Les (( Drraranls » au banquet de la vie
Mais h; groujje de récits truculents (jui s'intitulent /'//zstoirc des Treize, nous renseignera bien mieux encore sur le rêve favori de Balzac, ambitieux du pouvoir social. L'ou-
vrage eut un retentissement européen et contribua grandement à la réputation de son auteur. Dans mon essai sur le Dandysme de Barbey d'Aurevilly, qui subit si profondément l'influence de Byron et de Balzac, j'ai rappelé déjà que plus d'une grande ville étrangère vit se former, dit-on, des confréries analogues à celles des Treize. Gobineau, ce romantique qui, presque seul en France, encadra dans le mysticisme de la race ses aspirations individuelles de puissance, appartînt vers 1840 à une fraternité parisienne de ce genre, les cousins d'his^, qui comptait Paul de Molènes parmi ses membres et Maxime du Camp parmi ses satellites. Enfin Barbey lui-même, s'associant vers 1848 aune entreprise d'art religieux qui devait aboutir à la déconfiture, comme toutes les entreprises analogues de Balzac, parle dans sa correspondance des treize dévorants qui se sont unis pour mettre sur pied cette mauvaise affaire. — Rien de plus défavorable en effet au succès économique que l'état d'esprit romantique lorsqu'il n'a pas été radicalement corrigé à temps par le spectacle de la vie.
Qu'on relise la préface de l'Histoire des Treize, préface si follement byronienne qu'elle pourrait figurer en tête à'Argow le pirate. Il s'est rencontré sous l'Empire et dans Paris, dit l'auteur, treize hommes assez forts pour se mettre au-dessus de toutes les lois, pour ne trembler ni devant le prince, ni devant le bourreau, ni devant l'innocence, pour s'accepter tous tels qu'ils étaient, sans tenir aucun compte des préjugés sociaux! Criminels, sans doute, mais certainement remarquables ; ayant trouvé Je moyen de réaliser les plus bizarres idées que suggère à l'imagination la fantastique puissance faussement attribuée aux Manfred, aux Faust et aux Melmoth ; de vie secrète et singulière autant que peut l'être le plus noir des romans de M""" Ftadcli/fe, ils se soumirent, par des voies occultes, la société toute entière. Ils devinrent les héros de drames dégoûtants de sang, de romans où roulent dans l'ombre des têtes coupées.
Pour les faire connaître au public, leur historien choisira, dit-il, leurs aventures les plus douces, celles où des scènes de pureté succèdent à l'orage des passions, où la femme passe radieuse de vertu et de beauté dans le décor du crime ! — Or, rappelons ici que ces scènes s'intitulent Ferragiis, La duchesse de Langeais et La Fille aux yeux d'or ! Qu'on juge par là de celles qui ne furent pas « les plus douces y) !
N'en prenons, pas d'ailleurs une trop fâcheuse opinion de ces treize^ qui furent tous, selon leur historien romanesque, des gens de cœur et de poésie.
Ennuyés de la vie trop plate qu'ils menaient au sein de la société régulière, entraînés vers des jouissances asiatiques, ils exercèrent du moins la probité des bagnes \ ils se gardèrent entre eux la fidélité que les voleurs savent pratiquer dans leurs relations habituelles. Voilà pourquoi, contre leur puissance occulte, immense d'intensité et de ravon, l'ordre social resta sans défense ; ils renversèrent les obstacles, foudroyèrent les volontés rebelles et se procurèrent à chacun le pouvoir diabolique conquis par la coopération de tous. Petit monde à part, hostile au reste du monde et ne reconnaissant aucune de ses lois; flibustiers en gants jaunes, gens supérieurs, froids et railleurs, souriant et maudissant au milieu d'une société fausse et mesquine, pratiquant sans contrôle leur religion d'égoïsme et de plaisir, recommençant la So'ciété de Jésus au profit du diable, les pieds dans tous les salons, les mains dans tous les coflres-forts ; une confrérie horrible et sublime de treize rois inconnus mais bien réellement rois qui se sont fait des ailes pour parcourir la société du haut en bas et dédaignent d'y ôtre quelque chose parce qu'ils y peuvent tout ! — Voici cette fois, dans toute son ampleur, l'idéal balzacien de conquête; c'est au surplus l'idéal byronien, plus froidement, plus méthodiquement développé, et, par là plus évidemment puéril et plus follement roman-
tique encore. Je le rallacherai bientôt de façon plus précise à l'une des rubriques du mysticisme rousseauiste.
Evoquons auparavant ces truculentes figures des Treize et de leurs satellites. Ce sont de Marsay, de Trailles, Ronquerolles, desLupeaux, Rastignac, Vandenesse,Monriveau, Beaudenord, Ajuda-Pinto, Manerville même, ce provincial empêtré qui sut s'élever, dans la liiérarcliie du dandysme balzacien, sinon à la dignité d'homme à la mode, — c'est le maréchalat de cette milice irrégulière — au moins à la réputation d'honmie êléf/ant^ qui équivaut au grade de lieutenant-général. Le portrait moral d'un maître parmi ces maîtres, Henri de Marsay, nous édifiera sur les qualités des autres. — Marsay avait rapidement grandi dans le monde par un concours de circonstances secrètes qui l'investirent d'un immense pouvoir inconnu. Ce jeune homme avait en main un sceptre plus puissant que ne l'est celui des rois modernes, presque tous bridés par des lois dans l'exercice de leurs moindres volontés. Son autorité sans bornes était celle des despotes de l'Asie ; mais ce pouvoir, si stupidement mis en œuvre dans l'Orient par des hommes abrutis et dégénérés, se trouvait en lui décuplé par l'intelligence européenne, par l'esprit français qui est le plus vif, le plus acéré de tous les instruments intellectuels. De Marsay pouvait donc tout ce qu'il voulait dans l'intérêt de ses plaisirs ou de ses vanités et cette invisible action sur le monde social l'avait revêtu d'une majesté réelle, mais secrète, sans emphase et comme repliée sur ellemême. Il avait de soi non pas seulement l'opinion que Louis XIV en pouvait avoir, mais bien celle que les plus orgueilleux des Piiaraons, des Xerxès, des Califes, persuadés de leur origine céleste^ devaient s'être faite de leur personne lorsqu'ils imitaient Dieu en se dérobant à la vue de leurs sujets, sous prétexte que leur seul regard
1. Voir mes études sur la jeunesse do Gobineau dans la Revue Critique (avril-juin 1916).
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donnait la mort ! — Et nous voilà sans doute à l'apog^ée de la prétention aux mystiques connivences de l'au-delà.
C'est pourquoi de Marsay condamnait froidement à mort l'homme ou la femme qui l'avaient offensé sérieusement, et, quoique prononcé souvent à la légère, un tel arrêt était désormais irrévocable de sa part ! En semblable matière, une erreur lui apparaissait un accident analogue à celui que cause la foudre, tombant sur une Parisienne heureuse au fond de quelque fiacre alors qu'elle pouvait écraser le vieux cocher qui la conduit à son rendez-vous ! Or, quand un homme se sent disposé de la sorte, il en résulte pour lui une sécurité d'action, une certitude de pouvoir, une fierté de regard, une conscience léonine qui réalisent aux yeux des femmes le type de force qu'elles rêvent toutes!
Rappelons toutefois qu'une si incomparable puissance n'appartenait à cet homme que sous certaines conditions dont nous avons fait connaître la rigueur. Parfois il devait se faire simple soldat au service du démon dont il tenait sa talismanique cxistetice ; en termes plus clairs, il devait accomplir au profit de ses associés ce qu'eux-mêmes étaient tenus d'exécuter à son bénéfice. Ce qui ne l'empêcha pas d'employer ses armes invincibles à satisfaire tout d'abord ses ardeurs de plaisirs et un peu plus tard son immense ambition lorsqu'il lui pliit de se révéler comme un des hommes politiques les plus profonds du siècle. — C'est par les mêmes chemins que Rastignac arrivera de son côté au gouvernement de son pays ; et La maison Nucingen en particulier nous expose les très louches opérations financières qu'il exécute de compte à demi avec l'époux ih' sa maîtresse. — De pareilles suggestions étaientelles de nature à restaurerles principes d'autorité, de religion, de morale dans la France contemporaine ? Si en effet le génie du gouvernement des hommes se mûrit sur les chemins que nous venons de parcourir, pourquoi en proposer d'autres aux classes dirigeantes d'un pays dont
on s'est donné pour tâche de réformer la conception politique et sociale ?
Aussi bien, la vie vraiment « dévorante » de ces sublimes ambitieux leur est-elle salubreet saine, si nous en croyons leur peintre enthousiaste. Il nous enseigne que la débauciie peut devenir un art analogue à la poésie, une atmosphère au sein de laquelle les âmes fortes s'épanouissent. Supposons, dit-il, que la nature vous ait donné je ne sais (juel estomac étroit et paresseux. Eh bien, conseillé et guidé par des précepteurs à la deMarsay, vous l'élargissez, vous le domptez, vous lui apprenez à porter le vin, vous apprivoisez l'ivresse, vous congédiez le sommeil, et vous vous faites le tempérament d'un colonel de ciéirassier ! Vous vous créez une seconde fois comme pour narguer Dieu ! — Ce n'est pas plus difficile que cela ! La débauche est au corps ce que sont à l'âme les plaisirs mystiques, une sorte d'impôt que le génie accepte de payer au mal; et certaines destinées exigeantes réclament le ciel ou l'enfer, l'orgie ou la robe des religieux du Saint-Bernard.
On sait quel fut trop souvent, pour nos romantiques de 1830, le résultat de cette byronienne conception de la vie ; on connaît le sort de Byron en personne, de Musset, Nerval, Roger de Beauvoir, de Balzac lui-même avant la cinquantaine. Bien que ses débauches aient été surtout de nature cérébrale et que son usure prématurée procédât surtout de ses dangereux procédés de travail, il devait apprendre, au cours de sa longue agonie de Vierschovnia qu'il est imprudent de « narguer Dieu » et qu'on ne saurait se créer un tempérament de cuirassier par les pratiques intermittentes du dandysme romantique.