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BALZAC
Balzac 1 -^ Voilà un nom de vrai grancT homme 1 — Un grand homme fait par la nature, et non par la volonté 1 — • Je suis un homme, disait-ilj'e puis avoir un jour autre chose querUlustration littérraire : ajouter au titre de grand écrivain celui de gra/nd citoyen^ est une ambition qui peut tenter aussi I... » (Lettre à sa sœur et confidente, madame de Surville, en 1820.)
Balzac était digne de se comprendre dnsi lui-même et de se mesurer tout entier devant
2 BÂLZÂG ET SES QBUVRES
Dieu et devant sa sœur en 1820; il avait tout en lui : grandeur de génie et grandeur morale, immense aristoeralie de talent, immense variété d'aptitudes, universalité de sentiment de soi-même, exquise délicatesse d'impressions, bonté de femme, vertu mâle dans l'imagination^ rêves d'un dieu toujours prêts à décevoir l'homme;., tout enfin, excepté la proportion de l'idéal au réel ! Tous ses msdheurs, et ils furent grands comme son caractère, ont tenu à cet excès de grandeur dans son génie; ils dépassaient, non pas son esprit infini et universel, mais ils dépassaient le possible ici-bas : voilà la cause fatale et organique de ses coups d'ailes et de ses chutes. C'était un aigle qui n'avait pas dans sa prunelle la mesure de son vol.
Mettez la fortune de Bonaparte dans la destinée cte Balasac, il BÙi été cosiplet; c^ id .aarait pu œ qu'il imaginait I
« Le réel est étrcât, le possiMae^ immoniie 1 « at>Je à^ «loi-rHiÔBae dws un lu^rtre tempe.
Hîn esprit gi^nteaqiieooatrarîéiet.tiipbié p» ttaemeEMmi^e toHiim^ voilà UexACtedMiiîtioa 4e œ isisilhaiireiix giMd liowue.
G'69t;à nous d'oser le (Hue, nous ^pi avons eu le bonhour triste 4e vivre côte à côte avaaiitf de imi temp, et qui ne devoits pas avoir la lâcheté
d'attribuer à cet hofmme unique les torts de la fortune.
Ce n*est pas de Fauteur que je parle ainsi, c'est de Thomme : Thomme en lui était mille fois plus vaste que l'écrivain. L'écrivain écrit, l'homme sent et pense. C'est par ce qu'il a senti et pensé que j'ai toujours jugé Balzac,
La première foîs que je le vis, c'était en 1833 ; j'avais toujours vécu hors de France, et encore plus loin de ce monde (du demi-monde littéraire dont parle le grand fils du grand Alexandre Dumas). Je ne connaissais que les noms classiques de notre littérature, et encore très-peu, excepté Hugo, Sainte-Beuve, Chateaubriand ^ Lamennais^ Nodier^ et en grands orateurs, Laine, Royer-Collard ; toutes les péripéties des demifortunes qui s'agitaient dans la région militante, théâtrale ou romanesque de Paris, m'étaient étrangères : je n'avais pas approché une coulisse, je n'avais pas lu un roman,^ excepté Notre-
Dame de Paris, Je savais seulement qu'il existait un jeune écrivain du nom de Balzac; qu'il annonçait une joriginalité saine; qu'il lutterait bientôt avec l'abbé Prévôt^ Fauteur des Mémoi^ res d'un homme de qualité^ du Doyen de KiHerine et de Manon Lescaut^ ce roman de mauvais aloi dont les critiques du moment réchauffaient la verve suspecte. Effacer de l'âme humaijie l'honneur et la vertu, comme dans le chevalier Ûès Grieux, ce n'est pî^s élever le monde et l'amour, c'est les abaisser et les rétrécir; Manon Lescaut, malgré l'enjouement de ses jeunes enthousiastes, vrais ou faux, ne me paraissait qu'un Manuel de courtisane, et son amant cp'un monomane de débaudie qu'on ne peut plaindre qu'es consentant à le. mépriser.
(Sependantil m'était tombé par aventure sqi&s la^maiii une page ou deux de Balzac^ oik Vèf^&trgie d» la vérité et la^graadeur de l'accent m'ér yaôeot ému fortement Je m'étais dit : . o^ Ifo homma est né ; i^ l'opinian le comprend et si l'adversité ne l'eSeuille pas. dams \% ruisseau^ dse la rue de Paris , ce sera ua jour uel gcasd bommalu
fWi de temps apf es, je le rencontrai à diner, en très^i^t comité, dans une de ces maisons nentsesi à^ Paris, où se rencontraient aloiFS, OMnoie dans un lieu d'asile de Tantiquité, les esprits indépendants de toute nuance* G'étail chez un/honHuede ce caractère quicréaitenoel^mpslà 1^ Presse.. La iVê^^e, œuvre de Mi Èatâie de fârafâîHy en se moquant ayec: usl immense talent ded faifôses passions et de» lîeu^-comniims d'opposition banale, promettait un nao!^ ofgane où M. Émîle: de Girardin; en: poMtixpife, madame Emile, de Gdrardini en seli aéttîgu^ dànà ce: jmnial ;aû;douUe siutcèsid'^iiJ^^
siasme. Us créaient à eux deux VindividualUé^ cette force inconnue dont se composent, au bout d'un certain temps, toutes les forces collectives d'un pays, force qu'on commence par railler et qu'on finit par subir. Il y faut, il est vrai, un grand et double- talent, une audace intrépide dans l'homme, une originalité éblouissante dans la femme. Gomment ce jeune honmie et cette jeune femme s'étaient-ils rencontrés et s'étaient-ils unis pour cette œuvre? C'était un miracle de l'amour, du hasard et du destin. Ce miracle était accompli, et triomphait sans contestation dans l'homme et dans la femme. Je l'avais vu naître quelques années avant, dans un p^tit entresol de la rue GaUlon. Je l'avais vu croître, puis je l'avais vu s'accomplir. Rentré en France quelques années après, j'en jouissais par une vive et sincère amitié pour le mari et pour la femme.
L'esprit chez tous les deux était héréditaire : le père de M. de Girardin était V excentricité transcendante j le gentilhomme à grandes idées et à grands projets à tout prix, le radical de l'imagination. J'ai été très-lié avec lui, sans pitié pour son radicalisme, qui n'est pas de ce monde, et qui n'est bon qu'en songe sur celte terre des réalités. 11 me faisait admirer et sourire. Dans
les premiers mois de la république, il m'apportait plus de plans de finances qu'un gouvernement en fusion ne pouvait en entendre et en écarter. Il faut du loisir et de la sécurité à longue échéance pour jouer avec les rêves. Entre deux rêves on jette son pays dans l'abîme ou dans le problème qu'on n'a pas le temps de résoudre. Il y a un peuxle cela de temps en temps dans le fils, sauf le talent, qui est neuf et immense. Mais celui qui n'a pas connu le père ne peut pas comprendre le fils. Il lui fallait, pour comprendre sa valeur, un gouvernement dictatorial assis sur la popularité d'un nom indiscu- " table et pouvant tout oser.
Madame Emile de Girardin, fille de madame Gay, qui l'avait élevée pour lui succéder sur deux trônes, l'un de beauté, l'autre d'esprit, avait hérité, de plus, de la bonté qui fait aimer ce qu'on admire. Ces trois dons, beauté, esprit, bonté, en avaient fait la reine du siècle. On pouvait plus ou moins l'admirer comme poète, mais, si on la connaissait à fond, il était impossible de ne pas l'aimer comme femme. Elle a eu de la passion, mais point de haine. Ses foudres n'étaient que de rélectricité ; ses imprécations contre les ennemis de son mari n'étaient que de la colère; cela passait avec l'orage. Il faisait
toujours, beau dans sa belle âme, ses jpuiS' (te haine n'avaient pas de lendemain.
Elle avait des sœurs tout aussi distinguée», quoique moins célèbres, qui avaient moios de poésie, mais autant d'esprit an^edotiqjue qu'elle-même. L'une d'entre; ellea,^ madame O'Donnel, passait pour lui fcmrnirson répectoire le plua piquant, quand elle entreprit son. cbMifd'œuvre de prose^ le feuilleton da la. PmssRj qui contribua tant à. sa popularité.
Avant, pendant, après, j'étais resté son ami quand méme^ je lui devais bien cette conslauce d'affection, et celle qu'elle avait pour moi,, bien que désintéressée^ méritait l'immutabilité dfune reconnaissance surnatorelle. Tous les^ jpiirs, quand je passe triste devant cette place vida des Champs-Elysées, où fut sa maison, plus semblable à un temple démoli par la mort, je piâiis^;et mes^ regarda s'élèvent en haut. On ne rencontre pas souvent ici-bas un cœur si bon et une intelligence si vaste.
Elle savait mon. désir de connaître Balzac.
Elle l'aimait,' comme j'étais disposé à. raiouâr moi-même. Nul cœur et nul esprit n'était "plus façonné pour lui plaire. Ella se sentait à l'unisson avec lui, soit par lagaité avec sa jovialité, soit par le sérieux avec sa tristesse, soit par l'i-
magination avec son talent. Lui aussi sentait en elle une créature de grande race, auprès de laquelle il oubliait toutes les mesquineries de sa condition misérable.
Quand j'arrivai très-tard, retenu que j'avais été par une discussion à la chambre, j'oubliai tout moi-même pour contempler Balzac. Il n'avait rien d'un homme de ce siècle. On aurait cru en le voyant qu'on avait changé d'époque et qu'on était introduit dans la société d'un de ces deux ou trois hommes naturellement immortels, dont Louis XIV était le centre, et qui se trouvaient chez lui comme chez eux, à son niveau quoique sans s'élever ou sans s'abaisser du leur : — La Bruyère, — Boileau, — La Rochefoucauld, — Racine, — et surtout Molière; — il
portait son génie si simplement qu^il ne le sentait pas. Mon premier coup d'œil sur lui me reporta à ces hommes. Je me dis : Voilà un homme né il y a deux siècles; — examinons-le bien.
Balzac était debout devant la chemiiiée db mai^bisB de ce cher salon, où j'avais vu passer et poser tant d'hommes ou de femmes remjarquables. U n'était pas grand, bien que le rayonnenieirt de son visage et la mobilité de sa stature empêchaient de s'apercevoir de sa taillé; maïs cette taille ondoyait comjne sa pensée; entre le sol et lui il semblsût y avoir de la marge'; tatïtôt il' se baissait jusqu'à terre comme pour ramasser une gerbe d'idées, tantôt il se redressait sur la pointe des pieds pour suivre le vol d» sa pensée jusqu'à! Tinilni.
Il ne s'intenompit pas plus d'une minute pour moi ; il était emporté par sa conversation avec M. et madame deGirardin. 11 me jeta un regard vif, pressé, gracieux, d'une extrême bienveillance. Je m'approchai pour lui serrer la main, je vis que nous nous comprenions sans phrase, et tout fut dit entre nous; il était lancé, il n'avait pas le temps de s'arrêter. Je m'assis, et il continua son monologue comme si ma présence l'eût ranimé au lieu de l'interrompre.
L'attention que je prêtais à sa parole me donnait le temps d'observer sa personne dans son éternelle ondulation.
Il était gros, épais, carré par la base et les épaules; le cou, la poitrine, le corps, les cuisses, les membres puissants; beaucoup de l'ampleur de Mirabeau, mais nulle lourdeur; ily avait tant d'âme qu'elle portait tout cela légèrement, gaîment, comme une enveloppe souple, et nullement comme un fardeau; ce poids semblait lui donner de la force et non lui en retirer. Ses bras courts gesticulaient avec aisance, il causait comme un orateur parle. Sa voix était retentissante de l'énergie un peu sauvage de ses poumons, mais elle n'avait ni rudesse, ni ironie, ni colère; ses jambes, sur lesquelles il se dandinait' un peu, portaient lestement son buste ; ses mains
grasses et larges exprimaient en s'agitaut toute sa pensée. Tel était l'Iioinme dans sa robuste charpente. Mais en face du visage on ne pensait plus à la charpente. Celte parlante figure, dont on ne pouvait détacher ses regards, vous charmait et vous fascinait tout entier. Les cheveux flottaient sur ce front en grandes boucles, les yeux noirs perçaient comme des dards émoussés par la bienveillance; ils entraient en confidence dans les vôtres comme des amis; les joues étaient pleines, roses, d'un teint fortemeul coloré; le nez bien modelé, quoique un peu long; les lèvres découpées avec grâce, mais amples, relevées par les coins; les dents inégales, ébré- I chées, noircies par la fumée de cigare; la tête ' souvent penchée de cété sur le cou, et se relevant avec une fierté héroïque en s'animant dans le discours. Mais le trait dominant du visage, plus même que l'intelligence, était la bonté communicative. 11 vous ravissait l'esprit quand il parlait, même en se taisant il vous ravissait le cœur. Aucune passion de haine ou d'envie n'aurait pu être exprimée par cette physionomie : il lui aurait été impossible de n'être pas bon.
Mais ce n'était pas une bonté d'indifférence ou d'insouciance, comme dans le visage épi-
18 bâlzàg et ses obuvres
curfen de La Fontaine^ c'ëteH une bonté aimaïrte; charmante, intelligeate d'eUe-méme et des autres; qm inspirait la reeesnaissaase et répamchement du cœur devant lui, et qui défiait de ne pas ràimer. Tel était exactement Balzac. Je raimais déjà quand nous' nous mimes à tablé. 11 me sembla que je le connaissais iepvâs mon enfance : il me rappelait ces aimablieff curés de campagne de l'ancien' régime, avec quelques boucles dte cheveux sur le' cou, et l^oute* lu chs^il^ joTiiale du christianisme sur les* lèvres. Bn enfentillage r^oui', c'é«aîft^ te caractère de cette %uTe; une âme» en vacances, quand il laiiasait la plume potrr s'ôuUier' avec ses amis; iï était imposs3)le de n'être pas gai avec lui. Sia sérénité enfantine regstùsit le monde d^ si hant qu'il ne' lui p^raîssait^ plus qu'un badinage, une bullè de S8m)n, cwsôe^par la fantaisie d'un enfant.
Mais je* vis quelques années' plus tard, dans nne antre maison et dans nne autre cireonstaoïce', combien ce qui ëlait sérienx lui inspirait de gravité, et combien sa conscience lui inspirait de répulsion contre le mal. G*étai1^ un âe ces moments^ où les partis politiqueSj ^aspêrésparlar lutte, se demandent &'îls' peuvent eu conscience répondre aux paFtis< contradres parles^ armes qu'on emploie contre' guk, et profiter dfe leur victoire pour tuer ceux qui les tuent Nous n'étions qu'un cénacle composé de sept ou buit personnes. La colère emportai la majorrté à jeter un voile sur lès serupufoBid'tu*
inanité et à laisser condamner sans merci ceux que la victoire aurait livrés à notre juste vengeance. La doctrine de Timplacabilité du salut public paraissait prête à triompher. Balzac écoutait d'un air attristé. Les hommes légers affectaient Tindifférence; des gestes tranchants et superbes dédaignaient ces faiblesses ; le silence des autres trahissait la complicité de la peur. Il y avait là Balzac, étranger à ces sortes d'entretiens, Girardin, Hugo. Personne ne demandant immédiatement la parole, Balzac la prit avec la physionomie' d'une timidité honnête et résolue qui impressionna tout le monde. Il parla en homme ferme, généreux, convaincu, contre les propos légers qu'il venait d'entendre; il refoula éloquemment ces mauvaises pensées dans la bouche de ceux qui venaient de les laisser échapper. Je pris la parole après lui; Girardin, qui n'a jamais eu de radicalisme contre la clémence, nous appuya; Hugo lui-même, Girardin, moi, nous étions des orateurs politiques accoutumés à ces sortes de discussions; Balzac y était neuf, il pouvait se croire seul et abandonné; il n'écouta que sa conscience et parla en homme de bien quand même. Son langage ému npus émut tous et nous ne fîmes, nous, qu'applaudir et confirmer ses
raisons : « Que m'importe ce que vous penserez de moi I nous dit-il ; la cause de la vie des hommes est une cause surhumaine. C'est Dieu qui juge, son jugement n'est pas remis à nos passions; vous le savez, vous qui avez proclamé et décrété vous-mêmes, le 1" juin, l'abolition de l'échafeud politique, décréterez-vous aujourd'hui la légitimité de la vengeance populaire?» Tout le monde finit par être de son avis : la conscience d'un écrivain de génie intimide les sots, foudroie les méchants, rassure les lâches; c'est ce que Balzac trahit à mes yeux. Combien de jovialité apparente cachait de sérieuses et difficiles vertus ! Il faut se défier des hommes de conscience.
vu
Le fK^HlpteuT ihMd^ bomme de granAe JDflBfi, maïs d'kitdligence syst^aâque, avait fait ée moi-^mëme un magvttcpe buste, possédé «depuis par M. MîUaud ; il décelé un de ses^ahuis. David fit plostard unbusie de Balzac. MaÂsioe sculpteur, à cette seconde époque, avait con* fondu dans ses œuvres la^ matière avec Tâme.
Il clierchait dans la masse corporelle le spiptôme et Tindice de Fintelligence. Il grossissait rhomme au lieu de le grandir. La proportion et Yharmonie sont les signes de la vraie supériorité ; Goethe, Chateaubriand, Hugo, Balzac, devenaient sous le ciseau de David des élé-
phants humaiDS dignes deTIiide; la finesse et la délicatesse des lignes disparaissaient sous cette exagération colossale. Chaque ride de la figure était un abîme creusé par la pensée. Ce matérialisme des lignes nuisait à la vérité et à la ressemblance. Les têtes de taureaux ne sont pas des têtes d'aigles. Voyez le crâne de Raphaél dans le moyen-âge ; voyez le crâne exquis mais étroit de Voltaire dans le dernier siècle ; ces deux hommes, doués des plus merveilleuses facultés de Tintelligence, seraient des idiots si vous compariez la petitesse de Torgane de leur pensée à la masse tudesque des têtes de David, La lourdeur allemande des cerveaux indique la pesanteur et nullement la perfection de la pensée. Le matérialisme de son procédé a trompé en ceci le sculpteur, comme il trompe aujourd'hui ses imitateurs. Heureusement il ne Tavait pas encore inventé quand il ébaucha, en 1821 , mafigurç.
La sœur de Balzac patrie ainsi :
« On le trouvait toujours cbe^ lui vêtu d*une large robe de chambre de cachemire blanc doublée de soie blanche,^ taillée comme- celle d*un moine, attachée par une cordelière de soie, la tête couverte de cette calotte dantesque de velours noir adoptée dans sa mansarde, qu*il porta toujours depuis et que ma mère seule lui faisait.
» Selon les heures où il sortait, sa mise était fort négligée ou fort soignée. Si on le rencontrait le matin, fatigué par douze beures de travail, courant aux imprimeries, un vieux cba-
peau rabattu sur les yeux, ses admirables mains cachées sous des gants grossiers, les pieds chaussés de souliers à hauts quartiers passés sur un large pantalon à plis et à pieds, il pouvait être confondu dans la foule ; mais s'il découvrait son front, vous regardait ou vous parlait, rhomme le plus vulgaire se souvenait de lui.
» Son intelligence, si constamment exercée, avait encore développé ce front naturellement vaste, qui recevait tant de lumières I cette intelligence se trahissait à ses premiers mots et jusque dans ses gestes! Un peintre aurait pu étudier sur ce visage si mobile les expressions de tous les séntimeMs : joie, peine, ^DergiOi dëcoumgement, ironie, espérances ou déceptions, il t^élait toutes les situations de ràffld.
n II triomphait ûe, lu vulgarité que 4&im remboiifydfnt par des manières et âee geftteft empreints #iuié ^ûb et d'une distiticfiCtt nativeii.
» Sa tâievrtare^ dont il Variait ^sou^i^ l^eu^ raugement, était toujours artistique, de ^mA^ que manière tïuHl la portât.
» Un dseau immortel a laissé Bes tf alla & la postérité, le buste que David à fiait dé mdlk fSfèrè, lùtjfs Agé éè quark&te-quatre ans, a tib»
produit fidèlement son beau front, cette magnifique chevelure, indice de sa force physique égale i sa force morale, Tenchâssement merveilleux de ses yeux, les lignes si fines de ce nez carré, de cette bouche aux contours sinueux où la bonhomie s'alliait à la raillerie, ce menton qui achevait l'ovale si pur de son visage avant que l'embonpoint en eût altéré l'harmonie. Mais le marbre n'a pu malheureusement conserver le feu de ces flambeaux de l'intelligence, de ces yeux aux prunelles brunes pailletées d'or comme celle du lynx.
» Ces yeux interrogeaient et répondaient sans le secours de la parole, voyaient les idées, les sentiments, et lançaient des jets qui semblaient sortir d'un foyer intérieur et renvoyer au jour la lumière au lieu de la recevoir. »
Les amis de Balzac reconnaîtront la vérité dô ces lignes, que ceux qui ne l'auront pas connu pourront taxer d'exagération.
Étudions Thomme dans sa vie :
IlétaitnéàToursenl799.
On le mit en nourrice chez une paysanne aux environs de la ville.
Là maison paternelle ne le rappela que cpiatre ans après. Il y revint fortement enraciné dans la vie.
« C'était un charmant enfant, dit sa sœur ; sa joyeuse humeur, sa bouche bien dessinée et souriante, ses grands yeux bruns, à la fois brillants et doux, son front élevé, sa riche chevelure noire, le faisaient remarquer dans les promenades où Ton nous conduisait tous les deux.
» La famille réagit tellement sur le caractère des enfants et exerce de si grandes influences sur leur sort, que quelques détails sur nos parents me paraissent ici nécessaires ; ils expliqueront d'ailleurs les premiers événements de la jeunesse de mon frère.
Madame de Surville parle ainsi de son père :
« Mon père, né en Languedoc en 1746, était avocat au conseil sous Louis XYI. Sa profession le mit en relation avec les notabilités d'alors et avec des hommes que la Révolution fit surgir et rendit célèbres.
» Ces circonstances lui permirent, en 1793, de sauver plus d'un de ses anciens protecteurs et de ses ^^nciens amis. Ces services dangereux l'exposèrent, et un conventionnel très-influent, qui s'intéressait au citoyen Balzac^ se hâta de l'éloigner du souvenir de Robespierre en l'envoyant, dans le Nord organiser le service des vivres de l'armée,
» Ainsi jeté dans l'administration de la guerre, ijdon. père y resta, et il était chargé des subsistaijiceade la vingt-deuxième division militaire, lorsqu'il épousa à Paris, en 1796, la fille d'un de ces chefs, en môme temps directeur des bôçir tPrUX de Paris*
».Moi» pèce. vécut dix-neuf ans à Tours, où. il
acheta rme maison et des propriété» prè» de la yille. Après dix ans de séjour, on parla de le nommer maire, mais il refusa cet honneur pour ne pas abandonner la direction du grand hôpital doitf il s'était chargé. Il craignit de naduquer de temps pour bien i^mplir cesi Uâpte3 fonctions.
» Mo9ï père t#nait à la fois de Montaîgpev de RabelaiSiOt de Fonde Toby par sa philosophie, son originalité et sa bonté. Comme ronde Toby, ii avait anm une idée prédominante. Celte idée cbez lui était la santé. Il s'arrangeait si bien de Texistence, qn*iL voulait vivre le plus longtemps possible. Il avait calculé, d'après les années fu'ilfeiit.àrhamme pour arriver kVétat parfait^ que sa vie devait aller à Q^ïLizsi%etplus\ pour s^tteindre le plus,, il prenait desi soina extcsu@rdîr naires et veillait, sans cesse i établir ce qu'il appelait VéquUibre des forces vitales.^ Grand travail, vrawent I..,
9 Sa tendresse paternella augmentait encore ce ^mdelongé^Ué. A quarante- cinq, ans, n'étant pasmaiié et ne comptant pas se marier, il avait placé une bonne partie de sa fortune en viager, moitié: Sun le grand^ivre, moitié sur la caisse Làlarge> qu'on fondaitr alors et dont il était un ctes plu» hm aiQliQnnaîi^Si, (E touchait
32 BALZAC ET S£S (HSUVRES
en 1 829, quand il mourut par accident, à Fàge de quatre-vingt-trois ans, douze mille francs d'intérêt.)
» La réduction des rentes, les gaspillages qui eurent lieu dans Tadministration de la tontine, diminuèrent ses revenus ; mais sa belle et verte vieillesse lui donna Tespoir de partager un jour avec rÉtat, à Textinction des concurrents de sa classe, Timmense capital de la tontine ; ce qui eût grandement réparé le tort qu'il avait fait à sa famille. Cet espoir passa tellement chez lui à l'état de conviction^ qu'il recommandait sans cesse aux siens de conserver leur santé pour jouir des millions qu'il leur laisserait.
» Cette conviction, que chacun entretenait, le rendait heureux et le consola dans les revers de fortune qui l'atteignirent à la fin de sa vie.
» — Lafarge réparera tout un jour, disait-il.
• Son originalité, devenue proverbiale à Tours, se manifestait aussi bien dans ses discours que dans ses actions ; il ne faisait et ne disait rien comme un autre; Hoffmann en eût fait un personnage de ses créations fantastiques. Mon père se moquait souvent des hommes, qu'il accusait de travailler sans cesse i leur malheur; il ne pouvait rencontrer un être disgracié sans s'indigner contre les parents et surtout contre lesgou-
yernants qui n'apportaient pas autant de soins à Tamélioration de la race humaine qu'à celle des animaux. 11 avait, sur ce sujet fort scabreux de singulières théories qu'il déduisait non moins singulièrement...
» — Mais à quoi boft publier ces idées? disaitil en se promenant par la chambre dans sa douillette de soie puce, et ta tôte enfoncée dans la grosse cravate qu'il avait conservée de la mode du Directoire; on m'appellerait encore original (ce titre le courrouçait), et il n'y aurait pas un être étiolé ni un rachitique de moins I Excepté Cervantes, qui donna le coup de grâce i la chevalerie errante, quel philosophe a jamais corrigé l'humanité, cette patraque toujours jeune, toujours vieille, qui va toujours... heureusement pour nous et nos successeurs!
ajoutait-il en souriant.
» Il ne raillait toutefois l'humanité que lorsqu'il ne pouvait lui venir en aide, il le prouva en mainte occasion. Des épidémies se déclarèrent à plusieurs reprises à l'hospice, notamment lorsque les soldats l'encombrèrent en revenant d'Espagne : mon père s'installait alors dans l'hôpital, et, oubliant sa santé pour veiller au salut de tous, il déployait un zèle qui était pour lui du dévoûment. Il détruisit beaucoup
(l'abus sans redouter les inimitiés que ce genre de courage attire, et introduisit de grandes amélioratioms dans cet hôpital, entre autres des ateliers de travail pour les vieillards vaUdea à qui il fit allouer un salaire.
1 Sa mémoire^ son esprit d'observation et de r^p^rtie, n'étaient pas moins remarquables que SW origloaUté -^ il se souvenait, à vingt ans de distance, de paroles qu'on lui avait dites. A SIQix^tei-dix aus^ rencontrant inopinément un 9jOii d'en£ance^ U s'entretint avec lui» sans auçUQe. bésUation, dans l'idiomje de son pays, où il n'était pas. retpurnéi depuis l'âge de qp!d.lQim
» Ses fine&remarques lui firent plus d'une fois prédire les succès ou les désastres de gens qu'oa ap.préciait bien autrement qu'il ne les jugeait; le temps lui donna souvent raison dans ses propbétieal
» Les répliques, enfin, ne lui faisaient jamais défaut en, aucune occurrence.
* Un jour qu'on lisait dans un journal un article sur un centenaire (article qu'on ne passait pas, comme on peut croire),, contre son habi-^ tmde, U interrompit le lecteur pour dire av^ç ^«thQUsiasine :
%-pr. C^l^i-^ a véqu sagemy^At et n'a pas.g9^
BALZAC ET SES OEUVRES tb
pîttê ^s forces en toute sorte d'excès, toîïiïne le feît rimprudenle jeunesse...
» n se trouva que ce sage se grisait souvent, jau contraire, et soupait tous les soirs, une des plus grandes ënormités que Ton pût commettre contre sa santé (selon mon père).
» — Eh bien! reprit-il sans s*émouvoir^ cet homme a abrégé sa vie, voilà toutU..
• <}uaiid Honoré ftit d'â^e à comprendre lOt ft apprécier son père, c*était ua beau vieiltord, fort énergique encore, aux manières couîtoisesi pairlaat peu et rar^nent de lui, indulgent pour la jeunesse qui lui était sympathiqiie, laissant à tous une liberté qu'il voulait powr hu, d'un jugement sain «t droit, malgré ses excentricl» tés, d'une humeur si égale et d'un caractère «i doux qu'il rendait heureua: tdus emi qm rentouraie&t,
1» Sa Mute inâtnmtiôii lui ^foisàit suiVrè a^c Èônheur les progrès tîes écîences et les amêiîo* rai^ns sociales, d(mt^ & lètîr début, il coittt^ré^ filât 4'aveQi JTl
• Ses graves êtttrèfiealS, Ses Curieux ï'êcîtô, avam^èteiit son fils datii to Science de lîi Wê et Ml feutrfîfc^ te sujet dé plus d'un de séfe 11très*
• Ma mère, riche, belle, et beaucoup plus jeune que son mari, avait une rare vivacité d^esprit et d'imagination, une activité infatigable, une grande fermeté de décision et un dévoûment sans bornes pour les siens. Son amour pour ses enfants planait sans cesse sur eux, mais elle Texprimait plutôt par des actions que par des paroles. Sa vie entière prouva cet amour ; elle 8*oublia sans cesse pour nous^ et cet oubli lui fit connaître Tinfortune, qu'elle supporta courageusement. Sa dernière et plus cruelle épreuve Alt, à r&ge de soixante-douze ans, de survivre à son glorieux fils et de Tassister dans ses derniers moments; elle pria pour lui à son lit de mort, soutenue par la foi religieuse qui remplaçait toutes ses espérances terrestres par celles du ciel.
» Ceux qui ont connu mon père et ma mère attesteront la fidélité de ces esquisses. Les qualités de l'auteur de la Comédie humaine sont certainement la conséquence logique de celles de ses parents; il avait Toriginalité, la mémoire, l'esprit d'observation et le jugement de son père, l'imagination, l'activité de sa mère, de tous les deux, enfin, l'énergie et la bonté. V » Honoré était Talné de deux sœurs et d'un frère. Notre sœur cadette mourut jeune, aprë&
cinq années de mariage. Notre frère partit pour les colonies, où il se maria et resta.
» A la naissance d*Honoré, tout faisait présager pour lui un bel avenir. La fortune de notre mère, celle de notre aïeule maternelle qui vint vivre avec sa fille dès qu'elle fut veuve, les émoluments et les rentes viagères de mon père, composaient une grande existence à notre famille.
» Ma mère se consacra exclusivement à notre éducation et se crut obligée d'user de sévérité envers nous pour neutraliser les effets de l'indulgence de notre père et de notre aïeule. Cette sévérité comprima les tendres expansions d'Honoré, à qui l'âge et la gravité de son père inspiraient aussi la réserve. Cet état de choses tourna au profit de l'affection fraternelle; ce fut certainement le premier sentiment qui s'épanouit et fleurit dans son cœur. J'étais de deux ans seulement plus jeune qu'Honoré, et dans la môme situation que lui vis-à-vis de nos parents; élevés ensemble, nous nous aimâmes tendrement; les souvenirs de sa tendresse datent de loin. Je n'ai pas oublié avec quelle vélocité il accourait à moi pour m'éviter de rouler les trois marches hautes, inégales et sans rampes qui conduisaient de la chambre de notre
Aourrice dans le jardin 1 Sa touchante prolection continua au logis paternel, où pli2S d'une Ibis il se laissa punir pour moi, sans traidr ma culpabilité. Quand j'arrivais à temps pour m'accuser : « N'avoue donc rien une autre fois, me disait-ii, j'aime à être grondé poio'toi! » Os se sovrieuC toujoBrs de ces naïfs dévotËnents.
» D'heureuses circonstances protégèrenteocore notre affection. Nous vécûmes toujours l'un près de l'autre dans ime intimité et mie confiance sans bornes. Je connus donc en tout temps les joies et les peines d^ mon frère, et feus toujours le doux privilège de le consoîer : certitude qm feil; aujourd'hui ma joie.
» Le plus grand événement de son enfance fut un voyage à Paris, où ma mère le conduisît en 1804, pour le présenter à ses grands parents. Ils raffolèrent de leur joli petît-fils, qu'ils comblèrent de caresses et de présents.
t Peu babitié à ètfe £èté ainsi, lioMr^ revint i Tottrs la tête pteiae de joyeux scyavenira^ le cœur ïfem^ td'affactm pour ces ckers grands p«tdrefljte dont il me parlaâA sans cesse, les déeci* vaut de soc mieux, aiirsi qne teur maisoB, tenu bea» ja^diB, sans oublier Mmdm^ te grei^^hi^ (ie garde avec lequel il e'étoit lié îdatinfeemeikt.
BÀLZÂG ST SES oetlTRES 3d
Ce séjour à Paris servît longtemps d^aliment à son imagination.
» Notre grancTmère aimait à raconter les faits et gestes de son petit-fils chez elle, et répétait volontiers cette petite scène :
» Un %oir qu'elle avait fait venir pour lui la lanterne magique;, Houoréy n'apercevant pas parmi les spectateurs ^on ami Mouche, se lève en erianit d'un ton d'autorité : « Att^dezl... » {Il se savait le maître chez son grand-père.) 11 sort du salon et rentre traînant le bon chien, à qui il dit : « Assieds-toi là^f Mouche, et ire- ^rde ; ça M te coûtera rien, c'est hon papa qui parye I »
» Quelques moist après ce voyage^^n changeait la vci^e de soie brune et ta belle cdnture bleue du petit Honoré pour des vêtements de deiril. Son cher grand-pèie Tenait de mourir, fraf^ par une apoplexie foudroyante. Ce fut son pee* mier chagrin; il pleara bien fort quand en lui dit qu'il ne verrait plus son aïeul, et son freurank lui resta 1elleme«t à Tesprii que, longtemps après ce jour néfâste , me Toyasit prise d'un malencoHtretnt fou rhre pendant une néprimatide de notre mère, il s'approche de mfoi, et pour arrêter eefte galté iiftempesfivé qui menaçatt
de tourner à mal; me dit à Toreille d*un ton tragique :
» — Pense à la mort de ton grand-papa I
» Secours inefiGlcace, hélas 1 car je ne l'avais pas connu et ne* comprenais pas encore la morti
» On le voit, les seules paroles qu'on a retenues des premières années d'Honoré révélaient plutôt la bonté que Fesprît. Jft me souviens néanmoins qu'il montrait déjà son imagination dans ces jeux de l'enfance que George Sand a si bien décrits dans ses Mémoires. Mon frère improvisait de petites comédies qui nous amusaient (succès que n'ont pas toujours les grandes) ; il écorchait pendant des heures entières les cordes d'un petit violon ronge, et sa physionomie radieuse prouvait qu'il croyait écouter des mélodies. Aussi était-il fort étonné quand je le suppliais de finir cette musique, qui eût fait iiurler l'ami Mouclie.
• — Tu n'entends donc pas comme c'est joli?
me disait-il. '
f II lisait enfin avec passion, comme laplupart des enfants, toutes ces féeries dont les catastrophes, plus ou moins dramatiques, les font tant pleurer l Elles lui inspiraient sans doute d'autres contes, car à des babillages étourdis-
BÂLZÂG ET SES OfËUVRES
gants succédaient quelquefois des silences qu*on n'expliquait que par la fatigue^ mais qui pouvaient bien être déjà des rêveries dans des mondes imaginaires. 2>
Après un long séjour, sans vacances, dans un collège sévère el presque monastique où il ne se distingua que par sa paresse et son étourderîe, il fut renvoyé sans espoir chez son père. Sa mère s'en chargea. Elle lui fit faire dans ce beau pays des promeuades de santé qui lui profitèrent; la cathédrale gothique de Saint- Gatien rendit son imagination pittoresque. Sa mémoire le rendit religieux; la mémoire des enfants n'est qu'image. Il redoutait son père comme un implacable censeur étranger à ses impressions. Il aimait, mais il craignait sa mère comme une justice rigoureuse; il ne se révélait à aucun des deux.
A la fin de 1814, le père de Balzac fut nommé directeur des vivres à Paris. Son fils acheva de médiocres études dans un pensionnat de la rue Saint-Louis au Marais. Deux ans après il rentra définitivement daDS la maison paternelle. II suivit les cours de Sorbonne. MM. Villemain et Cousin lui inspirèrent ses premières admirations. Il prit sous eux le goût des livres. 11 commença à en recueillir sur les quais.
« Mon frère était fort occupé à cette époque, dit madame de Surville, car, indépendamment de son cours de droit et des travaux dont le chargeaient ses patrons, il avait encore à se préparer pour ses examens successifs ; mais son activité, sa mémoire, sa facilité étaient telles, qu'il trouvait encore le temps d'achever ses soirées à la table de boston ou de whist de ma grand'mère, où cette douce et aimable femme lui faisait gagner, à force d'imprudences ou de distractions volontaires, l'argent qu'il consacrait à l'acquisition de ses livres. Il aima toujours ces jeux en mémoire d'elle; il s'y rappe-
lait ses paroles, et un de ses gestes retrouvé lui semblait un bonheur arraché à la tombe I
» Mon frère nous accompagnait aussi quelquefois au bal ; mais, s*y étant laissé tomber malencontreusement, malgré les leçons qu'il recevait d'un maître de danse de l'Opéra, il renonça à la danse, tant le sourire des femmes qui suivit sa chute lui resta sur le cœur; il se promit alors de dominer la société autrement que par des grâces et des talents de salon, et devint seulement spectateur de ces fêtes dont plus tard il utilisa les souvenirs.
2) À vingt et un ans, il avait terminé son droit et passé ses examens. Mon père lui confia les projets qu'il avait pour son avenir et qui eussent conduit Honoré à la fortune; maislafor*tune était alors le moindre de ses soucis.
» Mon père avait protégé jadis un homme cp*il avait retrouvé, en 1814, notaire à Paris. Celiûci, reconnaissant et pour rendre au fils le service qu'il avait reçu du père, offrait de prendre Honoré dans son étude et de la lui laisser apeàs quelques années de stage; la caution de mon père pour une partie de la charge, un beau ma*riage, des prélèvements successift sur les brillants revenus de l'étude, auraient acquitté nwn frère en peu d'années.
9ALZAG ST SSS QBUVBfiS 47
D MaisBalzae, courbé dix ans, p^^ètie^nnr des contrats de vente, des contrats de mariage ou sur des inventaires!... lui qui asfârait se* erètement à la gloire littéraire !
» Sa stupéfaction fut grande à cette révélation^ il déclara nettement ses désirs, "et ce fut au tour de notre père d*étre stupéfait*
9 Gne vive discussion suivit. Honoré combattit éloquemment les puissantes raisons qu'on lui donnait, et ses regards, ses paroles, son accent^ révélaient une telle vocation, que mon père lui accorda deux ans pour faire ses preuves de talent.
» Cette balle chance perdue explique la sévé^ rite dont on usa éfivers lui et la rancune qu'il conserva contre le notariat, rancune qui perce dans quelques-unes de ses œuvres.
» Mon père no céda pas, toutefois, aux désirs d'Honoré sans regrets; des événements fâcheux les augmentaient encore. 11 venait d'être mis à la retraite et de subir des pertes d'argent dans deux entreprises. Enfin nous allions vivre dans une maison de campagne qu'il venait d'acheter à six lieues de Paris.
» Les chefs de famille comprendront les inquiétudes de nos parents en cette circonstance. Mon frère n'avait encore donné aucune preuve è&
BÂLZAG ET SES OSUVHES
talent littéraire, et il avait sa fortune à faire ; il était donc rationnel de désirer pour lui un état moins problématique que celui de littérateur I Pour une vocation telle que celle d'Honoré, vocation qu'il justifia si grandement, que de médiocrités orft été jetées en des voies malheureuses par une semblable condescendance 1 Aussi celle de mon père envers son fils fut-elle traitée de faiblesse et généralement blâmée par tous ceux qui sintéressaient à nous.
» Ou allait faire perdre à mon frère un temps précieux; l'état de littérateur pouvait-il, en aucun cas, mener à la fortune ? Honoré avait-il Tétofib d'un homme de génie? Tous en doutaient...
» Qu'eûton dit à mon père, s'il eût mis ses amis dans la confidence des offres qui lui avaient été faites ? ^
» Un intime, un peu brusque et fort absolu, déclara que, pour lui, Honoré n'était bon qu'à faire un expéditionnaire 1 Le malheureux avaU une belle mairie selon l'expression du maître d'écriture qu'on lui avait donné à sa sortie du CoUége.
» —A votre place, ajouta cet ami, je n'hésiterais pas à mettre Honoré dans quelque adminifi-
tration où, avec votre protection, il arriverait promptement à se suffire.
1 Mon père jugeait alors son fils autrement que cet intime, et, ses théories aidant, il croyait à rintelligence de ses enfants; il se contenta donc de sourire à cette sortie, tint bon et passa outre.
x> Il est à présumer que ses amis se séparëtent ce soir-là, en déplorant entre eux Taveuglement paternel...
» Ma mère, moins confiante que son mari, pensa qu'un peu de misère ramènerait promptement Honoré à la soumission.
» Elle rinstalla donc, avant notre départ de Paris, dans une mansarde qu'il choisit près de la bibliothèque de l'Arsenal, la seule qu'il ne connût pas et où il se proposait 4'aller travailler; eUe meubla strictement sa chambre d'un lit^ d'une table et de quelques chaises, et la pension qu'elle lui alloua pour y vivre Ji'eût certainement pas suffi à ses besoins les plus rigoureux, si notre mère n'eût pas laissé à Paris une vieille femme, attachée depuis vingt ans au service de la famille, qu'elle chargea de veiller sur lui. C'est cette femme qu'il appelle, dans ses lettres, Y Iris messagère.
D Passer subitement de l'intérieur d'une mai-
50 BALZA,e ET SKS OEUVRES
son où il trouvait rabofidance à la solitude d'an grenier où tout bien-être lui manquait, certes la transition était dure î II ne 'se -plaignit pas t9Utefois dans ce réduit, où il trouvait la liberté et portait de belles espérances que ses premières déceptions littéraire^ ne purent étemdre.
» C'est alors que commence cette correspon** dance conservée par tendresse et qui devint sitôt de chers et de précieux souvenirs.
» Je demande grâce pour les badinages fan»* liers que contiennent les premiers fragments que je vais citer. Leur caractère intime appelle naturellement l'indulgence. Je n'ose les supprimer, parce qu'ils peignent merveilleusement le earactëre primordial de mon frère, et que le développement successif d'une telle intelligeuee me semble intéressant à suivre.
» Dans sa première lettre, après avoir énaméré ses frais d'emménagement (détails qui n'étaient à autres fins que de prouver à notre mère quH manquait déjà d'argent] , il me confie qu'il a prfe un domestique.
» ~ Un domestique I... y pense&4u, moa f r^e ?
» ^ Oui, un domestfque. Il a un nom aoisi drôle que celui du docteur. Le sien s'appdle Trcmquille^ le mien s'appelle Mairméme. M»u-
va2tse emplette, vraiment I,.. Moûméme est par resseux, maladroit, imprévoyant. Son maître a faim, a soif; il n'a quelquefois ni pain ni eau à lui offrir; il ne sait pas même le garantir contre le v^t qui gouiïle à travers sa porte et sa fanétte» comme Tulou dans sa flûte, mais moîBS agréablement.
» Suivent les réprimandes du maître au ser^ viteur :
» ~ Moi-même?*...
9 ~ Plaît-il, monsieur?
» •*- Regardez cette toile d'araignée où cette grosse mouche pousse des cris à m'étourdir? Ces moutons qui se promènent sous le lit, cette poussière sur les vitres qui m'aveugle?...
» Le paresseux regarde et ne bouge pas ! et, malgré tous ses défauts, je ne puis me séparer de cet inintelligent Moir-mêmet...
» Dans sa seconde lettre, il s'excuse de la pre** mière, que notre mère avait trouvée forJt aé* gligée:
c Dis à maman que je travaille tant, que vous^ écrire est mon délassement! Alors^ sauf vot' res^ pect et le mien, je vais, comme l'âne de Saacho, par les cbiemins broutant tout ce que je resh contre. Je ne fais pas un brouillon (fl donc 1 le ecBur ne connaît pas les broxdllons). Si je ne
ponctue pas, si je ae relis pas, c'est pour que vous me relisiez et pensiez plus longtemps à moi ! Je jette ma plume aux bétes, si ce n'est pas là une finesse de femme !. ..
» Vous saurez, mademoiselle, qu'on économise pour avoir ici un piano ; quand ma mère et toi vous viendrez me voir, vous en trouverez un. J'ai pris mes mesures, en reculant les murs il tiendra, et si mon propriétaire ne veut pas entendre à cette petite dépense, je l'ajouterai à l'acquisition du piano, et le Songe de Rousseau (morceau de Cramer fort à la mode alors) retentira dans ma mansarde, où le besoin de songes se fait généralement sentir »
x> Que de travaux il médite I... des romans, des comédies, des opéras-comiques, des tragédies, sont sur la liste d'ouvrages à faire. Il ressemble à l'enfant qui a tant de paroles à dire qu'il ne sait par où commencer. C'est d'abord Stella et Coqsigrue, deux livres qui ne virent jamais le jour I De tous ses projets de comédie de ce temps, Je me souviens des Deux Philosophes^ qu'il eût certainement repris à ses loisirs. Ces prétendus philosophes se moquaient l'un de l'autre, se querellaient sans cesse comme des amis (disait mon frère en racontant cette pièce).
» Ces philosophes, tout en méprisant les ho-
chetsde ce monde, se les disputaient sans pouvoir les obtenir, insuccès final qui les raccomâibddit et leur faisait maudire en commun la détestâBTë engeance humaine 1
D Pour laquelle de ces œuvres lui faut-il le Tacite de notre père, dont Tédition manque dans la bibliothèque de T Arsenal? Ce désir fait le sujet de sa troisième lettre.
» Il me faut absolument le Tacite de mon père; il n'en a pas besoin, maintenant qu'il est dans la Chine ou dans la Biblel...
» Mon père, enthousiasmé des Chinois (peutêtre à cause de leur longévité comme peuple), lisait alors les gros livres des jésuites missionnaires qui ont décrit la Chine les premiers; il annotait aussi de précieuses éditions de la Bibje qu'il possédait, livre qui, en tout temps, causa son admiration.
» U ne te faut pas longtemps pour savoir où est la clef de la bibliothèque 1 Papa n'est pas toujours chez lui, il se promène tous les jours et le farinier Godard est là pour m'apporter le Tacite 1
» A propos, Coqsigrue dépasse présentement mes forces, il faut le ruminer et attendre pour l'écrire.
» Je n'aime pas, ma chère, tes travaux histo-
54 BALZAe ST SBS 6BtrVRSS
riques et tes taUieaiBC siècle pur «iède. Foin^ ^pctoi t'amitser (et le: su^est mal ehoisi) à refaire Touvraige de Blair? Preimd&^le âzm la biMiothëque, il ne doit pas être loia du Taiette^ et apprends^le par cœiBf ; mais i quoi bon ? Une jaune illle em sait assez quand elle oe frimsse pas Aoiaîbal aTec César^ ne premd pas le Trasimène pour un général d'a^nnée, et Pharsàle pour une dame vomaifie ; lis Plutarque et deux m trois livres dé ce caiibffe-id^ et tu seras oaiée pour toute ta vje, sans déroger à ton tttre diarmant de fenune* Veux»ta dionc devenir utie savante? Fil... fli.^
» Ï3i hH eatte mai on rêve dâicieux^ je lisais Tacite que tu m*afi^is envoyé t...
9 Talma jeue mai^enant Au^viste dans Cinna.
J'ai grand peur de ne pouvoir résistera TaBer voir; mais quelle folie I... mon estomac en b'emble !...
» Les nouvelles de mm nBénage sont désaeh Ireuses, les travaux nu^nt à la propreté. Ge coquin de Moi-même se néglige de plus en plus. Il ne descend que tous les trois ou quatre jours pour les.ackatSt va chez les marchands les plus voisins et les plus mal approvisionnés du quartier ; les autres sont trop loin, et le garçon éco»namise au moins ses pas; de sorte que ton frère
^deitioé à tant de cflébrité) âBt d^à noarri abs^ Imneot comme un grand homfm^ c*esM«dfoe qu'il meurt de faim 1
• autre sinistre : ie café fait à'zStmax grirbouiUis parterre; il faut beaucoup â*ea« pcnr réparer le dégât ; or, Teau ne montant pas naturellement dans ma céleste mansarde (elle y def>cend seulement les jouics d'orage), il faudra a^ser, après Tachât du piano^ à Tétablissematt d'une machine hydrauUque» n le café continué à a'enfuir, pendant que isaitre e£ serviteur bayent aux corueillea.
» Avec le Tacite, n'oublie pi^ de m'envoyer un couvrepîed \ si Ut poiuvais y joindre quelque meUlmime ch^, il me serait bien utile. Tu ris? C'est ce qui me manque dans mon costume nocturne. 11 a fallu d'abord -penser aux jambes, quî aoufirent le plus du froid; je les euTcloppe dn. carrick tourangeau que Grogniart de bousti-quanta mémoiTe^ ctmêillorma. (Grogniart était un petit tailleur de Tours, chargé jadis d'ajuster à la taille du fils les habite du père, et qui ne s'acquittait pas de ce travail à la satisGaction d'Honoré.)
• Le susdit carrick n'arrivant qu'à mi*corps, f e£te le haut, mal défendu contre la gelée, qui n'a que le toit et ma veste de molleton à trav^iy
ser pour arriver à ma peau fraternelle, trop tendre, hélas ! pour le supporter; de sorte que le froid me pipe.
» Quant à la tête, je compte sur une calotte dantesque^ pour qu'elle puisse braver aussi l'aquilon. Ainsi équipé, j'habiterai fort agréablement mon palais I. . .
» Je finis cette lettre comme Gaton finissait ses discours; il disait: Que Garthage soit détruite! Moi, je dis: Que le Tacite soit pris! et je suie, chère historienne, de vos quatre pieds huit pouces, le très-humble serviteur. »
» Voici une lettre ( d'août 1819) que je copie tout entière, après avoir préalablement donné les explications nécessaires pour la rendre intelligible.
» Mon père, pour épargner à son fils des froissements d'amour-propre en cas du non-succès de ses espérances, le disait absent de Paris. C'était d'ailleurs un moyen de le préserver de toute tentation mondaine.
« M. de Villers, dont il parle dans cette lettre, était un vieil ami de la famille, ancien abbé et comte de Lyon, retiré à Mogent, petit village situé près de l'Isle-Âdam. Mon frère avait déjà fait plusieurs séjours chez lui ; la spirituelle conversation de ce bon vieillard, ses curieuses
anecdotes sur rancienne cour, où il avait obtenu de grands succès, les encouragements qu'il donftait à mon frère, dont il était le confident, avaient fait naître une telle affection entre eux qu'Honoré appelait plus tard TIsle-Âdam son paradis inspirateur.
« Tu veux des nouvelles, il faut que je les fasse; personne ne passe dans mon grenier, je ne peux donc te parler que de moi et t'envoyer autre chose que des fariboles; exemple :
B Le feu a pris rue Lesdiguières, no 9, à la tête d'un pauvre garçon, et les pompiers n'ont pu l'éteindre. Il a été mis par une belle femme qu'il ne connaît pas : on dit qu'elle demeure aux Quatre-Nations, au bout du pont des Arts; elle s'appelle la Gloire.
» Le malheur est que le brûlé raisonne, et il
se dit :
» Que j'aie ou non du génie, je me prépare dans les deux cas bien des chagrins I
B Sans génie, je suis flambé I il faudra passer la vie à sentir des désirs non satisfaits, de misérables jalousies, tristes peines!
» Si j'ai du génie, je serai persécuté, calomnié ; je sais bien qu'alors mademoiselle la Gloire essuiera bien des pleurs!...
» Il serait temps encore de faire partie nulle
et de devenir un M. ***, qui juge tranquillexaent les autres sans les connaître, qui jure après les bonnnes d'État sans les comprendre, qui gagne au jeu, même en écartant les atoat&, rbeureux Jbomme ! et qui pourra bien un jour devenir député, parce qu'il est ricbe, rbcmmie parfait!
» Si je g agnaâs â^iiain un quine à la loterie, j'aurais raoson comme lui, quoi que je ftese ou dise; mais n'ayant pas d'argent pour acheter eetie e^ra^ce, je n'ai pas cette merveUleuse cbance pour en imposer aux sots 1..^. Pa^rc^ptxe d'kîcmcmiUJ..,
» Parlons plut6t de mie» piiaisiirsl l'ai fait bier un boston cbez ines {xropilétaives, où, après avoir entassé misères sor piccolas et avoir eu âes^ chances d'iiuaoeent (j'avais p^têtre songé à M, ***), j'ai gagné,., trois solsl.*.
» Maman va dire : c AUonSy Honoré va devenir joueurl I FoîBty mère, je vdlle «ur mses passions,
> J'ai sciQgë qu'aporës l'biver I&bcoieux que je viens dépasser, qudcfues jours de campagse me serai^it bien nécessaires!
» Non, maoEa'R^ ce n'est |^s pour fuir ma bonne vache enragée: j'aime ma vacte; noaûs ^fiiielqn^ prte de yms& Yens dira <qu« Teier-
BALZ^AG ET SES QBUVBSS 59
eiee et le grand air sont bien utiles à la santé de rhomme ! Or âenc, comme Honoré ne peut se Biontrer chez son père, pourquoi n'irail-il pas cbez le bon M. âe Villers, qm Taime jusqn^à soutenir le pauvre rebelle ?
» Une idée, mère ! si vous lui éenviei ponr arranger ce voyager Mous, e*«st comnfie si c'était fait; vous avez beau pipendre votre air sévère, on s»Mft qne vms êtes bonne an fond, ^ Ton ne vous OPSiiA ^'k demil
» Quand viendrez-voc» me v#r? boire mmt café, manger des œufs brouillés, accommodé»
sur un plat q»e vo«s m'apporterez? car si je succombe à Cinna^ il faudra renoncer à monter mon ménage et peut-être même an piano et à la machine hydraulique. »