‹ Balzac et ses amiesChapitre 13 sur 17 · Léon GozlaD. Balzac intime · texte numérisé non relu

Léon GozlaD. Balzac intime

fait au romancier une observation pleine de sens.

— 11 est bien entendu, mon cher auteur, que, si, pendant la nuit, le tonnerre venait à foudroyer le vingtième arbre à gauche, au delà du rond-point, mon garçon de théâtre s'arrêtera au vingt et unième?

Tous les matins un garçon de l'Odéon venait aux Champs-Elysées avec le bulletin de répétition.

Balzac se rendait donc régulièrement à l'Odéon, moins pour assister aux répétitions que pour refaire quotidiennement une partie de sa pièce.

11 avait fait imprimer d'avance les Ressources de Quinola; aussi était-ce sur une copie imprimée qu'il modifiait son œuvre à la scène.

Pendant ces répétitions, une autre préoccupation agitait l'écrivain : c'était l'écoulement des mille ou douze cents places qu'il s'était chargé de placer luimême.

Non seulement Balzac se fit le fermier et le vendeur des billets de sa pièce, mais il ne recula pas devant la pensée d'en être l'agioteur.

Ce n'était pas chez lui un calcul d'avidité ; si souvent il avait été refait, exploité par les intermédiaires, que l'idée d'être encore une fois dupe de ceux-ci l'exaspérait.

Aussi le voyait-on souvent quitter les répétitions pour aller s'installer lui-même dans le bureau de location, à côté de la buraliste.

Se présentait-on pour acheter une loge de première galerie, l'écrivain répondait derrière le guichet:

— Trop tard, trop tard ; la dernière a été vendue à la princesse Augustina-Augustini de Modène.

— Mais pour avoir une loge, nous y mettrions un prix fou.

— Quand même ce prix serait fou furieux, vous n'auriez pas davantage de loge, puisqu'il n'y en a plus.

Et l'on se retirait, sans avoir de loge.

Ce jeu-là réussit pendant les premiers jours de la mise en vente; on paya très cher pour avoir difficilement une place. Mais, les jours suivants, les désirs se calmèrent.

On se lassa même de la difficulté.

Pendant la semaine qui précéda la première représentation de la pièce, Balzac fut très heureux de vendre, au prix du théâtre, ces places pour lesquelles il avait rêvé une plus-value fabuleuse.

Dans la correspondance du romancier, on trouve, à la date du mois de mars 1842, le témoignage de ses préoccupations à ce sujet.

Voici, entre autres choses, ce qu'il écrit à une jeune Russe de ses amies :

(( Nous jouerons mercredi prochain, à moins de malheur... Ah! si vous saviez quel monde de jolies femmes ! Il n'y aura pas de claqueurs au parterre, qui est mis à cinq francs... Je suis accablé, sur les dents. Je fais répéter les acteurs, le matin; tout le personnel de la distribution, dans la journée, et les actrices, le soir. Il y a dans la pièce vingt mille

francs de costumes. Les décors sont tout neufs. On me soutient que l'ouvrage est un chef-d'œuvre et ça me fait frémir! Ce sera toujours d'une solennité effrayante. Lamartine m'a demandé une loge : je le mettrai entre les Russes. »

On est au 19 mars 18i2.

Le jour de la première représentation des Ressources de Quinola est enfin arrivé.

Le théâtre de l'Odéon, brillamment éclairé, étincelle.

Les gardes municipaux circulent à cheval sur la place.

Entrons dans la salle.

0 déception ! Cette vaste salle est aux trois quarts vide !

Aucun encombrement, aucune foule, comme dans ces soirées qui doivent faire sensation.

Absents, ces chevaliers de Saint-Louis, ces pairs de France, ces ambassadeurs, ces députés, ces hauts financiers, rêvés par l'auteur, qui devaient se bousculer au parterre, à l'orchestre, aux premières et aux secondes galeries.

Cette désertion avait une cause toute naturelle.

Le boniment de Balzac s'était retourné contre

lui-même : chacun jugeant impossible d'assister à la première représentation de la pièce, s'était promis d'aller plus tard à l'Odéon.

Après les trois coups d'usage, le rideau se leva donc devant une assistance très clairsemée.

Les Ressources de Quinola, nous devons l'avouer, ne sont pas une bonne comédie ; la pièce est trop longue, trop touffue, trop chargée d'incidents parasites. Seul, le personnage de Quinola étincelle d'esprit, de brio, de traits. Balzac a voulu en faire un cousin de Figaro; mais un rôle, si excellent qu'il soit, ne suffit pas à soutenir une comédie en cinq grands actes.

Il y a vingt ou vingt-cinq ans, la pièce fut reprise au Vaudeville ; à cette époque, le- théâtre était encore sur la place de la Bourse ; malgré des coupures intelligentes, malgré les dispositions favorables de la presse, cette reprise ne porta pas. Quinola ne garda pas longtemps l'affiche.

Le jour de cette première représentation, qui nous occupe actuellement, le premier acte marcha bien ; intéressant, coloré, rapide, il fut écouté avec faveur.

Mais, pendant les autres actes, revirement complet.

Quel bruit! quelle hilarité du haut en bas delà salle ! quelle fiévreuse gaieté au parterre.

Alors, le parterre de l'Odéon était féroce.

Les claqueurs se trouvaient débordés, réduits au silence par les ennemis de la pièce. Enfin, signe

caractéristique, du milieu de la salle s'élevèrent des cris d'animaux.

Les acteurs ne parvenaient plus à se faire entendre ; mais, en revanche, on entendit les aboiements du chien, les glapissements du coq, les braiments de l'âne, les hennissements du cheval .

La principale actrice de l'Odéon, madame Hélène Gaussin — une étoile dramatique aujourd'hui oubliée — ne sut pas désarmer ces spectateurs trop turbulents.

Se trompant toutefois sur le caractère de sa disgrâce, et très troublée à sa rentrée dans la coulisse :

— Vous avez vu, monsieur Lireux, comme je les ai empoignés!

— Ahî Madame, ils vous le rendent bien, répondit le malin directeur, qui avait conservé tout son sang-froid pendant la déroute générale.

A minuit, la pièce finissait au milieu des sifflets.

Dans tout le cours de la soirée, on n'avait pas aperçu Balzac.

Était-il allé se coucher à Passy ?

On le chercha.

On huit par le retrouver à minuit et demi — après la représentation; — il dormait, et ronflait au fond d'une loge.

On eut toutes les peines du monde à l'éveiller et à l'introduire dans un fiacre qui le ramena chez lui.

Veuvage de madame Ilanska. — Voyage à Saint-Pctersbourg. — Passion toujours croissante de Balzac. — Séjour à Dresde et à Bade. — La famille Bilboquet. — Une excursion en Italie. — Naples et Borne. — Le poète Mcry. — Les Parents pauvres. — Encore madame de Girardin. — La comtesse Hanska à Paris. — L'achat de riiùtel de la rue Fortunée. — Mercadet le Faiseur.

Au commencement de 1843, madame Hanska devint veuve.

Une amitié tranquille avait toujours régné entre son mari et elle. — Ce sentiment tempéré fit aux deux époux une vie paisible.

Les côtés fins, délicats, intellectuels de sa femme avaient échappé au comte. Peut-être même ne s'était-il pas soucié de les démêler.

Madame Hanska, ne se sentant pas devinée, comprise, appréciée suffisamment à son gré, s'était donc renfermée dans cette amitié calme qui régit habituellement les unions aristocratiques : amitié faite de courtoisie amicale, de concessions réciproques, et d'intelligence des intérêts communs.

Le cœur de la jeune femme s'attacha à sa fille unique; elle se mit à l'adorer.

Devenue veuve, madame Hanska regretta donc son mari correctement ; tout porte à croire que son deuil ne fut pas bien amer.

Mais cette mort la rendait maîtresse d'une grande fortune territoriale et lui donnait la tutelle, la responsabilité de sa fdle Anna.

Ces circonstances lui créèrent aussi une série d'affaires exigeant sa présence à Saint-Pétersbourg.

Elle vint s'y établir au printemps de 1843.

Balzac n'avait pas vu la comtesse depuis longtemps; la maladie de M. Hanska avait mis des intermittences dans leur correspondance.

L'écrivain avait hâte de se retrouver avec son amie; il alla la rejoindre à Saint-Pétersbourg au mois d'août de cette môme année et resta avec elle jusqu'au commencement d'octobre.

Ces deux mois furent pour lui un enchantement. Jamais il n'avait fait un aussi long séjour auprès de la comtesse.

La sachant libre, — il redoubla avec elle d'assurance de dévouement, démarques d'amitié.

Madame Hanska ne devait-elle pas croire à la sincérité d'une affection qui durait déjà depuis dix ans ?

Elle se montra donc émue des supplications de Balzac ; elle voulut récompenser une amitié aussi profonde; et, d'amie, elle devint amante.

Alors, l'affection de l'écrivain se tranforma en passion. Le ton de la correspondance — à partir d'octobre 1843 — prouve évidemment, selon nous, que cette évolution de l'amitié à l'amour entre son amie et lui s'est accomplie pendant le séjour à Saint-Pétersbourg.

Ses travaux, ses engagements, rappelèrent Balzac à Paris.

Il quitta la comtesse avec mélancolie.

Cette dernière lui promit de se rendre, l'année suivante, à Dresde, où elle avait l'intention de séjourner pendant quelques mois, et elle l'invita à venir l'y rejoindre. Cette assurance ne réconforta qu'à moitié l'écrivain.

En effet, à peine a-t-il quitté son amie et Samt- Pétersbourg. que tous les regrets de la séparation lui étreignent le cœur, et le jettent dans une tristesse importune.

Au milieu des incidents du voyage, les souvenirs heureux des deux mois passés dans la compagnie de la femme aimée, lui reviennent sans cesse à l'esprit.

Il peint ainsi sa situation d'âme dans une longue lettre adressée de Berlin à madame Hanska :

« Berlin, 14 octobre 1843.

» Chère comtesse,

» Je suis arrivé ici ce matin, à six heures, n'ayant eu pour tout repos que douze heures à Tilsitt... Tant que j'étais sur le sol russe, il me semblait que j'étais encore à vous, et, sans que je fusse précisément d'une gaieté folâtre, vous avez dû voir, par ma petite lettre de Taurogen, qu'il me restait assez de forces pour plaisanter de mon chagrin... Je sens en moi un vide immense qui s'agrandit de plus en plus profondément, et dont rien ne me distrait. Aussi ai-je déjà renoncé à Dresde, jene me sens pas le courage d"y aller... »

A Berlin, qui lui paraît une fastidieuse villasse, le romancier voit l'ambassadeur de France, le comte Bresson, et Mendelssohn.

Bientôt Alexandre de Humbold, qu'il avait rencontré à Paris chez le peintre Gérard, lui fait une visite, chargé pour lui de compliments de la part du roi et de la princesse de Prusse.

De son côté, le comte Bresson prévient le romancier que, s'il consent à rester une semaine à Berlin, il sera fêté, choyé ; — mais huit jours à passer dans cette ennuyeuse capitale effrayent Balzac, et il refuse l'invitation .

« ... Huit jours, c'est trois cents francs, dit-il à son amie, et vraiment pour Berlin ce serait trop cher; si je ne pouvais fuir cette affreuse villasse qu'à ce prix, je ne dis pas ; et j'ajouterai même encore pour

en être plus vite quitte. Plus que jamais je vois qu'il n'y a rien de possible sans vous pour moi, et plus je mets d'espace entre nous, plus je sens la force des liens par lesquels je vous suis attaché ! »

L'auteur de la Comédie Humaine passe rapidement à Dresde.

Nouvelle lettre dans le même ton à madame Hanska, datée de cette ville.

Nous en détachons les lignes suivantes :

« Je suis parti de Berlin avec l'ennui, chère, et j'ai trouvé ici la nostalgie. — Rien de ce que je prends ne me nourrit , rien de ce que je vois ne me distrait. J'ai vu la fameuse galerie et la Vierge de Raphaël et celle d'Holbein, et je me suis dit : « J'aime » mieux ma mie, ô gué ! »

Balzac rentra à Paris vers la fin d'octobre 1843.

Madame Hanska resta h Saint-Pétersbourg jusqu'au mois de mai 1844.

Depuis son retour de Russie, Balzac ne vivait que parFespérance-anxieusede revoir son amie à Dresde, au mois d'octobre, de cette même année 1844.

Il supputait avec inquiétude toutes les affaires qui retiendraient la comtesse à Viezschovnia, où elle était

retournée; il prévoyait aussi un motit de retard, pour leur rencontre à Dresde, dans la sollicitude maternelle de madame Hanska.

Certainement elle ne voudrait pas faire voyager sa fdle au cœur de l'hiver.

La pensée, la prévision de ces obstacles donnait au romancier des heures de cruel désespoir.

« L'existence, écrivait-il à son amie, m'était supportable avec l'espérance de Dresde ; elle m'accable, elle m'anéantit s"il faut attendre encore. »

Et le malheureux calculait que c'était une année perdue pour son amour, c'est-à-dire une vie, pour un être qui, comme lui, trouvait une vie dans un jour, quand il passait ce jour avec son amie. L'absence, les souvenirs, les incertitudes du rapprochement avivaient douloureusement la passion de Balzac ; son caractère s'imprégnait d'un mysticisme particulier ; il avait maintenant des accès subits de foi religieuse.

Un jour, en allant chercher les épreuves de son roman les Petits Bourgeois, qui avaient été composées dans une imprimerie voisine de Saint-Germaindes-Prés, il a l'idée d'entrer à l'église ; et, à l'autel de la Vierge, il prie avec ferveur pour son amie, pour sa fille. Les larmes lui montent aux yeux en demandant à Dieu de conserver à ces deux femmes, qui tiennent tant do place dans son existence, la santé et la vie.

Sa pensée rayonne jusque sur la Neva ; et cette

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ferveur, cette ardeur de prière lui fait sentir qu'il est lié pour toujours à son amie.

Chez madame Hanska, l'afToction ressentie pour l'auteur de la Comédie Humaine n'avait pas suivi une pareille progression ; elle se laissait aimer, mais la passion n'était entrée ni dans son cœur ni dans sa tête.

Cette tranquillité d'affection lui permettait de supporter très patiemment l'absence de Balzac. La longue et affectueuse corref^pondance de ce dernier paraissait lui suffire, et puis la préoccupation de sa fille la dominait toujours.

Les prévisions de l'écrivain se réalisèrent ; la comtesse ne put quitter pendant l'automne ses propriétés de Viezschovnia, et se rendre à Dresde à l'époque promise.

Elle ne vint dans la capitale de la Saxe qu'au mois de janvier 1845, et elle défendit à Balzac de l'y rejoindre tout de suite.

La présence du romancier pendant deux mois à Saint-Pétersbourg avait déjà suscité quelques médisances dans l'entourage de madame Hanska.

Elle craignait le retour de ces malignités à Dresde, où se trouvaient ses parents, ses amis. La venue immédiate de Balzac n'aurait pas manqué d'exciter la surprise, la médisance de ces graves dames de la société allemande, au milieu de laquelle madame Hanska allait vivre.

La comtesse, en personne raisonnable et soucieuse

de sa réputation, fit valoir ces motifs au romancier qui les admit, non sans tristesse , et consentit à attendre jusqu'au mois de mai suivant, avant de rejoindre son amie à Dresde.

Au reste, Balzac avait encore à cette époque une foule d'affaires qui l'empêchaient de quitter Paris pour un long séjour à l'étranger ; les Paysans, destinés à la Presse ; les Petits Bourgeois, promis aux Débats; la conclusion de la vente des Jardies,

La correspondance de l'écrivain pendant cette période, qui va de février à mai 1845, est pleine de détails intéressants sur lui-même.

Mais, si nombreuses que soient les affaires de celuici, sa préoccupation dominante est la présence de son amie à Dresde. La pensée des obstacles qui les séparent lui inspire une tristesse rageuse.

Il s'inquiète aussi de l'entourage de la comtesse dans la capitale de la Saxe.

Celle-ci a pour intime une princesse allemande, déjà mûre, qui a éprouvé des déceptions de cœur; ces déceptions lui ont donné une fâcheuse opinion des hommes, de leur affection, de leurs serments ; et elle s'etïbrce de faire partager cette opinion à madame Hanska. Cette dernière, à son tour, exprime à Balzac quelques pensées de doute, de méfiance à l'égard de l'attachement qu'il professe pour elle.

L'écrivain démêle l'origine des impressions de son amie ; cela l'agace; et, au cours d'une longue lettre, il lui adresse cette boutade :

« Décidément, chère comtesse, je vous conseille de quitter Dresde au plus tôt. Il y a là des princesses qui vous empestent et vous empoisonnent le cœur, et n'étaient les Paysans, je serais parti sur l'heure pour montrer à cette vénérable invalide de Cythère comment aiment les hommes de mon espèce, qui n'ont pas reçu, comme son prince, une citrouille russe au lieu d'un cœur français des mains de la imture hyperboréenne. »

Enfin vint le mois de mai, et Balzac partit pour Dresde.

Madame Hanska l'accueillit avec cette amitié souriante qui lui était habituiîlle. Sa fille Anna, très embellie, fit également une cordiale réception au romancier.

Ce dernier remarqua dans la société de la mère et de la fille, un jeune homme d'esprit et de manières agréables.

C'était un Polonais, le comte Georges Mniszech, allié à la famille de madame Hanska, et paraissant très épris de la fille de celle-ci, qu'il devait épouser l'année suivante.

Balzac et le comte de Mniszech se plurent tout de suite. Le jeune homme avait des goûts studieux ot professait une vraie passion pour l'entomologie.

L'auteur de la Comédie Humaine ne passa que quelques jours à Dresde, au milieu de ses amis. Ses affaires le rappelaient à Paris, où il resta tout l'été de 1845, occupé à terminer les Paysans.

Madame Hanska demeura à Dresde, dont le séjour lui offrait des distractions; mais elle projetait, à l'automne, de se rendre à Bade ou h Wicsbaden pour quelques semaines. Sa santé réclamait les eaux de l'une ou l'autre de ces stations thermales.

Balzac, avisé de ce projet, écrivait ces lignes à son amie, au commencement de septembre 184o :

« Chère étoile, hélas! toujours lointaine, non! je ne saurais m'habituer à vous voir toujours rayonner sur moi, mais dans de tels espaces. j\on! vrai, je n'y tiens plus. Dites-moi donc, de grâce, dans votre première lettre, où vous serez vers les premiers jours d'octobre. N'en doutez pas, j'y serai aussi. Comment et quand? c'est mon secret. y>

Le romancier était entré dans cette phase de passion où l'on perd la possession de soi-même; et cette concentration d'un sentiment unique le jetait dans des idées touchantes sans doute, mais un peu jeunes, à l'âge mûr. Ainsi, il souffrait de manger de bons fruits, à la pensée que son amie n'en avait pas; et il lui prenait envie de ne pas y toucher, pour ne pas goûter d'un plaisir dont celle-ci était privée.

Madame Hanska se décida pour le séjour de Bade.

Balzac va l'y rejoindre, en fm de septembre, et passe encore quelques jours avec elle, heureux de ce ravissement de cœur que lui communiquait la vue, la présence de la femme aimée. '

Aussi, dès son retour à Paris, et sous l'impression

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de celte béatitude dame, il envoyait à cette dernière ces lignes attendries :

« Bade a été pour moi un bouquet fleuri, sans une épine; nous y avons vécu si doucement, si paisiblement, et tellement cœur à cœur; je n'ai jamais été si heureux de ma vie. Il me semblait entrevoir l'image de l'avenir que j'appelle et que je rêve au milieu de mes ennuis et de mon accablante l)esognc. )>

Un mariage avec madame Hanska était chez l'écrivain une espérance caressée déjà depuis longtemps. Cette union devait lui rendre l'équilibre, la plénitude de sa vie morale. Il aimait la famille de son amie comme la sienne; la jeune Anna et son fiancé le comte Georges étaient entrés avant dans son aflection.

Un soir, pendant ce séjour à Bade, Balzac se trouvait entouré de ses amis ; alors, dans un moment de verve joyeuse, et hanté peut-être par le souvenir du vaudeville si populaire des Saltimbanques, il eut l'idée de se comparer h un chef de troupe et il se décerna le nom de Bilboquet. ^ladame Hanska fut appelée Atala; sa fille Anna devint Zépldrine, et le comte Mniszech Gringalet. La plaisanterie fut bien reçue de la comtesse et de ses enfants, et souvent depuis, le romancier, au cours de sa correspondance, désigna ses amis du nom des principaux personnages des Saltimbanques.

Pendant ce séjour à Bade, la fille de madame Hanska manifesta le désir d'un voyage en Italie.

Avant de retourner en Russie, elle avait la curiosité, disait-elle, de voir, de traverser les pays du soleil.

Un désir exprimé par sa fille était un ordre pour la comtesse; elle consentit à ce voyage en Italie, et résolut de partir quelques semaines plus tard, c'està-dire au commencement de l'hiver 184o-18i6.

On demanda à Balzac s'il serait de la partie; il répondit qu'il accompagnerait ses amis, au moins jusqu'à Gènes.

Puis, rappelé de nouveau par ses affaires, il rentra à Paris; le jeune comte Mnizech l'accompagna jusqu'à Bruxelles.

De son côté, madame Hanska revint à Dresde avec les siens, pour organiser les apprêts d'un voyage qui devait durer plusieurs mois.

Revenu à Paris, Balzac se hâta d'expédier ses affaires les plus pressées pour se tenir à la disposition de son amie .

Celle-ci l'ayant informé qu'après avoir passé par Francfort, elle serait à Mulhouse le 22 octobre 184o, et qu'elle partirait de cette ville pour se rendre directement à Chalon-sur-Saône, l'écrivain lui répond aussitôt qu'il quittera Paris le 22 par la malle, de

manière à être le 23 à Chalon, juste à temps pour l'aider à descendre de voiture.

Cette perspective de rapprochement cause à Balzac une joie presque enfantine. A Chalon, les voyageurs prendront le bateau à vapeur pour gagner Lyon, puis Avignon.

En même temps, Balzac écrit à Méry, qui habitait alors xMarseille et avec lequel il était très lié, d'arrêter à Vhôtel cVOrieat, pour la date des 29 et 30 octobre, un appartement convenable destiné à quatre voyageurs.

Le poète marseillais s'empressa de faire la commission.

Toutes ses dispositions ainsi prises^ Balzac quitte Paris le 2'2, et arrive à Chalon, avant madame Hanska, suivant sa prédiction. Celle-ci se montra bientôt avec les siens. Après quelques heures de repos, les voyageurs montent sur le bateau à vapeur qui doit les conduire à Lyon et à Avignon.

Pendant la traversée, l'écrivain entretient son amie d'une importante affaire, menée à bien depuis son retour à Bade.

Cette affaire était sa libération à peu près complète envers ses créanciers. Il ne devait plus que quelques billets de mille francs ; il avait pu solder cette avalanche de dettes onéireuses qui, pendant si longtemps, avaient embarrassé sa vie, et lui avaient fait, selon sa pittoresque expression, une destinée de lièvre traqué .

Cette libération rendait au romancier la liberté de sa plume, la latitude de son temps, la possibilité de sa vie désormais consacrée au service de son amie.

Dans la joie de cette situation favorable, Balzac put, avec moins de crainte, paraphraser cette réflexion qu'il adressait à la comtesse quelques semaines auparavant.

(c Chaque fois que je vais respirer votre air, votre présence, je reviens désespéré des obstacles qui m'empêchent de rester dans le ciel. Aussi je travaille, Dieu seul sait comment.: car Dieu seul sait pourquoi. »

Arrivés à Avignon, les voyageurs se rendirent en poste à Marseille.

Us passèrent deux jours à se reposer dans la cité Phocéenne.

Balzac présenta Méry à madame Hanska, qui lui fit un très gracieux accueil.

Celle-ci comptait rester l'hiver à Naples, puis venir à Rome au printemps.

L'écrivain accompagna ses amis jusqu'à Naples. parcourut curieusement la ville pendant trois ou quatre jours, et partit leur promettant de les rejoindre à Rome, au commencement du printemps de 1846.

De Naples à Marseille, Balzac essuya une traversée accidentée : grosse mer, grand vent, pluie perpétuelle.

Il dut s'arrêter à Civita-Vecchia, et alla même passer quelques heures à Pise.

La fatigue de ce voyage le fit rester trois jours à Marseille.

La compagnie de Méry, des visites au magasin d'un marchand de curiosités bien approvisionné, occupèrent le temps du romancier.

Méry l'amusa par son esprit et ses saillies; ils causèrent ensemble de théâtre et projetèrent une collaboration .

Enfin, le poète marseillais, par une attention délicate, eut soin de beaucoup parler de madame Hanska ; il improvisa même à son sujet des vers en priant Balzac de les envoyer à la comtesse.

En ce moment, Méry était engagé dans une liaison avec une Anglaise... un peu mûre... dont il paraissait très épris ; comme la dame élait alors à Marseille, il en parlait en termes enflammés au romancier qui vit le ménage.

Cette liaison fit un peu sourire ce dernier, et il traduit ainsi son impression au cours d'une lettre à madame Hanska:

« J'avais fait le matin une petite visite à Méry, après vous avoir écrit, et j'ai vu son ménage. Pauvre poète! lié par la plus vulgaire et la plus sale des ficelles ; et, malgré les misères d'une pareille existence, plus ensorcelé que jamais de son Anglaise ! «

Le capitaine et le commissaire du bâtiment qui

avait ramené Balzac de Naples à Marseille, s'étaient montrés pendant la traversée pleins d'attentions pour lui. Il voulut le remercier par un déjeuner au Champagne qui eut lieu à l'hôtel d'Orient, où il était descendu.

Le 18 novembre, Balzac reprenait possession de la petite maison de la rue Basse, à Passy.

Pendant Ihivcr 184o-1846, Balzac s'occupa encore de démarches relatives à la complète libération de ses affaires.

Tant de circonstances fâcheuses avaient embrouillé sa vie passée, que la liquidation définitive était laborieuse.

La recherche, l'acquisition d'une demeure, où il serait définitivement chez lui, le préoccupait également à cette époque.

Il battait les différents quartiers de Paris pour rencontrer une maison, un hôtel à un prix opportun . Toujours hanté par le désir des spéculations, il voulait greffer une affaire sur cet achat d'immeuble. Le quartier Monceau — alors très clairsemé de constructions — provoquait surtout les recherches du romancier .

11 prévoyait, à brève échéance, une plus-value

considérable sur ces terrains qui, à cette époque, appartenaient pour la majeure partie au roi Louis-Philippe et au marquis d'Aligre.

Une occasion lui permettait d'acquérir six mille mètres de terrain pour quatre-vingt-dix mille francs; il aurait fait bâtir une maison de cinquante mille francs. Mais Balzac réfléchit qu'il avait encore vingt mille francs de dettes à régler, et il s'abstint de l'affaire des terrains de Monceau .

Littérairement — pendant cet hiver 184o-1846 — l'écrivain ne travailla guère ; son principal souci était de corriger la grande édition de la Comédie Humaine pour l'éditeur Furne ; puis de correspondre avec madame Hanska; qui était toujours à Naples.

Lui-même avait conscience de cette paresse intellectuelle relative ; il confessait à son amie que, loin d'elle, il se sentait en proie â une nostalgie morale, étouffant sa pensée et sa faculté d'écrire. Le cœur est aussi absolu que le cerveau, et tout ce qui n'est pas lui-même, ne lui est-il pas indifférent ?

En raison de cette vérité morale, Balzac, durant ces mois d'hiver 1 845-1840, vécut plongé dans un ennui profond.

Paris lui paraissait un affreux désert; rien ne parvenait à le distraire. Un envahissement passionné, sans analogie dans sa vie passée, l'étreignait de plus en plus. Suivant une de ses expressions, il ressemblait au conscrit breton qui regrette sa chère galette et sa Bretagne.

Le souvenir des jours passés auprès de madame Hanska, la mémoire des petits incidents vécus avec elle, apportait seulement quelque trêve à cette douleur cuisante de la séparation .

Un matin, Balzac reçoit la visite d'un garçon appelé Scliwob, qu'il a rencontré, connu quelques mois auparavant, au cours d'une excursion faite à La Haye, en compagnie de la comtesse et de ses enfants.

Aussitôt la présence, les paroles de ce Schwob deviennent pour le romancier un motif de se remémorer ce rapide voyage en Hollande avec la femme aimée.

Son souvenir s'accroche à une certaine promenade, faite à pied vers un bazar chinois, en arrière de la jeune Anna et du comte Georges.

Son ami(i et lui causaient avec cette pleine effusion d'âme qui confond deux êtres en un seul.

Ah! le joli souvenir! et la mémoire de cet incident lui cause une inexprimable sensation de charme et de poésie. C'est comme une lueur de gai soleil dans les ténèbres de sa vie présente.

Puissance de l'imagination dans le sentiment ! Il lui semble que ces choses du passé ne reviendront plus ; qu'elles sont comme un de ces rêves du jeune âge, trop poétiques, trop beaux, pour être sérieusement réalisés.

Mais le visiteur se retire ; il emporte avec lui la vision des souvenirs heureux; et l'écrivain, demeuré seul, retombe dans toute les tristesses de l'absence.

Pour essayer de se soustraire à cette mélancolie, qui lui monte au cœur, il écrit à son amie l'incident de la visite, le souvenir évoqué, et la solitude rendue plus amr're par cette vision heureuse, trop tôt évanouie.

« Pardonnez-moi, dit-il au cours de la lettre, je suis resté comme hébété, j'ai pleuré comme un enfant, je suis si malheureux d'être à Paris quand vous êtes à Xaples ! »

Et cette nostalgie morale continue à l'étreindre comme un manteau de plomb ; elle lui enlève le goût des choses présentes ; le monde lui pèse ; sa célébrité lui est devenue indifîérente. Tous les trésors du mobilier qu'il accumule dans sa maison ne lui apparaissent plus que comme de vulgaires morceaux de bois et des tessons. Maintemant la vie morale de l'écrivain a d'autres appétits. Il a soif d'un home à lui; il a soif de boire à longs traits l'existence en commun : l'existence à deux.

Depuis longtemps même, c'est là le but secret de sa vie, la raison suprême de ses pas, de ses démarches, de ses idées.

Cette aspiration fait désormais partie de son sang, et il avoue à son amie que, si elle ne partage pas ses projets, il est décidé à quelques résolutions désespérées contre lui-même.

La comtesse avait donné à Balzac son portrait peint sur ivoire — œuvre d'un peintre viennois appelé Daffmger.

Ce portrait était placé sur la table de l'écrivain, qui y jetait fréquemment les yeux. Pendant la crise morale qui lui attristait le cœur, cette contemplation devint ardente : au lieu de travailler, il passait des heures devant l'image de son amie, rêvant qu'elle était là, présente.

Vint le mois de mars 1846.

Le délai où Balzac pouvait rejoindre madame Hanska se rapprochait.

Cette dernière quitta alors Naples, dont le séjour avait été défavorable à la santé du comte Georges Mniszeck, et elle alla s'établir à Rome.

Informé de ce départ, l'autour de la Comédie Humaine se résout à avancer son voyage, et il écrit à Méry pour l'avertir de son arrivée à Marseille à la date du 20 mars.

ft Que le mistral s'adoucisse pour votre paletot, » lui dit-il en terminant sa lettre; allusion au tempérament frileux du poète marseillais.

Effectivement Balzac quitta Paris le 17 mars, et passa la journée du 20 mars dans la cité phocéenne.

Le lendemain, il prenait le paquebot pour Civita- Vecchia.

Il demeura à Rome au milieu de ses amis, jusqu'à la fin d'avril.

Il eut la chance d'être témoin du spectacle imposant de la semaine de Pâques. Le séjour de la ville des papes fit une grande impression sur l'esprit du romancier .

Une longue lettre adressée à madame Surville, — lettre déljordantc de détails intéressants et de réflexions admiratives, — atteste la vivacité de cette impression.

Balzac connaissait le peintre Schneitz, alors directeur à l'École française à Rome, et auteur du tableau populaire : le Vœu à la Madone.

Schneitz le guida dans ses visites aux merveilles de la ville éternelle; il lui fit obtenir une audience du pape Grégoire XVI.

Ce dernier reçut l'écrivain avec affabilité et lui donna un chapelet pour sa mère.

Dans la lettre adressée à sa sœur, Balzac énumére avec complaisance tous les spectacles qui ont intéressé ses yeux et son imagination pendant ce voyage: l'illumination du dôme de Saint-Pierre, le jour de Pâques; la vue du Pape, donnant à Saint-Pierre la bénédiction urbi et otbi; la visite aux ruines; l'ascension à l'église Saint-Pierre; l'audition du Miserere, du chœur de cette dernière éghse ; l'affluence des cinquante mille étrangers et touristes dans la ville éternelle pendant la semaine sainte.

Le séjour de Rome ravit à un tel point le romancier, qu'il prit la résolution d'y passer l'hiver suivant. Les circonstances devaient l'empêcher de réaliser ce projet.

Au milieu de l'entassement des merveilles qui l'entourent, il avoue à madame Surville qu'écrire à sa sœur, pendant un pareil séjour, est une vraie

marque d'affection, et il ajoute qu'il faut amasser de l'argent, et aller au moins une fois dans sa vie à Rome, sinon on ne pent rien imaginer de l'antiquité, de l'architecture, de la splendeur et de l'impossible réalisé.

(( Rome, s'écrie-t-il, malgré le peu de temps que j'y suis resté, sera l'un des plus grands et des plus beaux souvenirs de ma vie. »

L'éternelle chaîne des affaires rappelait encore Ralzac à Paris.

Il dut quitter Rome et ses amis, à la fm d'avril 1846.

Mais tous les voyageurs, tous les touristes, venus dans la ville éternelle pour les fêtes de la semaine sainte, voulaient partir à la fois, et cette afïïuence rendait difficile le retour par mer.

L'écrivain résolut de revenir par un itinéraire plus long, c'est-à-dire par la Suisse, dont il ne connaissait pas encore certains cantons.

Gênes, Genève, Râle et Strasbourg furent ses étapes jusqu'à Paris.

Ma«iame Hanska, avant de retourner définitivement en Russie, resta encore quelques mois en Italie et en Allemagne. Plusieurs motifs la déter-

minèrent à retarder ainsi son retour dans le domaine de Vierzschovnia.

D'abord elle souffrait de douleurs rhumatismales intermittentes, que soulageaient le séjour et les eaux de Wiesbaden. Ensuite, elle venait de marier sa fille bien-aiméc Anna au comte Mniszech, et les jeunes époux, entourés à Dresde de parents et d'amis qui leur faisaient fête, ne se souciaient pas d'aller s'ensevelir tout de suite dans les solitudes de l'Ukraine. Enfin, au commencement de 1847, des troubles ayant éclaté dans la Galicie rendaient périlleuses les routes de cette province polonaise de l'Autriche.

La prudence commandait d'attendre que l'apaisement se fût produit en Galicie pour revenir sans encombre à Vierzschovnia. Ces circonstances permirent à Balzac de faire plusieurs fois le voyage d'Allemagne, pour passer quelques jours auprès de son amie et de ses enfants.

Madame Hanska, qui avait quitté Rome à la fin de 1846, résida tout le reste de l'été à Creutznach, puis à AYiesbaden.

Le romancier vint, une première fois, à Wiesbaden dans les derniers jours du mois d'août.

Il n'avait pas quitté Paris pendant tout l'été, qui fut très chaud, travaillant aux Petits Bourgeois et aux Parents pauvres.

Réfugié dans une installation provisoire, après avoir déménagé de la rue Basse, à Passy, l'incommodité de sa nouvelle habitation et la chaleur

le firent beaucoup souffrir pendant ces mois d'un été torride. Il fut même pris d'une attaque de cholérine qui, heureusement, n'eût pas de suites graves.

En dépit de toutes ces conditions défavorables, il réussit à terminer la première partie des Parents 'pauvres.

Dans rintention primitive de l'auteur, le premier roman sur les Parents pauvres devait s'appeler le Parasite.

Madame Hanska lui ayant fait observer que ce titre ressemblait trop à un titre de comédie du Nvui*^ siècle, Balzac se rendit à cette raison, et son roman prit le nom du Cousin Pons.

Cette année, les eaux de Wiesbaden semblaient moins efficaces pour les douleurs dont souffraient la comtesse .

Elle dut prolonger le séjour et le traitement. Balzac revint la voir au milieu d'octobre et passa quatre jours avec elle. Sa tendresse pour son amie se traduisait toujours en sollicitude délicatement ingénieuse. Ainsi, il a remarqué que^ dans l'appartement meublé, occupé par celle-ci à Wicsbaden, il n'y avait pas de sièges suffisamment confortables pour une personne souffrante. Ce détail se grave dans sa mémoire. Revenu à Paris, il écrit au comte Mniszech de se rendre à Mayence, d'y acheter chez un tapissier un bon fauteuil à la Voltaire et une chauffeuse destinés à la comtesse ; il lui rendra la somme de ces achats; et, pour la peine, il lui promet

quelques insectes rares destinés à sa colJection.

Comme toutes ces jolies sollicitudes justifient bien cette exclamation de l'écrivain :

« Il n'y a pas une fibre de mon cœur qui ne soit à elle ! »

A Paris, Balzac avait une confidente de sa belle passion : c'était madame de Girardin . Il l'avait initiée avec complaisance à toutes les qualités, à tous les charmes de la comtesse.

En ce moment, l'écrivain se trouvait en relations d'affaires avec le journal la Presse pour la publication des Paysans, Presqu'au lendemain de son retour de Wiesbaden, il s'avisa de confier à Delphine Gay qu'il avait fait le voyage d'Allemagne rien que pour passer quatre jours avec son amie. Delphine Gay se prit à rire avec ironie, l'appelant Vetturino per amore, lui confiant qu'elle tenait d'une personne liée avec la comtesse Hanska, que celle-ci était très fière d'avoir pour patito un homme comme l'auteur de la Comédie Humaine, mais qu'elle ne lui permettrait jamais d'aspirer à un autre titre.

Delphine Gay n'avait jamais vu madame Hanska ; mais — nous croyons l'avoir dit plus haut — dans sa clairvoyance de femme, elle jugeait que l'amie de Balzac n'avait pas pour lui un sentiment égal au sien.

Celui-ci protesta vivement contre les suppositions de madame de Girardin : une Parisienne, une sceptique !

Il fit même part à la comtesse de ces suppositions :

« A Paris, lui dit-il à ce propos, les cancans ne sont jamais dangereux, parce qu'ils sont contradictoires. »

Ce fut vers cette époque que l'écrivain rencontra enfin la demeure cherchée, l'hôtel désiré, selon sa convenance et ses ressources.

Dans la rue Fortunée, entre le haut du faubourg Saint-Honoré et les Champs-Elysées, se dressait un pavillon, dépendance de la magnifique habitation bâtie au siècle dernier par le financier Beaujon, et démolie depuis.

Ce pavillon conservait des vestiges de l'architecture du xvni*^ siècle ; de plus, il était entouré d'un jardin suffisant pour Paris.

Balzac jugea qu'avec quelques améliorations peu coûteuses, il transformerait celte dépendance en hôtel à son usage ; il se dépêcha donc de s'en rendre acquéreur.

La caisse des journaux, où il avait des ouvrages prochains, lui fournit des fonds pour payer une partie de cette propriété. Balzac avertit Ijien vite ses amis de cette acquisition ; il leur annonça que, dans l'hôtel Bilboquet, — arrangé par ses soins, — il y avait une place pour eux, et que même ils ne seraient pas trop dépaysés en venant des splendeurs de Vi(,'rzschovnia.

Cependant l'achat de cette propriété créa au ro-

mancier de nouvelles dettes et de nouvelles obligations. Dans le dernier tiimestre de 18i6, il dut se livrer à un labeur etfrayant pour payer ses créanciers.

Il composa la Cousine Bette en six semaines; l'ouvrage lui rapporta douze mille francs. Déjà le Cousin Pons lui avait donné treize mille francs.

Enfin, dans le dernier trimestre de l'année 1846, il ne gagna pas moins de cinquante mille francs.

« Je suis une machine à copie, écrivait-il alors au comte Mniszech; encore un trimestre pareil, et je deviendrai capitaliste. »

Mais comme ce labeur acharné surmenait le cerveau de Balzac !

La maladie qui l'emporta rois ans plus tard doit être attribuée en partie à ces derniers excès de travail.

Le docteur Nac(juart — son médecin et son ami — le grondait à ce sujet.

— Si vous continuez, lui disait-il, a vous livrer à ces débauches de cervelle, il vous arrivera quelque chose de fatal.

— Eh ! mon ami, répliquait le malheureux écrivain, j'ai des dettes à payer, des obligations à tenir, je dois travailler jusqu'à ce que je fasse tomber lûes chaînes à force de courage et de travail.

La vérité est qu'il constatait déjà par lui-inèine une inquiétante lassitude de cerveau.

Parfois, dans la conversation, la mémoire des mots lui échappait.

Certains passages de la Cousine Bette — d'une lecture un peu lourde — trahissent la précipitation surchauffée avec laquelle ils furent écrits.

A ces soucis d'affaires, se joignait de nouveau la préoccupation de la santé de madame Hanska.

Celle-ci était venue de Wiesbaden à Dresde encore «ouffrante, elle ne pouvait quitter la chambre.

Cependant des intérêts graves la rappelaient en Russie ; sa présence était réclamée à Yierzschovnia. Dans c^t état de maladie, elle hésitait à entreprendre, au milieu de l'hiver, un voyage long et fatiguant.

Au commencement de décembre 1846, Balzac comptait bien aller voir son amie à Dresde ; mais retenu à Paris par ses travaux, il ne pût mettre à exécution son projet.

Ce contre-temps le rendit très perplexe. Enfin, par correspondance, on arrêta ce plan suivant.

Madame Hanska viendrait à Paris passer quelques semaines pour jouir d'une température plus douce, et pour consulter une célébrité médicale au sujet de son état, tandis que le comte et la comtesse partiraient pour Yierzschovnia, où leur présence était nécessaire.

En janvier 1847, ce projet fut mis à exécution.

Balzac avait choisi pour son amie, dans le quartier de l'Étoile, un appartement coquet, discret avec jardin. Cette dernière vint l'occuper, après une séparation pén.ibl? avec ses enfants, qui retournaient en Russie.

Avec quelle joie l'écrivain reçut la femme aimée ! De quels soins, de quelle sollitude il sut l'entourer!

Le changement d'air fut favorable à la comtesse ; une consultation de médecins expérimentés la rassura sur son état. Les douleurs dont elle souffrait en Allemagne disparurent.

Dès lors, elle put prendre part aux distractions, aux plaisirs que lui ménageait son ami ; elle alla au Conservatoire, à l'Opéra, aux Italiens, à l'Exposition.

Balzac interrompit ses travaux littéraires pour se consacrer tout entier à madame Hanska pendant le séjour de celle-ci à Paris.

Sa préoccupation était de dissiper chez elle le regret motivé par l'éloignement de sa fille.

Dans une lettre datée de février 1847, adressée à la comtesse Mniszech, où il lui rend compte de Tinstallation de sa mère à Paris, il ajoute qu'il se met en quarante mille pour rendre à cette dernière supportable l'absence de ses enfants.

Madame Hanska pensait toujours à sa fille aimée.

Un soir, elle se trouvait aux Variétés, paraissant beaucoup s'amuser de la représentation du Filleul de tout le monde, gai vaudeville joué par Bouffé et Hyacinthe. — Un nuage de tristesse envahit subitement sa physiouomie, et elle s'écria d'un ton déchirant :

— Comment ai-je le cœur de rire aussi loin de ma chère petite !

— Eh ! chère amie, répUqua Balzac, moi, je suis

sûr que la chère petite s'amuse en ce moment infiniment, sans vous avec son jeune époux.

L "écrivain n'était pas jaloux de cette affection maternelle, affection contagieuse ; car il en était venu, lui aussi, à aimer la jeune femme comme son enfant.

Il poursuivait toujours les réparations et les embellissements du petit hôtel Beaujon. Il y mena plusieurs fois la comtesse, qui parut prendre plaisir à l'inspection de ce pavillon coquet, empreint de l'architecture du xvni*' siècle.

N'était-ce pas là leur futur nid conjugal ?

Il s'étaient mutuellement promis d'être mari et femme ; ils s'étaient fiancés quelques mois auparavant, à l'époque de leur séjour à Rome.

Mais, en femme toujours raisonnable, madame Hanska avait ajourné l'exécution de cette promesse, an moment où les circonstances auraient éclairci leur situation commune, encore hérissée d'embarras d'affaires.

Cette promesse n'en avait pas moins comblé d'une joie infinie le cœur de l'écrivain ; elle fut le stimulant qui le soutenait dans le travail acharné des derniers mois de 1846.

La comtesse abandonna Paris au commencement d'avril 18i7 pour retourner en Russie ; Balzac tint à l'accompagner jusqu'à Francfort. En quittant son amie, il lui promit d'aller la retrouver à Vierzschovnia, au mois de septembre suivant.

Rentré, désireux de se libérer de tous ses engageiiients littéraires, il s'adonna de nouveau à un laljeur persévérant.

11 fit d'importantes relouches aux Petits Bourgeois, — destinés aux Débats ; — il composa pour la Presse sa Dernière Incarnation de Vautrin: enfin la première version de cette étincelante comédie de Mercadet date aussi de 1847.

Dans l'intention de l'écrivain, le titre primitif de la pièce devait être le Faiseur ; il avait en vue le Théâtre-Français, et le comédien Régnier pour personnifier son héros. Le type des gens d'affaires avait toujours intéressé la curiosité, la perspicacité de Ralzac : il en avait rencontré dans sa vie une telle variété d'espèces !

Déjà, avant de mettre le Faiseur h la scène, il avait écrit, en 184o, une étude très approfondie, intitulée: Esquisse d'hommes d'affaires.

Et puis ne s'inspirait-il pas de l'air ambiant dans cette nouvelle tentative théâtrale ?

L'année 1847 fut l'époque la plus prospère du règne de Louis-Philippe ; une grande activité industrielle emportait le monde vers les affaires. Les types de spéculateurs et de faiseurs ne manquaient donc pas autour de Ralzac.

Au cours de son travail, nous le voyons content de la venue de la pièce et des allures de son héros.

ft C'est vraiment, je crois, profondément comique, » écrivait -il alors à sa sœur.

220 BALZAC ET r^ES AMIES

Le romancier employa tout l'été de 1847 à ces différents travaux.

11 désirait avoir devant lui quelques mois d'indépendance financière, pour aller planter sa tente en toute sûreté à Yierzschovnia.

Les réparations du petit hôtel Beau j on furent terminées à cette époque.

Aussitôt, Balzac y transporta ses meubles, ses objets d'arl. ses livres.

Enfin, il avait réalisé un de ses révcs les plus caressés : être propriétaire, posséder une demeure, un ho*ne à lui.

La maison coquette, artistique, qui se dressait rue Fortunée, recela dans ses murs un mobilier curieux, et digne d'une rapide description.

Le mobilier de Balzac. — Le royaume de Bricabraquie. — Le? meubles florentins. — Une galerie intéressante. — Une Aurore de Guide. — Un Chevalier de Malte. — Connaissances de Balzac en céramique. — Un service à thé merveilleusement retrouvé. — Deux potiches en vrai vieux chine. — Inventaire de Thôtel de la rue Fortunée.

Cette petite maison de la rue Fortunée, arrangée, capitonnée, embellie par Balzac, dans l'attente d'un bonheur cher à son cœur, était devcuue, en effet, un vrai musée, tout rempli de jolies et précieuses choses.

Le romancier y avait placé amoureusement toutes les pièces d'un mobilier artistique, rassemblé laborieusement depuis plusieurs années. Mobilier éclectique, où toutes les époques étaient représentées,

composé d'objets rares, de tableaux authentiques, de porcelaines de choix, de bibelots curieux. Balzac pouvait dire à ses amis et écrire à madame Hanska :

« Mon hôtel est le royaume de Bricabraquie. »

En effet, il avait toujours eu le tempérament et les curiosités d'un chercheur, d'un collectionneur d'épaves anciennes. Aussitôt qu'il eut quelque argent bien à lui, il se mit à acheter des meubles, des tentures, des porcelaines des siècles passés.

D'ailleurs, il avait les yeux exigeants et aimait autour de lui des objets mobiliers de goût et de valeur. Déjà, en 1831, George Sand remarqua l'arrangement coquet, artistique du logement de la rue Cassini.

L'auteur de la Comédie Humaine possédait donc la manie et le flair du bric-à-brac; son savoir et ses recherches lui permirent de découvrir, d'acquérir, le plus souvent à très bon compte, de vrais trésors artistiques.

Heureux temps pour les amateurs et les collectionneurs que les années qui suivirent 1830 ! Les curiosités de la Renaissance, les bibelots du xvn^ siècle se rencontraient encore facilement, très authentiques et pas très chers. Le « truquage » n'était pas encore inventé. Alors, les marchands étaient coulants en affaires, et bien différents de leurs confrères d'aujourd'hui.

Longtemps avant les frères de Goncourt, Balzac propagea, développa — par son exemple — le goût,

la recherche de toutes les jolies choses du dixhuitième siècle.

Avec Sauvageot et La Gaze, il vit au delà du mauvais goiit de l'époque de Louis-Philippe, et prépara un réveil artistique, en faveur des objets mobiliers des siècles passés.

Le bric-à-brac fut d'abord une mode, puis une spéculation. Cette préoccupation du bibelot et cette recherche de Tantiquaille procurèrent de bonne heure au romancier de vraies richesses artistiques.

Le salon jaune de la Fille avx yeux d'or avec ses attributs heureux est la reproduction du salon de Balzac dans son appartement de la rue des Batailles. Plus tard, recevant à Passy le financier Solar, qui venait lui demander un roman pour son journal VÉpoque, il put l'étonner par l'énumération des objets de son mobilier.

Pour l'écrivain, ce riche mobilier était deux fois sa conquête. D'abord, son acquisition graduelle avait imposé quelquefois de lourds sacrifices à sa bourse; et sa conservation, au milieu des péripéties de ses mauvaises affaires, lui avait coûté bien des soucis... Avec le temps, le goût artistique de Balzac s'était épuré, raffiné. Dans les dernières années de sa vie, le moindre doute sur l'authenticité, ou sur la qualité d'un de ses objets mobiliers, lui causait un vrai tourment. Sa fantaisie ne s'arrêtait plus que sur des meubles ou des bibelots absolument précieux.

« Allez ! allez! écrivait-il, en 1846, à madame

Hanska, j'aurai votre confiance avec le temps, en fait de bric-à-brac au moins. Vous ne vous figurez pas à quel point je suis tourmenté, et quelle est l'anxiété de mon esprit, quand je m'aperçois que j'ai quelque chose d'inférieur en fait d'art chez moi. »

Disons aussi que, chez le romancier, les appétits du collectionneur avaient des visées à la spéculation ; rien ne lui faisait plus de plaisir que l'annonce d'une plus-value sur un de ses bibelots. Le bric-à-brac lui offrait comme une revanche de ses mauvaises affaires passées.

L'abondance de richesses artistiques avait été un des motifs de l'achat du petit hôtel de la rue Fortunée. Ne fallait-il pas à l'écrivain un élégant asile pour loger convenablement toutes ces belles choses que son goût et ses recherches avaient faites siennes.

Énumérons rapidement quelques-unes d'entre elles.

D'abord, à la place d'honneur de la maison, c'està-dire dans le cabinet de travail de Balzac, se dressaient ses meubles florentins, — la vraie richesse de la collection. Ces meubles n'étaient autres que la

BALZAC ET SES AMIES 22o

commode de Marie de Médicis et le secétairc de Henri IV.

Balzac les avait découverts, trouvés, achetés — un prix assez considérable — dans la petite ville de Luynes, pendant un de ses voyages en Touraine.

L'ornementation, le relief, la richesse de ces deux meubles accréditaient leur origine royale. La commode était en bois d'ébène veiné d'or, à pans brisés, avec culs-de-lampe et filets dorés en spirale aux angles. Des figures de sirènes, incrustées en nacre chatoyant comme toute la décoration, formaient le centre des vantaux et des tiroirs. Au milieu d'arabesques et d'enroulements fleuris se jouaient par centaines ces oiseaux chatoyants comme de l'opale. Un seul morceau d'ébène recouvrait cette commode, armoriée aux armes de France et de Florence. La couronne qui dominait fécusson était celle de grande duchesse ; ce fait donnait à croire que ce meuble était un cadeau du grand-duc François à sa fille Marie de Médicis.

Quant au secrétaire, il était composé d'un avantcorps à deux vantaux, chargé d'une tablette profilée, sur laquelle s'élevait la partie supérieure, également divisée en deux compartiments et terminée par une corniche d'une exquise pureté de moulure.

Les monogrammes d'Henri et de Marie étaient incrustés dans le meuble,

Balzac pensait que ces deux meubles avaient été donnés par Marie de Médicis au maréchal d'Ancre.

— Après l'assassinat de ce dernier, ses dépouilles enrichirent la maison de Luynes. La découverte de cette commode et de ce secrétaire précisément dans la ville de Luynes donnait donc une forte vraisemblance aux suppositions de l'auteur de la Comédie Humaine.

Léon Gozlan fit sur les meubles florentins de Balzac un article qui parut dans le Musée des Familles. Des dessins sur bois accompagnaient le texte.

La provenance royale de ces meubles, qui eussent été mieux à leur place dans un musée que dans le cabinet d'un homme de lettres, était donc certaine.

A cette époque, le célèbre marchand d'antiquités Monbro estimait à 60,000 francs ces deux merveilles de la Renaissance itahenne. Balzac — bien qu'il se trouvât dans une crise d'argent — refusa de les vendre 40,000 francs à un amateur.

Le romancier possédait aussi plusieurs meubles intéressants de l'époque française sous Henri II; entre autres, une collection de chaises superbes, aux sculptures robustes, artistiqu(!S, qui prirent place dans la salle à manger de l'hôtel de la rue Fortunée. Au plafond de cette même salle à manger, était accroché un magistral lustre flamand en cuivre, provenant sans doute du mobilier de quelque prince allemand ; car il était surmonté de l'aigle impériale à deux têtes.

L'éclectisme variait agréablement l'ornementation des pièces de l'hôtel : c'est ainsi que quelques meu-

bles hollandais — très curieux de formes, de bois. d'incrustations se mêlaient aux meubles de la Renaissances et de l'époque Louis XVI.

Une commode et un secrétaire de ce dernier style, trouvés et achetés à Tours, ornaient une des chambres de la maison.

Pour la chambre d'amis, Balzac avait acquis un prétendu lit de madame de Pompadour; mais, si le lit n'avait pas authentiquement servi à la célèbre marquise, il offrait du moins une richesse de sculptures qui était un régal pour les yeux. Balzac fit dorer ce lit, qui devint éblouissant.

Le rez de chaussée de l'hôtel comprenait deux pièces à coupoles, sculptées, peintes en Louis XVI, d'une jolie architecture. Le salon proprement dit paraissait mesquin en comparaison de ces deux pièces.

Cette lacune d'harmonie choquait l'auteur de la Comédie Humaine; un hasard lui fit rencontrer un lot de superbes boiseries sculptées avec un art incomparable, exhibant des fleurs en relief si réussies, si vraisemblables, que l'artiste avait dû les copier patiemment d'après nature. Balzac acheta bien vite ces magnifiques boiseries pour transformer son salon.

Ajoutons que toutes ces pièces étaient garnies, encombrées de précieux bibelots, de jolis objets de tous les styles, de tous les usages, de toutes les époques qui arrachaient les exclamations admiratives^ louangeuses, aux amis et visiteurs du romancier.

Balzac avouait qu'il ne se connaissait guère en peinture; et que, sur ce chapitre, il avait besoin des conseils d'autrui. Cependant il avait déjà rassemblé une petite galerie qui comptait des tableaux rares et précieux.

En peinture, il était également éclectique; il ne se montrait pas amateur exclusif de telle ou telle école. Son goût allait aux belles choses et il les achetait, quand sa bourse le lui permettait.

11 avait donc ramassé un peu partout quelques toiles de haute valeur qui préoccupaient déjà l'atinntion des connaisseurs; entre autres, le docteur Véron.

Ce dernier aurait désiré acquérir de Balzac le portrait de la femme de Greuze, peint par Greuze, et qui lui avait servi de modèle pour sa fameuse Acco?-dée de Village.

Le romancier avait acheté cette rareté — moyennant un prix minime — à un restaurateur de tableaux. Délicieuse, cette tête, peinte dans la meilleure manière de Greuze; elle avait inspiré une page artistique à Diderot dans l'un de ses Salons. La figure

révélait une intensité de vie et une vérité de chair étonnantes : composition exécutée rapidement dans un élan d'inspiration, de passion, d'enthousiasme, et à laquelle la brièveté de l'exécution n'enlevait rien de sa perfection .

Greuze avait donné ce tableau à sa femme en lui défendant de jamais le vendre; celle-ci l'avait légué à sa sœur. Un accident avait crevé la toile : alors la belle-sœur de Greuze, la croyant perdue, l'avait donnée à une voisine, qui, à son tour, s'en débarrassa, comme d'une chose inutile dans son ménage.

Le hasard fit alors tomber ce portrait de la femme de Greuze dans les mains d'un restaurateur de tableaux qui ressouda, recolla si bien la toile, que l'accroc devint invisible.

C'était de ce marchand que Balzac tenait cette merveille.

Quand le docteur Véron vit cette délicieuse tête, il s'enthousiasma, et voulut l'acheter dix mille francs à l'écrivain, qui refusa. Yéron s'étonna de ce refus et n'eut pas la femme de Greuze.

Balzac comptait également plusieurs autres toiles intéressantes de l'école française :

Un Natoire signé et d'un joli effet.

Uu Christ, de Gi';ardon, enfermé dans un superbe cadre de Brustolone.

Un portrait de Marie Leczinska, d'après Coypel, exécuté dans l'atelier de ce peintre, par un de ses meilleurs élèves.

Le romancier avait acheté cette copie sur les conseils de Chenavard .

Puis une autre tête charmante de Greuze, connue sous le nom de la Jeune Fille effixiyéc ;

Et une délicieuse exquisse de la naissance de Louis XIV, sous l'allégorie de l'adoration des bergers : Les bergers étaient habillés à la mode du temps et figuraient Louis XIII et ses ministres.

L'École italienne, dans la galerie de l'écrivain, était représentée aussi par quelques précieux tableaux.

Voici les plus intéressants :

Un Jugement de Paris, d'une belle allure, par Giorgione ;

Un Portrait de femme, de Palma le Vieux, — le plus intéressant de la dynastie des Palma ;

Une toile de Bronzino ;

Un Enlèvement d'Europe, d'Annibal Carrache,

ViWQ Aurore, du Guide... — dans sa manière forte, quand il était tout Caravage.

Bizarre de composition cette Aurore : elle était figurée par une grande dame, habillée à la façon de Véronèse, bien campée sur un nuage à gauche du tableau. Le fond représentait une villa maghifique ; sur le devant, il y avait un bassin garni de petites statues qui jetaient de l'eau : cette eau était surprenante de fluidité ; enfin, du côté droit de V Aurore, dans un coin, l'amour aux ailes colorées regardait l'Aurore avec tristesse et s'enfuyait, son arc

sans corde, débandé ; des nymphes fuyaient aussi dans des bosquets, comme effrayées, surprises.

A titre d'échantillon de l'Ecole italienne, Balzac possédait également deux Canaletti, figurant des coins de Venise; et trois toiles de Rotari: un peintre vénitien du dix-huitième siècle, surnommé le Greuze de l'Italie, peu connu en France, mais qui a beaucoup laissé de traces à Vienne, à Dresde, à Varsovie, à Saint-Pétersbourg,

Ces trois toiles n'auraient pas été déplacées dans une galerie de premier ordre.

Balzac avait acheté la plupart de ses tableaux italiens dans le voyage qu'il fit à Rome en avril 1846.

Pendant ce séjour eut lieu la vente du cardinal Fesch, qui livra aux enchères, à des prix modiques, de rares et précieuses choses. Le romancier regretta, dans cette circonstance, de n'avoir pas l'argent nécessaire pour profiter d'une pareille aubaine.

« Avec vingl-cinq mille francs, écrivait-il alors à sa sœur, on aurait pu en gagner quarante mille, à la vente du cardinal Fesch, oîi il n'y avait pas vingt personnes. »

A cette époque, les tableaux de maître n'étaient pas recherchés, surveillés, catalogués dans toutes les capitales de l'Europe, comme ils le sont depuis un quart de siècle.

Balzac, pendant ce passage à Rome, put aussi trouver un magistral Sai7it Pierre, d'Holbein, et un

Chevalier de Malte qui, nettoyé, restauré, devint une des toiles les plus curieuses de sa galerie. Ce Chevalier de Malte avait dû s'éjourncr bien des années dans un coin d'église : car il était tout encrassé, tout voilé par la fumée des cierges. Sous cet enduit déplaisant, il conservait encore une allure et une facture qui frappèrent l'écrivain. 11 s'empressa de montrer son acquisition au peintre Schnctz, alors directeur de l'École française à Rome, et Schnetz attribua le Chevalier de Malle à Sébastien del Piombo.

— Seulement, dit-il au romancier, je trouve un désaccord entre les mains et la figure: je crains des repeints.

Ce doute tourmentait Balzac.

Arrivé à Paris, il livra le Chevalier de Malte h son restaurateur de tableaux, le meilleur de Paris; un bon petit vieillard, ancien élève de David et de Gros, grand connaisseur, aimant la peinture, comme Paganini aimait la musique.

— C'est un chef-d'œuvre, dit-il après avoir contemplé le tableau rapporté de Rome. Mais que trouverons-nous là-dessous ?

Et le voilà qui commence en présence de Balzac, le nettoyage de cette toile.

Alors, sous le lavage, apr.'-s l'enlèvement d'une épaisse couche de crasse, les vraies teintes du tableau reviennent graduellement et brillent dans toute leur splendeur; on aperçoit, bien distincts, les tons de chair palpitants, les passages lumineux,

les ors des chaînes, de l'épée, les mains, le costume, le fond, enfm le Chevalier de Malte sortait de la toile, superbe de modelé, de couleur, d'harmonie.

C'était une merveilleuse résurrection de ce tableau enfumé pendant trois siècles.

— C'est plus fort que Sébastien del Piombo, et vous possédez là une des plus belles (cuvres de la Renaissance italienne.

Tous les connaisseurs qui vinrent voir le Chevalier de Malte partagèrent cette opinion. Balzac avait acquis aussi divers tableaux hollandais et flamands de précieuse valeur, où se trouvaient un Van l)yck, deux Van Huysum, un Cranach.

L'électisme, on le voit, régnait dans la galerie du romancier, comme dans son mobilier.

De belles, de rares porcelaines de tous les pays, de toutes les époques complétaient les richesses de ce mobilier si artistique.

Balzac possédait de grandes connaissances en céramique; toutes les marques, tous les monogrammes lui étaient familiers.

Il se trompait rarement sur l'époque et la provenance d'une pièce.

Là encore, il n'avait pas de préférence; il professait une égale prédilection pour le vieux sèvres et le vieux chine, à la condition que l'un et l'autre fussent bien authentiques.

Dans le Cousin Pons, il a étalé avec complaisance son érudition relative à la céramique. Il y a dans cet ouvrage une intéressante nomenclature de toutes les porcelaines curieuses qu'un collectionneur pauvre et fervent a pu rassembler à force d'adresse, de recherches et de patience. Aujourd'hui, le Cousin Pons avec ses maigres ressources serait bien empêché de réunir quelques-unes des pièces d'une pareille collection.

Les précieuses céramiques trouvées, achetées par Balzac, excitèrent aussi la curiosité et la convoitise de ceux de ses amis qui possédaient les mômes goûts que lui.

a Bertin, le directeur des Débats, — écrivait-il à madame Hanska en I8i6, — a été stupéfait de mes richesses; il a trouvé délicieux le téte-cà-tête de vieux sèvres et m'a dit que je vendrais facilement mon beau service de porcelaine de Chine de trois à quatre mille francs. »

Ce service de vieux sèvres était peint par Watteau ; Balzac l'avait acheté incomplet à Wiesbaden; il manquait le sucrier et le pot à lait. Aidé par un bonheur incroyable, l'écrivain trouva à Paris ce sucrier et ce pot à lait, absolument semblables aux pièces achetées en Allemagne, portant le même

BALZAC ET SES AMIES 23o

numéro, et cela pour la somme de soixante- quinze francs.

Ah ! l'heureux temps oi^i l'on pouvait devenir acquéreur, moyennant ce prix, de pièces de vrai vieux sèvres , même dépareillées ! Les porcelaines chinoises étaient principalement représentées dans la collection de Balzac par un service en vieux chine d'une parfaite con-ervalion, et surtout par deux grands vases potiches d'une superbe allure.

L'auteur de la Comédie Ilumuine montrait avec complaisance ces deux pièces ; il prétendait quelles dataient du treizième siècle : la vraie époque, selon lui , de la splendeur de l'ancienne céramique chinoise.

Dans la salle à manger de l'hôtel s'étalait une fontaine de faïence que Bernard de Palissy avait modelée pour Henri 11 ou Charles L\. C'était un des premiers, un des plus curieux morceaux de l'illustre potier.

Cette fontaine qui venait du château d'Écouen, portait des fleurs de lys dans ses dessins. Enfin la prédilection de Balzac pour la céramique se traduisait aussi par une ma-se de pièces curieuses, intéressantes, dispersées avec une profusion artistique sur les étagères, les consoles, les marbres de la maison. Leurs formes, leurs couleurs tempéraient l'harmonie sévère des meubles Renaissance.

En 1848, l'auteur de la Comédie Humaine eut la fantaisie de dresser le bilan de toutes ces richesses.

d'établir l'invonlairc do son hôtel et de son mobilier.

Après des calculs exacts, il évalua le tout à trois cent cinquante mille francs.

Le mobilier représentait^ à lui seul, au moins la moitié de cette somme. C'était un gros chiffre pour une époque où les objets d'art des siècles passés n'étaient pas encore cotés avec exagération.

Et maintenant, demandera-t-on, qu'elle a été la destinée de ce mobilier qui avait coûté à l'écrivain tant de recherches, de patience, de sacrifices d'argent?

Balzac a décrit en termes presque émus la disparition de la collection des porcelaines du Cousin Pons après sa mort.

Eh bien, une pareille dispersioji était réservée à toutes ces belles choses qu'il aimait tant. Ses héritiers les dispersèrent, les vendirent, ou les abandonnèrent à des créanciers impatients ; et, un jour, l'ancienne petite maison du financier Beaujon se trouva encore vide...

Ajoutons ceci : lorsque, au commencement de 1882, les créanciers de la veuve de Balzac firent saisir et vendre les dernières épaves de l'héritage de celui-ci, il y avait beau temps que les pièces sérieuses, les vrais objets de valeur du mobilier décrit plus haut, avaient été aliénés, dispersés.

Premier voyage de Balzac à Vierzschovnia. — Le château de madame Hanska. — Un moujick enthousiaste. — Retour à Paris. — La Révolution de Février. — Déceptions d'affaires. — Second voyage de Balzac en Russie. — Maladie du romancier

— Ajournement de son mariage avec madame Hanska. — Tristesses de cœur. — Aggravation de la maladie de Balzac.

— Le docteur Knotlie. — Une lettre malencontreuse. — Correspondances avec madame Carraud et Laurent Jean.

Au commencement de septembre iS47, Balzac, enfin libre, partit pour la Russie, pour Vierzscliovnia.

Alors le voYaii;e s'effectuait par Forbach, Cracovie, Brody et Berditchef, et demandait plusieurs jours.

Déjà le chemin de fer allait de Paris à Cracovie. Mais, depuis cette dernière ville jusqu'à Brody, se déroule une route de quatre-vingts lieues qu'il fallait parcouri-r en poste ou en traîneau, selon la saison.

Pendant tout ce voyage, Balzac rencontra chez les autorités des attentions, des complaisances qui lui facilitèrent le trajet et lui permirent d'arriver à Vierzschovnia, en avance sur la date indiquée par lui.

Ses amis se montrèrent reconnaissants de cet empressement.

Après les premières heures consacrées à la joie mutuelle de se retrouver, l'écrivain exprima l'impression de curiosité produite sur ses yeux et son imagination par l'immensité du pays où il était transporté.

En effet, l'Ukraine est une province russe presque aussi grande que la France. Le domaine de Vierzschovnia avait l'étendue d'un de nos départements.

Le pays est plat comme les plaines de la Beauce. Le château de madame Hanska ressemblait à un ilôt dans un océan, océan formé par d'immenses champs de blé au delà desquels se déroulaient des steppes d'une étendue asiatique.

Les bâtiments d'habitation étaient vastes et spacieux ; tout autour s'étendaient les villages occupés par une population de vingt mille paysans.

A cette époque, le servage n'était pas encore aboli en Russie. Cette population était à peine suffisante jx)ur cultiver une faible partie d'un tel domaine ; il aurait fallu au moins quatre cent mille paysans pour mettre en valeur le territoire entier de Vierzschovnia ; contrée d'une merveilleuse ferti-

lité OÙ le blé pousse abondamment presque sans culture.

xMais ce luxe de la nature rendait plus frappant ce manque des plus vulgaires choses du confort, ainsi ce village de l'Ukraine était le seul où il y eut un hôpital... et une lampe-carcel.

Le château de la comtesse offrait le même contraste ; les ap])artements renfermaient des glaces de dix pieds et pas de tentures sur les murs.

Malgré ces lacunes, Yierszchovnia passait pour la demeure la plus luxueuse de la province.

Quelques pièces cependant étaient meublées dans le goût français. Balzac eut à sa disposition un joli appartement, composé d'un sahm, d'un cabinet de travail et d'une chambre à coucher.

Le cabinet était en stuc rose, avec une cheminée, des tapis luxueux, des meubles commodes. Particularité intéressante : les croisées étaient garnies de glaces sans tain, en sorte que l'on pouvait voir le paysage de tous les côtés.

L'écrivain passa les premiers jours de son arrivée à visiter Yierzschovnia et ses environs . Comptant rester en Russie tout l'hiver, il dut aller à Kiew pour saluer le gouverneur général de la province et lui demander un permis de séjour : formalité alors imposée à tous les étrangers.

Kiew est la Rome du Nord, ville moitié européenne, moitié asiatique, renfermant pas moins de trois cents églises dans son enceinte.

A cette époque, le choléra ravageait la contrée avec une certaine intensité ; cette menace ne détourna pas Balzac du voyage.

Accompagné par madame Hanska et sa fille, il visita toutes les- richesses de cette cité, plantée au milieu des steppes. On le combla d'attentions et de prévenances. Sa renommée littéraire avait pénétré jusque dans ce coin éloigné de la Russie,

11 eut de ce fait un exemple curieux qui flatta singulièrement son amour-propre.

A Kiew se trouvait un riche moujick, grand amateur de romans, qui avait lu, traduits en russe, la plupart des ouvrages de l'auteur de la Comédie Humaine .

Cette lecture l'avait tellement charmé, que, dans sa reconnaissance, il brûlait toutes les semaines un cierge en l'honneur de Balzac. 11 avait promis de l'argent aux domestiques d'une sœur de madame Hanska, laquelle habitait Kiew, pour savoir quand ce dernier viendrait dans le pays. On présenta donc h l'écrivain ce moujick si fervent de ses œuvres ; celui-ci le contempla longuement et se confondit en marques de respect.

Revenu à Vierzschovnia, Balzac se mit au travail comme s'il eut été à Paris.

Est on curieux de connaître ce qu'il écrivit dans ce coin de l'Ukraine ? Une comédie satirique, tirée de son roman les Peiits Bourgeois.

Cet ouvrage ne vit jamais la scène.

BALZAC ET SES AMIES 2iJ

Le romaucRT avait rintcnlion de prolonger son séjour parmi ses amis jusqu'au mois, d'avril 1848. Vint l'hiver, amenant un froid intense; alors il jugea prudent d'adopter les modes russes, et se fit confectionner un paletot en drap indigène, fourré de renard de Sibérie.

Madame Hanska et ses enfants entouraient leur ami des attentions les plus charmantes, les plus affectueuses.

Cette existence amicale au milieu d'une famille dont il n'était encore que l'hôte, lui faisait de plus en plus désirer la réalisation de son mariage avec la comtesse.

Croyant que son stîjour à Vierzschovnia déciderait celle-ci à remplir sa promesse, il lui demanda d'exaucer enfin ce désir si cher à son cœur.

Mais madame Hanska lui répondit doucement que le temps de leur union n'était pas encore venu, et motiva cet atermoiement par les raisons les plus plausibles pour elle; sa présence et ses conseils étaient nécessaires à ses enfants ; ces derniers étaient encore trop jeunes, trop inexpérimentés pour administrer une fortune territoriale comme celle que représentait Vierzschovnia.

Balzac sentit encore une fois qu'il n'arracherait pas facilement cette mère à ses enfants, et il se résigna à attendre. N'était-il pas celui des deux qui aimait le mieux ?

Bientôt une circonstance d'affaires vint abréger son séjour dans l'Ukraine.

En 1846, il avait acheté en communauté avec madame Hauska, pour soixante mille francs d'actions du chemin de fer du Nord, actions alors non entièrement libérées.

Ces titres étaient ainsi frappés d'appels de fonds à époques indéterminées.

Avant de quitter Paris, il avait bien recommandé à son beau-frère, M. Surville, de le prévenir en temps utile, si la compagnie du Nord réclamait un versement de la part de ses actionnaires.

Cette éventualité se présenta en janvier 1848, et obligea l'écrivain à précipiter son départ.

Sa présence à Paris était indispensable pour trouver la somme nécessaire à la libération de ses titres.

Les atfaires avant le plaisir avaient toujours été sa règle.

Il quitta Yierzschovnia le 31 janvier 1848, promettant à ses amis de revenir vers eux dans quelques mois. Il faisait alors un froid qui variait de quinze à vingt-neuf degrés ; ce fut par une température aussi rigoureuse que Balzac dut effectuer en traîneau toute la route de Brody à Cracovie.

Enfin il arriva à Paris au milieu de février, juste quelques jours avant la secousse populaire qui renversa Louis-Philippe.

La révolution de février 1848 contrista Balzac.

11 était libéral d'opinion, très progressiste, très accessible aux idées sociales ; enfin, il était centre gauche, mais pas républicain.

On sait le bouleversement amené dans les affaires par le mouvement de 1848. Les intérêts des écrivains souffrirent du contre-coup de la crise.

La politique relégua la littérature au troisième plan ; les journaux ne publièrent plus de feuilletons; la librairie s'arrêta.

Ces fâcheuses circonstances replongèrent l'écrivain dans de pénibles embarras financiers. 11 était parvenu pendant les deux années précédentes à éteindre à peu près toutes les dettes de son passé.

Cependant il avait contracté de nouveaux engagements pour l'achat, et les embellissements de l'hôtel de la rucFortunée.

Ces dépenses s'élevaient à la somme de cent mille francs.

Pour régler ces nouvelles dettes, Balzac comptait sur des ouvrages placés dans différents journaux, destinés à paraître pendant le cours de l'année 1848.

Par suite des événements, ces rentrées lui firent défaut ; il se trouva contraint à des renouvellements onéreux.

Ce nouveau passif qui se drossait ainsi dans sa vie, attrista beaucoup Balzac.

Était-il donc toujours condamné à être Tesclave de l'argent? Cette situation reculait aussi son union avec madame Hanska.

Celle-ci lui avait souvent déclaré qu'elle désirait, avant d'allier sa destinée à la sienne, que sa position fût nette.

Découragé par ces contretemps, Balzac ne put travailler pendant le printemps et l'été de 18i8.

Il s'occupa du Faiseur, sollicita sa réception au Théâtre-Français.

Les artistes du comité firent bon accueil à l'auteur de la Comédie Humaine, et lui promirent un jour de lecture.

Balzac avait également porté au directeur de la maison de Molière, les Peiils Bourgeois.

Alors surgirent les néfastes journées de juin; et il reprit sa pièce, comprenant qu'au lendemain d'une bataille, où la bourgeoisie s'était vaillamment battue pour la cause de l'ordre, il" n'était pas opportun de traduire ses ridicules à la scène.

Pendant cet été de 1848, la politique avait dispersé les relations de l'écrivain ; ses amis intimes, Théophile Gautier, Léon Gozlan, Laurent Jan se montraient très découragés ^

1. Cependant, en mars 1848, Balzac fit passer avec succès la Marâtre, au Théâtre-Historique.

La politique avait même envahi le salon de madame de Girardin. Le directeur de la Presse avait été incarcéré par ordre du général Cavaignac, et cet emprisonnement inspirait contre ce dernier de virulents articles à la plume de Delphine Gay.

Dans ce Paris troublé, ému par les horreurs de la guerre civile, Balzac se sentit dépaysé, désorienté.

Des lettres affectueuses ^in^ itèrent à revenir au plus tôt à Vierzschovnia ; il résolut d'aller retrouver madame Hanska, ses enfants; et d'attendre, à leur foyer, la venue de temps meilleurs.

Il confia à sa mère la surveillance du petit hôtel de la rue Fortunée, à madame Surville le soin de quelques affaires pendantes; il partit pour ];i Russie, au commencement de septembre 1848, heureux de Laisser derrière lui Paris, en proie à toutes les anxiétés de la politique.

L'écrivain était l'ami, le client de Froment Meurice, l'artiste orfèvre qui ressuscitait dans ses créations le vrai style du xvi^ siècle. Aussi était-il surchargé de travaux, de commandes, et faisait-il quelquefois attendre ses chefs-d'œuvre.

Balzac, depuis deux ans, lui demandait vainement une coupe qu'il voulait offrir à madame Hanska.

C'était une coupe de cornaline dont la monture allégorique devait rappeler à la femme aimée la fidélité, la constance, l'amour de son ami.

Celui-ci avait indiqué, dessiné à l'artiste orfèvre, les attributs, les ornements de la monture; il désirait que cette coupe fût soutenue à ses deux extrémités, par deux figures ; l'une représentant l'Espérance, et l'autre la Foi,

LEspérancc devait tenir une page avec cette inscription, gravée en émail bleu : Neuchatel 4833.

La Foi tenait aussi une page où était dessiné un amour à genoux. D'autres attributs gracieux, artistiques, complétaient l'ornementation de la monture .

Avant de partir pour Vierzschovnia, Balzac alla trouver Froment Meurice; il lui rappela cette coupe de cornaline, commandée depuis deux ans.

L'artiste orfèvre demanda un nouveau délai de six mois pour l'achèvement de son travail.

Le romancier se retrouva au milieu de ses amis, en fin de septembre 1848.

Ce foyer familial de Vierzschovnia devenait de plus en plus nécessaire à l'auteur de la Comédie Humaine.

Les atermoiements de madame Hanska dans l'exécution de sa promesse de mariage n'amoindrissaient

pas son affection, bien au contraire, et il disait à une parente de la comtesse :

— Je ne comprends pas qu'on ne vive pas près d'elle, car elle est pour l'âme ce que le climat de Naples et de Nice est pour la poitrine.

L'entrain et la jeunesse de la fille de son amie apportaient à ce foyer une gaieté sereine, communicative, qui amusait Balzac. Cette atmosphère affectueuse lui rendait ainsi aimable le séjour de l'Ukraine.

Puis le travail le ressaisit ; avant de quitter Paris, il avait échangé des idées de théâtre avec son ami Laurent Jan, il avait promis de lui envoyer de Russie des scénarios à développer.

II commença à écrii'e le plan d'un grand drame : le roi des Mendiants.

Les dettes contractées au sujet de sa maison et restées impayées, le préoccupaient toujours ; il avait résolu de les éteindre en travaillant désormais pour le théâtre.

La situation intime, entre madame Hanska et lui, demeurait la même.

Intimidé par l'embarras de ses affaires, Balzac n'osait plus parler à la comtesse de leur mariage, et celle-ci soucieuse de rester avec ses enfants, lui tenait gré de sa discrétion. Bientôt il reçut de Paris la nouvelle que décidément le comité de la Comédie Française refusait de jouer le Faiseur.

Ce refus contrista le romancier; il écrivit alors à

Laurent Jan de porter l'ouvrage à Hostein, directeur du Théàtre-Hislhorique et d'offrir le rôle de Mercadet à Frederick Lemaître.

Hostein accepta le Faiseur, et promit de le monter très prochainement .

Vint le mois de novembre, amenant avec lui un froid terrible; toute la campagne autour de Yierzschovnia était couverte d'une neige épaisse, durcie par la gelée. Sous les atteintes de cette température cruelle, Balzac gagna une bronchite aiguë, qui, pendant dix jours, l'empêcha d'écrire et de sortir.

Déjà, quelques mois auparavant, il avait éprouvé les premiers symptômes de la maladie de cœur qui devait l'emporter; — maladie déterminée par trente ans d'un effrayant labeur, et, en dernier lieu, par les contrariétés éprouvées à la suite des événements de 1848.

Cette robuste santé qui avait été une de ses forces l'abandonnait. Maintenant, il éprouvait des palpitations violentes et des étouti'ements fréquents; il gravissait les collines avec peine; les mouvements de haut en bas lui étaient pénibles. La guérison de la bronchite amena un apaisement dans les crises du cœur, et, durant quelques semaines, le romancier parut revenir à un état normal de santé.

Malgré la tranquillité affectueuse au milieu de laquelle il vivait, une préoccupation aiguë, constante, lui tenaillait le cerveau : le souci de ses affaires, le souvenir des difficultés laissées derrière lui. A

Paris, lapolitiqno assombrissait toujours la situation, et Je temps était dur aux gens de lettres; la correspondance échangée à cette époque avec sa mère et sa sœur trahit chez lui l'inquiétude du présent et l'appréhension de l'avenir.

En effet, dans une lettre adressée à sa mère, — en février 1849, — Balzac lui exprime combien il regrette d'avoir entrepris la maison de la rue Fortunée, sur des bases aussi coûteuses et il suppute qu'il redoit encore — à propos de cet hôtel — une somme de soixante dix-sept mille francs ; « une petite fortune au temps où était alors la rente >' .

Depuis le mois de septembre 1847, sa plume était improductive. Si l'éditeur Souverain ne lui avait pas prêté cinq mille francs, il n'aurait pu partir pour Vierzschovnia.

Ces cinq mille francs étaient exigibles en avril 1849; il espérait à cette époque être rentré à Paris, et ramasser aisément la somme nécessaire pour régler cette échéance.

Par malheur, ses amis se trouvaient empêchés de lui venir en aide; des circonstances fâcheuses atteignaient aussi leurs intérêts.

Madame Hanska avait subi deux incendies dans ses propriétés; on lui avait volé des sommes considérables sur la succession d'un oncle.

Ces soucis d'affaires se compliquaient pour l'écrivain d'une amertume secrète, il sentait que tous ces incidents inopportuns, toutes ces mauvaises

chances reculaient encore l'époque de son mariage avec la femme aimée.

En février 1849, madame Hanska se rendit à Kiew, où des affaires réclamaient sa présence. Elle emmena sa fille et son gendre. Balzac fut du voyage.

Le froid était alors intense comme en 1812. Le romancier fut encore repris d'un violent rhume qui le fit cruellement souffrir. Pendant vingt jours, il dût garder la chambre à Kiew. Son seul plaisir était de voir la jeune comtesse Mniszech qui comptait beaucoup de relations dans la ville, partir pour le bal avec des toilettes d'une magnificence royale.

Ce rhume malencontreux obligea Balzac à suspendre le traitement de sa maladie de cœur.

Alors les étouffements le reprirent, compliqués d'un affaiblissement total du système musculaire. Un mouvement brusque, une parole dite sur un ton trop haut, lui causaient de pénibles souffrances.

On revint à Yierzschovnia en mars 4849. — L'écrivain se remit entre les mains du docteur Knothe pour le traitement de cette maladie de cœur qui offrait tous les caractères d'une hypertrophie.

Le docteur Knothe était un habile médecin, établi

«ALZAC ET SES AMIES 2ol

à Vierzschovnia. avec son père éi^ale ment médecin.

11 prodigua au malade les soins les plus intelligents, les plus dévoués. Mais, hélas ! ces soins devaient demeurer impuissants pour enrayer le mal qui s'acharnait maintenant sur Balzac ; chez lui, l'organisme était usé.

Au milieu de ses souffrances physiques, — répélons-le encore, — le perpétuel ajournement de son mariage avec son amie lui causait un véritable chagrin. Une importante formalité devait précéder la célébration de cette alliance : le consentement de l'empereur de Russie .

Madame Hanska, propriétaire d'une grande fortune territoriale, ne pouvait épouser un étranger sans l'assentiment du maître.

Cependant Balzac obtint de la comtesse la permission de solliciter cette autorisation du czar.

L'Empereur Nicolas répondit par un refus, et le premier ministre de la cour de Russie accentua encore ce refus par une lettre, oii il disait à l'écrivain que la Russie avait des lois auxquelles il devait obéir.

La comtesse ne pouvait tourner la ditficulté que par l'abandon complet de sa fortune en faveur de ses enfants; et elle aimait tellement ceux-ci, que cette résolution radicale ne l'effrayait pas outre mesure ; cette pensée lui était même déjà venue.

Mais aussi cette affection l'empêchait-elle de s'habituer à l'idée de la séparation*

S'iâ UALZAC £T SLS A. MIE. S

Le comte et la comtesse iMniszecli redoutaient également l'éloignement d'une mère adorée; et, dans l'intimité, ils ne manquaient pas de lui peindre leurs appréhensions.

Survint un incident qui compliqua cette situation commune.

La famille de Balzac se trouvait alors dans une position peu prospère. Les événements de 1848 avaient plongé dans la gène la sœur et le beau-frère de l'écrivain ; lui-même servait une petite pension à sa mère, qui, retirée à Suresnes, menait une existence étroite ; enfin son frère était réfugié dans l'Inde, à Calcutta, très misérable, et chargé d'enfants qu'il pouvait à peine élever.

Disons aussi que madame de Balzac et madame Surville n'avaient pas vu, sans un certain dépit, l'absorption graduelle de leur fils, de leur frère, par la famille Hanska.

Balzac, dans son enthousiasme pour ses amis, les offrait à tout propos à ses parents, comme des modèles à imiter, — modèles dont selon lui, les siens étaient loin d'approcher.

Cette attitude de l'écrivain avait un peu froissé sa famille.

Ce froissement se fit jour dans une lettre que madame de Balzac écrivit k son fils, en mars 1849, lettre motivée par un léger reproche que ce dernier avait cru devoir faire à sa mère, au cours d'une de ses réponses.

BALZAC ET SES AMIES 2o3

La missive de celle-ci était froide, digne ; pour la première fois, madame da Balzac disait vous à son fils et déclarait que désormais elle subordonnerait sa tendresse à sa conduite envers elle.

Celte lettre impressionna défavorablement madame Hanska et ses enfants ; elle contrista Balzac. Ce dernier, ayant pris l'habitude de lire à haute voix sa correspondance au milieu de ses amis, n'avait pu éviter la lecture de la lettre de sa mère.

De la part de madame de Balzac, ce n'était là qu'une boutade d'humeur : au fond, elle adorait son fils. Mais l'incident jeta de l'émotion à Vierzschovnia. Cette malencontreuse lettre parut la preuve d'une mésintelligence réelle entre l'écrivain et sa famille.

Les enfants de madame Hanska s'émurent ; ils s'effrayèrent de la destinée de leur mère, si elle épousait Balzac dans de pareilles circonstances. Quel sort l'attendait en France ? Une inquiétante perspective de troubles, de dettes, de visages malveillants. La comtesse fut retournée, influencée par les craintes de ses enfants. Dans sa patrie, à son foyer, elle vivait riche, aimée, considérée, et elle ne se souciait pas de changer de pareilles conditions d'existence .

Ces mauvaises chances d'avenir alarmèrent son caractère raisonnable et positif. Trop franche, trop intime avec Balzac pour lui dissimuler ce nouveau revirement dans ses intentions, elle lui déclara

2o4 BALZAC ET SES AMIES

qu'elle ne voulait pas de mariage avant que toutes ses dettes fussent payées .

Ces doutes exprimés relativement au bonheur, à l'avenir qu'il réservait à la femme aimée, afïligèrent et mortifièrent Balzac.

Il écrivit une longue lettre à sa sœur pour lui exprimer le dommage moral que lui avait fait la malencontreuse lettre de sa mère.

Si, en ce moment, il se fût senti moins affaibli, il serait revenu précipitamment à Paris. D'ailleurs, les routes n'étaient pas sûres, la révolte de la Hongrie avait bouleversé l'Autriche ; la Galicie était infestée de pillards qui dévalisaient les villes en plein jour et rançonnaient effrontément les voyageurs.

Il ne fallait pas songer au retour, avant que le gouvernement autrichien eût assuré la sécurité des voies de communication.

L'impression causée par la lettre de madame de Balzac s'effaça vite ; et, à part l'explication qu'elle avait motivée, l'harmonie entre les hôtes de Vierzschovnia, demeurait toujours affectueuse.

Cependant, Balzac annonça son retour à sa famille, pour la fin de juillet ou le commencement d'août ; il espérait être guéri de toutes les complications de sa maladie de cœur .

BALZAC ET SES AMIES 2oO

Les mois de mars, d'avril, de mai 1849 furent pour l'écrivain des périodes de crises et de souffrances .

Les deux médecins auxquels il s'était confié le soignèrent très intelligemment ; mais l'hypertrophie du cœur devenait aiguë, et se compliquait de péripéties inattendues.

Ah ! l'horrible maladie pour un homme de l'activité de Balzac. Tout son organisme débilité répercutait cruellement la souffrance ; la moindre expression de sentiment, une parole trop vivC; un pas trop rapide lui causaient de trop douloureux étouffements. Enfin, il en était arrivé au point de ne pouvoir lever les bras pour se peigner^ sans d'affreuses palpitations.

Deux fois, il eut des attaquesdestrangulation complète par impossibilité d'aspirer et d'expirer l'air.

A cet état valétudinaire sajoutèrent d'affreuses migraines, causées par les brusques variations de température de ce climat asiatique, auquel le romancier ne s'habitua jamais.

Cependant, les deux docteurs Knothe répondaient

2o0 P.ALZAC ET SES AMIES

de sa guérison, au bout de la durée de leur traitement.

Ce traitement consistait à rétablir chez le malade la circulation du sang veineux qui. oblitéré, épaissi, avait besoin d'être purifié.

Au cours du traitement, le romancier subit un assaut terrible ; on lui prescrivait, entre autres remèdes, de prendre deux fois par jour du citron pur ; il paraissait s'y être habitué. Une fois, il fut saisi d'un malaise subit très intense, qui le jeta comme foudroyé sur son canapé. Alors se déclarèrent des vomissements qui firent croire à la dernière heure du malade.

On le coucha; il eut vingt-cinq heures douloureuses comme des heures d'agonie; il lui semblait que sa tête pesait un poids énorme; le moindre mouvement dans cet état lui causait des souffrances vertigineuses. La scnsibihté du malade était démesurément agrandie par la douleur; à la suite de cette crise, il eut six jours de convalescence .

En se relevant de son lit de douleur, Balzac constata que les symplomes de sa maladie de cœur avaient disparu. A une question adressée au médecin sur son état, le docteur Knothe répondit :

— Mon cher client, la crise que vous venez de traverser est une émeute de la maladie contre votre tempérament ; les voies sont plus libres maintenant chez vous; mais vous avez encore besoin d'un mois de traitement.

liALZA': ET SES AMIES 2o /

— Ah ! docteur, vous êtes un fameux médecin inédit, répondit Balzac.

Alors lui revint à la pensée le souvenir de Frédéric Soulié, Fauteur des Mémoires du Diable, mort prématurément d'une maladie semblable.

— Quel malheur , mon cher Knothe , que ce pauvre Soulié ne vous ait pas connu !

Pendant quelques semaines, l'écrivain ressentit dans son état une amélioration passagère, mais très réelle; les étoufïements avaient cessé; les douleurs de l'estomac avaient disparu.

Une nouvelle fâcheuse lui vint de Paris.

Hostein voulait faire subir au Faiseur d'étranges transformations; il méditait de changer cette comédie de caractère en un gros mélodrame.

Balzac dut écrire qu'il s'opposait à la représentation de son ouvrage sur la scène du Théâtre-Historique. Ce nouveau contretemps lui fut pénible, il lui enlevait la perspective dun gain sur lequel il comptait déjà,

Entre la comtesse et lui, il n'était plus question de l'union projetée. Cet atermoiement indéfmi du rêve le plus chèrement caressé de sa vie lui arrachait des regrets qu'il épanchait ainsi dans une correspondance avec les siens.

« Hélas ! écrivait-il à sa sœur à ce sujet, je n'ai pas de bonnes nouvelles à t'envoyer d'ici... Quant à l'affection, à la tendresse de tous, au désir de sarcler les mauvaises herbes qui encombrent ma route

2o8 BALZAC ET SES AMIES

dans la vie, mère et enfants sont sublimes. Mais l'affaire principale est encore soumise à des embarras, à des retards qui me font douter que Dieu veuille que ton frère soit heureux, au moins dans ce sens-là. »

Pendant les mois de juin et de juillet 1849, Balzac continua de suivre le régime prescrit par le docteur Knothe.

Disons que ce régime consistait dans l'absorption d'une mixture particulière, savamment préparée, à la dose de quatre fois dans la journée, les jours pairs, et d'une autre poudre, prise deux fois la journée, dans les jours impairs.

Se croyant en état d'entreprendre le voyage lie retour, le romancier annonça à sa mère son départ définitif de Vierzschovnia pour la fin d'août; il l'avertit même d'un changement possible dans son itinéraire.

Comme, vers cette époque, ses amis pouvaient avoir affaire à Moscou, il les accompagnerait dans cette dernière ville, et il reviendrait alors par Saint-Pétersbourg et Kiga, de manière à éviter la Galicie, trop voisine du théâtre de la guerre en Hongrie, et occupée par les troupes russes, venues au secours de l'Autriche.

Il calculait que ce détour exigeait au moins vingt jours; enfin, avec un arrêt à Berlin, il ne serait pas à Paris avant octobre 1849.

Les circonstances dérangèrent encore une fois ce projet de retour.

BALZAC ET SES AMIES 2o9

Malgré un traitement rigoureux, des soins dévoués, la santé de Balzac ne se remettait pas; elle demeurait précaire, exposée à toutes les chances de rechute. Il avait encore la respiration crépitante et les bronches engorgées.

Par suite de la maladie et du mode de traitement, ses yeux étaient devenus si faibles, qu'il ne pouvait plus lire le soir. Enfin, la moindre contrariété le jetait dans un état nerveux épouvantable.

Il se trouva donc trop faible pour partir au mois d'août 1849, comme il l'avait espéré.

Le docteur Knothe décida que le malade devait continuer encore le traitement prescrit pendant les mois de septembre et d'octobre. Mais, à cette époque, une complication survint.

Les steppes de l'Ukraine sont balayés par des vents qui apportent avec eux la fièvre des marais du Danube, fièvre terrible qui s'attaque de préférence aux étrangers.

Une fièvre céphalalgique se déclara ainsi chez Balzac; il éprouva des accès cruels, et, à chacun des accès, le médecin croyait que la fièvre deviendrait cérébrale; elle fut d'abord quotidienne, puis tierce, quarte ensuite; elle secoua le malade pendant trentequatre jours, et il dut prendre de la quinine à haute dose pour expulser cette fièvre.

A la suite de cette complication, il devint maigre comme en 1819, à l'époque de sa première jeunesse.

Cette fièvre, même après sa guérison, eut un ré-

sultat déplorable : elle avait motivé l'interruption du traitement de l'afTection chronique. Dans l'intervalle, le cœur, les poumons regagnèrent en mal le terrain que le régime antérieur leur avait fait perdre.

Balzac renonça encore à partir au mois d'octobre 1849, et se résigna à suivre un traitement de deux autres mois, pour être en état de supporter le voyage sans danger.

En décembre, il éprouva un mieux relatif ; les val- \Tiles du cœur paraissaient avoir retrouvé quelque élasticité.

Il profita de cette amélioration pour envoyer de ses nouvelles à sa vieille amie, madame Carraud. Depuis son arrivée à Vierzschovnia, il n'avait pu lui écrire. Les circonstances, pendant ces dernières années l'avaient un peu éloigné de madame Carraud ; absorbé par la famille Hanska, il ne trouvait plus le temps d'aller passer à Frapesle ces jours de loisir, où il était si cordialement attendu, accueilli.

Néanmoins, entre Balzac et celle-ci, l'amitié persistait toujours, sincère et dévouée.

Les années avaient assombri la vie de cette amie fidèle.

Des revers successifs de fortune l'avaient réduite à la gène ; et, un jour, elle dut vendre le domaine de Frapesle.

Le romancier avait été sensible à la situation de madame Carraud. La lettre quil lui écrivait alors est pleine d'effusion attendrie, La destinée de l'excel-

lente femme ressemblait à la sienne : efforts et déceptions, voilà tout ce qu'ils avaient trouvé au bout de leur route.

Cette réflexion découragée, mais, hélas! trop vraie, tombe aussi de sa plume, au cours de cette même lettre :

c( Comme la vie est autre vue du haut de cinquante ans ! et que souvent nous sommes loin de nos espérances ! Vous souvenez-vous de Frapesle, quand j'y endormais madame Desgrés? J'ai endormi, je crois, bien du monde depuis. Mais que de choses, que d'illusions jetées en même temps par-dessus le bord ! Et croiriez-vous que, sauf l'affection qui va croissant, je ne sois pas plus avancé là où je suis ? Quelle rapidité pour l'éclosion du mal, et quels obstacles pour les choses du bonheur! Non! c'est à donner le dégoût de la vie. »

Toujours à la même époque, Balzac profita de l'amélioration de son état pour écrire aussi à son ami Laurent Jan.

Il lui annonça son retour à Paris à la date de février I80O; il lui apprenait que désormais il avait la ferme intention de travailler pour le théâtre. Dans ses longs jours de traitement, il avait roulé bien des idées, trouvé bien des sujets. Selon son expression, il se croyait en possession d'une petite Californie théâtrale, précieuse à exploiter, et il adressait à son ami un raisonnement, bien original, lorsqu'il s'agit de théâtre :

« En février 1850, trouverai-je un public hilare? C'est douteux. Néanmoins, je travaillerai. Pense qu'une scène écrite par jour fait trois cent soixantecinq scènes par an, qui font dix pièces. En tombât-il cinq, trois n'eussent-elles que des demi-succès, resteraient encore deux succès qui feraient un joli résultat ! »

Ainsi bercé d'illusions littéraires, réconforté par une éphémère amélioration de sa santé ruinée, l'auteur de la Comédie Humaine atteignit les derniers jours de décembre 1849.

XYI

La température de l'Ukraine. — Rechute de Balzac. — Une conversation décisive. — Les irrésolutions de madame Hanska- EUe se décide à épouser l'auteur de la Comédie Humaine. — Joie de Balzac. — Le 14 mars 1850. — Deux lettres touchantes. — Départ de Vierzschovnia. — Un séjour à Dresde. Un passage d'Arsène Houssaye. — Retour à Paris. — Mort de Balzac.

Le froid sévit encore cruellement en Russie, pendant l'hiver de 1849-18o0.

Dans l'Ukraine, le thermomètre descendit à trente degrés, ce qui équivalait à soixante degrés avec les terribles vents glacés, soufflant à travers les steppes.

Cette rigueur de température fut encore fatale h Balzac : il gagna un effroyable rhume qui le cloua dix jours au lit.

Il éprouvait des crises d'expectoration, pendant lesquelles il pensait cracher ses poumons ; il était inondé de sueurs, comme s'il eût été atteint de la suette.

Cependant il se remit et se jugea même en état de suivre madame Hanska et ses enfants, qui se rendirent à Kiew, pendant le mois de janvier, pour assister à la foire des contrats.

Il comptait partir irrévocablement en février ; il avait besoin de faire viser ses passeports à Kiew.

Le séjour de la ville lui fut encore funeste.

Le lendemain de son arrivée, pendant qu'il faisait ses visites aux autorités, il s'éleva un terrible coup de vent — vent de chasse-neige — venu des côtes de la mer Noire.

Le romancier fut suffoqué par le froid et atteint d'un nouveau rhume qui l'obligea de garder la chambre vingt jours sans sortir.

Ces variations de température désordonnées précipitaient la fin du malade.

A la suite de ce nouvel assaut, Balzac revint à Vierzschovnia, très affaibli, très découragé.

Il avertit sa famille que son retour se trouvait encore ajourné.

Le temps se montrait défavorable ; il fallait attendre la fin du dégel des neiges, qui rendaient alors les routes impraticables.

Au milieu des souffrances physiques, une pensée pénible ne cessait de hanter le romamcier: la pers-

BALZAC ET SES AMIES 26o

pective de revenir seul à Paris, sans la femme aimée, devenue épouse.

Il subissait silencieusement les circonstances qui ajournaient son mariage ; et ces atermoiements le plongeaient dans une mélancolie plus cuisante que les atteintes de la maladie.

« Voilà trois ans, écrivait-il à madame Carraud, que j'arrange un nid qui a coûté ici une fortune, hélas! et il manque les oiseaux. Quand viendront-ils? Les années courent, nous vieillissons, et tout se flétrira, même les étoffes et les meubles du nid. »

Maintenant, il gardait pour lui seul cette amertume intime ; il ne parlait môme plus à son amie de leur projet d'union.

Faisant allusion à ce point douloureux, il écrivait aussi à sa sœur :

« Peut-on offrir à une femme une vie délabrée comme la mienne ? »

Les longs mois passés au foyer de cette famille, dont il était l'hôte, la lui avaient rendue encore plus chère, et faisaient plus cruelle à son cœur l'idée d'une séparation.

Disons aussi qu'à mesure que les souffrances de leur ami s'étaient agravées, madame Hanska et sa fille étaient devenues pour lui d'admirables gardemalades.

Elles s'efforçaient de lui voiler les tristesses de la maladie.

Pendant tout le temps de son séjour à Kiew, Bal-

zac avait été obligé de garder la chambre ; la comtesse lui tint fidèlement compagnie.

A leur retour à Vierzschovnia, Balzac prévint ses amis qu'il comptait partir prochainement pour Paris, quel que fût son état.

Un soir du mois de février I80O, Balzac était dans sa chambre.

Il suivait de nouveau le traitement prescrit par le docteur Knothe, traitement tant de fois interrompu par cette succession de rhumes et de crises qui accablaient le malade.

Madame Hanska lui tenait compagnie, pendant ces heures de la soirée.

Une légère améUoration s'était manifestée, de nouveau, dans l'état de Balzac.

Il comptait toujours partir dans le courant de mars. Les routes étaient devenues meilleures.

Mais toujours la pensée de revenir seul — sans avoir encore réalisé le souhait le plus ardent de sa vie — le plongeait dans une tristesse secrète.

Et, ce soir-là, cette pensée, plus obsédante que jamais, lui mordait le cœur.

Le silence régnait dans la pièce.

A la fin, madame Hanska regarda son ami et lui demanda s'il souffrait.

Cette question parut à celui-ci comme un appel aux confidences. Alors il révéla à la femme aimée son état d'esprit, sa mélancolie de la quitter, après ces longs mois de vie intime, son regret de partir, seul, sans être encore son époux.

Quand pourrait-il revenir à Vierzschovnia? Sa santé lui permettrait-elle seulement de faire encore une fois ce long voyage ?

Toutes ces perspectives lui apportaient au cœur une accablante tristesse qu'il ne pouvait plus dissimuler à son amie .

Ne lui demandait-elle pas s'il souffrait ? Hélas !oui, il souffrait bien.

Et il continua ainsi de mettre son âme à nu, sans reproches, sans récriminations, résigné aux circonstances.

Pendant cet entretien, madame Hanska écoutait songeuse, silencieuse, frappée des paroles de son ami. Elle semblait livrée à un revirement d'esprit. Pendant ces derniers temps, elle avait été attendrie, émue, par le spectacle des cinq maladies successives qui avaient torturé le romancier, et elle avait vu qu'au milieu de souffrances aiguës, l'affection de celui-ci pour elle demeurait inaltérable; — une affection qui durait depuis dix-sept ans ! — Et maintenant cet ami si dévoué, si constant, était là, devant elle, amaigri, ruiné de santé, lui

disant doucement ses regrets de la quitter, ses tristesses de partir, sans elrc encore son époux.

A mesure que l'entretien se continuait, madame Hanska s'apitoyait ; elle écoulait davantage sx^n cœur et moins sa raison. Et son cœur lui conseillait d'exaucer enfin les vœux de cet hoininc qui lui avait sacrifié une part si considérable de sa vie. Oui, lé devoir pour elle était de devenir sa femme, de ne pas le livrer aux amertumes de l'absence.

Cependant, ce soir-là encore, la comtesse ne laissa rien transpirer du combat qui se livrait dans son esprit ; et elle quitta son ami avec les paroles affectueuses habituelles.

Pendant quelques jours, celte lutte de sentiments, d'idées, de résolutions, se continua chez elle; enfin, un élan de cœur l'emporta sur sa raison positive; elle décida qu'elle épouserait son ami elle suivrait à Paris.

Le départ prochain de Balzac était maintenant le sujet habituel de conversations des hôtes de Vierzschovnia. Ce dernier faisait voir combien il était toujours attristé de la perspective de s'en aller seul.

Alors madame Hanska le prit à part pour lui annoncer sa résolution définitive.

— Mon ami, dit-elle, je ne vous laisserai pas partir seul : vous emmènerez votre femme.

Ah ! la bienheureuse parole 1 Parole si longtemps espérée, si longtemps attendue ! De quelle joie ineffable elle remplit le cœur de Balzac.

Il considéra ce consentement d'union presque comme une faveur inespérée. Tant de fois les atermoiements de son amie avaient découragé son attente. Ce jour-là, il connut le bonheur. Mais les formalités du mariage ajournaient encore son départ.

Madame Hanska abandonnait à ses enfants toute sa fortune, sous condition d'une rente servie par ceux-ci. C'était le seul moyen d'épouser son ami, malgré la défense du czar. L'écrivain approuva cette donation; il ne tenait qu'à la femme aimée; peu lui importait sa fortune.

Les intéressés se rendirent à Berditchef pour accomplir toutes les formalités d'affaires.

Enfm, le 14 mars 1850, dans l'église Sainte-Barbe de Berditchef, un prêtre délégué par l'évêque de Jitomir — une des illustrations du clergé catholique polonais — l'abbé Czarouski, bénissait le mariage de Balzac et de la comtesse Hanska.

Les témoins étaient Georges Mniszech, le comte Gustave Olizar et le curé de la paroisse de Berditchef.

La cérémonie s'accomplit le matin.

Les nouveaux mariés et leurs enfants quittèrent aussitôt Berditchef pour regagner Vierzschovnia, où ils arrivèrent à dix heures du soir, après avoir voyagé toute la journée.

Le trajet avait beaucoup fatigué Balzac; il se retira dans sa chambre. Madame Hanska — sa femme maintenant — très lasse aussi, rentra seule dans son appartement .

rs'iniporle, ce mariage contracté dans une petite ville de l'Ukraine, l'union de ces deux automnes — fut le dernier beau jour de l'auteur de la Comédie Humaine.

Lo lendemain, lo mars 1850 — aux premières heures de la matinée — Balzac écrivit deux lettres, l'une à sa mère, l'autre à sa sœur, pour leur annoncer, en termes émus, la célébration de son mariage.

Dans ces lettres, le cœur de l'écrivain déborde de joie satisfaite, d'amour-propre contenté. On sent que ce mariage n'est pas seulement pour lui la consécration du sentiment profond qui avait absorbé sa vie; c'est aussi un triomphe de sa volonté sur tous les obstacles qui le séparaient de cette femme.

« 11 va donc depuis vingt-quatre heures, dit-il à sa sœur, une madame Eve de Balzac, née comtesse Rzevuska, ou une madame Honoré de Balzac, ou une madame Balzac aînée. Que t'en dirai-je encore ? Elle peut être enviée; mais, à Texception de sa fille, il n'y a pas, dans ce pays, de femme qui lui soit comparable ; c'est bien le diamant de la Pologne et le joyau de cette vieille et illustre famille Bzevuski; on peut dans tous les pays être fier d'elle, et j'es-

père que, d'ici à peu, tu la verras; car, avant le mois de mai, je te présenterai ta belle-sœur. »

Au cours de ces lettres, Balzac prévient sa famille que son mariage assure maintenant son retour, dont il assigne la date pour le milieu d'avril I80O. Mais, auparavant, il doit faire un nouveau voyage à Kiew, pour régulariser son passe-port, en y inscrivant le nom de sa femme.

Dans cette circonstance, le romancier n'eut garde d'oublier madame Carraud.

A elle, aussi, il lui écrivit le 17 mars I80O, une lettre débordante de joie pour lui apprendre l'événement heureux.

« Nous sommes de si vieux amis, lui dit-il, que vous ne pouvez apprendre que de moi le dénouement heureux de ce grand et beau drame de cœur qui dure depuis seize ans. Donc, il y a trois jours, j'ai épousé la seule femme que j'aie aimée, que j'aime plus que jamais et que j'aimerai jusqu'à la mort. Cette union est, je crois, la récompense que Dieu nie tenait en réserve pour tant d'adversités, d'années de travail, de difficultés subies et surmontées ! Je n'ai eu ni jeunesse heureuse, ni printemps fleuri ; j'aurai le plus brillant été, le plus doux des automnes. Peut-être, à ce point de vue, mon mariage vous apparaîtra-t-il comme une consolation personnelle, en vous démontrant qu'à de longues soufl'rances, la Providence a des trésors qu'elle finit par dispenser. »

Mais le bonheur présent ne fait pas oublier à Balzac que l'adversité pèse sur son amie. Avec des termes afTectueux, en son nom et au nom de sa temme, il l'invite à venir souvent les voir à Paris, à descendre chez eux. Elle aura sa chambre dans l'hôtel de la rue Fortunée. Il a le droit de compter sur ce témoignage d'amitié de sa part.

« Donc, dès que vous voudrez venir à Paris, vous y viendrez sans même nous prévenir. Vous viendrez rue Fortunée, comme chez vous absolument, comme j'allais à Frapesîe. C'est mon droit. Je vous rappelle ce que vous avez dit un jour de moi, à Angoulème, lorsque, brisé d'avoir fait Louis Lambert, malade, vous savez comment, je craignais la folie, je parlais de l'abandon où l'on laisse ces malheureux : « Si vous deveniez fou, je vous garderais. » Jamais ce mot, votre regard ni voire expression n'ont été oubliés. Tout cela est encore en moi, comme au mois de juillet 1832.

((C'est en vertu de ce mot-là que je vous réclame aujourd'hui; car je suis presque fou de bonheur !.. . Ah ! je n'oublie pas vos maternités, votre sympathie divine pour les souffrants. Aussi, en pensant à tout ce que vous valez, à la façon dont vous vous colletez avec l'adversité, moi qui me suis tant mesuré avec ce rude adversaire, je vous dirai que j'ai honte de mon bonheur en vous sachant malheureuse ; mais nous sommes tous deux plus hauts que ces petitesses du cœur. Nous pouvons nous dire que le

bonheur et le malhenr sont des façons d'être où de grands cœurs se sentent vivre fortement ; qu'il faut autant de vigueur philosophique dans l'une que dans l'autre position, ^et que le malheur qui a de vrais amis est peut-être plus supportable que le bonheur envié. )>

Ne sont-elles pas attendrissantes, ces belles et sincères effusions d'une amitié de trente ans !

La fatigue d'un nouveau voyage à Kiew détermina une nouvelle rechute chez Balzac. L'amélioration qui s'était manifestée dans son état disparut ; les étouffements du cœur recommencèrent, violents jusqu'à la syncope.

Son départ pour la France se trouva une fois encore retardé.

Le docteur Knothe jugea que le malade devait suivre son traitement habituel, au moins pendant quinze jours, pour être en état de se mettre en route.

A cette complication se joignait une ophthalmie, gagnée également à Kiew, qui empêchait l'auteur de la Comédie Humaine de lire et d'écrire.

Néanmoins, il fit avertir sa mère qu'il espérait partir de Vierzschovnia vers le 15 août.

Un autre mécompte se produisit à cette date.

La rougeole sévissait avec violence dans la contrée, la jeune comtesse Mniszech fut atteinte.

Sa mère désira encore rester quelques jours pour la soigner.

ti!^ BALZAC ET SES AMIES

(( Dieu veuille que ma femme et moi n'ayons pas la rougeole, écrivait alors Balzac à sa famille ; ce serait une bien autre cause de retard ! Cette maladie est ici aussi mauvaise qu'à Paris. »

Déjà les bagages des deux voyageurs étaient partis en avant, les attendant à la frontière russe pour les formalités de douane. ))

Enfin, la comtesse entra en convalescence. Balzac, après plusieurs jours de traitement énergique, ressentit quelque amélioration. Son médecin le jugea en état de se mettre en route.

Le romancier et sa femme purent quitter Vierzschovnia vers le 25 avril I80O. Pour cette dernière, le moment de la séparation avec sa fille fut plein de larmes et de regrets. Xc laissait-elle pas un«' partie de son cœur et de sa vie dans ce coin de l'Ukraine ? Balzac se montra aussi très ému ; depuis longtemps, son cœur regardait comme ses propres enfants ces deux jeunes gens qui l'embrassaient affectueusement à son départ .

Ceux-ci promirent leur visite à l'hôtel de la rue Fortunée, dans le courant de l'été, et cette promesse tempéra un peu l'amertume des adieux.

De Berditchef à la frontière, le trajet pour Balzac et sa femme fut long et fatigant. Le dégel avait défoncé les routes; plusieurs fois, leur voiture enfonça dans d'abominables ornières. Alors le cocher hélait des paysans qui avaient toutes les peines du monde à dégager le véhicule;

BALZAC ET SES AMIES 27o

Les deux voyageurs arrivèrent le 10 mai à Dresde harassés, malades, obligés de faire halte dans la capitale de la Saxe pour goûter un repos de quelques jours. De Dresde, Balzac écrivit à sa mère, à sa sœur, au docteur Véron, alors directeur du Constitutionnel.

Il avait appris que Hostein préparait, sans son consentement, une reprise, au Théâtre-Historisque, du drame de Vautrin.

Pour divers motifs, cette reprise contrariait le romancier ; il la jugeait inopportune, à cette époque et sur cette scène du boulevard du Temple.

Il pria donc sa famille de s'opposer à la représentation de son ouvrage, même par la menace d'un procès en police correctionnelle.

Au cours de ces deux lettres, envoyées de Dresde, une question d'étiquette préoccupe l'écrivain ; il désire que sa mère ne soit pas présente dans l'hôtel de la rue Fortunée, lorsqu'il arrivera à Paris avec sa femme.

« Je te conjure, dit-il à sa mère, d'aller soit à Suresnes, soit chez Laure : car il ne serait ni digne ni convenable que tu reçusses ta belle-fille chez elle. Elle te doit du respect, et doit la première t'aller trouver chez toi. »

Balzac resta une quinzaine à Dresde, se reposant, visitant les parents et amis de sa femme, qui se montrèrent très gracieux et très empressés pour lui. Il courut aussi les magasins d'objets d'art de la

ville ; il fit acquisition, à un prix élevé, d'une superbe toilette.

De son côté, sa femme acheta un collier splendide, « collier à rendre folle une sainte ». Des tableaux magnifiques, des objets d'orfèvrerie du moyen âge, remarqués, rencontrés chez les marchands de la ville, allumèrent aussi les convoitises du romancier. Dans l'intérêt de sa bourse, il eut la force de résister à ces séduisantes tentations.

11 arriva à Paris à la fin de mai 1850.

Les amis de Balzac ne l'avaient pas vu depuis près de deux ans ; ils furent péniblement frappés des ravages dont la maladie avait marqué sa personne.

11 n'était plus que l'ombre de lui-même.

Le romancier avait considérablement maigri ; son visage était empreint d'une pâleur tombale. Sa démarche, ses allures trahissaient une pénible lassitude ; les yeux seuls gardaient encore leur vivacité. Ce long voyage de retour avait brisé Balzac.

L'amélioration passagère obtenue par le traitement du docteur Knothe, avait disparu ; les suff'ocations, les étouffements torturaient de nouveau le malade avec une douloureuse violence.

liALZAC ET SES AMIES . 277

Son médecin dut lui administrer à forte dose la digitale et tous les remèdes stupéfiants usités en pareil cas.

Des complications agravèrent encore son état : la bronchite et l'engorgement du foie — gagnées en Russie — reparurent.

Balzac avait l'intention, après quelques jours passés à Paris, et consacrés au débrouillement de ses affaires, d'aller prendre les eaux des Pyrénées avec sa femme; puis de se rendre à Biarritz pour respirer l'air de la mer.

Cette nouvelle rechute suspendit le projet.

Avant de traiter la maladie de cœur, le médecin du romancier dut s'occuper delà bronchite, de l'engorgement du foie dont souffrait son client.

Des soins assidus qui se prolongèrent jusqu'à la fin de juin I80O, triomphèrent de ces fâcheuses complications .

Alors seulement la maladie de cœur, qui persistait avec tous ces symptômes, devint l'objet d'un nouveau traitement.

Mais à quel état avaient réduit Balzac ces rechutes successives, ces longs traitements d'affections secondaires, se greffant sur un mal désormais chronique !

De nouveau, il ne pouvait plus ni lire ni écrire. Ses jambes, devenues faibles, lourdes, lui permettaient à peine de se traîner.

La marche lui fut interdite.

A la date du 20 juin, il envoyait ces lignes à Théophile Gautier :

« Je dois toujours rester à 1 état de momie, privé de ]a parole et du mouvement, — état qui doit durer au moins deux mois. »

L'ascension de quelques marches causait au malade une véritable terreur.

Un jour, s'étant rendu au Théâtre-Français, il fit prier Arsène Houssaye — alors directeur de la maison de Molière — de descendre dans sa calèche.

Balzac voulait parler, à l'auteur du 4i^ Fauteuil, de Mercadet, et d'une repiise des Ressources de Quinola^ ouvrage pour lequel le public del'Odéon s'était montré jadis injuste, prétendait-il.

— Effrayé de la pâleur tombale de Balzac, dit à ce propos Arsène Houssaye, je promis tout ce qu'on me demanda.

Juillet se passa, sans amener d'amélioration chez le malade.

Dans les premiers jours d'août, les crises devinrent plus fréquentes, plus aiguës; les remèdes n'avaient plus d'action sur ce corps usé, voué à l'agonie prochaine.

Alors les parents, les intimes du romancier le virent irrévocablement perdu.

Lui n'avait pas conscience de son état; madame de Balzac avait l'art de le tromper et d'entretenir ses espérances. Et puis est-ce qu'il pouvait mourir, avant d'avoir achevé la grande œuvré de

sa vie : le complément de la Comédie Humaine?

La prévision, l'anxiété de sa fin prochaine était donc loin de son esprit.

Un jour, cependant, il voulut interroger son médecin et lui arracher la vérité sur son état réel.

Voici, d'après Arsène Houssaye, — qui voyait alors souvent l'illustre malade, — les péripéties de ce suprême entretien entre Balzac et l'homme de science.

Nous citons textuellement : tout commentaire affaiblirait l'émotion de ce passage. Il y a là une scène pathétique comme le dénouement d'un drame émouvant.

« — Docteur, ^ demanda le romancier, je veux de vous toute la vérité, Vous êtes un prince de la science. Vous m'estimez assez pour ne pas me cacher la vérité. Écoutez : je vois que je suis plus malade que je ne le croyais; je sens que je perds pied. J'ai beau surexciter ma faim par l'imagination, tout me fait horreur. Combien de temps croyezvous que je puisse vivre encore ?

» Le docteur ne répondait pas.

» — Voyons, docteur, me prenez- vous pour un enfant? Je vous dis encore une fois que je ne puis mourir comme le premier venu. Un homme comme moi doit un testament au public.

» Ce mot de testament fit ouvrir la bouche au

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