‹ BalzacChapitre 42 sur 45 · LA COUSINE BETTE · texte numérisé non relu

LA COUSINE BETTE

Le pauvre lancier n'a tué que lui, dit-il en foudroyant Hulot d'Ervy d'un regaxd.

— Combien avez-vous pris ! dit sévèrement le comte de Forzheim à son frère.

— Deux cent mille francs.

— Mon cher ami, dit le comte en s'adressant au ministre, vous aurez les deux cent mille francs sous quarante-huit heures. On ne pourra jamais <lire qu'un homme portant le nom de Hulot a fait tort d'un denier à la chose publique...

— Quel enfantillage ! dit le maréchal. Je sais où sont les deux cent mille francs, et je vais les faire restituer. Donnez vos démisisons et demandez votre retraite ! reprit-il en faisant voler une double feuille de papier tellière jusqu'à l'endroit où s'était assis à la table le conseiller d'Etat, dont les jambes flageolaient. Ce serait une honte pour nous tous, que ce procès : aussi ai-je obtenu du conseil des ministres la liberté d'agir comme je le fais. Puisque vous acceptez la vie sans l'honneur, sans mon estime, une vie dégradée, vous aurez la retraite qui vous est due. Seulement, faites vous bien oublier.

Le maréchal Hulot, qui était resté debout, immobile, pâle comme un cadavre, examinant 6on frère à la dérobée, alla prendre la main du prince et lui répéta :

— Dans quarante-huit heures, le tort matériel sera réparé I mais l'honneur ! Adieu, maréchal ! c'est le dernier coup qui tue... Oui, j'en mourrai, lui dit-il à l'oreille.

— Pourquoi diantre es-tu venu ce matin ? répondit le prince ému.

— Je venais pour sa femme, répliqua le comte en montrant Hector : elle est sans pain ! surtout maintenant.

— Il a sa retraite !

— Elle est engagée !

— Il faut avoir le diable au corps l dit le princ» en haussant les épaules.

— Promets-moi de t'occuper d'elle. Cottin ?... demanda le comte de Forzheim, qui n'entendait rien et qui ne pensait qu'à sa belle-sœur.

— Sois tranquille ! dit le ministre.

— Eh bien ! merci, et adieu ! — Venez, monsieur, dit-il à son frère,

Le prince regarda d'un œil en apparence calme les deux frères, si différents d'attitude, de conformation et de caractère, le brave et le lâche, l'honnête et le concussionnaire, et il se dit : « Ce lâche na saura pas mourir, et mon pauvre Hulot, si probe, a la mort dans son sac, lui ! » Il s'assit dans son fauteuil et reprit la lecture des dépêches d'Afrique par un mouvement qui peignait à la fois le sang-froid du capitaine et la pitié profonde que donne le spectacle des champs de bataille I car il n'y a rien de plus humain en réalité que les militaires, si rudes en apparence, et à qui l'habitude de la guerre communique cet absolu glacial, si nécessaire sur les champs de bataille...

Le maréchal apporte le lendemain toute sa fortune au ministre de la guerre, et meurt de douleur trois jours après. Le baron Hulot retourne à ses ignobles passions.

Le Cousin Pons

Un pique-assiette

Pons est un ancien prix de Rome dont le nom a été célèbre au temps de l'Empire. Il a conservé l'amour des belles choses ; il collectionne les œuvres d'art ; il a surtout un bon cœur. Mais il a son péché mignon.

Cet homme, plein de délicatesse, dont Pâme vivait par une admiration infatigable pour la magnificence du Travail humain, cette belle lutte avec les travaux de la nature, était l'esclave de celui des sept péchés capitaux que Dieu doit punir ie moins sévèrement : Pons était gourmand. Son peu de fortune et sa passion pour le Bric-à- Brac lui commandait un régime diététique tellement en horreur avec sa gueule fine, que le célibataire avait tout d'abord tranché la question en allant dîner tous les jours en ville. Or, sous l'Empire, on eut bien plus que de nos jours un culte pour les gens célèbres, peut-être à cause de leur petit nombre et de leur peu de prétentions politiques. On devenait poète, écrivain, musicien à si peu de frais ! Pons, regardé comme le rival probable des Nicolo, des Paër et des Berton, reçut alors tant d'invitations, qu'il fut obligé de les écrire sur un agenda, comme les avocats écrivent leurs causes. Se comportant d'ailleurs en artiste,

il offrait des exemplaires de ses romances à tous ses amphitryons, il touchait le forte chez eux, il leur apportait des loges à Feydeau, théâtre pour lequel il travaillait ; il y organisait des concerts ; il jouait même quelquefois du violon chez ses parents en improvisant un petit bal. Les plus beaux hommes de la France échangeaient en ce temps-là des coups de sabre avec les plus beaux hommes de la coalition : la laideur de Pons s'appela donc originalité, d'après la grande loi promulguée par Molière dans le fameux couplet d'Eliante. Pendant cette période, qui dura six ans environ, de 1810 à 1816, Pons contracta la funeste habitude de bien dîner, de voir les personnes qui l'invitaient se mettant en frais, se procurant des primeurs, débouchant leurs meilleurs vins, soignant le dessert, le café, les liqueurs, et le traitant de leur mieux, comme on traitait sous l'Empire, où beaucoup de maisons imitaient les splendeurs des rois, des reines, des princes dont regorgeait Paris, Lorsque, d'invité perpétuel, Pons arriva, par sa décadence comme artiste, à l'état de pique-assiette, il lui fut impossible de passer de ces tables si bien servies au brouet lacédémonien d'un restaurant à quarante sous. Hélas ! il lui prit des frissons en pensant que son indépendance tenait à de si grands sacrifices, et il se sentit capable des plus grandes lâchetés pour continuer à bien vivre, à savourer toutes les primeurs à leur date, enfin à gobichonner (mot populaire, mais expressif) do bons petits plats soignés. Oiseau picoreur, s'en» fuyant le gosier plein, et gazouillant un air pour tout remerciement. Pons éprouvait d'ailleurs un certain plaisir à bien vivre aux dépens de h société qui lui demandait, quoi ? de la monnau de singe. Habitué, comme tous les célibataire;

jui ont le chez soi en horreur et qui vivent chez les jutres, à ces formules, à ces grimaces sociales par lesquelles on remplace les sentiments dans le monde, il se servait des compliments comme de mtnue monnaie ; et, à l'égard des personnes, il se contentait des étiquettes, sans plonger une main curieuse dans les sacs.

Cette phase assez supportable dura dix années ; mais quelles années ! Ce fut un automne pluvieux. Pendant tout ce temps, Pons se maintint gratuitement à table, en se rendant nécessaire dans toutes les maisons où il allait. Il entra dans une voie fatale en s'acquittant d'une multitude de commissions, en remplaçant les portiers et les domestiques dans mainte et mainte occasion. Préposé de bien des achats, il devint l'espion honnête et innocent détaché d'une famille dans une autre ; mais on ne lui sut aucun gré de tant de courses et de tant de lâchetés. - — Pons est un garçon, disait-on, il ne sait que faire de son temps, il est trop heureux de trotter pour nous... Que deviendrait-il ?

Bientôt se déclara la froideur que le vieillard répand autour de lui. Cette bise se communique, elle produit son effet dans la température morale, surtout lorsque le vieillard est laid et pauvre. N'est-ce pas être trois fois vieillard ? Ce fut l'hiver de la vie, l'hiver au nez rouge, aux joues hâves, avec toutes sortes d'onglées.

De 1836 à 1843, Pons se vit invité rarement. Loin de rechercher le parasite, chaque famille l'acceptait comme on accepte un impôt ; on ne lui tenait plus compte de rien, pas même de ses services réels.

Deux amis

Ce brave homme, qui n'a de défaut que sa gourmandise, trouve pour consoler son cœur délicat froissé par les avanies qu'il doit subir, un excellent ami, l'allemand Schmucke.

Pons et Schmucke avaient en abondance, l'un comme l'autre, dans le cœur et dans le caractère, ces enfantillages de sentimentalité qui distinguent les Allemands : comme la passion des fleurs, comme l'adoration des effets naturels, qui les porte à planter de grosses bouteilles dans leurs jardins, pour voir en petit le paysage qu'ils ont en grand sous leurs yeux ; comme cette prédisposition aux recherches, qui fait faire à un savant germanique cent lieues dans ses guêtres pour trouver une vérité qui le regarde en riant, assise à la marge du puits sous le jasmin de la cour ; comme, enfin, ce besoin de prêter une signifiance psychique aux reines de la création, qui produit les œuvres inexplicables de Jean-Paul Richter, les griseries imprimées d'Hoffmann et les garde-fous in-folio que l'Allemagne met autour des questions les plus simples, creusées en manière d'abîmes, au fond desquels il ne se trouve qu'un Allemand- Catholiques tous deux, allant à la messe ensemble, ils accomplissaient leurs devoirs religieux, comme des enfants n'ayant jamais rien à dire à leurs confesseurs. Ils croyaient fermement que la musique, la langue du ciel, était aux idées et aux sentiments, ce que les idées et les sentiments sont à la parole ; et ils conversaient à l'infini sur ce système, eu se répondant l'un à l'autre par des orgies d< musique, pour se démontrer à eux-mêmes leurs propres convictions, à la manière des amants. Schmucke était aussi distrait que Pons était

attentif. Si Pons était collectionneur, Schmucke était rêveur ; celui-ci étudiait les belles choses morales, comme l'autre sauvait les belles choses matérielles. Pons voyait et achetait une tasse de porcelaine pendant le temps que Schmucke mettait à se moucher, en pensant à quelque motif de Rossini, de Bellini, de Beethoven, de Mozart, et cherchant dans le monde des sentiments où pouvait se trouver l'origine ou la réplique de cette phrase musicale. Schmucke, dont les économies étaient administrées par la distraction, Pons, prodigue par passion, arrivaient l'un et l'autre au même résultat : zéro dans la bourse à la Saint- Sylvestre de chaque année.

Sans cette amitié, Pons eût succombé peut-être à ses chagrins ; mais dès qu'il eut un cœur où décharger le sien, la vie devint supportable pour lui. La première fois qu'il exhala ses peines dans le cœur de Schmucke, le bon Allemand lai conseilla de vivre comme lui, de pain et de fromage, chez lui, plutôt que d'aller manger des dîners qu'on lui faisait payer si cher. Hélas ! Pons n'osa pas avouer à Schmucke que, chez lui, le cœur et l'estomac étaient ennemis, que l'estomac s'accommodait de ce qui faisait souffrir le cœur et qu'il lui fallait à tout prix un bon dîner à déguster. Avec le temps, Schmucke finit par comprendre Pons ; car il était trop Allemand pour avoir la rapidité d'observation dont jouissent les Français, et il n'en aima que mieux le pauvre Pons. Rien ne fortifie l'amitié comme lorsque, de deux amis, l'un se croit supérieur à l'autre. Un ange n'aurait rien eu à en dire en voyant Schmucke, quand il se frotta les mains au moment où il découvrit dans son ami l'intensité qu'avait prise la gourmandise. En effet, le lendemain, le bon Allemand orna

le déjeuner de friandises, qu'il alla chercher luimême, et il eut soin d'en avoir tous les jours de nouvelles pour son ami ; car depuis leur réunion ils déjeunaient tous les jours ensemble au logis.

Depuis la réunion de ces deux vieillards, leurs occupations, à peu près semblables, avaient pris cette allure fraternelle qui distingue à Paris les chevaux de fiacre.

Levés vers les sept heures du matin en été comme en hiver, après leur déjeuner ils allaient donner leurs leçons daus les pensionnats où ils se suppléaient au besoin. Vers midi, Pons se rendait à son théâtre quand une répétition l'y appelait, et il donnait à la flânerie tous ses instants de liberté. Puis les deux amis se retrouvaient le soir au théâtre où Pons avait placé Schmucke.

Ordinairement Pons se rendait à l'orchestre de son théâtre vers huit heures, heure à laquelle se donnent les pièces en faveur, et dont les ouvertures et les accompagnements exigeaient la tyrannie du bâton. Cette tolérance existe dans lo plupart des petits théâtres ; mais Pons était à cet égard d'autant plus à l'aise qu'il mettait dans ses rapports avec l'administration un grand désintéresse* ment. Schmucke suppléait d'ailleurs Pons au besoin. Avec le temps, la position de Schmucke à l'orchestre s'était consolidée. L'illustre Gaudissard avait reconnu, sans en rien dire, et la valeur et l'utilité du collaborateur de Pons. On avait été obligé d'introduire à l'orchestre un piano pour les grands théâtres. Le piano, touché gratis par Schmucke, fut établi auprès du pupitre du chef d'orchestre, où se plaçait le surnuméraire volontaire. Quand on connut ce bon Allemand, sans ambition ni prétention, il fut accepté par tous les musiciens. L'administration, pour un modique

traitement, chargea Schmucke des instruments qui ne sont pas représentés dans Foichestre des théâtres du boulevard, et qui sont souvent nécessaires, comme le piano, la viole d'amour, le cor anglais, le violoncelle, la harpe, les castagnettes de la cachucha les sonnettes et les inventions de Sax, etc. Les Allemands, s'ils ne savent pas jouer des grands instruments de la Liberté, savent jouer naturellement de tous les instruments de la musique.

Le cousin chez sa cousine

Pons va dîner chez sa cousine, une des rares maisons où on le tolère encore à dîner chaque semaine, en qualité de cousin.

— Madame, voilà votre monsieur Pons, et en spencer encore 1 vint dire Madeleine à la présidente. Il devrait bien me dire par quel procédé il le conserve depuis vingt-cinq ans !

En entendant un pas d'homme dans le petit salon qui se trouvait entre son grand salon et sa chambre à coucher, madame Camusot regarda sa fille et haussa les épaules.

— Vous me prévenez toujours avec tant d'intelligence, Madeleine, que je n'ai pas eu le temps de prendre un parti, dit la présidente.

— > Madame, Jean est sorti, j'étais seule, monsieur Pons a sonné, je lui ai ouvert la porte, et comme il est presque de la maison, je ne pouvais pas l'empêcher de me suivre ; il est là qui se débarrasse de son spencer.

— Ma pauvre Minette, dit la présidente à sa

fille, nous sommes prises ; nous devons maintenant dîner ici.

— Voyons reprit-elle, en voyant à sa chère Minette une figure piteuse, faut-il nous débarrasser de lui pour toujours ?

— Oh ! pauvre homme ! répondit mademoiselle Gamusot, le priver d'un de ses dîners !

Le petit salon retentit de la fausse tousserie d'un homme qui voulait dire ainsi : Je vous entends.

— Eh bien, qu'il entre ! dit madame Camusot à Madeleine en faisant un geste d'épaules.

• — Vous êtes venu de si bonne heure, mon cousin, dit Cécile Camusot en prenant son petit air câlin, que vous nous avez surprises au moment où ma mère allait s'habiller.

Le cousin Pons, à qui le mouvement d'épaules de la présidente n'avait pas échappé, fut si cruellement atteint qu'il ne trouva pas un compliment à dire, et il se contenta de ce mot profond : — Vous êtes toujours charmante, ma petite cousine ! Puis, se tournant vers la mère et la saluant : — Chère cousine, reprit-il, vous ne sauriez m'en vouloir de venir un peu plus tôt que de coutume ; je vous apporte ce que vous m'avez fait le plaisir de me demander...

Et le pauvre Pons, qui sciait en deux le président, la présidente et Cécile chaque fois qu'il les appelait cousin ou cousine, tira de la poche de côté de son habit une ravissante petite boîte oblongue en bois de Sainte-Lucie, divinement sculptée.

— Ah ! je l'avais oublié ! dit sèchement la présidente.

Cette exclamation n'était-elle pas atroce ? n'ôtait-elle pas tout mérite au soin du parent dont le seul tort était d'être un parent pauvre ?

— Mais, reprit-elle, vous êtes bien bon, mon

cousin. Vous dois-je beaucoup d'argent pour cette petite bêtise ?

Cette demande causa comme un tressaillement intérieur au cousin ; il avait la prétention de solder tous ses dîners par l'offrande de ce bijou.

— J'ai cru que vous me permettiez de vous l'offrir, dit-il d'une voix émue.

— Comment ! comment I reprit la présidente ; mais, entre nous, pas de cérémonies, nous nous connaissions assez pour laver notre linge ensemble. Je sais que vous n'êtes pas assez riche pour faire la guerre à vos dépens. N'est-ce pas déjà beaucoup que vous ayez pris la peine de perdre votre temps à courir chez les marchands ?...

— Vous ne voudriez pas de cet éventail, ma chère cousine, si vous deviez en donner la valeur, répliqua le pauvre homme, offensé, car c'est un chef-d'œuvre de Watteau, qui l'a peint des deux côtés ; mais soyez tranquille, ma cousine, je n'ai pas payé la centième partie du prix d'art.

Dire à un riche : « Vous êtes pauvre ! » c'est dire à l'archevêque de Grenade que ses homélies ne valent rien. Madame la présidente était beaucoup trop orgueilleuse de la position de son mari, de la possession de la terre de Marville et de ses invitations aux bals de la cour pour ne pas être atteinte au vif par une semblable observation, surtout partant d'un misérable musicien vis-à-vis de qui elle se posait en bienfaitrice.

— Ils sont donc bien bêtes les gens à qui vous achetez ces choses-là ?... dit vivement la présidente.

— On n*; connaît pas à Paris de marchands bêtes, répliqua Pons presque sèchement.

— C'est alors vous qui avez beaucoup d'esprit; dit Cécile pour calmer le débat.

— Ma petite cousine, j'ai l'esprit de connaître Lancret, Pater, Watteau, Greuze ; mais j'avais surtout le désir de plaire à votre chère maman.

Ignorante et vaniteuse, madame de Marville ne voulait pas avoir l'air de recevoir la moindre chose de son pique-assiette, et son ignorance la servait admirablement, elle ne connaissait pas le nom de Watteau. Si quelque chose peut exprimer jusqu'où va l'amour-propre des collectionneurs, qui, certes, est un des plus vifs, car il rivalise avec l'amour propre d'auteur, c'est l'audace que Pons venait d'avoir en tenant tête à sa cousine pour la première fois depuis vingt ans. Stupéfait de sa hardiesse, Pons reprit une contenance pacifique en détaillant à Cécile les beautés de la fine sculpture des branches de ce merveilleux éventail.

— Vous comprenez que je me suis mis en chasse, dès que votre chère maman m'a fait l'honneur de me demander un éventail, repris Pons. J'ai vu tous les marchands de Paris, sans y rien trouver de beau ; car, pour la chère présidente, je voulais un chef-d'œuvre, et je pensais à lui donner l'éventail de Marie-Antoinette, le plus beau de tous les éventails célèbres. Mais hier, je fus ébloui par ce divin chef-d'œuvre, que Louis XV a bien certainement commandé. Pourquoi suis-je allé chercher un éventail rue de Lappe ? chez un Auvergnat ! qui vend des cuivres, des ferrailles, des meubles dorés ? Moi je crois à l'intelligence des objets d'art, ils connaissent les amateurs, ils les appellent, ils leur font : Chit ! chit !...

La présidente haussa les épaules en regardant sa fille, sans que Pons pût voir cette mimique rapide.

— Je les connais tous, ces rapiatslà ! « Qu'avezvous de nouveau, papa Monistrol ? Avez-vous des

dessus de porte ? » ai-je demandé à ce marchand, qui me permet de jeter les yeux sur ces acquisitions avant les grands marchands. A cette question, Monistrol me raconte comment Liénard, qui sculptait dans la chapelle de Dreux de fort belles choses pour la liste civile, avait sauvé à la vente d'Aulnay les boiseries sculptées des mains des marchands de Paris, occupés de porcelaines et de meubles incrustés. — Je n'ai pas eu grand chose; me dit-il, mais je pourrai gagner mon voyage avec cela. » Et il me montra le bonheurdu-jour, une merveille ! c'est des dessins de^ Boucher, exécutés en marqueterie avec art... C'est à se mettre à genoux devant ! « Tenez, monsieur, me dit-il, je viens de trouver dans un petit tiroir fermé, dont la clef manquait, et que j'ai forcé, cet éventail î vous devriez bien me dire à qui je peux le vendre... » Et il me tire cette petite boîte en bois de Sainte-Lucie sculpté. « Voyez ! c'est de ce Pompadour qui ressemble au gothique fleuri. » «Oh! lui ai-je répondu, la boîte est jolie, elle pourrait m'aller, la boîte, car, l'éventail, mon vieux Monistrol. je n'ai point de madame Pons à qui donner ce vieux bijou ; d'ailleurs on en fait de neufs, bien jolis. On peint aujourd'hui ces vélins-là d'une manière miraculeuse et assez bon marché. Savez-vous qu'il y a deux mille peintres à Paris ! Et je dépliais négligemment l'éventail, contenant mon admiration, regardant froidement ces deux petits tableaux, d'un laisser-aller, d'une exécution à ravir. Je tenais l'éventail de madame de Pompadour ! Watteau s'est exterminé a composer cela ! « Combien voulez-vous du meuble ?» — Oh ! mille francs, on me les donne déjà l Je lui dis un prix de l'éventail, qui correspondait aux frais présumés de son voyage. Nous nous regardons

alors dans le blanc des yeux, et je vois que je tiens mon homme. Aussitôt je remets l'éventail dans sa boîte, afin que l'Auvergnat ne se mette pas à l'examiner, et je m'extasie sur le travaille cette boîte qui, certeo, est un vrai bijou. >; Si je l'achète, dis-je à Ministrol, c'est à cause de cela, voyez-vous, il n'y a que la boîte qui me tente. Quand à ce bonheur-du-jour, vous en aurez plus de mille francs, voyez donc comme ces cuivres sont ciselés ! c'est des modèles... On peut exploiter cela... ça n'a pas été reproduit, on faisait tout unique pour madame de Pompadour... » Et mon homme, allumé par son bonheur-du-jour, oublie l'éventail ; il me le laisse à rien pour prix de la révélation que je lui fais de la beauté de ce meuble de Riesener. Et voilà 1 Mais il faut bien de la pratique pour conclure de pareils marchés ! C'est des combats d'oeil à œil, et quel œil que celui d'un juif ou d'un Auvergnat !

L'admirable pantomine, la verve du vieil artiste qui faisaient de lui, racontant le triomphe de sa finesse sur l'ignorance du brocanteur, un modèle digne du pinceau hollandais, tout fut perdu pour la présidente et pour sa fille qui se dirent, en échangeant des regards froids et dédaigneux : — Quel original !...

— Ça vous amuse donc ? demanda la présidente. Pons, glacé par cette question, éprouva l'envie

de battre la présidente.

— Mais, ma chère cousine, reprit-il, c'est la chasse aux chefs-d'œuvre ! Et on se trouve face à face avec des adversaires qui défendent le gibier ! c'est ruse contre ruse ! Un chef-d'œuvre doublé d'un Normand, d'un juif ou d'un Auvergnat : mais c'est comme dans les contes de fées, une princesse gardée par des enchanteurs !

— Et comment savez-vous que c'est de Wat... comment dites-vous ?

— Watteau ! ma cousine, un des plus grands peintres français du dix-huitième siècle I Tenez, ne voyez-vous pas la signature ? dit-il en montrant une des bergeries qui représentait une ronde dansée par de fausses paysannes et par des bergers grands seigneurs. C'est d'un entrain ! Quelle verve ! quel coloris ! Et c'est fait I tout d'un trait ! comme un paraphe de maître d'écriture ; on ne sent plus le travail ! Et de Fautre côté, tenez ! un bal dans un salon ! C'est l'hiver et l'été ! Quels ornements ! et comme c'est conservé 1 Vous voyez, la virole est en or, et elle est terminée de chaque côté par un tout petit rubis que j'ai décrassé !

— S'il en est ainsi, je ne pourrais pas, mon cousin, accepter de vous un objet d'un si grand prix. Il vaut mieux vous en faire des rentes, dit la présidente, qui ne demandait cependant pas mieux que de garder ce magnifique éventail.

— Il est temps que ce qui a servi au Vice soit aux mains de la Vertu ! dit le bonhomme en retrouvant de l'assurance. Il aura fallu cent ans pour opérer ce miracle. Soyez sûre qu'à la cour, aucune princesse n'aura rien de comparable à ce chef-d'œuvre ; car il est malheureusement dans la nature humaine de faire plus pour une Pompadour que pour une vertueuse reine !

— Eh bien, je l'accepte ! dit en riant la présidente. Cécile, mon petit ange, va donc voir avec Madeleine à ce que le dîner soit digne de notre cousin...

La présidente voulut balancer le compte. Cette recommandation faite à haute voix, contrairement

aux règles du bon goût, ressemblait si bien à l'appoint d'un payement, que Pons rougit comme une jeune fille prise en faute. Ce gravier un peu trop gros lui roula pendant quelque temps dans le cœur. Cécile, jeune personne très rousse, dont le maintien, entaché de pédantisme, affertait la gravité judiciaire du président et se sentait de la sécheresse de sa mère, disparut en laissant le pauvre Pons aux prises avec la terrible présidente.

Elle est sortie pour jouer un tour au pauvre Pons.

Madeleine entra, remit un petit billet à la présidente et attendit une réponse. Voici ce que contenait le billet :

« Si nous supposions, ma chère maman, que ce » petit mot, nous est envoyé du Palais par mon » père qui te dirait d'aller dîner avec moi chez son » ami pour renouer l'affaire de mon mariage, le » cousin s'en irait, et nous pourrions donner suite » à nos projets chez les Popinot. »

— Qui donc monsieur m'a-t-il dépêché ? demanda vivement la présidente.

— Un garçon de salle du Palais, répondit effrontément la sèche Madeleine.

Par sa réponse, la vieille soubrette indiquait à sa maîtresse qu'elle avait ourdi ce complot, de concert avec sa fille impatientée.

— Dites que ma fille et moi, nous y serons à cinq heures et demie.

Madeleine une fois sortie, la présidente regaida le cousin Pons avec cette fausse aménité qui fait sur une âme délicate l'effet que du vinaigre et du lait mélangés produisent sur la langue d'un friand.

— Mon cher cousin, le dîner est ordonné, vous le mangerez sans nous, car mon mari m'écrit de

J'audience pour me prévenir que le projet de mariage se reprend avec le conseiller, et nous allons y dîner... Vous concevez que nous sommes sans aucune gêne ensemble. Agissez ici comme si vous étiez chez vous. Vous voyez la franchise dont j'use avec vous pour qui je n'ai pas de secret... Vous ne voudriez pas faire manquer le mariage de ce petit ange ?

— Moi, ma cousine, qui voudrais au contraire lui trouver un mari ; mais dans le cercle où je vis...

— Oui, ce n'est pas probable, reprit insolemment la présidente. Ainsi, vous restez ? Cécile vous tiendra compagnie pendant que je m'habillerai.

— Oh ! ma cousine, je puis dîner aille urs, dit le bonhomme. Quoique cruellement affecté de la manière dont s'y prenait la présidente pour lui reprocher son indigence, il était encore plus effrayé par la perspective de se trouver seul avec les domestiques.

— Mais pourquoi ?... le dîner est prêt, les domestiques le mangeraient.

En entendant cette horrible phrase, Pons se redressa comme si la décharge de quelque pile galvanique l'eût atteint, salua froidement sa cousine et alla reprendre son spencer. La porte de la chambre à coucher de Cécile qui donnait dans le petit salon était entre-bâillée, en sorte qu'en regardant devant lui dans une glace, Pons aperçut la jeune fille prise d'un fou rire, parlant à sa mère par des coups de tête et des mines qui révélèrent quelque lâche mystification au vieil artiste. Pons descendit lentement l'escalier en retenant ses larmes : il se voyait chassé de cette maison sans savoir pourquoi. — Je suis trop vieux maintenant, se disait-il, le monde a horreur de la vieillesse et

de la pauvreté, deux laides choses. Je ne veux plus aller nulle part sans invitation. Mot héroïque !... La porte de la cuisine située au rez-de-chaussée, en face de la loge du concierge, restait souvent ouverte, comme dans les maisons occupées par les propriétaires, et dont la porte cochère est toujours fermée ; le bonhomme put donc entendre les rires de la cuisinière et du valet de chambre, à qui Madeleine racontait le tour joué à Pods, car elle ne supposa point que le bonhomme évacuerait la place si promptement. Le valet de chambre approuvait hautement cette plaisanterie envers un habitué de la maison qui, disait-il, ne donnait jamais qu'un petit écu aux étrennes !

— Oui, mais s'il prend la mouche et qu'il ne revienne plus, fit observer la cuisinière, ce sera toujours trois francs de perdus pour nous autres au jour de l'an...

— Eh ! comment le saurait-il ? dit le valet de chambre en réponse à la cuisinière.

— Bah ! reprit Madeleine, un peu plus tôt un peu plus tard, qu'est-ce que cela nous fait ? Il ennuie tellement Jes maîtres dans les maisons où il dîne, qu'on le chassera de partout.

En ce moment le vieux musicien cria : « Le cordon, s'il vous plaît !» à la portière. Ce cri douloureux l'ut accueilli par un profond silence de la cuisine.

— Il écoutait, dit le valet de chambre.

— Eh bien, tant pire, ou plutôt tant mieux, répliqua Madeleine ; c'est un rat fini.

Le pauvre homme, qui n'avait rien perdu des propos tenus à la cuisine, entendit encore ce dernier mot. Il revint chez lui par les boulevards dans l'état où serait une vieille femme après une lutte acharnée des assassins. Il marchait, en se parlant

à lui-même, avec une vitesse convulsive, car l'honneur saignant le poussait comme une paille emportée par un vent furieux. Enfin, il se trouva sur le boulevard du Temple à cinq heures, sans savoir comment il y était venu ; mais, chose extraordinaire, il ne se sentit pas le moindre appétit.

La collection de Pons

Pons prend l'héroïque résolution de dînep chez lui. Son ami Schmucke en est fou de joie. Puis Pons tombe malade.

Depuis que Pons était alité, Schmucke le remplaçait au théâtre et dans les pensionnats. Le pauvre Allemand, qui ne voyait son ami que le matin et à dîner, tâchait de suffire à tout en conservant leur commune clientèle ; mais toutes ses forces étaient absorbées par cette tâche, tant la douleur l'accablait. En voyant ce pauvre homme si triste, les écolières et les gens du théâtre, tous instruits par lui de la maladie de Pons, lui en demandaient des nouvelles, et le chagrin du pianiste était si grand, qu'il obtenait des indifférents la même grimace de sensibilité qu'on accorde à Paris aux plus grandes catastrophes. Le principe même de la vie du bon Allemand était attaqué tout aussi bien que chez Pons. Schmucke souffrait à la fois de sa douleur et de la maladie de son ami. Aussi parlait-il de Pons pendant la moitié de la leçon qu'il donnait ; il interrompait si naïvement une démonstration pour se demander à lui-même comment allait son ami, que la jeune écolière Técoutait expliquant la maladie de Pons. Entre

deux leçons, il accourait rue de Normandie pour voir Pons pendant un quart d'heure. Effrayé du vide de la caisse sociale, alarmé par madame Cibot qui, depuis quinze jours grossissait de son mieux les dépenses de la maladie, le professeur de piano sentait ses angoisses dominées par un courage dont il ne se serait jamais cru capable. Il voulait pour la première fois de sa vie gagner de l'argent, pour que l'argent ne manquât pas au logis. Quand une écolière, vraiment touchée de la situation des deux amis, demandait à Schmucke comment il pouvait laisser Pons tout seul, il répondait avec le sublime sourire des dupes : — Matemoiselle, nus avons mantam Zibod ! eine tréssor \ eine berle !

Cette Madame Cibot est la femme du concierge. Elle fait la cuisine des deux célibataires. Elle soigne Pons ; mais d'accord avec la Présidente, cousine de Pons, un usurier Elie Magus, et un avoué qui se jouera d'elle, Fraisier, elle convoite la superbe collection d'œuvres artistiques de Pons qui vaut plus d'un million. Le malade flaire le vol.

Ah ! madame Cibot, vous vous dites ma mère» et vous introduisez les marchands, mon concurrent et les Camusot ici pendant que je dors... Sortez tous !...

Et le malheureux, surexcité par la double action de la colère et de la peur, se leva décharné.

— Prenez mon bras, monsieur, dit la Cibot en se précipitant sur Pons pour l'empêcher de tomber. Calmez-vous donc, ces messieurs sont sortis.

— Je veux voir le salon !... dit le moribond.

La Cibot fit signe aux trois corbeaux de s'envoler ; puis elle saisit Pons, l'enleva comme une plume, et le recoucha, malgré ses cris. En voyant le malheureux collectionneur tout à fait épuisé,

elle alla fermer la porte de l'appartement. Les trois bourreaux de Pons étaient encore sur le palier, et lorsque la Cibot les vit, elle leur dit de l'attendre, en entendant cette parole de Fraisier à Magus : — Ecrivez-moi une lettre signée de vous deux, par laquelle vous vous engagerez à payer neuf cent mille francs comptant la collection de monsieur Pons, et nous verrons à vous faire un beau bénéfice.

Puis il souffla dans l'oreille de la Cibot un mot, un seul que personne ne put entendre, et il descendit avec les deux marchands à la loge.

— Madame Cibot, dit le malheureux Pons quand la portière revint, sont-ils partis ?

— Qui... partis ?... demanda-t-elle.

— Ces hommes ?...

— Quels hommes ?... Allons, vous avez vu des hommes ! dit-elle. Vous venez d'avoir un coup de fièvre chaude, que sans moi vous alliez passer par la fenêtre, et vous me parlez encore d'hommes... Allez-vous rester toujours comme ça ?...

— Comment, là, tout à l'heure, il n'y avait pas un monsieur qui s'est dit envoyé par ma famille...

— Allez-vous rriostiner encore ? reprit-elle. Ma foi, savez-vous où l'on devrait vous mettre ? à Chalenton !... Vous voyez des hommes...

— Elie Magus, Rémonencq...

— Ah ! pour Rémonencq, vous pouvez l'avoir vu, car il est venu me dire que mon pauvre Cibot va si mal, que je vais vous planter là pour reverdir. Mon Cibot avant tout, voyez-vous ! Quand mon homme est malade, moi, je ne connais plus personne. Tâchez de rester tranquille et de dormir une couple d'heures, car j'ai dit d'envoyer chercher monsieur Poulain, et je reviendrai avec lui... Buvez et soyez sage.

374 JJALZAC

— Il n'y avait personne dans ma chambre, là, tout à l'heure quand je me suis éveillé ?...

— Personne ! dit-elle. Vous aurez vu monsieur Rémonencq dans vos glaces.

— Vous avez raison, madame Cibot, dit le malade en devenant doux comme un mouton.

— Eh bien ! vous voilà raisonnable, adieu, mon chérubin, restez tranquille, je serai dans un instant à vous.

Quand Pons entendit fermer la porte de l'appartement, il rassembla ses dernières forces pour se lever, car il se dit :

— On me trompe ! on me dévalise ! Schmucke est un enfant qui se laisserait lier dans un sac !...

Et le malade, animé par le désir d'éclaircir la scène affreuse qui lui semblait trop réelle pour être une vision, put gagner la porte de sa chambre, il l'ouvrit péniblement, et se trouva dans son salon, où la vue de ses chères toiles, de ses statues, de ses bronzes florentins, de ses porcelaines, le ranima. Le collectionneur, en robe de chambre, les jambes nues, la tête en feu, put faire le tour des deux rues qui se trouvaient tracées par les crédences et les armoires dont la rangée partageait le salon en deux parties. Au premier coup d'œil du maître, il compta tout et aperçut son musée au complet. Il allait rentrer, lorsque son regard fut attiré par un portrait de Greuse mis à la place du chevalier de Malte, de Sébastien del Piombo. Le soupçon sillonna son intelligence comme un éclair zèbre un ciel orageux. Il regarda la place occupée par ses huit tableaux capitaux, et les trouva remplacés tous. Les yeux du pauvre homme furent tout à coup couverts d'un voile noir, il fut pris par une faiblesse, et tomba sur le parquet. Cet évanouissement fut si complet, que Pons resta

là pendant deux heures, et il fut trouvé par Schmucke, quand l'Allemand, réveillé, sortit de sa chambre pour venir voir son ami. Schmucke eut mille peines à relever le moribond et à le recoucher ; mais quand il adressa la parole à ce quasicadavre, et qu'il reçut un regard glacé, des paroles vagues et bégayées, le pauvre Allemand, au lieu de perdre la tête, devint un héros d'amitié. Sous la pression du désespoir, cet homme-enfant eut de ces inspirations comme en ont les femmes aimantes ou les mères. Il fit chauffer des serviettes (il trouva des serviettes !) il sut entortiller les mains de Pons, il lui en mit au creux de l'estomac ; puis il prit ce front moite et froid entre ses mains, et il appela la vie avec une puissance de volonté digne d'Apollonius de Thyane. Il baisa son ami sur les yeux comme ces Marie que les grands sculpteurs italiens ont sculptées dans leurs bas-reliefs appelés Piéta, baisant le Christ. Ces efforts divins, cette effusion d'une vie dans une autre, cette œuvre de mère et d'amante fut couronnée d'un plein succès. Au bout d'une demi-heure, Pons, réchauffé, prit forme humaine : la couleur vitale revint aux yeux, la chaleur extérieure rappela le mouvement dans les organes. Schmucke fit boire à Pons de l'eau de mélisse mêlée à du vin, l'esprit de la vie s'infusa dans ce corps, l'intelligence rayonna de nouveau sur ce front naguère insensible comme une pierre. Pons comprit alors à quel saint dévouement, à quelle puissance d'amitié cette résurrection était due.

— Sans toi, je mourrais ! dit-il en se sentant le visage doucement baigné par les larmes du bon Allemand, qui riait et pleurait tout à la fois.

En entendant cette parole, attendue dans le délire de l'espoir qui vaut celui du désespoir, le

pauvre Schmucke, dont toutes les forces étaient épuisées, s'affaissa comme un ballon crevé. Ce fut à son tour de tomber, il se laissa aller sur un fauteuil, joignit les mains et remercia Dieu par une fervente prière. Un miracle venait pour lui de s'accomplir ! Il ne croyait pas au pouvoir de sa prière en action, mais à celui de Dieu qu'il avait invoqué. Cependant le miracle était un effet naturel et que les médecins ont constaté souvent. Un malade entouré d'affection, soigné par des gens intéressés à sa vie, à chances égales est sauvé, là où succombe un sujet gardé par des mercenaires. Les médecins ne veulent pas voir en ceci les effets d'un magnétisme involontaire, ils attribuent ce résultat à des soins intelligents, à l'exacte observation de leurs ordonnances ; mais beaucoup de mères connaissent la vertu de ces ardentes projections d'un constant désir.

— Mon bon Schmucke !...

— Ne barle bas, che d'endendrai bar le cueir... rebose ! rebose ! dit le musicien en souriant.

— Pauvre ami, noble créature !... Enfant de Dieu vivant en Dieu ! seul être qui m'ait aimé !... dit Pons par interjections, en trouvant dans sa voix des modulations inconnues.

L'âme, près de s'envoler, était toute dans ces paroles, qui donnèrent à Schmucke des jouissances presque égales à celles de l'amour.

Pons meurt après avoir légué sa collection à Schmucke. Mais le pauvre homme se laisse prendre par Fraisier et la Présidente qui peut ainsi marier richement sa fille. Indignement traité par ces scélérats, il meurt de douleur. Mais l'un des plus sinistres acteurs de cet horrible drame est sévèrement puni.

L'Auvergnat, après s'être fait donner par con-

trat de mariage les biens au dernier vivant, avait mis à portée de sa femme un verre de vitriol, comptant sur une erreur ; et sa femme, dans une intention excellente, ayant mis ailleurs le petit verre, Rèmonencq l'avala. Cette fin, digne de ce scélérat, prouve en faveur de la Providence, que les peintres de mœurs sont accusés d'oublier, peut-être à cause des dénoûments de drames qui en abusent.

Religion

Il y a un Dieu 147

Le prêtre, être divin 218

La Messe de Requiem et le sentiment religieux, ... 85

L'Angelus 170

Le Pater 199

L'Extrême-Onction 226

Le Viatique 227

La première communion d'Ursule 259

La dernière confession d'une mère 292

La mort d'une chrétienne 171

La mort d'une repentie 226

La mort du juste 201

Une conversion 267

Fondation de messes par un athée 181

La foi des paysans 209

TTn village religieux 211

La foi et le ministère paroissial 99

La religion catholique et le pardon des crimes .... 218

Morale

Le sacrifice de la vie à la patrie 249

Dévouement sublime d'un auvergnat 179

Remords d'une fille ingrate 152

Dangei d'être faible pour ses enfants 139

La danse et la moralité 100

L'ambition d'un parvenu 190

L'immoralité du désespoir 216

La moralité des profondes affections, 282

Les résultats de Pinconduite 288

La caricature de l'obéissance 340

Bienfaits de l'amitié 358

Dévouement d un véritable ami 371

Psychologie

La poésie du sentiment 128

La naissance d'un amour pur 49, 54

La haine va plus vite et plus loin que l'amou» .... 118

L'amour maternel et sa caricature 237

L'amour des vieillard? pour les enfants 257

L'inégalité fortifie l'amitié 359

Les contrastes d'idées resserrent l'union des cœurs . . 254

La force est indulgente pour la faiblesse 307

Les signes extérieurs du génie et du vice 156

Les signes extérieurs de 1 avarice et de la charité . . . 255

Les effets du génie 161

L'étroitesse d'esprit et le despotisme 236

Les femmes savent consoler les grands désespoirs. . . 195 Les femmes savent inspirer l'espoir chrétien aux cœurs

aigris • 214

Souffrances intimes d'une orpheline. ..... 235, 240

Souffrances d'une mère 289

Aveugles préférences d'une mère 289

Etat d'âme d'un condamné à mort 212

Etat d'âme d'un étudiant pauvre 176

Etat d'âme des avoués 25

Rivalités pour obtenir la main d'une riche héritière

L'esprit du paysan 328

Les sentiments de la famille chez les pauvres élevés

sans morale 320

Effets d'un brusque désespoir 283

Les militaires ont bon cœur malgré les apparences . . 354

Le caractère allemand 358

Idées sociales

Action sociale d'une veuve riche 84

Relèvement matériel et moral d'un pauvre village . . 88

L'esprit de famille 206

Nécessité de l'esprit de famille 207

La société et les criminels 220

La loi et la société 219

L'Eglise et les criminels 221

Le chrétien repentant et les bonnes œuvres sociales

Testament d'une veuve chrétienne 228

Opinion d'un paysan misérable sur les bourgeois . . . 328

Les paysans et la question sociale 332

Progrès de la petite propriété 348

Les misérables et la loi 334

Les rapports sociaux

Les anciens négociants et leurs employés 15

Le juge, le médecin, le prêtre 31

Misères de Paris 116

Mœurs du bagne 133

Rôle du vin cuit dans la vie des paysans 323

Pourquoi on est décoré de la croix d'honneur .... 187

Spéculation 192

Le crédit à la Bourse 198

Le jeu 275

Les trois ordres de la misère 287

Une famille d'antique noblesse au xixe siècle 301

Education d'un jeune noble 303

La déformation des faits par la rumeur publique . . . 341

La chasse aux œuvres d'art 364

Portraits, Espèces sociales

Birotteau, le négociant 185

Bonnet, le curé apôtre 202, 205

Bourgeat, l'Auvergnat porteur d'eau 177, 178

Chabert, le colonel 24, 30

Chaperon, le curé charitable 252

Claës, la femme sacrifiée 157

Cottin, le maréchal, ministre de la guerre 349

Cruchot, l'abbé 43

Des Grassins, le jeune homme à marier 44

Des Grassins, la mondaine provinciale 45

Du Guénicj le vieux gentilhomme 302

Fourchon, le paysan misérable et rusé . . 310, 313, 320

Gènes tas, l'officier de cavalerie 108

Goguelat, le soldat de Napoléon 101

Grandet (Eugénie) l'innocence malheureuse . . . 50, 83

Grandet (Madame) la femme nulle 58, 64

Graslin (Madame) la femme du monde criminelle. . , 216

Janvier, le curé de campagne 98

Michonneau, la vieille fille 114

Michu, le serviteur fidèle 250

Minoret, le bon docteur athée doutant de son athéisme 255

Montcornet, le général des cuirassiers 306

Mortsauf (Henriette), la pureté 169

Mouche, le petit paysan rôdeur 314

Nanon, la bonne à tout faire 51

Napoléon à Iéna 248

Ije Napoléon du peuple 101

Pierrette, la petite orpheline 235, 239

Pillerault, l'oncle sage 197

Poiret, le vieux misérable 115

Pons, le parasite . . . . 355, 358, 361

Popinot, l'ancien commis reconnaissant 197

Rogron, des deux célibataires rentiers 232, 237

Sauviat, la mère vieillie et dévouée 215

Taboureau, le paysan usurier 94

Tonsard, la vieille maraudeuse 327

Ursule Mirouet, la jeune fille candide 256, 258

Ursule la bonne d'un curé 204

Vauquer, la maîtresse de pension bourgeoise 113

Les Caractères

Bridau : la canaille 274, 277

Claës : le savant 155, 163

Gobseck : l'Usurier 18

Goriot : le Père 126, 129, 136

Grandet : l'Avare. 36, 41, 51, 62

Rastignac : l'Ambitieux 121

Vautrin : le Forçat 130, 133

Pons et Schmucke : deux Amis 358, 360, 371

Descriptions

La maison du Chat-qui-pelote

Une étude de notaire 21

Pension bourgeoise 110

Le taudis du père Goriot 126

Le laboratoire d'un chimiste 163

Une chambre à coucher la nuit. 188

Une vieille ville bretonne 298

Saumur 32

Un coucher de soleil 222

La vallée de l'Avonne 308

Un coin de forêt 342

Un éventail peint par Watteau 365

Scènes et récits

Exécution d'un traître 1

Le colonel Chabert à Waterloo 25

Entrevue d'Eugénie et de Charles Grandet 58

Colères du père Grandet 62

Mort de l'Avare 81

Arrestation de Vautrin 129

Mort du père Goriot 136

Funérailles du père Goriot 153

Mort de Madame Claës 157

Mort de Balthazar Claës 167

La faillite de Birotteau 193

La réhabilitation 199

L'arrivée de Pierrette 230

L'assassinat de Pierrette 240

Napoléon donne audience la veille d'Iéna 243

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