Action individuelle et réaction sociale
Ce filon de romantisme initial qui court à travers l'œuvre toute entière de Balzac et relie son Argow le pirate à sa Dernière incarnationde Vautrin est assez difficile à situer entre
lesdiverses manifestations du mysticisme rousseauiste. Je le -placerais très près du mysticisme estiiétique dont Balzac a bien pu discerner les abus, comme je l'ai indiqué plus haut, mais qu'il n'ajamais abjuré pour sa pari, se jugeant tout à fait de taille à en pratiquer les maximes. On pourrait en effet considérer les personnages balzaciens les plus typiques comme des poètes qui ont préféré exprimer leur génie natif par des actes sociaux plutôt que par des œuvres littéraires ou plastiques, ce que Balzac lui-même aurait voulu faire, je l'ai dit, si la naissance etla fortune lui avaientfacilité cet emploi de son activité vitale. — Lorsque Vautrin, le forçat philosophe, surgit au regard de Lucien de Rubempré juste à temps pour sauver le jeune désespéré du suicide, il lui adresse ce discours qui résume un des aspects, — le plus significatif, et, par malheur, le plus contagieux — de la morale balzacienne : « Vous avez fait en vous-même table rase et vous pouvez donc entendre un cours de morale qui ne se fait nulle part, car les hommes rassemblés en troupe sont hi/pocrites. Xus&i passe-t-onune bonne partie de sa vie à sarcler ce que l'on a laissé pousser dans son cœur pendant son adolescence (impérialisme affectif). Cette opéralion s'appelle acquérir de l'expérience.... Le grand point est de s'égaler à toute la société... Vous avez agi en enfant jusqu'ici. Soyez homme, soyez chasseur! Mettez-vous à l'affût : embusquez-vous dans le monde parisien; attendez une proie, un hasard... Je vous maintiendrai, moi, d'une md\n puissante dans la voie du pouvoir... J'aime le pouvoir pour le pouvoir, moi !.,. Je serai toujours heureux de vos jouissances (passionnelles) qui me sont interdites! »
Par bonheur pour la société humaine, l'expérience adës longtemps démontré aux individus qu'il n'est pas facile pour eux de s'égaler par la puissance h l'ensemble du corps social. Balzac lui-môme a lentement « sarclé » dans sa pensée les folles végétations d'impérialisme irrationnel qu'y avait nourries son avide adolescence. Malgré les pro-
messes de Vautrin-Herrera, Rubempré linit par le suicide dans une cellule de laConciergerie, ce qui peut passer pour une victoire de la société sur ce réfractaire et si Vautrin luimême devient lonctionnaire, dans les cadres de la police secrète, c'est par une pure fantaisie du romancier auquel il a rendu tant de services. Aussi bien dans la Peau de char/rin^ avait-il répondu par avance à cet impudent et imprudent précepte du forçat que le grand point est pour l'individu de s'égaler à la Société dans son ensemble. Raphaël, le héros de ce récit achevant de mourir pour avoir abusé du vouloir individuel, devient, par un privilège d'intuition suprême, capable de lire autour de lui dans les âmes. Sous les formules de politesse dont ses interlocuteurs usent à son égard afin de ménager la puissance magique dont il a donné tant de preuves, il discerne enfin les vrais sentiments de la société à son égard. 11 reconnaît qu'il a toujours été coupable d'un crime latent, mais irrémissible aux yeux du vulgaire, celui d'échapper à la juridiction de la médiocrité. Rebelle au despotisme inquisitorial de ses semblables, il a su se passer d'eux au point de vue matériel, par la vertu du talisman dont il dispose. Alors, afin de résister à cette royauté clandestine, tous se sont instinctivement ligués pour lui faire sentir leur pouvoir à leur tour, pour l'atteindre par quelque ostracisme efficace, pour lui apprendre qu'eux aussi peuvent, se passer de lui. La société a donc refusé, en fin de compte, de reconnaître dans cet individu orgueilleux (et même toutpuissant) son égal. Elle a démontré qu'elle lui demeurait, dans sa totalité, supérieure. Cette leçon, c'est celle des Préfaces de Balzac, plus rarement celle de ses livres, et voilà pourquoi, psychologue de génie le plus souvent, critique ingénieux et pénétrant dans le détail des divers mysticismes romantiques, il n'en a pas moins exercé le plus souvent sa considérable influence dans un sens insuffisamment social.