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XXVI

Eugénie Grandet est la peinture d'un vice, d'un vice froid, personnel, implacable, qui, sans présenter au dehors ces férocités dramatiques dont le scélérat passionne ses actes, lui fait commettre dans son intérieur ces cruautés lentes et silencieuses qui lui méritent à bon droit le titre de scélérat.

Tel est M. Grandet, le père d'Eugénie Grandet, qui, après sa femme, fait de sa fille unique 3a première victime.

Balzac est avant tout le grand géographe des passions. Je ne sais quel instinct révélateur et observateur lui a appris que les lieux et les

hommes se tiennent par des rapports secrets ; que tel site est une idée, que telle muraille est un caractère, et que pour bien saisir un portrait il faut bien peindre un intérieur. Cette analogie et cette fidélité sont à ses romans ce que le paysage est aux grandes scènes du drame. Les imbéciles se plaignent de cette minutie apparente de descriptions, les hommes de haute et profonde intelligence l'admirent. Tout commence chez lui par ce milieu de ses personnages, préface de Thomme. C'est même là qu'il déploie le plus de verve. Voyez le début i'Eugénie Grandet,

Portrait de l'homme. —

Portrait du lieu. —

a II se trouve dans certaines villes de province des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus-ternes ouïes ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître, et l'aridité des landes, et les ossements des ruines : la vie et le mouvement y sont si tranquilles qu'un étranger les croirait inhabitées, s'il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d'une personne immobile, dont la figure à demi monastique dépasse Tàppui de la croisée au bruit d'un pas inconnu. Ces principes de mélancolie existent dans là pbysiônomiè d'un

logis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mèae au château, par le haut de la ville. Cette rue, maintenant^ peu fréquentée, chaude en été, froide en hiver, obscure en quelques endroits, est remarquable par là sonorité de son petit pavé caillouteux, toujours propre et sec, par Tétroitesse de sa voie tortueuse, par la paix de ses maisons, qui appartifennent à la vieille ville et que dominent les remparts. Des habitations trois fois séculaires y sont encore solides, quoique construites en bois, et leurs divers aspects contribuent à Toriginalité qui recommande celte partie de Saumur à l'attention des antiquaires et des artistes. Il est difficile de passer devant ces maisons sans admirer les énormes madriers dont les bouts sont taillés en ligures bizarres, et. qui couronnent d'un bas-relief noir le rez-de-chaussée de la plupart dVjitre elles. Ici, des pièces de bois transversales sont couvertes en ardoises, et dessinent des lignes bleues sur les frêles murailles d'un logis terminé par un toit en colombage que les ans ont fait plier, dont les bardeaux pourris ont été tordus par l'action alternative de la pluie et du soleil. Là se présentent des appuis de fenêtce usés, noircis, dont les délicates sculptures se voient à peine, et qui

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semblent trop légers pour le pot d'argile brune d'où s'élancent les œillets ou les rosiers d'une pauvre ouvrière. Plus loin, ce sont des portes garnies de clous énormes, où le génie de nos ancêtres a tracé des hiéroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera jamais. Tantôt un protestant y a signé sa foi, tantôt un ligueur y a maudit Henri IV. Quelque bourgeois y a gravé les insignes de sa noblesse de cloches^ la gloire de son échevinage oublié. L'histoire de France est là tout entière. A côté de la tremblante maison à pans hourdés où l'artisan a déifié son rabot, s'élève l'hôtel d'un gentilhomme, où sur le plein-cintre de la porte en pierre se voient encore quelques vestiges de ses armes, brisées par les diverses révolutions qui depuis 1789 ont agité le pays. Dans cette rue les rez-de-chaussée commerçants ne sont ni des boutiques ni des magasins ; les amis du moyen-âge y retrouveraient Youvrouère de nos pères en toute sa naïve simplicité. Ces salles basses, qui n'ont ni devanture, ni montre, ni vitrages, sont profondes, obscures et sans ornements extérieurs ou intérieurs. Leur porte est ouverte en deux parties pleines, grossièrement ferrées, dont la supérieure se replie intérieurement, et dont l'infé" rieure, armée d'une sonnette à ressort, va et

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vient constamment. L'air et le jour arrivent à cette espèce d'antre humide, ou par le haut de la porte, ou par l'espace qui se trouve entre la voûte, le plancher et le petit mur à hauteur d'appui dans lequel s'encastrent de solides volets, ôtés le matin, remis et maintenus le soir avec des bandes de fer boulonnées. Ce mur sert à étaler les marchandises du négociant. Là, nul oharlatanisme. Suivant la nature Au, commerce, les échantillons consistent en deux ou trois baquets pleins de sel et de morue, en «quelques paquets de toile à voile, des cordages, du. laiton pendu aux solives du plancher, des cerclas le long des murs, ou quelques , pièces de drap sur des. rayons. Entrez. Une. filles propre, .pimpamte de jeunesse, au blanc flchi^, aux . bras rouges, (luitte.son tricot^ appelle son père ou saimèreiqui vient et vous vend à vos souhaits, flegoiatiquement , complaisamment,. arrogamment, seloa son caractère, soit pour ^ deux sous, soit pour vingt mille .'francs de : marchandise. Vous' verrez: uuimarchand de merrain assista sa porte, et qui toarae ses pouces en causant avec un «voisin : ib ne possède en /apparence igue de mauvsâses < planches ià bouteilles et .deux . jQu trois paquets de . lattes ; mais sur ; le port > son thaoïtier plein fournit tous ;les tonaaliess i46

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FAnjou î il sait, à. une. planche près, combien il peàt de tonneaïix si la. récolte est bonne ;>un coup de soleil l'enrichit, iun temps de ?pluiele rmnerenune seule matinée, les pqinçQns valent onze francs ou tombent à six livres ...Dans ce pays, comme en Touraine, les vicissitudes de l'atmosphère dominent la vie commerciale.

Vignerons, propriétaires, . marchands de /bois, tonneliers, aubergistes, onariniers,. sont, tous» à Fafilftt d'un rayon de soleil; ils tremblent enree coubhant le soir d'apprendre le lendemain oaiatin qu'il a gelé pendant la. nuit; ils redoutant la phife,' le vent, la sécheresse, :et veulent de l'eav, du'chaud, des nuages, à; leur fantaisie^ II; y :a un duel constant entre le ciel et Jea intérêts terrestres. Le baromètre attriste, démde, égayé touRà tour ies physionomies. D'an èoutA l'autre, de cette rue, l'ancienne ^and'rue de Saumur,» ces mots : « Voilà un temps d'or 1 » se chiffrent . de poWeen porte. Aussi chacun répond-iLrau voisin r <r 11 pleut de& louis,. » en sachant ce iqulun rayon de soleil, ce qu!une pinie? ioppprtune lui en apporte.

» ' Le samedi, vers midi, dans la beUe^sa^oç, vous n'obtiendrez pas pour un flou:jde mftr/ehandise Chez* ces braves industriels. .Chacun a sa vigne, sa cîoserie,' et vaipaaser>âeui(Joui:s«àIa

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campagne. Là, tout étant prévu, IXchat, la vente, le profit, les commerçants se trouvent avoir dix heures sur douze à employer en joyeuses parties, en observations, commentais rès, espionnages continuels. Une ménagère if achète pas une perdrix sans que' les voisins démiandentau mari si elle était cuite à point. Une jeune fille ne met par la tête à sa fenêtre ^ans y être vue par tous les groupes inoccupés* Là donc tes consciences sont à jour, de.même qtieces maisons impénétrables, noires.et silencieuses, n'ont point de mystères. La vie est presque toujours en plein air : chaque méiiage s'assied à sa porte, y déjeune, y dîne, s'y dispute. Il ne passe personne dans la rue qui ne soit étudié. Aussi, jadis, quand un étranger arrivait dans urie viile de province, était-il gaussé de porté en porte* De làj les bon contes, de là le surnom de copieux donné aux habitants d'Angers, qui excellaient à ces railleries urbaines. Ltes anciens hôtels de la vieille, ville sont situés en haut de cette rue jadis habitée par les gentilshommes du pays. La maison pleine de mélancolie où se sont accompHs les événements de"" cette histoire était précisément un de ces logis, reste vénérable d'un siècle où les choses ^ les hommes avaient ce caractère de simpli-

cité que les mœurs françaises perdent de jour en jour. Après avoir suivi les détours dé ce chemin pittoresque dont les moindres accidents réveillent des souvenirs et dont l'effet général tend à plonger dans une sorte de rêverie machinale, vous apercevez^un renfoncement assez sombre, au centre duquel est cachée la porte de la maison à M. Grandet. 11 est impossible de comprendre la valeur de celle expression provinciale sans donner la biographie de M. Grandet.

i M . Grandet jouissait à Saumur d'une réputation dont les causes et les effets ne seront pas entièrement compris par les personnes qui n'ont point vécu en province. M. Grandet, encore nommé par certaines gens le père Grandet, mais le nombre de ces vieillards diminuait sen-^ siblement, était en 1789 un maître tonnelier fort à son aise, sachant lire, écrire et compter. Dès que la République française mit en vente, dans l'arrondissement de Saumur, les biens du clergé, le tonnelier, alors âgé de quarante ans, venait d'épouser la fille d'un riche marchand de planches. Grandet alla, muni de sa fortune liquide et de la dot, muni de deux mille louis d'or, au district, où, moyennant deux cents doubles louis offerts par son beau-père au

fârouclie républicain qui surveillait la vente des domaines nationaux, il eut pour un morceau de pain, légalement, sinon légitimemeût, les plus beaux vignobles de Tarrondissement, une vieille abbaye et quelques métsdries. Les habitants de Saumur étant peu révolutionnaires, le père Grandet passa pour un homme hardi, oiu républicain, un patriote, pour un esprit qui donnait dans les nouvelles idées, tandis que le tonnelier donnait tout bonnement dans les vignes. Il fut nomra0 membre de radministratioûr du district de Saumur, et son influence: paciiique s'y fit sentir politiquement et commercialement. Politiquement, il protégea les ci-devant et, empêcha de tout son pouvoir la vente des biens .des émigrés; commercial^nent, il fournit aux ..armées : répid>licaines un ou. deux : juilli^s .4e pièces de vin blanc, et se fit payer en .superbes . ptairtes dépendant d'ui^ commuaaulét^e feiames, ;que Ton avait réservées pour Ain dernier, lot. Sous le Consulat, le bonhomme. Graftdet. deviflt maire, administra sa-gement, tV€«idangea mieux encore; sous TËo^pire, âl <&it M. .Grandet. NapoléQïi n'aimait {pas les i républicains :. il remplaça M. Grandet, qui passait pour avoir porté le bonnet rouge, par un gr^nd pioprîétaire,' uUiiion^iae à particule,^ mi. futur

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baron de TEmpire. M. Grandetquitta lesiboaneurs municipaux sans aucun regret. Il avait fait faire, dans l'intérêt de la ville, d'excellente chemins qui menaient à ses prGpriél<5Sé Sa maison et ses biens, très-avantageusement cadastrés, payaient des imp6ts modérés. Depuis de classement de ses différents clps,» ses- vignes, grâce à des soins constants, étaient devenues la tête du pays, mot technique en usage pour indiquer les vignobles qui produisent la première qualité de vin. Il aurait pU"demandci?»la croix de la Légion d'honneur. Get évéaemeflt eut lieu en 1806. ^M. Grandet avait alors dîH'^ quante-sept ans, et sa femme' environ trente^ six. Une fille unique, fruit de leurs légitimes amourâ, était âgée de dix ans. M. Grandet, que la Providence voulut sans doute con* sbler de sa disgrâce administrative^' héîiita successivement, pendant cette- aimée,- de madame de La Gaudinîère, née dé LaBertéilièt»eiraère--de madame Grandet ; pui& du^vieux«M. M Berteïliêre, père de la défunte; et encore de lôadame 6eîitîHet,' grand'mère du côté maternel : trcfe successions dont- rimportance ne fut connue^de personne; L'avarice de ces trois vieillards était sîpasslonnée, que depuis' longtemps ils entassaient leur argent pour pouvoir le contempler

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secrètement. Le vieux M, La Bertellière appelait un placement une prodigalité, trouvant de plus gros intérêts dans Taspect de l'or que dans les irénéflces de Tusure. La ville de Saumur présuma donc la valeur des économies d'après les revenus des biens au soleil. M. Grandet obtint alors le nouveau titre de noblesse que notre manie d'égalité n'eflfacera jamais : il devint le plus imposé de Farrondisseraent. I| exploitait cent arpents de vignes, qui, dans les années plantureuses, lui donnaient sept à huit cents poinçons de ^n. Il possédait treize mé^ tairîes, une. vieille abbaye, où, par économie, il avait liiuré les croisées, les ogives, les vitraux, ce qui les conserva ; et cent vingt-sept arpent^ de prairies; où croissaient et grossissaient trois mille peupliers plantés en 1793. Enfin, la maison dans laquelle il demeurait était la sienne. Ainsi établissait-on sa fortune visible. Quant à ses capitaux, deux seules personnes pouvaient vaguement en présumer l'importance : l'une était M: Cruchot, notaire chargé des placements usuraires de M. Grandet; l'autre, M. des Grassins, le plus riche banquier de Saumur, aux bénéfices duquel le vigneron parlidpait à sa convenance et secrètement. Quoique le vieux ' Cruchot et M. des Grassins possédassent cette

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profonde discrétion qui engendre en province la conQance et la Torlune, ils témoignaient publiquement à M. Grandet un si grand respect, que les observateurs pouvaient mesurer l'étendue des capitaux de 1 ancien maire d'après la portée de l'obséquieuse considération dont il était l'objet. Il n'y avait dans Saumur personne qui ne fût persuadé que M. Grandet n'eût un trésor particulier, une cachette pleine de louis, et ne se donnât nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d'une grande masse d'or. Les avaricieux en avaient une sorte de certitude en voyant les yeus du bonhomme, auxquels le métal jaune semblait avoir commu> Diqué ses teintes. Le regard d'un homme accoutumé k tirer de ses capitaux un intérêt énorme contracte nécessairement, comme celui du voluptueux, du joueur ou du courtisan, certaines habitudes indéfinissables, des mouvements furtifs, avides, mystérieux , qui n'échappent point à ses coreligionnaires. Ce langage secret forme en quelque sorte la francmaçonnerie des passions. M. Grandet inspirait donc l'estime respectueuse à laquelle avait droit un homme qui ne devait- jamais rien à personne, qui, vieux tonnelier, vieux vigneron, devinait avec la précision d'un astronome

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quand il fallait fabriquer pour sa récolte mille poinçons ou seulement cinq cents; qui ne manquait pas: une seule spéculation, avait toujours des; tonneaux à vendre alors que le tonneau valait plus cher que la denr^ à recueillir, pouvait mettre sa vendange dans ses celliers et attendre le moment de livrer son poinçon à deux cents francs, quand les petits propriétaires idcmnaiont le leur à cinq louis. Sa fameuse récolte de 1811, sagement serrée, lentement venduç, lui savait rapporté pluside deux cent quarante mille livres.

' » Financièrement parlant, M. Orandet tenait du tigre et du boa : il savait se coucher, se ^hlottïfy envisager longtemps sa proie^ sauterdessus; puis il ouvrait la. gueule de sa bourse,. y :^glottlissait une charge d'écus, et se couchait tranqpaillement, comme le serpent qui. idigènp, impassible, froid/méthodiqu^. Personne aaie voyait passer sans éprouver .un seMimeut dladmiration TOédangé de respect et de*terrèur.' .Chacun dass Saumur nîavait-dl pas senti lejdécWjçeroent poli do rees griffes d'acier ? ;A celui-ci ,. .njajitre Gruchot avait procuré: l'argent nécesBaii:ô»à rachat d'undomaine, maisià onze,pciïïr:Ce9t;?à eelui-là, M. des ôrassins avait escomptéMâ^ tiaûtes, mais avec un effroyable prélèvemant

d'intérêts. Il s'écoulait peu de joiars sans qiieF;le aomdeM. Grandet fût prononcé, soit tau marché,: soit pendaQt les soirées dans les conversations, de la, ville. Pour quelques personnes, ia fortune. dii * vieux vigneron était Tobjetf d'an orgueil patriotique. Aussi plus d'un négociant, plus d!un aubergisitç, disait-il aux étrangers avec un cei^taincoalentement: a Monsieur, nous avons ici deux ou trois maisons millionEaii^s; mais quant à M. Grandet, il né connaît pas luimême sa fortune 1 » En 1816, les plus habiles calculateurs de Saumur estimaient les biens territoriaux du bonhomme à près de quatre, millions;, mais, comme, terme moyen, il avait. dû tirer par an, depuis 1793 jusqu'en 1817, cent mille francs de ses propriétés, il était présumable qu'il; possédait en argent une somme presque égale à celle de ses biens-fonds.. Aussi, lorsqu'après" une partie derboston, ou quelque eûtretiem sur les vignes, on venait à parier de îî^,Graadet,i les gens .capables disaient-ils : ,« lie père Grandet? le père Grandet doit avoir cinq ou siXiimiUioQS. *— lYousi êtes plus habile :q£iie je Jitô fie i suis, je in'aiijaina'is pu savoirile; total, » répondaient »M.ei»iehot ou M. (des -Gras- ^QS, .s'âs lenlendaient le prc^s. Queicpzeifarifàmi parlait-iLdes jAathschild ou deM.: Laifilte,

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ies gens de Saumur demandaient s'ils étaient aussi riches que M. Grandet. Si le Parisien leur jetait en souriant une dédaigneuse affirmation, ils se regardaient en hochant la tête d'un air d'incrédulité. Une si grande fortune couvrait d'un manteau d'or toutes les actions de cet homme. Si d'abord quelques parlicularités de sa vie donnèrent prise au ridicule et à la moquerie, la moquerie et le ridicule s'étaient usés. En ses moindres actes, M. Grandet avait pour lui l'autorité de la chose jugée. Sa parole, son vêtement, ses gestes, le clignement de ses yeux, faisaient loi dans le pays, où chacun, après l'avoir étudié comme un naturaliste étudie les effets de l'instinct chez les animaux^ avait pu reconnaître la profonde et muette sagesse de ses plus légers mouvements, a L'hiver sera rude, disait-on, le père Grandet a^ mis ses gants fourrés : il faut vendanger. — Le père Grandet prend beaucoup de merrain, il y aura du vin cette année. » M. Grandet n'achetait jamais ni viande ni pain. Ses fermiers lui ap^ portaient ^ax semaine une provision suffisantede chapons, de poulets, d'oeufs, de beurre et de blé de rente. Il possédait un moulin dont le locataire devait, en sus du bail, venir chercher une certaine quantité de grains et lui en rap-

porter le son et la farine. La grande Nanon, son unique servante, quoiqu'elle ne fût plus jeune, boulangeait elle-même tous les samedis le pain de la maison. M. Grandet s*était arrangé avec les maraîchers, sps locataires, pour qu'ils le fournissent de légumes. Quant aux fruits, il en récoltait une telle quantité qu'il en faisait vendre une grande partie au marché. Son bois de chauffage était coupé dans ses haies ou pris dans les vieilles truisses à moitié pourries qu'il enlevait au bord de ses champs, et ses fermiers le lui charroyaient en ville tout débité, le rangeaient par complaisance dans son bûcher; et recevaientsesremercîments. Ses seules dépenses connues étalent le pain bénit, la toilette de sa femme, celle de sa fille, et le payement de leurs chaises à l'église, la lumière, les gages de la grande Nanon, Tétamage -de ses casseroles, l'acquittement des -impositions, les réparations de ses bâtimepts et les frais de ses exploitations. Il avait six cents arpents de bois récemment achetés qu'il faisait surveiller par le garde d'un voisin, auquel il promettait une indemnité. Depuis cette acquisition seulement, il mangeait du gibier. Les manières de cet homme étaient fort simples. 11 parlait peu. Généralement il exprimait ses idées par de petites

phrases sentencîeiïses et dites d'une voix douce. »: Depuis la Révolution, époque à laquelle il attira les regards, le bonhomme bégayait d'une manière fatigante aussitôt qu'il avait à discourir longuement ou à soutenir une ^discussion. Ce ivredouillement, rincohérence deses paroles, le flux de mots où il noyait sa pensée, son manque 'apparent de logique, attribués à un défaut d'éducation , étaient afiTeotés, et- seront stiiBsamment expliqués par quelques événements de cette histoire. D'aiHeurà, quatre phrases, exactes autant que des formules algébriques, lui servaient habituellement à -emkasser,: à résoudre' toutes les difficultés dei la viei^et Au commerce : a Je ne«aîspas, jesnepuispas, Je ne veux pas, 'nous verrons cela.> » 11 ne disfât jamais ni' oui ni .non, et n'écrivait point, i Lui parlait-on? il écoutait froidement, se' tenait -Je menton ^dans la main droite en appuyant tson eoûdeidroit sur. le srevers de la main, gauehe, et se formait en toute affaire.des opinions,. desquelles il ne revenait poînt.; Il méditait longuement les moindres marchés. Quand, après ;^une\âa- ^aote conjrersatian, son sadversaine lui avsdt Mvréle secret de sesuprétentions en croyant Je tenir, il lui répondait. « Je ne puis rien conclure sans avoir consulté ma femme. » Sa femme,

qu'il avait réduite là un ilotisme compkt, était, en affaires, son paravent le. plus commode. Û n'allait jamais chez personne, me voulait ni (recevoir ni donner:à dîner ; il ne faisait jamaisi de bruitr et semblait économiser tout , môme, le mouvement. Il ne dérangeait rien chez tes autres^ par un respect constant de la propriéfté. Néanmoins, malgré la douceur de sa voix, malgré sa tenue circonspecte, le langage et les habitudes-du tonnelier perçaient, surtoulquand il était au logis^où il se contraignait moins: qiie partout; ailleurs. Au physique, Grandet- était im homme ide;cinq pieds, trapu, carré, ayantides mollets de douze pouces, .de circonférence, ides rotules noueuses et de larges épaules ; sonrKisage était rond, tanné, marqué de peiite véroie; son menton était droit ,^ ses lèvres^n'offraient j aucune sinuosité, et ses dents étaient blanches; ses yeux avaient re:[cpression calme et dévoratrîce que le rpeuple accorde au basilic ; son front, plein de rides transversales, ne. manquaitpas de protubérances significatives ; ses cheveux jaunâtres etgrifionnants étaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens .qui ne connaissaient vpas la. gravité d'une plaisanterie faite sur M. «Grandet. SonneZygros par lebout, supportai t. aine loupe veinée, que le vulgaire disait, non sans

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raison, pleine de malice. Cette figure annonçait une finesse dangereuse, une probilé sans 'chaleur, Tégoïsme d'un homme habitué à concentrer sessentiments dans la jouissance de Tavarice et sur le seul être qui lui fût réellement de quelque chose, sa flUe Eugénie, sa seule héritière. Attitude, manière^, démarche, tout en lui, d'ailleurs, attestait cette croyance en soi que donne l'habitude d'avoir toujours réussi dans ses entreprises. Aussi, quoique de mœurs faciles et molles en apparence, M. Grandet avait-il un caractère de bronze. Toujours vêtu de la même manière, qui le voyait aujourd'hui le voyait tel qu'il était depuis 1791. Ses forts souliers se nouaient avec dés cordons de cuir; il portait en , tout temps des bas de laine drapés, une culotte courte de^ros drap marron à boucles d'argent, un gilet de velours à raies alternativement jaunes et puce, boutonné carrément, un larg€ habit marron à grands pans, une cravate noire et un chapeau de quaker. Ses gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient vingt . mois, et, pour les conserver propres, il les posait sur le bord de son chapeau à la même place, par un geste méthodique. Saumur ne savait rien de plus sur ce personnage. »

Voici maintenant la maison, le lieu du supplice.

a La maison à M. Grandet, cette maison pâle, froide, silencieuse, était située en haut de la ville et abritée par les ruines des remparts. Les deux piliers et la voûte formant labaie de la porte avaient été, comme la maison, construits en tuffeau, pierre blanche particulière au littoral de la Loire, et si molle que sa durée moyenne est à peine de deux cents ans. Les trous inégaux et nombreux que les intempéries du climat y avaient bizarrement pratiqués donnaient au cintre et aux jambages de la baie Tapparence des pierres verraiculées de Tarchitecture fran-

çaîse, et quelque ressemblance avec le porche dune geôle. Au-dessus du cintre régnait un long bas-relief de pierre dure sculptée, représentant les quatre saisons, figures déjà rongées et toutes noires. Ce bas-relief était surmonté d'une plinthe saillante, sur laquelle s'élevaient plusieurs de ces végétations dues au hasard, des pariétaires jaunes, des liserons, des convolvulus, du plantain et un petit cerisier assez haut déjà. La porte, en chêne massif, brune, desséchée, fendue de toutes parts, frêle en apparence, était solidement maintenue par le système de ses boulons, qui figuraient des dessins symétriques. Une grille carrée, petite, mais à barreaux serrés et rouges de rouille, occupait le milieu de la porte bâtarde et servait, pour ainsi dire, de motif à un marteau qui s'y rattachait par un anneau et frappait sur la tête grimaçante d'un maître clou. Ce marteau, de forme oblongue et du genre de ceux que nos ancêtres nommaient jacquemart, ressemblait à un gros point d'admiration; en l'examinant avec atteation, un antiquaire y aurait retrouvé quelques indices de la figure essenfiTellement bouflTonne qu'il représentait jadis, et qu'un long usage avait effacée. Par la petite grille, destinée à re^connaître les amis au temps des guerres civiles,

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les curieux pouvaient apercevoir, au- fond d'une» voûte obscure et verdâtre, quelques marches dégradées par lesquelles on montait dans un jardin que bornaient pittoresquement des murs épais^ humides, pleins de suintements et de toufites d'arbustes malingres. Ces murs étaient ceux du rempart, sur lequel s'élevaient les jai^ diDS de quelques maisons voisines. Au.rez-de*chaussée de la maison, la pièce la plus consi^ dôrable était une salle dont l'entrée se trouvait sous la voûte de la porte cochère. Peu de per* sonnes connaissent Timportance d'une salle dans les petites villes de l'Anjou, de la Touraine et du Berry. La salle est à. la fois lantichambrei le salon, le cabinet, le boudoir, la salle à mam ger» elle est le théâtre de la vie domestiiqiie, le foyer commun; là le coiffeur du quartier venait couper-deux fois l'auj les cheveux de M. Gran-^ det; là entraient les fermiers, le €uré, le* sous* préfet, le garçon -meunier. Cette pièce,- dont les deux croisées donnaient sur la rue, était plan* «héiée; des panneaux gris, à moulures antiques, la boisaient de haut en bas; son plafond se composait de poutres apparentes, également peintes en gris, dont les entre-deux étaient remplis de blanc en bourre qui avait jauni. Un vieux cartel de cuivre, inanité d'arabesques ea

écaille, ornait le manteau de la cheminée en pierre blanche, mal sculptée, sur lequel était une glace verdâtre, dont les côtés, coupés en biseau pour en montrer l'épaisseur, reflétaient un filet de lumière le Jong d'un trumeau gothique en acier damasquiné. Les deux girandoles de cuivre doré qui décoraient chacun des coins de la cheminée étaient à deux fins : en enlevant les roses qui leur servaient de bobèches, et dont la maîtresse branche s'adaptait au piédestal de marbre bleuâtre agencé de vieux cuivre, ce piédestal formait un chandelier .pour les petits jours. Les sièges, de forme antique, étaient garnis en tapisseries représentant les fables de La Fontaine ; mais il fallait le savoir pour en reconnaître les sujets, tant les couleurs passées et les figures criblées de reprises se voyaient difficilement. Aux quatre angles de cette salle se trouvaient des encoignures, espèces de buffets terminés par de crasseuses étagères. Une vieille table à jouer en marqueterie, dont le dessus faisait échiquier, était placée dans le tableau qui séparait les deux fenêtres. Au-dessus de cette tablé, il y avait un baromètre ovale, à bordure noire, enjolivé par des rubans de bois doré, où les mouches avaient si licencieusement folâtré que la dorure en était un problème. Sur

la paroi opposée à la cheminée, deux portraits au pastel étaient censés représenter l'aïeul de madame Grandet, le vieux M. de La Bertellière, en lieutenant des gardes-françaises, et défunte madame Gentillet, enbergère. Aux deux fenêtres étaient drapés des rideaux en gros de Tours rouge, relevés par des cordons de soie à glands d'église. Cette luxueuse décoration, si peu en harmonie avec les habitudes de Grandet,, avait été comprise dans Tachât de la maison, ainsi que le trumeau, le cartel, le meuble en tapisserie et les encoignures en bois de rose. Dans la croisée la plus rapprochée de la porte, se trouvait une chaise de paille dont les pieds étaient montés sur des patins, afin d'élever madame Grandet à une hauteur qui lui permît de voir les passants.

» Une travailleuse en bois de merisier déteîut remplissait l'embrasure, et le petit fauteuil d'Eugénie Grandet était placé tout auprès. Depuis quinze ans, toutes les journées de la mère et de la fille s'étaient paisiblement écoulées à cette place, dans un travail constant, à compter du mois d'avril jusqu'au mois de novembre. L.e premier de ce dernier mois, elles pouvaient prendre leur station d'hiver à la cheminée. Ce jour-là seulement Grandet permettait qu'on

alhimàt le feu dans la salle, et il le faisait éteindre le trente et un mars, sans avoir égard ni aux premiers froids du printemps ni à ceux de l'automne.

ï> tUne chaufferette, entretenue avec la braise provenant du feu de la cuisine, que la grande Nanon leur réservait en usant d'adresse, aidait niadame et mademoiselle Grandet à passer lés matinées ou les soirées les plus fraîches nies mois d'avril et d'octobre. La mère et la fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaient si consciencieusement leurs journées à ce véritable labeur d'ouvrière, que, si Eugénie voulait broder une collerette à sa mère, elle était forcée de prendre sur ses heures de sommeil, en trompant son père pour avoir de la lumière. Depuis longtemps l'avare distribuait la chandelle à sa' fille et à la grande Nanon; de même qu'il distribuait dès le matin; le pain et lés denrées nécessaires à la consommation jour* naliière.

» >L& grande Nknon était peut-être la' seule créature humaine capable d'accepter le; despotisme de son maître. Toute la ville l'enviait à Mv et : à madame Girandetv La grande Nanon, ainsi nonunéé à causetde sa taille hante decinq pieds huit pouce6/^pactenaitàOraiidet^d0{iiti

trenterciriq ans. Quoiqu'elle n'eût ^que soixante livres dégages, elle passait pour uine des plos riches servantes de Saumur. Ces soixante livres, accumulées depuis trente-cinq; ans , hii avaient permis de placer récemment quaire laUle livres en viager chez maître -Crachat. Ce résultat des longues et persistantes économies de la grande Nanon parut gigantesque. Chaque servante, voyant à la pauvre sexagénaire; du pain pour ses vieux jours, était jalouse, d'elle, sans penser au dur servage par lequel il avait été acquis,. A l'âge de vingt^deux ans, la pau- Trejifilie n'avait {m se placer chez: personne, tant saâgure semblait repoussante ; et certes ce sentiment était l)ien injuste : sa liigure eût été fort] admirée sur les> épaules id'umgirenadderde la garde ;maiS: en. tout il faut, dit-on,' l'à^propos. Forcée de quitter. une ferme incendiée où elles gardait: les vaches,, elle vint à Saiuruir^où elle chercha du service, animée de> ce i^oèuste coiiraçe qui ne se refuse, à rien.i Le ; «pèee GtBBr det pensait alors à. se marier,, et voulait déjà monter: son ménage.: llavisa cette iUle routée de porte en porte. Juge de la, force corporelle ea: sa qualité de tonnelier, il. devmaJe parti gji'on, pouvait tirer d'une, créature femelle, taille «m H^oùle, plantéô.aur ses piedSioeoLmôi^

cbène de soixante ans sur ses racines, forte des hanches, carrée du dos, ayant des mains de charretier et une probité vigoureuse tomme Tétait son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce visage martial, ni le teint de brique, ni les bras nerveux, ni les haillons de la Nanon n'épouvantèrent le tonnelier, qui se trouvait encore dans Tâge où le cœur tressaille. 11 vêtit alors, chaussa, nourrit la pauvre fille, lui donna ^ des gages, et l'employa sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi accueillie^ la grande Nanon pleura secrètement de joie et s'attacha sincèrement au tonnelier, qui d'ailleurs l'exploita féodalement. Nanon faisait tout : elle faisait la cuisine, elle faisait les buées, elle allait laverie linge à la Loire, le rapportait sur ses épaules ; elle se levait au jour, se couchait tard ^ faisait à manger à tous les vendangeurs pendant les ré- . coites, surveillait les halleboteurs ; défendait, comme un chien fidèle, le bien de son maître; enfin, pleine d'une confiance aveugle en lui, elle obéissait sans murmure à ses fantaisies les plus saugrenues. Lors de la fameuse année 1811, dont la récolte coûta des peines inouïes, après vingt ans de service, Grandet résolut de donner sa vieille montre à Nanon, seul présent qu'elle reçut jamais de lui. Quoiqu'il lui abandonnât

ses vieux souliers ( elle pouvait les mettre), il ^st impossible de considérer le profit trimestriel des souliers de Grandet comme un cadeau^ tant ils étaient usés. La nécessité rendit cette pauvre fille si avare que Grandet avait fini par Tàimer comme on aime un chien, et Nanon s'était laissé mettre au cou un collier garni de pointes dont les piqûres ne la piquaient plus. Si Grandet coupait le pain avec un peu trop de parci-' mônie, elle ne s'en plaignait pas; elle participait gatment aux profits hygiéniques que procurait le régime sévère de la maison, où jamais personne n'était malade. Puis la Nanon faisait partie de4a famille: elle riait quand riait Grandet, s'attristait, gelait; se chauiTait, travaillait avec lui. Combien de douces compensations dans cette égalité! Jamais le maître n'avait reproché à la servante ni l'alberge ou la pécha de vigne, ni les prunes ou les brugnons mangés sous l'arbre. « Allons, régale-tor, Nanon, » lui disait-il dans les années où les branches pliaient sous les fruits que les fermiers étaient obligés de doBner aux cochons. Pour une fille des champs qui dans sa jeunesse n'avait récolté que de mauvais traitements, pour une pauvresse recueillie par charité, le rire équivoque du père Grandet était un vrai rayou de soleil. D-aiiteurs=

t38 BALZAC ET SES OBUVBES

lie cœur simple, la tète étroite de Nanon ne pou* vaieat contenir qtfnn sentiment et une idée, iiepuis trentercinq lins, elle se voulait: toujours arrivant devant le ohaiiiitier du père Osandet, pieds n^^ en haâllans^ et entendait toujours le<>towelier lui disant : « Que voulez-vous, .ma wug^oiffîe? » Et sa reconnaissance était toujûui3 jêune.> Queiquefois Qrandet, songeant que cette pauvre créature n'avait jamais eatendule moindre^ntiot flatteur, qu'elle ignorait tou& les sentimiei^ts doux que la femme ânspire, et pouv^t oomparajtre un jour ^ devant Dieu, i plus chaste (jueifce l'était la vierge Marie- elle-même, firajidet,s aiside pitié, disait en la regardant : « G^tte pauvre iKanonl » Son exclamation étaiti toujours SBivîie»)d'un : regard iMéfinissable que lui jetait la* vieille servante* Ge mot, dit de temps à ^utre, fermait depuis longtemps une cbaiue d'ît* miàé^aon interrompue, et à laquelle cliaque exclamation ajoutait un chaînon. Cette pitié, placée iau cœur de Grandet et prise tout m gré pour la vieille filie^ avait je ne sais quîOi d)'borT riible. Gette « atroce l^i tié d'avare, qui réveillait mille plaisirs isu cœur du vieux : tonnelier^ était ip&QT Nanon sa^ sooHne de bonheur. Qui UBidii^ pa& aussi : i(( Pauvre Nanon \n\ Djeui reconnattia sés^anges^LUXâfiflexions de leur voix et de leuis

mystérieux regrets. Il y avait dans Saumur une grande quantité de ménages où les domestiques étaient mieux traités, mais où les maîtres n'en recevaient néanmoins aucun contentement. De là cette autre phrase : « Qu'est-ce que les Grandet font donc à leur grande Nanon pour qu'elle ' leur soit si attachée ? Elle passerait dans le feu pour eux I » Sa cuisine, dont les fenêtres grillées donnaient dans la coi>r, était toujours propre, nette, froide, véritable cuisîïie d'avare, où rien ne devait se perdre. Quand Nanon avait lavé sa vaisselle, serré les restes du dîner, éteint son feu, elle quittait sa cuisine, séparée de la salle par un couloir, et venait filer du chanvre auprès de ses maîtres. Une seule chandelle suffisait à la famille pour la soirée. La servante couchait au fond de ce couloir, dans un bouge éclairé par un jour de souffrance. Sa robuste santé lui permettait d'habiter impunément cette espèce de trou, d'où elle pouvait entendre le moindre bruit par le silence profond qui régnait nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un dogue chargé de la police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant. »

» Le jour de la fête de sa fille Eugénie, les amis de Grandet se réunissaient pour lui apporter des vœux et des fleurs, et aussi pour se mettre sur les rangs afin de prendre date pour leurs enfants comme candidats à la main de sa fille. »

xx»

« A^cemomentoa sonné à; larpapte; xî^estttu dé ses neveux, beau jeuae homme de Pîaris§«S€iii neveu ^ fils de son frère Victor Ghpandeti qui vient, sur le conaeil de son père, passer quôl»- Qoes jours avec lui.

»>M: Charles Grandet, beau jeune homtee da vingt'deur ans^ produisait en ce mœnenfcun singulier contraste . avec les bons provinciaux qm déjà ses manières^ aristocratiques révol- Uiieat' passablement^ et que t(»is étudiaient pour seimoqper de lui. Oeci veut une eKpliéa« ti(^. A vingihd^X' ans, les jeunes^^ geas-: sont

enooreieiisez-voisînside Tieiifance pour''selJIaj6- 8er^altér"àc4es^e]afantâiag«B, Aussîv {H3at^

sur cent d'entre eux, s'en rencontrerait-il bien quatre-vingt-dix-neuf qui se seraient conduits comme se conduisait Charles Grandet. Quelques Jours savant cette soirée, son père lui avait dit d'aller pour quelques mois chez son frère de Saumur. Peut-être M. Grandet de Paris pensait-il à Eugénie. Charles, qui tombait en province pour la première fois, eut la pensée d'y paraître avec supériorité. Une cargaison de futilités parisiennes aussi complète qu'il était possible de la faire, et où, depuis la cravache qui sert à commencer un duel jusqu'aux beaux pistolets ciselés qui le terminent, se trouvaient tous les instruments aratoires dont se sert un jeune oisif pour labourer la vie. Son père lui ayant dit de voyager seul et modestement , il était venu dans le coupé de la diligence re* tenu pour lui seul, assez content de ne pas gâter une délicieuse voiture de voyage commandée pour aller au-devant de son Annette, la grande dame que... etc., et qu'il devait rejoindre en juin prochain aux eaux de Baden.

Charles comptait rencontrer cent personnes chez son oncle*, chasser à courre dans les forêts de son oncle, y vivre enfin de la vie de. château ; il ne savait pas le trouver à Saumur, où il ne 8'étâit informé de lui que pour demander

BALZAC ET SES ŒUVRES f45

le chemin de Froidfond ; ' mais, en le sachant en ville, il crut l'y voir dans un grand hôtel. Afin de débuter convenablement chez son oncle, soit à Saumur,;soit à Froidfond,- il avait fait la toilette de voyage la plus coquette, la ])lus simplement recherchée, la [plus adorable, pour employer le mot qui, dans ce temps, résumait les perfeclions^spéciales d'une chose ou d'un homme. A Tours, un coiffeur venait de lui refriser ses beaux'cheveux châtains ; il y avait changé de linge et mis une cravate de satin noir, combinée avec un col rond, de manière à encadrer agréablement sa blanche \ et rieuse figure. Une redingote de voyage à^ djmi boutonnée lui pinçait la' taille et laissait voir un gilet de cachemire à chàle,>ous lequel était un second gilet blanc. Sa montre, négligemment abandonnée au hasard, dans une poche, se rattachait par une courte chaîne d'or à Tune des boutonnières. Son pantalon] gris se boutonnait sur les côtés,^ où des dessins brodés en soie noire enjolivaientles coutures. Il maniait agréablement une canne, dont la pomme d'or sculptée n'altérait point la fraîcheur de ses gants gris. Enfin, sa" casquette était d'un goût excellent. Un Parisien, un Parisien de la sphère la plus élevée, pouvait seul s'agencer ainsi sans pa-

raltre ridicule, et donner une harmonie de fatuité à toutes ces niaiseries, que soutenait d'ailleurs un air brave, Tair d'un jeune homme qui a de beaux pistolets, le omp sûr et Annette. •

La vue inattendue de ce beau jeune homme, mn cousin, contraste avec la vieille et vulgaire société de son père; elle inspire à la jeune personne un sentiment qui n'est pas encore de Tamour, mais gui anime TindifTérence. Elle invente, avec sa mère et Nanon, tous les moyeuB de déguiser la parcimonie de son père et la jmùitë de la maison. Ce sont là de ces jeux de eomédie domestique trouvés par un sentiment naïf et touchant qui intéressent vivement le tectour.

Mais, le soir, un événement tragique vint compliquer la situation et développer aâmkabtement te caractère du père firâAdat. Pen-

dant que ses amis sont là, il reçoit une lettre de son frère de Paris, qui lui apprend qu'il a fait faillite et qu'il va se tuer; il lui recommande sa femme et son fils.

Cette lettre arracherait des larmes à un rocher : le pore Grandet la lit tout bas, sans donner aucun signe d'émotion. Il replie le papier sous le même pli et le met dans sa poche, puis il attend que la société prenne congé. Il conduit son neveu dans sa chambre. 11 revient après cela raconter à sa femme et à sa fille le malheur du jeune cousin. Le lendemain, il l'informe froidement lui-même et le laisse dans le désespoir et dans les larmes; puis il va tranquillement acheter des prairies sur la Loire, et fait le compte minutieux de ce qu'il gagnera en plantant des peupliers sur le bord de la ri^ vière et en les faisant croître aux frais du gm^ vernement; il rentre, heureux d'un marché qui lui assure un énorme bénéfice. • ^

Pendant ce temps-là, sa fille Eugénie descend au jardin et rêve à la fois d'amour et de pitié pour le jeune homme enfermé • dans sa douleur. La description de ce sauvage 'jardiii eu àigïie de Paul et Virginie^:'' - .. -

« Dans la vie chaste et monotone des ijQrmeF filles, 41 vient unei heure dèlicii^se oîi le mr

leilpur épanche ses rayons dans rame, où la ;fleur' exprime ses pensées, où les .pa,lpitations du eoçuT compïunîquent au cerveau leur çha^iide fécondance, etfondenDles idépsiett; ya vagw désir; jour d'innocente mélancol;ieeV de: suaves joyeusistés; Quand les enfants comnjenijeut à voîr/ils spurient; (|uand' u^; fllle eçttr^vQit le^sentiniënt dans lan^,ture,: ello! soumit coipiï^e elle souriait enïanti ^ir la lumière est le-preflaiier amour dé la vîe^ l'amour m'eslril paa^ la-1% -mlère du cœur? Le-momentf de voirr cW?? aiix choses d'ici^Bàâ étaitf airivé four^sEugéflio. jMfttiiiàlëconraie toutes Wsf filles de pîrqviji:ce,'ielle se leva de bonne heure^ fit sa • iprière/ et poiïkmencâ l'œuvre de jsa toiilette, ^oeeupatiDU; qwi désormais cillait avoir uni sens.: Elle li^a^ d'ar ■bord ses cheveux ckâtaiasrs, Jttodiirteucà» gifoâsQs nattes au-dessus devsa.tétè aved:le.|plûs gitajoid 50in , en évitaiit que- le& cheveux . ne a'éiQhap^ passent de leurs; tresses,. ^etiattoduisii d&ïs jsa coiifure une syniétrierqui rehaussa;.' lui .Wînide candeur de soli visage, en.aecord'ant: la;simpli*eité des accessoires ; ; à la: naïveté, des i lignés i En se iatant plusieurs foiâ: les mjaîns dapS/dé l'eau ^ure q*ai lui durcissait: et; rofugissait. la .poaui, ëlleTëgarda ses bealix :bras /ronds, et aeid&r •manda ce que faisait sônicotisin pottc âvcânleB

150 BALZAC ET SE» GiBWH'ES

maâH9 si mollemenl^ Manches, les ongles 9iibie(& fliçaimés. Elle mit des bas neufs et ses >plu6 joflis souliers. Elle se laça droit, sam' passer d^ôeillets^ Enfin, souhaitant, pour la. pmmi^ fôiS'de sa vie, de paraître à son avantage^ elle connut le honheur d'avoir une robe fmlohe, bien faite, et qid la rendait attrayante. Qoand sa' tbilettè fut achevée, elle entendît soimer lHoiioge' de la pa^roisse, ^^étonna de ne oompter que sept heures. Le désir d'avoir tonst letemps' nécessaire pour se .bien haMUer Taivalt fait tever ti^p tdt. Ignorant l'àct de' mmt rûerrd^ Mb une b&aélB ds cheveux, et àlen éffUdier re£fot, Eugénie se cmiaa tontt bonne*mi^nt tes bms^, s-asalt à sa fenèto^.oont^Bqpla la cour, le jardin: étroit et les Mute» terrasses (pli lie domÉiaièBt; vtue mëlancoli<pe, bornée, QtaJBFiqQiiEE'étàit) pas dépourvue desTUfystéiâettfleB teautés paiti^iôr^s aux endcurits aoditaices ^ ai Ib nal»e inculte. Aaprâst-de laicuismeise ttmsKratti u&^ pidts entouré- dhine morgeitev et à pù\âW msMBikm dan^: une bisaiDche de^fer consbée, qu'«nsl)!passait une vigne aiBD pain>pres iétrisv rougis^brouls parila<âaisom fia Ik^ te tsirtueufit' ^vmimv gagnait le mur,.s'7 attatchaity cMnaltileloog de la maisdn,^ et finisas^ imrîBii^bûcher aùle:b0i8 ébat, rangée a^i^fii ai»-

tant d*exactrtade qm peuvezit Tétre^ les livres d'un MbliopMIe; Le pavé dô la^ colIr'Off^art ces teintes noîr^es ivodintes aveo' le> temps parles mousses, par les herbes^ par le dëfânt de mouvement. Les murs épais présenftaient leuFr chemise verte, ondée de lùngnes traces bnmfis. Bnfln les huit marches gui régnaiefofp au' fond de la cour et menaient à la perte du jar^diU: étaient disjointes et ensevelies sous de habites! plantes comme le tombeau d-un che^ mlier emterné par sa veu^e au> temps des croi^ sades. Âa-dëssus^ d'une > assiite de iHcrres toat^ rongées s'élevait ^ une grille de bois pourri» k moitié tombée de vétusté, mais à laquelle' a& mariaient, à leur gré des plantes grimpante». De chaque côté de la porte à claire-voie a*avai^ cftientles rameaux tortus de deux pommieis ra* bougris» Trois allées parallèles, sablées efi sé^ parées par des carrés, dont les terres étaîeMmaintenues > au moyen ['d'une bordut^ en bids,, composait ce jardin que terminait^ au;b8$ d»

la terrasse, un. couvert de tilleuls^ A. um boutades framboisiers; àTautre, un imanensGhnojei} qui indinait ses branches jusque sur^ le cabi)» net du tonnelier. Un jour pur ei le beau sdell des automnes naturels aux rives de laiLoiœ^ QCffiomânçaientJifdissiper lei glacis impziméipai^

la nuit aux pittoresques objets, aux murs, aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour.

Eugénie trouva des charmes tout nouveaux dans l'aspect de ces choses, auparavant si ordinaires pour elle. Mille pensées confuses naissaient dans son âme et y croissaient à mesure que croissaient au dehors les rayons du soleil. Elle eut enfin ce mouvement de plaisir vague, inexplicable, qui enveloppe rôtré moral, comme un nuage envelopperait l'être physique. Ses réflexions s'accordaient avec les détails de ce singuliei: paysage, et les harmonies de son cœur fixent alliance avec les harmonies de la nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d'où tombaient des cheveux de Vénus aux feuilles . épaisses^ àcouleurs changeantes comme la gorge des pigeons, de célestes rayons d'espérance illuminèrent l'avenir pour Eugénie, qui désormais se plut à regarder ce pan de mur, ses fleurs pâles, ses clochettes bleues et ces herbes fanées, auxquelles se mêla un souvenir gracieux comme ceux de l'enfance. Le bruit que chaque feuille produisait dans cette cour sonore, en se détachant de son rameau, donnait uife réponse aux secrètes interrogations de la jeune flUe, qui serait restée là pendant toute la journée sans s'apercevoir de la fuite des heures. Puis vinrent

de tumultueux mouvemeuts (J'âme. EUe se leva fréquemment, se mit devant son miroir, et s'y regarda comme un auteur de bonne foi conteniple son oeuvre pour se critiquejr et se dire des injures à lui^ôme. ' ; ,

« Je ne §uis pag assez belle pour lui. » Telle était la pensée d'Eugénie, pensée humble et fertile en souffrances. La pauvre fille ne se rendait pas justice; mais la modestie, ou. mieux la crainte, est une des premières vertus de rameur. Eugénie appartenait bien à ce type d'enfants fortement constitués, comme ils le sont dans la petite bourgeoisie, et dont les beautés paraissent vulgaires? mais, si elle ressepiblait •à Vénus de Milo, ses formes étaient ennoblies par cette suavité du sentiment chrétien qui purifie la femme et lui donne une distinction inconnue aux sculpteurs anciens. •

Elle avait une tête énorme, le front masculin, mais délicat^ du Jupiter de Phidias, et des yeux ^ris auxquels sa chaste Tie, eu s'y por^ftnt/tQut entière, imprimait une lumière jaillissante. Les •traits de son visage rond, Jadis frais et rose, avaient été grossis par une petilOuA^érole assez clémente pour n'y point laisser de traces^ mais qui. avait détruit rie :velouté de la peau,; n^moin^ si douce et sijfige encpre, qug lepur-b^i-

l'54 BALZAC ET SES Q&UVRfiS

ser de sa mère y tlpaçaît passai^èremetit une marque rong'e. Son nez était un peu tmp fort, mais il s'harmoniait avec une boucbe d'un rouge de minium, dont les lèvres à mille raies ël^^nt pleines d'amour et de bonté. Le col avait une rondeur parfaite. Le corsage bombé, soigneusement voilé, attirait le regard et faisait rôver;fl manquait sans doute un peu de la grâce ivm à la toilette; mais, pour les connaisseurs, la non)flexibilité de cette haute taille devait être un charme. Eugénie, grande et forte, n'avait doffic rien du joli qui plaît aux masses ; mais elle était beUe de cette beauté si fticile à reconnaîtra, et dont s'éprennent seulement les artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type à la céleste pureté de Marie, qui demande à toute la^ nature féminine' ces yeux modestement fiers devinéis par Raphaël, ces lignes vierges, souvent dues aux hasards de la conception, mais qu'une vie chrtfienne et pudique peut seule conserver ou faire acquérir^, ce peintre, amoureux d^un si rare modèle, eût trouvé tout à coup dans le vi^ sage d'Eugénie la noblesse innée qui s'ignore'; il eût vu sous un front calme un monde d'iatmour^ et, dans la coupe des yeux, dans Pbabi'tude des paupières, le je ne sais quoi divîft. Ses traite, les conteurs de sa tête, que l'^xpr^asibn

BALZAC ET Së3 QCU.^R^S 155

du plaisir n'avait jamais ni altMsrnîlatigutoi ressemblaient aux ligaes d'hori^oE sidoucemoid tranchées dans le lointain des^ lac& tranquUtesi Cette physionomie calme, coloivâe, bonlée âe lueur comme une jolie fleur éclose, reposadt rame, communiquait Je charme: da laoonscirace qui s'y reflétait, et commandait le; regard. Eugénie était encore sur la rive: de la vie^où^fleur rissent les illusions enfantines, où se cu^ill^ les marguerites avec des dêUoes phiSitardrincecih nueSé Aussi se dit-elle en se mirant^ saD6>âaF^ir ^[icore ce qu'était Tamour : u> Jie suis liïop 4eiâe;, il ne fera pas attention à moi. »

Puis elle ouvrit la porte de sa obambra^ qvà donnait sur Tescalier, et tendit Xe cou^ pour écouter les bruits de la maison. • li seise lève paiS, » peasa-trelle, en entendant la toussexie matinale de Nanon, et la bonne âlle allant)i>^enant, ba^ layant la salle, allumant son feu^^ncbalnant' le chien etparlantà ses bêtes dansi-ëouriiS;.

. Aiussitôt Eugénie descendit, etr ûûunU À itoom qui trayait la vache.

ftiNanon, ma bonne: Nanon, fais,da00 de la cirème pour le café de mcm cousm^

~ Mais, mademoiselle^ il aurait fallu s'y. prendra hier, dit Nanos, qui partit d*un gix^Siécla^ de rire^Jane pôux.paa faire, de la or^^* Yaibie

^56 BALZAC 'ET SES OEUVnES

cousin est mignon^ mignon, mais vraiment mignon. Vousnel^avez pas vu dans sa chambrelouque de soie et d'or. Je l'ai vu, moi. Il porte du linge fin comme celui du surplis de M. le €uré.

— Nanon, fais-nous donc de la galette.

— Et qui me donnera du bois pour le four, et tle la farine, et du beurre? dit Nanon, laquelle, «n sa qualité de premier ministre de Grandet, prenait parfois une importance énorme aux yeux d'Eugénie et de sa môre. Faut-Il pas le voler, ^et homme, pour fêter votre cousin? Demandezlui du beurre, de la farine, du bois ; il est votre -père, il peut vous en donner. Tenez, le voilà qui -descend pour voir aux provisions... »

Eugénie se sauva dans le jardin, tout épou - ^vantée, en entendant trembler l'escalier sous le pas de son père. Elle éprouvait déjà les effets de •tîette profonde pudeur et de cette conscience particulière de notre bonheur qui nous fait îcroire, non sans raison peut-être, que nos pensées sont gravées sur notre front et sautent aux ^yeux d'autrui. En s'aperce vaut enfin du froid dénùment de la maison paternelle, la pauvre -flile concevait une sorte de dépit de ne pouvoir la mettre en harmonie avec l'élégance de son -oousin. Elle éprouva un besoin passionné de

BALZAC ET SES. OEUVRES lÔTj

faire quelque chose ■ lioùr' lui ':' quoi? elle < n'en savait rien, naïve etiviraiè, elle^se laiiKiaitallèTs à sa nature angéliqtife i^aiiâbe' défier ni de;ste& impressions ni de ses seniîmehte; Lèiseulaspedi de son cousin avait éveillé chez elle les ipeaii chants naturels de ïa^frimmé^ èit ilsl durent se déployer d'autant plus vivement qu'avant atteint sa vingt-troisième année, elle sa trouvait dans la plénitude de son intelligence et de ses désirs. Pour la première fois, elle eut dans le coeur de la terreur à Taspect de son père," yit en lui Ife maître de son sort, et se crut coupdDle d!une faute en lui taisant quelques peiiséeâ. Jllleseriiit à marcher à pas pf écipîtés, en s'étpnnant de Féâ^ pirer un air plus pur ^ de sentir les rayons du soleil plus vivifiants, dt d'y puiser une chaleur morale, une vie nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour obtenir la galette, il s'élevait entre la grande Nanon et Gràiïdiel uae :de ces querelles aussi rates entre eux qu^ le sont tes hirondelles en hiver. Muni de ses clefsf le honhomme était venu pour mesurer les vivres. nécessaires à la consommation de la Journée.' , r '

« Reste-t-il du pain d'hier ? «I.dit^il à Nanoii.

Grandet sort 6t vend pour 260,000 francs de ses vins en se promenant sur ^la;plice devant le café, et le^ 'deux femmes- wnt pafc pilâéet

iSS BALZAC ET SE^ O^^UYHDJl

les pieds nus écouler t la porte du cou9in. le» gétnissemeiits de sa douleur. Eugéuie s'enbar-* dit à enbrer à un de sas sanglots; elle le voit dans s(aa désespoir et se retire, plus attendris que jamais.

« Que fait-il } dit (xrandet àla^servanteNanm*

— H dcïrt*

-^ Tant nûeuX) il n'a pas besoin de bougie. »

Il veut profiter de roccasion pour un double coup d/avare. Il fait venir un de ses confident; de &iumur, le charge d'aller à Paris négocier un acoDimxQodement av^c les créanciers de son frère mort. Il lui donne 500,000 francs pouE le$ désintéresser j mais, pour gagner plus encore sm: cetôe opération, il rassemble tout soia or cerclé en barils, et va dans la nuit les changer en effets, à Nantes;, de façon à bénéficier encore 40,000 francs sur le prix de l'or. Puis, la rente sur rÉtaii étant, k 90 alors, il place un nûUii/^ sur la rente, revenu neit saûs impôts, etlecoi^âe le matin à son fondé de pouvoirs.

L'amt>uT naissant continuait à éclore; , le mattin, le neveu et la cousine causaient enseâx^Je dam le petit jardin, à l'ombre du: noyer.. Ils avaient, échangé en secret un somptueux nécessaire de voyage qui lui venait de sa mèr^ contoe des pièces, d'or rare^ recueillies^ par le

BiÀl^ZÂG ET S]^ OBISfVEJSS 1)89

père Gbpandet, et dont il îaâasii àe temps en tem]B'cadeau à sa fille pour ]m ImiËdemanfl^ quand il voulait les conl^npler on ^i jomm C'était une grtande impaideoce à Eugénie. -^ C*êst ainsi que raoncmr naissait, a N'y a-t-iLpas^ difft Balzac, de gradeiases similitudes entm tes coramencem^Qts de Tammir et ceux die la vie; et ne berce-t-on pas l'enfaat par de doux chants et d'aimables regards? Ne lui dit-on pas de merveilleuses histoires qui lui dorent f avenir? Pour lui, l'espérance ne déploie-t-elle pas incessamment ses ailes radieuses? Ne verse-t-il pas tour à tour des larmes de joie et de douleur? Ne se querelle-t-il pas pour des ri^ens, pour des cailloux avec lesquels il essaye de se bâtir un mobile palais, pour des bouquets aussitôt oubliés que coupés? N'est-il pas avide de saisir le temps, d'avancer dans la vie? L'amour est notre seconde transformation. L'enfance et l'amour durent même chose entre Eugénie et Charles : ce fut la passion première, avec tous ses enfantillages, d'autant plus caressants pour leurs cœurs qu'ils étaient enveloppés de mélancolie. En se débattant, à sa naissance, ^ous les crêpes du deuil, cet amour n'en était d'ailleurs que mieux en harmonie avec la simplicité provinciale de cette maison en ruine. En échangeant quelques

mote avec sia cousine au bbrd du puits, daris cettecour muette; en restant dans ce Jardinetj assis isur un banc moussu, jus(îu'à l'heure où le soleil se coîichaît, occupés à se dire de grandâ Tiens ou recueillis dans le calme qui régnait entrô te; rempart et la maison, comme on Test sotis les arbades d'une église, Charles comprit la sainteté de l'amour. »

Le père Grandet s'était décidé à payer le voyage de son neveu pour les Indes jusqu'à l'embarquement à Nantes. Le neveu, de son côté, avait écrit à Paris de vendre tous ses objets personnels; il en avait reçu un peu d'argent; il montra de plus à son oncle des bijoux. L'oncle lui proposa d'aller les vendre pour lui dans la ville, en retenant un certain bénéfice. Charles, son neveu, donna en souvenirs quelques petits bijoux à sa tante, à son oncle et à sa cousine, Il donna à Eugénie et il en reçut le premier baiser furtif, dans le couloir, entre deux portes :

« Chère Eugénie, luimurmura-t-il, un cousin est mieux qu'un frère, il peut t'épouser !

— Ainsi soit-il, » dit Nanon.

Enfin ils se jurèrent mariage et éternel amour au moment où Charles lui remit sa cassette en secret.

Charles partit. Tout était en larmes.

— Bon voyage 1 s'écria l'oncle délivré du fardeau des convenances.

XXJLilJD

VonaÏBiwma sa fortune. Il (â)tiiQt aisëixxesrt le désisteKoent desi créanoieiss de son ârèm> à 47 pour lûOi Sa richesse à^ lurs^étevait ail0i8i& une ioiscripticai de cent mille livres de Feu<()e>à Parisi, dourmlltons quatre cent mille ft'aoscs ^eii 07; laterm de Eroidfond et tous ses biens ^w tcair de >9auimiT : le tout approclmnt de dixisept millions. Sa parcimomîe et ses ruses ne faisaient queicsBOttPe; JËugéuîe, pendsmt'c&teavps-l^, pviatt pouc Ciharfesi

Gependanit le jauT de reprenne était arrii^; une angGdsse terrible pesait sut la mère eti la fille;, Elle» firent tout peur ^straire le ptffQ

sait Eugénie, je souffrirais mille morts! Je n'avouerai rien 1

Acette pensée, elle jetait à sa mère des regards flamboyants de courage.

— Ote tout cela, dit Grandet àNanon, quand, vers onze heures, le déjeuner fut achevé; mais laisse-nous la table. Nous serons plus à Taise pour voir ton petit trésor, /dit-il en regardant Eugénie. Petit! ma foi, non. Tu possèdes, valeur intrinsèque, cinq mille neuf cent cinquante-neuf francs, et quarante de ce matin, cela fait six mille francs moins un. Eh bienl je te donnerai, moi, ce franc pour compléter la somme, parce g;ue, : vjojs4u, Mlle ... Eh bi^fn l pourquoi nous écouteâ-ta?il0ntre^moi tes talons, Nanôn, et va fei«e ton: ouvrage,' » dit le bonhonïmè.'Nanûû disparut; !« ^Écoute/ Eugénie, il faut que tù me termes ton ;ori, Tu ne le rqfuseràs pas à too pépère^^ma petite fifille, hein? » Les deux femipes ^imi. maettes, <« Je n'ai pltis d'or j moi. J'en / guvals^jô n'ea ai plus. Jô te ïendrai six mille înmp ^aû livres, «t tu= vaei Jefe placer GOtmanego vais te le dire. Il ne faut plus penser au douzaift'. Quand je te matieraî, ce qui sera biqntôt, je te trouverai un futur qui pourra t'offrir le plus be:au, .dauzâinidofit on aura jamais parle dan3;lapiiQyince.. Écoute. doue, flfille. IJisepar^^

liALZAC ET SES ŒUVRES 165

sente une belle occasion : tu peux mettre tes six mille francs dans le gouvernement, et tu en auras tous les six mois près de deux cents francs d'intérêtS; sans impôts, ni réparations, ni grôle^ ni gelée, ni marée, ni rien dé ce qui tracasse les revenus. Tu répugnes peut-être à te séparer de ton or, hein, flfiUe ? Apporte-l^moitout demôme. Je te ramasserai des pièces d'or, des hollandaises, des portugaises^ des roupies de MogoJ, des génoyiûes; et avec celles que je te donnerai à tes fêteSjientitois ans tu.auras rétabli la moitié de ton joli petit trésor en or. Que dis-tu^ fifille? Lève donc le nez. AIloiiB,.ya le chercher, te migQon. Tu devrais me baiser sur lés yeux pour te dire ainsi des secrets et desmystôres de vie et 4<î: mort pour les écus. Yraiment^ les écus vivent et grouillent commodes hommes : ça va, ça vient, ça sue,. ça produit. »

Eugénie se leya;;ïnai§, après avoir lait quelques pas vers ia.potte^ ellesô retQUîîi^bi^usquemçnt, regaï-da.sojQ pèïQ en f^^çe^^ftlHi dijt : : ,, , ; ;((;Je n-ai plus wpr^iprva; . . .i : :,':..;;■ . —Tu n'a^ plu$; imjôx j s'éCïiia,Grandet ; en ; se r|3dreâS3,n,t sur/§§s j;5<r]r^tSj coroflifJ upciii^v^] q^^i jenten4;tirerJe.çapop^à4^ pft&.#li|i-. .. ;ni;

— Tu te trompQ^„|:i^niQ,j.,v ; .:;..:) : v j;

166 BALZiLC KT SES OEUVRES

— Non.

— Par la serpette de mon père 1 »

Quand le tonnelier jurait ainssi, lesplandiers tremblaient. •

« Bon saint bon Dieu I voilà madame qui p&lit 1 cria Nanon.

~ Grandet, ta colère me fera mourir, dit la pauvre femme.

— Ta ta ta ta, vous autres, vous ire mouvez jamais dans votre famille 1 Eugénie, qu'avei&* vous fait de vos pièces? cria-t-il en fondant sur elle.

— Monsieur, dit la iille aux genoux de madiame Grandet, mamèresouffrebeaucoup. YoyesK, ne la tuez pas. »

Grandet fut épouvanté de la pâleur répandue sur le teint de sa femme, naguère si jauoe.

« Nanon, venez m'aidera me coucher, dit la mère d'une voix faible. Je meurs. »

Aussitôt Nanon donna le bras à sa maîtresse; autant en fit Eugénie, et ce ne fut pas sans des peines infinies qu'elles purent la monter chez ^le, car elle tombait en défaillan^ce de marche ea marche. Grandet resta seul. NéanmoîBs, quelques moments après, il monta sept ou huit marcheS; et cria : a Eugénie, quand votremëre sera couchée, vous descendez.

— Oui, mon père. »

Elle ne tarda pas à venir, sçïès atedr mssure sa mère.

« Ma fille, lui dit Grandet, voub allez me aire où est votre trésor.

— Mon père, si vous me faites ûe& présents dont je ne sois pas entièrement maîtresse, reprenez-les, » répondit froidement Eugénie en cherchant le napoléon sur la cheminée et le lui présentant.

Grandet ssàsit vivement le napoléon et le coula dans son gousset.

« Je crois bien que je ne te donnerai plus, rien. iPas seulement ça! dit-il en faisant claquer Tongle de son pouce sous sa maîtresse dent. Vous méprisez donc votre père, vous n'avez donc pas confiance en lui, vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un père? S'il n'est pas twit pour vous, il n'est rien. Où est votre or?

— Mon père, je vous aime et vous respecte, malgré votre colère; mais je vous ferai fort humblement observer que j'ai vingt-deux ans.

Yous m'avez asse^ souvent dit» que je suis majeure, pour que je le sache. J'ai fait de mon argentée qu'il m'a plu d'en faire, et soyez sûr ^til est t)îen iplacé. . .

— C'est un secret inviolable, dit-elle. N'avezvous pas vos secrets?

— Ne suis-je pas le chef de ma famille? ne pUis-je..avoîï:; mes affaires?

— C'est aussi mon affaire.

, . — Ceitte affaire doit ôtre mauvaise, si vous ne pouvez paB la dire à votre père, mademoiselle Graûdet, i

: j :-r Eile est excellente, et je ne puis pas la dire à mon père.

1 -H Au mpins, quand avez-vous donné votre or? » Eugénie fit un signe de tête négatif.

, -«^ypus, l'aviez encore le jour de votre fôte, hein? » Eagôme> devenue aussi rusée par amour, que son père l'était par l'avarice, réitéra le même sigae.d^ tête. « Mais on n'a jamais vu un pareil ent$temen,t, ni vol pareil, dit Grandet d'une voix quj ;^lift .crescendo et qui fit graduellement retentir ja iinaison. Comment ! ici, dans ma propre raaison,[Chez moi quelqu'un aura pris ton orl le^euj or qu'il y avait I et je ne saurai pas qui ! L'ouest une chose chère. Les plus honnêtes filles peuvent faire des fautes, donner je ne sais quoi : qela se voit chez les grands seigneurs et même chez les bourgeois; mais donner de l'or, car vous l'avez donné à quelqu'un, hein? » Eugénie fut impassible. « A-t-on vu pareille fille !

Ê A L Z A & E T S El OÉÛ t^R Ê S CK)

Bst-ce moi qui suis votrc père? Si"viotis ra'\^i) placé, vous en avez uii reçu... ^ ^ ■ ; i - ,i j i — Étais-je libre, oui ou non, d)eh feirei^ce:

(fue bon me semblait? Était-ce àr moi? ^' -■■■ - ■— Ma,is tii es> uii enfant . ;.:..</- / .viâ ... .-r-r Majeure. *.j -^ ^^ .^1 .•■"i'iu'': -^j'ii ■jJ'jiirr.Ki - Abasourdi par: la logique -de. sa 'fillei^ Grandet pâlit, trépigna, jura; puis trouvant enfin' dds paroles, il cria : « Maudit serpent de fille! Ah! mauvaise graine, tu sais bien que Je t'aime, et tu en abuses. Elle égorge son père ! Pardieu, tu auras jeté notre fortune aux pieds de ce va-nupieds qui a des bottes de maroquin. Par la serpette de mon père ! je ne peux pas te déshériter, nom d'un tonneau! mais je te maudis, toi, ton cousin et tes enfants ! Tu ne verras rien arriver de bon de tout cela, entends-tu? Si c'était à Charles que... Mais, non ce n'est pas possible. Quoi 1 ce méchant mirliflor m'aurait dévalisé. .. » 11 regarda sa fille qui restait muette et froide. (( Elle ne [bougera pas, elle ne sourcillera pas, elle est plus Grandet que je ne suis Grandet. Tu n'as pas donné ton or pour rien, aif moins?

Voyons, dis. » Eugénie regarda son père, en lui jetant un regard ironique qui l'offensa. c< Eugénie, vous êtes chez moi, chez votre père. Vous devez, pour y rester, vous soumettre à ses or-

Î70 BkhZikO ET SES OEUVRES

dres. Les prêtres vous ordonnent de xn'obéîr. » Eugénie baissa la tète, c Vous m*offensez dans ce que j'ai de plus cher, reprit-il, je ne veux vous voir que soumise. Allez dans votre chambre. Vous y demeurerez jusqu'à ce que je vous permette d'en sortir. Nanon vous y portera du pain et de l'eau. Vous m'avez entendu, marchez 1 I

Cette réclusion inexpliquée^ et prolangée fit beaucoup de tort à Tavare. Son notaire et ami Cruchot força la porte et lui révéla, que aes sévices pouvaient contraindre sa fille, désormais majeure, à demander la licitation de ses fiiens. Il frémit et se disposait à changer quand, pendant une de ses absences, Eugénie apporta secrètement la cassette de Charles sur le lil de sa mère et que les deux victimes se mirent à l'examiner.

Elles tenaient en main le portraît : « C'est tout à fait son ftont et sa bouche 1'» disait Eugérae , au moment où le vigneron ouvrit la porte'. Au regard que jeta son mari sur 1'^» nuidaaae

Grandet cria : « Mon Dieu, ayez pitié de nous!» Le bonhomme sauta sur le nécessaire comme un tigre fond sur un enfant endormi. « Qu'estce que c'est que cela? dit-il en emportant le trésor et allant se placer à la fenêtre. Du bon or! de l'or! s'écria-t-il. Beaucoup d'or! ça peso deux livres. Ah! ah ! Charles t'a donné cela contre tes belles pièçepyÇfejpI pourquoi ne me l'avoir pas dit? C'est une bonne affaire, fifille! Tu es ma fille, je te reconnais. » Eugénie tremblait de tous ses membres. » N'est-ce pas, ceci est à Charles? » reprit le bonhomme.

— Oui, mon père, ce n'est pas à moi. Ce %éiiblè ë^Uà dépôt feacré: ' - ■ ' '-

' ''^^'ïa''ta ta!, ira pris ta fbrhine, faiit; te rétà- "Mif M ipietit trésor. ^

-^.iMon bère!... » .,

,:,JLe[ bonhomme voulut prendre son couteeiu .pour fairq sauter une plaque d'or, et futrObligé ^àa poser,.! e, nécessaire sur une chaise. Bugénio .s'^J^n^apo^rle ressaisir; mais le tonnqlior, .qui avait tout à la fois Tœil à sa flile et au coffr<et, j ]^, , repoussa si violemment en éteBda^tie bras, , qu'elle alla tomber sur le lit de sa mère, -i ^

n/v «'Atoû^iiiur, monsieur I »' eria: la^mère enrse

^toB^St^fSWjit,;-..: r.;.^. .riL'^;.:;: inr;,:\

•^■«■i^PW^^BW^PPi

^AtiZA€ BX SES- (}BUVRES 47B

Grandet ay^ât tirié son couteau et à'appi^teit à soulever Vor, n •. ■ • : ^ •■■■■■.; i

« Mon; père, cria Eugénie eïi se jetant à geV noiix let marchant ainsi pouir arriviBri plus-^rès du bonhomme et lever jês mains lYeiS'. M;? ?moii père^ auifl(mi 'de.'tômles sariltsr^etdierla Vîèrge, au nom du ChrJôt>rquiefit<iïiortisurr3a,CroiXyau .B<Hn de- vQtçe salut éternel, mpuipèrei au Hona de ma vie, ne touchez pas à ceei^ Cette toilette ^'est ni à vous ni à moi; elle est à un mialheur^uxrpa- .:çent qai mç? Vdr eoaflée;; et j> dojsi la; Iw, recflre ,iatacte. .': • - ' j '■ ^ ■ --^ ;- : ■•••- \-'ra-r,- ^ — ' Pourquoi la regardaia-tu^ si c'est; iuai dépôt? Voir, c'est pis que toucher. r ;/ /

— Mon père, ne la détruise pas, pu viQus-me -déshonorez. Mon père, entendez- vons? ; ,-; ^

Monsieur, grâce l dit la mère; ;.... o, : ' Mon père I » cria Eugénm d'une yoix.^ lécjar tanlje queNanpn effrayée, niQpta<« Çpgéftie^saijita ^suF' 'mi ' eoutW ciai étwt ^ â ; sa poj^t^Qref ;S^p

r\ rr Eh bien i- €)}uifc dit ^fjoideinept , ^^rsy^djet .^ji

,6CHiriant-B:feoià.- r..^^^^ ^n./,,.;, ^. -^/.^ ';r'.ôvMP Ml r-p Monsieur, . monsieur,, yous m'^^ptsâ^qz,! ;ff4itla.mèr^- \,^^. .^^.. ■.-.,•! ..-.. -.. ^Z-'-'^"-' . :— MQn,.père,= si votrQ qov^tqau en;taiî^ js^ulpvfliçjnt : une ^parcelle de cet pf ,; je me j?er(;ej ^e

17^ BMieiKC' SX su» a&m&S6

d^iibcL Vous avez déjà rendu ma mère moirtellement malade ; vous tuerez encore VùtfB Me.

Attet meântenant; biesKiuve pottr èlessut^i »

flrftndetitinJtisoiiiooatMK^itr leiséaesâaiÉie, M regardteu sa^ tïleieoi hâsltaitfi

« fik serais^tif donc isapaèle, Eug'éûie^ àSifn.

~'Oifl,' monsieur, dit lamère.

•^Blte te ferait «omme elle le eB*, cîria» Ite^nom Sèiyez donc raîBonnaMe, monwcur , ^une fôfe dans-votee vie; »^

EôtonneKerrôgaMa l'or et sa fille altèrmtSfvement pendant un instant. Madame Grandet ô'^ vaneMt. » La, voyez-voas^ mon cher monsieur?

madame se meurt, cria Nanon.

-^TîeriB, mafilîe ne nous brouillons paspour un cofiire. Prends 4onc! s'écria vivement le tonnelier en jetant la toilette sur le lit. Toi, Nanon, va cîierdier M. Bergerin. Allons, la mère, dit-il en baisfa^ la main de sa femme, ce tf est rien, va : nous' avons fait la paix. I^s vrai, flffllèrî Plus de pain sec, tu mangeras tout ce que tu voudras*. At I elle ouvre les yeux. Si Ment la mère,mémère, timère, allons donc itiens^ vois, fèmbrasse EugéMe.^BIle ainte son cousin^ elle l'épousera' si elle veut, elle lui gardera fe^petît coffre. Mais' vie longtemps, ma pauvrelemme.

AUbûô, remue donc! Écouté, tu anras le plus

BAIiZAG ET SES^ OEUVRES 175

beau ri^osôir qui se soit jamais fait à Samniir.

— Mon Dieu^ pouveaj-vous traiter ainsi votre femme et votre enfant? dit d'une voix faible madame Grandet.

— Je ne le ferai plus, plus, cria le tonnelSeï*. Tu vas voir, ma pauvre femme. » Il alla à son cahinet, et revint avec une poignée de louis qu'il éparpilla sur le lit. « Tiens^ Eugénie, lienSj ma femme, voilà pour vous, dit-il en maniant les loute. Allons, égaye-toi, ma femme; porte-toi bien; tu ne manqueras de rien, ni Eugénie non plus. Voilà cent louis d'or pour elle. Tu ne les donneras pas, Eugénie, ceux-là, hein? »

Madame Grandet et sa fille se regardèrent étonnées.

« Reprenez-les, mon père; nous n'avons^ke- «rfn que de votïe tendresse*

— Eh bien ! c'est ça, dit-il en empochant l^efs louîs; vivons comme de bons amis. Descendons tous dans la salle pour dîner, pour jaircr au loto tous les Soirs à deux sous. Faites vos farces l H^Q, ma femme ?

^' Hélas l je le voudrais bien, puisque oela peit vous être a^éable^ dit la mourante ; mais je ne sranùs me levei^.

— Pauvre mère, dit le tonnelier,, tu ne sais j^si cmUm je t'aime. Et toi, ma fiUel » Il la

^rra, l'einbTûssa. « Oti ! corartie c'.ést bon d'en»- 'bsaaser sa Clle apxôs uue Lroiûllei ma fifillet Tiena.Toia-tu, mémùre, iwus ne faisons qu'.uti maintenant. Va donc serrer cela,: jim. à EugÈaie enilui moD^apt le coffret. Va, ne crains-rion. Ja.ne t'en papJerai plus, jamais. » / -■ ■ > <" ,M. Bergerin, le plus célèbre médeànde Sau- ,mnr,.an:iya bientôt.

- Lft, consul taiion finie, il diiclara posiLivemeai il -Grandet que aa femme était bien mal.^aîB ■qu'un grand, calme d'esprit, un régime doux:dt desseins minutieux pourraient reculer l'époque de sa mort vers la fm de l'automne.

; ■ « Ça coûtera-tHl cher ? dit le bonhomme ; fautil des drogues?

— - Peu' de drogues, mais beaucoup de :soins, répondit le médecin, qui ne put retenir ua bûu- ■tire. '

. —Enlin, monsieur Bergerin, répondit Grandet,; voua lêles un homme d'honneur, paa vrai:? iJeise fie.à;vou5, venez ,voir ma femme tMites et quantes fois vous le jugerej convenable,: Con- •serjvez-mDi nja bonne femme; je l'aime beaueoupj YoyeBrYoïK, sans que ça paraisse,, parce que, chez moi, tout se passe ea dedans et me ^trifouille l'àme. J'ai du chagrin. Lediagria-est ;entré,«liez moi a^ec la mort de -mon frère, ^)^r

BALZAC ET SES OEUVRES Hl ^

lequel je dépense, à Paris, des sommes... les yeux de la tête, enfin! et cela ne finit point. Âàieu, monsieur ; si Ton peut sauver ma femme, sauvez-la, quand même il faudrait dépenser pour ca cent ou deux cents francs. »

^Madame Grandet expira de ce dierniercottp.

Eugénie et son père restèrent seuls dans la maison. Le père ne songea qu'à se prémunir coottre la fille; il lui soutira une renonciaton de tous les Ibiens maternels, et M promit une peroion de 1 ,200 francs.

Cela dura cinq ans. En ISfyjleviéillarïFînourut à la porte de son cabinet plein d'or. Eugénie fut reconnue posséder trms cent rniUe lîvrerde rente.dans l'arrondissement de Saumur, six nïflilions :étaieiit placés en rentes, deux millions en or, et la totalité passait dix-huit m(iUio&s !

« — Où doncest moneousinî » dît-eBe.

« Arpente ans, Bwgéme'Be^connaîssaît encore attouneid@& féliéîfléB'de la' tie.'Sa pâte et'trislte

enfance s'était écoulée auprès d'une mère dont le cœur méconnu, froissé, avait toujours souffert. En quittant avec joie l'existence, cette mère plaignit sa fille d'avoir à vivre, et lui laissa dans i'àrae de légers remords et d'éternels regrets. Le premier, le seul amour d'Eugénie, était pour elle un principe de mélstnpoUe. Après avoir entrevu son amant pendant quelques jours, elle lui avait donné son cœur entre deux baisers furtivement acceptés et reçus; puis il était parti, mettant tout un monde entre elle et lui. Cet amour, maudit par son père, lui avait presque coûté sa. mère, §t nç lui causait que des douleurs mêlées de frôles espérances. Ainsi, jusqu'aiora, elle s'était élancée vers le bonheur ea. perdant ses forces, sans les échanger. . • , ,

DajQsla vie morale, aUjSsi bien que dans la vie physique, il existe une aspiration ^et une., respiration ; l'âme a besoin d'absqi^bier^ les sçjitiments d'uue autre âmo, , de se .le&, assimiler, pour les lui restituer, plus riches. Sans ce>e^u, phépomèEe^paainjPpint de vie^au jcçeur.; l'aif, lui m.a^q^e alorç, il.^soujfm et,dépéî4t*iJBugéôie commençai^à soufirir.Ppfur elle, laiprtuflQ Ji'était ni un\pouy9ir; ni une.cpBSplatiQp; elle i>ne pouvait çxister que par l'aHiaur, pa^r la religion, par la fpi dans i: avenir; I^'amour lui expliquait

l'éternité. Son cœur et l'Évangile lui signalaient deux mondes à attendre. Elle se plongeait nuit et jour au sein de deux pensées infinies, qui pour elle peut-être n'en faisaient, qu'une seule. Elle se retirait en elle-même, aimant et se croyant aimée. Depuis sept ans, sa passion avait tout envahi. Ses trésors n'étaient pas' les millions dont les revenus s'entassaient, mais le coffret de Charles, mais les deux portraits suspendus à son lit, mais les bijoux rachetés à son père, étalés orgueilleusement sur une couche de ouate dans un tiroir du bahut ; mais le dé de sa tante, duquel s.'était servie sa mère, et que tous les jours elle prenait religieusement pour travailler à une broderie, ouvrage de Pénélope, entrepris seulement pour mettre à son doigt cet or plein de souvenirs.

» 11 ne paraissait pas vraisemblable que mademoiselle Grandet voulût se marier durant sou deuil; Sa piété vraie était connue. Aussi la famille druchot, dont la politique était sagement dirigée par le vieil abbé, se contenta-t-elle de cerner rhéritière en l'entourant des soins les plus affectueux. Chez elle, tous les soirs, la salle se remplissait d'une société composée des plus chauds et des plus dévoués Cruchotins du pays qui s'efforçaient de chanter les louanges

182 BALZAC ET âES OEUVRES

de la maîtresse du logis sur tous les tons. Elle avait le médecin ordinaire de sa chambre, son grand-aumônier, son chambellan^ sa première dame d'atours, son premier ministre, son chancelier surtout, un chancelier qui voulait lui tout dire. L'héritière eût-elle désiré un porte-queue, on lui en aurait trouvé un. C'était une reine, et la plus habilement adulée de toutes les reines. La flatterie n'émane jamais des grandes âmes; elle est l'apanage des petits esprits, qui réussissent à se rapetisser encore pour mieux entrer dans la sphère vitale de la personne autour de laquelle ils gravitent. La flatterie sous -entend un intérêt. Aussi les personnes qui venaient meubler tous les soirs la salle de mademoiselle Grandet, nommée par elles mademoiselle de Froidfond, réussissaient-elles merveilleusement à l'accabler de louanges. Ce concert d'éloges, nouveau pour Eugénie, la fit d'abord rougir ; mais insensiblement, et quelque grossiers que fussent les compliments, son oreille s'ccoutuma si bien à entendre vanter sa beauté, que si quelque nouveau-venu l'eût trouvée laide, ce reproche lui aurait été plus sensible alors que huit ans auparavant. Puis elle finit par aimer des douceurs qu'elle mettait secrètement aux pieds de son idole. Elle s'habitua donc par degrés à se laisser traiter

en souveraine et à voir sa cour pleine tous les soîrs. M. le président de Bonfons était le héros de ce petit cercle, où son esprtt, sa personne, son instruction, son amabilité, sans cesse étalent vantés. L'un faisait observe^ que, depuis sept ans, il avait beaucoup augmenté sa fortune; que Bonfons valait au moins dix mille francs de rente et se trouvait enclavé, comme tous les biens des Cnichot, dans les vastes domaines de l'héritière. « Savez-vous, mademoiselle, disait un habitué, que les Crucbot ont à eux quarante mille livres de rente? — Et leurs' économies, reprenait une vieille Crachotine, mademoiselle de Grîbeaucourt. Un monsieur de Paris est venu dernièrement offrir à M. Cruchot deux cent mille francs de son étude. Il doit la vendre, s'il peut être nommé juge de paix. — Il veut succéder à M. de Bonfons dans la présidence du tribunal, et prend ses précautions, répondit madame d'Orsonval; car M. le président deviendra conseiller, puis président à la cour, il a trop de moyens pour ne pas arriver. — Oui , c'est un homme bien distingué, disait un autre. Ne trouvez-vous pas, mademoiselle? » M. le président avait tâché de se mettre en harmonie avec le rôle qu'il voulait jouer. Malgré ses quarante ans, malgré sa figure brune et rébarbative, flé-

trie comme le sont presque toutes les physionomies judiciaires, il se mettait en jeune homme, badinait avec un jonc, ne prenait point de tabac chez mademoiselle de Froidfond, y arrivait toujours en cravate blanche et en chemise dont le jabot à gros plis lui donnait un air de famille avec les individus du genre dindon. Il parlait familièrement à la belle héritière, et luiMisait : « Notre chère Eugénie 1 » Enfin, hormis le nombre des personnages, en remplaçant le loto par le whist et en supprimant les figures de M. et de madame Grandet, la scène par laquelle commence cette histoire était à peu près la môme que par le passé. La meute poursuivait toujours Eugénie et ses millions ; mais la meute plus nombreuse aboyait mieux et cernait sa proie avec eiiBemble. Si Charles fût arrivé du fond des Indes, il eût donc retrouvé les mômes personnages et les mômes intérêts. Madame des Grassins, pour laquelle Eugénie était parfaite de grâce et de bonté, persistait à tourmenter les Cruchot. Mais alors, comme autrefois, la figure d'Eugénie eût dominé le tableau; comme autrefois, Charles eût encore été là le souverain. Néanmoins il y avait un progrès. Le bouquet présenté jadis à Eugénie au jour de sa fôte par le président était devenu périodique. Tous les soirs

il apportait à la riche héritière un gros et magnifique bouquet que madame Cornoiller mettait ostensiblement dans un bocal, et jetait secrètement dans un coin de la cour, aussitôt les visiteurs partis. Au commencement du printemps madame des Grassins essaya de troubler le bonheur des Cruchotins en parlant à Eugénie du marquis de Froidfond, dont la maison ruinée pouvait se relever si l'héritière voulait lui rendre sa terre par contrat de mariage. Madame des Grassins faisait sonner la pairie, le titre de marquise, et, prenant le sourire de-dédain d'Eugénie pour une approbation, elle allait disant que le mariage de M. le président Cruchot n'était pas aussi avancé qu'on le croyait. «Quoique M. de Froidfond ait cinquante ans, disait-elle, 11 ne paraît pas plus âgé que ne l'est M. Cruchot ; il est veuf, il a des enfants, c'est vrai ; mais il est marquis, il sera pair de France^ et, par le temps qui court, trouvez donc des mariages de cet acabit. Je sais de science certaine que le père Grandet, en réunissant tous ses biens à la terre de Froidfond, avait l'intention de s'çnter sur les Froidfond, Il me l'a souvent dit. Il était malin, le bonhomme î

— » Gomment, Nanon, dit un soir Eugénie en se couchant, il ne m'écrira pas une foisen sept ans? »

Balzac conduit ce roman, ou plutôt cette histoire, jusqu'à la dernière ironie de la destinée. Eugénie reçoit une lettre de son cousin qui lui annonce sa fortune faite et^on retour prochain. Elle se dispose à Tépouser. Mais, en route, il trouve une famille d'émigrés qui ramène une jeune personne dont le père, aimé de Charles X, peut leur promettre la faveur du roi. Il s'y attache, et après quelques semaines de séjour à Paris, il écrit une honnête défaite à sa cousine en lui renvoyant les dix mille francs qu'elle lui a prêtés et en lui redemandant "sa cas- ' sette. Eugénie dévbre ses larmes, et le roman du cœur finit avec le roman d'amour. Elle

épouse sans goût M. le président de Bonfons, parce qu'il dirige ses affaires ; et vit chastement avec lui comme une douairière de province, ensevelie dans ses inutiles trésors.

Voilà Eugénie Grandet, visitée un jour par un précoce rayon d'amour, expiant, pendant le reste de sa vie, la férocité de son père.

Voilà Tavare ! bien autrement conçu que celui de Plante, de Térence ou de Molière, La comédie de caractère va jusqu'au rire dans les caricatures de ces grands comiques. Chez Balzac elle va jusqu'aux larmes. Les uns se moquent ridiculement de l'avarre dans le mot fameux : Qu'ailait'U faire darks cette galère? Vdiuive fait détester le vice et haïr le vicieux. Mais ils écrivent en vers immortels, et Balzac n'écrit qu'en prose modelée sur le cœur humain iJe le répète avec conviction : il a dans ses innombrables romans cent fois dépassé en invention l'incomparable Molière. On ne peut pas le louer plus haut, ce mot suffirait pour sa gloire.

Si nous descendons plus bas dans les formules du style et dans la combinaison bourgeoise de ses romans, nous arrivons à la faute vulgaire du Père Goriot et de ses deux filles. On né peint pas en couleurs plus fortes les faiblesses coupapies d'un père et les ingratitudes de ses enfants. Ni Plante, ni Térence, ni Aristophane, ni Molière, ne sont descendus jusqu'à ces profondeurs d'analyse d'un vice, et n'ont passé par le burlesque pour arriver au tragique. Shakspeare seul l'aurait pu, mais il ne Ta pas fait. Lisons rapidement le roman du Père GorioL

« Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris une pension bourgeoise établie rue Neuve* Sainte-Geneviève, entre le quartier latin et le faubourg S^int-Marceau. Cette pension, connue sous le nom de la Maison Vauquer, admet également des femmes, des jeunes gens et des vieillards, sans que jamais la médisance ait attaqué les mœurs de ce respectable établissement. Mais aussi depuis trente ans ne s'y était-il jamais vu de jeune personne, et, pour qu'un jeune homme y demeure, sa famille doit-elle lui' faire une bien maigre pension. Néanmoins, en 1819, époque à laquelle ce drame commence, il s'y%

trouvait une pauvre jeune fille. En quelque discrédit que soit tombé le mo drame par la manière abusive et tortionnaire dont il a été prodigué dans ces temps de douloureuse littérature, il est nécessaire de l'employer ici; non que cette histoire soit dramatique dans le sens vrai du mot, mais, Fœuvre accomplie, peut-être au^a-^on versé quelques larmes intra muros et extra. Sera-t-eile comprise au delà de Paris? le doute est permis. Les particularités de cette scène pleine d'observations et de couleurs locales ne peuvent être appréciées qu'entre les buttes de Montmartre et les hauteurs de Montrouge, dans cette illustre vallée de plâtras incessamment près de tomber et de ruisseaux noirs de boue ; vallée remplie de soufi'rances réelles, de joies souvent fausses, et si terriblement agitée, qu'il faut je ne sais quoi d'exorbitant pour y produire une sensation de quelque durée. Cependant il s'y rencontre çà et là des douleurs que l'agglomération des vices et des vertus rend grandes et solennelles; à leur aspect, les égoïsmes, les intérêts, s'arrêtent et s'apitoient mais l'impression qu'ils en reçoivent est comme un fruit savoureux promptement dévoré. Le char de la civilisation, semblable à celui de l'idole de Jaggernat, à peine retardé par un

cœur moins facile à broyer que les autres et qui enraye sa roue, l'a brisé bientôt et continue sa marche glorieuse. Ainsi ferez-vous, vous qui tenez ce livre d'une main blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux fauteuil en vous disant : Peu^êt^e ceci va-t-il m'amuser. Après avoir lu les secrètes infortunes du père Goriot, vous dînerez avec appétit en mettant votre insensibilité sur le compte de l'auteur, en le taxant d'exagération, en l'accusant de poésie. Ah 1 sachez-le :se drame n'est ni une fiction, ni un roman. AU is true; il est si véritable que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son cœur peut-être.

» La maison où s'exploite la pension bourgeoise appartient à madame Vauquer. Elle est située dans le bas de la rue Neuye-Sainte-Geneviève, à l'endroit où la terrain s'abaisse vers la rue de l'Arbalète par une pente si brusque et si rude que les chevaux la montent ou la descendent rarement. Cette circonstance est favorable au silence qui règne dans ces rues serrées entre le dôme du Val-de-Grâce et le dôme du Panthéon, deux monuments qui changent les con« ditions de l'atmosphère en y jetant ; des tons jaunes, en y assombrissant tout par les teintes sévères que projettent leurs coupoles. Là, les

pavés sont secs, les ruisseaux n'ont ni boue ni eau, l'herbe croît le long des murs. L'homme le plus insouciant s'y attriste comme tous les passants, le bruit d'une voiture y devient un événement, les maisons y sont mornes, les murailles y sentent la prison. Un Parisien égaré ne verrait là que des pensions bourgeoises ou des Institutions, de la misère ou de l'ennui, de la vieillesse qui meurt, de la joyeuse jeunesse contrainte à travailler. Nul quartier d^ Paris n'est plus horrible, ni, disons-le, plus inconnu. La rue Neuve-Sainte-Geneviève surtout est comme un cadre de bronze, le seul qui convienne à ce récit auquel on ne saurait trop prégarer l'intelligence par dés couleurs brunes, par des idées graves ; ainsi que, de marche en marche, le jour diminue et le chant du conducteur se creuse, alors que le voyageur descend aux Catacombes. Comparaison vraie 1 Qui' décidera ce qui est plus horrible à voir, ou des cœurs desséchés ou des crânes vides ?

» La façade de la pension donne sur un jardinet, en sorte que la maison tombe à angle droit sur la rue Neuve-Sainte-Genesiève, où vous la voyez coupée dans sa profondeur. Le long de cette façade, entre la maison et le jardinet règne un cailloutis en cuvette, large d'une

toisé, devant lequel est une allée sablée, bordée de géraniums, de lauriers-roses et de grenadiers plantés dans de grands vases en faïence bleue et blanche. On entre dans cette allée par une porte bâtarde, surmontée d'un écriteau sur lequel est écrit : Maison Vauquer, et dessous : Pension howtgeoise des deux sexes et avr très. Pendant le jour, une porte à claire-voie armée d'une sonnette criarde, laisse apercevoir au bout du petit pavé, sur le mur opposé à la rue, une arcade peinte en marbre vert par un artiste du quartier. Sous le renfoncement que simule cette peinture, s'élève une statue représentant l'Amour. A voir le vernis écaillé qui la couvre, les amateurs de symboles y^. découvriraient peut-être un mythe de l'amour parisien, qu'on guérit à quelques pas de là. Sous le socle, cette inscription à demi effacée rappelle le temps auquel remonte cet ornement, par l'enthousiasme dont il témoigne pour Voltaire, rentré dans Paris en 1777 :

Qui qne ta sois, voici ton maître, Il Vest, le fut, ou le doit être.

» A la nuit tombante, la porte à cïaire-voie est remplacée par une porte pleine. Le jardinet,

/ aussi large que la façade est lotigue, se trouve encaissé par le mur' de la rue et par le mur mitoyen de la maison voisine, le long de" laquelle pend un manteau de lierre qui la cache entièrement, et attire les yeux des. passants par un effet pittoresque dans Paris. Chacun de ses murs est tapissé d'espaliers et de vignes dont les fructifications grêles et poudreuses sont l'objet des craintes annuelles de madame Vauquer et de ses conversations avec les pensionnaires. Le long de chaque muraille règne une étroite allée qui mène àrun couvert de tilleuls, mot que madame Vauquer, quoique née de Conflans, prononce obstinément tieuilles, malgré les observations grammaticales de ses hôtes. Entre les deux allées latéçsiles est un carré d'artichauts ^ flanqué d'artères fruitiers en queuouille, et bordé d'oseille, de laitue ou de persil. Sous le couvert de tilleuls est plantée une table ronde peinte en vert et entourée de sièges. Là, durant les jours caniculaires les convives assez riches pour se permettre de prendre du café viennent le savourer par une chaleur capable de faire éclore des œufs. La façade, élevée de trois étages et surnaontée de mansardes, est bâtie en moellons et badigeonnée avec cette couleur ' jaune qui donne un caractère ignoble à presque

toutes les maisons de Paris. Les cinq croisées percées à chaque étage ont de petits carreaux et sont garnies de jalousies dont aucune n'est relevée de la même manière, en sorte que toutes leurs lignes jurent entre elles. La profondeur de cette maison comporte deux croisées, qui, au rez-de-chaussée, ont pour ornement des barreaux de fer grillagés. Derrière le bâtiment est une cour large d'environ vingt pieds, où vivent en bonne intelligence des cochons, des poules, des lapins, et au fond de laquelle s'élève un hangar à serrer le bois. Entre ce hangar et la fenêtre de la cuisine se suspend le garde-manger au-dessous duquel tombent les eaux grasses de l'évier. Cette cour a sur la rue Neuve-Sainte- Geneviève une porte étroite par où la cuisinière chasse les ordures de la maison en nettoyant cette senîine à grand renfort d'eau, sous peine de pestilence.

» Naturellement destiné à l'exploitation de la pension bourgeoise, le rez-de-chaussée se compose d'une première pièce éclairée par les deux croisées de la rue, et où Ton entre par une porte-fenétre. Ce salon communique à une salle à manger qui est séparée de la cuisine par la cage d'un escalier dont les marches sont en bois et en carreaux mis en couleur et frottés. Rien

n*est plus triste à voir que ce salon meublé de fauteuils et de chaises en étoffe de crin à raies alternativement mates et luisantes. Au milieu se trouve une table ronde à dessus de marbre Sainte-Anne décorée de ce cabaret en porcelaine blancbe ornée dé filets d'or effacés à demi que l'oh rencontre partout aujourd'hui. Cette pièce, assez mal planchéiée, est lambrissée à hauteur d'appui. Le surplus des parois est tendu d'un papier verni représentant les principales scènes de Télémaque et dont les classiques personnages sont coloriés. Le panneau d'entre les croisées grillagées offre aux pensionnaires le tableau du festin donné au fils d'Ulysse par Calypso. Depuis quarante ans cette peinture excite les plaisanteries des jeunes pensionnaires, qui se croient supérieurs à leur position en se moquant du dîner auquel la misère les condamne. La cheminée en pierre, dont le foyer toujours propre atteste qu'il ne s'y fait de^ feu que dans les grandes occasions, est ornée de deux vases pleins de fleurs artificielles, vieillies et encagées, qui accompagnent une pendule en marbre bleuâtre du plus mauvais goût. Cette première pièce exhale une odeur sans nom dans la langue, et qu'il faudrait appeler Vodmji/r de pension. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance; elle

donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements ; elle a le goût d'une salle où Ton a dîné; elle pue le service, Toffice, Thospice. Peut-être pourrait-elle se décrire si l'on inventait un procédé pour évaluer les quantités élémentaires et nauséabondes qu'y jettent les atmosphères catarrhales et sui generis de chaque pensionnaire, jeune ou Vieux. Eh bien, malgré ces plates horreurs, si vous le compariez à la salle à manger qui lui est contiguë, vous trouveriez ce salon élégant et parfumé comme doit l'être un boudoir. Cette salle, entièrement boisée, fut jadis peinte en une couleur indistincte aujourd'hui qui forme un -fond sur lequel la crasse a imprimé ses couches de manière à y ^dessiner des figures bizarres. Elle est plaquée de buffets gluants sur lesquels sont des carafes échancrées, ternies, des ronds de moiré métallique, des piles d'assiettes en porcelaine épaisse à bords bleus fabriquées à Tournai. Dans un angle est placée une boîte à cases numérotée qui sert à garder les serviettes ou tachées ou vineuses de chaque pensionnaire. Il s'y rencontre de ces meubles indestructibles, proscrits partout, mais placés là comme le sont les débris de la civilisation aux Incurables. Vous y verriez un baromètre à^ capucin qui sort quand il pleut, des gravures exé-

crables qui ôtent l'appétit, toutes encadrées en bois noir verni à filet dorés; un cartel en écaille incrustée de cuivre; un poêle vert, des quinquets d'Argand où la poussière se combine avec l'huile, une longue table couverte en toile cirée assez grasse pour qu'un facétieux externe y écrive son nom en se servant de son doigt comme de style, des chaises estropiées, de petits paillassons piteux en sparterie qui se déroule toujours sans se perdre jamais, puis des chaufferettes misérables à trous cassés, à charnières défaites, dont le bois se carbonise. Po.ur expliquer combien ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire une description qui retarderait trop l'intérêt de cette histoire, et que les gens pressés ne pardonneraient pas. Le car- ,reau rouge est plein de vallées produites par le frottement ou parles mises en couleur. Enfin, là règne la misère sans poésie; une misère économe concentrée, râpée. Si elle n'a pas de fange encore, elle a des taches; si elle, n'a ni trous ni haillons, elle va tomber en pourriture.

» Cette pièce est dans tout son lustre au moment où, vers sept heures du matin, le chat de madame Vauquer précède sa maîtresse, -saute

' sur les buffets, y flaire le lait que contiennent plusieurs jattes couvertes d'assiettes, et fait, entendre son ronron matinal. Bientôt la veuve se montre, attifée de son bonnet de tulle, sous lequel pend un tour de faux cheveux mal mis; elle marche en traînassant ses pantoufles grimacées. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez à bec de perroquet; ses petites mains potelées, sa personne dodue comme un rat d'église, éon corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette salle bù suinte le malheur, où s'est blottie la spéculation, et dont madame Vauquer respire l'air chaudement fétide sans en être écœurée. Sa figure fraîche comme une première gelée d'automne, ses yeux ridés, dont l'expression passe du sourire prescrit aux. danseuses à l'amer renffognement de l'escompteur, enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne. Le bagne ne va pas sans l'argousin, vous s'imaginerez pas l'un sans l'autre. L'embonpoint blafard de cette petite femme est le produit de cette vie, comme le typhus est la conséquence des exhalaisons d'un hôpital. Son jupon de laine tricotée, qui dépasse sa première jupe faite avec une vieille robe, et dont la ouate s'échappe par les fentes

de rétotfe lézardée, résume le salon, la salle à manger, le jardinet, annonce la cuisine et fait pressentir les pensionnaires. Quand elle est là, ce spectacle est complet. Agée d'environ cinquante ans, madame Vauquer ressemble, à toutes les femmes qui ont eu des malheurs. Elle a l'œil vitreux , l'air innocent d'une entremetteuse qui va se gendarmer pour se faire payer plus cher, mais d'ailleurs prête à tout pour adoucir son sort, à livrer Georges ou Pichegru, si Georges ou Pichegru étaient encore à livrer. Néanmoins elle est bonne femme au fond, disent les pensionnaires, qui la croient sans fortune en l'entendant geindre et tousser comme, eux.

Qu'avait été M. Yauquer? Elle ne s'expliquait jamais sur le défunt. Comment avait-il perdu sa fortune ? Dans les malheurs, répondait-elle. Il s'était mal conduit envers elle, ne lui avait laissé que les yeux pour pleurer, cette maison pour vivre, et le droit de ne compatir à aucune infortune,'parce que, disait-elle, elle avait souffert tout ce qu'il est possible de souffrir. En entendant trottiner sa maîtresse, la grosse Sylvie, la cuisinière, s'empressait de servir le déjeuner des pensionnaires internes.

» Généralement les pensionnaires externes ne s'abonnaient qu'au dîner, qui coûtait trente

francs par mois. A l'époque, où cette histoire commence, les internes étaient au nombre de sept. Le premier étage contenait les deux meilleurs appartements de là maison. Madame Vauqiler habitait le moins considérable, et l'autre appartenait à madame Couture, veuve d'un commissaire-ordonnateur de la République française. Elle avait avec elle une très-jeune personne, nommée Victorinç Taillefer, à qui elle servait de mère. La pension de ces deux dames montait à dix-huit cents francs. Les deux appartements du second éfaient occupés, l'un par un vieillard nommé Poiret; l'autre, par un homme âgé d'environ quarante ans, qui portait une perruque noire, se teignait les. favoris, se disait ancien négociant, et s'appelait monsieur Vautrin. Le troisième étage se composait de quatre chambres, dont deux étaient louées , l'une par une vieille fille nommée mademoielle Michonneau; l'autre, par un ancien fabricant de vefrmicelles, de pâtes d'Italie et d'amidon, qui se laissait nommer le père Goriot. Les deux autres chambres était destinées aux oiseaux de passage, à ces infortunés étudiants qui, comme le père Goriot et mademoiselle Michonneau, ne pouvaient mettre que quarante-cinq francs par mois à leur nourriture et à leur logement ;

mais madame Vauquer souhaitait peu leur présence et ne les prenait que quand elle ne trouvait pas mieux : ils jnangeaient trop de pain.» ""

Tel est le préambule de cette admirable tra- • gédie du Père Goriot; puis vient, avant l'action, le catalogue raisonné ou peint des personnages que Balzac met en scène.

Mademoiselle Michonneau, aux yeux protégés par un abat-jour vert garni d'un fll d'archal, à la voix clairette d'une cigale criant dans un buisson à l'approche de l'hiver.

M. Poiret, vieillard plus semblable à une ombre, dont la canne à pomme d'ivoire jauni dans sa main soutenait mal les jambes grêles chaussées de bas bleus. En cherchant son origine, on le soupçonnait d'avoir pu être un des eînployés

inférieurs du ministère de la Justice chargé de pourvoir aux exécutions.

Mademoiselle Victorine Taîllefer, jeune personne pâlie par Tinfortune, car le bonheur est la poésie des femmes comme la toilette en est le fond. Elle était pieusement élevée là par sa mère, veuve d'un commissaire des guerres. Le père refusait de la reconnaître. Madame Couture et madame Vauquer maudissaient cet infâme millionnaire. Mais la pauvre Victorine, au lieu de se joindre à leurs malédictions, faisait entendre de douces paroles, alors semblables au chant du ramiar blessé et dont le cri de douleur exprime encore Tamour.

Eugène de Rastignac, jeune homme pauvre, de famille noble, que Tambition naissante poussait à l'étude et à Tintrigue.

Vautrin, homme à tout faire, que l'énergie de sa charpente et de ses favoris peints sîgna-^ laient comme un aventurier équivoque, inconnu mais scrviable. Mademoiselle Victorine flottait entre le beau Rastignac et le vigoureux Vautrin.

Toutes les autres femmes de cette réunion de hasard avaient les unes envers les autres une froide indifférence mêlée de défiance.

ï! manquait à ces dix-huit pensionnaires un

souffre-douleur. H se rencontra dans un ancien fabricant de vermicelle nomihé le père Goriot.

« Le père Goriot, vieillard de soixante-neuf ans environ, s'était retiré chez madame Yauquer, en 1813, après avoir quitté les affaires. Il y avait d'abord pris l'appartement occupé par madame Couture, et donnait alors douze cehts francs de pension, en homme pour qui cinq louis de plus ou de moins étaient une bagatelle. Madame Yauquer avait rafraîchi les trois chambres de cet appartement moyennant une indemnité préalable qui paya, dit-on, la valeur d'un méchant ameublement composé de rideaux en calicot jaune, de fauteuils en bois verni couverts en velours d'Utrecht, de quelques peintures à la eoUe, et de papiers que refusaient les cabarets de la banlieue. Peut-être l'insouciante générosité que mit à se laisser attraper le père Goriot, qui vers cette époque était respectueusement nommé M. Goriot, le fît-elle considérer comme un imbécile qui ne connaissait rien aux affaires. Goriot vint muni d'une garde-robe bien fournie, le trousseau magnifique du négociant qui ne se refuse rien en se retirant du commerce. Madame Vauquer avait admiré dix-huit chemises de demi-hollande, dont la finesse était d'au-

tant plus remarquable que lé vermicellier portait sur son jabot dormant deux épingles unies par une chaînette, et dont chacune était montée d'un gros diamant. Habituellement vêtu d'un habit bleu-barbeau, il prenait chaque jour un gilet de piqué blanc, sous lequel fluctuait son ventre proéminent, qui faisait rebondir une lourde chaîne d'or garnie de breloques. Sa tabatière, également en or, contenait un médaillon plein de cheveux qui le rendaient en apparence coupable de quelques bonnes fortunes.

Ses ormoires (il prononçait ce mot à la manière du menu peuple) furent remplies par la nombreuse argenterie de son ménage. Les yeux de là veuve s'allumèrent quan(f elle l'aida complaisamment à déballer et ranger les louches, les cuillers à ragoût, les couverts, les huiliers, les saucières, plusieurs plats, des déjeuners en vermeil, enfin des pièces plus ou moins belles, pesant un certain nombre de marcs, et dont il ne voulait pas se défaire. Ces cadeaux lui rappelaient les solennités de sa vie domestique. « Ceci, dit-il à madame Vauquer, en serrant un plat et une petite écuelle dont le couvercle représentait deux tourterelles qui se becquetaient, est le premier présent que m'a fait ma femme, le jour de notre anniversaire. Pauvre bonne !

elle y avait consacré ses économies de demoiselle. Voyez-vous, madame? j'aimerais .mieux gratter la terre avec mes ongles que de me séparer de cela. Dieu merci ! je pourrai prendre dans cette ècuelle mon café tous les matins durant le reste de mes jours. Je ne suis pas à plaindre, j'ai sur la planche du pain de cuit pour longtemps. » Enfin, madame Vauquer avait bien vu, de son œil de pie, quelques inscriptions sur le grand livre qui, vaguement additionnées, pouvaient faire à cet excellent Goriot un revenu d'environ huit à dix mille francs. Dès ce jour, madame Vauquer, née de Conflans, gui avait alors quarante-huit ans effectifs et n'en acceptait que trente-neuf, eut des idées. Quoique le larmier des yeux de Goriot fût retourné, gonflé, pendant, ce qui TobligeaU à les essuyer assez fréquemment, elle lui trouva l'air agréable et comme il faut. D'ailleurs son mollet charnu, saillant, pronostiquait autant que son long nez carré, des qualités morales auxquelles paraissait tenir la veuve, et que confirmait la ' face lunaire et naïvement niaise du bonhomme. Ce devait être une bête solidement bâtie, capable de dépenser tout son esprit en sentiment. Ses cheveux en ailes de pigeon, que le coiffeur 'de l'École polytechnique vint lui poudrer tous

les matins, dessinaient cinq pointes sur son front bas, et décoraient bien sa figure. Quoique un peu rustaud, il était si bien tiré à quatre épingles, il prenait si richement son tabac, il le humait en homme si sûr de toujours avoir sa tabatière pleine de macouba, que, le jour où M. Goriot s'installa chez elle, madame Vauquer se coucha le soir en rôtissant, comme une perdrix dans sa barde, au feu du désir qui la saisit de quitter le suaire du Vauquer pour renaître en Goriot. Se marier, vendre sa pension, donner le bras à cette fine fleur de bourgeoisie, devenir une dame notable dans le quartier, y quêter pour les indigents, faire de petites parties le dimanche à Ghoisy, Soissy, Gentilly; aller ^ au spectacle à sa guise, en loge, sans attendre les billets d'auteur que lui donnaient quelquesuns de ses pensionnaires, au mois de juillet; elle rêva tout l'Eldorado des petits ménages parisiens. Elle n'avait avoué à personne qu'elle possédait quarante mille francs amassés sou à sou. Certes elle se croyait, sous le rapport de la fortune, uh parti sortable. « Quant au reste, je vaux bien le bonhomme 1 »> se dit-elle en se retournant dans son lit, comme pour s'attester à elle-même des charmes que la grosse Sylvie trouvait chaque matin moulés en creux. Dès ce

BALZAC ET SES ŒUVRES 2tl

jour, pendant environ trois mois, la veuve Vauquer profita du coiffeur de M. Goriot, et fit quelques frais de toilette, excusés par la nécessité de donner à sa maison un certain décorum en harmonie avec les personnes honorables qui la fréquentaient. Elle s'intrigua beaucoup pour changer le personnel de ses pensionnaires, en affichant la prétention de n'accepter désormais que les gens les plus distingués sous tous les rapports. Un étranger se présentait-il, elle lui vantait la préférence que M. Goriot, un des négociants les plus notables et les plus respectables de Paris, lui avait accordée. Elte distribua des prospectus en tête desquels se lisait : MAI- SON YAUQUER. « C'était, disait-elle , une des plus anciennes et des plus estimées pensions bourgeoises du pays latin. Il y existait une vue des plus agréables sur la vallée des Gobelins (on l'apercevait du troisième étage), et un Joli jardin, au bout duquel s'étendait une ALLÉE de tilleuls. » Elle y parlait du bon air et de la solitude. Ce prospectus lui amena madame la comtesse de l'Ambermesnil, femme de trente-six ans, qui "attendait la fin de la liquidation et le règlement d'une pension qui lui était due, en qualité de veuve d'un général mort sur les champs de bataille. Madame Yauquer soigna sa

table, fit du feu dans les salons pendant près de six mois, et tint si bien les promesses 4e son prospectus qu'eite y mit du sien. Aussi la comtesse disait-elle à madame Yauquer, en l'appelant chère amiey qu'elle lui procurerait la baronne de Vaumerland et la veuve du colonel comte Picquoiseau, deux de ses amies, qui achevaient au Marais leur terme dans une pension plus coûteuse que ne l'était la maison Yauquer. Ces dames seraient d'ailleurs fort à leur aise quand les bureaux de la guerre auraient fini leur travail. « Mais, disait-elle, les bureaux ne terminent rien. » Les deux veuves montaient ensemble après le dîner dans la chambre de madame Yauquer, et y faisaient de petites causettes en buvant du cassis et en mangeant des friandises réservées pour la bouche de la maîtresse. Madame de PAmbermesnil approuva beaucoup les vues de son hôtesse sur le Goriot, vues excellentes, qu'elle avait d'ailleurs devinées dès le premier jour; elle le trouvait un homme parfait. »

Le drame du père Goriot commence avec une hideuse vérité, et finit avec une odieuse invraisemblance. C'est le roman de la canaille^ depuis le forçat Vautrin, qui professe en paroles et en actions le cynisme du crime, et qui tue de sangfroid pour enrichir Eugène de Rastignac, jusqu'au père Goriot qui meurt pour favoriser le désordre de ses deux filles, et qui les étend luimôme, comme des victimes, sur le bûcher des prostitutions. 11 peut exister de tels pères, me dira-t-on. Je réponds : Non 1 de tels pères ne seraient plus des pères, leur paternité .ne produirait plus le respect, mais la honte ! On ne s'intéresse plus du moment qu'on méprise ; ce

serait le miracle de l'infamie; or il n'est pas permis au romancier de faire des miracles. Ce roman se gâte en ce moment-là. Le livre tombe des mains honnêtes.

Voici le début du drame :

Les pensionnaires accusaient le père Goriot d'un honteux libertinage. Une belle personne en robe de soie vient le matin lui faire visite, la servante s'étonne et la suit à son départ.

— ' Figurez-vous, madame, qu'au coin de TEstrapade il y avait un magnifique équipage dans lequel elle est montée.

A dîner on raille le père Goriot. — C'était ma fille, dit-il, avec orgueil et simplicité. — Quelques jours après, une seconde visite d'une seconde beauté, est remarquée. Même remarque à la table d'hôte. 11 réduit le prix de sa pension, Sa considération décroît.

Eugène de Rastignac, qui avait été passer les

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vacances dans son humble famille, revient affamé d'ambition à la pension Vauquer.

« Eugène de Rastignac était revenu dans une disposition d'esprit que doivent avoir connue les jeunes gens supérieurs, ou ceux auxquels une position difficile communique momentanément les qualités des hommes d'élite. Pendant sa première année de séjour à Paris, le peu de travail que veulent les premiers grades à prendre dans la Faculté l'avait laissé libre de goûter les délices visibles du Paris matériel. Un étudiant n'a pas trop de temps s'il veut connaître le répertoire de chaque théâtre, étudier les issues du labyrinthe parisien, savoir les usages, apprendre la langue et s'habituer aux plaisirs particuliers de la capitale ; fouiller les bons et les mauvais endroits, suivre les cours qui amusent, inventorier les richesses des musées. Un étudiant se passionne alors pour des niaiseries qui lui paigiissent grandioses. Il a son grand homme, un profe^gpttr du collège de France, payé pour se tenir à^lÊlt^^8g|r teur de son auditoire. Il rehausse sa cravate eV • se pose pour la femme des premières galeries de rOpéra-Comique. Dans ces initi?|tions successives, il se dépouille de son aubier, agrandit ^ l'horizon de sa vie, etfinitpar concevoir la superjmsition des couches humaines qui composent

la société. S'il a commencé par admirer les voitures au défilé des Champs-Elysées par un beau soleil, il arrive bientôt à les envier. Bugène avait subi cet apprentissage à son insu, quand il partit en vacances, après avoir été reçu bachelier es lettres et bachelier en droii Ses illusions d'enfance, ses idées de province avaient disparu. Son intelligence modifiée, son* ambition exaltée, lui firent voir juste au milieu du manoir paternel, au sein de la famille. Son père, sa mère, ses deux frères, ses deux sœurs, etune tante dont lafortune consistait en pensions, vivaient sur la petite terre de Rastignac. Ce domaine, d'un revenu d'environ trois mille francs, était soumis à l'incertitude qui régit le produit ' tout industriel de la vi|ne, et néanmoins il fallait en extraire chaque année douze cents francs pour lui. L'aspect de cette constante détresse qui lui était généreusement cachée, la comparaison qu'il fut forcé d'établir entre ses sœurs, qui lui semblent si belles dans son enfance, et les fenunes de Paris, qui lui avaient réalisé le type d'une beauté rêvée, l'avenir incertain de cette nombreuse famille qui reposait sur lui, la parcimonieuse attention avec laquelle il vit serrer les plus minces productions, -la boisson faite pour sa famille avlgc les marcs du pressoir, en-

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An une foule de circonstances inutiles à consigner ici, décuplèrent son désir de parvenir et lui donnèrent soif des distinctions. Comme il arrive aux âmes grandeSj il voulut ne rien devoir qu'à son mérite. Mais »on espritétait éminemment méridional ; àTexécution, ses déterminations devaient donc être frappées des hésitations qui saisissent les jeunes gens quand ils se trouvent en pleine mer, sans savoir ni d^ quel côté diriger leurs forces, ni sous quel angle enfler leurs voiles. Si d'abord il voulut se jeter à corps perdu dans le travail; séduit bientôt par la nécessité de se créer des relations, il remarqua combien les femmes ont dlfifluence sur la vie sociale, et avisa soudain à se lancer dans le monde; afin d'y conquérir des protectrices : devaient-elles manquer à un jeune homme ardent et spirituel, dont l'esprit et Tardeur étaient rehaussés par une tournure élégante et par une sorte de beauté nerveuse à laquelle les femmes se laissent prendre volontiers? Ces idées Tassaillirent au milieu des champs, pendant les promenades que jadis il faisait gaîraent avec ses sœurs, qui le trouvèrent bien changé. 8a tante, madame de MarclUac, autrefois présentée à la cour, y avait connu les sommités aristocratiques. Tout à coup le jeune ambitieux reconnut

dans les souvenirs dont sa tante Tavait si souvent bercé, les éléments de plusieurs conquêtes sociales, au moins aussi importantes que celles qu'il entreprenait à l'École de droit; iHa questionna sur les liens de parenté qui pouvaient encore se renouer. Après avoir secoué les branches de l'arbre généalogique, la vieille dame estima que, de toutes les personnes qui pouvaient servir son neveu parmi la gent égoïste des parents riches, madame la vicomtesse de Beauséant serait la moins récalcitrante. Elle écrivit à cette jeune femme une lettre dans Tancieh style, et la reijiit à Eugène, en lui disant que, s'il réussissait auprès de la vicomtesse, elle lui ferait retrouver ses autres parents. Quelques jours après son arrivée, Rastignac envoya la lettre de sa tante à madame de Beauséant. La vicomtesse répondit par une invitation de bal pour le lendemain. »

Rastignac se lie au bal avec la comtesse de Restaud et rentre éperdu dans sa pension. A la lueur de la lumière qui passe sous la porte il entrevoit le vieillard faisant ua paquet avec son ' linge et son argenterie de réserve, et allaîit le vendre à un usurier juif du quartier. Le déjeuner est retardé par l'épaisseur du brouillard. Vautrin entre le premier dans la salle en chantonnant un couplet d'opéra comique. — Le père Goriot, dit-il à madame Vauquer, on la lutinant, était àhuît heures rue Dauphine ; il a vendu une bonne pacotille d'argenterie. Mademoiselle Taillefer et sa maman, madame Cantin, entrent. — D'où venez- vous si matin? De faire

nos dévotions à Saint-Étienne-du-Mont, répond madame Cantin; ne devons-nous pas aller chez M. Taillefer, et prier Dieu d'attendrir le cœur de son père?

— Femmes innocentes, malheureuses et persécutées, dit en plaisantant Vautrin, d'ici à peu de jours je me mêlerai de vos affaires, et tout ira bien !

La jeune personne vertueuse, Sylvie, va voir son père qui la congédie^ comme une étrangère. — M. de Rastignac est mal accueilli par madame de Restaud. — Il va chez madame de Beauséant, sa cousine, il est ébloui ;. il commet une gaucherie en lui faisant connaître le prochain ipariage dé M. d'Ajudà Pinto, jeune et beau Portugais qu'elle adore. Il jette la discorde dans le cœur de madame de Nucingen et de madame de Restàud, en disant qu'il connaît leur père, un vieillard nommé Goriot. Il rentre confondu à la pension, raconte ses désastre» à Vautrin, qui le raille et qui tâche de le pervertir. Il écrit è sa mère et à ses sœurs pour leur deman-

der une somme nécessaire pour son avancement dans le monde. — 11 apprend en détail la vie du père Goriot.

« Jean-Joachim Goriot était, avant la révolution, un simple ouvrier vermicellier, habile, économe, et assez entrepenant pour avoir acheté le fonds de son maître, que le hasard rendit victime du premier soulèvement de 1789. 11 s'était établi rue de la Jussienne, près de la Halle-aux- Blés, et avait eu le gros bon sens d'accepter la présidence de sa section, afin de faire protéger son commerce par les personnages les plus influents de cette dangereuse époque. Cette sagesse avait été Torigine de sa fortune qui commença dans la disette, fausse ou vraie, par suite de laquelle les grains acquirent un prix énorme à Paris. Le peuple se tuait à la porte des boulangers, tandis que certaines personnes allaient chercher sans émeute des pâtes d'Italie chez les épiciers. Pendant cette année, le citoyen Goriot amassa les capitaux qui plus tard lui servirent à faire son commerce avec toute la supériorité que donne une grande masse d'argent à celui qui la possède. Il lui arriva ce qui arrive à tous les hommes qui n'ont qu'une capacité relative. Sa médiocrité le sauva. D'ailleurs, sa fortune n'étant connue qu'au moment où il n'y avait

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plus de danger à être riche, il n'excita l'envie de personne. Le commerce de grains semblait avoir abçorbé toute sou intelligence. S'agissaitii de blés, de farines, de grenailles, de reconnaître leurs qualités, leurs provenances, de veiller à leur conservation, de prévoir les cours, de prophétiser l'abondance ou la pénurie des récoltes, de se procurer les céréales à bon marché, de s'en approvisionner en Sicile, en Ukraine, Goriot n'avait pas son second. A lui voir conduire ses affaires, expliquer les lois sur l'exportation, sur l'importation des grains, étudier leur esprit, saisir leurs défauts, un homme l'eût jugé capable d'être ministre d'État. Patient, actif, énergique, constant, rapide dans ses expéditions, il avait un coup d'oeil d'aigle, il devançait tout, prévoyait tout, savait tout, cachait tout; diplomate pour concevoir, soldat pour marcher. Sorti de sa spécialité, de sa simple et obscure boutique sur le pas de laquelle il demeurait pendant ses heures d'oisiveté, l'épaule appuyée au montant* de la porte, il redevenait l'ouvrier stupide et grossier, l'homme incapable de comprendre un raisonnement, insensible à tous les plaisirs de l'esprit, l'homme, qui s'endormait au spectjicle, un de ces Bolibans parisiens, forts seulement en bêtise. Ces natures se

ressemblent presque toutes. A presque toutes, vous trouveriez un sentiment sublime au cœur. Deux sentimentsexclusifs avaient rempli le cœur du vermicellîer, en avaient absorbé l'humide, comme le commerce des grains employait toute l'intelligence de sa cervelle. Sa femme, fille unique d'un riche fermier de la Brie, fut pour lui l'objet d'une admiration religieuse, >i'un amour sans bornes. Goriot avait admiré en elle une nature frêle et forte, sensible et jolie, qui contrastait singulièrement avec la sienne. S'il est un sentiment inné dans le cœur de l'homme, n'est-ce

^ pas Torgueil de la protection exercée à tout moment en xfaveur d'un être faible? Joignez-y l'a-

, mour, cette reconnaissance vive de toutes les âmes franches pour le principe, de leurs plaisirs, et vous comprendrez une foule de bizarreries morales. Après sept ans de bonheur sans nuages, Goriot, malheureusement pour lui, perdît sa femme : elle commençait à prendre de l'empire sur lui, en dehors de la sphère des sentiments. Peut-être eût-elle 'cultivé cette nature inerte, peut-être y eût-elle jeté l'intelligence des choses du monde et de la vie. Dans cette situation, le sentiment de la paternité se développa chez Goriot jusqu'à la déraisqp ; il reporta seB affections trompées par la mort sur ses deux

flUes, qui, d'abord, satisfirent pleinement tous ses sentiments. Quelque brillantes que fussent les propositions qui lui furent faites par des négociants ou des fermiers jaloux de lui donner leurs filles, il voulut rester veuf. Son beau-père, le seul homme pour lequel il avait eu du penchant, prétendait savoir pertinemment que Goriot avait juré de ne pas faire d'infidélité à sa femme, quoique morte. Les gens de la halle, incapables de comprendre cette sublime folie, en plaisantèrent et donnèrent à Goriot quelque grotesque sobriquet. Le premier d'entre eux qui, en buvant le vin d'un marché, s'avisa de le prononcer, reçut du vermicellier un coup de poing sur l'épaule qui l'envoya, la tête la première, sur une borne de la rue Oblin. Le dévoùment irréfléchi, l'amour ombrageux et délicat que portait Goriot à ses filles était si connu, qu'un jour un de ses concurents, voulant le faire partir du marché pour rester maître du cours, lui dit que Delphine venait d'être renversée par un cabriolet. Le vermicellier, pâle et blême, quitta aussitôt la halle. Il fut malade pendant plusieurs jours par suite de la réaction des sentiments contraires auxquels lé livra cette fausse alarme. §'il n'appliqua pas sa tape meurtrière sur l'épaule de cet homme, il le chassa

de la halle en le forçant, dans une circonstance critique, à faire faillite» L'éducation de se«deux filles fut naturellement déraisonnable. Riche de plus de soixante mille livres de rente, et ne dépensant pas douze cents francs pour lui, le bonheur de Goriot était de satisfaire les fantaisies de ses filles : les plus excellents maîtres furent chargés de les douer des talents qui signalent une bonne éducation; elles curent une demoiselle de compagnie ; heureusement pour elles, ce fut une femme d'esprit et de goût; elles allaient à cheval, elles avaient voiture, elles vivaient comme auraient vécu les maîtresses d'un vieux seigneur riche ; il leur suffisait d'exprimer les plus coûteux désirs pour voir leur père s'empressant de les combler ; il ne demandait qu'une caresse en retour de ses offrandes. Goriot mettait ses filles au rang des anges, et nécessairement au-dessus de lui, le pauvre homme ! il aimait jusqu'au mal qu'elles lui faisaient. Quand ses filles furent en âge d'être mariées, elles purent choisir leurs maris suivant leurs goûls : chacune d'elles devait avoir en dot la moitié de la fortune de son père. Courtisée pour sa beauté par le comte de Restaud, Anastasie avait des penchants aristocratiques qui la portèrent à quitter la maison pater-

nelle pour s'élancer dans les hautes sphères sociales. Delphine aimait l'argent : elle épousa Nucingen, banquier d'origine allemande, qui devint baron du Saint-Empire. Goriot resta verraicellier. Ses filles et ses gendres se choquèrent bientôt de lui voir continuer ce conimerce, quoique ce fût toute sa vie. Après avoir subi pendant cinq ans leurs, instances, il consentit à se retirer avec le produit de son. fonds et les bénéfices de ces dernières années ; capital que madame Vauquer, chez laquelle il était venu s'établir, avait estimé rapporter de huit à dix mille livres de rente. Il se jeta dans cette pension par suite du désespoir qui l'avait saisi en voyant ses deux filles obligées par leurs maris de refuser non-seulement de le prendre chez elles, mais encore de l'y recevoir ostensiblement.

» Ces renseignements étaient tout ce que savait un monsieur Muret sur le compte du père Goriot, dont il avait acheté le fonds. Les suppositions que R asti gnac avait entendu faire par la duchesse de Langeais se trouvaient ainsi confirmées »

Ici se termine l'exposition de cette obscure, mais effroyable tragédie parisienne.

« Vers la fin de cette première semaine du mois de décembre, Rastignac reçut deux lettres,

Tune de sa mère, l'autre de sa sçeur aînée. Ces écritures si connues le firent à la fois, palpiter d'aise et trembler de terreur. Ces deux frêles papiers contenaient un arrêt de vie ou de mort sur ses espérances. S'il concevait quelque terreur en se rappelant la détresse de ses parents, il avait trop bien éprouvé leur prédilection pour ne pas craindre d'avoir aspiré leurs dernières gouttes de sang. »

Vautrin lui conseille jd'épouser mademoiselle Taillefer, et lui promet que son frère sera tué eii duel et qu'elle héritera des trois millions de la fortune de son père. Rastignac, rougit et s'indigne. Le père Goriot apprend que Rastignac, enrrchi par la tendresse de sa mère, doit aller au bal chez madame de Restaud, sa fille Anastasie. Il lui confie ses faiblesses paternelles.

« — Mon cher monsieur, lui avait-il dit le lendemain, comment avez-vous pu croire que madame de Restaud vous en ait voulu d'avoir prononcé mon ngm? Mes deux, filles m'aiment bien. Je suis un heureux pière. Seulement, mes deux gendres se sont mai conduits envers mol. Je n'ai pas voulu faire soufl'rir ces chères créatures de mes dissensions avec leurs maris, et j'ai préféré les voir en secret. Ce mystère me donne mille jouissances que ne comprennent

pas les autres pères qui peuvent voir leurs filles quand ils veulent. Moi, je ne ïe peux pas, comprenez-vous ? Alors je vais, quand il fait beau, dans les Champs-Elysées, après avoir demandé aux femmes de chambre si mes filles sortent.

Je les attends au passage, le cœur me bat quand les voitures arrivent» je les admire dans leur toilette, elles nie jettent en passant un petit rire qui me dore la nature comme s'il y tombait un rayon de quelque beau soleil. Et je reste, elles doivent revenir. Je les vois encore î Pair leur a fait du bien, elles sont roses. J'entends dire autour de moi : Voilà une belle femme I Ça me réjouit le cœur. N'est-ce pas mon sang! J'aime les chevaux qui les traînent, et je voudrais être le petit chien qu elles ont sur leurs genoux. Je vis de leurs plaisirs. Chacun a sa façon d'aimer, la mienne ne fait pourtant de mal à personne, pourquoi le monde s'occupe-t-il de moi? Je suis heureux à ma manière. Est-ce contre les lois que j'aille voir mes filles, le soir, au moment où elles sortent de leurs maisons pour se rendre au bal? Quel chagrin pour moi si j'arrive trop tard, et qu'on me dise : Madame est sortie ! Un soir j'ai attendu jusqu'à trois heures du matin pour voir Nasie, que je n'avais pas vue depuis deux jours. J'ai manqué crever d'aise I

Je VOUS en prie, ne parlez de moi que pour dire combien mes filles sont bonnes. Elles veulent me combler de toutes sortes de cadeaux; je les en empêche, je leur dis : Gardez donc votre argent 1 Que voulez-vous que j'en fasse? 11 ne me faut rien. En effet, mon cher monsieur, que suis-je? un méchant cadavre dont Tâme est partout où sont mes filles. Quand vous aurpz vu madame de Nucihgen, vous me direz celle des deux que vous préférez , dit le bonhomme après un moment de silence en voyant Eugène qui se disposait à partir pour aller aux Tuileries en attendant Theure de se présenter chez madame de Beauséant. d

Madame de Restaud l'invite à dîner pour le lendemain.

Le lendemain il y dîne en effet,^ tête à tête avec madame de Restaud. Us vont ensuite aux Italiens. Il aperçoit dans une loge en face l'autre fille du père Goriot, la baronne de? Nucingen, éclatante de luxe et de beauté. M. d'Ajuda Pinto le présente à elle. Ils s'amorcent mutuellement par des galanteries de paroles qui sont des trahisons pour la plus jeune des deux sœurs, des serments pour la plus âgée. A son retour à la pension, le père Goriot l'attend et s'çnivre de ses confidences.

« — Ma foi ! dit-il d'>un air en apparence insouciant, à quoi cela me servirait-il d'être mieux ? Je ne puis guère vous expliquer ces choses-là ; je ne sais pas dire deux paroles de suite comme il faut. Tout est là, ajouta-t-il en se frappant le cœur. Ma vie, à moi, est dans , mes deux filles. Si elles s'amusent, si elles sont heureuses, bravement mises, si elles marchent sur des tapis, qu'importe de quel drap je sois vêtu et comment est Tendroil où je me couche? Je n'ai point froid si elles ont chaud, je ne m'ennuie jamais si elles rient. Je n'ai de chagrins que les leurs. Quand vous serez père, quand vous direz, en voyant gazouiller vos enfants : C'est sorti de moi! que vous sentirez ces petites créatures tenir à chaque goutte de votre sang, dont elles ont été la fine fleur, car c'est ça l vous vous croirez attaché à leur peau, vous croirez être agité vous-même par leur marche. Leur voix me répond partout. Un regard d'elles, quand il est triste, me fige le sang. Un jour vous saurez que l'on est bien plus heureux de leur bonheur que du sien propre. Je ne peux pas vous expliquer ça : c'est des mouvements intérieurs qui répandent l'aise partout. Enfin, je vis trois fois. Voulez-vous que je vous dise une drôle de chose? Eh bien, quand j'ai

été père, j'ai compris Dieu. Il est tout entier partout, puisque la création est sortie de lui. Monsieur, je suis ainsi avec mes filles. Seulement j'aime mieux mes filles que Dieu n'aime le monde, parce que le monde n'est pas si beau que Dieu, et que mes filles sont plus belles que moi. Elles me tiennent si bien à l'âme, que J'avais idée que vous les verriez ce soir. Mon Dieu ! un homme qui rendrait ma petite Delphine aussi heureuse qu'une femme l'est quand elle est bien aimée, mais je lui cirerais ses bottes, je lui ferais ses commissions. J'ai su par sa femme de chambre que ce petit monsieur de Marsay est un mauvais chien. Il m'a pris des envies de lui tordre le cou. Ne pas aimer un bijou de femme, une voix de rossignol, et faite comme un modèle! Où a-t-elle e^;i les yeux, d'épouser cette grosse souche d'Alsacien ? 11 leur fallait à toutes deux de jolis jeunes gens bien aimables. Enfin, elles ont fait à leur fantaisie. »

En sortant de cet entretien, Rastignac va à son cours ; il rencontre, dans le jardin du Luxembourg, son camarade de pension, Bianchon, élève en médecine. Bianchon est commun, mais il est honnête et modéré.

« -^ Ma foi 1 rëpond*il à Rastignac, que de succès et d'avenir t Tu poses la question qui se trouve à l'entrée de la vie pour tout le monde, et tu veux couper le nœud gordien avec Tépée. Pour agir ainsi, mon cher, il faut être Alexandre, sinon on va au bagne. Moi, je suis heureux de la petite existence que je me créerai en province, où Je succéderai tout bêtement à mon père. Les affections de Thomme se satisfont

dans le plus petit cercle aussi pleinement que dans une immense circonférence. Napoléon ne dînait pas deux fois, et ne pouvait pas avoir plus de maîtresses qu'en prend un étudiant en médecine quand il est interne aux Capucins. Notre bonheur, mon cher, tiendra toujours entre la plante de nos pieds et notre occiput; et qu'il coûte un million par an ou cent louis, la perception intrinsèque en est la même au-dedans de nous. Je coiTclus à la vie du Chinois.

— Merci, tu m'as fait du bien, Bianchon ! Nous serons toujours amis. »

Rastignac est tenté, mais non corrompu encore. La noblesse du sang lutte en lui contre l'influence de Vautrin. Madame de Nucingen, gênée dans ses dépenses par son mari, lui fait d'amères confidences et lui persuade d'aller jouer pour elle ses derniers cent francs à la roulette. Il gagne trente-six fois sa mise et rapporte 7,000 fr. à madame de Nucingen. Vautrin le ressaisit et lui conseille de déclarer son amour à mademoiselle Taillefer. Rastignac s'en laisse aimer. Quand Vautrin voit Rastignac engagé , il cherche^une querelle au frère unique de la jeune fille et le tue d'un coup d'épée au front, sous le nom du colonel Franceschini. Le nouvelle se répand.

Rastignac soupçonne Lucile du meurtre. Il jure

qu'il n'épousera jamais mademoiselle Tailiefer. Vautrin invite toute la pension au spectacle. Au retour il est arrêté comme forçat libéré. Goriot vend jusqu'^ ses derniers couverts d'argent pour complaire à ses filles, et II expire pendant qu'elles vont au bal, La scène est horrible, mais Invraisemblable, comme toute la fin du roman. On voit que Tauteur se trouble et se corrompt lui-même. Ce livre, qui commence avec un inimitable talent, finit comme un mauvais mélodrame.

Voilà le Pèrp Goriot.

L'impression est funèbre, on ne s'en sauve que par l'incrédulité.

ni «

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