Le Figaro, du 20 août
médecin. Si Balzac devait un testament au public, il en devait peut-être un à sa famille et à sa femme.
» — Mon cher malade, combien vous faut-il de temps pour ce qui vous reste à faire?
» — Six mois, répondit Balzac, de l'air d'un homme qui a bien compté.
» Et il regardait fixement son médecin.
» — Six mois! six mois! répondit le docteur en hochant la tête.
)) — Ah ! s'écria douloureusement Balzac. Je vois bien que vous ne m'accordez pas six mois... vous me donnerez bien six semaines au moins ?... Six semaines avec la fièvre, c'est encore l'éternité. Les heures sont des jours. . Et puis les nuits ne sont pas perdues.
)) Le médecin hocha la tête comme la première fois.
» Balzac se souleva, presque indigné.
» Croyait-il donc que le médecin fût maître d'allonger ou de raccourcir son existence comme une autre Peau de Chagrin.
» Le docteur avait pris trop au sérieux la sommation de son malade ; il s'était décidé à dire la vérité.
» Balzac, anxieux, surélevait sa force morale pour être digne de la vérité.
)) — Quoi! docteur, je suis un homme mort? Dieu merci, je me sens encore des forces pour combattre. Mais je me sens aussi du courage pour me soumettre; je suis prêt au sacrifice. Si votre science
ne vous trompe pas, ne me trompez pas moi-même. Que puis-je espérer encore? Vous me donnerez bien six jours?... Six jours! répéta Balzac. Eh bien, j'indiquerai par de grands traits ce qui me restait k faire pour parachever; mes amis mettront les points sur les i. J'aurai le temps de jeter un regard rapide sur mes cinquante volumes. Je déchirerai les pages mauvaises ; j'accentuerai les meilleures. La volonté humaine fait des miracles : je puis donner une vie immortelle au monde que jai créé. Je me reposerai le septième.
» Ici, un douloureux regard et un soupir plus douloureux encore.
» Depuis que Balzac posait ses terribles points d'interrogation, il avait vieilli de dix ans. Il ne trouvait plus sa voix pour interroger encore le médecin, qui ne trouvait plus sa voix pour répondre.
)) — Mon cher malade, dit enfin le docteur en essayant un sourire, — un sourire de médecin, — qui peut répondre d'une heure ici-bas ? Tel qui se porte bien, mourra avant vous. Mais vous m'avez demandé la vérité ; vous avez parlé de testament à votre public...
» — Eh bien?
» — Eh bien, ce testament au public, il faut le faire aujourd'hui. D'ailleurs, vous avez peut-être un autre testament à faire : il ne faut pas attendre à demain.
)) Balzac souleva sa tête :
28"2 BALZAC ET SES AUfES
» — Je n'ai donc que six heures ? s'éciia-t-il avec épouvante. »
Il retomba sur l'oreiller.
Ce dernier mot du médecin, c'était le coup de la mort.
L'agonie commença aussitôt pour l'auteur de la Comédie Humaine.
Le lendemain, 20 août 1850, il mourut.
Il avait voulu la vérité ; la vérité — imprudemment dite par l'homme de science — l'avait tué avant l'heure.