‹ BalzacChapitre 41 sur 45 · LA COUSINE BETTE · texte numérisé non relu

LA COUSINE BETTE

baron Hulot. Ai-je plongé les mains dans une caisse qui m'était confiée !...

— Quand on commet de pareilles infamies, dit le maréchal, on est deux fois coupable. Vous avez compromis ignoblement notre haute administration, qui jusqu'à présent est la plus pure de l'Europe !... Et cela, monsieur, pour deux cent mille francs... dit le maréchal d'une voix terrible. Vous êtes conseiller d'Etat, et l'on punit de mort le simple soldat qui vend les effets du régiment. Voici ce que m'a dit un jour le colonel Pou tin, du 2e lanciers ; A Saverne, un de ses hommes aimait une petite Alsacienne qui désirait un châle ; la drôlesse fit tant, que ce pauvre diable de lancier, qui devait être promu maréchal-des-logis chef, après vingt ans de services, l'honneur du régiment, a vendu, pour donner ce châle, des effets de sa compagnie... Savez-vous ce qu'il a fait, le lancier, baron d'Ervy ? Il a mangé les vitres d'une fenêtre après les avoir pilées, et il est mort de maladie, en onze heures, à l'hôpital... Tâchez, vous, de mourir d'une apoplexie pour que nous puissions vous sauver l'honneur.

Le baron regarda le vieux guerrier d'un œil hagard, et le maréchal, voyant cette expression qui révélait un lâche, eut quelque rougeur aux joues, ses yeux s'allumèrent.

— M'abandonneriez-vous ?... dit Hulot en balbutiant.

En ce moment, le maréchal Hulot, ayant appris que son frère et le ministre étaient seuls, se permit d'entrer ; et il alla, comme les sourds, droit au prince.

— Oh I cria le héros de la campagne de Pologne,

je sais ce que tu viens faire, mon vieux camarade f Mais tout est inutile...

— Inutile ?... répéta le maréchal Huiot, qui n'entendit que ce mot.

— Oui, tu viens me parler pour ton frère, mais sais-tu ce qu'est ton frère ?

— Mon frère ?... demanda le sourd.

— Eh bien ! cria le maréchal, c'est un j... f..» indigne de toi !...

Et la colère du maréchal lui fit jeter par les yeux ces regards fulgurants qui, semblables à ceux de Napoléon, brisaient les volontés et les cerveaux.

— Tu en as menti, Cottin î répliqua le maréchal Hulot, devenu blême. Jette ton bâton comme je jette le mien !... je suis à tes ordres.

Le prince alla droit à son vieux camarade, le regarda fixement et lui dit dans l'oreille en lui serrant la main :

— Es-tu un homme ?

— Tu le verras...

— Eh bien ! tiens-toi ferme ! il s'agit de porter le plus grand malheur qui pût t'arriver.

Le prince se retourna, prit sur la table un dossier, le mit entre les mains du maréchal Hulot en lui criant :

— Lis !

Le maréchal lit deux lettres accablantes pour son frère.

— Je vous demande pardon, dit avec une touchante fierté le maréchal Hulot au prince de Wissembourg.

— Allons, tutoie-moi toujours, Hulot 1 répliquf le ministre en serrant la main de son vieil ami. —

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