
OÙ l'on voulait en venir! Le tour était fait! le créancier avait entrepris un voyage blanc.
Puis le créancier s'en allait, puis nous écoutions le sable de la ruelle crier sous ses pieds adorés, puis nous le voyions herboriser dans la campagne jusqu'au moment du passage du convoi de Versailles pour Paris; puis le convoi enflammé partait! Alors résurrection ! les jalousies, déployant leurs ailes, s'ouvraient à la lumière, les promeneurs reprenaient leurs formes primitives et continuaient leurs rêveries; le jardinier sarclait de plus belle ses herbes; le chien aboyait à cœur joie aux poules de la basse-cour; et tout redevenait enfin heureux, libre, joyeux, content jusqu'au nouveau coup de sonnette, qui ramenait de nouveau les mêmes événements et les mêmes crises émouvantes.
Un nouveau cercle de Popilius — Balzac et le garde cbampèlre de Ville-d'Âvray. — Récréations de grands enfante. — Expcdilions contre le burg du voisiu-
Pour continuer le propos des délies, nous allons raconter, entre autres fantaisies de l'écrivain qui a immortalisé son passage aux Jardies, son histoire avec un de ses voisins, voisin fort patient, mais non moins original que patient à l'endroit de sa créance. Disons d'abord que de Balzaz, par une innocence d'esprit qui accuse bien haut son peu de
rouerie dans l'art de s'endeller, avait eu la candeur périlleuse de contracter des engagements autour de lui! C'est semer la detle à ses pieds, et vouloir, plus tard, en être étouffé. Aussi, s'était-il enfermé dans un cercle d'où, peu à peu, il avait fini par ne pouvoir plus sortir. Ces obligations malheureuses autant que gauches avaient tellement raccourci ses promenades hors des murs et paralysé ses mouvements, lui à qui l'exercice et le grand air étaient pourtant si nécessaires, qu'il lui était devenu impossible de sortir pendant le jour sans s'exposer à la rencontre d'un créancier rural, épicier ou laitier, boucher ou boulanger de Villed'Avray. Ceci était, nous insistons sur le principe, d'une déplorable politi/iue. Devoir à Dieu et au diable est un ennui, sans doute; mais devoir à ses voisins est une faute intolérable ; c'est se couper la route, éborgner sa perspective, se lier les pieds à la cheville, se priver d'air.
On va voir les conséquences de ce funeste système de dettes pneumatiques.
Un jour que j'étais arrivé de fort bonne heure aux Jardies, — il était environ cinq heures du matin, — je trouvai de Balzac se promenant circulairement sous le toit même de son rustique chalet, sur Taride bordure d'asphalte dont il avait emplâtre le terrain qui en ourlait le pourtour.
BALZAC EX PANTOUFLES. i2o
— Eh ! que faites-vous là? lui dis-je.
— Vous le voyez, je me promène.
— De si bonne heure ?
— Si lard, vous voulez dire ?...
— Comment, si tard? il est à peine cinq heures !
— Si tard, vous dis-je; mais que voulez-vous! je me suis endormi; j'aurais dû être éveillé plus tôt pour faire ma promenade à travers bois.
— Qui vous empêche de la faire maintenant, au lieu de tourner comme un cheval de meule autour de ce chalet?...
— Oh ! non, il n'y faut plus penser.
— Pourquoi cela ?
— Le garde champêtre !
— Le garde champêtre?...
— Oui, le garde champêtre ; il m'aura devancé; il doit déjà être dans l'exercice de ses fonctions.
— En quoi le garde champêtre peut-il gêner votre promenade? Vous ne chassez pas... vous n'avez pas à craindre d'être en contravention; que vous fait donc ce garde champêtre?
— Je ne chasse pas, c'est vrai... Mais tenez, me dit ensuite de Balzac voulant couper court à l'incident, entrons, je vous lirai ma chronique pour la Beviic parisienne. Je crois que vous en serez content.
— Non : remettons à plus tard votre article, et allons respirer l'air du matin dans les bois de Ville-d'Avray.
— Oli! non... trop tard! trop tard! le garde champêtre...
— Nous y revenons !
— Ali! c'est un homme terrible, voyez-vous ; non pas quïl me persécute, qu'il me traque à la manière des autres : oh ! non ! mais son silence expressif, son regard qui transperce, ses attitudes, ses paroles brèves comme un coup de fusil, me troublent, me glacent, me pétrifient; il va du spectre dans ses apparitions.
De Balzac a trop fatigué son cerveau, cette nuit, pensai-je; il a en ce moment, à couj) sûr, quelque hallucination ; n'ayons pas l'air de comprendre et passons outre.
•ïe pris Balzac sous le bras et cberchai à l'entraîner.
— - Voyons, faites cela pour moi, si ce n'est pour vous. Avant de déjeuner, allons nous promener pendant quelques heures dans le bois; poussons, la canne à la main, jusqu'à mi-chemin de Versailles; croyez-moi, nous en aurons meilleur appétit.
Balzac hésitait beaucoup.
— Vous le voulez ? me dit-il.
— Je vous en prie.
Balzac, difficilement résolu, releva en soupirant le quartier de sa large chaussure, alla prendre, dans un coin de la porte, deux gros bâtons ferrés : — je dirai bientôt les exploits auxquels nous nous livrions le soir avec ces bâtons, qu'il avait rapportés, je crois, de ses excursions en Suisse : — il m'en donna un, et nous nous acheminâmes enfin du coté du bois de Ville -d'Avray.
Une extrême défiance se trahissait dans les premières bordées que Balzac me força de tirer dans le taillis.
Cependant le calme lui revint quand nous eûmes laissé derrière nous quelques cents mètres de gros frênes et de tilleuls encore enveloppés de la ouate brumeuse d'une nuit humide.
Nous causions, je m'en souviens, des espérances — espérances toujours exagérées— qu'il fondait sur le succès futur de sa Revue parisienne, publication délicate à laquelle il voulait, à tout prix, m'engager à prendre une part directoriale, quand, s'arrélant brusquement au milieu d'une phrase commencée, il me dit ou plulôt il balbutia :
— Le voici î le voici !
— Qui donc?
— Lui!
— Mais qui, lui?
— Le garde champêtre!
— C'est donc chez vous une idée fixe?
128 IIALZAC EN PANTOUFLES.
— Moins fixe que lui, me répliqua Balzac en me montrant, au bout de l'allée que nous parcourions, la silhouette d'un garde champêtre, ce type si reconnaissable entre mille, avec son tricorne effaré, son fusil abattu sur le bras gauche, sa bandoulière lâche, ses guêtres rustiques, ses cheveux gris et sa pipe soudée au coin de la bouche. Nous n'apercevions pas encore, il est vrai, à la dislance où nous en étions, tous ces détails d'un pittoresque ensem • ble; mais il n'y avait aucun doute à avoir sur le caractère municipal et rural du personnage : c'était bien un garde champêtre; ce n'était que trop le garde champêtre.
Balzac avait pâli.
Nous reprîmes toutefois notre chemin entre les arbres : le garde champêtre n'avait pas cessé de venir vers nous.
— Que vous avais -je dit? murmurait de Balzac.
— Mais enfin, cet homme?... vos craintes?...
— J'étais convaincu que nous le rencontrerions, quoi que nous fissions pour l'éviter. Vous n'avez pas voulu me croire...
— Après tout, m'écriai-je, pourquoi tant se préoccuper?...
— Vous en parlez fort à votre aise! à ma place...
— Si je savais du moins.,.
P.ALZAC EN PANTOUFLES. l'iO
— Vous auriez dû le deviner... mais il n'esl plus temps. Silence! fermeté et résignation.
Pendant le temps donné à ce dialogue morcelé, le garde ebampêtre ayant marché vers nous, il ne fut bientôt plus qu'à quelques pas. Il n'avait pas quitté son attitude calme, militaire, rigide; on eût dit le garde ebampêtre de la statue du Commandeur. De Balzac ne parlait plus; il ne respirait plus; son regard inquiet ne se délacbait plus de rapparition du baudrier.
Quand le garde ebampêtre fut coude à coude avec de Balzac, qui n'avait pas lâché mon bras, il lui dit d'une voix concentrée mais pleine de gravité :
— Monsieur de Balzac, ça commence à devenir musical.
Et if passa.
Balzac me regarda et je regardai de Balzac.
Le même éclair nous avait éblouis.
— Avez-vous entendu? avez-vous entendu? me dit-il quand le garde ebampêtre se fut évanoui dans la. vapeur grise du matin, dont les allées du bois étaient encore gorgées. Avez-vous entendu? Ma parole d'honneur! la phrase est sublime à vous donner le vertige; elle est à conserver dans l'eau de-vie : « Monsieur de Balzac, ça commence à devenir musical. » Non! elle vaut mille fois les trente francs que je lui dois.
— Vous devez trente francs à ce garde champêtre?
— Oui, depuis trois mois. Je comptais le rembourser aujourd'hui : Dutacq m'a apporté quelque argent hier au soir; mais sa phrase est trop belle; il faut que nous la répétions aux échos toute la journée : il ne sera payé que demain : « Monsieur de Balzac, ça commence à devenir musical ! »
Les bâtons ferrés réclament maintenant l'historique que nous avons promis plus haut d'en faire : nous allons tenir nos engagements afin de ne laisser dans Tombre ou dans l'oubli aucun des mouvements intérieurs des Jardies, particulièrement ceux dont nous avons eu connaissance et auxquels nous avons pris part.
De Balzac, qui a dit le premier avec un sens exquis : Dans tout homme de génie, il y a un enfant, était la preuve vivante de celte juste et jolie pensée. Homme de génie, il était extraordinairemenl enfant lui-même. L'écolier turbulent de Vendôme réclamait souvent sa place aux heures de loisirs — heures bien rares, hélas!— où l'auteur de la Physiologie du Mariage, (['Eugénie Grandet, et de tant d'autres créations merveilleuses, se permettait de toucher la terre. Alors les épreuves d'imprimerie ^olaient dans Tespace, les feuillets du manuscrit commencé s'éparpillaient sous un joyeux coup .de poing, comme au collège quand
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relenlissait la cloche de la récréation. Récréation aussi aux Jardies! on jouait à la balle, ou bien l'on allait casser des branches de châtaignier dans le bois, ou bien l'on courait à Sèvres, à Saint-Cloud, à Bellevue, à Boulogne, où l'on se faisait dire de grosses et grasses plaisanteries par les femmes de pêcheurs. Voilà le plus gai, le plus fou des amusements de Balzac quand il était en train, celui auquel il tenait que nous prissions part deux ou trois fois par mois, si le hasard nous faisait ses hôtes. Du reste, il mettait à ces innocentes débauches toute la gravité d'un devoir, ce qui rendait la chose encore plus burlesque.
Il est temps de dire qu'il y avait, aux Jardies, un voisin qui -jouissait de toute son exécration. Que lui avait fait ce voisin, dont il a mis vingt fois au moins en scène la profession magistrale? quel propos avait-il tenu sur lui? quel dommage avait-il causé à de Balzac? C'est là, je l'avoue, ce que je n'ai jamais su : mais il l'exécrait; il l'exécrait bien ; comme il savait exécrer, c'est tout dire. Il ne lui ménageait pas les effets de cette haine profondément ancrée dans son estomac ; haine magnétique qu'il avait fini par nous inoculer à un degré aussi stupide que féroce.
Dès que la nuit était venue, il distribuait à chacun de nous un de ces bâtons ferrés dont j'ai parlé, et auxquels s'adjoignaient quelques vieux joncs
rougis par le temps, à la pomme de corne, à l extrémité en fer rouillé; et nous parlions tous ensuite, drapés dans le silence, pour la grande expédition. Balzac, noire chef, nous précédait à travers les sentiers qui conduisaient au bois de Viile-d'Avray, car c'était dans le bois même que s'élevait la propriété maudite de son ennemi; ennemi dont j'ai parfaitement retenu le nom , mais que je ne veux pas écrire ici, de peur, si cet ennemi vil encore, de l'atlrister par une publicité imméritée.
Cette propriété, fort spacieuse, bien entretenue, couronnant une des crêtes de la forêt, ombragée d'un beau parc, était entourée, à une hauteur de trois ou quatre mètres, — retenez bien ceci — d'un simple mur de pierres brutes, posées méthodiquement les unes sur les autres, qui n'adhéraient entre elles que par leur propre poids. Ce mur, ou à parler plus exactement, cet amas régulier de pierres branlantes, était le point de mire de la vengeance mystérieuse de Balzac.
Arrivés aux pieds de ce rempart, nous enfoncions tous, à un signal de noire capitaine, nos bâtons ferrés dans les interstices laissés par les pierres. Cette première manœuvre accomplie, nous pesions sur ces leviers de toute la force de nos bras. Ah! nous étions beaux à conlempler !
Mais poursuivons.
Au moment suprême, où nous sentions que ces
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pierres, déchaussées, soulevées par nos bâtons, allaient s'écrouler, nous criions tous , et par trois lois, dans un anathème unanime répercuté par les échos énergiques du bois, le nom du voisin abhorré de Balzac : et les pierres dégringolaient, s'éboulaient et ruisselaient pendant quelques secondes à épouvanter le silence délicat de toutes ces futaies mélancoliques qui vont se perdre de colline en colline jusqu'au fond de Versailles et de Rambouillet.
Le dégât opéré, nous nous perdions aussitôt dans les épaisseurs du bois et de la nuit pour regagner à pas de loup et avec le même ordre qu'au départ les tranquilles Jardies, où de Balzac, fier de son équipée, nous félicitait sur le plein succès de la reconnaissance exécutée avec tant de hardiesse sur le burg de son ennemi.
Huit jours après, le mur démoli par nous était rétabli ; les pierres relevées du sol avaient repris leurs places. C'était à recommencer. Nous recommencions. Qui peut dire combien de fois cette aventure d'écoliers malfaisants s'est reproduite, et combien de fois les gardes du bois ont dû dresser un procès-verbal, resté sans résultat possible, faute de savoir quel nom de coupable y insérer! Qui eût jamais songé à y coucher celui du grand peintre de mœurs , du grand philosophe admiré de toute l'Europe pour ses immortels romans, du grand lialzac enlin?
B\r./vc. 0 . .
Victor Ilugo aux Jardi(!S. — Détails biographiques sur le Tameux noyer. — Le guano mnnicipal. — Prisme dramatique. — La cheminée du duc d'Orléans. — Le père rabat-joie. — Une pbilippique et un horoscope de Balzac.
J'en voudrais beaucoup à mes souvenirs si, dans ce répertoire d'un passé qui va s'enfonçanl déplus en plus malgré moi sous les brumes opaques de l'horizon, j'omellais la visite de Victor Hugo aux Jardies, la seule, je crois, qu'il y ait jamais faite. Malgré l'indifférence bien avérée de Balzac pour les écrivains de son temps, il mil quelque désir et
même quelque orgueil à recevoir chez lui son rival en célébrité.
L'enlrevue avait d'autant plus de prix en ellemême qu'aucun point de contact bien vif, bien intime, n'avait jusqu'alors et n'a jamais, je puis le dire, existé entre ces deux esprits supérieurs. Dalzac, dont j'ai dit le respect factice pour la poésie en général , ne se sentait pas davantage un goût fort prononcé pour la grande prose colorée, peinte et traitée à la fougueuse manière de Rubens. Artiste au pointillé, il allait plus volontiers vers la prose hachée mtjnu, ménagée avec l'économie flamande, travaillée à froid, limée à facettes, vraie sans doute, mais vraie comme la poudre de diamant et non vraie comme le diamant tout entier. Sans refuser son admiration ni même son extase aux vastes peintures de Notre-Dame de Paris, il accordait sa préférence secrète à la prose fine et pilée comme verre de Stendhal, le prototype de toute prose à ses yeux, après la sienne propre. Il aurait fait éclater si haut qu'on eût voulu son enthousiasme devant l'école vénitienne, mais il n'aurait acheté pour son cabinet, soyez-en convaincus, que les Mieris, les Teniers et les Van Ostade.
xVu surplus, si de Dalzac n'a qu'une fois ou deux, dans sa Revue parisienne, parlé de Victor Hugo, je ne crois pas que Victor Hugo, de son côté, ait jamais écrit le nom de Dalzac. .)<• ne voi^ d'ici au-
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cunc page de ses œuvres d'où ce nom se détaclie : étrange, bien étrange éloignement à remarquer non-seulemenl entre ces deux grands maîtres de la pensée, mais encore entre bien d'autres écrivains contemporains. Si bien que, dans un siècle, quand on relira les auteurs de ce temps-ci, on cherchera s'ils ont vécu à la même époque et dans la même contrée. Le xvi% le xvii^etmême le xviii^ siècle si personnel, offraient une fraternité littéraire plus étroite. C'était une famille. Des rivalités traditionnelles, des jalousies féroces, des colères violentes la traversaient et l'ensanglantaient souvent, puisque c'était une famille, mais enfin la communauté résistait au combat et prévalait sur le carnage. De nos jours, on ne se hait pas, on ne se déchire plus : on ne se connaît pas. Cela vaut-il mieux?
Par suite de je ne sais plus quel accident arrivé au chemin de fer de Versailles, Victor Hugo ayant été obligé, pour se rendre aux Jardies, de prendre les voitures de Saint-Cloud, il se fit un peu attendre; Balzac était sur les épines. Son inquiétude ne lui permettait pas de demeurer un instant en place. A plusieurs reprises, il envoya voir si personne n'apparaissait par la petite ruelle. Lui-même allait et venait de la terrasse à la grille, de la grille à la terrasse, en relevant son nez inquiet avec le creux de sa main, comme il faisait toujours lorsqu'il était sous le coup de quelque forte préoccupation.
Enfin, la sonnette de la grille tinta : c'était Victor Hugo.
Balzac, rasséréné, courut à sa rencontre et le remercia en ternies pleins de courtoisie et d'elTusion de l'honneur singulier qu'il faisait à sa modeste maison des champs. Il y eut encore de part et d'autre de cordiales pressions de mains. Cette familiarité eut sa grandeur. L'imagination fera bien pourtant, et je le lui conseille ici, de se tenir sur ses gardes, si elle reproduit un jour d'après nous, témoin assurément très-fidèle, la rencontre de ces illustres renommées sous les clairs ombrages des Jardies. Elle ne donnera pas à l'entrevue des deux souverains un trop grand prestige de costumes.
Balzac était piltoresquement en lambeaux. Son pantalon, sans bretelles, fuyait son ample gilet à la financière; ses souliers avachis fuyaient son pantalon ; le nœud de sa cravate dardait ses pointes près de son oreille; sa barbe avait quatre jours de haute végétation. Quant à Victor Hugo, il portail un chapeau gris d'une nuance assez douteuse; un habit bleu fané à boutons d'or, couleur et forme de casserole, une cravate noire éraillée, le tout illustré par des lunettes vertes à réjouir un premier clerc d'huissier rural, ennemi de la réverbération solaire.
Tandis qu'on hâtait le déjeuner, Balzac proposa à son hôte un tour de promenade dans les méan-
dres de la propriété. Nous entreprîmes alors tous les trois cette périlleuse descente dont le dernier escalier, en cas très-probable de chute, était la route même de Ville-d'Avray.
Victor Hugo, contre mon attente, fut très-sobre d'éloges pour la propriété : Balzac avait beau lui dire qu'il en était question tout au long dans les Mémoires de Saint-Simon, les compliments n'abondaient pas. 11 fut poli envers les giroflées, mais ce fut tout. Je voyais qu'il avait toutes les peines du monde à ne pas rire tout haut de Tétrange idée venue à Balzac de faire couler de Tasphalte sur les, étroites allées placées en équilibre sur les flancs périlleux de son jardin, comme pour leur prêter un petit air boulevard du meilleur goût. Il eut cependant une occasion de s'acquitter du tribut de pohlesse qu'il devait à son hôte en s'arrètant, frappé d'admiration, devant le superbe noyer auquel nous allons consacrer quelques lignes biographiques depuis longtemps promises.
— Enfin, voici un arbre! dit Victor Hugo, qui n'avait vu jusqu'alors que des arbustes plus ou moins malingres plantés au bord du bitume.
De Balzac s'épanouit de satisfaction au cri élogieux de son hôte.
— Oui, et un fameux arbre encore! dit-il. Je l'ai acquis depuis peu de temps de la commune. Savez-vous ce qu'il rapporte?
liO r.ALZAC EX PANTOUFLES.
— Comme c'est un noyer, répondit Hugo, il doit, je présume, rapporter des noix.
— Vous n'y êtes pas : il rapporte quinze cents livres par an.
— De noix?
— Non pas de noix. 11 rapporte quinze cents francs.
— Nous y voici, pensai-je.
— Quinze cents francs d'argent, répéta de Balzac.
— Mais alors ce sont des noix enchantées, dit Victor Hugo.
— A peu près. Mais je vous dois une pe^tite explication; une explication sans laquelle il vous serait fort dilTicile de comprendre, je l'avoue, comment un noyer, un seul arbre peut rapporter quinze cents francs de rente.
Nous attendîmes rexplicalion.
— Voici, reprit de Balzac. Ce noyer miraculeux appartenait à la commune. Je l'ai acheté à la commune à un prix fort élevé. Pourquoi? Pour cette raison-ci. Un vieil usage oblige tous les habitants à déposer leurs immondices au pied de cet arbre séculaire, et non dans tout autre endroit.
Hugo recula.
— Rassurez-vous, lui dit Balzac; le noyer, depuis que je le possède, n'a pas encore repris ses fonctions. Je continue. Aucun habitant, continua-l-
il en effet, n'a le droit de se soustraire à celte servitude personnelle, reste d'une ancienne coutume féodale. Or, jugez! jugez de la quantité et de la ricliesse d'engrais amassé quotidiennement au pied de cet arbre vespasien, engrais municipal que je ferai couvrir de paille et d'autres détritus végétaux, afin d'en avoir toujours une montagne à vendre à tous les fermiers, vignerons, maraîcliers, grands et petits propriétaires voisins. C'est de l'or en jjarre que j'ai là; enfin, tranchons le mot, c'est du guano! du guano comme en déposent sur les îles solitaires de l'océan Pacifique des myriades d'oiseaux.
— Ah! oui, repartit Hugo avec son flegme olympien, vous dites bien, mon cher Balzac, c'est du guano, mais du guano moins les oiseaux.
— Moins les oiseaux! s'écria de Balzac en riant lui-même de toute l'épaisseur de son menton monacal de la définition donnée par Victor Hugo à son magnifique engrais féodal, et à la source sans exemple de son revenu de quinze cents francs.
La cloche sonna le déjeuner.
Du bec ou de l'aile, on toucha à bien des sujets pendant ce déjeuner. On ne sera pas surpris, je pense, quand je dirai que la littérature eut la meilleure part de la conversation. En maître de maison bien appris, celui des Jardies abandonna la parole à son illustre convive, et chacun sait avec quel art persuasif, quel ton mesure et coloré
à la fois, quel tour d'esprit exact et magistral, il en usait pour le plus grand charme de ses auditeurs.
Les dés ayant amené, entre autres sujets, le sujet toujours si intéressant des théâtres, et surtout si intéressant pour Balzac, aux yeux fascinés duquel les théâtres ont été toute la vie la terre promise, Victor Hugo, après l'avoir promené à travers les cavernes et les coupe-gorges de la vie dramatique, lui en dévoila, d'un tour de main, les quelques beaux avantages réels. Jusqu'alors, je m'en convainquis, Balzac n'avait pas eu une idée fort nette de ce qu'on nomme les droits d'auteur. L'initiation l'éMouit; une mine de diamants, qui se fût tout à coup ouverte devant lui à la clarté du soleil, ne l'eût pas autrement troublé et aveuglé. Lui dont les lignes d'écriture s'accumulaient si péniblement sous le bec d'une plume rebelle pour produire d'abord des centimes, — car la gloire se calcule par centimes dans les journaux; — puis, à force de suer, des décimes; —puis, avec des gémissements de douleur, des francs , — écoutait, avec la béatitude d'un martyr écoutant un ange, les énormes bénéfices conquis à Hugo par ses magnifiques drames. Bénéfices recueillis à Paris, bénéfices apportés par la province : tant pour trois actes, tant pour cinq actes; et puis les reprises, et puis les primes, et puis les billets; et puis quoi encore? Parfois des
soirées de quatre cents francs ! et tout cela, tout cet argent et tout cet or, gagné tandis qu'on se promène, mieux que cela, tandis qu'on dort, tandis qu'on rêve, les pieds chauds, le front calme sur l'oreiller. Balzac ne respirait pas : non que la question d'intérêt l'émût seule et au delà du raisonnable, mais le gain, l'énorme gain obtenu sans fatigue de corps ni d'esprit, le ravissait au troisième ciel. Je suis sûr que cette peinture si éloquente et si précise des avantages financiers attachés à la littérature dramatique, cette peinture faite par Hugo avec Fonction du père Grandet et la rectitude d'un premier commis de la cour des comptes, fut pour beaucoup dans la rage dont fut saisi Balzac pour le théâtre et dont il fut poursuivi tant qu'il vécut. H ne cessa de me parler, les jours suivants, d'une foule de sujets comiques ou sérieux ù mettre le plus vite possible en scène. Visiblement, ce coup de soleil devait lui chaufTer longtemps le cerveau. D'autres que moi reçurent la confidence de ces ardeurs nouvelles pour le théâtre, communiquées à cette tète si inflammable; mais, à fin de compte, il ne résull<a rien de bien sérieux, on le sait, de cet incendie dramatique, à reporter, en grande partie, selon moi, à la date de ce déjeuner.
La conversation, par une déclivité naturelle, amena à parler de l'indifférence coupable et presque préméditée avec laquelle la cour des Tuileries
lU BALZAC EX PANTOUFLES.
regardait la lilléralure et. traitait les écrivains même les plus illustres, ceux qui depuis 1830 avaient, au souille d'une nouvelle école, vivifié la forme de la pensée dans le livre et au. théâtre. Balzac demanda à Victor Ilugo, Tamertume empreinte aux lèvres, s'il fallait, à défaut de la protection de Louis-Pliilippe, voué tout entier au culte delà bourgeoisie, élevée par lui au-dessus de toutes les classes, compter du moins sur celle du duc d'Orléans , esprit distingué , connaisseur, sympathique à tous, si bien conseillé dans ses bonnes intentions pour les arts par la jeune duchesse, son épouse. Victor Hugo était, par sa position de familier de la maison du jeune prince, en mesure de répondre à la question de Balzac.
— Le duc d'Orléans, nous répondit Victor Hugo, ne demanderailpas mieux que de se placer à la tête d'un grand mouvement littéraire et des arts, d'accord en cela, ainsi que vous le dites, avec les sentiments délicats et l'intelligence riche et cultivée de la duchesse d'Orléans; mais cela ne sera pas, je le crains. Jugez-en vous-mêmes. Voici, reprit-il, ce qui s'est passé il y a peu de temps au château.
Victor Hugo nous confia alors que le duc et la duchesse d'Orléans, comprenant combien il leur était commandé par leur haute position officielle et leurs goûts personnels de s'entourer d"un cercle d'écrivains et d'artistes éminents, avaient essayé de
BALZAC EN PANTOLFLES. I io
donner quelques soirées dans leurs apparlenicnls, comme autrefois Louis-Philippe au palais Royal, (juand il était duc d'Orléans ; mais des soirées intimes, sans signification politique, ce que n'étaient pas, il s'en faut, celles du palais Royal, On était allé d'abord fort doucement, même dans cette voie de prudence, de peur d'éveiller les susceptibilités bien connues du père. — C'est ainsi que les dignes fils du roi désignalent affectueusement entre eux Louis-Philippe. On connaissait d'expérience les ombrages du père. — Peu de monde pour commencer; choix limité dans les invités; réceptions éloignéesau début; réunions surtout peu bruyantes.
L'endroit où se tenaient ces bonnes et douces réunions fut baptisé par les fidèles d'une façon tout à fait recluse et demi-teinte. On l'appela la cheminée du duc d'Orléans ; plus tard et tout court : la cheminée. On se disait : « Irez-vous demain à la cheminée? Vous Irouviez-vous à la dernière cheminée?))
Un hiver se passa bien ; la cheminée, pour nous servir de Timage, ne fuma pas du tout, le yère ne sut rien ou ne voulut rien savoir, car il était bien peu de choses qu'il ne sût.
Le second hiver, nos jeunes époux, encouragés par le succès, agrandirent le cercle autour de la cheminée ; mais plus d'invités causèrent peut-être plus de bruit au plafond Quoi qu'il on soit, un soir
(le bise et de neige qu'on discutait peut-être, devant une lasse de thé, sur un dessin turc de Decamps, une ciselure florentine de Froment Meurice, ou le style d'un roman nouveau, le duc d'Orléans fut invité à se rendre auprès de Sa Majesté. 11 était bien tard. Que lui voulait le père, le père qu'on croyait depuis longtemps au lit?
Voici tout simplement ce que le père dit au fils, Louis-Philippe au duc d'Orléans :
— Ferdinand, sachez qu'il ne doit y avoir aux Tuileries qu'un seul roi, qu'un seul salon et qu'une seule cheminée. D'ailleurs, la mienne chauffe tout aussi bien que la vôtre. Vous me ferez plaisir toutes les fois que vous et la duchesse viendrez y prendre place.
Le duc d'Orléans se retira : sa cheminée s'éteignit; les réunions, dès ce soir-là, cessèrent; et personne au château n'eut plus désormais le droit de proléger la littérature et les hommes de lettres, les arts et les artistes. Le couvre-feu fut complet.
Sept ans après ce charmant déjeuner aux Jardies, sept ans après ce récit de Victor Hugo, un homme de lettres entrait aux Tuileries, poussé par une effroyable tempête populaire, et il emportait sur une feuille de papier, au milieu d'un pillage universel, la dernière leçon de littérature du comte de Paris. Il nous la montra , toute fraîche f^nrorcau roin de la rue Saint-Florentin. L'hommf^
de lettres était Balzac, et le jour néfaste pour la royauté, le 24 février 1848.
Balzac, qui jusque-là avait écoulé avec beaucoup d'attention et assez de calme, quoique fort remué à l'intérieur, cette petite histoire, appelée peut-être à prendre place un jour dans la grande histoire contemporaine, se livra, sans crier gare et tout en mordant à belles dents dans une poire de doyenné grosse comme un melon, à une phihppique, — et certes! le mot reçoit ici une de ses plus justes applications, — mais à une philippique digne de balancer, comme emportement et comme énergie oratoires, celles de Démosthènes ; et elle avait l'avantage, sur les philippiques du prince des orateurs grecs, de ne pas sentir l'huile.
Malheureusement, rien ne peut rendre cette éloquence troublée, coupée, dentelée par des morsures dans la poire, par des chocs de couteau contre les assiettes et contre la table, par des éclaboussures de paroles, par des explosions de regards, par des commotions de bouteilles, par des tonnerres de malédictions et par des flammes dironie.
— Mais les malheureux! les stupides rois ignorent donc que, sans nous, on ne saurait après eux ni d'où ils sont venus, ni où ils sont allés, ni qu'ils ont régné, ni qu'ils ont vécu, ni ce qu'ils ont fait, ni qu'ils ont pensé, ni ce qu'ils ont dit.
U« IJALZAC EN PAMOUFLIiS.
ni rien de rien de rien! Mais voyons, voyons, de tous ces monuments de pierre, de mari)re, de jjronze dont ils écrasent la terre afin de perpétuer leur souvenir; mais de toutes ces i)eintures qu'ils accrochent partout dans les musées pour que l'avenir sache ce qu'ils ont fait d'utile et de grand; de toutes ces médailles qu'ils répandent à leur couronnement ou à l'occasion de leurs victoires, que resle-t-il? Pùen. Il ne reste que ce qui est écrit, que ce que nous avons écrit. Les pierres s'écroulent, les peintures s'effacent — les plus religieusement soignées n'ont pas encore bravé cinq siècles, — le marbre jaunit, pourrit, se fend; le granit lui-même s'émiette. Encore une fois, encore mille fois! il n'y a que nous au monde pour sauver les rois et leurs règnes de l'oubli. Leur gloire, leur immortalité, leur postérité, c'est nous, nous seuls; notre encre, notre main, notre plume. Sans Virgile, Horace, Tite-Live, Ovide, qui connaitrall Auguste au milieu de- tant d'autres Augustes, tout neveu de César qu'il était, tout empereur qu'il ail été? Sans le petit avocat sans causes nommé Suétone, on ne connaîtrait pas trois Césars sur les douze dont il a bien voulu écrire les vies; sans Tacite, on confondrait aujourd'hui les Romains de son temps avec les barbares de la Germanie; sans Shakespeare, le règne d'Élisajieth disparaît à peu près de l'Iiisloire d'Angle-
terre; sans Boileau, sans Racine, sans Corneille, sans Pascal, sans Labniyère , sans Molière, Louis XIV, réduit à ses maîtresses et à ses perruques, n'est plus qu'un bellâtre couronné qui me fait l'effet d'un soleil d'auberge; et sans nous, Philippe I" laisserait un nom moins connu que celui de Philippe le restaurateur de la rue Montorgueil, que celui de Philippe l'escamoteur, le joueur de gobelets. On dira, je l'espère, je l'espère pour Louis-Philippe I", sous Victor Hugo, sous Lamartine, sous Déranger, il- y eut un roi qui prit le nom de Louis-Philippe P^
Et la colère de Balzac alla se perdre dans une troisième ou quatrième poire qu'il ouvrit avec sa bouche enflammée, de même qu'une bombe s'enfonce et éclate au milieu d'une masse de terre glaise. ■
Après cette dernière explosion, nous nous levâmes pour aller prendre le café sur la terrasse et respirer l'air lumineux et doux d'une belle journée.
On causa encore environ une heure autour des tasses, heure charmante et sérieuse, où il fut d'abord question entre Victor Hugo et Balzac de l'Académie française. En ce moment, il y avait une vacance à l'Institut. Hugo promit peu ; Balzac n'espérait pas grand'chose. 11 n'était pas en faveur — l'a-l-il jamais été? — sous la coupole du palais
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Mazarin. L'auteur des Orientales, qui venait de publier les Rayons et les Ombres, laissa ensuite pressentir sa prochaine candidature politique; et ce fut alors au tour de Balzac à risquer des doutes courtois sur le succès d'une tentative, à coup siir justifiée par le vaste talent du poëte, mais bien peu certaine au point de vue nébuleux de Tépoque exclusivement industrielle sur laquelle il espérait asseoir son élection. Balzac n'appuya pas moins de sa plume des prétentions politiques qu'il combattait dans sa haute et superbe intelligence des choses et des hommes de son temps. Il les soutint avec énergie, ainsi qu'on va le voir par une citalion empruntée à la Hcvne parisienne du 25 juillet 1840 :
« M. Hugo est un des hommes les plus spirituels de notre époque, et d'un esprit charmant; il a, dans les choses matérielles, ce bon sens, cette rectitude que l'on refuse aux écrivains et que l'on accorde à ces niais triés sur le volet de l'élection, comme si les gens habitués à remuer les idées ne connaissaient pas les faits. Qui peut le plus peut le moins. 11 y a soixante ans, M. d'Aranda trouvait le tâche de Ficlding plus difficile que celle d'un ambassadeur : « Les affaires d'État finissent comme elles peuvent, disait-il, au lieu que le poëte doit dénouer les siennes au goût de tout le monde. >)
BALZAC EN PANTOUFLES. loi
M. lliigo, lion moins que M. de Lamartine, vengera quelque jour les injures éleriieUes jetées par les bourgeois à la littérature. S'il aborde la politique , sachez d'avance qu'il y portera des dons extraordinaires. Son aptitude est universelle, sa finesse égale son génie; mais, contrairement à nos hommes d'État actuels, il est fin avec noblesse et dignité. Quant à son élocution, elle est merveilleuse : ce sera le rapporteur le plus entendu qu'on puisse souhaiter, l'esprit le plus clairvoyant. Vous ignorez peut-être que ses deux anciens libraires sont éligibles et qu'il ne l'était pas hier; il l'est aujourd'hui. Dans quel admirable temps nous vivons! L'auteur du Contrat social ne serait pas député; peut-être le Iraduirail-on en police correctionnelle. »
Le soleil tombait à l'horizon; Victor Hugo parla de retourner à Paris. J'y allais aussi; je lui proposai de faire route ensemble. Nous dîmes adieu aux Jardies. Nous nous dirigeâmes bientôt à pas lents, tous les trois, vers Sèvres, où nous devions monter, Hugo et moi, dans je ne sais plus quelle voiture publique plus rapide que l'éclair, destinée à nous déposer rue de Piivoli, Balzac voulut absolument nous accompagner jusqu'à Sèvres, quoiqu'il eût sur sa table bien des travaux à terminer, entre autres deux ou trois articles à écrire pour \^l\evuc
parisienne, son occupation favorite, sa passion littéraire du moment. Il passa une vieille veste d'aucune couleur, en velours de Prusse; il s'entortilla, sous prétexte de cravate, un vieux foulard rouge autour du cou. et nous nous mîmes en marche.
Balzac ne laissa pas partir Victor Hugo sans se faire auprès de lui Pambassadeur officieux d'un jeune seigneur russe très-jaloux, très-ambitieux de le voir, de l'entendre et de lui serrer la main avant de regagner ses neiges et ses steppes. Victor Hugo accueillit avec faveur le désir si délicat du noble étranger, et de Balzac alors nous pria, en son .nom et au. nom de ce jeune, seigueur russe, d'accepter à diner au Rocher de Cancale, le jeudi suivant, ce qui fut pareillement bien accueilli. Ce dîner ou ce souper fut fort intéressant. J'en aurais dit ici les plus saillantes particularités si ce n'eût pas été trop m'éloigner des Jardies. J'attendrai donc d'écrire mes Mémoires pour le raconter tout au long.