‹ Balzac ignoréChapitre 16 sur 17 · H. DE BALZAC · texte numérisé non relu

H. DE BALZAC

(Portrait attribué à L. Boulanger : Musée Carnavalet)

senible-l-il, d'un très petit nombre de ses amis. Enfin, il perdit encore, en novembre 1846, une petite fille née à six mois. Xa naissance de cette enfant donna lieu à l'un des grands drames inconnus, dont le célèbre romancier fut le héros, et les rapides progrès de sa maladie de cœur ont même été dus en partie à cette terrible aventure (1). »

A notre tour, nous posons la question, faute de la pouvoir résoudre.

Que reste-t-il, à l'heure actuelle, de la descendance et des alliés de Balzac ?

La sœur aînée, Laure, mariée à M. Surville, ingénieur, laissa, seule, deux enfants, deux filles, mortes aujourd'hui.

L'aînée, Sophie, bonne harpiste, après un mariage malheureux, finit institutrice chez M. Martin (du Nord), ancien député. Elle mourut sans postérité.

La cadette, Valentine, qui épousa, en 1859, M. Louis Duhamel, avocat à cette époque, plus tard secrétaire du président de la République (M. Grévy), est morte aussi depuis deux ans. Balzac lui reconnaissait de la littérature. Il paraît qu'elle avait une voix de grande cantatrice (2).

(1) De LovENJOuL, op. cit., p. 94.

(2) Arlicle de J. Christophe, dans la Revue indépendante,

24 i BALZAC IGNORE

C'est Valenline Surville qui. en collaboration avec sa sœur aînée, Mme Sophie Mallet, après avoir été durant sa jeunesse le secrétaire de son oncle, dont elle recopiait les manuscrits, eut le grand honneur et la charge de publier une partie de la Correspondance d'Honoré de Balzac. Elle eut de son mariage deux enfants : une fille, qui est devenue Mme Pierre Garrier-Belleuse, femme de l'artiste sociétaire du Champ de Mars, et un fils, publiciste distingué, notre sympathique confrère Laurent Surville.

Laurence, qui épousa M. de Montzaigle, en eut deux fils : 1° Alfred, qui fut l'intime de Musset, dont il partagea les folies et mourut à trente ans, en 1852, sans avoir eu d'enfant de son mariage avec Mlle Conseil du Mesnil, fille du général de ce nom ; 2° Alphonse, mort, en 1868, à Strasbourg, où il avait épousé Mlle Caroline Jung. Il eut trois enfants, dont un seul survit, Paul de Montzaigle, ingénieur des ponts et chaussées, à Isrnaïlia.

Après la mort de Laurence, M. de Montzaigle se remaria avec Mlle Moreau ; de ce second mariage naquirent le père du peintre Edgar de Montzaigle, de la Société nationale des beaux-arts, et son frère Henri, qui habite Bordeaux (1).

M. Laurent Surville-Duhamcl, avec son cousin de

(1) Eclair, du 26 mni 1900.

Montzaigle et Mme Pierre Carrier-Belleuse, sont les seuls descendants directs d'Honoré de Balzac, ses petits-neveux et petite-nièce.

Ajoutons, pour ne rien omettre, qu'il existe une arrière-petite-nièce de Balzac, Mlle Pierrette-Valentine Carrier-Belleuse, née en 1894. M. de Montzaigle a également une fille.

Quant à Mme Honoré de Balzac, la femme du romancier, elle est morte en 1882 ; elle avait une fille, mariée au comte Georges Mnizech, qui est mort fou un peu avant sa belle-mère.

^' Quelques opinions de Balzac

sur le Magnétisme et les Sciences occultes

Les phénomènes du somnambulisme, à peine soupçonnés de Mesmer, furent dus à MM. de Puységur et Deleuze ; mais la Révolution mit à ces découvertes un temps d'arrêt, qui donna gain de cause aux savants et aux railleurs. Parmi le petit nombre des croyants se trouvèrent des médecins. Ces dissidents furent jusqu'à la mort persécutés par leurs confrères.

Les docteurs qui tenaient pour l'hérésie mesmérienne, en 1820, ces prétendus hérésiarques étaient encore l'objet de cette proscription sourde. Les malheurs, les orages de la Révolution n'éteignirent

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pas cette haine scientifique. // n'y a que les prêtres, les magistrats et les médecins pour haïr ainsi. La robe est toujours terrible.

L'histoire étrange des apparitions du fermier Martin (1), si bien constatées, et l'entrevue de ce paysan avec Louis XVIII ; la connaissance des relations de Swedenborg avec les morts, si sérieusement établie en Allemagne ; les récits de Walter Scott sur les effets de la seconde vue ; l'exercice des prodigieuses facultés de quelques diseurs de bonne aventure, qui confondent en une seule science la chiromancie, la cartomancie et l'horoscopie ; les faits de catalepsie et ceux de la mise en œuvre des propriétés du diaphragme par certaines affections morbides ; ces phénomènes au moins curieux, tous émanés de la même source, sapent bien des doutes, emmènent les plus indifférents sur le terrain des expériences.

La croyance aux croyances occultes est bien plus répandue que ne se l'imaginent les savants, les avocats, les notaires, les médecins, les magistrats et les

(1) Martin de Gallardon, dont le portrait est reproduit p. 2i9.

philosophes. Le peuple a des instincts indélébiles. Parmi ces instincts, celui qu'on nomme si sottement superstition est aussi bien dans le sang du peuple que dans l'esprit des gens supérieurs. Plus d'un homme d'Etat consulte, à Paris, les tireuses de cartes (1).

Il en est des sciences occultes comme de tant d'effets naturels, repoussés par les esprits forts ou par les philosophes matérialistes, c'est-à-dire ceux qui s'en tiennent uniquement aux faits visibles, solides, aux résultats de la cornue ou des balances de la physique et de la chimie modernes ; ces sciences subsistent, elles continuent leur marche, sans progrès d'ailleurs, car, depuis environ deux siècles, la culture en est abandonnée par les esprits d'élite.

En ne regardant que le côté possible de la divination, croire que les événements antérieurs de la

(1) Balzac lui-même ne dédaignait pas d'y avoir recours; dans une lettre à Mme Hanska (1,6 juillet 1841;, il dit litléralement : « Le sorcier ne m'a-t-il pas dit que dans six semaines je recevrais une lettre qui changerait toute ma vie, et, dans les cinq combinaisons qu'il a faites, cette nouvelle a toujours reparu ! Je vous raconterai quelque jour cette séance et je vous ferai bien rire. » Revue de Paris, 1*' mai 1899, p. 103.

vie (l'un homme, que les secrets connus de lui seul peuvent être immédiatement représentés par des cartes qu'il mêle, qu'il coupe et que le diseur d'horoscopes divise en paquets d'après des lois mystérieuses, c'est l'ahsurde ; mais c'est l'ahsurde qui condamnait la vapeur, qui condamne encore la navigation aérienne, qui condamnait les inventions de la poudre et de l'imprimerie, celle des lunettes, de la gravure, et la dernière grande découverte, la daguerréotypie. Si quelqu'un fût venu dire à Napoléon qu'un édifice et qu'un homme sont incessamment et à toute heure représentés par une image dans l'atmosphère, que tous les objets existants y font un spectre saisissable, perceptible, il aurait logé cet homme à Gharenton, comme Richelieu logea Salomon de Caus à Bicêtre, lorsque le martyr normand lui aj)porta l'immense conquête de la navigation à vapeur. Et c'est là, cependant, ce que Daguerre a prouvé par sa découverte. Eh bien, si Dieu a imprimé, pour certains yeux clairvoyants, la destinée de chaque homme dans sa physionomie, en prenant ce mot comme l'expression totale du corps, pourquoi la main ne résumerait-elle pas la physionomie, puisque la main est l'action humaine tout entière et son seul moyen de manifestation ? De là la chiromancie.

La société n'imite-t-elle pas Dieu ? Prédire à un

MAKTIN, de Gallardon {Diaprés tm crayon, communiqué par M. Anatole France).

homme les événements de sa vie à l'aspect de sa main n'est pas un fait plus extraordinaire chez celui qui a reçu les facultés du voyant que le fait de dire à un soldat qu'il se battra, à un avocat qu'il parlera, à un cordonnier qu'il fera des souliers ou des bottes, à un cultivateur qu'il fumera la terre et l'ensemencera.

L'époque n'est peut-être pas éloignée où la science observera le mécanisme ingénieux de nos pensées et pourra saisir la transmission de nos sentiments. Quelque continuateur des sciences occultes prouvera que l'organisation intellectuelle est, en quelque sorte, un homme intérieur qui ne se projette pas avec moins de violence que l'homme extérieur, et que la lutte qui peut s'établir entre deux de ces puissances invisibles à nos faibles yeux n'est pas moins mortelle que les combats auxquels nous nous livrons.

Peut-être reviendra-t-on quelque jour aux sciences occultes.

Balzac prophétisait juste.

Les Médecins de la Comédie humaine

Dans l'œuvre titanesque de Balzac (1), la part faite aux médecins est considérable. Plus qu'aucune autre profession, la médecine a eu la prédilection du romancier, créateur de types humainement vivants, humainement agissants.

Le médecin, dans la Comédie humaine, joue les rôles les plus divers, et l'on ne saurait en donner un meilleur témoignage qu'en établissant une sorte de monographie de chacun des personnages appartenant à notre corporation.

(1) Nous avons emprunté les éléments de cette étude, partie h l'ouvrage de M. Marcel 13AnRiÈRE, sur VŒuvre de Balzac, partie à l'excellent Répertoire de la Comédie huv\aine, de MM. Anatole Cerfberr et Jules Christophe, eu y ajoutant no- U'e conlribuliOH personnelle.

Dans ce cinématographe d'un nouveau genre, voici venir, tout d'abord, Horace Biaisxhon.

Horace Bianchon est un médecin de Paris, célèbre sous Charles X et sous Louis-Philippe, officier de la Légion d'honneur, membre de l'Inslilut, etc.

En 18m, interne à Cochin, il fréquentait la pension Vauquer, où il connut E. de Kaslignac, Goriot et Vautrin {Le Père Goriot). Il devint plus tard l'élève préféré du chirurgien Desplein (1), qu'il assista à ses derniers moments (La Messe de VAthée). C'est lui qui avait donné à Birotleau la recette de sa fameuse liuile de noisettes {César Birolteau. — • L'Intcrdkiion).

En relations avec Daniel d'Arlhez, il soigne Lucien de Rubempré, blessé en duel. On le retrouve au lit de mort de la maîtresse de Lucien et de Mme Brideau {Illusions jyerdues. — Les Secrets de la princesse de Cadignan).

En 1824, le jeune docteur Bianchon accompagnait Desplein, appelé auprès de Flamet de la Billardière

(1) On s'accorde à dire que Uiilzac a voulu restituer sous ce nom la physionomie de Dupuytren. Balzac, cependant, s'en est d(:''fendu. dans une note qui se trouve dans une des éditions de son roman (1830): ■< Quoique les circonstances qui accorap.ign(.Mil ce récit soient toutes vraies, écrit-il, ce serait un tort grave d'en faire l'application à un seul homme de cette époque, l'auteur ayant rassemblé sur une même ligure des documents rel;ilifs à ])lusieurs personnes, »>

mourant [Les Employés). Avec le même Desplein et le docteur Martener, de Provins, en 1828, il donna ses soins à Pierrette Lorrain {Pierrette). En cette même année 1827, il eut un moment l'idée de prendre part à l'expédition de Morée.

En 1829, encore avec Desplein, il fut appelé par Mme de Nucingen, dans le but d'étudier l'état du baron de Nucingen, son mari, malade d'amour pour Estiier Gobseck.

En 1830, toujours avec son illuste maître, il fut rappelé par Corentin, pour juger le cas de mort de Peyrade et le cas de folie de Lydie, sa fille ; puis, encore avec Desplein et avec le docteur Sinard, auprès de Mme de Sérizy, que l'on craignait de voir devenir folle après le suicide de Lucien de Rubempré [Splendeurs et misères des courtisanes. — La Dernière Incarnation de Vautrin).

A la même époque, Bianclion assiste aux derniers moments d'Honorine, la femme du comte de Bauvau (Honorine) et voit la folie du baron de Bourlac (M. Bernard), qui était atteint de cette étrange maladie qu'on nomme la plique polonaise {L'Envers de l'Histoire contemporaine).

Horace Bianclion était, en 1821, l'ami et le médecin de Raphaël de Valentin {La Peau de Chagrin).

Rapliaël de Valentin, orphelin à vingt-deux ans, se trouve perdu sur le pavé de Paris, sans avenir et

sans fortune, seul avec ses pensées, derrière le corbillard qui conduit son père au cimetière. Dévoré d'une ambition excessive, il se croit destiné à de grandes choses, mais il doute de lui-même.

Désireux de faire rapidement fortune, il se livre à la passion du jeu ; mais la déveine le poursuit obstinément. Le jour où, selon la triste pensée de J.-J. Rousseau, il ne voit plus entre lui et la mort que son dernier écu, il retourne au jeu. Après avoir perdu tout ce qui lui restait, il prend la résolution extrême de se noyer ; mais le hasard le conduit devant l'étalage d'un marchand d'antiquités. Il y pénètre. Le marchand, un vieillard au masque ricanant, devine les sinistres pensées du joueur : « Auriez-vous la maladie d'or, lui dit-il, ou voudriez-vous détrôner l'ennui ? Enfin, quelle erreur vous engage à mourir ? » Le vieillard offre à Raphaël de le faire plus riche, plus puissant et plus considéré que ne peut l'être un roi, et pour cela il lui fait cadeau d'une 'peau de chagrin. Cette peau, lui assure-t-il, est un talisman. L'homme qui la possède possède tout ; il n'a qu'à vouloir une chose et son désir se trouve aussitôt accompli. Mais l'existence de cet homme dépend irrévocablement de celle du talisman. A chaque souhait, la peau de chagrin diminue ; à cette diminution, proportionnée à l'intensité du désir, correspond une décroissance des jours de

rhomme, qui sont comptés ; lorsque la peau de chagrin sera réduite à rien, l'homme doit mourir. Raphaël s'empare du talisman et souscrit au terrible pacte que lui impose sa possession. Le vieux marchand ne lui ménage pas les conseils et lui dit de prendre garde : « Après tout, vous vouliez mourir, dit-il, eh bien, votre suicide n'est que retardé. »

Poussé par la curiosité, Raphaël se décide à soumettre la peau à l'examen de plusieurs savants, afin d'en déterminer la nature et de voir s'il n'est pas possible d'en augmenter la surface par la formidable tension de quelque machine hydraulique ou l'action puissante d'un laminoir. Il se rend successivement chez Lavrille, un des grands pontifes de la zoologie ; chez le célèbre mathématicien Planchette ; chez le mécanicien Spieghalter, et enfin chez le fameux chimiste Japhet. Efforts vains : la peau résiste à tout ! Dans une dernière expérience, le chagrin sort victorieux d'un épouvantable choc auquel il est soumis, grâce à une forte quantité de chlorure d'azote. « Je suis perdu ! » pense Raphaël, et, rentré chez lui, il va attendre la mort dans les bras de sa maîtresse Pauline.

Quatre célèbres docteurs parisiens, Brisset (1), Maugredie (2), Caméristus et Bianghon, sont appelés

(i) Breschet (?) (2) Magendle (?)

262 BAIZAC IGNORÉ

auprès du marquis. Tous sont impuissants à guérir le malade et lui conseillent unanimement d'aller aux eaux d'Aix (1).

Après un duel, dans lequel il a la malchance de tuer son adversaire, Raphaël quitte Aix-les-Bains et part pour le Mont-Dore. Il y vit quelque temps d'une vie végétative, mais l'ennui le prend et il retourne à Paris.

Il demande, à peine arrivé, qu'on lui prépare une boisson légèrement opiacée : il veut dormir pour n'avoir à penser à rien. Il a défendu qu'on laisse arriver jusqu'à lui qui que ce soit. Mais, à son réveil, il trouve Pauline assise à son chevet. « Fuis-moi, dit-il ; si tu restes là, je meurs. » Et, en même temps, il tire de dessous ses oreillers le lambeau de la peau de chagrin, fragile et petit comme la feuille d'une pervenche. Il explique à son amante l'affreux mystère de sa vie, représentée par ce talisman. La jeune fille contemple avec horreur la dernière parcelle de la peau magique. Après avoir tenté de posséder une fois encore la femme qu'il aime, Raphaël expire dans un spasme final.

(1) Dans ce roman la silhouette, très poussée, du « médecin des eaux », pourra être raitprocliés de celle tracée par Guy de Maupassant. dans Mont-Oriol.

Tel est, dans ses gmndes lignes, le sujet de La Peau ae Chagrin.

Nous avons vu passer dans ce drame — car c'est bien un drame, et des plus passionnants — la silhouette, un peu effacée dans le roman, d'Horace Bianchon. C'est encore ce savant praticien que nous retrouvons en relations avec le comte de Granvillc, en 4833, soignant la maîtresse de celui-ci, Caroline Crocliard (IJne Double Famille). Il donnera également des soins à Mme du Bruel, alors maîtresse de La Palférine, qui s'était blessée en tombant la tête la première contre l'angle aigu d'une cheminée {Un Prince de la Bohème) ; puis, en 1835, à Mme Marie Gaston (Louise de Chaulieù), perdue sans espoir [Mémoires de Deux Jeunes Mariées).

En 1837, Horace Bianchon accouche, à Paris, Mme de la Baudraye, enceinte des œuvres de Lousteau ; il était assisté, pour la circonstance, du célèbre accoucheur Duriau {La Muse du Département). En 1838, il était médecin du comte Laginski [La Fausse Maîtresse).

Deux ans plus tard, Horace Bianchon demeurait rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, dans la maison où mourut son oncle le juge Popinot, et il était question de le nommer conseiller municipal, en remplacement de l'intègre magistrat ; mais il refusa en

déclarant que son candidat était Thuillier [Les Petits Bourgeois).

Médecin du baron Hulot, de Crevel et de Mme Marneiïe, avec sept de ses collègues, Bianchon observa la terrible maladie qui emporta Valérie et son second mari en 1842 ; en 1843, il soigna Lisbeth Fischer dans sa dernière maladie [La Cousine Bette).

Enfin, en 1844, le docteur Bianchon fut amené en consultation, par le médecin Roubaud, auprès de Mme Graslin, à Montégnac {Le Curé de Village).

Horace Bianchon était un causeur brillant et spirituel ; on assiste à un éblouissant tournoi sur le caractère des femmes à la mode, entre le docteur Bianchon et Rastignac, au début de V Interdiction. Le romancier prête au docteur le discours qui suit :

« La femme à la mode n'est plus une femme ; elle n*est ni mère, ni épouse, ni amante ; elle est un sexe dans le cerveau, médicalement parlant » ; ce à quoi le positif Rastignac réplique cyniquement : « Une bourgeoise, une femme aimante, un ange, ne mènent à rien : une femme à la mode mène à tout ; elle est le diamant avec lequel un homme coupe toutes les vitres, quand il n'a pas la clef d'or avec laquelle s'ouvrent toutes les portes... »

Après Horace Bianchon, i-n des portraits de la Comédie humaine qui s'accuse avec le plus de relief

est le « médecin de campagne », le docteur Benassis.

Comme on l'a très heureusement caractérisé (1), Benassis est « le saint Vincent de Paul d'un coin du Dauphiné... C'est un administrateur de génie, un philosophe, doublé d'un économiste de premier ordre, appliquant dans.le cadre trop étroit de la commune dont il est maire, les principes d'ordre social les plus propres à assurer le bonheur des peuples. Benassis, suivant le mot de l'ancien voltigeur Goguelat, un de ses administrés, est le « Bonaparte de sa vallée, sauf les batailles ».

Le docteur Benassis est né vers 1779, dans une petite ville du Languedoc. Il fut élevé au collège de Sorrèze (Tarn), par des Oratoriens, puis il lit ses études médicales à Paris, où il habita le quartier Latin. A l'âge de 22 ans, il perdit son père, qui lui laissait une grande fortune et il abandonna une jeune fille, dont il avait un fils, pour se livrer aux plus folles dissipations. Cette jeune lille, bonne et dévouée, succomba, deux ans après cet abandon, en dépit de tous les soins que lui prodigua son amant repentant.

Plus tard, Benassis recherche en mariage une autre jeune fille appartenant à une famille janséniste. Il était agréé quand on apprit son passé, qu'il

(1) Marcel Barrièek, L'OEuvre de Balzac, p. 31?.

avait tenu caché : on le repoussa et dès lors il consacra toute son existence à son fils ; celui-ci mourut dans l'adolescence.

Après avoir hésité entre le suicide et une retraite à la Grande-Chartreuse, le docteur Benassis finit par échouer dans un petit village de l'Isère, à cinq lieues de Grenoble. Il n'en sortit plus jusqu'à sa mort, qui survint en 1829. Il se dévoua, toute sa vie durant, à soigner cette population rurale, composée en majeure partie de crétins languissants (1).

(1) Dans le Médecin de campagne, daté d'octobre 1832-juillet 1833 (édition Calmann-Lév^^ 1881, pp. 29 et 54), on trouve ces notions sur l'influence du milieu et la sélection, dans la bouche de notre confrère Benassis.

.{A propos de cèétins). — La situation de ce hameau dans un fond sans courant d'air, près du torrent dont l'eau provient des neiges fondues, privé des bienfaits du soleil, qui n'éclaire que le sommet de la montagne, tout y favorise la propagation de cette affreuse maladie. Les lois ne défendent pas l'accouplement de ces malheureux, protégés ici par une superstition dont la puissance m'était inconnue, que j'ai d'abord condamnée, puis admirée. Le crétinisme se serait donc étendu depuis cet endroit jusqu'à la vallée. N'était-ce pas rendre un grand service au pays que d'arrêter cette contagion physique et intellectuelle ? Malgré son urgence, ce bienfait pouvait coûter la vie à celui qui entreprendrait de l'opérer...

Cependant Benassis le tente et fait transporter les créliuj ailleurs, où on les soignera en. un milieu approprié ; il manque d'être tué.

Plus loin, à propos des animaux, notre confrère Benassis dit à son nouvel ami, le commandant Genestas :

D'après mes conseils, les bêtes défectueuses, malingres ou médiocres, furent promptement vendues et remplacées par de

Le livre (1) qui retrace riiistoîre du docteur' est un vivant commentaire de l'Evangile. On y voit l'esprit de charité du christianisme, réellement introduit dans le mécanisme social ; c'est le « Aimezvous les uns les autres » du Christ, enseigné et pratiqué avec une abnégation d'apôtre.

On a prétendu que Balzac avait réellement connu dans sa jeunesse l'original de son « docteur Benassis », un certain docteur Frank, qui vécut à l'Isle- Adam, combla ce pays de bienfaits, de charités, et mourut pleuré, regretté par tous ses concito} ens (2). A vrai dire, il n'existe pas une clef àe^ la Comédie humaine ; chez Balzac, le point de départ de tout

beaux sujets. Ainsi nos produits, en un temps donné, l'emportèrent dans les marchés sur ceux des autres communes... Pourquoi eiter toujours Goethe, antérieur à Balzac, à ce livre du moins (puisque Goethe est mort en 1832), et toujours oublier Balzac parmi les précurseurs de l'évolution ? Ni l'un ni l'autre ne furent des savants, mais des littérateurs de génie, ayant vraisemblablement connu les travaux de Lamark (Comniuiiicalion du docteur Foveau de Courmellks).

(1) Le Médecin de campagne.

(2) G. FepcRy, Balzac et ses amies, p. 103-104. C'est Mme Surville qui, dans la biographie de son frère, a, la première, signalé le fait qu'a rapporté M. G. Ferry, dans son livre. Voici le passage : « Il vii à l'Isle-Adam. Il assiste au convoi d'un docteur tel que celui qu'il a décrit dans son Médecin d-i campagne. Cet homme qu'il a connu dans ses précédents séjours, bienfaiteur du pays, aimé et regretté de tous, lui donna l'idée de ce livre. Ce mort deviendra un jour le vivant M. Benassis !... »

portrait est évidemment dans l'observation, inconsciente ou faite à dessein, d'un personnage vivant. Mais dans ses observations, il a emprunté à plusieurs individus de caractère, de physionomie, de rang ou de profession analogues, une foule de traits qu'il a ensuite réunis sur un seul sujet du même genre (1). C'est ainsi qu'il a créé les types de Benassis. de Bianchon, de Desplein^ de Minoret et de beaucoup d'autres.

Le docteur Denis Minoret^, originaire de Nemours, né en 1746, était l'ami de Dupont, le député aux Etats généraux de 1789, dont il était le compatriote, et de l'abbé Morellet. Il fut aussi l'élève de Rouelle, le chimiste, et le disciple fervent de Bordeu.

Par Bordeu, il a connu Diderot, d'Holbach, Helvétius, toute la secte des Encyclopédistes, et à leur contact, le docteur est devenu athée.

Denis Minoret, inventeur du baume Lelièvre, a connu et protégé Robespierre. Il a épousé la fille du célèbre claveciniste Valentin Mirouet, morte subitement peu de temps après l'exécution de Mme Roland.

L'Empire, comme les régimes antérieurs, récompensa le talent de Minoret, en le nommant médecinconsultant de Sa Majesté Impériale et Royale (1805),

(1) Marcel Barrière, op. cit., p. 486-487.

médecin en chef d'un hôpital, officier de la Légion d'honneur, chevalier de Saint-Michel, membre de l'Institut. Retiré à Nemours (janvier 1815), il y vécut avec sa pupille, Ursule Mirouet, fille de son beau-frère, Joseph Mirouet.

« Lorsque les vieillards aiment les enfants, dit Balzac, ils ne mettent pas de bornes à leur passion, ils les adorent. Pour ces petits êtres, ils font taire leurs manies, et pour eux se souviennent de tout leur passé ». C'est ce qui arriva au vieux Minoret pour Ursule.

Le savant médecin ne se reconnaît pas le droit d'élever sa nièce en dehors de toute croyance. Désirant voir si la foi religieuse est innée au cœur des enfants, il confie Ursule aux soins de l'abbé Chaperon, curé de Nemours.

A son tour, le vieil athée se convertit (1). Mais cette conversion n'est pas uniquement due à la douce et progressive influence d'Ursule : c'est ici que Balzac trouve l'occasion de nous exposer ses vues philosophiques sur une question qui a passionné bien des

(1) Balzac fait convertir, à la longue, tous ses médecins incroyants : Minoret arrive à Dieu par le plus long chemin, de même que Desplein, Roubaud, etc. Balzac, catholique fervent, ne pouvait se résigner à laisser les -personnages pour lesquels il professait un culte admiratif, mourir dans l'impénitence finale.

csprlU au dernier siècle et dont on se préoccupe encore de nos jours.

Dans Ursule Mirouet, le romancier fait, en philosophe, l'historique du magnétisme.

« Il faut reconnaître dans l'homme, dit-il, Texislence d'un fluide intangible, invisible, impondéraWe. doué d'une influence pénétrante, dominatrice d'homme à homme, mise en œuvre par la volonté, curatrice par l'abondance du fluide, et dont le jeu constitue un duel entre deux volontés, entre un mal à guérir et le vouloir de guérir.

La science des fluides impondérables, seul nom qui convienne au magnétisme, si étroitement lié par la nature de ses phénomènes à la lumière et à l'électricité, a fait d'immenses progrès, malgré les continuelles railleries de la science parisienne (1) ».

(1) L'auteur de la Comédie humaine, rappelle, en outre, dans Ursule Mirouet, que les phénomcnes du somnambulisme, à peine soupçonnés par Mesmer, furent dus à MM. de Puységur et Deleuze.

" Les miracles des convulsionnaires furent une première sommation de faire des expériences sur les fluides humains, qui donnent le pouvoir d'opposer assez de forces intérieures pour annuler les douleurs causées par des agents extérieurs.

« Enfin, les faits magnétiques, les merveilles du somnambulisme, ceux de la divination et de l'extase, qui permettent de pénétrer dans le monde spirituel, s'accumulaient ; on remarque

Croirait-on que ces curieuses observations de Balzac datent déjà d'un demi-siècle ?

Pour en revenir au principal personnage d'Ursule Mwouet, le docteur Minoret, il meurt fort âgé, voltairien converti à la religion catholique, sous l'influence d'Ursule, qu'il avantage par son testament (1).

Les autres médecins mis en scène par le romancier ont des rôles plutôt épisodiques ; nous nous contenterons de citer leurs noms, que nous accompagnerons seulement de quelques lignes de présentalion,

Bouvard^ médecin de Paris, est né en 1758 (2).

Ami du docteur Minoret, avec qui il eut de très vives discussions sur Mesmer, dont il avait

aussi les faits de catalepsie. Ces phénomènes si curieux, tous émanés de la même source, amenaient les plus indifférents sur le terrain des expériences. »

(1) L'athéisme médical n'est pas l'unique trait de laf physionomie du docteur Minoret ; bien que doué d'une grande mansuétude, celui-ci devient féroce quand on s'attaque aux doctrines qu'il soutient. Balzac, dans Ursule Mirouet, a peint h merveille Vinvidia medicorum.

(2) Il ne saurait s'agir du célèbre médecin du dix-huitième siècle, portant le même nom, à une lettre près (Bouvart) et qui, né en 1711, mourut en 1787.

adopté le système, tandis que Minoret en niait la vérito.

En 1829, Bouvard écrit à Minoret, pour lui demander de venir à Paris assister à des expériences concluantes de magnétisme. A la suite de ces expériences, le docteur Minoret, de matérialiste et d'athée quMl était, devint spiritualiste et catholique.

Le docteur Bouvard figure dans Ursule Mirouet et dans La Dernière Incarnation de Vautrin.

Brisset^ célèbre médecin de Paris sous Louis-Philippe : successeur de Cabanis et de Bichat ; matérialiste, chef des organiciens, par opposition à Caméristus (1), chef des vitalistes, est le praticien qu'on a appelé en consultation auprès de Raphaël de Valenlin, très gravement malade {La Peau de Chagrin).

Le docteur Brousson est celui-là même qui a soigné le banquier Jean-Frédéric Taillefer, peu de temps avant la mort de ce financier {L'Auberge rouge).

On connaît la donnée de V Auberge rouge (2) ; nous

(1) Caméristus, le Ballanche de la médecine, l'un des défenseurs des doctrines abstraites de Van Helmont.

(2) « Le sujet de VAuberge rouge, histoire véritable quoi qu'on en ait dit, lui fut donné par un ancien chirurgien des armées, ami de l'hommo (\\\\ fut condamné injustement. Mon frère n'ajouta que le dénoùmeul. » Mme Surville, Baliac, page 103.

la rappdons en quelques lignes, d'après le livre de M. Marcel Barrière.

Sur les bords du Rhin, à Andernach, pendant la campagne de 1799, Frédéric Taillefer, alors aidemajor du corps d'armée d'Augereau, assassine pendant la nuit, dans une auberge, un négociant allemand du nom de Walheufer, et prend la fuite en emportant la valise de sa victime, qui contient cent mille francs d'or et de pierreries. Bien des années après cet événement, ce même Hermann, invité à dîner chez Taillefer à Paris, raconte aux convives du financier l'assassinat de Walheufer, le procès et la mort de Prosper Magnan. Un des convives soupçonne depuis longtemps le passé criminel du banquier ; aussi l'observe-t-il pendant le récit de l'Allemand, et ajoute-t-il par des questions incisives au trouble, déjà grand, du meurtrier. Ce dernier meurt, quelque temps après, d'une effroyable maladie, que les médecins ont été impuissants à définir et à soigner. C'était (( une sorte de tétanos », causé sans doute par le remords, la vision, sans cesse présente à l'esprit, de la scène du crime ; car Taillefer, qui avait coupé le cou de sa victime avec un instrument de chirurgie, ressentait parfois des douleurs à la tête qui lui faisaient dire qu'on lui sciait le crâne. Le crime de Taillefer resta impuni et c'est Prosper

Magnan (de Beauvais), qui fut exécuté en 1799. à Aiidernach, aux lieu et place du vrai coupable.

Dans La Muse du Département, nous relevons au moins deux noms de médecins : en premier lieu, BÉGA, chirurgien dans un régiment français de larmée d'Espagne en 1808.

Un soir, à Madrid, en rentrant chez lui, vers onze heures, il est saisi par deux inconnus, qui lui entortillent la tête et les bras dans un manteau et le jettent dans une voilure. Là, une femme masquée lui annonce, en mauvais français, qu'on l'emmène dans une maison pour sauver l'honneur d'une dame sur le point d'accoucher et qu'on le poignardera, s'il fait mine de s'échapper, ou s'il se permet le moindre geste équivoque. La situation est dramatique, mais le chirurgien en chef, un vert-galant, ne perd pas la tête et se met en devoir d'embrasser sa voisine, qui lui rend complaisamment ses baisers.

L'accouchement naturel de l'inconnue est impossible et Béga est obligé, au milieu du plus grand silence, — car le mari dort dans la chambre voisine, — de procéder à l'extraction de l'enfant par morceaux.

A quelque temps de là, il raconte son aventure au milieu d'un groupe d'officiers. On lui demande, incidemment, s'il n'a constaté sur cette femme, dont les

traits étaient cachés par un masque, aucun signe capable d'établir son identité. Un seul, répondit-il. « Quand je disposai l'inconnue, je remarquai sur son bras, à peu près en son milieu, une petite envie comme une lentille et environnée de poils. » A ces mots l'indiscret chirurgien pâlit. Il venait d'apercevoir, à travers une touffe d'orangers, l'œil brillant de l'Espagnol qui avait assisté à l'accouchement clandestin.

« Sarpejeu, mes amis, cet œil de basilic m'a glace. J'entends sonner des cloches dans mes oreilles ! Recevez mes adieux, vous m'enterrerez ici. » Le surlendemain, il était poignardé (1).

II est également question, dans la Muse du département, de DuRiAu^^célèbre accoucheur de Paris, qui, aidé de Bianchon, accoucha Mme de la Baudraye, en 1837.

Dans La Cousine Bette, il n'y a pas moins de trois confrères : Angard^ le professeur qui fut consulté avec les docteurs Bianchon et Larabit, pour Mme Hector Hulot, que l'on craignait de voir perdre la raison; Duval^ professeur et chimiste célèbre à Paris, en 1843, ami du docteur Bianchon, et qui ana-

(1) La Médecine et les Médecins dans l'œuvre de H. de Balzac, par le docteur P. Caujole (Thèse de Lyon, 1900, pages 55-56).

lysa pour lui le sang de M. et Mme Crevel. infectés d'une étrange maladie cutanée, dont ils moururent; ?

le docteur Larabit^ qui fut, en 1843. l'un des trois i

médecins consultants appelés auprès d'Adeline lïulot.

Le Lys dans la Vallée nous fait connaître : Deslandes, chirurgien d'Azay-le-Rideau, en 1847, qui, appelé auprès de M. de Mortsauf, lui sauve la vie par une opération ; Origet^ médecin, député de Tours, connu des Mortsauf, châtelains de Clochegourde ; Carbonneau, médecin que le comte de Mursauf, en 1820, parlait de consulter pour sa femitic, au lieu du docteur Origet, dont il croyait avoir à se plaindre.

Dans VEnvers de l'Histoire contemporaine, nous voyons s'agiter sous nos yeux : Chelius, médecin d'Heidelberg. avec qui Halpersohn correspondait du temps de Louis-Philippe ; Bekto>, médecin de Paris, homme froid et sévère : affilié à l'œuvre de bienfaisance de Mme Chantève, il visitait les malades pauvres que cette charitable dame lui désignait ; il donna ses soins, entre autres, à la fille du baron de Bourlac. Courceuil (Félix), d'Alençon, ancien chirurgien des armées rebelles de ia Vendée, fournissait, en 1809, des armes aux « brigands » : im-

pliqué dans l'affaire dite des « chauffeurs de Mortagne » et conlumax, il fut condamné à mort; Halpersohn (Moïse), Juif polonais réfugié, médecin (1) communiste, fort excentrique, très avare, ami du révolutionnaire Rebwell; sous Louis-Philippe il soigna, dans Paris, Vanda de Mergi, déjà condamnée par de nombreux docteurs et comprit seul la maladie compliquée de la fille du baron de Bourlac; Haudry, médecin à Paris pendant la première moitié du XIX^ siècle ; défenseur des vieilles formules, ayant une clientèle surtout bourgeoise, il soigna successivement les César Birotteau, les Jules Desmarets, Mme Descoings, Vanda de Mergi. Le nom du docteur Haudry était encore cité vers la fin du règne de Louis-Philippe.

Nous retrouvons le docteur Haudry dans le Cousin Pons, en compagnie de Lebrun, l'obligé, l'ami et le disciple du docteur Bouvard. Médecin de la Conciergerie en mai 1830, il fut appelé pour constater le décès de Lucien de Rubempré (La Dernière Incarnation de Vautrin). Vers 1845, Lebrun était chef du

(1) Plutôt empirique que médecin, n'employant que des remèdes connus de lui seul, teUe une « bourse de soie qu'il trempe dans l'eau pour la colorer légèrement et certains flacons joints à cette eau bue par le malade ». Avec l'avarice en moins, le docteur Knothe, qui traita Balzac pour sa maladie de cœur, a bien des points de communs avec Halpersobn.

service médical du théâtre des Boulevards parisiens, dirigé par Félix Gaudissart. Quand le cousin Pons tomba malade d'une hépatite, on fit appeler le docteur Poulain^, petit « médecin de quartier (1) », qui liabitait avec sa mère au Marais, la rue d'Orléans; c'est là qu'il connut Mme Cibot, concierge, qui le mit en relation avec Pons. A la mort de celui-ci, suivie bientôt de celle de Schmucke, son légataire universel, Poulain se vit attaché à l'hospice des Quinze Vingts et fut bientôt mis à la tête du service médical de cet établissement hospitalier.

Dans la Rabouilleuse, deux noms seulement de médecins à signaler :

GoDDET^ ancien chirurgien-major au 3^ régiment de ligne, vers 1823, le meilleur médecin d'Issoudun.

Il avait pour fils un des chevaliers de la désœuvrance, placés sous les ordres de Maxence Gilet. Goddet fils semblait courtiser Mme Fichet, afin d'arriver, par la mère, à la fille, pourvue de la plus grosse dot d'Issoudun; le docteur Rouget, médecin

(1) Le médecin de quartier est un ancien Interne « parvenu, pcir l'eslime de MM. les concierges de son arrondissement, à se faire une petite clientèle qui suffisait à peine à ses besoins ». Le portrait que trace le romancier du « médecin de quartier » aurait, encore aujourd'hui, à poine besoin d'être retouché.

à Issoudun, sous Louis XVI et la République ; né en 1737, mort en I8O0.

Le docteur Rouget avait épousé la plus belle fille de la ville et la rendit, suivant la chronique, très malheureuse. Il eut d'elle deux enfants : un fils, Jean-Jacques, et, dix ans après, une fille, Agathe, qui devint Mme Bridau, dont la naissance le brouilla avec son intime ami, le subdélégué Lousteau. Ces deux hommes se disaient aussi chacun le père de Maxence Gilet, qui était réellement le fils d'un officier de dragons, en garnison à Bourges. Le docteur Rouget, qui passait pour un homme profondément malicieux et d'humeur peu accommodante, était égoïste et vindicatif. Il éloigna très vite sa fille qu'il exécrait. Après la mort de sa femme, de son beaupère et de sa belle-mère, il devint assez riche et mena une vie débauchée, mais réglée et exempte de scandales. En 1799, émerveillé de la beauté de la petite « Rabouilleuse », Flore Brazier, il l'avait prise chez lui ; elle ne tarda pas à devenir la maîtresse, ensuite la femme de son fils, Jean-Jacques, et, pour finir, Mme Philippe Bridau, comtesse de Brambourg.

Dans la revue forcément rapide que nous devons faire, il nous est impossible d'écrire la biographie complète de chacun des médecins qui figurent dans

Tœuvre complète de Balzac ; au moins en auronsnous indiqué les traits principaux.

Nous continuons notre énumération, au hasard des notes prises. Nous faisons de la sorte connaissance avec Faujat, médecin quelque peu aliéniste, oncle dtj la comtesse Stéphanie de Vaudières, qui passait pour avoir péri dans le désastre de la campagne de Russie. Il retrouva la comtesse et la recueillit, folle, auprès de Strasbourg, en 1816. Il l'emmena dans les environs de risle-Adam (Seine-et-Oise), à l'ancien couvent des Bons-Hommes, l'y soigna avec une tendre sollicitude et eut la douleur de la voir mourir en 1819, dans une scène tragique où, recouvrant tout d'un coup la raison, elle reconnut son ancien amant, Philippe de Sucy, qu'elle n'avait pas revu depuis 1812 (L'Adieu).

SiGNARD^ médecin de Paris avait été appelé, dans le mois de mai 1830, avec Desplein et Bianchon, auprès de Léontine de Sérizy, devenue comme folle après la fin tragique de Lucien de Rubempré, son amant {La Dernière Incarnation de Vautrin).

Sparchmann, chirurgien de l'hôpital d'Heilsberg, soigna le colonel Ghabert, après la bataille d'Eylau [Le Colonel Chahert).

Le docteur Troussenard était médecin du Havre

SOUS la Restauration, à l'époque où les Mignon de la Bastie habitaient cette sous-préfecture de la Seine- Inférieure {Modeste Mignon),

Varlet était médecin à Arcis dans les premières années du XIX^ siècle, au temps des querelles politiques et locales des Gondreville, Cinq-Cygne, Simeuse, Michu, Hauteserre. Il eut une fille, devenue, par son mariage, Mme Grévin. {Une Ténébreuse Affaire. — Le Député d' Arcis,)

Malfatti (1) est le médecin de Venise qui, en 1820, a été appelé en consultation avec un de ses confrères de France, pour examiner le duc Gataneo {Massimilla Boni).

Juste, né en 1811, étudia la médecine à Paris et, ses études achevées, s'en alla en Asie.

Il logeait, en 1836, rue Corneille, et, avec Charles Rabourdin, assista Zéphirin Marcas tombé dans le dénûment (Z. Marcas),

Ellis (William), célèbre médecin aliéniste anglais, dirigeait l'asile d'Hanwel en 1839, à l'époque où

(1 Le même nom est porté par le médecin qui donna ses soins au duc de Reichstadt (le roi de Rome) dans sa dernière maladie.

282 BALZAC IGxNORÉ

Marie Gaston, devenu fou, y fut admis {Le Comte de Sallenauve).

RouBAUD;, né en 1803, docteur de la Faculté de Paris, élève de Desplein, exerçait la médecine à Montégnac (Haute-Vienne), sous Louis-Philippe.

Petit homme hlond, avec une mine assez fade, mais des yeux gris, trahissant la profondeur du physiologiste et la ténacité des gens studieux, Roubaud fut présenté à Mme Graslin par le curé BoWaet, qui désespérait de vaincre son indifférence religieuse. Le jeune médecin soigna, admira et aima secrètement la femme célèbre du Limousin, et devint subitement catholique, au spectacle de la sainte mort de Mme Graslin. Elle le chargea, en mourant, d'être le premier médecin d'un hospice fondé par elle aux Tascherons, près de Montégnac {Le Curé de Village),

Marron, sous la Restauration, médecin de Marsac, en Charente ; neveu du curé Marron. Il maria sa fille au pharmacien Postel d'Angoulême, et fréquenta les David Léchard {Illusions perdues. — Splendeurs et Misères des Courtisanes).

Martener, vieil homme instruit, vivant à Provins (1), sous la Restauration, expliquait à l'arcliéologue

(1) Le docteur Martener aurait-il réellement existé ? A en croire les Concourt, on peut répondre par Taffirmative. « Burty racontait ce soir, écrivent ces frères siamois de la littérature.

Desfondrilles, qui le consultait, pourquoi l'Europe oisive, dédaignant les eaux minérales de leur ville, recherchait Spa, moins efficace d'après la médecine française. Tandis que le docteur Martener soignait le parti ministériel, le docteur Néraud ne voyait que les malades du camp libéral : d'où antagonisme entre les deux praticiens {Pierrette),

Maugredie, célèbre médecin, pyrrhonien ; appelé en consultation, eut à se prononcer sur le cas de Raphaël de Yalentin {La Peau de Chagrin).

Meyraux, docteur en médecine, jeune savant avec lequel se liait, à Paris, Louis Lambert, vers novembre 1819. Meyraux fut membre du cénacle de la rue des Quatre-Vents, présidé par Daniel d'Arthez, et mourut en 1832 {Louis Lambert. — Illusions perdues).

Vauquelin (Nicolas-Louis), le chimiste bien connu, membre de l'Institut, né à Saint-x\ndré-d'Hébertot (Calvados) en 1763, mort en 1829. Fils de paysans ; distingué par Fourcroy ; successivement pharmacien à Paris, inspecteur des mines, professeur à l'Ecole de Pharmacie, à l'Ecole de médecine, au Jardin des plantes, au Collège de France.

dans leur Journal, que le fils Martener, le fils du médecin dont Balzac n'a pas changé le nom dans Pierrette, avait une fille qu'il adorait. »

C'est lui qui donna à César BiroUeau (1) la recette d'un cosmétique pour les mains, que le parfumeur appela la « double pâle des Sultanes » ; consulté par lui au sujet de 1' « huile céphalique », il nia la possibilité de faire repousser les cheveux (2).

Nicolas Vauquelin fut invité au grand bal du parfumeur, donné le 17 décembre 1818. César Birotteau offrit au savant, en reconnaissance des bons conseils qu'il en avait reçus, une épreuve de la gravure de Millier, d'après la Vierge de Dresde, tirée sur papier de Chine et avant la lettre, qui coûta quinze cents francs et qui avait été trouvée en Allemagne, après deux ans de recherches {César Birotteau).

DoMMANGET^ uiédecin accoucheur, célèbre à Paris, au temps de Louis-Philippe. Il avait été appelé, en 1840, auprès de Mme Calyste du Guénic, qu'il avait accouchée, et qu'une subite révélation de l'infidélité de son mari avait fait tomber dans un état dange-

(1) Sur l'original de César Birotteau, v, la Chronique médicale, du 15 octobre 1910.

(2) Voici les propos que, dans César Birotteau, Balzac prête à Vauquelin : « Les cheveux sont formés d'une quantité assez grande de mucus, d'une petite quantité d'huile blanche, de beaucoup d'huile noir-verdAtre, de Ter, de quelques atomes d'oxyde de manganèse, de phosphate de chaux, d'une très petite quantité de carbonate de chaux, et de beaucoup de soufre... L'altération des chevelures est due à des changements subits de température, etc. » Balzac s'était sérieusement documenté.

reux, car elle nourrissait son fils à celle époque. Dommanget, mis dans la confidence, traita et guérit la malade par des remèdes tout moraux [Béatrix).

Chardon^ ancien chirurgien des armées de la République, établi pharmacien à Angoulème sous l'Empire, s'était occupé des moyens de guérir la goutte et il avait également songé à remplacer le papier fait de chiffons par du papier végétal, à l'exemple des Chinois. Il mourut au commencement de la Restauration, à Paris, où il était venu solliciter l'approbation de l'Académie des sciences, désespéré de n'avoir obtenu aucun résultat et laissant dans la misère une femme et deux enfants {Illusions perdues).

Citons encore, pour ne rien omettre : Beauvisage (1), médecin du couvent des Carmélites à Blois, sous Louis XVIII {Mémoires de deux jeunes Mariées).

Becker (Edme), étudiant en médecine, demeurant, en 1828, rue de la Montagne-Sainle-Geneviève, n° 22, dans la maison habitée par le marquis d'Espard {L'Interdiction).

BiANCHON^ médecin de Sancerre, père d'Horace Bianchon {L'Interdiction).

(1) Ce nom est porté aujourd'hui — coïncidence curieuse — par un des plus distingués professeurs de l'Université de Lyon.

2SG BALZAC IGiNORÉ

Bergeron, le médecin de Saumur, qui soigna les Félix Grandet dans leur dernière maladie {Eugénie Grandet).

Grimrel^ médecin à Paris, dans le quartier du Panthéon, sous Louis XVIII, eut, au nombre de ses clientes, Mme veuve Vauquer, née Conflans, qui renvoya chercher pour Vautrin, lorsque celui-ci tomba foudroyé après l'absorption d'un narcotique, perfidement administré par Mlle Michonneau {Le Père Goriot).

Rappelons que, dans le Père Goriot, Balzac, fidèle à son système de faire marcher de pair l'analyse médicale et l'analyse philosophique, et parlant en médecin autant qu'en philosophe, a saisi, pour ainsi dire, sur le fait, les hoquets de l'agonie, et tenté de nous rendre, avec sa puissance ordinaire d'évocation, les derniers craquements d'une organisation qui se désagrège, les râles sinistres d'une vie qui s'éteint.

FIIN

Table des Gravures

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