LES CHOUANS
— D'ailleurs, cousin, nous ne te demandons pas de raisons, mais ton couperet. Tu es jugé.
A un signe de son compagnon, Pille-Miche l'aida à saisir la victime. En se trouvant entre les mains des deux Chouans, Galope-Chopine perdit toute force, tomba sur ses genoux, et leva vers ses bourreaux des mains désespérées : — Mes bons amis, mon cousin, que voulez-vous que devienne mon petit gars ?
— J'en prendrai soin, dit Marche-à-Terre.
— Mes bons camarades, reprit Galope-Chopine devenu blême, je ne suis pas en état de mourir. Me laisserez-vous partir sans confession ? Vous avez le droit de prendre ma vie, mais non celui de me faire perdre la bienheureuse éternité.
— C'est juste, dit Marche-à-Terre en regardant Pille-Miche.
Les deux Chouans restèrent un moment dans le plus grand embarras et sans pouvoir résoudre ce cas de conscience. Galpe-Chopine écouta le moindre bruit causé par le vent, comme s'il eût conservé quelque espérance. Le son de la goutte de cidre qui tombait périodiquement du tonneau lui fit jeter un regard machinal sur la pièce et soupirer tristement. Tout à coup Pille-Miche prit le patient par un bras, l'entraîna dans un coin et lui dit : — Confesse-moi tous tes péchés, je les redirai à un prêtre de la véritable Eglise, il me donnera l'absolution ; et s'il y a des pénitences à faire, je les ferai pour toi (1).
Galope-Chopine obtint quelque répit par sa
(1) Le procédé est assez peu orthodoxe, mais s'explique de la part d'un paysan ignorant, et sincèrement pieux. Cette confession présente des analogies curieuses avec la célèbre communion de Vivien dans la chanson d' « Aliscans. »
manière d'accuser ses péchés ; mais malgré le nombre et les circonstances des crimes, il finit par atteindre au bout de son chapelet.
— Hélas ! dit-il en terminant, après tout, mon cousin, puisque je te parle comme à un confesseur, je t'assure par le saint nom de Dieu que je n'ai guère à me reprocher que d'avoir, par-ci par-là, un peu trop beurré mon pain, et j'atteste saint Labre, que voici au-dessus de la cheminée, que je n'ai rien dit sur le Gars. Non, mes bons amis, je n'ai pas trahi.
— Allons, c'est bon, cousin, relève-toi, tu t'entendras sur tout cela avec le bon Dieu, dans le temps comme dans le temps.
— Mais laissez-moi dire un petit brin d'adieu à Barbe...
— Allons, répondit Marche-à-Terre, si tu veux qu'on ne te veuille pas plus qu'il ne faut, comportetoi en Breton, et finis promptement.
Les deux Chouans saisirent de nouveau Galope- Chopine, le couchèrent sur le banc, où il ne donna plus d'autres signes de résistance que ces mouvements convulsifs produits par l'instinct de l'animal; enfin il prononça quelques hurlements sourds qui cessèrent aussitôt que le son lourd du couperet eut retenti. La tête fut tranchée d'un seul coup. Marche-à-Terre prit cette tête par une touffe de cheveux, sortit de la chaumière, chercha et trouva dans le grossier chambranle de la porte un grand clou autour duquel il entortilla les cheveux qu'il tenait, et y laissa pendre cette tête sanglante, à laquelle il ne ferma seulement pas les yeux. Les deux Chouans se lavèrent les mains, sans aucune précipitation,dans une grande terrine pleine d'eau, reprirent leurs chapeaux, leurs carabines, et fran»
LES CHOUANS y
chirent l'échalier en sifflant l'air de la ballade du capitaine...
Cette mélodie devint insensiblement confuse à mesure que les deux Chouans s'éloignaient ; mais le silence de la campagne était si profond, que plusieurs notes parvinrent à l'oreille de Barbette, qui revenait alors au logis en tenant son petit gars à la main. Une paysanne n'entend jamais froidement ce chant, si populaire dans l'ouest de la France ; aussi Barbette commençât-elle involontairement les premiers strophes de la ballade :
Partons pour la guerre, Partons, il est temps.
Au moment où Barbette se retrouvait en chantant à la reprise de la ballade par où avait commencé Pille-Miche, elle était arrivée dans sa cour ; sa langue se glaça, elle resta immobile, et un grand cri, soudain réprimé, sortit de sa bouche béante. .
— Qu'as-tu donc, ma chère mère ? demanda l'enfant.
— Marche tout seul, s'écria sourdement Barbette en lui retirant la main et le poussant avec une incroyable rudesse ; tu n'as plus ni père ni mère.
L'enfant, qui se frottait l'épaule en criant, vit la tête clouée, et son frais visage garda silencieusement la convulsion nerveuse que les pleurs donnent aux traits. Il ouvrit de grands yeux, regarda longtemps la tête de son père avec un air stupide qui ne trahissait aucune émotion ; puis sa figure, abrutie par l'ignorance, arriva jusqu'à exprimer une curiosité sauvage. Tout à coup Barbette reprit la main de son enfant, la serra
violemment, et l'entraîna d'un pas rapide dans la maison. Pendant que Pille-Miche et Marche-à- Terre couchaient Galope-Chopine sur le banc, un de ses souliers était tombé sous son cou de manière à se remplir de sang, et ce fut le premier objet que vit sa veuve.
— Ote ton sabot, dit la mère à oon fils. Mets ton pied là-dedans. Bien. Souviens-toi toujours, s'écria-t-elle d'un son de voix lugubre, du soulier de ton père, et ne t'en mets jamais un aux pieds sans te rappeler celui qui était plein du sang versé par les Chuins, et tue les Chuins.
En ce moment, elle agita sa tête par un mouvement si convulsif, que les mèches de ses cheveux noirs retombèrent sur son cou et donnèrent à sa figure une expression sinistre.
— J'atteste saint Labre, reprit-elle, que je te voue aux Bleus. Tu seras soldat pour venger ton père. Tue, tue les Chuins, et fais comme moi. Ah l ils ont pris la tête de mon homme, je vais donner celle du Gars aux Bleus.
Elle sauta d'un seul bond sur le lit, s'empara d'un petit sac d'argent dans une cachette, reprit la main de son fils étonné, l'entraîna violemment sans lui laisser le temps de reprendre son sabot, et ils marchèrent tous deux d'un pas rapide vers Fougères, sans que l'un ou l'autre retournât la tête vers la chaumière qu'ils abandonnaient.
La Maison
du Chat-qui-pelote
Au milieu de la rue Saint-Denis, presque au coin de la rue du Petit-Lion, existait naguère une de ces maisons précieuses qui donnent aux historiens la facilité de reconstruire par analogie l'ancien Paris. Les murs menaçants de cette bicoque semblaient avoir été bariolés d'hiéroglyphes. Quel autre nom le flâneur pouvait-il donner aux X et aux V que traçaient sur la façade les pièces de bois transversales ou diagonales dessinées dans le badigeon par de petites lézardes parallèles ? Evidemment au passage de la plus légère voiture, chacune de ces solives s'agitait dans sa mortaise. Ce vénérable édifice était surmonté d'un toit triangulaire dont aucun modèle ne se verra bientôt plus à Paris. Cette couverture, tordue par les intempéries du climat parisien, s'avançait de trois pieds sur la rue, autant pour garantir des eaux pluviales le seuil de la porte, que pour abriter le mur d'un grenier et sa lucarne sans appui. Ce dernier étage fut construit en planches clouées l'une sur l'autre comme des ardoises, afin sans doute de ne pas charger cette frêle maison.
Par une matinée pluvieuse, au mois de mars, un
jeune homme soigneusement enveloppé dans son manteau, se tenait sous l'auvent d'une boutique qui se trouvait en face de ce vieux logis qu'il examinait avec un enthousiasme d'archéologue. A la vérité ce débris de la bourgeoisie du xvie siècle offrait à l'observateur plus d'un problème à résoudre. A chaque étage, une singularité : au premier, quatre fenêtres longues, étroites, rapprochées l'une de l'autre avaient des carreaux de bois dans leur partie inférieure, afin de produire ce jour douteux, à la faveur duquel un habile marchand prête aux étoffes la couleur souhaitée par ses chalands. Le jeune homme semblait plein de dédain pour cette partie essentielle de la maison, ses yeux ne s'y étaient pas encore arrêtés. Les fenêtres du second étage, dont les jalousies relevées laissaient voir, au travers de grands carreaux en verre de Bohême, de petits rideaux de mousseline rousse, ne l'intéressaient pas davantage. Son attention se portait particulièrement au troisième, sur d'humbles croisées dont le bois travaillé grossièrement aurait mérité d'être placé au conservatoire des arts et métiers pour y indiquer les efforts de la menuiserie française. Ces croisées avaient de petites vitres d'une couleur si verte, que, sans son excellente vue, le jeune homme n'aurait pu apercevoir leb rideaux de toile à carreaux bleus qui cachaient les mystères de cet appartement aux yeux des profanes. Parfois, cet observateur, ennuyé de sa contemplation sans résultat, ou du silence dans lequel la maison était ensevelie, ainsi que tout le quartier, abaissait ses regards vers les régions inférieures. Un sourire involontaire se dessinait alors sur ses lèvres, quand il revoyait la boutique où se rencontraient en effet des choses assez risibles. Une formidable pièce de bois,
horizontalement appuyée sur quatre piliers qui paraissaient courbés par le poids de cette maison décrépite, avait été rechampie d'autant de couches diverses de peintures que la joue d'une vieille duchesse en a reçu de rouge. Au milieu de cette large poutre mignardement sculptée, se trouvait un antique tableau représentant un chat qui pelotait. Cette toile causait la gaieté du jeune homme. Mais il faut dire que le plus spirituel des peintres modernes n'inventerait pas de charge si comique. L'animal tenait dans une de ses pattes de devant une raquette aussi grande que lui, et se dressait sur ses pattes de derrière pour mirer une énorme balle que lui renvoyait un gentilhomme en habit brodé. Dessin, couleurs, accessoires, tout était traité de manière à faire croire que l'artiste avait voulu se moquer du marchand et des passants. En altérant cette peinture naïve, le temps l'avait rendue encore plus grotesque par quelques incertitudes qui devaient inquiéter de consciencieux flâneurs. Ainsi, la queue mouchetée du chat qui était découpée de telle sorte qu'on pouvait la prendre pour un spectateur, tant la queue des chats de nos ancêtres était grosse, haute et fournie. A droite du tableau, sur un champ d'azur qui déguisait imparfaitement la pourriture du bois, les passants lisaient Guillaume ; et à gauche, successeur du sieur Chevrel. Le soleil et la pluie avaient rongé la plus grande partie de l'or moulu parcimonieusement appliqué sur les lettres de cette inscription, dans laquelle les U remplaçaient les V, et réciproquement, selon les lois de notre ancienne orthographe.
Cet inconnu se dépitait si bien au moment où l'on ouvrit précipitamment la lucarne du grenier, qu'il n'y vit pas apparaître trois joyeuses figures
rondelettes, blanches, roses, mais aussi communes que le sont les figures du Commerce sculptées sur certains monuments. Ces trois faces, encadrées par la lucarne, rappelaient les têtes d'anges bouffis semés dans les nuages qui accompagnent le Père éternel. Les apprentis respirèrent les émanations de la rue avec une avidité qui démontrait combien l'atmosphère de leur grenier était chaude et méphitique. Api es avoir indiqué ce singulier factionnaire, le commis qui paraissait être le plus jovial disparut et revint en tenant à la main un instrument dont le métal inflexible a été récemment remplacé par un cuir souple ; puis tous prirent une expression malicieuse en regardant le badaud qu'ils aspergèrent d'une pluie fine et blanchâtre dont le parfum prouvait que les trois mentons venaient d'être rasés. Elevés sur la pointe de leurs pieds et réfugiés au fond de leur grenier pour jouir de la colère de leur victime, les commis cessèrent de rire en voyant l'insouciant dédain avec lequel le jeune homme secoua son manteau, et le piofond mépris que peignit sa figure quand il leva les yeux sur la lucarne vide.
L'apparition du patron, M. Guillaume, décide l'inconnu à partir.
L'inconnu hêla un fiacre qui se rendait à une place voisine, et y monta rapidement en affectant une trompeuse indifférence. Ce départ mit un certain baume dans le cœur des autres commis, assez inquiets de retrouver la victime de leur plaisanterie.
— Hé bien, messieurs, qu'avez-vous donc à rester là, les bras croisés ? dit monsieur Guillaume à ses trois néophytes. Mais autrefois, sarpejeu l
quand j'étais chez le sieur Chèvre], j'avais déjà visité plus de deux pièces de drap.
— Il faisait donc jour de meilleure heure, dit le second commis que cette tâche concernait.
Le vieux négociant ne put s'empêcher de sourire. Quoique deux de ces trois jeunes gens, confiés à ses soins par leurs pères, riches manufacturiers de Louviers et de Sedan, n'eussent qu'à demander cent mille francs pour les avoir, le jour où ils seraient en âge de s'établir, Guillaume croyait de son devoir de les tenir sous la férule d'un antique despotisme inconnu de nos jours dans les brillants magasins modernes dont les commis veulent être riches à trente ans ; il les faisait travailler comme des nègres. A eux trois, ces commis suffisaient à une besogne qui aurait mis sur les dents dix de ces employés dont le sybaritisme enfle aujourd'hui le*> colonnes du budget. Aucun bruit ne troublait la paix de cette maison solennelle, où les gonds semblaient toujours huilés, et dont le moindre meuble avait cette propreté respectable qui annonce un ordre et une économie sévères.
Souvent, le plus espiègle des commis s'était amusé à écrire sur le fromage de Gruyère qu'on leur abandonnait au déjeuner, et qu'ils se plaisaient à respecter, la date de sa réception primitive. Cette malice et quelques autres semblables faisaient parfois sourire la plus jeune des deux filles de Guillaume. Quoique chacun des apprentis, et même le plus ancien payât une forte pension, aucun d'eux n'eût été assez hardi pour rester à la table du patron au moment où le dessert y était servi. Lorsque madame Guillaume parlait d'accommoder la salade, ces pauvres jeunes gens tremblaient en songeant avec quelle parcimonie sa
prudente main savait y épancher l'huile. Il ne fallait pas qu'ils s'avisassent de passer une nuit dehors, sans avoir donné longtemps à l'avance un motif plausible à cette irrégularité. Chaque dimanche, et à tour de rôle, deux commis accompagnaient la famille Guillaume à la messe de Saint-Leu et aux vêpres. Mesdemoiselles Virginie et Augustine, modestement vêtues d'indienne, prenaient chacune le bras d'un commis et marchaient en avant, sous les yeux perçants de leur mère, qui fermait ce petit cortège domestique avec son mari, accoutumé par elle à porter deux gros paroissiens reliés en maroquin noir. Le second commis n'avait pas d'appointements. Quant à celui que douze ans de persévérance et de discrétion initiaient aux secrets de la maison, il recevait huit cents francs en récompense de ses labeurs. A certaines fêtes de famille, il était gratifié de quelques cadeaux auxquels la main sèche et ridée de madame Guillaume donnait seule du prix : des bourses en filet, qu'elle avait soin d'emplir de coton pour faire valoir leurs dessins à jour, des bretelles fortement conditionnées, ou des paires de bas de soie bien lourdes. Quelquefois, mais rarement, ce premier ministre était admis à partager les plaisirs de la famille soit quand elle allait à la campagne, soit quand après des mois d'attente elle se décidait d'user de son droit à demander, en louant une loge, une pièce à laquelle Paris ne pensait plus. Quant aux trois autres commis, la barrière de respect qui séparait jadis un maître drapier de ses apprentis était si fortement entre eux et le vieux négociant, qu'il leur eût été plus facile de voler une pièce de drap que de déranger cette auguste étiquette. Cette réserve peut paraître ridicule aujourd'hui ; mais ces vieilles
maisons étaient des écoles de mœurs et de probité. Les maîtres adoptaient leurs apprentis. Le linge d'un jeune homme était soigné, réparé, quelquefois renouvelé par la maîtresse de la maison. Un* commis tombait-il malade, il devenait l'objet de soins vraiment maternels. En cas de danger, le patron prodiguait son argent pour appeler les plus célèbres docteurs ; car il ne répondait pas seulement des mœurs et du bavoir de ces jeunes gens à leurs parents. Si l'un d'eux, honorable par le caractère, éprouvait quelque désastre, ces vieux négociants savaient apprécier l'intelligence qu'il avait développée, et n'hésitaient pas à confier le bonheur de leurs filles à celui auquel ils avaient longtemps confié leurs fortunes. Guillaume était un de ces hommes antiques, et s'il en avait les ridicules, il en avait toutes les qualités.
L'inconnu qui examinait la maison, est Th. de Sommervieux, peintre illustre. Il épousera Augustine, la fille de ce patriarchal commerçant de la maison du Chat-qui-Pelote. Mais il oubliera bien vite son épouse, qui aurait été si heureuse, si elle avait su accepter la main de l'excellent premier commis de son père, qui l'aimait.
Gobseck
L'avoué Derville raconte comment il a connu l'usurier Gobseck.
Saisirez-vous bien cette figure pâle et blafarde, à laquelle je voudrais que l'Académie me permît de donner le nom de face lunaire ? elle ressemblait à du vermeil dédoré. Les cheveux de mon usurier étaient plats, soigneusement peignés et d'un gris cendré. Les traits de son visage, impassible autant que celui de Talleyrand> paraissaient avoir été coulés en bronze. Jaune comme ceux d'une fouine, ses petits yeux n'avaient presque point de cils et craignaient la lumière ; mais l'abat-jour d'une vieille casquette les en garantissait. Son nez pointu était si grêlé dans le bout, que vous l'eussiez comparé à une vrille. Il avait les lèvres minces de ces alchimistes et de ces petits vieillards peints par Rembrandt ou par Metzu. Cet homme parlait bas, d'un ton doux, et ne s'emportait jamais. Son âge était un problème : on ne pouvait pas savoir s'il était vieux avant le temps, ou s'il avait ménagé sa jeunesse afin qu'elle lui servît toujours. Tout était propre et râpé dans sa chambre, pareille, depuis le drap vert du bureau jusqu'au tapis du lit, au froid sanctuaire de ces vieilles filles qui