‹ BalzacChapitre 37 sur 45 · LA RECHERCHE DE L'ABSOLU · texte numérisé non relu

LA RECHERCHE DE L'ABSOLU

rôle qu'elle venait de prendre, elle crut avoir entendu la voix de sa mère quand elle lui avait dit : Ne contrarie pas trop ton père, aime-le bien !

La mort du martyr de la Chimie

La passion est trop forte. Balthazar continue ses travaux ruineux. Il tombe gravement malade.

Vers la fin de l'année 1832, Balthazar passa une nuit extrêmement critique, pendant laquelle monsieur Pierquin, le médecin, fut appelé par la garde, effrayée d'un changement subit qui se fit chez le malade ; en effet, le médecin voulut le veiller en craignant à chaque instant qu'il n'expirât sous les efforts d'une crise intérieure dont les effets eurent un caractère d'agonie.

Le vieillard se livrait à des mouvements d'une force incroyable pour secouer les liens de la paralysie ; il désirait parler et remuait la langue sans pouvoir former de sons ; ses yeux flamboyants projetaient des pensées ; ses traits contractés exprimaient des douleurs inouïes ; ses doigts s'agitaient désespérément, il suait à grosses gouttes. Le matin, les enfants vinrent embrasser leur père avec cette affection que la crainte de sa mort prochaine leur faisait épancher tous les jours plus ardente et plus vive ; mais il ne leur témoigna point la satisfaction que lui causaient habituellement ces témoignages de tendresse. Emmanuel, averti par Pierquin, s'empressa de décacheter le journal pour voir si cette lecture ferait diversion aux crises intérieures qui travaillaient Balthazar. En dépliant la feuille, il vit

ces mots : Découverte de V Absolu, qui le frappèrent vivement, et il lut à Marguerite un article où il était parlé d'un procès relatif à la vente qu'un célèbre mathématicien polonais avait faite de l'Absolu. Quoique Emmanuel lût tout bas l'annonce du fait à Marguerite, qui le pria de passer l'article, Balthazar avait entendu.

Tout à coup le moribond se dressa sur ses deux poings, jeta sur ses enfants effrayés un regard qui les atteignit tous comme uu éclair, les cheveux qui lui garnissaient la nuque remuèrent, ses rides tressaillirent, son visage s'anima d'un esprit de feu, un souffle passa sur cette face et la rendit sublime ; il leva une main crispée par la rage, et cria d'une voix éclatante le fameux mot d'Archimède : Eurêka ! (J'ai trouvé !) Il retomba sur son lit en rendant le son lourd d'un corps inerte, il mourut en poussant un gémissement affreux, et ses yeux convulsés exprimèrent jusqu'au moment où le médecin les ferma le regret de n'avoir pu léguer à la Science le mot d'une énigme dont le voile s'était tardivement déchiré sous les doigts décharnés de la Mort.

Le Lys dans la Vallée

Mort de la comtesse de Mortsauf

Pour son âme charmante et pure, pour son héroïsme à remplir ses devoirs d'épouse et de mère, Henriette de Mortsauf mérite ce joli nom de « lys dans la vallée. » C'est une des plus délicieuses créations de Balzac et son héroïne prétérée. Elle a entouré un jeune homme, Félix Vandenesse, d'une profonde et maternelle affection ; elle a eu la douleur de le voir résister à ses meilleurs amis. Sa santé s'en est altérée : Félix raconte sa mort à une amie.

Je revins chez la mourante au moment où le soleil se couchait et dorait la dentelle des toits du château d'Azay. Tout était calme et pur. Une douce lumière éclairait le lit où reposait Henriette baignée d'opium. En ce moment le corps était pour ainsi dire annulé ; l'âme seule régnait sur ce visage, serein comme un beau ciel après la tempête. Blanche et Henriette, ces deux sublimes faces de la même femme, reparaissaient d'autant plus belles, que mon souvenir, ma pensée, mon imagination, aidant la nature, réparaient les altérations de chaque trait où l'âme triomphante envoyait ses lueurs par des vagues confondues avec celles de la respiration. Les deux abbés étaient assis auprès du lit. Le comte resta foudroyé, debout, en reconnaissant les étendards de la mort

qui flottaient sur cette créature adorée. Je pris sur le canapé la place qu'elle avait occupée. Puis nous échangeâmes tous quatre des regards où l'admiration de cette beauté céleste se mêlait à des larmes de regret. Les lumières de la pensée annonçaient le retour de Dieu dans un de ses plus beaux tabernacles. L'abbé de Dominis et moi, nous nous parlions par signes, en nous communiquant des idées mutuelles. Oui, les anges veillaient Henriette ! oui, leurs glaives brillaient au-dessus de ce noble front où revenaient les augustes expressions de la vertu qui faisaient jadis comme une âme visible avec laquelle s'entretenaient les esprits de sa sphère. Les lignes de son visage se purifiaient, en elle tout s'agrandissait et devenait majestueux sous les invisibles encensoirs des séraphins qui la gardaient. Les teintes vertes de la souffrance corporelle faisaient place aux tons entièrement blancs, à la pâleur mate et froide de la mort prochaine.

En ce moment, Y Angélus sonna au clocher du bourg. Les flots de l'air adouci jetèrent par ondées les tintements qui nous annonçaient qu'à cette heure la chrétienté tout entière répétait les paroles dites par l'ange à la femme qui racheta les fautes de son sexe. Ce soir, Y Ave Maria nous parut une salutation du ciel. La prophétie était si claire et l'événement si proche, que nous fondîmes en larmes. Les murmures du soir, brise mélodieuse dans les feuillages, derniers gazouillements d'oiseaux, refrain et bourdonnements d'insectes, voix des eaux, cri plaintif de la rainette : toute la campagne disait adieu au plus beau lys de la vallée, à sa vie simple et champêtre. Cette poésie religieuse, unie à toutes ces poésies naturelles, exprimait si bien le chant du départ, que nos

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