LE LYS DANS LA VALLÉE
sanglots furent aussitôt répétés. Quoique la porte de la chambre fût ouverte, nous étions si bien plongés dans cette terrible contemplation, comme pour en empreindre à jamais dans notre âme le souvenir, que nous n'avions pas aperçu les gens de la maison agenouillés en un groupe où se disaient de ferventes prières. Tous ces pauvres gens, hatitués à l'espérance, croyaient encore conserver leur maîtresse, et ce présage si clair les accabla.
La mourante fait sa confession générale à l'abbé Birotteau ; elle demande pardon à son époux et à Félix des peines qu'elle a pu leur causer. g
L'abbé Birotteau mit un doigt sur ses lèvres. A ce geste, la mourante pencha la tête, une faiblesse survint, elle agita les mains pour dire de faire entrer le clergé, ses enfants et ses domestiques ; puis elle me montra par un geste impérieux le comte anéanti et ses enfants qui survinrent. La vue de ce père de qui seuls nous connaissons la secrète démence, devenu le tuteur de ces êtres si délicats, lui inspira de muettes supplications qui tombèrent dans mon âme comme un feu sacré. Avant de recevoir l'extrême-onction, elle demanda pardon à ses gens de les avoir quelquefois brusqués ; elle implora leurs prières, et les recommanda tous individuellement au comte ; elle avoua noblement avoir proféré, durant ce dernier mois, des plaintes peu chrétiennes qui avaient pu scandaliser ses gens ; elle avait repoussé ses enfants, elle avait conçu des sentiments peu convenables ; mais elle rejeta ce défaut de soumission aux volontés de Dieu sur ses intolérables douleurs. Enfin elle remercia publiquement, avec une ton-
chante effusion de cœur, l'abbé Birotteau de lui avoir montré le néant des choses humaines. Quand elle eut cessé de parler, les prières commencèrent ; puis le curé de Sache lui donna le viatique. Quelques moments après, sa respiration s'embarrassa, un nuage se répandit sur ses yeux, qui bientôt se rouvrirent : elle me lança un dernier regard, et mourut aux yeux de tous, en entendant peut-être le concert de nos sanglots. Au moment où son dernier soupir s'exhala, dernière souffrance d'une vie qui fut une longue souffrance, je sentis en moi-même un coup par lequel toutes mes facultés furent atteintes. Le comte et moi, nous restâmes auprès du lit funèbre pendant toute la nuit, avec les deux abbés et le curé, veillant, à la lueur des cierges, la morte étendue sur le sommier de son lit ; maintenant calme, là où elle avait tant souffert.
La Messe de l'athée
L'illustre chirurgien Desplein est à l'apogée de sa gloire. Il est bien connu pour sa science, sa dureté et son athéisme. Son aide principal est le jeune docteur Horace Bianchon.
Un jour, Bianchon dit à Desplein qu'un pauvre porteur d'eau du quartier Saint-Jacques avait une horrible maladie causée par les fatigues et la misère ; ce pauvre Auvergnat n'avait mangé que des pommes de terre dans le grand hiver de 1821. Desplein laissa tous ses malades. Au risque de crever son cheval, il vola, suivi de Bianchon, chez le pauvre homme et le fit transporter lui-même dans la maison de santé établie par le célèbre Dubois au faubourg Saint-Denis. Il alla soigner cet homme, auquel il donna, quand il l'eut rétabli, la somme nécessaire pour acheter un cheval et un tonneau. Cet Auvergnat se distingua par un trait original. Un de ses amis tombe malade, il l'emmène promptement chez Desplein, en disant à son bienfaiteur : « Je n'aurais pas souffert qu'il allât chez un autre. » Tout bourru qu'il était, Desplein serra la main du porteur d'eau et lui dit : — Amène-les-moi tous. Et il fit entrer l'enfant du Cantal à l' Hôtel-Dieu, où il eut de lui le plus grand soin. Bianchon avait déjà plusieurs fois remarqué chez son chef une prédilection pour les Auvergnats
et surtout pour les porteurs d'eau ; mais, comme Desplein mettait une sorte d'orgueil à ses traitements de F Hôtel-Dieu, l'élève n'y voyait rien de trop étrange.
Un jour en traversant la place Saint- Sulpice, Bianchon aperçut son maître entrant dans l'église vers neuf heures du matin. Desplein, qui ne faisait jamais alors un pas sans son cabriolet, était à pied, et se coulait par la rue du Petit-Lion. Naturellement, pris de curiosité, l'interne qui connaissait les opinions de son maître, et qui était cabaniste en dyable, par un y grec (ce qui semble dans Rabelais une supériorité de diablerie), Bianchon se glissa dans Saint-Sulpice, et ne fut pas médiocrement étonné de voir le grand Desplein, cet athée sans pitié pour les anges qui n'offrent point prise aux bistouris, et ne peuvent avoir ni fistules, ni gastrites, enfin, cet intrépide désireur, humblement agenouillé, et où ?... à la chapelle de la Vierge devant laquelle il écouta une messe, donna pour les frais du culte, donna pour les pauvres, en restant sérieux comme s'il se fut agi d'une opération.
Bianchon ose à peine en croire ses yeux. Il observe et découvre que quatre fois par an Desplein vient assister à une messe qu'il a fondée. Le sacristain assure qu'il n'y a pas manqué une seule fois depuis vingt ans.
Il se passa quelque temps sans que le docteur Bianchon, quoique ami de Desplein, fût en position de lui parler de cette particularité de sa vie. S'ils se rencontraient en consultation ou dans le monde, il était difficile de trouver ce moment de confiance et de solitude où l'on demeure les pieds sur les chenets, la tête appuyée sur le dos d'un fauteuil.
LA MESSE DE i/ ATHÉE 17S
et pendant lequel deux hommes se disent leurs secrets. Enfin, à sept ans de distance, Biancbon surprit Desplein entrant encore dans Saint-Sulpice. Le docteur l'y suivit, se mit près de lui sans que son ami lui fît le moindre signe ou témoignât la moindre surprise. Tous deux entendirent la messe de fondation.
« Me direz-vous, mon cher, dit Bianchon à Desplein quand ils sortirent de l'église, la raison de votre capucinade ? Je vous ai déjà surpris trois fois allant à la messe, vous 1 Vous me ferez raison de ce mystère, et m'expliquerez ce désaccord flagrant entre vos opinions et votre conduite. Vous ne croyez pas en Dieu, et vous allez à la messe ! Mon cher maître, vous êtes tenu de me répondre.
— Je ressemble à beaucoup de dévots, à des hommes profondément religieux en apparence, mais tout aussi athées que nous pouvons l'être, vous, et moi. »
Et ce fut un torrent d'épigrammes sur quelques personnages politiques, dont le plus connu nous offre en ce siècle une nouvelle édition du Tartufe de Molière.
« Je ne vous demande pas tout cela, dit Bianchon ; je veux savoir la raison de ce que vous venez de faire ici, pourquoi vous avez fondé cette messe.
— Ma foi, mon cher ami, dit Desplein, je suis sur le bord de ma tombe, je puis bien vous parler des commencements de ma vie. »
— La messe que je viens d'entendre est liée à des événements qui se sont accomplis alors que j'habitais la mansarde où vous me dites qu'a demeuré d'Arthez, celle à la fenêtre de laquelle
Hotte une corde chargée de linge au-dessus d'un pot de fleurs. J'ai eu de si rudes commencements, mon cher Bianchon, que je puis disputer à qui que ce soit la palme des souffrances parisiennes. J'ai tout supporté : faim, soif, manque d'argent, manque d'habits, de chaussures et de linge, tout ce que la misère a de plus dur. J'ai soufflé sur mes doigts engourdis dans ce bocal aux grands hommes, que je voudrais aller revoir avec vous. J'ai travaillé pendant un hiver en voyant fumer ma tête, et distinguant l'air de ma transpiration comme nous voyons celle des chevaux par un jour de gelée. J'étais seul, sans secours, sans un sou ni pour acheter des livres ni pour payer les frais de mon éducation médicale ; n'ayant pas un ami, mon caratère irascible, ombrageux, inquiet, me desservait...
J'étais arrivé à l'une de ces dernières extrémités où l'on se dit : Je m'engagerai ! J'avais un espoir. J'attendais de mon pays une malle pleine de linge, un présent de ces vieilles tantes qui, ne connaissant rien de Paris, pensent à vos chemises, en s'imaginant qu'avec trente francs par mois leur neveu mange des ortolans. La malle arriva pendant que j'étais à l'Ecole ; elle avait coûté quarante francs de port ! le portier, un cordonnier allemand logé dans une soupente, les avait payés et gardait la malle. Je me suis promené dans la rue des Fossés- Saint-Germain-des-Près et dans la rue de l'Ecolede-Médecine, sans pouvoir inventer un stratagème qui me livrât ma malle sans être obligé de donner les quarante francs que j'aurais naturellement payés après avoir vendu le linge. Ma stupidité me fit deviner que je n'avais pas d'autre vocation que la chirurgie. Mon cher, les âmes délicates, dont la force s'exerce dans une sphère élevée,
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manquent de cet esprit d'intrigue, fertile en ressources, en combinaisons ; leur génie, à elles, c'est le hasard ; elles ne cherchent pas, elles rencontrent. Enfin, je revins à la nuit, au moment où rentrait mon voisin, un porteur d'eau nommé Bourgeat, un homme de Saint-Flour. Nous nous connaissions comme se connaissent deux locataires qui ont chacun leur chambre sur le même carré, qui s'entendent, dormant, toussant, s'habillant, et qui finissent par s'habituer l'un à l'autre. Mon voisin m'apprit que le propriétaire, auquel je devais trois termes, m'avait mis à la porte ; il me faudrait déguerpir le lendemain. Lui-même était chassé à cause de sa profession. Je passai la nuit la plus douloureuse de ma vie. — Où prendre un commissionnaire pour remporter mon pauvre ménage, mes livres ? comment payer le commissionnaire et le portier ? où aller ? Ces questions insolubles, je les répétais dans les larmes, comme les fous redisent leurs refrains. Je dormis. La misère a pour elle un divin sommeil plein de beaux rêves. Le lendemain matin, au moment où je mangeais mon écuellée de pain émietté dans mon lait, Bourgeat entre et me dit en mauvais français : « Monchieur l'étudiant, che chuis un pauvre homme, enfant trouvé de l'hospital de Chain-Flour, chans père ni mère, et qui ne chuis pas assez riche pour me marier. Vous n'êtes pas non plus fertile en parents, ni garni de che qui che compte ? Ecoutez, j'ai en bas une charrette à bras que j'ai louée à deux chous l'heure, toutes nos affaires peuvent y tenir ; si vous voulez, nous chercherons à nous loger de compagnie, puisque nous chomir.es chassés d'ici. Che n'est pas après tout le paradis terrestre. — Je le sais bien, lui dis-je, mon brave Bourgeat,
mais je suis bien embarrassé, j'ai en bas une malle qui contient pour cent écus de linge, avec lequel je pourrais payer le propriétaire et ce que je dois au portier, et je n'ai pas cent sous. — Bah ! j'ai quelques monnerons, me répondit joyeusement Bourgeat en me montrant une vieille bourse en cuir crasseux. Gardez votre linge. » Bourgeat paya mes trois termes, le sien, et solda le portier. Puis, il mit nos meubles, mon linge dans sa charrette, et la traîna par les rues en s'arrêtant devant chaque maison où pendait un écriteau. Moi je montais pour aller voir si le local à louer pouvait nous convenir. A midi nous errions encore dans le quartier Latin sans y avoir rien trouvé. Le prix était un grand obstacle. Bourgeat me proposa de déjeuner chez un marchand de vins, à la porte duquel nous laissâmes la charrette. Vers le soir je découvris dans la cour de Rohan, passage du Commerce, en haut d'une maison, sous les toits, deux chambres séparées par l'escalier. Nous eûmes chacun pour soixante francs de loyer par an. Nous voilà casés, moi et mon humble ami. Nous dinâmes ensemble. Bourgeat, qui gagnait environ cinquante sous par jour, possédait environ cent écus. il allait bientôt pouvoir réaliser son ambition en achetant un tonneau et un cheval. En apprenant ma situation, car il me tira mes secrets avec une profondeur matoise et une bonhommie dont le souvenir me remue encore aujourd'hui le cœur, il renonça pour quelque temps à l'ambition de toute sa vie : Bourgeat était marchand à la voie depuis vingt-deux ans, il sacrifia ses cents écus à mon avenir.
Ici Despleins serra violemment le bras de Bianchon.
« Il me donna l'argent nécessaire à mes examens !
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Cet homme, mon ami, comprit que j'avais une mission, que les besoins de mon intelligence passaient avant les siens. Il s'occupa de moi, il m'appelait son petit, il me prêta l'argent nécessaire à mes achats de livres, il venait quelquefois tout doucement me voir travaillant ; enfin il prit des précautions maternelles pour que je substituasse à la nourriture insuffisante et mauvaise à laquelle j'étais comdannée, une nourriture saine et abondante.
Il devint pour moi la mère la plus attentive, le bienfaiteur le plus délicat, enfin l'idéal de cette vertu qui se complaît dans son œuvre. Quand je le rencontrais dans la rue, il me jetait un regard d'intelligence* plein d'une inconcevable noblesse ; il affectait alors de marcher comme s'il ne portait rien, il paraissait heureux de me voir en bonne santé, bien vêtu. Ce fut enfin le dévouement du peuple. Bourgeat faisait mes commissions, il m'éveillait la nuit aux heures dites, il nettoyait ma lampe, frottait notre palier ; aussi bon domestique que bon père, et propre comme une fille anglaise. Il faisait le ménage. Comme Philopémen il sciait notre bois et communiquait à toutes ses actions la simplicité du faire en y gardant sa dignité, car il semblait comprendre que le but ennoblissait tout. Quand je quittai ce brave garçon pour entrer à l'Hôtel- Dieu, comme interne, il éprouva je ne sais quelle douleur morne en songeant qu'il ne pourrait plus vivre avec moi ; — mais il se consola par la perspective d'amasser l'argent nécessaire aux dépenses de ma thèser et il me fit promettre de le venir voir les jours de sortie. Bourgeat était fier de moi, il m'aimait pour moi et pour lui. Si vous recherchiez ma thèse, vous verriez qu'elle lui a été dédiée. Dans la der-
nière année de mon internat, j'avais gagné assez pour rendre tout ce que je devais à ce digne Auvergnat en lui achetant un cheval et un tonneau ; il fut outré de colère de savoir que je me privais de mon argent, et néanmoins il était enchanté de voir ses souhaits réalisés ; il riait et me grondait, il regardait son tonneau, son cheval, et s'essuyait une larme en me disant : « C'est mal ! Ah ! le beau tonneau ! vous avez eu tort..., le cheval est fort comme un Auvergnat. » Je n'ai rien vu de plus touchant que cette scène, Bourgeat voulut absolument m'acheter cette trousse garnie en argent que vous avez vue dans mon cabinet, et qui en est pour moi la chose la plus précieuse. Quoique enivré par mes premiers succès , il ne lui est jamais échappé la moindre parole, le moindre geste qui voulussent dire : C 'est à moi qu est dû cet homme ! Et, cependant, sans lui la misère m'aurait tué. Le pauvre homme s'était exterminé pour moi : il n'avait mangé que du pain frotté d'ail, afin que j'eusse du café pour suffire à mes veilles. Il tomba malade. J'ai passé comme vous l'imaginez, les nuits à son chevet, je l'ai tiré d'affaire la première fois ; mais il eut une rechute deux ans après, et malgré les soins les plus assidus, malgré les plus grands efforts de la science, il dut succomber. Jamais roi ne fut soigné comme il le fut. Oui, Bianchon/ j'ai tenté, pour arracher cette vie à la mort, des choses inouïes. Je voulais le faire vivre assez pour le rendre témoin de son ouvrage, pour lui réaliser tous ses vœux, pour satisfaire la seule reconnaissance qui m'ait empli k cœur, pour éteindre un foyer qui me brûle encore aujourd'hui.
— Bourgeat, reprit après une pause Desplcin visiblement ému, mon second père, est mort dans
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mes bras, me laissant tout ce qu'il possédait par un testament qu'il avait fait chez un écrivain public, et daté de l'année où nous étions venus loger dans la cour de Rohan. Cet homme avait la foi du charbonnier, il aimait la sainte Vierge comme il eût aimé sa femme. Catholique ardent, il ne m'avait jamais dit un mot sur mon irréligion. Quand il fut en danger, il me pria de ne rien ménager pour qu'il eût les secours de l'Eglise. Je fis dire tous les jours la messe pour lui. Souvent, pendant la nuit, il me témoignait des craintes sur son avenir, il craignait de ne pas avoir vécu assez saintement. Le pauvre homme ! il travaillait du matin au soir. A qui donc appartiendrait le paradis, s'il y a un paradis ? Il a été administré comme un saint qu'il était, et sa mort fut digne de sa vie. Son convoi ne fut suivi que par moi. Quand j'eus mis en terre mon unique bienfaiteur, je cherchais comment m'acquitter envers lui ; je m'aperçus qu'il n'avait ni famille, ni amis, ni femme, ni enfants. Mais il croyait ! il avait une conviction religieuse, avais-je le droit de discuter ! Il m'avait timidement parlé des messes dites pour le repos des morts, il ne voulait pas m'imposer ce devoir, en pensant que ce serait faire payer ses services. Aussitôt que j'ai pu établir une fondation, j'ai donné à Saint-Sulpice la somme nécessaire pour y faire dire quatre messes par an. Comme la seule chose que je puisse offrir à Bourgeat est la satisfaction de ses pieux désirs, le jour où se dit cette messe, au commencement de chaque saison, j'y vais en son nom, et récite pour lui les prières voulues. Je dis avec la bonne foi du douteur : « Mon Dieu, s'il est une sphère où tu mettes après leur mort ceux qui ont été parfaits, pense au bon Bourgeat ; et s'il y a quelque chose à
souffrir pour lui, donne-moi ses souffrances, afin de le faire entrer plus vite dans ce qu'on appelle le paradis. » Voilà, mon cher, tout ce qu'un homme qui a mes opinions peut se permettre. Dieu doit être un bon diable, il ne saurait m'en vouloir» Je vous le jure, je donnerais ma fortune pour que la croyance de Bourgeat pût m'entrer dans la cervelle. »
Bianchon, qui soigna Desplein dans sa dernière maladie, n'ose pas affirmer aujourd'hui quo l'illustre chirurgien soit mort athée. Des croyants n'aimeront-ils pas à penser que l'humble Auvergnat sera venu lui ouvrir la porte du ciel, comme il lui ouvrit jadis la porte du tempe terrestre au fronton duquel se lit : Aux grands hommes la patrie reconnaissante ?
Grandeur et décadence de César Birotteau
Projets de César à son apogée
César Birotteau incarne dans sa personne la bourgeoisie avec ses meilleures qualités, l'honnêteté, la vertu, le travail. Excellent commerçant, aussi économe que courageux, il a économisé cent mille francs. La poursuite des honneurs et d'une fortune plus rapide par la spéculation précipiteront sa décadence, malgré les avertissements de sa femme, qui a contribué à la prospérité de la maison par son intelligente activité et redoute l'abîme où son mari se précipite. Cette scène du début est dramatique.
Durant les nuits d'hiver, le bruit ne cesse dans la rue Saint-Honoré que pendant un instant ; les maraîchers y continuent, en allant à la halle, le mouvement qu'ont fait les voitures qui reviennent du spectacle ou du bal. Au milieu de ce point d'orgue qui, dans la grande symphonie du tapage parisien, se rencontre vers une heure du matin, la femme de monsieur César Birotteau, marchand parfumeur établi près de la place Vendôme, fut réveillée en sursaut par un épouvantable rêve. La parfumeuse s'était vue double, elle s'était apparu à elle-même en haillons, tournant d'une main sèche et ridée le bec de cane de sa propre boutique,
où elle se trouvait à la fois sur le seuil de la porte et sur son fauteuil dans le comptoir ; elle se demandait l'aumône, elle s'entendait parler à la porte et au comptoir. Elle voulut saisir son mari et posa la main sur une place froide. Sa peur devint alors tellement intense qu'elle ne put remuer son cou qui se pétrifia ; les parois de son gosier se collèrent, la voix lui manqua ; elle resta clouée sur son séant, les yeux agrandis et fixes, les cheveux douloureusement affectés, les oreilles pleines de sons étranges, le cœur contracté mais palpitant, enfin tout à la fois en sueur et glacée au milieu d'une alcôve dont les battants étaient ouverts.
Elle jeta les yeux sur le lit, et vit le bonnet de nuit de son mari qui conservait la forme presque conique de la tête.
— Il est donc mort ! Se serait-il tué ? Pourquoi ? Depuis deux ans qu'ils l'ont nommé adjoint au maire, il est tout je ne sais comment. Le mettre dans les fonctions publiques, n'est-ce pas, foi d'honnête femme, à faire pitié ? Ses affaires vont bien, il m'a donné un châle. Elles vont mal peut-être. Bah ! je le saurais. Sait-on jamais ce qu'un homme a dans son sac ? ni une femme non plus ? ça n'est pas un mal. Mais n'avons-nous pas vendu pour cinq mille francs aujourd'hui ! D'ailleurs un adjoint ne peut pas se faire mourir soi-même, il connaît bien les lois. Où est-il donc ?
Elle ne pouvait ni tourner le cou, ni avancer la main pour tirer un cordon de sonnette qui aurait mis en mouvement une cuisinière, trois commis et un garçon de magasin. En proie au cauchemar qui continuait dans son état de veille, elle oubliait sa fille paisiblement endormie dans une chambre contiguë à la sienne, et dont la porte donnait au pied de son lit. Enfin elle cria : — Birotteau !
et ne reçut aucune réponse. Elle croyait avoir crié le nom, et ne l'avait prononcé que mentalement.
Elle tourna péniblement la tête et regarda furtivement à travers sa chambre, alors pleine de ces pittoresques effets de nuit qui font le désespoir du langage, et semblent appartenir exclusivement au pinceau des peintres de genre. Par quels mots rendre les effroyables zigzags que produisent les ombres portées, les apparences fantastiques des rideaux bombés par le vent, les jeux de la lumière incertaine que projette la veilleuse dans les plis du calicot rouge, les flammes que vomit une patère dont le centre rutilant ressemble à l'œil d'un voleur, l'apparition d'une robe agenouillée, enfin toutes les bizarreries qui effrayent l'imagination au moment où elle n'a de puissance que pour percevoir des douleurs et pour les agrandir ? Madame Birotteau crut voir une forte lumière dans la pièce qui précédait sa chambre, et pensa tout à coup au feu ; mais en apercevant un foulard rouge, qui lui parut être une mare de sang répandu, les voleurs l'occupèrent exclusivement, surtout quand elle voulut trouver les traces d'une lutte dans la manière dont les meubles étaient placés. Au souvenir de la somme qui était en caisse une crainte généreuse éteignit les froides ardeurs du cauchemar ; elle s'élança toute effarée, en chemise, au milieu de sa chambre, pour secourir son mari, qu'elle supposait aux prises avec des assassins.
— Birotteau ! Birotteau î cria-t-elle enfin d'une voix pleine d'angoisse.
Elle trouva le marchand parfumeur au milieu de la pièce voisine, une aune à la main et mesurant l'air, mais si mal enveloppé dans sa robe de chambre d'indienne verte, à pois couleur chocolat, que le
froid lui rougissait les jambes sans qu'il le sentît tant il était préoccupé. Quand César se retourna pour dire à sa femme : — Eh bien ! que veux-tu, Constance ? son air, comme celui des nommes distraits par des calculs, fut si exorbitamment niais, que madame Birotteau se mit à rire.
— Mon Dieu, César, es-tu original comme ça l dit-elle. Pourquoi me laisses-tu seule sans me prévenir ? J'ai manqué de mourir de peur, je ne savais quoi m'imaginer. Que fais-tu donc là, ouvert à tous vents ? Tu vas t'enrhumer comme un loup. M'entends-tu Birotteau ?
— Oui, ma femme, me voilà, répondit le parfumeur en entrant dans la chambre,
— Allons, arrive donc te chauffer, et dis-moi quelle lubie tu as, reprit madame Birotteau en écartant les cendres du feu, qu'elle s'empressa de rallumer. Je suis gelée. Etais-je bête de me lever en chemise ! Mais j'ai vraiment cru qu'on t'assassinait.
Le marchand posa son bougeoir sur la cheminée, s'enveloppa dans sa robe de chambre, et alla chercher machinalement à sa femme un jupon de flanelle.
— Tiens, mimi, couvre-toi, dit-il. Vingt-deux sur dix-huit, reprit-il en continuant son monologue, nous pouvons avoir un superbe salon.
— Ah ça, Birotteau, te voilà donc en train de devenir fou ? rêves-tu ?
— Non, ma femme, je calcule.
— Pour faire des bêtises, tu devrais bien au moins attendre le jour, s'écria-t-elle en rattachant son jupon sous sa camisole pour aller ouvrir la porte de la chambre où couchait sa fille.
— Césarine dort, dit-elle, elle ne nous entendra
pas. Voyons, Birotteau, parle donc. Qu'as-tu ?
— Nous pouvons donner le bal.
— Donner un bal ! nous ? Foi d'honnête femme, tu rêves, mon cher ami.
— Je ne rêve point. Ecoute, il faut toujours faire ce qu'on doit relativement à la position où l'on se trouve. Le gouvernement m'a mis en évidence, j'appartiens au gouvernement ; nous sommes obligés d'en étudier l'esprit et d'en favoriser les intentions en les développant. Le duc de Richelieu vient de faire cesser l'occupation de la France. Selon monsieur de la Billardière, les fonctionnaires qui représentent la ville de Paris doivent se faire un devoir, chacun dans la sphère de ses influences, de célébrer la libération du territoire. Témoignons un vrai patriotisme qui fera rougir celui des soidisant libéraux, ces damnés intrigants, hein ? Crois-tu que je n'aime pas mon pays ? Je veux montrer aux libéraux, à mes ennemis, qu'aimer le roi, c'est aimer la France !
— Tu crois donc avoir des ennemis, mon pauvre Birotteau ?
— Mais oui, ma femme, nous avons des ennemis. Et la moitié de nos amis dans le quartier sont nos ennemis. Ils disent tous : Birotteau a de la chance, Birotteau est un homme de rien, le voilà cependant adjoint, tout lui réussit. Eh bien ! ils vont être joliment attrapés. Apprends la première que je suis chevalier de la Légion d'honneur : le roi a signé hier l'ordonnance.
— Oh ! alors, dit madame Birotteau tout émue, faut donner le bal, mon bon ami. Mais qu'as-tu donc tant fait pour avoir la croix ?
— Quand hier monsieur de La Billardière m'a dit cette nouvelle, reprit Birotteau embarrassé, je me suis aussi demandé, comme toi, quels étaient
mes titres ; mais en revenant j'ai fini par les reconnaître et par approuver le gouvernement. D'abord, je suis royaliste, j'ai été blessé à Saint- Roch en vendémiaire ; n'est-ce pas quelque chose que d'avoir porté les armes dans ce temps-là pour la bonne cause ? Puis, selon quelques négociants, je me suis acquitté de mes fonctions consulaires à la satisfaction générale. Enfin, je suis adjoint, le roi accorde quatre croix au corps municipal de la ville de Paris. Examen fait des personnes qui, parmi les adjoints, pouvaient être décorées, le préfet m'a porté le premier sur la liste. Le roi doit d'ailleurs me connaître : grâce au vieux Ragon, je lui fournis la seule poudre dont il veut faire usage ; nous possédons seuls la recette de la poudre de la feue reine, pauvre chère auguste victime ! Le maire m'a violemment appuyé. Que veux-tu ? Si le roi me donne la croix sans que je la lui demande, il me semble que je ne peux la refuser sans lui manquer à tous égards. Ai-je voulu être adjoint ? Aussi, ma femme, puisque nous avons le vent en poupe, comme dit ton oncle Pillerault, quand il est dans ses gaietés, suis-je décidé à mettre chez nous tout d'accord avec notre haute fortune. Si je puis être quelque chose, je me risquerai à devenir ce que le bon Dieu voudia que je sois, sous-préfet, si tel est mon destin. Ma femme, tu commets une grande erreur en croyant qu'un citoyen a payé sa dette à son pays après avoir débité pendant vingt ans des parfumeries à ceux qui venaient en chercher. Si l'Etat réclame le concours de nos lumières, nous les lui devons, comme nous lui devons l'impôt mobilier, les portes et fenêtres, et cœtera. As-tu donc envie de toujours rester dans ton comptoir ? Il y a Dieu merci, bien assez longtemps que
tu y séjournes. Le bal sera notre fête à nous. Adieu le détail, pour toi s'entend. Je brûle notre enseigne de la Reine des Roses, j'efface sur notre tableau César Birotteau, marchand parfumeur, successeur de Ragon, et mets tout bonnement Parfumeries en grosses lettres d'or. Je place à l'entresol le bureau, la caisse et un joli cabinet pour toi. Je fais mon magasin de l'arrièrebou tique, de la salle à manger et de la cuisine actuelles. Je loue le premier étage de la maison voisine, où j'ouvre une porte dans le mur. Je retourne l'escalier, afin d'aller de plain-pied d'une maison à l'autre. Nous aurons alors un grand appartement meublé aux oiseaux ! Oui, je renouvelle ta chambre, je te ménage un boudoir, et donne une jolie chambre à Césarine. La demoiselle de comptoir que tu prendras, notre premier commis et ta femme de chambre (oui, madame, vous en aurez une !) logeront au second. Au troisième, il y aura la cuisine, la cuisinière et le garçon de peine. Le quatrième sera notre magasin général de bouteilles, cristaux et porcelaines. L'atelier de nos ouvrières dans le grenier ! Les passants ne verront plus coller les étiquettes, faire les sacs, trier les flacons, boucher les fioles. Bon pour la rue Saint-Denis ; mais rue Saint-Honoré, fi donc ! mauvais genre. Notre magasin doit être cossu comme un salon. Dis donc, sommes-nous les seuls parfumeurs qui soient dans les honneurs ? N'y a-t-il pas des vinaigriers, des marchands de moutarde qui commandent la garde nationale, et qui sont très bien vus au château ? Imitons-les, étendons notre commerce, et en même temps poussons-nous dans les hautes sociétés.
— Tiens, Birotteau, sais-tu ce que je pense en t'écoutant ? Eh bien ! tu me fais l'effet d'un
homme qui cherche midi à quatorze heures* Souviens-toi de ce que je t'ai conseillé quand il a été question de te nommer maire ; ta tranquillité avant tout ! « Tu es fait, t'ai-je dit, pour être en évidence, comme mon bras pour faire une aile de moulin. Les grandeurs seraient ta perte. » Tu ne m'as pas écoutée, la voilà venue notre perte. Pour jouer un rôle politique il faut de Targent, en avons-nous ? Comment ! tu veux brûler ton enseigne qui a coûté six cents francs, et renoncer à la Reine des Roses, à ta vraie gloire? Laisse donc les autres être des ambitieux. Qui met la main à un bûcher en retire de la flamme, est-ce vrai ? La politique brûle aujourd'hui. Nous avons cent bons mille francs, écus, placés en dehors de notre commerce, de notre fabrique et de nos marchandises. Si tu veux augmenter ta fortune, agis aujourd'hui comme en 1793. les rentes sont à soixante-douze francs, achète des rentes...
Attends la hausse des fonds publics, tu donneras huit mille livres de rente à ta fille, nous en garderons deux mille pour nous, le produit de notre fonds nous permettra d'avoir les Trésorières. Là dans ton pays, mon bon petit chat, en emportant notre mobilier qui vaut gros, nous serons comme des princes, tandis qu'ici faut au moins un million pour faire figure.
— Voilà où je t'attendais, ma femme, dit César Birotteau. Je ne suis pas assez bête encore (quoique tu me croies bien bête, toi !) pour ne pas avoir pensé à tout. Ecoute-moi bien. Alexandre Crottat nous va comme un gant pour gendre, et il aura l'étude de Roguin ; mais crois-tu qu'il se contente de cent mille francs de dot (une supposition que nous donnions tout notre avoir liquide pour établir notre fille, et c'est mon avis. J'aimerais mieux
n'avoir que du pain sec pour le reste de mes jours, et la voir heureuse comme une reine, enfin la femme d'un notaire de Paris, comme tu dis ?) Eh bien I cent mille francs ou même huit mille livres de rente ne sont rien pour acheter l'étude à Roguin. Ce petit Xandrot comme nous l'appelons nous croit, ainsi que tout le monde, bien plus riches que nous ne le sommes. Si son père, ce gris fermier qui est avare comme un colimaçon, ne vend pas pour cent mille francs de terres, Xandrot ne sera pas notaire, car l'étude à Roguin vaut quatre ou cinq cent mille francs. Si Crottat n'en donne pas moitié comptant, comment se tirerait-il d'affaire ? Césarine doit avoir deux cent mille francs de dot ; et je veux nous retirer bons bourgeois de Paris avec quinze mille livres de rente. Hein ! Si je te faisais voir ça clair comme le jour, n'aurais-tu pas la margoulette fermée ?
— Ah ! si tu as le Pérou...
— Oui, j'ai, ma biche. Je n'ai point voulu te parler de cette affaire avant qu'elle ne fut cuite ; mais, ma foi, demain je la terminerai, peut-être. Voici : Roguin m'a proposé une spéculation si sûre qu'il s'y met avec Ragon, avec ton oncle Pillerault et deux autres de ses clients. Nous allons acheter aux environs de la Madeleine des terrains que, suivant les calculs de Roguin, nous aurons pour le quart de la valeur à laquelle ils doivent arriver d'ici à trois ans, époque à laquelle, les baux étant expirés, nous deviendrons maîtres d'exploiter. Nous sommes tous six par portions convenues. Moi je fournis trois cent mille francs, afin d'y être pour trois huitièmes. Si quelqu'un de nous a besoin d'argent, Roguin lui en trouvera sur sa part en l'hypotéquant. Les terrains payés, nous
n'aurons qu'à nous croiser les bras, et dans trois ans d'ici nous serons riches d'un million. Césarine aura vingt ans, notre fonds sera vendu, nous irons alors à la grâce de Dieu modestement vers les grandeurs.
— Eh bien ! où prendras-tu donc les trois cent mille francs ? dit madame Birotteau.
— Tu n'entends rien aux affaires, ma chatte aimée. Je donnerai les cent mille francs qui sont chez Roguin, j'emprunterai quarante mille francs sur les bâtiments et les jardins où sont nos fabriques dans le faubourg du Temple ; nous avons vingt mille francs en portefeuille ; en tout, cent soixante mille francs. Reste cent quarante mille autres, pour lesquels je souscrirai des effets à l'ordre de monsieur Charles Claparon, banquier ; il en donnera la valeur, moins l'escompte. Voilà nos cent mille écus payés : qui a terme ne doit rien. Quand les effets arriveront à échéance, nous les acquitterons avec nos gains. Si nous ne pouvions plus les solder, Roguin me remettrait des fonds à cinq pour cent, hypotéqués sur ma part de terrain. Mais les emprunts seront inutiles : j'ai découvert une essence pour faire pousser les cheveux, une Huile Comagène ! Livingston m'a posé là-bas une presse hydraulique pour fabriquer mon huile avec des noisettes qui, sous cette forte pression, rendront aussitôt toute leur huile. Dans un an, suivant mes probabilités, j'aurai gagné cent mille francs, au moins. Je médite une affiche qui commencera par : A bas les perruques ! dont l'effet sera prodigieux. Tu ne t'aperçois pas de mes insommies toi ? Voilà trois mois que le succès de VHuile de Macassar m'empêche de dormir. Je veux couler Macassar !
— Voilà donc les beaux projets que tu roules
dans ta caboche depuis deux mois, sans vouloir m'en rien dire. Je viens de me voir en mendiante à ma propre porte, quel avis du ciel ! Dans quelque temps, il ne nous restera que les yeux pour pleurer. Jamais lu ne feras ça, moi vivante, eulcnds-tu César ? 11 se trouve là-dessous quelques manigances que tu n'aperçois pas, tu es trop probe et trop loyal pour soupçonner des friponneries chez les autres. Pourquoi vient-on t'offrir des millions ? Tu te dépouilles de toutes tes valeurs, tu t'avances au-delà de tes moyens, et si ton huile ne prend pas, si l'on ne trouve pas d'argent, si la valeur des terrains ne se réalise pas, avec quoi payeras-tu tes billets ? est-ce avec les coques de tes noisettes ? Pour te placer plus haut dans la société, tu ne veux plus être en nom, tu veux ôter l'enseigne de la Reine des Roses, et tu vas faire encore des salamalecs d'affiches et de prospectus qui montreront César Birotteau au coin de toutes les bornes et au-dessus de toutes les planches^ aux endroits où l'on bâtit.
La faillite
Le bal projeté a eu lieu : il a coûté 60.000 francs. Roguin s'est enfui avec l'argent de l'honnête négociant. César passe une affreuse quinzaine, allant chez les banquiers pour faire renouveler les effets qu'il ne peut payer. Il ne trouve aucun crédit. Il va implorer son ancien commis, Anselme Popinot, qui épousera sa tille Césarine, quand il sera assez riche, et dont l'affaire de l'huile céphalique est prospère. Anselme ne peut l'aider. Fou de douleur, César traite le jeune homme d'ingrat et part en le laissant désespéré.
Birotteau tourna dans les rues de ce quartier comme un homme ivre. Cependant il finit par se
trouver sur le quai, le suivit et alla jusqu'à Sèvres, où il passa la nuit dans une auberge, insensé de douleur, et sa femme effrayée n'osa le faire ehercher nulle part. En semblable occurrence, une alarme imprudemment donnée est fatale. La sage Constance immola ses inquiétudes à la réputation commerciale ; elle attendit pendant toute la nuit, entremêlant ses prières aux alarmes. César était-il mort ? Etait-il allé faire quelque course en dehors de Paris, à la piste d'un dernier espoir ? Le lendemain matin, elle se conduisit comme si elle connaissait les raisons de son absence; mais elle manda son oncle et le pria d'aller à la Morgue, en voyant qu'à cinq heures Birotteau n'était pas encore revenu. Pendant ce temps, la courageuse créature était à son comptoir, sa fille brodait auprès d'elle. Toutes deux le visage composé, ni triste, ni souriant, répondaient au public. Quand Pillerault revint, il revint accompagné de César. Au retour de la Bourse, il l'avait rencontré dans le Palais-Royal, hésitant à monter au jeu. Ce jour était le 14. A dîner, César ne put manger. L'estomac, trop violemment contracté, rejetait les aliments. L'après-dîner fut encore horrible. Le négociant éprouva, pour la centième fois, une de ces affreuses alternatives d'espoir et de désespoir qui, en faisant montera l'âme toute la gamme des sensations joyeuses et la précipitant à la dernière des sensations de la douleur, usent ces natures faibles. Derville, avoué de Birotteau, vint et s'élança dans le salon splendide où madame César retenait de tout son pouvoir son pauvre mari, qui voulait se coucher au cinquième étage « pour ne pas voir les monuments de ma folie ! » disait-il.
— Le procès est gagné, dit Derville.
A ces mots, la figure crispée de César se détendit,
mais sa joie effraya l'oncle Pillerault et Derville. Les femmes sortirent épouvantées pour aller pleurer dans la chambre de Césarine.
— Je puis emprunter alors, s'écria le parfumeur.
— Ce serait imprudent, dit Derville, ils interjettent appel, la cour peut réformer le jugement ; mais en un mois nous aurons arrêt.
— Un mois !
César tomba dans un assoupissement dont personne ne tenta de le tirer. Cette espèce de catalepsie retournée, pendant laquelle le corps vivait et souffrait, tandis que les fonctions de l'intelligence étaient suspendues, ce répit donné par le hasaid fut regardé comme un bienfait de Dieu par Constance, par Césarine, par Pillerault, et Derville qui jugèrent bien. Birotteau put ainsi supporter les déchirantes émotions de la nuit. Il était dans une bergère au coin de la cheminée ; à l'autre coin se tenait sa femme, qui l'observait attentivement, un doux sourire sur les lèvres, un de ces sourires qui prouvent que les femmes sont plus près que les hommes de la nature angélique, en ce qu'elles savent mêler une tendresse infinie à la plus entière compassion, secret qui n'appartient qu'aux anges aperçus dans quelques rêves providentiellement semés à de longs intervalles dans la vie humaine. Césarine, assise sur un petit tabouret, était aux pieds de sa mère, et frôlait de temps en temps avec sa chevelure les mains de son père en lui faisant une caresse où elle essayait de mettre les idées que dans ces crises la voix rend importunes.
Assis dans son fauteuil comme le chancelier de l'Hospital est dans le sien au péristyle de la Chambre des députés, Pillerault, ce philosophe
prêt à tout, montrait sur sa figure cette intelli gence gravée au front des sphinx égyptiens, et causait avec Derville à voix basse. Constance avait été d'avis de consulter l'avoué, dont la discrétion n'était pas à suspecter. Ayant son bilan écrit dans sa tête, elle avait exposé sa situation à l'oreille de Derville. Après une conférence d'une heure environ, tenue sous les yeux du parfumeur hébété, l'avoué hocha la tête en regardant Pillerault.
— Madame, dit-il avec l'horrible sang-froid des gens d'affaires, il faut déposer. En supposant que, par un artifice quelconque, vous arriviez à payer demain, vous devez solder au moins trois cent mille francs, avant de pouvoir emprunter sur tous terrains. A un passif de cinq cent cinquante mille francs, vous opposez un actif très beau, très productif, mais non réalisable, vous succomberez dans un temps donné. Mon avis est qu'il vaut mieux sauter par la fenêtre que de se laisser rouler dans les escaliers.
— C'est mon avis aussi, mon enfant, dit Pillera ult.
Derville fut reconduit par madame César et par Pillerault.
— Pauvre père, dit Césarine qui se leva doucement pour mettre un baiser sur le front de César. Anselme n'a donc rien vu ? demanda-t-elle quand son oncle et sa mère revinrent.
— Ingrat 1 s'écria César frappé par ce nom dans le seul endroit vivant de son souvenir, comme une touche de piano dont le marteau va frapper sa corde.
Au moment où Césarine, sa mère et leur oncle Pillerault regardaient le parfumeur, surpris du ton sépulcral avec lequel il avait prononcé ce mot :
Ingrat : en réponse à la question de sa fille, la porte du salon s'ouvrit et Popinot parut.
— Mon cher et bien-aimé patron, dit-il en s'essuyant le front baigné de sueur, voilà ce que vous m'avez demandé. Il tendit les billets. — Oui, j'ai bien étudié ma position, n'ayez aucune peur, je payerai, sauvez, sauvez votre honneur !
— J'étais bien sûre de lui, s'écria Césarine en saisissant la main de Popinot, et la serrant avec une force convulsive.
Madame César embrassa Popinot, le parfumeur se dressa comme un juste entendant la trompette du jugement dernier, il sortait comme d'une tombe! Puis il avança la main par un mouvement frénétique pour saisir les cinquante papiers timbrés.
— Un instant, dit le terrible oncle Pillerault en arrachant les billets de Popinot, un instant !
Les quatre personnages qui composaient cette famille, César et sa femme, Césarine et Popinot, étourdis par l'action de leur oncle et par son accent, le regardèrent avec terreur déchirant les billets et les jetant dans le feu qui les consuma, sans qu'aucun d'eux ne les arrêtât au passage.
— Mon oncle !
— Mon oncle !
— Mon oncle !
— Monsieur !
Ce fut quatre voix, quatre cœurs en un seul, une effrayante unanimité. L'oncle Pillerault prit le petit Popinot par le cou, le serra sur son cœur et le baisa au front.
— Tu es digne de l'adoration de tous ceux qui mit du cœur, lui dit-il. Si tu aimais ma fille, eût-elle un million, n'eusses-tu rien que ça (il montra les cendres noires des effets), si elle t'aimait, vous seriez mariés dans quinze jours. Ton patron, dit-il
en désignant César, est fou. Mon neveu, reprit le grave Pillerault en s'adressant au parfumeur, mon neveu, plus d'illusions ! On doit faire les affaires avec des écus et non pas avec des sentiments. Ceci est sublime, mais inutile. J'ai passé deux heures à la Bourse, tu n'as pas pour deux liards de crédit ; tout le monde parlait de ton désastre, de renouvellements refusés, de tentatives auprès de plusieurs banquiers, de leurs refus, de tes folies, six étages montés pour aller trouver un propriétaire bavard comme une pie afin de renouveler douze cents francs, ton bal, donné pour cacher ta gêne. On va jusqu'à dire que tu n'avais rien chez Roguin. Selon vos ennemis, Roguin est un prétexte. Un de mes amis, chargé de tout apprendre, est venu confirmer mes soupçons. Chacun pressent l'émission des effets Popinot, tu l'as établi tout exprès pour en faire une planche à billets. Enfin, toutes les calomnies et les médisances que s'attire un homme qui veut monter un bâton de plus sur l'échelle sociale roulent à cette heure dans le commerce. Tu colporterais vainement pendant huit jours les cinquante billets de Popinot sur tous les comptoirs ; tu essuierais d'humiliants refus ; personne n'en voudrait ; rien ne prouve le nombre auquel tu les émets, et l'on s'attend à te voir sacrifiant ce pauvre enfant pour ton salut. Tu aurais détruit en pure perte le crédit de la maison Popinot. Sais-tu ce que le plus hardi des escompteurs te donnerait de ces cinquante mille francs ? Vingt mille, vingt mille, entends-tu ? En commerce, il est des instants où il faut pouvoir se tenir devant le monde trois jours sans manger, comme si l'on avait une indigestion, et le quatrième on est
admis au garde-manger du crédit. Tu ne peux pas vivre ces trois jours, tout est là. Mon pauvre neveu, du courage, il faut déposer ton bilan. Voici Popinot, me voilà, nous allons, aussitôt tes commis couchés, travailler ensemble afin de t'éviter ces angoisses.
— Mon oncle, dit le parfumeur en joignant les mains.
— César, veux-tu donc arriver à un bilan honteux où il n'y ait pas d'actif ? Ton intérêt chez Popinot te sauve l'honneur.
César, éclairé par ce fatal et dernier jet de lumière vit enfin l'affreuse vérité dans toute son étendue, il retomba sur sa bergère, de là sur ses genoux, sa raison s'égara, il redevint enfant ; sa femme le crut mourant, elle s'agenouilla pour le relever ; mais elle s'unit à lui, quand elle lui vit joindre les mains, lever les yeux et réciter avec une componction résignée, en présence de son oncle, de sa fille et de Popinot, la sublime prière des catholiques.
Notre père qui êtes aux deux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre sainte volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel,
DONNEZ-NOUS NOTRE PAIN QUOTIDIEN, et pardon-
nez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Ainsi soit-il !
Des larmes vinrent aux yeux du stoïque Pillerault, Césarine, accablée, en larmes, avait la tête penchée sur l'épaule de Popinot pâle et roide comme une statue.
La réhabilitation
Après la faillite, César, aidé de sa femme, de sa fille et de son gendre travaille au paiement intégral de ses dettes. On
ne se permet aucune fête, aucun repos. En quelques années tout est payé. César est réhabilité. On lui fait une ovation à la Bourse. Au retour, il trouve une joyeuse réunion de ses meilleurs amis qui lui ont ménagé cette surprise. Il défaille 4e joie.
Après les émotions inexprimables que venait de lui causer sa rentrée à la Bourse, ce héros de probité commerciale allait voir le saisissement qui l'attendait rue Saint-Honoré. Lorsqu'en rentrant dans son ancienne maison, il vit au bas de l'escalier, resté neuf, sa femme en robe de velours cerise, Césarine, le comte de Fontaine, le vicomte de Vandenesse, le baron de La Billardière, l'illustre Vauquelin, il se répandit sur ses yeux un léger voile, et son oncle Pillerault qui lui donnait le bras sentit un frissonnement intérieur.
— C'est trop, dit le philosophe à l'amoureux Anselme, il ne pourra jamais porter tout le vin que tu lui verses.
La joie était si vive dans tous les cœurs, que chacun attribua l'émotion de César et ses trébuchemcnts à quelque ivresse bien naturelle, mais souvent mortelle. En se retrouvant chez lui, en revoyant son salon, ses convives, parmi lesquels étaient des femmes habillées pour le bal, tout à coup le mouvement héroïque ou finale de la grande symphonie de Beethoven éclata dans sa tête et dans son cœur. Cette musique idéale rayonna, pétilla sur tous les modes, fit sonner ses clairons dans les méninges de cette cervelle fatiguée, pour laquelle ce devait être le grand finale.
Accablé par cette harmonie intérieure, il alla prendre le bras de sa femme et lui dit à l'oreille d'une voix étouffée par un flot de sang contenu :
— Je ne suis pas bien 1
Constance effrayée conduisit son mari dans sa chambre, où il ne parvint pas sans peine, où il se précipita dans un fauteuil, disant :
— Monsieur Haudry, monsieur Loraux ! L'abbé Loraux vint, suivi des convives et des
femmes en habit de bal, qui tous s'arrêtèrent et formèrent un groupe stupéfait. En présence de ce monde fleuri, César serra la main de son confesseur et pencha la tête sur le sein de sa femme agenouillée. Un vaisseau s'était déjà rompu dans sa poitrine, et, par surcroît, l'anévrisme étranglait sa dernière respiration.
— Voilà la mort du juste, dit l'abbé Loraux d'une voix grave en montrant César par un de ces gestes divins que Rembrandt a su deviner pour son tableau du Christ rappelant Lazare à la vie.
Jésus ordonne à la terre de rendre sa proie, le saint prêtre indiquait au ciel un martyr de la probité commerciale à décorer de la palme éternelle^
Le Curé de village
Le Curé de Montégnac
Monsieur Bonnet est une des plus idéales figures qui se détachent sur le fond sombre de la Comédie humaine. Il s'est fait prêtre par vocation, pour répandre dans les âmes les bienfaits de la religion. Dépourvu de toute ambition, il ne désire qu'une chose : mourir dans sa cure de Montégnac, petit village des monts de Corrèze, non loin de Limoges. Ce village à lui seul fournissait plus de criminels que le reste du département : son inépuisable dévouement d'homme supérieur a moralisé cette population. Toutefois, un jeune homme originaire de cette paroisse, de famille honorable et chrétienne, Jean-François Tascheron, est condamné à mort pour avoir tué un vieillard avare et sa servante. Il a reçu tous les prêtres qui se sont présentés avec d'abominables imprécations. L'évêque de Limoges envoie l'abbé Gabriel, un tout jeune prêtre, chercher le curé Bonnet.
Sur l'échantillon du presbytère, Gabriel de Rastignac s'était fait un portrait imaginaire de M. Bonnet : un homme gros et court, à figure forte et rouge, un rude travailleur à demi paysan, hâlé par le soleil. Loin de là, l'abbé rencontra son égal. De petite taille et débile en apparence, M. Bonnet frappait tout d'abord par le visage passionné qu'on suppose à l'apôtre : une figure presque triangulaire commencée par un large front sillonné de plis, achevée des tempes à la
pointe du menton par les deux lignes maigres qui dessinaient ses joues creuses. Dans cette figure endolorie par un teint jaune comme la cire d'un cierge, éclataient deux yeux d'un bleu lumineux de foi, brûlant d'espérance vive. Elle était également partagée par un nez long, mince et droit, à narines bien coupées, sous lequel parlait toujours, même fermée, une bouche large à lèvres prononcées, et d'où il sortait une de ces voix qui vont au cœur. La chevelure châtaine, rare, fine et lisse sur la tête, annonçait un tempérament pauvre, soutenu seulement par un régime sobre. La volonté faisait toute la force de cet homme. Telles étaient ses distinctions. Ses mains courtes eussent indiqué chez tout autre une pente vers de grossiers plaisirs, et peut-être avait-il, comme Socrate, vaincu ses mauvais penchants. Sa maigreur était disgracieuse. Ses épaules se voyaient trop. Ses genoux semblaient cagneux. Le buste, trop développé relativement aux extrémités, lui donnait l'air d'un bossu sans bosse. En somme, il devait déplaire.
Les gens à qui les miracles de la pensée, de la foi, de l'art, sont connus, pouvaient seuls adorer ce regard enflammé du martyr, cettu pâleur de la constance et cette voix de l'amour qui distinguaient le curé Bonnet. Cet homme, digne de la primitive église, qui n'existe plus que dans les tableaux du seizième siècle et dans les pages du martyrologe, était marqué du sceau des grandeurs divines, par la conviction, dont le relief indéfinissable embellit les figures les plus vulgaires, dore d'une teinte chaude le visage des hommes voués à un culte quelconque, comme il relève d'une sorte de lumière la figure de la femme glorieuse de quelque bel amour. La conviction
est la volonté humaine arrivée à sa plus grande puissance. Tout à la fois effet et cause, elle impressionne les âmes les plus froides, elle est une sorte d'éloquence muette qui saisit les masses.
En descendant de l'autel, le curé rencontra le regard de l'abbé Gabriel ; il le reconnut, et, quand le secrétaire de l'évêché se présenta dans la sacristie, Ursule, à laquelle son maître avait donné déjà ses ordres, y était seule et invita le jeune abbé à la suivre.
— Monsieur, dit Ursule, femme d'un âge canonique, en emmenant l'abbé de Rastignac par la galerie dans le jardin, M. le curé m'a dit de vous demander si vous aviez déjeuné. Vous avez dû partir de grand matin de Limoges pour être ici à dix heures, je vais donc tout préparer pour le déjeuner. Monsieur l'abbé ne trouvera pas ici la table de Monseigneur ; mais nous ferons de notre mieux. M. Bonnet ne tardera pas à revenir ; il est allé consoler ces pauvres gens... les Tascheron... Voici la journée où leur fils éprouve un bien terrible accident... — Mais, dit enfin l'abbé Gabriel, où est la maison de ces braves gens ? je dois emmener M. Bonnet à l'instant à Limoges d'après l'ordre de Monseigneur. Ce malheureux ne sera pas exécuté aujourd'hui, Monseigneur a obtenu un sursis... — Ah I dit Ursule, à qui la langue démangeait d'avoir à répandre cette nouvelle, monsieur a bien le temps d'aller leur porter cette consolation pendant que je vais apprêter le déjeuner ; la maison aux Tascheron est au bout du village. Suivez le sentier qui passe au bas de la terrasse, il vous y conduira.
Quand Ursule eut perdu de vue l'abbé Gabriel, elle descendit pour semer cette nouvelle dans le
village en v allant chercher les choses nécessaires au déjeuner.
Le curé avait brusquement appris à l'église une résolution désespérée inspirée aux Tascheron par le rejet du pourvoi on cassation. Ces braves gens quittaient le pays, et devaient, dans cette matinée, recevoir le prix de leurs biens vendus à l'avance. La vente avait exigé des délais et des formalités imprévus pour eux. Forcés de rester dans le pays depuis la condamnation de Jean-François, chaque jour avait été pour eux un calice d'amertume à boire. Ce projet accompli si mystérieusement ne transpira que In veille du jour où l'exécution devait avoir lieu. Les Tascheron crurent pouvoir quitter le pays avant cette fatale journée ; mais l'acquéreur de leurs biens était un homme étranger au canton, un Corrézien à qui leurs motifs étaient indifférents, et qui d'ailleurs avait éprouvé des retards dans la rentrée de ses fonds. Ainsi la famille était obligé de subir son malheur jusqu'au bout. Le sentiment qui dictait cette expatriation était si violent dans ces rimes simples, peu habituées à des transactions avec la conscience, que le grand'père et la grand'mèrc, les filles et leurs maris, le père et la mère, tout ce qui portait le nom de Tascheron ou leur était allié de près, quittait le pays. Cette émigration peinait toute la commune. Le maire était venu prier le curé d'essayer de retenir ces braves gens. Selon la loi nouvelle, le père n'est plus responsable du fils, et le crime du père n'entache plus sa famille. En harmonie avec les différentes émancipations qui ont tant affaibli la puissance paternelle, ce système a fait triompher l'invidualisme qui dévore la société moderne. Aussi le penseur aux choses d'avenir voit-il l'esprit de la famille détruit là
où les rédacteurs du nouveau code ont mis le libre arbitre et l'égalité. La famille sera toujours la base des sociétés. Nécessairement temporaire, incessamment divisée, recomposée pour se dissoudre encore, sans liens entre l'avenir et le passé, la famille d'autrefois n'existe plus en France. Ceux qui ont procédé à la démolition de l'ancien édifice ont été logiques en supprimant ies grandes responsabilités ; mais l'état social reconstruit est-il aussi solide avec ses lois, encore sans longues épreuves, que la monarchie l'était malgré ses anciens abus ? En perdant la solidarité des familles, la société a perdu cette force fondamentale que Montesquieu avait découverte et nommée Yhonneur. Elle a tout isolé pour mieux dominer, elle a tout partagé pour affaiblir. Elle règne sur des unités, sur des chiffres agglomérés comme des grains de blé dans un tas. Les intérêts généraux peuvent-ils remplacer les familles ? le temps a le mot de cette grande question. Néanmoins, la vieille loi subsiste, elles a des racines si profondes, que vous en retrouvez de vivaces dans les régions populaires. Tl est encore des coins de province où ce qu'on nomme le préjugé subsiste, où la famille souffre d'un crime d'un de ses enfants, ou d'un de ses pères. Cette croyance rendait le pays inhabitable aux Tascheron. Leur profonde religion les avait amenés à l'église le matin : était-il possible de laisser dire, sans y participer, la messe offerte à Dieu pour lui demander d'inspirer à leur fils un repentir qui le rendit à la vie éternelle, et d'ailleurs ne devaient-ils pas faire leurs adieux à l'autel de leur village ? Mais le projet était consommé. Quand le curé les suivit, entra dans leur principale maison, il trouva les sacs préparés pour le voyage. L'acquéreur attendait ses vendeurs avec de l'ar-
gent. Le notaire achevait de dresser les quittances. Dans la cour, derrière la maison, une carriole attelée devait emmener les vieille jds avec l'argent, et la mère de Jean-François. Le reste de la famille comptait partir à pied nuitamment.
Au moment où le jeune abbé entra dans la salle basse où se trouvaient réunis tous ces personnages, le curé de Montégnac avait épuisé les ressources de son éloquence. Les deux vieillards, insensibles à force de douleur, étaient accroupis dans un coin sur leurs sacs en regardant leur vieille maison héréditaire, ses meubles et l'acquéreur, et se regardant tour à tour comme pour se dire : Avons-nous jamais cru que pareil événement pût arriver ? Ces vieillards, qui depuis longtemps avaient résigné leur autorité à leur fils, le père du criminel, étaient, comme de viuex rois après leur abdication, redescendus au rôle passif des sujets et des enfants. Tascheron était debout ; il écoutait le pasteur, auquel il répondait à voix basse par des monosyllabes.
— Le fils de ce brave homme vit encore, dit Gabriel au curé.
A cette parole, comprise par tous au milieu du silence, les deux vieillards se dressèrent sur leurs pieds, comme si la trompette du jugement dernier eût sonné. La mère laissa tomber sa poêle dans le feu. Denise jeta un cri de joie. Tous les autres demeurèrent dans une stupéfaction qui les pétrifia.
— Jean-François a sa grâce, cria tout à coup le village entier, qui se rua vers la maison des Tascheron. C'est monseigneur l'évêque qui... — Je savais bien qu'il était innocent, dit la mère. — Cela n'empêche pas l'affaire, dit l'acquéreur au notaire, qui lui répondit par un signe satisfaisant.
L'abbé Gabriel devint en un moment le point de mire de tous les regards ; sa tristesse fit soupçonner une erreur, et. pour ne pas la dissiper lui-même, il sortit suivit du curé, se plaça en dehors de la maison pour renvoyer la foule en disant aux premiers qui l'environnèrent que l'exécution n'était que remise. Le tumulte fut donc aussitôt remplacé par un horrible silence. Au moment où l'abbé et le curé revinrent, ils virent sur tous les visages l'expression d'une horrible douleur : le silence du village avait été deviné.
— Mes amis, Jean-François n'a pas obtenu sa grâce, dit le jeune abbé voyant que le coup était porté ; mais l'état de son âme a tellement inquiété monseigneur, qu'il a fait retarder le dernier jour de votre fils pour au moins le sauver dans l'éternité. — 11 vit donc ! s'écria Denise.
Le jeune abbé prit à part le curé pour lui expliquer la situation périlleuse où l'impiété de son paroissien mettait la religion, et ce que l'évêque attendait de lui.
— Monseigneur exige ma mort, répondit le curé. J'ai déjà refusé à cette famille affligée d'aller assister ce malheureux enfant. Cette conférence et le spectacle qui m'attendrait me briseraient comme un verre. A chacun son œuvre. La faiblesse de mes organes, ou plutôt la trop grande mobilité de mon organisation nerveuse, m'interdit d'exercer ces fonctions de notre ministère. Je suis resté simple curé de village pour être utile à mes semblables dans la sphère où je puis accomplir une vie chrétienne. Je me suis bien consulté pour satisfaire et cette vertueuse famille et mes devoirs de pasteur envers ce pauvre enfant ; mais à la seule pensée de monter avec lui sur la charrette
des criminels, à la seule idée d'assister aux fatals apprêts, je sens un frisson de mort dans mes veines. On ne saurait exiger cela d'une mère, et pensez, monsieur, qu'il est né dans le sein de ma pauvre église. — Ainsi, dit l'abbé Gabriel, vous refusez d'obéir à monseigneur ? — Monseigneur ignore l'état de ma santé, il ne sait pas que chez moi la nature s'oppose... dit M. Bonnet en regardant le jeune abbé. — II y a des moments où, comme Belzunce à Maiseille, nous devons affronter des morts certaines, lui répliqua l'abbé Gabriel en l'interrompant.
En ce moment, le curé sentit sa soutane tirée par une main ; il entendit des pleurs, se retourna, et vit toute la famille agenouillée, vieux et jeunes, petits et grands, hommes et femmes, tous tendaient des mains suppliantes. Il y eut un seul cri quand il leur montra sa face ardente. — Sauvez au moins son âme !
La vieille grand'mère avait tiré le bas de la soutane, et l'avait mouillée de ses larmes. — J'obéirai, monsieur.
Cette parole dite, le curé fut forcé de s'asseoir, tant il tremblait sur ses jambes. Le jeune secrétaire expliqua dans quel état de frénésie était Jean- François.
— Croyez-vous, dit l'abbé Gabriel en terminant, que la vue de sa jeune sœur puisse le faire chanceler ? — Oui, certes, répondit le curé. Denise, vous nous accompagnerez. — Et moi aussi, dit la mère. — Non ! s'écria le père. Cet enfant n'existe plus, vous le savez. Aucun de nous ne le verra. — Ne vous opposez pas à son salut, dit le jeune abbé, vous seriez responsable de son âme en nous refusant les moyens de l'attendrir. En ce moment, sa mort peut devenir encore plus préjudiciable que ne l'a été sa vie. — Elle ira,
dit le père. Ce sera sa punition pour s'être opposée à toutes les corrections que je voulais infliger à son garçon !
L'abbé Gabriel et M. Bonnet revinrent au presbytère, où Denise et sa mère furent invités à se trouver au moment du départ des deux ecclésiastiques pour Limoges. En cheminant le long de ce sentier qui suivait les contours du haut Montégnac, le jeune homme put examiner, moins superficiellement qu'à l'église, le curé si fort vanté par le vicaire général ; il fut influencé promptement en sa faveur par des manières simples et pleines de dignité, par cette voix pleine de magie, par des paroles en harmonie avec la voix.
— Vous avez une bien pauvre église, monsieur le curé ! — Elle est trop petite, répondit M. Bonnet. Aux grandes fêtes, les vieillards mettent des bancs sous le porche, les jeunes gens sont debout en cercle sur la place ; mais il règne un tel silence, que ceux du dehors peuvent entendre ma voix.
Gabriel garda le silence pendant quelques instants. — Si les habitants sont si religieux, comment la laissez-vous dans un pareil état de nudité ? reprit-il. — Hélas ! monsieur, je n'ai pas le courage d'y dépenser des sommes qui peuvent secourir les pauvres. Les pauvres sont l'église. D'ailleurs je ne craindrais pas la visite de monseigneur par un jour de Fête-Dieu ! les pauvres rendent alors ce qu'ils ont à l'église ! N'avez-vous pas vu, monsieur, les clous qui sont de distance en distance dans les murs ? ils servent à y fixer une espèce de treillage en fil de fer où les femmes attachent des bouquets. L'église est alors en entier revêtue de fleurs qui restent fleuries jusqu'au soir. Ma pauvre église, que vous trouvez si nue, est parée comme une mariée, elle embaume, le sol
est jonché de feuillages au milieu desquels on laisse, pour le passage du saint-sacrement, un chemin de roses effeuillées. Dans cette journée, je ne craindrais pas les pompes de Saint-Pierre de Rome. Le saint-père a son or, moi j'ai mes fleurs ! à chacun son miracle. Ah ! monsieur, le bourg de Montégnac est pauvre, mais il est catholique. Autrefois on y dépouillait les passants : aujourd'hui un voyageur peut y laisser un sac plein d'écus, il le retrouverait chez moi. — Un tel résultat fait votre éloge, dit Gabriel. — Il ne s'agit point de moi, répondit en rougissant le curé atteint par cette épigramme ciselée, mais de la parole de Dieu, du pain sacré. — Du pain un peu bis, reprit en souriant l'abbé Gabriel. — Le pain blanc ne convient qu'aux estomacs de riches, répondit modestement lo curé.
Le curé se rend à la prison de Tascheron avec Denise et sa mère.
Dans la soirée, Jean-François entendit le mouvement des verrous et le bruit de la serrure ; il tourna violemment la tête et lança le terrible grognement sourd par lequel commençait sa rage ; mais il trembla violemment quand, dans le jour adouci du crépuscule, les têtes aimées de sa sœur et de sa mère se dessinèrent, et, derrière elles, le visage du curé de Montégnac.
— Les barbares ! voilà ce qu'ils me réservaient, dit-il en fermant les yeux.
Denise, en fille qui venait de vivre en prison, s'y défiait de tout, l'espion s'était sans doute caché pour revenir ; elle se précipita sur son frère, pencha son visage en larmes sur le sien, et lui dit à l'oreille : — On nous écoutera peut-être. —
Autrement on ne vous aurait pas envoyées, répondit-il à haute voix. J'ai depuis longtemps demandé comme une grâce de ne vois personne de ma famille. — Comme ils me l'ont arrangé ! dit la mère au curé. Mon pauvre enfant, mon pauvre enfant ! Elle tomba sur le pied du grabat, en cachant sa tête dans la soutane du prêtre, qui se tint debout auprès d'elle. — Je ne saurais le voir ainsi lié, garrotté, mis dans un sac... — Si Jean, dit le curé, veut me promettre d'être sage, de ne point attenter à sa vie, et de se bien conduire pendant que nous serons avec lui, j'obtiendrai qu'il soit délié ; mais la moindre infraction à sa promesse retomberait sur moi. — J'ai tant besoin de me mouvoir à ma fantaisie, cher monsieur Bonnet, dit le condamné, dont les yeux se mouillèrent de larmes, que je vous donne ma parole de vous satisfaire.
Le curé sortit, le geôlier entra, la camisole fut ôtée.
— Vous ne me tuerez pas ce soir, lui dit le porte-clefs.
Jean ne répondit rien.
— Pauvre frère ! dit Denise en apportant un panier que l'on avait soigneusement visité, voici quelques-unes des choses que tu aimes, car on te nourrit sans doute pour l'amour de Dieu !
Elle montra des fruits cueillis aussitôt qu'elle sut pouvoir entrer dans la prison, une galette que sa mère avait aussitôt soustraite. Cette attention, qui lui rappelait son jeune temps, puis la voix et les gestes de sa sœur, la présence de sa mère, celle du curé, tout détermina chez Jean une réaction : il fondit en larmes.
— Ah ! Denise, dit-il, je n'ai pas fait un seul
repas depuis six mois ; j'ai mangé poussé par la faim, voilà tout !
La mère et la fille sortirent, allèrent et vinrent. Animées par cet esprit qui porte les ménagères à procurer aux hommes leur bien-être, elles finirent par servir un souper à leur pauvre enfant. Elles furent aidées : il y avait ordre de les seconder en tout ce qui serait compatible avec la sûreté du condamné. Les des Vanneaulx avaient eu le triste courage de contribuer au bien-être de celui de qui ils attendaient encore leur héritage. Jean eut donc ainsi un dernier reflet des joies de la famille, joies attristées par la teinte sévère que leur donnait la circonstance.
— Mon pourvoi est rejeté ? dit-il à M. Bonnet. — Oui, mon enfant. Il ne te reste plus qu'à faire une fin digne d'un chrétien. Cette vie n'est rien en comparaison de celle qui t'attend ; il faut songer à ton bonheur éternel. Tu peux t'acquitter avec les hommes en leur laissant ta vie, mais Dieu ne se contente pas de si peu de chose. — Laisser ma vie ?... Ah ! vous ne savez pas tout ce qu'il me faut quitter.
Denise regarda son frère comme pour lui dire que, jusque dans les choses religieuses, il fallait de la prudence.
— Ne parlons point de cela, reprit-il en mangeant des fruits avec une avidité qui dénotait un feu intérieur d'une grande intensité. Quand dois-je ?... — Non, rien de ceci encore devant moi, dit la mère. — Mais je serais plus tranquille, dit-il tout bas au curé. — Toujours son même caractère ! s'écria M. Bonnet, qui se pencha vers lui pour lui dire à l'oreille : Si vous vous réconciliez cette nuit avec Dieu, et si votre repentir me permet de vous absoudre, ce sera demain. Nous avons obtenu déjà
beaucoup en vous calmant, répéta-t-il à haute voix.
En entendant ces derniers mots, les lèvres de Jean pâlirent, ses yeux se tournèrent par une violente contraction, et il passa sur sa face un frisson d'orage.
— Comment suis-je calme ? se demanda-t-iL Heureusement il rencontra les yeux pleins de larmes de sa Denise, et il reprit de l'empire sur lui. Eh bien ! il n'y a que vous que je puisse entendre, dit-il au curé. Ils ont bien su par où l'on pouvait me prendre. Et il se jeta la tête sur le sein de sa mère. — Ecoute-le, mon fils, dit la mère en pleurant, il risque sa vie, ce cher M. Bonnet, en s'engageant à te conduire... elle hésita et dit : à la vie éternelle. Puis elle baisa la tête de Jean et la garda sur son cœur pendant quelques instants. — Il m'accompagnera ? demanda Jean en regardant le curé, qui prit sur lui d'incliner la tête. Eh bien ! je l'écouterai, je ferai tout ce qu'il voudra. — Tu me le promets, dit Denise, car ton âme à sauver, voilà ce que nous voyons tous. Et puis veux-tu qu'on dise dans tout Limoges et dans le pays qu'un Tascheron n'a pas su faire une belle mort ? enfin, pense donc que tout ce que tu perds ici tu peux le retrouver dans le ciel où se revoient les âmes pardonnées.
Cet effort surhumain dessécha le gosier de cette héroïque fille. Elle fit comme sa mère, elle se tut ; mais elle avait triomphé. Le criminel, jusqu'alors furieux de se voir arracher son bonheur par la justice, tressaillit à la sublime idée catholique si naïvement exprimée par sa sœur. Toutes les femmes, même une jeune paysanne comme Denise, savent trouver ces délicatesses : n'aiment-elles pas toutes à éterniser l'amour ? Denise avait
touché deux cordes bien sensibles. L'orgueil réveillé appela les autres vertus, glacées par tant de misère et frappées par le désespoir. Jean prit la main de sa sœur, il la baisa et la mit sur son cœur d'une manière profondément significative.
Le surlendemain, jour du marché, Jean-François Tascheron fut conduit au supplice, comme le désiraient les âmes pieuses et politiques de la ville. Exemplaire de modestie et de piété, il baisait avec ardeur un crucifix que lui tendait M. Bonnet d'une main défaillante. On examina beaucoup le malheureux dont les regards furent espionnés par tous les yeux : les arrêterait-il sur quelqu'un dans la foule ou sur une maison ? Sa discrétion fut complète, inviolable, Il mourut en chrétien, repentant et absous.
Le pauvre curé de Montégnac fut emporté sans connaissance au pied de l'échafaud, quoiqu'il n'eût pas aperçu la fatale machine.
L'expiation d'un crime
Madame Graslin, née Véronique Sauviat, après la mort de son mari, vient habiter ses terres et son château de Montégnac, avec sa vieille mère, Madame Sauviat. Elle fut mêlée au crime de Tascheron, sans que personne l'ait su. Le remords ronge sa vie et sa santé.
La chambre où la Sauviat avait fait porter sa fille est située au premier étage du pavillon latéral dont les fenêtres regardent l'église, le cimetière et le côté méridional de Montégnac. Madame Graslin voulut y demeurer, et s'y logea tant bien que mal avec Aline et le petit Francis. Naturelle-
ment la Sauviat resta près de sa fille. Quelques jours furent nécessaires à madame Graslin pour se remettre des violentes émotions qui l'avaient saisie à son arrivée ; sa mère la força d'ailleurs de garder le lit pendant toutes les matinées. Le soir Véronique s'asseyait sur le banc de terrasse, d'où ses yeux plongeaient sur l'église, sur le presbytère et le cimetière. Malgré la sourde opposition qu'y mit la vieille Sauviat, madame Graslin allait donc contracter une habitude de maniaque en s'asseyant ainsi à la même place et s'y abandonnant à une sombre mélancolie.
— Madame se meurt, dit Aline à la vieille Sauviat.
Averti par ces deux femmes, le curé, qui ne voulait pas s'imposer, vint alors voir assidûment madame Graslin, dès qu'on lui eut indiqué chez elle une maladie de l'âme. Ce vrai pasteur eut soin de faire ses visites à l'heure où Véronique se posait à l'angle de la terrasse avec son fils, en deuil tous deux. Le mois d'octobre commençait ; la nature devenait sombre et triste. M. Bonnet, qui, dès l'arrivée de Véronique à Montégnac, avait reconnu chez elle quelque grande plaie intérieure, jugea prudent d'attendre la confiance entière de cette femme, qui devait devenir sa pénitente. Un soir madame Graslin regarda le curé d'un œil presque éteint par la fatale indécision observée chez les gens qui caressent l'idée de la mort. Dès cet instant, M. Bonnet n'hésita plus, et se mit en devoir d'arrêter les progrès de cette cruelle maladie morale. Il y eut d'abord entre Véronique et le prêtre un combat de paroles vives sous lesquelles ils se cachèrent leurs véritables pensées. Malgré le froid, Véronique était en ce moment sur un banc de granit, et tenait
Francis assis sur elle. La Sauviat était debout, appuyée contre la balustrade en briques, et cachait à dessein la vue du cimetière. Aline attendait que sa maîtresse lui rendît l'enfant.
— Je croyais, madame, dit le curé, qui venait déjà pour la septième fois, que vous n'aviez que de la mélancolie ; mais, je le vois, lui dit-il à l'oreille, c'est du désespoir ; ce sentiment n'est ni chrétien ni catholique. — Eh ! répondit-elle en jetant au ciel un regard perçant et laissant errer un sourire amer sur ses lèvres, quel sentiment l'Eglise laisset-elle aux damnés, si ce n'est le désespoir ?
En entendant ce mot, le saint homme aperçut dans cette âme d'immenses étendues ravagées.
— Ah ! vous faites de cette colline votre enfer, quand elle devrait être le calvaire d'où vous vous élancerez dans le ciel ! — Je n'ai plus assez d'orgueil pour me mettre sur un pareil piédestal, répondit-elle d'un ton qui révélait le profond mépiis qu'elle avait pour elle-même.
Là, le prêtre, par une de ces inspirations qui sont si naturelles et si abondantes chez ces belles âmes vierges, l'homme de Dieu prit l'enfant dans ses bras, le baisa au front et dit : « Pauvre petit ! » d'une voix paternelle, en le rendant lui-même à la femme de chambre, qui l'emporta.
La Sauviat regarda sa fille, et vit combien le mot de M. Bonnet était efficace. Ce mot avait attiré des pleurs dans les yeux secs de Véronique. La vieille Auvergnate fit un signe au prêtre et disparut.
— Promenez-vous, dit M. Bonnet à Véronique en l'emmenant le long de cette terrasse, à l'autre bout de laquelle se voyaient les Tascherons. Vous m'appartenez ; je dois compte à Dieu de votre âme malade. — Laissez-moi me remettre de mon
abattement, lui dit-elle. — Votre abattement provient de méditations funestes, reprit-il vivement. — Oui, dit-elle avec la naïveté de la douleur arrivée au point où Ton ne garde plus de ménagements.
— Je le vois, vous êtes tombée dans l'abîme de l'indifférence 1 s'écria-t-il. S'il est un degré de souffrance physique où la pudeur expire, il est aussi un degré de souffrance morale où l'énergie de l'âme disparaît, je le sais.
Elle fut étonnée de trouver ces subtiles obsertions et cette pitié tendre chez M. Bonnet ; mais, comme on l'a vu déjà, l'exquise délicatesse qu'aucune passion n'avait altérée chez cet homme lui donnait pour les douleurs de ses ouailles le sens maternel de la femme. Ce mens divinior, cette tendresse apostolique, met le prêtre au-dessus des autres hommes, et en fait un être divin. Madame Graslin n'avait pas encore assez pratiqué M. Bonnet pour avoir pu reconnaître cette beauté cachée dans l'âme comme une source, et d'où procèdent la grâce, la fraîcheur, la vraie vie.
— Ah ! monseigneur, s'écria-t-elle en se livrant à lui par un geste et par un regard comme en ont les mourants. — Je vous entends, reprit-il. Que faire ? que devenir ?
Ils marchèrent en silence le long de la balustrade en allant vers la plaine. Ce moment solennel parut propice à ce porteur de bonnes nouvelles, à cet homme de l'Evangile.
— Supposez-vous devant Dieu, dit-il à voix basse et mystérieusement, que lui diriez-vous ?...
Madame Graslin resta comme frappée par la foudre et frissonna légèrement. — Je lui dirais comme Jésus-Christ : « Mon père, vous m'avez abandonnée et j'ai succombé ! » répondit-elle simplement et d'un accent qui fit venir les larmes
aux yeux du curé. — Oh ! Madeleine ! voilà le mot que j'attendais, s'écria M. Bonnet, qui ne pouvait s'empêcher de l'admirer. Vous voyez, vous recourez à la justice de Dieu, vous l'invoquez ï Ecoutez-moi madame. La religion est, par anticipation, la justice divine. L'Eglise s'est réservé le jugement de tous les procès de l'âme. La justice humaine est une faible image de la justice céleste, elle n'en est qu'une pâle imitation appliquée aux besoins de la société. — Que voulez-vous dire ? — Vous n'êtes pas juge dans votre propre cause, vous relevez de Dieu, dit le prêtre ; vous n'avez le droit ni de vous condamner, ni de vous absoudre. Dieu, ma fille, est un grand réviseur de procès. — Ah ! fit-elle. — Il voit l'origine des choses là où nous n'avons vu que les choses elles-mêmes.
Véronique s'arrêta frappée de ces idées, toutes neuves pour elle.
— A vous, reprit le courageux prêtre, à vous dont l'âme est si grande, je dois d'autres paroles que celles dues à mes humbles paroissiens. Vous pouvez, vous dont l'esprit est si cultivé, vous élever jusqu'au sens divin de la religion catholique, exprimée par des images et par des paroles aux yeux des petits et des pauvres. Ecoutez-moi bien, il s'agit ici de vous ; car, malgré l'étendue du point de vue où je vais me placer pour un moment, ce sera bien votre cause. Le droit, inventé pour protéger les sociétés, est établi sur l'égalité. La société, qui n'est qu'un ensemble de faits, est basée sur l'inégalité. Il existe donc un désaccord entre le fait et le droit. La société doit-elle marcher réprimée ou favorisée par la loi ? En d'autres termes, la loi doit-elle s'opposer au mouvement intérieur social pour maintenir la société, ou doit-elle être faite d'après ce mouvement pour
la conduire ? Depuis l'existence des sociétés, aucun législateur n'a osé prendre sur lui de décider cette question. Tous les législateurs se sont contentés d'analyser les faits, d'indiquer ceux blâmables ou criminels, et d'y attacher des punitions ou des récompenses. Telle est la loi humaine : elle n'a ni les moyens de prévenir les fautes, ni les moyens d'en éviter le retour chez ceux qu'elle a punis. La philanthropie est une sublime erreur, elle tourmente inutilement le corps, elle ne produit pas le baume qui guérit l'âme. Le philanthrope fait des projets, a des idées, en confie l'exécution à l'homme, au silence, au travail, à des consignes, à des choses muettes et sans puissance. La religion ignore ces imperfections, car elle a étendu la vie au delà de ce monde. En nous considérant tous comme déchus et dans un état de dégradation, elle a ouvert un inépuisable trésor d'indulgence ; nous sommes tous plus ou moins avancés vers notre entière régénération, personne n'est infaillible, l'Eglise s'attend aux fautes et même aux crimes. Là où la société voit un criminel à retrancher de son sein, l'Eglise voit une âme à sauver. Bien plus !... inspirée de Dieu, qu'elle étudie et contemple, l'Eglise admet l'inégalité des forces, elle étudie la disproportion des fardeaux. Si elle vous trouve inégaux de cœur, de corps, d'esprit, d'aptitude, de valeur, elle vous rend tous égaux par le repentir. Là, l'égalité, madame, n'est plus un vain mot, car nous pouvons être, nous sommes tous égaux par les sentiments. Depuis le fétichisme informe des sauvages jusqu'aux gracieuses inventions de la Grèce, jusqu'aux profondes et ingénieuses doctrines de l'Egypte et des Indes, traduites par des cultes riants ou terribles, il est une conviction dans l'homme, celle de sa chute, de
son péché, d'où vient partout l'idée des sacrifices et du rachat. La mort du Rédempteur, qui a racheté tout le genre humain, est l'image de ce que nous devons faire pour nous-mêmes : rachetons nos fautes ! rachetons nos erreurs I rachetons nos crimes ! Tout est rachetable : le catholicisme est dans cette parole ; de là ses adorables sacrements qui aident au triomphe de la grâce et soutiennent le pécheur. Pleurer, madame, gémir oomme la Madeleine dans le désert, n'est que le commencement ; agir est la fin. Les monastères pleuraient et agissaient, ils priaient et civilisaient, ils ont été les moyens actifs de notre divine religion. Ils ont bâti, planté, cultivé l'Europe, tout en sauvant le trésor de nos connaissances et celui de la justice humaine, de la politique et des arts. On reconnaîtra toujours en Europe la place de ces centres radieux. La plupart des villes nouvelles sont filles d'un monastère. Si vous croyez que Dieu ait à vous juger, l'Eglise vous dit par ma voix que tout peut se racheter par les bonnes œuvres du repentir. Les grandes mains de Dieu pèsent à la fois le mal qui fut fait, et le trésor des bienfaits accomplis. Soyez à vous seule le monastère, vous pouvez en recommencer les miracles. Vos prières doivent être des travaux. De votre travail doit découler le bonheur de ceux au-dessus desquels vous ont mis votre fortune, votre esprit, tout, jusqu'à cette position naturelle, image de votre situation sociale.
En disant ces derniers mots, le prêtre et madame Graslin s'étaient retournés pour revenir sur leurs pas vers les plaines, et le curé put montrer et le village, au bas de la colline, et le château dominant le paysage. Il était alors quatre heures et demie. Un rayon de soleil jaunâtre enveloppait
la balustrade, les jardins, illuminait le château, faisait briller le dessin des acrotères en fonte dorée, il éclairait la longue plaine partagée par la route, triste ruban gris qui n'avait pas ce feston que partout ailleurs les arbres y brodent des deux côtés. Quand Véronique et M. Bonnet eurent dépassé la masse du château, ils purent voir, par-dessus la cour, les écuries et les communs, la forêt de Montégnac, sur laquelle cette lueur glissait comme une caresse. Quoique ce dernier éclat du soleil couchant n'atteignît que les cimes, il permettait encore de voir parfaitement, depuis la colline où se trouve Montégnac jusqu'au premier pic de la chaîne des monts corréziens, les caprices de la magnifique tapisserie que fait une forêt en automne. Les chênes formaient des masses de bronze florentin ; les noyers, les châtaigniers, offraient leurs tons de vert-de-gris ; les arbres hâtifs brillaient par leur feuillage d'or, et toutes ces couleurs étaient nuancées par des places grises incultes. Les troncs des arbres entièrement dépouillés de feuilles montraient leurs colonnades blanchâtres. Ces couleurs rousses, fauves, grises, artistement fondues par les reflets pâles du soleil d'octobre, s'harmoniaient à cette plaine infertile, à cette immense jachère, verdâtre comme un eau stagnante. Une pensée du prêtre allait commenter ce beau spectacle, muet d'ailleurs : pas un arbre, pas un oiseau, la mort dans la plaine, le silence dans la forêt ; çà et là, quelques fumées dans les chaumières du village. Le château semblait sombre comme sa maîtresse. Par une loi singulière, tout imite dans une maison celui qui y règne : son esprit y plane. Madame Graslin, frappée à l'entendement par les paroles du curé, et frappée au cœur par la conviction, atteinte
dans sa tendresse par le timbre angélique de cette voix, s'arrêta tout à coup. Le curé leva le bras et montra la forêt. Là, dit le curé, se trouve la fortune de Montégnac et la vôtre, une immense fortune que j'avais signalée à M. Graslin. Vous voyez les sillons de trois vallées, dont les eaux se perdent dans le torrent du Gabou. Ce torrent sépare la forêt de Montégnac de la commune, qui de ce côté, touche à la nôtre. A sec en septembre et octobre, en novembre il donne beaucoup d'eau. Son eau, dont la masse serait facilement augmentée par des travaux dans la forêt, afin de ne rien laisser perdre et de réunir les plus petites sources, cette eau ne sert à rien ; mais faites entre les deux collines du torrent un ou deux barrages pour la retenir, pour la conserver, comme a fait Riquet à Saint-Ferréol, où l'on pratiqua d'immenses réservoirs pour alimenter le canal de Languedoc, vous allez fertiliser cette plaine inculte avec de l'eau sagement distribuée dans des rigoles maintenues par des vannes, laquelle se boirait en temps utile dans ces terres, et dont le trop plein serait d'ailleurs dirigé vers notre petite rivière. Vous aurez de beaux peupliers le long de tous vos canaux, et vous élèverez des bestiaux dans les plus belles prairies possibles. Qu'est-ce que l'herbe ? du soleil et de l'eau. Il y a bien assez de terre dans ces plaines pour les racines du gramen ; les eaux fourniront des rosées qui féconderont le sol, les peupliers s'en nourriront et arrêteront les brouillards, dont les principes seront pompés par toutes les plantes : tels sont les secrets de la belle végétation dans les vallées. Vous verrez un jour la vie, la joie, le mouvement, là où règne le silence, là où le regard s'attriste
de l'infécondité. Ne sera-ce pas une belle prière ? -Ces travaux n'occuperont-ils pas votre oisiveté mieux que les pensées de la mélancolie ?
Véronique serra la main du curé, ne dit qu'un mot : mais ce mot fut grand : — Ce sera fait, monsieur. — Vous concevez cette grande chose, reprit-il ; mais vous ne l'exécuterez pas. Ni vous ni moi nous n'avons les connaissances nécessaires à l'accomplissement d'une pensée qui peut venir à tous, mais qui soulève des difficultés immenses, car, quoique simples et presque cachées, ces difficultés veulent les plus exactes ressources de la science. Cherchez donc dès aujourd'hui les instruments humains qui vous feront gagner dans douze ans six ou sept mille louis de rente avec les six mille arpents que vous fertiliserez ainsi. Ce travail rendra quelque jour Montégnac l'une des plus riches communes du département. La forêt ne vous rapporte rien encore ; mais, tôt ou tard, la spéculation viendra chercher ces magnifiques bois, trésors amassés par le temps, les seuls dont la production ne peut être ni hâtée ni remplacée par l'homme. L'état créera peut-être un jour lui-même des moyens de transport pour cette forêt, dont les arbres seront utiles à sa marine ; mais il attendra que la population de Montégnac, décuplée, exige sa protection, car l'Etat est comme la fortune : il ne donne qu'au riche. Cwtte terre sera, dans ce temps, l'une des plus belles de la France, elle sera l'orgueil de votre petit-fils, qui trouvera peut-être le château mesquin, relativement aux revenus. — Voilà, dit Véronique, un avenir pour ma vie. — Une pareille œuvre peut racheter bien des fautes, dit le curé.
Mort de Madame Graslin
Madame Graslin, après avoir mené une vie pénitente, toujours couverte d'un cilice, ne mangeant que du pain sec ; après avoir enrichi toute la contrée, sur le point de mourir, veut achever son expiation par une confession publique. Ella rassemble autour de son lit de mort l'évêque, le curé Bonnet et ses amis intimes. Elle s'accuse de son crime en présence de tous.
— Vous la savez maintenant, reprit-elle, je ne mérite ni louanges ni bénédictions pour ma conduite ici. J'ai mené pour le ciel une vie secrète de pénitences aiguës que le ciel appréciera ! Ma vie connue a été une immense réparation des maux que j'ai causés : j'ai marqué mon repentir en traits ineffaçables sur cette terre : il subsistera presque éternellement. Il est écrit dans les champs fertilisés, dans le bourg agrandi, dans les ruisseaux dirigés de la montagne dans cette plaine, autrefois inculte et sauvage, maintenant verte et productive. Il ne se coupera pas un arbre d'ici à cent ans, que les gens de eu pays ne se disent à quels remords il a dû son ombrage, reprit-elle. Cette âme repentante, et qui aurait animé une longue vie utile à ce pays, respirera donc longtemps parmi vous. Ce que vous auriez dû à ses talents, à une fortune dignement acquise, est accompli par l'héritière de son repentir, par celle qui causa le crime. Tout a été réparé de ce qui revient à la société, moi seule suis chargée de cette vie arrêtée dans sa fleur, qui m'avait été confiée, et dont il va m'être demandé compte !...
Là, les larmes éteignirent le feu de ses yeux. Elle fit une pause.
En ce moment, cette femme sublime entendit un tel concert de larmes, qu'émue par tant de sympathies, et ne soutenant pas le baume de ce pardon général, elle fut prise d'une faiblesse ; en la voyant atteinte dans les sources de sa force, sa vieille mère retrouva les bras de la jeunesse pour l'emporter.
— Chrétiens, dit l'archevêque, vous avez entendu la confession de cette pénitente : elle confirme l'arrêt de la justice humaine, et peut en calmer les scrupules ou les inquiétudes. Vous devez avoir trouvé en ceci de nouveaux motifs pour joindre vos prières à celles de l'Eglise, qui offre à Dieu le saint sacrifice de la messe, afin d'implorer sa miséricorde en faveur d'un si grand repentir.
L'office continua. Véronique le suivit d'un air qui peignait un tel contentement intérieur, qu'elle ne parut plus être la même femme à tous les yeux. Il y eut sur son visage une expression candide, digne de la jeune fille naïve et pure qu'elle avait été dans la vieille maison paternelle. L'aube de l'éternité blanchissait déjà son front, et dorait son visage de teintes célestes. Elle entendait sans doute de mystiques harmonies, et puisait la force de vivre dans son désir de s'unir une dernière fois à Dieu : le curé Bonnet vint auprès du lit et lui donna l'absolution ; l'archevêque lui administra les saintes huiles avec un sentiment paternel qui montrait à tous les assistants combien cette brebis égarée, mais revenue, lui était chère. Le prélat ferma aux choses de la terre, par une sainte onction, ces yeux qui avaient causé tant de mal, et mit le cachet de l'Eglise sur ces lèvres trop éloquentes. Les oreilles, par où les mauvaises inspirations avaient pénétré furent à
jamais closes. Tous les sens, amortis par la pénitence, furent ainsi sanctifiés, et l'esprit du mal dut être sans pouvoir sur cette âme. Jamais assistance ne comprit mieux la grandeur et la profondeur d'un sacrement, que ceux qui voyaient les soins de l'Eglise justifiés par les aveux de cette femme mourante. Ainsi préparée, Véronique reçut le corps de Jésus-Christ avec une expression d'espérance et de joie qui fondit les glaces de l'incrédulité contre laquelle le curé s'était tant de fois heurté. Roubaud confondu devint catholique en un moment 1 Ce spectacle fut touchant et terrible à la fois ; mais il fut solennel par la disposition des choses, à un tel point que la peinture y aurait trouvé peut-être le sujet d'un de ses chefs-d'œuvre. Quand, après ce funèbre épisode, la mourante entendit commencer l'évangile de saint Jean, elle fit signe à sa mère de lui ramener son fils, qui avait été emmené par le précepteur. Quand elle vit Francis agenouillé sur l'estrade, la mère pardonnée se crut le droit d'imposer ses mains à cette tête pour la bénir, et rendit le dernier soupir. La vieille Sauviat était là, debout, toujours à son poste, comme depuis vingt années. Cette femme, héroïque à sa manière, ferma les yeux de sa fille qui avait tant souffert, et les baisa l'un après l'autre. Tous les prêtres, suivis du clergé, entourèrent alors le lit. Aux clartés flamboyantes des cierges, ils entonnèrent le terrible chant du De profundis, dont les clameurs apprirent à toute la population agenouillée devant le château, aux amis qui priaient dans les salles et à tous les serviteurs, que la mère de ce canton venait de mourir. Cette hymne fut accompagnée de gémissements et de pleurs unanimes. La confession de cette grande femme n'avait pas dépassé le seuil
du salon, et n'avait eu que pour auditoire.
Le testament de madame ce qu'on en attendait ; elle fo] bourses au collège et des lits ment destinés aux ouvriers ; somme considérable, trois ce six ans, pour l'acquisition de appelée les Tascheron, où elle truire un bospice. Cet hospie lards indigents du canton, è femmes dénuées au moment aux enfants trouvés, devait poi des Tascherons ; Véronique par des Sœurs-Grises, et fix francs les traitements du cbiru:
Elle donnait en outre à la com une étendue de prairies suf les contributions. L'église de secours dont l'emploi était dét( cas exceptionnels; devait surve et rechercher le cas où un er manifesterait des dispositions les sciences ou pour l'industi cette mort, reçue en tous lieu mité, ne fut accompagnée d'aï pour la mémoire de cette femi
Pierrette
Les Rogron
Balzac a souvent mis en lumière les préjugés, 1' d'esprit, les cabales des petites villes de provin Pierrette, une simple étude, il nous a peint au vif 1; taire, monotone, sans intérêt, sans âme, de de célibataires de Provins, devenus rentiers à force < et d'avarice.
Le frère et la sœur furent donc obligés d au coin du feu de leur poêle, dans leur manger, en se remémorant leurs affaires, les <le leurs pratiques, et autres choses aussi ag Le second hiver ne se termina pas sans que pesât sur eux effroyablement. Ils avaiei peines à employer le temps de leur jour allant se coucher le soir, ils disaient : «
maison : avait-elle joué ? le tassement avait-il fendillé quelque tableau ? les peintures se soutenaient-elles ? Il revenait à parler de ses craintes sur une poule malade, ou sur un endroit où l'humidité laissait subsister des tâches, à sa sœur qui faisait l'effarée en mettant le couvert, en tracassant la servante. Le baromètre était le meuble le plus utile à Rogron ; il le consultait sans cause, il le tapait familièrement comme un ami, puis il disait : « Il fait vilain ! » Sa sœur lui répondait : « Bah ! il fait le temps de la saison. » Si quelqu'un venait le voir, il vantait l'excellence de cet instrument. Le déjeuner prenait encore un peu de temps. Avec quelle lenteur ces deux êtres mastiquaient chaque bouchée ! Aussi leur digestion était-elle parfaite, ils n'avaient pas à craindre de cancer à l'estomac.
Vers deux heures, Rogron entreprenait une petite promenade. Il était bien heureux quand un boutiquier sur le bas de sa porte l'arrêtait en lui disant : « Comment va, père Rogron I » Il causait et demandait des nouvelles de la ville : il écoutait et colportait les commérages, les petits bruits de Provins. Il montait jusqu'à la haute ville et allait dans les chemins creux, selon le temps. Parfois il rencontrait des vieillards en promenade comme lui. Ces rencontres étaient d'heureux événements...
L'arrivée de Pierrette
Les deux vieillards, ennuyés d'être seuls, acceptent d'élever chez eux Pierrette, une parente Bretonne, orpheline, et dont les grands-parents se sont réfugiés dans un asile de vieillards.
Vers le mois d'octobre de l'année 1824, époque à laquelle s'achevait sa onzième année, Pierrette fut donc confiée par les deux vieillards, horriblement mélancoliques, au conducteur de la diligence de Nantes à Paris, avec prière de la mettre à Paris dans la diligence de Provins et de bien veiller sur elle. Les Lorrains ignoraient si bien la vie, que la Bretonne n'avait plus un sou en arrivant à Paris. Le conducteur, à qui l'enfant parlait de ses parents riches, paya pour elle la dépense de l'hôtel, à Paris, se fit rembourser par le conducteur de la voiture de Troyes en le chargeant de remettre Pierrette dans sa famille et d'y suivre le remboursement, absolument comme pour une caisse de roulage. Quatre jours après son départ de Nantes, vers neuf heures, un lundi, un bon gros vieux conducteur des Messageries royales prit Pierrette par la main et, pendant qu'on déchargeait, dans la Grand' Rue, les articles et les voyageurs destinés au bureau de Provins, il la mena sans autre bagage que deux robes, deux paires de bas et deux chemises, chez mademoiselle Rogron, dont la maison lui fut indiquée par le directeur du bureau.
— Bonjour mademoiselle et la compagnie, dit le conducteur ; je vous amène une cousine à vous, que voici : elle est ma foi, bien gentille. Vous avez quarante-sept francs à me donner. Quoique votre petite n'en ait pas lourd avec elle, signez ma feuille.
Mademoiselle Sylvie et son frère se livrèrent à leur joie et à leur étonnement.
— Pardon, dit le conducteur, ma voiture attend, signez ma feuille, donnez-moi quarantesept francs soixante centimes... et ce que vous voudrez pour le conducteur de Nantes et pour
moi, qui avons eu soin de la petite comme de notre propre enfant. Nous avons avancé son coucher, sa nourriture, sa place de Provins et quelques petites choses.
— Quarante-sept francs douze sous !... dit Svlvie.
— N'allez-vous pas marchander ? s'écria le conducteur.
— Mais la facture ? dit Rogron.
— La facture ? voyez la feuille.
— Quand tu feras tes narrés, paye donc ? dit Sylvie à son frère ; tu vois bien qu'il n'y a qu'à payer.
Rogron alla chercher quarante-sept francs douze sous.
— Et nous n'avons rien pour nous, mon camarade et moi ? dit le conducteur.
Sylvie tira quarante sous des profondeurs de son vieux sac en velours, où foisonnaient ses clefs.
— Merci ! gardez, dit le conducteur. Nous aimons mieux avoir eu soin de la petite pour elle-même.
Il prit sa feuille et sortit en disant à la grosse servante :
— En voilà une baraque ! Il y a pourtant des crocodiles comme ça autre part qu'en Egypte !
— Ces gtns-là sont bien grossiers, dit Sylvie qui entendit le propos.
— Dame ! s'ils ont eu soin de la petite, répondit Adèle en mettant ses poings sur ses hanches.
— Nous ne sommes pas destinés à vivre avec lui, dit Rogron.
— Où que vous la coucherez ? dit la servante. Telle fut l'arrivée et la réception de Pierrette
Lorrain chez son cousin et sa cousine, qui la regardaient d'un air hébété, chez lesquels elle fut
jetée comme un paquet, sans aucune transition entre la déplorable chambre où elle vivait à Saint-Jacques auprès de ses grands-parents et la salle à manger de ses cousins, qui lui parut être celle d'un palais. Elle y était interdite et honteuse. Pour tout autre que pour ces ex-merciers, la petite Bretonne eût été adorable dans sa jupe de bure bleue grossière, avec son tablier de percaline rose, ses gros souliers, ses bas bleus, son fichu blanc, les mains rouges enveloppées de mitaines en tricot de laine rouge, bordées de blanc, que le conducteur lui avait achetées. Vraiment son petit bonnet breton qu'on lui avait blanchi à Paris (il s'était fripé dans le trajet de Nantes) faisait comme une auréole à son gai visage. Ce bonnet national, en fine batiste, garni d'une dentelle raide et plissée par grands tuyaux aplatis, mériterait une description, tant il est coquet et simple. La lumière tamisée par la toile et la dentelle produit une pénombre, un demi-jour doux sur le teint ; il lui donne cette grâce virginale que cherchent les peintres sur leurs palettes, et que Léopold Robert a su trouver pour Ja figure raphaélique de la femme qui tient un enfant dan? le tableau des « Moissonneurs. » Sous ce cadre festonné de lumière brillait une figure blanche et rose, naïve, animée par la santé la plus vigoureuse. La chaleur de la salle y amena le sang qui borda de feu les deux mignonnes oreilles, les lèvres, le bout du nez si fin, et qui, par opposition, fit paraître le teint vivace plus blanc encore.
— Rh hion ! tu ne nous dis rien ? dit Sylvie Je suis ta cousine Rogron, s;t voilà ton cousin.
— Veux-tu manger ? lui demanda Rogron.
— Quand es-tu partie de Nantes ? demanda Svlvie.
— Elle est muette, dit Rogron.
— Pauvre petite, elle n'est guère nippéej s'écria la grosse Adèle en ouvrant le paquet fait avec un mouchoir au vieux Lorrain.
— Embrasse donc ton cousin, dit Sylvie. Pierrette embrassa Rogron.
— Embrasse donc ta cousine, dit Rogron. Pierrette embrassa Sylvie.
— Elle est ahurie par le voyage, cette petite : elle a peut-être besoin de dormir, dit Adèle.
Pierrette éprouva soudain pour ses deux parents une invincible répulsion, sentiment que personne encore ne lui avait inspiré.
Pierrette chez les Rogron
Les deux célibataires sans parti-pris de tyranniej mais à cause de leur manque de cœur, de leur dureté et de leur avarice martyrisent la pauvre petite fille. Ils lui achètent un beau trousseau par amour-propre, et tuent l'enfant de leurs reproches parce qu'il s'use trop vite.
Le beau trousseau, les belles robes des dimanches et les robes de tous les jours commencèrent le malheur de Pierrette. Comme tous les enfants libres de leurs amusements et habitués à suivre les inspirations de leur fantaisie, elle usait effroyablement vite ses souliers, ses brodequins, ses robes et surtout ses pantalons à manchettes. Une mère, en réprimandant son enfant ne pense qu'à lui ; sa parole est douce, elle ne la grossit que poussée à bout et quand l'enfant a des torts ; mais, dans la grande question des habillements, les écus des deux cousins étaient la première raison ; il s'agissait d'eux et non de Pierrette. Les enfants ont 1©
flair de la race canine pour les torts de ceux qui les gouvernent : ils sentent admirablement s'ils sont aimés ou tolérés. Les cœurs purs sont plus choqués par les nuances que par les contrastes : un enfant ne comprend pas encore le mal, mais il sait quand on froisse le sentiment du beau que la nature a mis en lui. Les conseils que s'attirait Pierrette sur la tenue que doivent avoir les jeunes filles bien élevées, sur la modestie et sur l'économie, étaient le corollaire de ce thème principal : Pierrette nous ruine ! Ces gronderies, qui eurent un funeste résultat pour Pierrette, ramenèrent les deux célibataires vers l'ancienne ornière eommercaile d'où leur établissement à Provins les avait divertis, et où leur nature allait s'épanouir et fleurir. Habitués à régenter, à faire des observations, à commander, à reprendre vertement leurs commis, Rogron et sa sœur périssaient faute de victimes. Les petits esprits ont besoin de despotisme pour le jeu de leurs nerfs, comme les grandes âmes ont soif d'égalité pour l'action du cœur. Or les êtres étroits s'étendent aussi bien par la persécution que par la bienfaisance : ils peuvent s'attester leur puissance par un empire ou cruel ou charitable sur autrui ; mais ils vont du côté où les pousse leur tempérament. Ajoutez le véhicule de l'intérêt, et vous aurez l'énigme de la plupart des choses sociales. Dès lors Pierrette devint extrêmement nécessaire à l'existence de ses cousins. Depuis son arrivée, les Rogron avaient été très occupés par le trousseau, puis retenus par le neuf de la commensalité. Toute chose nouvelle, un sentiment et même une domination, a ses plis à prendre. Sylvie commença par dire à Pierrette ma petite ; elle quitta ma petite pour Pierrette tout court. Les réprimandes, d'abord aigres-
douces, devinrent vives et dures. Dès qu'ils entrèrent dans cette voie, le frère et la sœur y firent de rapides progrès : ils ne s'ennuyaient plus ! Ce ne fut pas le complot d'être méchants et cruels, ce fut l'instinct d'une tyrannie imbécile. Le frère et la sœur se crurent utiles à Pierrette, comme jadis ils se croyaient utiles à leurs apprentis. Pierrette, dont la sensibilité vraie, noble, excessive, était l'antipode de la sécheresse des Rogron, avait les reproches en horreur : elle était atteinte si vivement, que deux larmes mouillaient aussitôt ses beaux yeux purs. Elle eut beaucoup à combattre avant de réprimer son adorable vivacité qui plaisait tant au dehors ; elle la déployait chez les mères de ses petites amies ; mais au logis, vers la fin du premier mois, elle commençait à demeurer passive, et Rogron lui demanda si elle était malade. A cette étrange interrogation, elle bondit au bout du jardin pour y pleurer au bord de la rivière, où ses larmes tombèrent comme un jour elle devait tomber elle-même dans le torrent social. Un jour, malgré ses soins, l'enfant fit un accroc à sa belle robe de reps chez madame Tiphaine, où elle était allée jouer par une belle journée. Elle fondit en pleurs aussitôt, en prévoyant la cruelle réprimande qui l'attendait au logis. Questionnée, il lui échappa quelques paroles sur sa terrible cousine, au milieu de ses larmes. La belle madame Tiphaine avait du reps pareil, elle remplaça le lé elle-même. Mademoiselle Rogron apprit le tour que, suivant son expression, lui avait jouée cette satanée petite fille. Dès ce moment, elle ne voulut plus donner Pierrette à ces dames...
Pierrette eut un maître d'écriture. Elle dut apprendre à lire, à écrire et à compter. L'éducation de Pierrette produisit d'énormes dégâts dans la
maison des Rogron. Ce fut l'encre sur les tables, sur les meubles, sur les vêtements ; puis les cahiers d'écritures, les plumes égarées partout, la poudre sur les étoffes, les livres déchirés, écornés, pendant qu'elle apprenait ses leçons. On lui parlait déjà, et dans quols termes ! de la nécessité de gagner son pain, de n'être à charge à personne. En écoutant ces horribles avis, Pierrette sentait une douleur dans sa gorge ; il s'y faisait une contraction violente, son cœur battait à coups précipités. Elle était obligée de retenir ses pleurs ; car on lui demandait compte de ses larmes comme d'une offense envers la bonté de ses magnanimes parents. Rogron avait trouvé la vie qui lui était propre : il grondait Pierrette comme autrefois ses commis : il allait la chercher au milieu de ses jeux pour la contraindre à étudier, il lui faisait répéter ses leçons, il était le féroce maître d'étude de cette pauvre enfant. Sylvie, de son côté, regardait comme un devoir d'apprendre à Pierrette le peu qu'elle savait des ouvrages de femme. Ni Rogron ni sa sœur n'avaient de douceur dans le caractère. Ces esprits étroits, qui d'ailleurs éprouvaient un plaisir réel à taquiner cette pauvre petite, passèrent insensiblement de la douceur à la plus excessive sévérité. Leur sévérité fut amenée par la prétendue mauvaise volonté de cette enfant, qui, commencée trop tard, avait l'entendement dur. Ses maîtres ignoraient l'art de donner aux leçons une forme appropriée à l'intelligence de l'élève, ce qui marque la différence de l'éducation particulière à l'éducation publique. Aussi la faute était-elle bien moins celle de Pierrette que celle de ses parents. Elle mit donc un temps infini pour apprendre les éléments. Pour un rien, elle était appelée bête et stupide, sotte
et maladroite. Pierrette, incessamment maltraitée en paroles, ne rencontra chez ses deux parents que des regards froids. Elle prit l'attitude hébétée des brebis : elle n'osa plus rien faire en voyant ses actions mal jugées, mal accueillies, mal interprétées. En toute chose elle attendit le bon plaisir, les ordres de sa cousine, garda ses pensées pour elle et se renferma dans une obéissance passive. Ses brillantes couleurs commencèrent à s'éteindre. Elle se plaignit parfois de souffrir. Quand sa cousine lui demanda : « Où ? » la pauvre petite, qui ressentait des douleurs générales, répondit : « Partout. »
— A-t-on jamais vu souffrir partout ? Si vous souffriez partout, vous seriez déjà morte ! répondit Sylvie.
— On souffre à la poitrine, disait Rogron l'épilogueur, on a mal aux dents, à la tête, aux pieds, au ventre ; mais on n'a jamais vu avoir mal partout. Qu'est-ce que c'est que cela, partout ? Avoir mal partout, c'est n'avoir mal nune part. Sais-tu ce que tu fais ? tu parles pour ne rien dire.
Pierrette finit par se taire en voyant ses naïves observations de jeune fille, les fleurs de son esprit naissant, accueillies par des lieux communs que son bon sens lui signalait comme ridicules.
— Tu te plains, et tu as un appétit de moine ! lui disait Rogron.
La seule personne qui ne blessait point cette chère fleur si délicate était la grosse servante, Adèle. Adèle allait bassiner le lit de cette petite fille, mais en cachette depuis le soir où, surprise à donner cette douceur à la jeune héritière de ses maîtres, elle fut. grondée par Sylvie.
— Il faut élever les enfants à la dure, on leur fait ainsi des tempéraments forts. Est-ce que nous
nous en sommes plus mal portés, mon frère et moi ? dit Sylvie. Vous feriez de Pierrette une pichefine ! mot du vocabulaire Rogron pour peindre les gens souffreteux et pleurards.
lies expressions caressantes de cet ange étaient reçues comme des grimaces. Les roses d'affection qui s'élevaient si fraîches, si gracieuses dans cette jeune âme, et qui voulaient s'épanouir au dehors, étaient impitoyablement écrasées. Pierrette recevait les coups les plus durs aux endroits tendres de son cœur. Si elle essayait d'adoucir ces deux féroces natures par des chatteries, elle était accusée de se livrer à sa tendresse par intérêt.
— Dis-moi tout de suite ce que tu veux ? s'écriait brutalement Rogron ; tu ne me câlines certes pas pour rien.
Ni la sœur ni le frère n'admettaient l'affection, et Pierrette était toute affection...
Pierrette devenue grande remplace la servante. Elle devient malade. Elle est consolée par les bonnes et réconfortantes lettres d'un ami d'enfance, Brigaut. La vieille Sylvie soupçonne cette correspondance ; jalouse de ce bonheur, elle épie ; une nuit, elle surprend Pierrette.
Vers une heure du matin, les trois cris clairs et nets d'une chouette, admirablement bien imités, retentirent sur la place ; Pierrette les entendit dans son sommeil fiévreux, elle se leva toute moite, ouvrit sa fenêtre, vit Brigaut, et lui jeta un peloton de soie auquel il attacha une lettre. Sylvie, agitée par les événements de la soirée et par ses irrésolutions, ne dormait pas ; elle crut à la chouette.
— Ah ! quel oiseau de mauvais augure ! Mais, tiens ! Pierrette se lève ! Qu'a-t-elle ?
En entendant ouvrir la fenêtre de la mansarde,
Sylvie alla précipitamment à sa fenêtre, et entendit le long de ses persiennes le frôlement du papier de Brigaut. Elle serra l^s cordons de sa camisole et monta lestement chez Pierrette, qu'elle trouva détortillant la soie et dégageant la terre.
— Ah ! je vous y prends ! s'écria la vieille fille en allant à la fenêtre et voyant Brigaut qui se sauvait à toutes jambes. Vous allez me donner cette lettre. — Non, ma cousine, dit Pierrette, qui, par une de ces immenses inspirations de la jeunesse, et soutenue par son âme, s'éleva jusqu'à la grandeur de la résistance que nous admirons dans l'histoire de quelques peuples réduits au désespoir. — Ah ! vous ne voulez pas !... s'écria Sylvie en s'avançant vers sa cousine et lui montrant un horrible masque plein de haine et grimaçant de fureur.
Pierrette se recula pour avoir le temps de mettre sa lettre dans sa main, qu'elle tint serrée par une force invincible. En voyant cette manœuvre, Sylvie empoigna dans ses pattes de homard la délicate, la blanche main de Pierrette, et voulut la lui ouvrir. Ce fut un combat terrible, un combat infâme, comme tout ce qui attente à la pensée, seul trésor que Dieu mette hors de toute puissance, et garde comme un lien secret entre les malheureux et lui. Ces deux femmes, l'une mourante et l'autre pleine de vigueur, se regardèrent fixement. Les veux de Pierrette lançaient à son bourreau ce regard du templier recevant dans la poitrine des coups de balancier en présence de Philippe le Bel, qui ne put soutenir ce rayon terrible, et quitta la place foudroyé. Sylvie, femme et jalouse, répondait à ce regard magnétique par des éclairs sinistres. Un horrible silence régnait. Les doigts serrés de la Bretonne opposaient aux tentatives
de sa cousine une résistance égale à celle d'un bloc d'acier. Sylvie torturait le bras de Pierrette, elle essayait d'ouvrir les doigts ; et, n'obtenant rien, elle plantait inutilement ses ongles dans la cbair. Enfin, la rage s'en mêlant, elle porta ce poing à ses dents pour essayer de mordre les doigts et de vaincre Pierrette par la douleur. Pierrette la défiait toujours par le terrible regard de l'innocence. La fureur de la vieille fille s'accrut à un tel point qu'elle arriva jusqu'à l'aveuglement ; elle prit le bras de Pierrette et se mit à frapper le poing sur l'appui de la fenêtre, sur le marbre de la cheminée, comme quand on veut casser une noix pour en avoir le fruit.
— Au secours ! au secours ! cria Pierrette, on me tue ! — Ah ! tu cries, et je te prends avec un amoureux au milieu de la nuit ?...
Et elle frappait sans pitié.
— Au secours ! cria Pierrette, qui avait le poing en sang.
En ce moment des coups furent violemment frappés à la porte. Egalement lassées, les deux cousines s'arrêtèrent.
Rogron, éveillé, inquiet, ne sachant ce dont il s'agissait, se leva, courut chez sa sœur et ne la vit pas ; il eut peur, descendit, ouvrit et fut comme renversé par Brigaut, suivi d'une espèce de fantôme. En ce moment même les yeux de Sylvie aperçurent le corset de Pierrette, elle se souvient d'y avoir senti des papiers ; elle sauta dessus comme un tigre sur sa proie, entortilla le corset autour de son poing et le lui montra en souriant comme un Iroquois sourit à son ennemi avant de le scalper. — Ah ! je meurs, dit Pierrette en tombant sur ses genoux. Qui me sauvera ? — Moi, s'écria une femme en cheveux blancs, qui offrit
à Pierrette un vieux visage de parchemin où brillaient deux yeux gris. — Ah ! grand'mère, tu arrives trop tard ! s'écria la pauvre enfant en fondant en larmes.
Pierrette alla tomber sur son lit, abandonnée par ses forces et tuée par l'abattement qui, chez une malade, suit une lutte si violente. Le grand fantôme desséché prit Pierrette dans ses bras comme les bonnes prennent les enfants, et sortit suivi de Brigaut sans dire un seul mot à Sylvie, à laquelle elle lança la plus majestueuse accusation par un regard tragique. L'apparition de cette auguste vieille dans son costume breton, encapuchonnée de sa coiffe, qui est une sorte de pelisse en drap noir, accompagnée du terrible Brigaut, épouvanta Sylvie : elle crut avoir vu la mort. La vieille fille descendit, entendit la porte se fermer, et se trouva nez à nez avec son frère, qui lui dit : — Ils ne t'ont donc pas tuée ? — Couchetoi, dit Sylvie, Demain matin nous verrons ce que nous devons faire.
Pierrette meurt dans les bras de sa grand'mère. Un procès est intenté à Sylvie qui a causé la mort de sa pupille en la blessant dangereusement. Elle est acquittée grâce à la puissante protection d un chenapan tout-puissant à Provins s « Convenons entre nous que la légalité serait pour les friponneries sociales une belle chose, si Dieu n'existait pas ! »
Une ténébreuse affaire
Napoléon donne audience la veille d'Iéna
Ce roman « policier » à intrigue compliquée, est un chefci œuvre du roman historique. Il offre un dramatique tableau de la France de 1804 qui commence à ne plus vivre que pour un homme, où « toutes les fonctions sociales semblaient interrompues, qui n'avaient pas pour objet de procurer de l'argent, des hommes et des victoires à l'Empereur, » (1) mais où veillent « d'inexpiables rancunes » et les ambitions des créatures même de l'Empereur qui ont servi la Révolution et prévoyant la chute de l'Empire s'en réservent les avantages par une politique à double jeu. Laurence de Saint- Cygne, avec ses cousins, les frères Simeuse, a comploté contre Bonaparte. Les Simeuse sont arrêtés, ainsi que le garde Michu, qui passe pour révolutionnaire et secrètement est tout dévoué à la comtesse. M1,e de Saint-Cygne, l'âme de la conspiration, l'implacable ennemie de l'Empereur, se résout à implorer la grâce de ses cousins et de son fidèle Michu.
Laurence traversa la Suisse dans les premiers jours du mois d'octobre, sans accorder la moindre attention à ces magnifiques pays. Elle était au fond de la calèche dans l'engourdissement où tombe le criminel quand il sait l'heure de son supplice. Toute la nature se couvre alors d'une vapeur bouillante, et les choses les plus vulgaires prennent une tournure fantastique. Cette pensée
(1) Brunetière, Honoré de Balzac, p. 106.
a — Si je ne réussis pas, ils se tuent, » retombait sur son âme comme, dans le supplice de la roue, tombait jadis la barre du bourreau sur les membres du patient. Elle se sentait de plus en plus brisée, elle perdait toute son énergie dans l'attente du cruel moment, décisif et rapide, où elle se trouverait face à face avec l'homme de qui dépendait le sort des quatre gentilshommes.
La campagne d'Iéna était commencée. Laurence et le marquis voyaient les magnifiques divisions de l'armée française s'allongeant et paradant comme aux Tuileries. Dans ces déploiements de la splendeur militaire, qui ne peuvent se dépeindre qu'avec les mots et les images de la Bible, l'homme qui animait ces masses prit des proportions gigantesques dans l'imagination de Laurence, Bientôt, les mots de victoire retentirent à son oreille. Les armées impériales venaient de remporter deux avantages signalés. Le prince de Prusse avait été tué la veille du jour où les deux voyageurs arrivèrent à Saalfeld, tâchant de rejoindre Napoléon qui allait avec la rapidité de la foudre. Enfin, le treize octobre, date de mauvais augure, Mlle de Cinq-Cygne longeait une rivière au milieu des corps de la Grande-Armée, ne voyant que confusion, renvoyée d'un village à l'autre et de division en division, épouvantée de se voir seule avec un vieillard, ballottée dans un océan de cent cinquante mille hommes, qui en visaient cent cinquante mille autres. Fatiguée de toujours apercevoir cette rivière par-dessus les haies d'un chemin boueux qu'elle suivait sur une colline, elle en demanda le nom à un soldat.
— C'est la Saale, dit-il en lui montrant l'armée prussienne groupée par grandes masses de l'autre côté de ce cours d'eau.
La nuit venait. Laurence voyait s'allumer des feux et briller des armes. Le vieux marquis, dont l'intrépidité fut chevaleresque, conduisait luimême, à côté de son nouveau domestique, deux hons chevaux achetés la veille. Le vieillard savait bien qu'il ne trouverait ni postillons, ni chevaux, en arrivant sur un champ de bataille. Tout à coup l'audacieuse calèche, objet de l'étonnement de tous les soldats, fut arrêtée par un gendarme de la gendarmerie de l'aimée qui vint à bride abattue sur le marquis en lui criant : — Qui êtes-vous ? où allez-vous ? que demandez-vous ?
— L'empereur, dit le marquis de Chargebœuf ; j'ai une dépêche importante des ministres pour le grand maréchal Duroc.
— Eh bien ! vous ne pouvez rester là, dit le gendarme.
Mlle de Cinq-Cygne et le marquis furent d'autant plus obligés de rester là que le jour allait cesser.
— Où sommes-nous ? dit Mlle de Cinq-Cygne en arrêtant deux officiers qu'elle vit venir et dont l'uniforme était caché par des surtouts de draps.
— Vous êtes en avant de l'avant-garde de l'armée française> madame, lui répondit un des deux officiers. Vous ne pouvez même rester ici, car si l'ennemi faisait un mouvement et que l'artillerie jouât, vous seriez entre deux feux.
— Ah ! dit-elle d'un air indifférent.
Sur ce ah ! l'autre officier dit :
— Comment cette femme se trouve-t-elle là ?
— Nous attendons, répondit-elle, un gendarme qui est allé prévenir M. Duroc, en qui nous trouverons un protecteur pour pouvoir parler à l'empereur.
— Parler à l'empereur ?... dit le premier
officier. Y pensez vous ? à la veille d'une bataille décisive ?
— Ah ! vous avez raison, dit-elle, je ne dois lui parler qu'après-demain, la victoire le rendra doux*
Les deux officiers allèrent se placer à vingt pas de distance, sur leurs chevaux immobiles. La calèche fut alors entourée par un escadron de généraux, de maréchaux, d'officiers, tous extrêmement brillants, et qui respectèrent la voiture, précisément parce qu'elle était là.
— Mon Dieu ! dit le marquis à M1Ie de Cinq- Cygne, j'ai peur que nous n'ayons parlé à l'empereur.
— L'empereur, dit un colonel-général, mais le voilà !
Laurence aperçut alors à quelques pas, en avant et seul, celui qui s'était écrié : « Comment cette femme se trouve-t-elle là ? » L'un des deux officiers, l'empereur enfin, vêtu de sa célèbre redingote mise par-dessus un uniforme vert, était sur un cheval blanc, richement caparaçonné. Il examinait, avec une lorgnette, l'armée prussienne au-delà de la Saale. Laurence comprit alors pourquoi la calèche restait là, et pourquoi l'escorte de l'empereur la respectait. Elle fut saisie d'un mouvement convulsif, l'heure était arrivée. Elle entendit alors un bruit sourd de plusieurs masses d'hommes et de leurs armes s'établissant au pas accéléré sur ce plateau. Les batteries semblaient avoir un langage, les caissons retentissaient et l'airain pétillait.
— Le maréchal Lannes prendra position avec tout son corps en avant, le maréchal Lefebvre et la Garde occuperont ce sommet, dit l'autre officier qui était le major-général Berthier.
L'empereur descendit. Au premier mouvement
qu'il fit, on s'empressa de venir tenir son cheval. Laurence était stupide d'étonnement, elle ne croyait pas à tant de simplicité,
— Je passerai la nuit sur ce plateau, dit l'empereur.
En ce moment le grand-maréchal Duroc, que le gendarme avait enfia trouvé, vint au marquis de Chargebœuf et lui demanda la raison de son arrivée ; le marquis lui répondit qu'une lettre écrite par le ministre des relations extérieures lui dirait combien il était urgent qu'ils obtinssent, Mlle de Cinq-Cygne et lui, une audience de l'empereur.
— Sa Majesté va dîner sans doute à son bivouac, dit Duroc en prenant la lettre, et quand j'aurai vu ce dont il s'agit, je vous ferai savoir si cela se peut. — Brigadier, dit-il au gendarme, accompagnez cette voiture et menez-là près de la cabane en arrière.
M. de Chargebœuf suivit le gendarme, et arrêta sa voiture derrière une misérable chaumière bâtie de bois et de terre, entourée de quelques arbres fruitiers, et gardée par des piquets d'infanterie et de cavalerie. On peut dire que la majesté de la guerre éclatait là dans toute sa splendeur. De ce sommet, les lignes des deux armées se voyaient éclairées par la lune. Après une heure d'attente, remplie par le mouvement perpétuel d'aides-de camp partant et revenant, Duroc vint chercher Mlle de Cinq-Cygne et le marquis de Chargebœuf ; il les fit entrer dans la chaumière, dont le plancher était de terre battue comme les aires de grange. Devant une table desservie et devant un feu de bois vert qui fumait, Napoléon était assis sur une chaise grossière. Ses bottes, pleines de boue, attestaient ses courses à travers champs. Il avait
ôté sa fameuse redingote ; son célèbre uniforme vert, traversé par son grand cordon rouge, rehaussé par le dessous blanc de sa culotte de Casimir et de son gilet, faisait admirablement voir sa figure césarienne et terrible. Il avait la main sur une carte dépliée, placée sur ses genoux. Berthier se tenait debout dans son brillant costume de vice-connétable de l'Empire. Constant, le valet de chambre, présentait à l'empereur son café sur un plateau.
— Que voulez-vous, dit-il avec une feinte brusquerie en traversant par le rayon de son regard la tête de Laurence. Vous ne craignez dune plus de me parler avant la bataille ? De quoi s'agit-il ?
— Sire, dit-elle, en le regardant d'un œil non moins fixe, je suis Mlle de Cinq-Cygne.
— Hé bien ? répondit-il d'une voix colère en se croyant bravé par ce regard.
— Ne comprenez-vous donc pas ? je suis la comtesse de Cinq-Cygne, et je vous demande grâce, dit-elle en tombant, à genoux et lui tendant le placet rédigé par Talleyrand, apostille par l'Impératrice, par Cambacérès et par Malin.
L'empereur releva gracieusement la suppliante en lui jetant un regard fin et lui dit :
— Serez- vous sage enfin ! Comprenez- vous ce que doit être l'empire français ?...
— Ah ! je ne comprends en ce moment que l'empereur, dit-elle vaincue par la bonhomie avec laquelle l'homme du destin avait dit ces paroles qui faisaient pressentir la grâce.
— Sont-ils innocents ? demanda l'empereur.
— Tous, dit-elle avec enthousiasme.
— Tous ? Non, le garde-chasse est un homme
dangereux qui tuerait mon sénateur sans prendre votre avis.
— Oh ! Sire, dit-elle, si vous aviez un ami qui se fût dévoué pour vous, l'abandonneriez-vous ? ne vous...
— Vous êtes une femme, dit-il avec une teinte de raillerie.
— Et vous êtes un homme de fer I lui dit-elle avec une dureté qui lui plut.
— Cet homme a été condamné par la justice du pays, reprit-il.
— Mais il est innocent.
— Enfant !... dit-il. Il sortit, prit M1Je de Cinq-Cygne par la main et l'emmena sur le plateau. — Voici, dit-il avec son éloquence à lui qui changeait les lâches en braves, voici trois cent mille hommes, ils sont innocents, eux aussi 1 Eh bien, demain, trente mille seront morts, morts pour leur pays ! Il y a chez les Prussiens, peut-être, un grand mécanicien, un idéologue, un génie qui sera moissonné. De notre côté; nous perdrons certainement des grands hommes inconnus. Enfin, peut-être verrai-je mourir mon meilleur ami ! Accuserai-je Dieu ? Non. Je me tairai. Sachez, mademoiselle, qu'on doit mourir pour les lois de son pays> comme on meurt ici pour sa gloire, ajouta-t-il en la ramenant dans la cabane. — Allez, retournez en France, dit-il en regardant le marquis, mes ordres vous y suivront.
Laurance crut à une commutation de peine pour Michu, et, dans l'effusion de sa reconnaissance elle plia le genou et baisa la main de l'empereur.
— Vous êtes monsieur de Chargebœuf ? dit alors Napoléon en avisant le marquis.
— Oui, Sire.
— Vous avez des enfants ?
— Beaucoup d'enfants.
— Pourquoi ne me donneriez-vous pas un de vos petit-fils ? il serait un de mes pages...
— Ah ! voilà le sous-lieutenant qui perce, pensa Laurence, il veut être payé de sa grâce.
Le marquis s'inclina sans répondre. Heureusement le général Rapp se précipita dans la cabane.
— Sire, la cavalerie de la garde et celle du grand-duc de Berg ne pourront pas rejoindre demain avant midi.
— N'importe, dit Napoléon en se tournant vers Berthier, il est des heures de grâce pour nous aussi, sachons en profiter.
Sur un signe de main, le marquis et Laurence se retirèrent et montèrent en voiture ; le brigadier les mit dans leur route et les conduisit jusqu'à un village où ils passèrent la nuit. Le lendemain, tous deux ils s'éloignèrent du champ de bataille au bruit de huit cents pièces de canon qui grondèrent pendant six heures, et ils apprirent l'étonnante victoire d'Iéna. Huit jours après, ils entraient dans les faubourgs de Troyes. Un ordre du Grand Juge, transmis au procureur impérial près le Tribunal de première instance de Troyes, ordonnait la mise en liberté sous caution des gentilshommes en attendant la décision de l'empereur et Roi ; mais en même temps, l'ordre pour l'exécution de Michu fut expédié par le Parquet. Ces ordres étaient arrivés le matin même. Laurence se rendit alors à la prison, sur les deux heures, en habit de voyage. Elle obtint de rester auprès de Michu, à qui l'on faisait la triste cérémonie, appelée la toilette ; le bon abbé Goujet, qui avait demandé à l'accompagner jusqu'à l'échafaud, venait de donner l'absolution à cet homme qui se
désolait de mourir dans l'incertitude sur le sort de ses maîtres ; aussi quand Laurence se montra poussa-t-il un cri de joie.
— Je puis mourir, dit-il.
— Us sont graciés, je ne sais à quelles conditions, répondit-elle ; mais ils le sont, et j'ai tout tenté pour toi, malgré leur avis. Je croyais t'avoir sauvé, mais l'empereur m'a trompée par gracieuseté de souverain.
— Il était écrit là-haut, dit Michu, que le chien de garde devait être tué à la même place que ses vieux maîtres !
Le fidèle Michu meurt courageusement et les Limeuse BODt nommés sous lieutenants de cavalerie.
Ursule Mirouet
L'abbé Chaperon
Le docteur Minoret, après de longues années de vie austère, de travail et de dévouement, est venu abriter sa vieillesse à Nemours. Il a été toute sa vie matérialiste et athée convaincu.
Par une bizarrerie qu'expliquerait le proverbe : Les extrêmes se touchent, ce docteur matérialiste et le curé de Nemours furent très promptement amis. Le vieillard aimait beaucoup le trictrac, jeu favori des gens d'église, et l'abbé Chaperon était de la force du médecin. Le jeu fut donc un premier lien entre eux. Puis Minoret était charitable, et le curé de Nemours était le Fénelon du Gâtinais. Tous deux ils avaient une instruction variée, l'homme de Dieu pouvait donc seul, dans tout Nemours, comprendre l'athée. Pour pouvoir disputer, deux hommes doivent d'abord se comprendre. Quel plaisir goûte-t-on d'adresser des mots piquants à quelqu'un qui ne les sent pas ? Le médecin et ce prêtre avaient trop de bon goût, ils avaient vu trop bonne compagnie pour ne pas en pratiquer les préceptes, ils purent alors se faire cette petite guerre si nécessaire à la conversation. Ils haïssaient l'un et l'autre leurs opinions, mais
URSULE MIROUET
ils estimaient leurs caractères. Si de semblables contrastes, si de telles sympathies ne sont pas les éléments de la vie intime, ne faudrait-il pas désespérer de la société, qui, surtout en France, exige un antagonisme quelconque ! C'est du choc des caractères et non de la lutte des idées que naissent les antipathies. L'abbé Chaperon fut donc le premier ami du docteur à Nemours. Cet ecclésiastique, alors âgé de soixante ans, était curé de Nemours depuis le rétablissement du culte catholique. Par attachement pour son troupeau, il avait refusé le vicariat du diocèse. Si les indifférents en matière de religion lui en savaient gré, les fidèles l'en aimaient davantage. Ainsi vénéré de ses ouailles, estimé par la population, le curé faisait le bien sans s'enquérir des opinions religieuses des malheureux. Son presbytère, à peine garni du mobilier nécessaire aux plus stricts besoins de la vie, était froid et dénué comme le logis d'un avare. L'avarice et la charité se trahissent par des effets semblables : la charité ne se fait-elle pas dans le ciel le trésor que se fait l'avare sur terre ? L'abbé Chaperon disputait avec sa servante sur la dépense avec plus de rigueur que Gobseck avec la sienne, si toutefois ce fameux juif a jamais eu de servante. Le bon prêtre vendait souvent les boucles d'argent de «es souliers et de sa culotte pour en donner le prix à des pauvres qui le surprenaient sans le sou. En le voyant sortir de son église, les oreilles de sa culotte nouées dans les boutonnières, les dévots de la ville allaient alors racheter les boucles du curé chez l'horloger bijoutier de Nemours, et grondaient leur pasteur en les lui rapportant. Il ne s'achetait jamais de linge ni d'habits, et portait ses vêtements jusqu'à ce qu'ils ne fussent
plus de mise. Son linge épais de reprises lui marquait la peau comme un ciliée. Madame de Portenduère ou de bonnes âmes s'entendaient avec la gouvernante pour lui remplacer, pendant son sommeil, le linge et les habits vieux par des neufsy et le curé ne s'apercevait pas toujours immédiatement de l'échange. Il mangeait chez lui dans l'étain et avec des couverts de fer battu. Quand il recevait ses desservants ou les curés aux jours de solennité, qui sont une charge pour les curés de canton, il empruntait l'argenterie et le linge de table de son ami l'athée.
— Mon argenterie fait son salut, disait alors le docteur.
Ces belles actions tôt ou tard découvertes et toujours accompagnées d'encouragements spirituels s'accomplissaient avec une naïveté sublime. Cette vie était d'autant plus méritoire que l'abbé Chaperon possédait une érudition aussi vaste que variée et de précieuses facultés. Chez lui la finesse et la grâce, inséparables compagnes de la simplicité, rehaussaient une allocution digne d'un prélat. Ses manières, son caractère et ses mœurs donnaient à son commerce la saveur exquise de tout ce qui est dans l'intelligence, à la fois spirituel et candide. Ami de la plaisanterie, il n'était jamais prêtre dans un salon. Jusqu'à l'arrivée du docteur Minoret, le bonhomme laissa ses lumières sous le boisseau sans regret ; mais peut-être lui sut-il gré de les utiliser. Riche d'une assez belle bibliothèque et de deux mille livres de rente quand il vint à Nemours, le curé ne possédait plus en 1829 que les revenus de sa cure presque entièrement distribués chaque année^ D'excellent conseil dans les affaires délicates ou dans les malheurs, plus d'une personne qui n'allait
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point à l'église y chercher des consolations allait au presbytère y chercher des avis. Pour achever ce portrait moral, il suffira d'une petite anecdote. Des paysans, rarement il est vrai, mais enfin de mauvaises gens, se disaient poursuivis ou se faisaient poursuivre fictivement pour stimuler la bienfaisance de l'abbé Chaperon. Ils trompaient leurs femmes, qui, voyant leur maison menacée d'expropriation et leurs vaches saisies, trompaient par leurs innocentes larmes le pauvre curé, qui leur trouvait alors les sept ou huit cents francs demandés, avec lesquels le paysan achetait un lopin de terre. Quand de pieux personnages, des fabriciens, démontrèrent la fraude à l'abbé Chaperon en le priant de les consulter pour ne pas être victime de la cupidité, il leur dit : — Peut-être ces gens auraient-ils commis quelque chose de blâmable pour avoir leur arpent de terre, et n'est-ce pas encore faire le bien que d'empêcher le mal ?
L'Enfance d'Ursule
Le docteur consacre le reste de sa vie à l'éducation de sa pupille, orpheline à l'âge de six mois, Ursule Mirouët. Il lui sert de père, de mère, de professeur et de médecin. L'abbé Chaperon se charge de l'instruction religieuse. Entourée de ces soins, Ursule devient la plus belle, la plus innocente, la plus délicieusement aimante des jeunes filles.
Durant sa vie conjugale, si cruellement agitée, le docteur avait, par dessus tout, désiré une petite fille blonde, une de ces fleurs qui font la joie d'une maison ; il accepta donc avec bonheur le legs que lui fit Joseph Mirouët et reporta sur l'orpheline
les espérances de ses rêves évanouis. Pendant deux ans il assista, comme jadis Caton pour Pompée, aux plus minutieux détails de la vie d'Ursule ; il ne voulait pas que la nourrice lui donnât à têter, la levât, la couchât sans lui. Son expérience, sa science, tout fut au service de cette enfant. Après avoir ressenti les douleurs, les alternatives de crainte et d'espérance, les travaux et les joies d'une mère, il eut le bonheur de voir dans cette fille de la blonde Allemande et de l'artiste français, une vigoureuse vie, une sensibilité profonde. L'heureux vieillard suivit avec les sentiments d'une mère les progrès de cette chevelure blonde, d'abord duvet, puis soie, puis cheveux légers et fins, si caressants aux doigts qui les caressent. Il baisa souvent ces petits pieds nus dont les doigts, couverts d'une pellicule sous laquelle le sang se voit, ressemblent à des boutons de rose. Il était fou de cette petite. Quand elle s'essayait au langage ou quand elle arrêtait ses beaux yeux bleus, si doux, sur toutes choses en y jetant ce regard songeur qui semble être l'aurore de la pensée et qu'elle terminait par un rire, il restait devant elle pendant des heures entières cherchant avec Jordy les raisons, que tant d'autres appellent des caprices, cachées sous les moindres phénomènes de cette délicieuse phase de la vie où l'enfant est à la fois une fleur et un fruit, une intelligence confuse, un mouvement perpétuel, un désir violent. La beauté d'Ursule, sa douceur, la rendaient si chère au docteur, qu'il aurait voulu changer pour elle les lois de la nature : il dit quelquefois au vieux Jordy avoir mal dans ses dents quand Ursule faisait les siennes. Lorsque les vieillards aiment les enfants, ils ne mettent pas de bornes à leurs passions, ils les adorent.
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Pour ces petits êtres ils font taire leurs manies, et pour eux se souviennent de tout leur passé. Leur expérience, leur indulgence, leur patience, toutes les acquisitions de la vie, ce trésor si péniblement amassé, ils le livrent à cette jeune vie par laquelle ils se rajeunissent, et suppléent alors à la maternité par l'intelligence. Leur sagesse, toujours éveillée, vaut l'intuition de la mère ; ils se rappellent les délicatesses qui chez elle sont de la divination, ils les portent dans l'exercice d'une compassion dont la force se développe sans doute en raison de cette immense faiblesse. La lenteur de leurs mouvements remplace la douceur maternelle. Enfin, chez eux comme chez les enfants, la vie est réduite au simple ; et, si le sentiment rend la mère esclave, le détachement de toute passion et l'absence de tout intérêt permettent au vieillard de se donner en entier. Aussi n'est-il pas rare de voir les enfants s'entendre avec les vieilles gens. Le vieux militaire, le vieux curé, le vieux docteur, heureux des caresses et des coquetteries d'Ursule, ne se lassaient jamais de lui répondre ou de jouer avec elle. Loin de les impatienter, la pétulance de cette enfant les charmait, et ils satisfaisaient à tous ses désirs en faisant de tout un sujet d'instruction. Ainsi cette petite grandit environnée de vieilles gens qui lui souriaient et lui faisaient comme plusieurs mères autour d'elle, également attentives et prévoyantes. Grâce à cette savante éducation, l'âme d'Ursule se développa dans la sphère qui lui convenait. Cette plante rare rencontra son terrain spécial, aspira les éléments de sa vraie vie et s'assimila les flots de son soleil.
— Dans quelle religion éléverez-vous cette petite ? demanda l'abbé Chaperon à Minoret
quand Ursule eut six ans. — Dans la vôtre, répondit le médecin.
Athée à la façon de M. de Wolmar dans la Nouvelle Héloïse, il ne se reconnut pas le droit de priver Ursule des bénéfices offerts par la religion catholique. Le médecin, assis sur un banc audessous de la fenêtre du cabinet chinois, se sentit alors la main pressée par la main du curé.
— Oui, curé, toutes les fois qu'elle me parlera de Dieu, je la renverrai à son ami Sapron, dit-il en imitant le parler enfantin d'Ursule. Je veux voir si le sentiment religieux est inné. Aussi n'ai-je rien fait pour, ni rien contre les tendances de cette jeune âme ; mais je vous ai déjà nommé dans mon cœur son père spirituel. — Ceci vous sera compté par Dieu, je l'espère, répondit l'abbé Chaperon en frappant doucement ses mains l'une contre l'autre et les élevant vers le ciel comme s'il faisait une courte prière mentale.
Ainsi dès l'âge de six ans, la petite orpheline tomba sous le pouvoir religieux du curé, comme elle était déjà tombée sous celui de son vieil ami Jordy. Le parrain se chargeait de tout le bien-être matériel et des choses de la vie ; l'instruction regardait Jordy ; la morale, la métaphysique et les hautes questions appartenaient au curé. Cette belle éducation ne fut pas, comme il arrive souvent dans les maisons les plus riches, contrariée par d'imprudents serviteurs.
La Bougival, sermonnée à ce sujet, et trop simple d'ailleurs d'esprit et de caractère, ne dérangea point l'œuvre de ces grands esprits. Ursule, créature privilégiée, eut donc autour d'elle trois bons génies à qui son beau naturel rendit toute tâche douce et facile. Cette tendresse virile, cette gravité tempérée par les sourires, cette liberté sans danger,
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ce soin perpétuel de l'âme et du corps, firent d'elle, à l'âge de neuf ans, une enfant accomplie et charmante à voir.
Pendant les six premiers mois de l'année 1824, Ursule passa presque toutes ses matinées au presbytère. Le vieux médecin devina les intentions du curé. Le prêtre voulait faire d'Ursule un argument invincible. L'incrédule, aimé par sa filleule comme il l'eût été de sa propre fille, croirait à cette naïveté, serait séduit par les touchants effets de la religion dans l'âme d'une enfant dont l'amour ressemblait à ces arbres des climats indiens toujours chargés de fleurs et de fruits, toujours verts et toujours embaumés. Une belle vie est plus puissante que le plus vigoureux raisonnement. On ne résiste pas aux charmes de certaines images. Aussi le docteur eût-il les yeux mouillés de larmes sans savoir pourquoi, quand il vit la fille de son cœur partant pour l'église, habillée d'une robe de crêpe blanc, chaussée de souliers de satin blanc, parée de rubans blancs, la tête ceinte d'une bandelette royale attachée sur le côté par un gros nœud, les mille boucles de sa chevelure ruisselant sur ses belles épaules blanches, le corsage bordé d'une ruche ornée de comètes, les yeux étoiles par une première espérance, volant grande et heureuse à une première union, aimant mieux son parrain depuis qu'elle s'était élevée jusqu'à Dieu. Quand il aperçut la pensée de l'éternité donnant la nourriture à cette âme jusqu'alors dans les limbes de l'enfance, comme après la nuit le soleil donne la vie à la terre, toujoursssans savoir pourquoi, il fut fâché de rester seul au logis. Assis sur les marches de son perron, il tint pendant longtemps les yeux fixes sur la grille entre les barreaux de laquelle sa pupille avait disparu en
lui disant : — Parrain, pourquoi ne viens-tu pas ? Je serai donc heureuse sans toi ? Quoique ébranlé jusque dans ses racines, l'orgueil de l'encyclopédiste ne fléchit point encore. Il se promena cependant de façon à voir la procession des communiants et distingua sa petite Ursule brillante d'exaltation sous le voile. Elle lui lança un regard inspiré qui remua, dans la partie rocheuse de son cœur, le coin fermé à Dieu.
Le coup de la grâce
Ursule devient très pieuse. La seule tristesse de sa vie vertueuse et calme commence à la découverte de l'incrédulité du docteur. Elle le supplie de se laisser aller aux espérances qui consolent les âmes chrétiennes, sans y réussir. De curieuses expériences d'occultisme auxquelles il assiste à Paris, grâce à son ami Bouvard, entraînent enfin ce cœur si honnête et pur. Peut-être Dieu a-t-il voulu, à propos de pratiques contestables d'ailleurs, manifester la puissance de sa grâce en faveur d'un homme dont les vertus naturelles avaient mérité la foi.
Les deux amis revinrent dans la chambre, et y trouvèrent la somnambule, qui ne reconnut pas le docteur Minoret. Les yeux de cette femme se fermèrent doucement sous la main que le swedenborgiste étendit sur elle à distance, et elle reprit l'attitude dans laquelle Minoret l'avait vue avant le dîner. Quand les mains de la femme et celles du docteur furent mises en rapport, il la pria de lui dire tout ce qui se passait chez lui, à Nemours, en ce moment.
— Que fait Ursule ? dit-il. — Elle est déshabillée, elle a fini de mettre ses papillotes, elle est à genoux sur son prie-Dieu, devant un crucifix
URSULE MIROUET
d'ivoire attaché sur un tableau de velours rouge. — Que dit-elle ? — Elle fait ses prières du soir, elle se recommande à Dieu, elle, le supplie d'écarter de son âme les mauvaises pensées ; elle examine sa conscience et repasse ce qu'elle a fait dans la journée afin de savoir si elle a manqué à ses commandements ou à ceux de l'Eglise. Enfin elle épluche son âme, pauvre chère petite créature 1 La somnambule eut les yeux mouillés. Elle n'a pas commis de péché, mais elle se reproche d'avoir trop pensé à M. Savinien, reprit-elle. Elle s'interrompt pour se demander ce qu'il fait à Paris, et prie Dieu de le rendre heureux. Elle finit par vous et dit à haute voix une prière. — Pouvezvous la répéter ? — Oui.
Minoret prit son crayon et écrivit, sous la dictée de la somnambule, la prière suivante évidemment composée par l'abbé Chaperon :
« Mon Dieu, si vous êtes content de votre ser- « vante, qui vous adore et vous prie avec autant « d'amour que de ferveur, qui tâche de ne point « s'écarter de vos saints commandements, qui « mourrait avec joie comme votre Fils pour glo- « rifier votre nom, qui voudrait vivre dans votre « ombre, vous enfin qui lisez dans les cœurs, « faites-moi la faveur de dessiller les yeux de mon « parrain, de le mettre dans la voie du salut et « lui communiquer votre grâce afin qu'il vive en « vous ses derniers jours ; préservez-le de tout mal « et faites-moi souffrir en sa place ! Bonne Sainte- « Ursule, ma chère patronne, vous, divine mère « de Dieu, reine du ciel, archanges et saints du « paradis, écoutez-moi, joignez vos intercessions « aux miennes et prenez pitié de nous. »
La somnambule imita si parfaitement les gestes candides et les saintes inspirations de l'enfant, que
le docteur Minoret eut les yeux pleins de larmes.
— Dit-elle encore quelque chose ? demanda Minoret. — Oui. — - Répétez-le ! — Ce cher parrain ! avec qui fera-t-il son trictrac à Paris ?
Elle souffle son bougeoir, elle penche la tête et s'endort. La voilà partie ! Elle est bien jolie dans son petit bonnet de nuit.
Minoret salua le grand inconnu, serra la main de Bouvard, descendit avec rapidité, courut à une station de cabriolets bourgeois qui existait alors sous la porte d'un hôtel depuis démoli pour faire place à la rue d'Alger ; il y trouva un cocher et lui demanda s'il consentait à partir sur-lechamp pour Fontainebleau. Une fois le prix fait et accepté, le vieillard, redevenu jeune, se mit en route à l'instant. Suivant sa convention, il laissa reposer le cheval à Essonne, atteignit la diligence de Nemours, y trouva place, et congédia son cocher. Arrivé chez lui vers cinq heures du matin, il se coucha dans les ruines de toutes ses idées antérieures sur la physiologie, sur la nature, sur la métaphysique, et dormit jusqu'à neuf heures, tant il était fatigué de sa course.
A son réveil, certain que depuis son retour personne n'avait franchi le seuil de la maison, le docteur procéda, non sans une invincible terreur, à la vérification des faits. Il ignorait luimême la différence des deux billets de banque et l'interversion des deux volumes des Pandectes. La somnambule avait bien vu. Il sonna la Bou^ival.
— Dites à Ursule de venir me parler, dit-il en s'asseyant au milieu de sa bibliothèque.
L'enfant vint, elle courut à lui, l'embrassa ; le docteur la prit sur ses genoux, où elle s'assit en mêlant ses belles touffes blondes aux cheveux blancs de sou vieil ami.
URSULE MIROUKT 263
— Vous avez quelque chose, mon parrain ? — Oui, mais promets-moi, par ton salut, de répondre franchement, sans détour, à mes questions.
Ursule rougit jusque sur le front.
— Oh ! je ne demanderai rien que tu ne puisses me dire, dit-il en continuant et voyant la pudeur du premier amour troubler la pureté jusqu'alors enfantine de ces beaux yeux. — Parlez, mon parrain.
— Par quelle pensée as-tu fini tes prières du soir, hier, et à quelle heure les as-tu faites ? — Il était neuf heures un quart, neuf heures et demie. — Eh bien ! répète-moi ta dernière prière ?
La jeune fille espéra que sa voix communiquerait sa foi à l'incrédule ; elle quitta sa place, se mit à genoux, joignit les mains avec ferveur ; une lueur illumina son visage, elle regarda le vieillard et lui dit :
— Ce que je demandais hier à Dieu, je l'ai demandé ce matin, je le demanderai jusqu'à ce qu'il m'ait exaucée.
Puis elle répéta sa prière avec une nouvelle et plus puissante expression : mais, à son grand étonnement son parrain l'interrompit en achevant la prière.
— Bien, Ursule î dit le docteur en reprenant sa filleule sur ses genoux. Quand tu t'es endormie la tête sur l'oreiller, n'as-tu pas dit en toi-même : « Ce cher parrain ! avec qui fera-t-il son trictrac à Paris ? »
Ursule se leva comme si la trompette du jugement dernier eut éclaté à ses oreilles : elle jeta un cri de terreur : ses yeux agrandis regardaient le vieillard avec une horrible fixité.
— Qui ctes-vous, mon parrain ? De qui tenezvous une pareille puissance ? lui demanda-t-elle
en imaginant que pour ne pas croire en Dieu il devait avoir fait un pacte avec l'ange de l'enfer.
— Qu'as-tu semé hier dans le jardin
Du
réséda, des pois de senteur, des balsamines. — Et en dernier des pieds d'alouette ?
Elle tomba sur ses genoux.
— Ne m'épouvantez pas, mon parrain ; mais vous étiez ici, n'est-ce pas ? — Ne suis-je pas toujours avec toi ? répondit le docteur en plaisantant pour respecter la raison de cette innocente fille. Allons dans ta chambre.
Il lui donna le bras et monta l'escalier.
— Vos jambes tremblent, mon bon ami, ditelle.
— Oui, je suis comme foudroyé. — Croiriezvous donc enfin à Dieu ? s'écria-t-ellc avec une joie naïve en laissant vois des larmes dans ses yeux.
Le vieillard ne croit pas encore, mais cette fois il est touché au plus profond de l'âme.
Toute sa science, basée sur les assertions de l'école de Locke et de Condillac, était en ruines. En voyant ses creuses idoles en pièces, nécessairement son incrédulité chancelait.
Ainsi tout l'avantage, dans le combat de cette enfance catholique contre cette vieillesse voltairienne, allait être à Ursule. Dans ce fort démantelé, sur ces ruines, ruisselait une lumière. Du sein de ces décombres éclatait la voix de la prière ! Néanmoins l'obstiné vieillard chercha querelle à ses doutes. Encore qu'il fût atteint au cœur, il ne se décidait pas, il luttait toujours conire Dieu. Cependant son esprit parut vacillant, il ne fut plus le même. Devenu songeur outre mesure, il lisait les Pensées de Pascal, il lisait la sublime
URSULE MIROUET 265
Histoire des Variations de Bossuct, il lisait Donald, il lut saint Augustin ; il voulut parcourir les œuvres de Swedenborg et de feu saint Martin, desquels lui avait parlé l'homme mystérieux. L'édifice bâti chez cet homme par le matérialisme craquait de toutes parts, il ne fallait plus qu'une secousse : et, quand son cœur fût. mûr pour Dieu, il tomba dans la vigne céleste comme tombent les fruits. Plusieurs fois déjà, le soir, en jouant avec le curé, sa filleule à côté d'eux, il avait fait des questions qui, relativement à ses opinions, paraissaient singulières à l'abbé Chaperon, ignorant encore du travail intérieur par lequel Dieu redressait cette belle conscience.
— Croyez-vous aux apparitions ? demanda l'incrédule à son pasteur en interrompant la partie.
— Cardan, un grand philosophe du seizième siècle en a eu, répondit le curé. — Je connais toutes celles qui ont occupé, les savants, je viens de relire Plotin. Je vous interroge en ce moment comme catholique ; et vous demande si vous pensez que l'homme mort puisse revenir voir les vivants. — Mais Jésus est apparu aux apôtres après sa mort, reprit le curé. L'Eglise doit avoir foi dans les apparitions de Notre Sauveur. Quant aux miracles, nous n'en manquons pas, dit l'abbé Chaperon en souriant, voulez-vous connaître le plus récent ? il a eu lieu» pendant le dix-huitième siècle. — Bah ! — Oui, le bienheureux Marie- Alphonse de Liguori a su bien loin de Rome la mort du pape, au moment où le saint père expirait, il y a de nombreux témoins de ce miracle. Le saint évêque, entré en extase, entendit les dernières paroles du souverain pontife et les répéta devant plusieurs personnes. Le courrier chargé d'annoncer l'événement ne vint que trente heures après...
— Jésuite ! répondit le vieux Minoret en plaisantant, je ne vous demande pas de preuves, je vous demande si vous y croyez. — Je crois que l'apparition dépend beaucoup de celui qui la voit, dit le curé continuant à plaisanter l'incrédule. — Mon ami, je ne vous tends pas de piège, que croyezvous sur ceci ?
— Je crois la puissance de Dieu infinie, dit l'abbé.
— Quand je serai mort, si je me réconcilie avec Dieu, je le prierai de me laisser vous apparaître, dit le docteur en riant. — C'est précisément la convention faite entre Cardan et son ami, répondit le curé.
— Ursule, dit Minoret, si jamais un danger te menaçait, appelle-moi, je viendrai. — Vous venez de dire en un seul mot la touchante élégie intitulée Nêère d'André Chénier, répondit le curé. Mais les poètes ne sont grands que parce qu'ils savent revêtir les faits ou les sentiments d'images éternellement vivantes. — Pourquoi parlez-vous de votre mort, mon cher parrain ? dit d'un ton douloureux la jeune fille, nous ne mourrons pas nous autres chrétiens, notre tombe est le berceau de notre âme. — Enfin, dit le docteur en souriant, il faut bien s'en aller de ce monde, et quand je n'y serai plus, tu seras bien étonnée de ta fortune.
— Quand vous ne serez plus, mon bon ami, ma seule consolation sera de vous consacrer ma vie.
— A moi, mort ? — Oui. Toutes les bonnes œuvres que je pourrai faire seront faites en votre nom pour racheter vos fautes. Je prierai Dieu tous les jours, afin d'obtenir de sa clémence infinie qu'il ne punisse pas éternellement les erreurs d'un jour, et qu'il mette près de lui, parmi les âmes des
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bienheureux, une âme aussi belle, aussi pure que la vôtre.
Cete réponse, dite avec une candeur angélique, prononcée d'un accent plein de certitude, confondit l'erreur, et convertit Denis Minoret à la façon de saint Paul. Un rayon de lumière intérieure l'étourdit en même temps que cette tendresse, étendue sur sa vie à venir, lui fit venir les larmes aux yeux. Ce subit effet de la grâce eut quelque chK>se d'électrique. Le curé joignit les mains et se leva troublé. La petite, surprise de son triomphe, pleura. Le vieillard se dressa, comme si quelqu'un l'eut appelé, regarda dans l'espace comme s'il y voyait une aurore ; puis, il fléchit le genou sur son fauteuil, joignit les mains et baissa les yeux vers la terre en homme profondément humilié.
— Mon Dieu ! dit-il d'une voix émue en relevant son front, si quelqu'un peut obtenir ma grâce et m'amener vers toi, n'est-ce pas cette créature sans tâche ? Pardonne à cette vieillesse repentie que cette glorieuse enfant te présente ! 11 éleva mentalement son âme à Dieu, le priant d'achever de l'éclairer par sa science après l'avoir foudroyé de sa grâce, il se tourna vers le curé, et lui tendant la main : — Mon cher pasteur, je redeviens petit, je vous appartiens et vous livre mon âme.
Ursule couvrit de larmes joyeuses les mains de son parrain en les lui baisant. Le vieillard prit cette enfant sur ses genoux et la nomma gaiement sa marraine. Le curé tout attendri récita le Veni Creator dans une sorte d'effusion religieuse. Cette hymne servit de prière du soir à ces trois chrétiens agenouillés.
— Qu'y a-t-il ? demanda la Bougival étonnée. — Enfin, mon parrain croit en Dieu ! répondit Ursule.
— - Ah ! ma foi, tant mieux, il ne lui manquait que ça pour être parfait ! s'écria la vieille Bressane en se signant avec une naïveté sérieuse. — Cher docteur, dit le bon prêtre, vous aurez compris bientôt les grandeurs de la religion et la nécessité de ses pratiques ; vous trouverez sa philosophie dans ce qu'elle a d'humain, bien plus élevée que celle des esprits les plus audacieux.
Le curé, qui manifestait une joie presque enfantine, convint alors de catéchiser ce vieillard en conférant avec lui deux fois par semaine. Ainsi, la conversion attribuée à Ursule et à un esprit de calcul sordide fut spontanée. Le curé, qui s'était abstenu pendant quatorze années de toucher aux plaies de ce cœur tout en le déplorant, avait été sollicité comme on va quérir le chirurgien en se sentant blessé. Depuis cette scène, tous les soirs, les prières prononcées par Ursule avaient été faites en commun. De moment en moment, le vieillard avait senti la paix succédant en lui-même aux agitations. En ayant, comme il le disait, Dieu pour éditeur responsable des choses inexplicables, son esprit était à l'aise. Sa chère enfant lui répondait qu'il se voyait bien à ceci qu'il avançait dans le royaume de Dieu. Pendant la messe, il venait de lire les prières en y appliquant son entendement, car il s'était élevé, dans une première conférence, à la divine idée de la communion entre tous les fidèles. Ce vieux néophyte avait compris le symbole éternel attaché à cette nourriture, et que la foi rend nécessaire quand il a été pénétré dans son sens intime, profond, radieux.
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Mort du docteur Minoret
Minoret veut laisser sa fortune à Ursule. Mais les héritiers veillent, surtout Minore t-Leviault, le maître de poste de Nemours qui s'est caché tout près de la chambre du mourant d'où il peut tout entendre.
Mon enfant aimée, dit le mourant, mes heures, mes minutes mêmes sont comptées. Je n'ai pas été médecin pour rien : le sinapisme du docteur ne me fera pas aller jusqu'au soir. Ne pleure pas, Ursule, dit-il en se voyant interrompu par les pleurs de sa filleule ; mais, écoute-moi bien : il s'agit d'épouser Savinien. Aussitôt que la Bougival sera montée avec le sinapisme, descends au pavillon chinois, en voici la clef ; soulève le marbre du buffet de Boulle, et dessous tu trouveras une lettre cachetée à ton adresse : prends-la, reviens me la montrer, car je ne mourrai tranquille qu'en te la voyant entre les mains. Quand je serai mort, tu ne le diras pas sur-le-champ ; tu feras venir M. de Portenduôre, vous lirez la lettre ensemble, et tu me jures en son nom et au tien, d'exécuter mes dernières volontés. Quand il m'aura obéi, vous annoncerez ma mort, et la comédie des héritiers commencera. Dieu veuille que ces monstres ne te maltraitent pas !
— Oui, mon parrain.
Le maître de poste n'écouta point le reste de la scène ; il détala sur la pointe des pieds; en se souvenant que la serrure du cabinet se trouvait du côté de la bibliothèque. Il avait assisté dans le temps au débat de l'architecte et du serrurier, qui prétendait que, si l'on s'introduisait dans la maison par la fenêtre donnant sur la rivière, il fallait par prudence mettre la serrure du côté
de la bibliothèque, le cabinet, devant être une pièce de plaisance pour l'été. Ebloui par l'intérêt et les oreilles pleines de sang, Minoret dévissa la serrure au moyen d'un couteau avec la prestesse des voleurs. Il entra dans le cabinet, y prit le paquet de papiers sans s'amuser à le décacheter, revissa la serrure, remit les choses en état, et alla s'asseoir dans la salle à manger en attendant, que la Bougival montât le sinapisme pour quitter la maison. Jl opéra sa fuite avec d'autant plus de facilité, que la pauvre Ursule trouva plus urgent de voir appliquer le sinapisme que d'obéir aux recommandations de son parrain.
— La lettre ! la lettre ! cria d'une voix mourante le vieillard, obéis-moi, voici la clef. Je veux te voir la lettre à la main.
Ces paroles furent jetées avec des regards si égarés, que la Bougival dit à Ursule. — Mais faites donc ce que veut votre parrain, ou vous aller causer sa mort.
Elle le baisa sur le front, prit la clef et descendit ; mais, bientôt rappelée par les cris perçants de la Bougival, elle accourut. Le vieillard l'embrassa par un regard, lui vit les mains vides, se dressa sur son séant, voulut parler, et mourut en faisant un horrible soupir les yeux hagards de terreur 1 La pauvre petite, qui voyait la mort pour la première fois, tomba sur ses genoux et fondit en larmes. La Bougival ferma les yeux du vieillard et le disposa dans son lit. Quand, selon son expression, elle eut paré la mort, la vieille nourrice courut prévenir M. Savinien ; mais les héritiers qui se tenaient au bout de la rue entouiés de curieux et absolument comme des corbeaux, qui attendent qu'un cheVal soit enterré pour venir gratter la terre et la fouiller de leurs pattes et du
URSULE MIROUET 271
bec, accoururent avec la célérité de ces oiseaux de proie.