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LAVATER

Voir page 175)

{Coik'clion de lauleur)

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de Biroteau, sur la névrose de M. de Mortsauf (1), sur la maladie de peau de Fraisier, sur les causes profondes de la possession de Rouget par Flore, sur la catalepsie de Louis Lambert, il est informé comme un médecin. » (2)

« Il donnait un soin énorme aux études physiologiques » (3) nous avait déjà appris quelqu'un de bien placé pour le connaître, et Théophile Gautier, qu'il faut toujours consulter quand il s'agit de Balzac, nous l'a révélé d'autre part : « Ses rares facultés d'analyste, de physiologiste, à.'anatomiste, ont servi seulement chez lui le poète, de même qu'un préparateur sert le professeur en chaire, lorsqu'il lui passe les substances dont il a besoin pour ses démonstrations. » (4)

Mais c'est surtout Balzac lui-même qui nous renseigne le mieux sur ses travaux, ou plutôt sur ses tentatives scientifiques ; jamais sa pensée ne se refléta plus exactement que dans la quatrième édition de V Introduction aux études philosophiques, qui fut

(1) V. dans la Chronique médicale, du l" décembre 1902, l'étude du docteur Lucien Nass, sur M. de Mortsauf.

(2 Répertoire de la Comédie humaine de H. de Balzac, par Anatole Cerfberr et Jules Christophe. Paris, C. Lévy, i887. Introduction, par P. Bourget, p. VII.

(3) Balzac, par Armand Baschet, p. 152.

(4) H. de Balzac, par Th. Gautier, p. 139-140.

écrite, sous son inspiration directe, par M. Félix Davin. Le document vaut la peine d'être reproduit.

...Ce fut pendant les années 1818, 1819 et 1820 que M. de Balzac, réfugié dans un grenier, près de la bibliothèque de l'Arsenal, travailla sans relâche à comparer, analyser, résumer les œuvres que les philosophes et les médecins de l'antiquité, du moyen âge et des deux siècles précédents, avaient laissé sur le cerveau de l'homme. Cette pente de son esprit est une prédilection. Si Louis Lambert est mort, il lui reste de Vendôme un autre camarade, également adonné aux études philosophiques, M. Berchon de Penhoën, auquel nous devons déjà de beaux travaux sur Fichte, sur M. Ballanche, et qui pourrait attester au besoin combien fut précoce chez M. de Balzac le germe du système physiologique, autour duquel voltige encore sa pensée, mais où viennent se rattacher par essaims les conceptions qui peuvent paraître isolées. De ces premières études a donc surgi une œuvre scientifique, dont nous aurions volontiers développé le but, mais que les confidents de l'auteur nous ont conseillé de tenir dans l'ombre, jusqu'au jour où il l'aura suffisamment méditée et où elle pourra sans danger se produire dans toute son étendue.

Ses connaissances aussi variées qu'étendues transpirèrent et teignirent si vigoureusement ses premiers essais, que certaines personnes, auxquelles l'auteur de la Physiologie du Manage était inconnu, attribuaient ce livre à un vieux médecin ou à quelque vieillard enlin veuf ! Ainsi que nous le disions, le jour où l'artiste a quitté l'envers de sa tapisserie pour voir le dessin de son fll et ce que produisaient ses couleurs, il s'est aperçu que, malgré lui peut-être, il développait le texte qu'il avait dans l'âme, qu'il déduisait les preuves do 3a science cachée ; qu'il faisait une œuvre analytique, dont il portait la synthèse en lui-môme, qu'il exprimait le nrame

et la poésie de son monde, avant d'en mettre au jour les formules physiologiques... (1)

Nous n'entreprendrons pas la critique du système, dit physiologique, de Balzac ; nous ne voulons que noter une des faces de cette physionomie complexe. Nous aurions, au reste, sans chercher bien loin, pu trouver facilement matière à raillerie ; mais pourquoi poursuivre à la loupe les verrues du génie, quand l'harmonie de l'œuvre qu'il a conçue n'en est point troublée ?

Si nous ouvrons la Peau de Chagrin, nous y trouvons, dans la confession de Raphaël, les phrases suivantes :

« Toi seul admiras ma Théorie de la Volonté, ce long ouvrage pour lequel j'avais appris les langues orientales, Vanatomie, la physiologie, auquel j'avais consacré la plus grande partie de mon temps, œuvre qui, si je ne me trompe, complétera les travaux de Mesmer, de Lavater, de Gall (2), de Bichat (3), en ouvrant une nouvelle route à la science humaine. »

(1) Histoire des Œuvres de Balzac, par M. de Lovenjoul, pages 194-196.

(2) Balzac écrivait à M. William Ducl;ett, directeur de la Biographie Michaud, la lettre suivante, de Paris, juillet 1835 : << J'avais demandé Gall, que mes connaissances me mettraient plus à même de traiter et qui vous aurait peut-être fait mon débiteur... ». Correspondance de H. de Balzac.

(3) V. Balzac, par Th. Gautier, p. 114.

On a parfois admiré avec quelle précision l'auteur du Père Goriot a décrit certaines espèces morbides (1), exposant avec la rigueur d'un clinicien les symptômes, la marche et le dénouement d'une maladie ; c'est qu'en réalité, outre qu'il lisait beaucoup de livres de sciences, que les ouvrages de Leuwenhœck, Swammerdam, Spallanzani, Réaumur, Charles Bonnet, Haller, lui étaient familiers, il tenait sa documentation, au moins pour une part, de ses conversations avec les médecins, de sa fréquentation des savants.

Il fut sans doute lié avec les grands praticiens de son temps, Broussais, Dupuytren, etc. Il fut également en rapport, du moins le peut-on présumer, avec des naturalistes comme Cuvier et Geoffroy-Saint- Hilaire (2), des chimistes, comme Vauquelin, des aliénistes, comme Moreau de Tours.

Pour ce dernier on en a le témoignage formel. A la suite de l'envoi que lui avait fait de son livre l'auteur du Génie et de la Folie, Balzac lui exposait ses idées, dont certaines fort originales, sur la phy-

(1) Par exemple, dans la Cousine Dette, la maladie dont il fait mourir Mme Marneffe. (Cf. Chronique médicale, 1909 p. 506.)

(2) On a cru reconnaître Geoffroy-Saint-Hilaire dans M. de Saint-Vandrilles et Cuvier dans le baron Sinard {Entre savants).

\,CvUccii'ja de l'auteur)

G. eu Vit H

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siologie du cerveau. Il avait eu, lui aussi, la pensée de rechercher les causes de la folie.

Balzac émettait la curieuse hypothèse que voici ; il y aurait, disait-il, « une belle expérience à faire... ce serait de refaire un cerveau à un crétin ; de savoir si l'on peut créer un appareil à pensée, en en développant les rudiments. C'est en refaisant des cerveaux qu'on saura comment ils se défont. » Les audaces toujours grandissantes de la chirurgie pourront peut-être un jour donner corps à cette troublante vision.

Ce qui, dans la médecine, avait le plus attiré Balzac, c'était la physiologie du cerveau. Il était convaincu que « les idées sont des êtres organisés, complets, qui vivent dans le monde invisible et influent sur notre destinée » ; que, « concentrées dans un cerveau puissant, celui d'un bon magnétiseur, par exemple, elles peuvent maîtriser le cerveau des autres et franchir des intervalles énormes en un éclair ». Il expliquait ainsi la transmission de la pensée, la vue à distance, la divination prophétique, l'insensibilité des nerfs, la puissance des muscles, le perfectionnement des sens, la guérison des maladies, les apparitions, les possessions, les catalepsies, les extases et tous les faits douteux ou étranges que nous ont légués Hs scien-

ces occultes et ([lie les sciences contestées essayent aujourd'hui de rétablir (1).

(1) Taine, Nouveaux Essais, p. 135-6. — Au début de César lUrollcau, Balzac écrit : « La peur est un sentiment morbifique à demi, qui presse si violemment la machine humaine que les facultés sont soudainement portées soit au plus haut degré de leur puissance, soit au dernier de leur désorganisation. La physiologie a été, pendant longtemps, surprise de ce phénomène, qui renverse ses systèmes et bouscule ses conjectures, quoiqu'il soit tout bonnement un foudroiement opéré à l'intérieur, mais, comme tous les accidents électriques, bizarre et capricieux dans ses modes. Cette explication deviendra vulgaire, le jour où les savants auront reconnu le rôle immense que joue l'électricité dans la pensée humaine. » Le docteur Foveau do Courmelles, l'électrothérapeute bien connu, met en regard de ce passage cette observation, que les récentes recherches histologique de Ramon y Cajal et Golgi, sur la contiguïté des neurones et non leur continuité, et celles, physiques, du docteur Edouard Branly, sur le tube à limailles, dont il a découvert la merveilleuse réception des ondes électriques de l'espace, ont permis à ce dernier maintes analogies électro-nerveuses, expliquent l'inhibition, certains phénomènes de l'hystérie, etc. Là, encore, Balzac a été un voyant. (V. la Revue de Polytechnique médicale, du 28 février 1893 ; cf. la Chronique médicale, 1900, pages 178-179).

Balzac occultiste

Tous ceux qui ont lu les œuvres de Balzac, tous ceux surtout qui ont été impressionnés par son Louis Lambert et sa SéraphUa, savent combien le grand évocateur croyait à la mystérieuse action de la pensée, exerçant ses effets malgré l'éloignement et l'espace. Au point de vue scientifique, la suggestion et le magnétisme trouvèrent en lui l'un de leurs premiers adeptes. Sa prescience devança, sur ce point comme sur tant d'autres, non seulement ses contemporains immédiats, mais encore leurs successeurs. On peut donc imaginer de quelle émotion il fut saisi en présence de l'envoi, anonyme, fait par Mme de Hanska, d'une Imitation de Jésus-Christ, reliée en maroquin vert, qui, du fond de l'Ukraine, ou peutêtre de Vienne, vint tomber entre ses mains, à l'iieure même où l'idée du Médecin de campagne commençait à prendre corps sous sa plume.

Cette rencontre de deux pon.^écs qui, à une telic

distance l'une de l'autre, se portaient en même temps, pour chacune d'elles, sur les côtés les plus élevés de l'âme, frappa de plus en plus Balzac et augmenta encore son désir de connaître son insaisissable correspondante (1).

Balzac s'était demandé comment on pouvait expliquer l'expérience de la transmission de la pensée d'un cerveau à un autre, sans gestes ni paroles, si on n'admet pas que la pensée est un fluide transmissible par la volonté.

Cette mystérieuse action de la pensée se fait plus facilement quand le sujet magnétisé est endormi. Pourquoi ? se dit Balzac. Est-ce que, pendant le sommeil, l'esprit peut quitter le corps mieux que pendant la veille ? Mais cela n'atteste-t-il pas je ne sais quelle faculté locomotive de la pensée, ou des reflets équivalents à ceux de la locomotion ? Le sommeil, le rêve, accusent, aussi bien que la faculté de voir intérieurement, qui constitue l'imagination et le. souvenir, la double vie de l'homme et la nature de la pensée.

Ailleurs, Balzac relate un fait assez curieux pour être rapporté ici : un individu, spécialement doué, prie le premier venu de lui donner mentalement un ordre, ou de désirer que tel acte bien défini soit accompli. Aussitôt, le sujet qui doit exécuter l'ordre oa

(1) Cf. Vicomte do Lovenjoul, Un Roman d'amour, p. 45-46.

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faire l'acte désiré, prend la main de l'homme qui ordonne ou qui désire et, recevant par ce simple contact la pensée d'autrui, il accomplit exactement le fait imaginé par cette pensée. De cette expérience, Balzac concluait que la force entière d'un homme doit avoir le pouvoir de réagir sur les autres et de les pénétrer d'une essence étrangère à la leur, s'ils ne se défendent contre cette agression.

En un mot, la pensée, véritable force vive, peut, par un mouvement tout contractile de l'être intérieur, s'amasser, puis, par un autre mouvement, être projetée au dehors et même être confiée à des objets matériels (1).

N'est-ce pas, M. de Rochas, que vous reconnaissez là vos théories d'extériorisation de la pensée, que vous avez, à la vérité, développées avec autrement d'ampleur et de netteté que Balzac ?

Mais Balzac ne s'en est pas tenu à des considérations théoriques : il a encore recherché quelles pourraient être les applications pratiques de cette « force vitale », dont il avait deviné, par une intuition géniale, toute la puissance. Grâce à une circonstance fortuite, il lui fut donné d'assister à une véritable cure par le magnétisme et, depuis ce moment, nul ne se montra adepte plus convaincu des doctrines mesmériennes.

(1) Marcel Barrièbe, VOEuvre de Balzac, p. 425-426.

Au temps où le mesmérisme sévissait du haut en bas de la société, alors que, dans la loge du portier comme dans les salons, on interrogeait avec une angoisse haletante les tables tournantes, Balzac s'associe au mouvement, suit la mode qui entraîne les esprits. La passion pour le merveilleux, il la partage avec ses contemporains. Il revient sur le sujet avec une visible complaisance, et maintes pages témoignent de sa préoccupation.

La croyance aux sciences occultes, écrit-il quelque part (1), est bien plus répandue que ne l'imaginent les savants, les avocats, les notaires, les médecins, les magistrats et les philosophes. Le peuple a des instincts indélébiles. Parmi ces instincts, celui qu'on nomme si sottement superstition, est aussi bien dans le sang du peuple que dans Tes^prit des gens supérieurs. Plus d'un homme d'Etat consulte, à Paris, les tireuses de cartes... Il en est des sciences occultes comme de tant d'elTets naturels repoussés par ceux qui s'en tiennent uniquement aux faits visibles, solides, aux résultats de la cornue ou des balances de la physique et de la chimie modernes. Ces sciences subsistent, elles se continuent, sans progrès d'ailleurs, car depuis environ deux siècles, la culture en est abandonnée par les esprits d'élite.

Passant sur cette affirmation hasardée, poursuivons notre chasse dans les pensées éparses du grand semeur d'idées. Admirons la clairvoyance du vates

(1) Maximes et Pensées, de H. de Balzac. Paris, Pion, 1852.

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dans ce passage, que ne désavouerait pas l'école de la Salûêtrière :

Aujourd'hui, les mystères du sabbat, si souvent peints par les peintres du XVP siècle, ne sont plus des mystères. Les Egyptiens ou Bohémiens, cette nation étrange, venue des Indes, faisaient tout uniment prendre le haschich à leurs clients. Les phénomènes produits par cette conserve {sic) expliquent parfaitement le chevauchage sur les balais, la fuite par les cheminées, les visions réelles, pour ainsi dire, des vieilles changées en jeunes femmes, les danses furibondes et les délicieuses musiques qui composaient les fantaisies des prétendus adorateurs du diable. Aujourd'liui, tant de faits avérés authentiques sont issus des sciences occultes, qu'un jour ces sciences seront professées, commii on professe la chimie et Tastronomie.

Avec son extraordinaire faculté de voyant, Balzac a lu dans l'avenir. On n'a pas encore créé de chaire d'occultisme, mais on étudie les « forces inconnues » avec toute l'attention, tout le soin qu'on apporte à la recherche des problèmes dont la science poursuit la solution, sans s'inquiéter de leur origine.

Dans les phénomènes de sorcellerie, était-ce, comme le pensait Balzac, le haschich qui était en jeu ? Ceci est une question plus complexe. Apparemment, on recourait à des stupéfiants ou des hypnotiques. On a parlé d'onctions avec des pommades à base de jusquiame, de belladone ; Balzac penche pour le haschich, cela se conçoit: n'est-ce pas

l'époque où les habitués de l'hôtel Pimodan. artistes, littérateurs, demandaient à l'opium et surtout au haschich de les faire pénétrer dans les paradis artificiels?

Vers 1821, tout Paris s'occupait d'une personnalité étrange, mystérieuse, brusquement apparue au milieu du scepticisme et de l'indifférence générale, pour renouveler les miracles des premiers apôtres. Le prince de Hohenlohe-Waldenbourg-Schillingfurst, chanoine du Gr. Varadin, évêque de Sardica, vint à Paris pour la première fois en 1821 et y fit des séjours successifs jusqu'en 1829. Il obtenait la guérison des maladies les plus graves au moyen de prières et par la simple imposition des mains. Cette imposition môme n'était pas toujours nécessaire: lorsque les malades étaient éloignés, il suffisait qu'ils communiassent avec lui, en p riant aux mêmes jours et aux mêmes heures.

Ce prélat n'acceptait jamais de présents pour luîmême, mais lorsque le malade était riche, il lui fixait la somme qu'il aurait à donner aux hôpitaux après sa complète guérison. La vie ascétique du prince, son désintéressement, le nombre vraiment extraordinaire de guérisons miraculeuses obtenues par lui, sous les yeux d'un monde incrédule, le rendirent bien vite célèbre : il ne pouvait suffire aux sollicitations qui pleuvaient chez lui de tous côtés.

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Or, il advint que, pendant un des séjours de l'évêque à Paris, ^îme Balzac s'y trouva, en compagnie de son fils Honoré. La vieille dame souffrait depuis longtemps d'une singulière maladie : elle aimait passionnément les fruits crus, mais toutes les fois qu'il lui arrivait d'en manger, le ventre lui enflait énormément (c'est l'expression même de Balzac).

Tous les traitements médicaux avaient échoué contre cette gênante infirmité. Mû par la curiosité, plus que par l'espoir d'une guérison, Balzac se décida à se mettre en rapport avec le prince Hohenlohe et eut bientôt fait la conquête du saint homme (1).

Il l'amena chez Mme Balzac. Le prélat lui dit :

■ — Madame, croyez-vous en Dieu ?

— Oui, prince.

— Croyez-vous qu'il ait la puissance de vous guérir ?

— Oui, certainement.

— Eh bien, j'espère que vous serez guérie !

(1) Balzac écrivait à M. le général baron de Pommereul, à Fougères (Ille-et-Vilaine) :

<. Versailles, 1828.

« Vous pourriez certifier à Mme de Pommereul que mon homme aux miracles en vient de faire de tels que je suis resté, à mon arrivée, confondu, et si on me donnait votre demoiselle malade, après sa guérison radicale. Je n'attendrais pas huit jours. Au surplus, il lui vient maintenant des incurables des quatre bouts de la France... » Balzac en Bretagne, p. 41-42.

Et alors il lui imposa les deux mains sur le ventre. Depuis lors, Mme Balzac mangea des fruits crus à sa fantaisie, c'est-à-dire beaucoup, et jamais plus elle n'eut d'enflure au ventre (1).

On pense combien une imagination prompte à s'échauffer, comme l'était celle de Balzac, prit aisément feu. Son enthousiasme ne. connut bientôt plus de bornes, et de ce jour, il s'institua magnétiseur consultant (2).

A Mme Z. Carraud. qui lui avait annoncé la maladie de son enfant, il n'hésite pas à conseiller... le magnétisme.

Les eaux de Vichy pour votre cher enfant me seniblent bonnes, mais attendez l'effet de Frapesle. En tous cas, songez au magnétisme. Ma sœur a été guérie de la même maladie qu'a Mme Nivet, par un traitement magnétique, par la simple action répétée, deux heures tous les jours, de ma mère. C'est un fait irrécusable. Magnétisez donc Ivan... (3),

(1) Id., pp. 30-32

(2) Extrait d'une lettre de Balzac à Mme Hanska :

« ...Voici des pages tristes : J'ai quelque espérance, Mme de B... a une si riche constitution ! mais l'âge me fait trembler ! un cœur si jeune dans un corps de soixante ans bientôt. C'est un contraste violent. Elle a des inflammations afl'reuses entre le cœur et les poumons : ma main, quand je la magnétisais, augmentait l'inflammation. Il a fallu renoncer à ce moyen de guérison, car, je vous l'ai érrit, j'ai pu, dans les derniers jours de juillet, y aller passer dix jours. » Correspondance de H. de Balzac.

(3) Lettre du 20 m.n 1833.

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Quelques mois plus tard, il recommande encore à la même correspondante sa médication de choix, le magnétisme :

Je vous réponds sur-le-champ, sous le coup des émotions que m'a causées votre lettre. Eh quoi ! vous souffrez ! songez bien à moi, au magnétisme, qui n'est pas une illusion. Je ferais cent lieues pour venir vous ôter une douleur do deux jours ! (1)

L'année suivante (1834), il se proposera lui-même à Mme Hanska comme médecin magnétiseur. Nous aurions mauvaise grâce à commenter un document dont la reproduction seule est par elle-même si suggestive :

A Madame de Hanska, à Florence.

Paris, lundi 28 avril 1834.

«...Ce que vous m'avez dit de votre santé, de celle de M. Hanski, m'a fait sauter sur ma chaise. Madame, au nom du sentiment et de l'affection sincère que je vous porte, je vous en supplie, quand vous ou M. de Hanski, ou votre Anna, seront malades, écrivez-moi. Ne vous moquez pas de ce que je vais vous dire. A Issoudun, des faits tout récents m'ont prouvé que je possède un bien grand pouvoir magnétique, et que, soit par une somnambule, soit par moi-même, je puis guérir les personnes qui me sont chères. Ainsi donc, ayez recours à moi. Je quitterai tout pour aller à vous. Je me consacrerai avec la pieuse chaleur d'un dévouement vrai, aux soins que veulent les souffrances, et je pourrai vous

(1) Lettre du 2 août 1833.

donner d'irrécusables preuves de cette puissance inouïe. Ainsi, mettez-moi bien à même de savoir comment vous allez, ^e me trompez pas et ne niez pas (1). »

Mais on ne conseille pas avec tant d'insistance une médication sans être soi-même convaincu de son efficacité. Quand les médecins y ont perdu leur latin, ne reste-t-il pas la ressource du magnétisme ? Balzac n'hésite pas à répondre affirmativement, même quand il est le sujet mis en cause :

A propos, ma douleur au côté persiste ; mais j'ai si grand'peur des sangsues, du cataplasme et d'être entravé de manière à ne plus pouvoir achever ce que je tiens, que j'ajourne... Si cela devenait trop fort, nous nous verrions, moi et le docteur Nacquart, ou le magnétisme (2).

C'est toujours à Mme Hanska que Balzac mande, à la veille de partir pour l'Italie :

Je pourrai rester de huit à dix jours à Rome sans faire tort h mes affaires, car, somnambules et médecins, tous sont unanimes pour me supplier d'opposer un mois de distraction à un mois de travail (3).

Sa foi dans les effets curalifs du somnambulisme était si sincère, qu'en 1832, au moment de la terrible

(1) Correspondance de Balzac.

(2) Ln Jiuman d'amour, par M. de Love.njoul, p. 87.

(3) Taine, loc. cit. {Nouveaux Essais, p. 66-67.)

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épidémie de choléra, Balzac écrivit à un médecin, le docteur Chapelain, pour lui proposer d'essayer cette bizarre médication contre le terrible fléau ! Bien que cette lettre figure dans la dernière édition de la correspondance du romancier, elle trouve trop naturellement sa place ici pour que nous l'omettions.

Monsieur Chapelain, médecin,

21, rue Poissonnière, Paris.

Monsieur, la puissance du somnambulisme m'attire. Comment n'avez-vous pas cherché quelque somnambule bien lucide pour la mettre aux prises avec les causes du fléau ; la science est intéressée à cela. Ce serait notre honneur éternel. Si je n'étais pas depuis huit jours au lit, et dans un état qui ne me permet pas de sortir, j'aurais, moi, théoricien, descendu ou plutôt monté aux honneurs de la pratique, cherché une somnambule et tâché de me convaincre du néant ou de la puissance de notre découverte, afin de savoir si elle est bornée ou infinie.

Excusez-moi, Monsieur, mais pardonnez à ma curiosité cette lettre, et attribuez-la au désir que j'ai de savoir si nous ne nous abusons pas nous-mêmes.

Agréez, etc.

De Balzac,

1, rue Cassinl.

{Collection de l'auteur).

LE PRINCE DE HOBENLOnE (Voir page 186)

Balzac chimiste

« Le vice et le génie, a dit Balzac, produisent des effets semblables. Le génie n'est-il pas un constant excès qui dévore le temps, l'argent, le corps, et qui mène à l'hôpital plus rapidement que les passions mauvaises ? » C'est le développement de cette profonde et amère pensée que contient la Recherche de l'absolu.

Balthazar Glaës est un chimiste, élève de Lavoisier, qui, sur les inspirations d'un officier polonais, Adam de Wierzchownia, cherche à prouver par l'analyse chimique l'unité de composition de la matière. La découverte de cette loi, simplement pressentie par la chimie moderne et à laquelle le savant donne le nom d' (( absolu », doit faire la fortune et la gloire de son auteur. Aussi Claës sacriHe-t-il sans hésitation à l'entreprise de travaux ruineux ses devoirs d'époux, de père, d'homme privé enfio, espérant que les résultats de ses recherches lui permettront de réparer,

196 BALZAC IGNOnÉ

dans un avenir qu'il croit toujours proche, les funestes conséquences de la conduite que lui impose son goût déréglé pour la chimie.

Dans la Recherche de l'abs>olu, Balzac profite de son sujet pour s'étendre complaisamment sur Tétude des probabilités que donne l'analyse chimique, à propos de l'origine et de la constitution de la matière.

Pour Balzac (qui fait parler ici Balthazar Glaës), les cinquante-trois corps, jusqu'à présent reconnus simples, qui forment la matière des mondes, ont un principe commun, modifié jadis par l'action d'une puissance inconnue aujourd'hui, mais que le génie humain doit faire revivre. Il croit, par exemple, que l'azote est décomposable, et que les progrès incessants de la chimie réduiront de plus en plus le nombre de corps simples, métaux ou métalloïdes, au lieu (le l'augmenter (1).

A ceux que surprendraient la sureie ei la précision des détails fournis par Balzac dans ce roman (2),

(1) Marcel Barrikre, L'Œuvre de Balzac, p. 409-410.

(2) «' Il était sérieux dans toutes ses pensées, et il ne faut pas s'innaginer, comme on l'a fait, que toutes ces sciences auxquelles il a touché fussent pour lui aussi vite oubliées qu'apprises. Quand il savait, il ne savait pas superficiellement ; quand il ignorait, il avouait naïvement son ignorance. Aussi, lorsqu'il avait k traiîer certains sujets qu'il n'avait pu appro-

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nous apprendrons que, oulre Berzélius, dont il avait lu et médité l'œuvre savante, il était allé sa « documenter », comme on dit aujourd'hui, auprès de personnes compétentes.

Pour la Recherche de l'absolu, il n'est pas douteux qu'il se soit entouré des lumières de chimistes autorisés, non sans avoir, au préalable, parcouru tout ce qui se rapportait à la question qu'il se proposait de développer. Entre autres chimistes et physiciens dont Balthazar Glaës, le héros du roman en cause, déclare avoir lu et médité les œuvres, on lit ceux de Fourcroy, Lavoisier, Chaptal, Rouelle (1) , Berthollet. l'abbé Nollet et Galvani. Mais il ne parle pas des « deux membres de l'Institut » auxquels la lettre de Balzac fait allusion.

Quels étaient-ils ? M. Georges Barrai, le fils du savant agronome, croit pouvoir établir qu'il s'agit, en la circonstance, de Gay-Lussac et de Ghevreul.

« Le fait est indiscutable, écrivait-il naguère (2) ; je le tiens ex personis de mon père et de l'illustre et vénérable Michel Ghevreul lui-même. Mon père fut lié intimement avec ces deux savants: de 1847 à

fondir, allait-il consulter les gens spéciaux, à qui il rendait hautement la part qu'ils avaient dans quelques-unes de ses œuvres. » Balzac, par Mme Surville, p. 170-17i.

(1) V. son portrait p. 20i.

(2) Cf .Petit Bleu, de Bruxelles, 12 mars 1907.

I80O, il travailla, comme préparateur de chimie, au laboratoire de Gay-Lussac et, en même temps, il était secrétaire d'Arago.

Gay-Lussac mourut le 9 mai 1850, laissant inachevé un Traité de Philosophie chimique, dans lequel il racontait ses relations avec Balzac et qu'il ordonna de brûler, ne pouvant en composer les conclusions.

A diverses reprises, Gay-Lussac détailla à mon père qu'en 1834. étant logé à l'Arsenal, où il avait son laboratoire, il reçut fréquemment la visite de Balzac, qui habitait alors rue Cassini, n° 6, aujourd'hui n° 3, là où fut le siège d'une petite communauté des Sœurs de Notre-Dame de l'Assistance des accouchées... Gay-Lussac, pour les questions qui n'étaient pas de sa compétence, car la chimie commençait à devenir une science énorme, renvoyait Balzac, avec les feuilles de son livre, à son confrère et collègue Chevreul, qui occupait déjà à cette époque le célèbre appartement de BulTon. au ci-devant Jardin du Roi, devenu le Muséum d'Histoire Naturelle, par décret de la Convention... C'est donc des domiciles de ces deux savants et de sa Ihébaïde de la rue Cassini à l'Arsenal et au Muséum, que les Parisiens de 1834 purent voir Balzac exécutant la navette avec les épreuves de la Recherche de l absolu, épreuves qu'il couvrait de ratures, de modilkalions et de surchar-

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ges, au grand effroi et à l'inquiet désespoir de l'éditeur... »

Ce qu'a fait Balzac pour la Recherche de l absolu, il le fit pour la majeure partie de ses romans. Cet imaginatif, cet intuitif, fut, quand il lui plut de donner une trame solide à ses créations, d'une conscience exemplaire. La Recherche de l'absolu lui coûta beaucoup de travail et il dut, quand il l'eut terminé, aller se reposer quelques jours à la campagne (1), afin de ne pas succomber à la lâche. Dans son désir

(1) Il écrit k Mme Hanska, à Vienne :

Paris, samedi 18 et dimanche 19 octobre 1834. « Madame,

« Je suis allé passer quinze jours à Sache, en Touraine. Après l'Absolu, M. Nacquart m'a trouvé si abattu, que, ne voulant pas, suivant sa louangeuse expression, que je meure sur le dernier gradin, il m'a ordonné l'air natal, en m'enj oignant de ne rien écrire, ne rien lire, ne rien faire et ne penser à rien... si je pouvais, m'a-t-il dit en riant. Je suis allé en Touraine, mais j'y ai travaillé... •>

Dans une précédente lettre à Mme Hanska (11 août 1834), nous relevons :

« ...La Recherche de l'Absolu me tue. C'est un immense sujet le plus beau livre que je puisse faire, disent aucuns. Hélas i je ne puis pas en être quitte avant le 20 de ce mois, dans neuf jours. Après, j'étends mes ailes et je prends vingt jours de congé, car ma tête ne supporterait pas une idée. »

Du même à la même :

« Mardi, 26 août 1834.

« ...Aujourd'hui, j'ai fini la Recherche de l'Absolu. Fasse le Ciel que ce livre soit bon et beau ! Je ne puis pas le juger ; je suis trop las de travail, trop épuisé par les fatigues de la conception... »

immodéré de s'instruire sur toute matière, Balzac se renseignait auprès de tous, ceux qui étaient susceptibles de lui apporter un renseignement, une précision; et ce n'est pas un de nos moindres étonnemenls de voir cet asservissement volontaire de l'Art à la Science, comme si le Génie devait toujours reconnaîlre la suprématie de la Raison.

{Collection de l'auteur)

Le chimiste rouelle ( Voir page 197)

Balzac, précurseur scientifique

Balzac fut-il. à proprement parler, un homme de science ? Il est incontestable que, s'il n'eut pas la discipline, s'il n'observa pas les méthodes qui permettent au savant de s'orienter dans une voie déterminée, d'établir un enchaînement serré de causes et d'effets, de collecter de nombreuses observations individuelles, afin d'en tirer une loi générale, Balzac eut, l'un des premiers, sinon le premier, la préoccupation de questions tout à fait étrangères au domaine littéraire, et en un temps où il était de grande audace de rompre ainsi en visière avec les traditions reçues, où le romantisme, c'est-à-dire la rhétorique ampoulée, la phraséologie creuse, étalait un triomphe insolent.

Par là, l'auteur, le metteur en scène de la Comédie humaine fut véritablement un précurseur.

Avant les naturalistes il a deviné, plus encore qu'il

n'a démontré le parti que pouvait tirer le romancier de Tobservation directe. Il a entrevu l'influence des milieux sur la formation et le développement de l'individu.

Le tempérament, le sien et celui de ses personnages, joue un rôle dans ses romans ; mais ce rôle n'est pas, comme il le sera dans l'œuvre de ceux qui se réclament ses disciples, un rôle prépondérant.

Il importe d'établir la ligne de démarcation. Lorsque Balzac écrit : « La société ne fait-elle pas de l'homme, suivant les milieux où son action se déploie, autant d'hommes différents qu'il y a de variétés en zoologie: il a donc existé, il existera de tout temps des espèces sociales, comme il y a des espèces zoologiques », sa pensée reste en deçà de son expression. Il ne s'agit, comme un pénétrant critique (1) l'a bien vu, que d'une comparaison plus saisissante que rigoureuse.

Tandis que Sainte-Beuve a bien réellement projeté de fonder une botanique ou une zoologie des esprits, Balzac n'a eu que l'intuition de celte classification. Et, afin que nul ne se méprenne, volonlairement ou non il a eu bien soin de préciser sa pensée intime. « L'état social, ainsi s'exprime-t-il,

(l) Jules Levallois, dans un article du Correspondant.

a des hasards que ne se permet pas la nature, car il est la nature, plus la société. »

S'il s'est jamais proposé d'appliquer aux sciences morales la précision des sciences naturelles, il faut reconnaître qu'il se départit maintes fois des principes dont il avait proclamé la nécessité. Et l'on a pu très justement écrire que, s'il ne livre rien à la fantaisie dès qu'il s'agit de reconstituer l'appareil extérieur, l'entourage matériel de ses héros ; si l'idée première et la conception de ses personnages procèdent généralement d'une observation rigoureuse, il ne résiste pas toujours aux suggestions de son esprit dans le développement des caractères.

Cela seul suffirait à le différencier de Zola et de son école. Le souci, presque l'unique souci du romancier naturaliste, c'est la vérité dans toute sa nudité, sans enjolivement, sans apprêt.

A la religion de l'idéal, Zola substitue celle du réel. Ce qui lui importe, avant toutes choses, c'est la lutte des appétits et des penchants, l'action multiple des grands facteurs ethniques, physiologiques ou sociaux.

Le sous-titre de la série des romans de Zola, les houg on- Mac quart, « histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire », indique suffisamment que les personnages qu'il fait mouvoir sont déterminés par \^ ^^îc^- **n 'ii^me temps que par les

2n6 BALZAC IGNORÉ

milieux où ils se meuvent. Les théories de l'hérédité, de l'atavisme leur sont rigoureusement appliquées, sans les réserves qu'elles comportent. L'écrivain a puisé, de son propre aveu, son érudition technique dans les livres spéciaux, qui ne sont pas toujours de fraîche date, et, pour compléter cette documentalion, très imparfaite, il s'est adressé à des médecins, à des savants de son entourage. Il les a interrogés, les a « chambrés », comme il nous disait un jour, et en a tiré, au vol, quelques indications vagues, une symptomatologie incomplète, des notions de pathologie, qu'il a plus ou moins mal interprétées et rendues.

On a fait honneur à d'autres écrivains, à Jules Claretie, auteur de Jean Mornas et du Roman d'un Interne, à G. Duruy, qui a écrit le Garde du Corps, d'avoir introduit le magnétisme et l'hypnotisme dans le roman ; c'est à Balzac qu'en revient légitimement le mérite. On ne parlait pas, à son époque, de suggestion hypnotique, mais si le mot ne se trouve pas dans l'œuvre du romancier, il a plus que pressenti

la chose.

Relisez le dinlogue entre le juge d'instruction Popinot et le célèbre docteur Bianchon, et constatez jusqu'où est allée la prescience de ce puissant observateur.

l'oeuvre 237

Oui, mon oncle, dit gravement le docteur. En vous entendant lire cette requête, j'y pensais. Je vous déclare que j'ai vérifié dans une autre sphère d'action plusieurs faits analogues, relativement à l'empire sans borne qu'un homme peut acquérir sur un autre. Je suis, contrairement ù l'opinion de mes confrères, entièrement convaincu de la puissance de la volonté, considérée comme une force motrice; j'ai vu, tout compérage et charlatanisme à part, les effets de cette possession. Les actes promis au magnétiseur par le magnétisé pendant le sommeil ont été scrupuleusement accomplis dans l'état de veille. La volonté de l'un était devenu 3 la volonté de l'autre.

— Toute espèce d'acte ? interrompt le magistrat.

— Oui.

— JMôme criminel ?

— Même criminel.

— Il faut que ce soit toi pour que je t'écoute.

— Je vous en rendrai témoin, dit Bianchon (1).

Il suffit de lire Séraphita, Louis Lambert, pour constater combien le grand évocateur croyait à la mystérieuse action de la pensée exerçant ses effets malgré l'éloignement et l'espace. Il suivait les exercices des magnétiseurs, étudiait leurs poses, dévorait leurs livres.

Oui, s'écriait-il un jour en présence d'un de ses visiteurs, j'approche du but. Encore quelques efforts et je l'atteindrai. Le magnétisme n'est que l'ascendant irrésistible de l'esprit sur la matière, d'une volonté forte et immuable sur une

(1) Scènes de la vie privée : rinterdiction (étude datée de février 183G).

âme ouverte à toutes les impressions. Avant peu, je posséderai les secrets de cette puissance mystérieuse. Je contraindrai tous les hommes à m'obéir, toutes les femmes ;'i m'aimer. Voyez, continuait-il, en s'échauffant de plus en plus, cette jolie personne qui bâille à une table d'écarté... eh bien ! par la seule fascination de mon regard, je la forcerai de traverser ce salon et de venir se jeter dans mes bras (1).

Aujourd'hui où l'on discute dans les hôpitaux, dans les livres, dans les revues, toutes ces questions passionnantes, ces lignes ne mériteraient pas de retenir l'attention ; mais si l'on songe qu'elles ont été écrites il y a près de quatre-vingts ans, on ne peut que saluer Balzac comme un génial précurseur.

Précurseur, il le fut dans presque toute l'étendue que comporte le terme. N'a-t-il pas décrit les phénomènes d'asphyxie par l'oxyde de carbone dans Melmoth réconcilié ? (2) Dans la Recherche de l'Absolu,

(1) De LovENJouL, Flist. des Œuvres de Balzac, p. 378.

(2) Voici ce curieux passage :

« Le poêle produit sur le cerveau les effets pâteux et l'inquiétude nauséabonde que cause une orgie à son lendemain. Le poOle hébété, endort et contribue singulièrement â crétiniser les employés. Une chambre à poêle est un matras où se dissolvent les hommes d'énergie, où s'amincissent leurs ressorts, où s'use leur volonté. Les bureaux sont la grande fabrique des médiocrités nécessaires aux gouvernements pour maintenir la féodalité de l'argent sur laquelle s'appuie le contrat social actuel. Leur chaleur méphitique y cause i'nliiltardissomeiit progressif dos iuliMligences,,. »

^'nltrtfufe Tar-'liCtL jyu-fjcit-

(Cciiccdon de l'auleur)

GEOFFROY SAIM-UILAIRE (Voir page i76)

n'a-t-il pas neltemeiit prévu le rôle du phosphori dans la physiologie nerveuse (1).

En 1835, la date est à retenir, Balzac dépeignait, en M. de Mortsauf, le héros du Lys dans la Vallée, un type de névropathe, dans toute l'acception du mot ; ce n'est que bien plus tard, ainsi que l'a remarqué le docteur L. Nass (2), que les « neurologistcs fixèrent d'une façon définitive (?) la nosologie de l'hystérie, de la neurasthénie, de la dégénérescence mentale, dont Balzac décrit une observation saisissante ».

Comme l'a bien marqué F. Brunetière, Balzac a entrevu l'avenir des sciences naturelles, des sciences biologiques et la révolution qu'elles étaient en train d'accomplir dans le domaine de la pensée. Mais il y a plus : la chimie unitaire (attribuée à Gerhardt), la loi de l'équivalence des forces physiques, de conception toute moderne, pourraient se retrouver dans la Recherche de l'Absolu, dans Louis Lambert et dans Séraphita. Il serait même possible de découvrir, du moins en germe, une des principales théories du transformisme, celle de l'adaptation de l'organisme aux différents milieux, dans Vlnlroduction placée en tête de la petite édition des OEuvres complètes de Balzac, datée de juillet 1842.

(1) V. Chronique médicale, 1901, p. 82.

(2) Chronique médicale, i«' décembre 1901.

212 BALZAC IGNCRÉ

Dans le Médecin d^ Campagne, écrit en octobre 1832-juillel 1833, ne Irouve-t-on pas des notions très précises sur Tinfluence du milieu et de la sélection, dans la bouche de notre confrère Bénassis ? On cite toujours Gœthe comme le père de révolutionnisme; on oublie trop souvent Balzac. Il est vrai que Lamarck les a précédés tous les deux (1).

Précurseur, Balzac le fut des Bernheim et des Licbeault ; il le fut encore de Lombroso et de l'école lombrosicnne (2).

L'auteur de la Comédie humaine n'a-t-il pas montré certains de ses personnages s'adaptant graduellement au ciime ? Il les a doués, en outre, d'une constitution physique spéciale ; ils semblent voués d'avance au mal innommé dont parle G. Tarde (3).

(i) Cf. Chronique médicale, 1907, p. 1G3.

(2) Dans ses « Scènes de la vie politique », l'Envers de l'histoire contemporaine, daté de « Wierzchownia-Ukraine, décembi'e 1842 », le grand romancier scientifique du siècle fait dire à l'un de ses héros. M. Nicolas, ancien colonel de gendarnaerie (p. 90, édlt. Calniann-Lévy, 1876) :

« Il n'y a pas d'atroces coquins, il y a des natures malades à mettre à Cliarenton ; mais, en dehors de ces rares exceptions médicales, nous ne voyons que des gens qui raisonnent mal, et la mission de l'homme charitable est de redresser les âmes, de remettre dans le bon chemin les égarés... »

(3) Cf. Balzac criminalistc, par M. Fernand Rou.\ {Archives d'Anthropologie criminelle, mai et juin 190G.)

l'oeuvre 213

Les théories du criminel-né (1), du criminel d'habitude, celle même de la contagion du crime, ne sont pas aussi récentes que le prétendent leurs soidisant inventeurs: Balzac les montre vivantes, en pleine action.

Les sociologues contemporains triomphent de la distinction qu'ils établissent entre le criminel d'occasion et le criminel d'habitude, distinction « inaperçue des classiques », assurent-ils, non sans présomption; on leur a démontré (2) que Balzac avait, bien avant les nouvelles écoles de criminologie, tracé un portrait du malfaiteur d'occasion que ne désavouerait pas le plus exigeant des anthropologues.

(1) « Les cheveux crépus et durs, plantés assez bas, annonçaient, dit le romancier en parlant de son héros, une grande énergie. » Or, Lombroso indique des dispositions pilaires analogues sur les criminels qu'il étudie.

(2) Archives d'Anthrojoologie, loc. cit.

Balzac et les Médecins

Ses connaissances scientifiques, Balzac ne les avait pas seulement acquises dans les livres ; il les tenait, au moins pour une part, de ses conversations avec les médecins et les savants de son entourage.

Il y a toute probabilité qu'il fut lié avec bon nombre des grands praticiens de son temps, entre autres avec Dupuytren, Broussais, etc. Il fut également en rapport, selon toute vraisemblance, avec Guvier et Geoffroy-Saint-Hilaire (1). Le Père Goriot fut dédié à Geoffroy Saint-Hilaire, dont il s'intitulait l'élève : « Je suis, disait-il, un docteur ès-sciences sociales. » Dans sa préface de la Comédie humaine, il annonçait le projet d'écrire une histoire naturelle de l'homme : on avait composé le catalogue des animaux; il voulait faire l'inventaire des mœurs (2).

Il accueillait, avec un enthousiasme de néophyte,

(1) V. son portrait, p. 205.

(2) Taine, loc. cit. (Nouveaux Essais, p. 66-67.)

les doctrines qui lui paraissaient neuves ou paradoxales. La lettre qu'il adressa au docteur Moreau (de Tours), probablement à la suite de l'envoi de son livre sur le Génie et la Folie, est, à cet égard, des plus caractéristiques. Elle nous montre un Balzac curieux de science, ardent à « deviner » ce qu'il ne pénétrait point :

Passy, décembre 1845.

Monsieur, J'ai reçu votre livre sur Taliénation mentale, et je suiiS on train de le lire ; j'éprouve donc le besoin de vous remercier, et du plaisir que m'a fait le début, et de votre attention. C'est une idée que j'ai eue aussi, que celle de rechercher les causes de la folie dans celles de nos aberrations ou exaltations momentanées. Vous savez ou vous ne savez pas que voici vingt-sept ans bientôt que je m'occupe de ces matières dites physiologiques ; mais je ne suis pas assez instruit en anatomie et surtout en ^yologie pour être de quelque utilité. Je ferai plus tard des études en ce genre. Voici pourquoi : je crois que nous ne ferons rien de bon, tant que l'on n'aura pas déterminé la- part que les organes de la pensée, en tant qu'organes, ont dans les cas de folie. En d'autres termes, les organes sont les gaines d'un fluide quelconque, inappréciable encore. Je tiens cela pour prouvé. Eh bien, il y a un quantum quelconque d'organes qui so vicient par leur faute même, par leur constitution, et d'autres qui se vicient par un trop grand afflux. Ainsi ceux qui (tels que Cuvier, Voltaire, etc.), ont de bonne heure exercé leurs organes, les ont faits si puissants, que rien ne peut les rendre fous, aucun excès ne les atteint ; tandis qu'3 ceux qui s'en tiennent à cerl aines parties de Vencéphahi idéal, que nous représentons comme le laboratoire de la

{Colleciion de l'auteut

BEUZELIUS (Fo/> page 197)

i. 'œuvre 210

pensée, les poètes qui laissent dans Tlnaction la déduction, Vanalysc, et qui font jouir le cœur et rimaginatiou exclusivement, peuvent devenir fous ; mais on devient nécessairement fou quand on al)use de Vénus et d'Apollon à la fois.

Enfin, il y aurait une belle expérience à faire et à laquelle j'ai pensé depuis vingt ans : ce serait de refaire un cerveau à un crétin, de savoir si l'on peut créer un appareil à pensée, en en développant les rudiments. C'est en refaisant des cerveaux qu'on saura comment ils se défont.

En voilcà assez. Mon remerciement pourrait vous paraîtra un cas pathologique ; quoique dans cette dernière idée réussie, il y ait toute une gloire pour un médecin. Nous sommes compatriotes, monsieur, et vous ne vous étonnerez pas de me voir étonné de trouver un Tourangeau de plus faisant des livres ; mais le vôtre est dans les bons, et les miens sont spéculatifs.

Vous savez que vous me devez une autre partie de haschich, puisque je n'en ai pas eu pour mon argent la première fois. Ayez l'excessive bonté de m'avertir à l'avance du lieu et de l'heure ; car je tiens à être le théâtre d'un phénomène complet, pour bien jug^er de votre œuvre.

Agréez l'expression de mes sentiments les plus distingués.

Balzac. (1)

A part la lettre qu'on vient de lire, il ne figure pas dans la Correspondance de Balzac d'autres témoignages (2) de relations épistolaires. entre le roman-

(i) Correspondance de H. de Balzac, édition C.-Lévy.

{2) Nous avons rapporté plus liaut (dans le cbapilre sur Balzac occultiste), une lettre de Balzac au docteur Chapelain qui figure également dans la Correspondance éditée par M. de Lovcnjoul chez Calm.inn-Lévy. Dans une des lellres écrites

cier de la Comédie humaine et les médecins. Il y est toutefois fait souvent mention du docteur Nacquart, membre de l'Académie de médecine, qui était le médecin particulier, en même temps que l'ami très dévoué, du romancier.

On a maintes fois parlé des sentiments profondément royalistes de Balzac (1) ; ce qu'on a longtemps ignoré, c'est que Balzac, loin de s'en défendre, fit une véritable déclaration de principes, dans une lettre qu'il savait destinée à passer sous les yeux de la duchesse de Berry, et ce que l'on ne savait pas davantage, jusqu'à ces dernières années, c'est qu'un médecin fut, en la circonstance, l'entremetteur obligeant entre la princesse et le romancier.

Grâce à l'amabilité du regretté docteur Emile Ménière. nous pouvons publier in extenso (2) la lettre envoyée par Balzac au docteur Prosper Ménière (3),

par Balzac à Mme Hanska, il est longuement question d'un médecin étranger, qui fit, un temps, beaucoup parler de lui. le trop célèbre docteur KorelT. Nous en reparlerons quelque jour.

(1) C'est M. Edm. Biré qui, le premier, a signalé cette parlicularilé. Sur l'origine du royalisme de Balzac, v. ,1c livre de MM. G. Hanotaux et G. Vicaire; la Revue politique et parlementaire, 10 déc. 1901, Ole.

(2) M. Edmond Biré n'en a donné que des extraits.

(3) V. dans la Chronique médicale, 1808, pp. 212 et 314, les remarquables articles sur le docl-cur P. Ménière, du docteur

Ch. FlESSlNGEU.

l'oeuvre 221

qui avait été envoyé par le gouvernement auprès de la duchesse de Berry, enfermée dans la citadelle de IMaye.

Avant de donner la lettre, reproduisons le passage des Mémoires de P. Ménière, qui la précède ; ce préambule est indispensable.

« Madame, écrit le docteur P. Ménière, se laisse aller volontiers aux idées tristes ; elle lit beaucoup, trop même, car cela la fatigue. Les nouveautés littéraires sont promptement épuisées ; je m'évertue à découvrir les productions les plus récentes de nos romanciers modernes pour fournir un aliment à son insatiable curiosité. Mes anciennes relations avec un écrivain célèbre m'ont été d'une grande ressource dans cette circonstance. J'avais eu l'occasion de remarquer le goût très vif de la princesse pour les œuvres de M. de Balzac. J'ai écrit à cet homme de lettres pour lui demander une note sur ses publications nouvelles et, ce soir même, j'ai reçu une réponse que j'ai cru devoir communiquer à Mme la duchesse de Berry. Cette longue épître, que je consigne ici dans l'intérêt de l'éditeur futur des œuvres complètes de ce romancier, a paru faire beaucoup de plaisir à la princesse ; elle aime ces sortes de choses, ces surprises, et je me félicite d'avoir eu celle pensée.

Voici la lettre, dont je conserve l'original:

« Alon cher Docteur,

« Je vous remercie infiniment de la lettre que vous m avez « adressée à Paris et que j'ai reçue ici (à Angoulème), à « quelques pas de vous. Je suis venu bien près de Bordeaux « chercher un peu de repos, afin d'achever plusieurs entre- « prises assez importantes. Vous savez comljien je tenais h « vos suffrages pour Louis Lambert, cette œuvre de prédi- « lection que je voudrais faire appiocher le plus possible « de la perfection. Je rougis de vous l'avoir donnée si incom- « plète. Il y a déjà un troisième manuscrit où beaucoup do « fautes sont corrigées, plusieurs développements ajoutes. « Mais enfin, la nécessité fait d'un savant et d'un homme « politique un conteur, et il faut obéir à la nécessité. Nous « vivons dans un temps où besoin est de soutenir les vieux « noms, quelque grands qu'ils soient, par des mérites per- « sonnels. IVéanmoins, croyez que ce que vous m'avez écrit « est de nature à me flatter beaucoup, et mes opinions en « disent assez sans que j'aie besoin d'ajouter par mes paroles « à mes sentiments intimes.

« J'ai été personnellement bien heureux pour vous de « vous savoir envoyé à Blaye, et politiquement satisfait d'y « savoir un homme d'honneur et de probité. C'est ce quo « j'ai dit à bien des personnes, et j'ai saisi cette occasion « de parler de vous avec beaucoup de plaisir, puisqu'elle « me donnait licence d'appuyer sur vos qualités. Vous seriez « l)ien aimable de m'écrire quelquefois, car je pourrais « dissiper les in(iuiétudes shiccres de plusieurs personnes « avec lesquelles je suis en relation. Vous devez savoir que, « dans les circonstances où nous sommes, il y a beaucoup « de gens qui jouent la comédie et d'autres qui sont vrais.

« Etre la Providence des captifs, mon clier Ménière, c'est « ce qu'il y a de plus beau dans le monde, et j'attache plus « de prix à causer, à celles d'entre ces anges qu'on appelle

l'oeuvre 223

« des femmes, qui souffrent ù quelque titre que ce soit, une « consolation, qu'à toutes les gloires possibles. Aussi, quand « je reçois une de ces lettres où quelque affli^rée me re- « mcrcie d'avoir rencontré quelque bonheur à me lire, « je suis payé de toutes les nuits que je passe et de tous « mes travaux. Alors, ma vie, qui a été si longtemps pesante, « est allégée de tous ses maux. Jugez de ma joie si je « pouvais dissiper quelques chagrins entre les nmrs d'une « solitude ! Un des plus doux moments de ma vie a éto <( d'apprendre que Une vie de Femme, article écrit sur « Mme la Dauphine dans le Rénovateur, lui avait été doux « au cœur. Elle n'était qu'exilée !...

« Vous avez une conversation si douce, si amène, si large- « ment instructive, que je sais qu'il est difficile que vou.^ « ne plaisiez pas aux personnes de goût. Vous êtes le meil- « leur interprète qu'un homme de cœur puisse avoir auprô>? « des dames à qui Ton veut plaire. Aussi, pour vous, sur « votre désir, je puis vous envoyer tout ce que vous souhai- « terez. VEcho de la jeune France, qui m'a fait l'honneur de « me mettre parmi les fidèles illustrations royalistes, publie « une nouvelle Histoire des Treize qui a pour titre : Ne « touchez pas à la hache ! Si vous n'aviez pas le premier « numéro qui a paru avec un premier feuilleton, éerivez- <( le moi, je vous l'enverrai aussitôt, ainsi que les suivants, « à mesure qu'ils seront publiés. Cette nouvelle aventure « est un peu plus profonde que ne l'est celle de Mme Jules, « dont le testament a, d'ailleurs, arraché des larmes aux « plus insensibles de ces femmelettes dont nous avons si « souvent déploré l'existence ensemble. Mais si vous ne « connaissez pas Les Marana, La Femme abandonnée, La « Grenadière, vous avez, dans les mois de décembre, janvier, « septembre, octobre et novembre derniers, de la Revue de « Paris, d'amples histoires à lire, pour peu que ma fécondité « ne vous fatigue pas.

« J'ai bien des choses à vous dire, mais je ne sais si

< j'en ai toute licence, et je me tais pour vous moins que

< pour moi, dont rimpériitence finale en fait d'opinions

< légitimistes est si franclie et si désintéressée. Du reste,

< elle ne va pas jusqu'à me faire faire ou dire des bêtises.

< Je ne serai jamais ni dans les niais, ni dans les fourbes

< d'aucun parti. Je crois et je pense î...

« Ce que je trouve de plus Beau dans votre position, « c'est de vous trouver à même d'être utile dans Tune ( des situations les plus délicates où puisse arriver une

< femme. Napoléon, comme vous le dites, disparaissait,

< mais il était fort, et une femme, quelque puissante qu'elle

< soit, a toujours sa faiblesse, qui donne un cachet de poésie

< à tout ce qui peut lui advenir.

" Si j'ai quelque loisir, et j'en aurai pour cela, j'irai

< d'ici à huit ou dix jours à Bordeaux, et s'il est possible c de vous voir, je vous ferai, dans toutes les conditions ( voulues, une visite avec un triple plaisir ; c'est toujours ( si bon de rencontrer un visage connu quand on est loin

< de sa sphère habituelle.

« Je travaille énormément ; d'abord, afin de conquérir ( mon indépendance dans la vie privée, pour pouvoir

< aborder la tribune lors de la réélection générale, puis

< pour achever une œuvre complète parmi celles que j'ai

< entreprises. Il faudrait vous écrire trop longuement pour ( vous expliquer ces plans d'une immense étendue, litté-

< rairement parlant. Alais enfin, quand nous nous reverrons, ( nous aurons beaucoup à nous dire, vous et moi, sur le ( laps de temps qui nous aura séparés.

« Et moi aussi j'irai à Naples !... Celle année, vers le ( mois de déceinljre, il y aura là des âmes d'élite qui i doivent s'y réunir, et, si vous parcourez ce pays à cette

< époque, grande sera ma joie de vous y voir. J'ai dû y

< aller avec M. le duc de Fitz-James et Mme la duchesse ( de Castries ; mais les ennuis de la vie littéraire m'ont

{Collection de l'auteur).

Le Docteur MOREAU, de Tours ( Voir page 216)

l'oelvre 227

rappelé dans le grand bagne de Paris, où je suis trop souvent cloué sur un banc Je forçat.

« Adieu, mon bon docteur. Si vous ne vous compromettez pas à cotte innocente traduction du cœur, déposez aux pieds de la captive les plus vives admirations du poète, les hommages du royaliste, les profonds respects du Français et les sentiments de l'homme privé. « Votre lettre m'a donné la seconde émotion puissante parmi celles que je compte dans ma vie, et je voudrais vraiment avoir plus de talent que je n'en ai ;:our être digne de ces choses.

« Avant mon départ de Paris, j'ai vu M. de Chateaubriand chez Mme Récamier. Je l'ai trouvé bien maussade, bien chagrin. Pour moi personnellement, je n'aime pas sa plaidoirie dernière. Il a, selon moi, un peu trop joué avec son sujet. Il y a toujours effroyablement de moi dans tout ce qu'il fait ; puis, politiquement parlant, je n'aime pas l'homme. C'est le plus dangereux serviteur qu'aient eu les Bourbons.

« L'homme qui a fait pendant cinq longues années l'opposition du Journal des Débats, la plus cruelle de toutes, et qui a contribué aux malheurs de la branche aînée dont il est le frère Caïn, ne me plaira jamais. « J'admire son talent, mais je n'aime pas sa conduite politique. Il est versatile. La postérité sera bien dure pour lui et il ne s'en doute pas. Aussi suis-je de ceux qui préfèrent pour chef actuel le duc de Fitz-James. Il y a à Paris beaucoup d'insensibilité, beaucoup d'intérêts, peu de choses du cœur. Notre siècle est celui des chiffres; aussi, depuis trois ans, pensé-je que l'on ne peut plus réussir à rien que par les combinaisons d'intérêt et d'argent.

« Les rois de l'Europe donnent l'exemple ; comment les « peuples ne les suivraient-ils pas ?

« Adieu 1 Je vous répète que je vous trouve heureux,

« et je vous aimerai pour tout ce que vous donnerez ds « consolations à la malade. Elle a reçu le baptême dMllus- « tration historique qui grandit encore les grandes figures. « Blaye est le sacre de Sainte-Hélène, et elle sortira de « Blaye ! Sa vie recommencera ! L'avenir est un bien grand « homme !...

« Mille choses affectueuses de votre dévoué

« De Balzac (1) ».

Cette lettre piqua vivement, paraît-il, la curiosité de la duchesse de Berry ; celle-ci posa au docteur Ménière une foule de questions sur Balzac : sur sa physionomie et ses goûts, sur son genre de vie, etc. Le docteur put raconter à la princesse une foule de particularités sur son auteur favori, sur ses débuts, ses entreprises comnie^'ciales et industrielles, qui avaient si lamentablement échoué et, nous apprend le narrateur, la duchesse fut au plus haut point intéressée « au récit de cette lutte ardente du génie contre les mille obstacles qui l'avaient enchaîné ».

Il était dit que Balzac, môme après sa mort, n'en serait pas quitte avec les médecins.

C'est un médecin, le docteur Fournier, alors maire de Tours, qui, dans la séance du Conseil municipal de cette ville, du 4 septembre 1885, proposa d'ouvrir

(1) Cf. La Captivité de la Duchesse de Berry, par le tfoctcur Mcuière. t. I, pp. 328-333.

{CoUccLion de l'auteur).

LA DUGUESSE DE BEIU'.Y

l'œuvre Î3l

une souscription pour élever à Balzac un monument dans sa ville natale (1).

Outre l'auteur de la proposition, il y avait u-ri autre médecin dans le Comité de patronage de la statue : ce médecin n'était autre que le baron Larrey, membre de l'Institut.

La ville de Tours doit à la générosité du baron Larrey une épreuve collationnée du roman de Béalrix, avec les corrections de l'auteur. Ces corrections, ainsi que les additions et changements introduits dans l'épreuve, constituent, pour ainsi dire, un nouveau travail, dans lequel disparaît presque entièrement l'œuvre primitive (2).

Disons, en terminant, que nous ne sommes pas le premier médecin qui se soit aventuré à « disséquer » Balzac. C'est encore un médecin, le docteur Henri Favre, qui, sous le titre de Balzac et le temps "présent, a tenté de démontrer qu'on retrouverait dans l'œuvre de Balzac le génie celtique. « Balzac, conclut-il, est Français et Celte à la fois. » Nous ne suivrons pas

(1) Dans le comité des fêtes organisées à Tours figuraient deux médecins, MM. les docteurs Bailliot et Bezard.

(2) Le docteur Larrey a également donné à la ville de Tours un beau portrait à la sépia de Balzac, par le peintre Louis Boulanger. Nous ra\ons reproduit, en médaillon, sur la couvertu-e de la première édition de notre ouvrage.

BALZAC IGNOHE

noire confrère dans les développemenis d'une Uièsc assez piquante, mais nous ne sommes pas très éloi gnés de nous rallier à ses conclusions.

ir

Les Descendants de Balzac

Si nous n'avons fait, jusqu'à présent, qu'une fugitive allusion aux enfants de M. et Mme de IJalzac, c'est qu'il n'y a en réalité qu'Honoré dont le nom ait survécu.

Balzac avait un frère, Henri, plus vieux que lui de neuf ans et marié. Henri Balzac partit pour l'Amérique. La famille reçut d'abord de lui quelques nouvelles, puis n'entendit plus parler de l'absent. On n'a jamais su ce qu'il était devenu ; on n'a, à cet égard, aucun indice (1).

Balzac a parlé de son frère à deux ou trois reprises (2), dans sa Correspondance ;

(1) Article de VEclair, du 23 mai 1898.

(2) Balzac écrit à Mme Hanska, à Vienne, de Paris, dim.inclie 26 octobre 1834 :

« ...Nous ne sommes pas contents de mon frère, en Normandie. Sa femme est gi'OoSe. Il a compliqué encore les diffi-

« Mon frère, ccrit-il à Mme Ilanska, a fait aux îles un mauvais mariage et le pauvre enfant n'a ni esprit, ni énergie, ni talent. Les hommes de volonté sont rares !... » (1)

Une autre fois, Balzac annonce à la môme correspondante qu'il va baptiser l'enfant de son frère Henri :

« Je suis, lui écrit-il, parrain avec ma nièce Sophie, et j'avais bien juré de n'être jamais parrain d'aucun enfant ; mais mon frère est malheureux, et il est impossible de refuser... » (2)

Outre ce frère, Balzac avait deux sœurs : Laure Balzac, morte en 1871, qui avait épousé, en mai 1820, M. Midy de la Grenneraye-Surville, ingénieur en chef des ponts et chaussées. (Laure Balzac, la sœur aînée d'Honoré, qui lui fut si dévouée et pour laquelle il eut tant d'estime, parfois d'admiration, est

cullés de sa vie, le pauvre être ! Ma mère n'est pas bien portante ; je voudrais la voir en bonne santé pour jouir de ce que je lui prépare. Mais, grand Dieu, elle a eu bien des chagrins. Aujourd'hui elle est revenue à moi si bien, si largement : elle semble reconnaître, sans les avouer, les torts énormes de son peu d'alTection pour moi et ma sœur ; elle est punie dans l'enfant de son choix d'une alTreuse manière ! Henri n'est rien, ne sera rien, et il a gâté l'avenir que mon beau-frère et m')i pouvions lui faire par son mariage. Tout cela est horriblement triste... ■) Revue de Paris, janvier-février 1895, p. 193-19 i.

(1) ricvuc de Paris, janvier-février 1895, p. 168.

(2) Ilevue de Paris, loc. cil., p. 129: lettre du 30 mars 1835.

connue dans les lettres sous le nom de Mme Surville, qu'elle prit de son mari, pour lequel Balzac professait une grande amitié (1).

La plus jeune sœur de Balzac, Laurence, épousa, en 1821, M. Armand de Saint-Pierre de Montzaigle. Elle mourut à cinq ans de là (2). Son mari est mort rue Lechapclain, n° 10, le 27 décembre 1869, à quatre-vingt-deux ans (3).

D'après Arsène Houssaye, qui l'a rapporté dans le Figaro du 20 août 1883, Balzac aurait eu une troi-

(1) « Les deux beaux-frères s'estimaient et s'aimaient. Balzac a dédié l'une de ses œuvres à M. Surville. Ils vécurent très liés ; Honoré de Balzac dînait plusieurs fois par semaine chez sa sœur dans l'appartement que celle-ci occupait rue des Martyrs, 41. Plusieurs des œuvres de Laure Surville ont inspiré Honoré de -Balzac. Parfois, le frère et la sœur ont pris pour modèle le même personnage. C'est ainsi que la « Cousine Rosalie » dé Mme Surville est la « Cousine Bette » de Balzac. Seulement, les deux romanciers l'ont jugée de manière différente. C'est en tout cas la même vieille fille qui a servi de modèle aux deux auteurs... Mme Surville a fait et publié une nouvelle, un Voyage en coucou, que Balzac a reprise pour son compte et qui est devenue, traitée de main de manière différente. C'est, en tout cas, la même vieille fillî qui date de 1842. Honoré de Balzac ne cessait de louer sa sœur non seulement parce que, dès leur plus jeune âge, ils s'étaient pris l'un pour l'autre d'une touchante amitié, mais aussi pour son talent d'écrivain, pour son imagination féconde et toujours tournée vers le bien et le beau. » (Article de VEclair, précité.)

(2) Werdet, Honoré de Balzac, p. 21.

(3) Le Curieux, loc. cit.

sicnie sœur, qui serait morte à Paris, à l'hôpital Beaujon, en 1850, par conséquent avant son frère. Le fait paraît confirmé par ce passage, que nous extrayons du Journal des Goncourl :

Mercredi 4 février 1874. — Un trait de Balzac, que ne connaîtront peut-être pas ses biographes futurs :

Le vieux Giraud racontait ce soir qu'il était voisin du directeur de l'hospice Beaujon et que celui-ci voisinait avec lui, tous les jours. Une fois, le directeur lui dit : « J'ai une mourante très distinguée, qui se dit la sœur de Balzac. Comme cela me répugne de la mettre entre quatre planches, j'ai été voir Balzac, et lui ai demandé 16 francs pour un cercueil. Balzac m'a dit : « Cette femme ment, je n'ai pas de sœur à Thôpital. » Ma foi, cette femme m'intéressait, j'ai de ma poche acheté le cercueil. »

Les années se passent. Le peintre et le directeur d'hôpital voisinent comme par le passé. Un matin, le directeur arrive chez Giraud, tout bouleversé : « Vous vous rappelez mon histoire de la sœur de Balzac, hein ?... Vous ne savez pas ce qui vient de m'arriver ? Balzac ma fait demander aujourd'hui... Je l'ai trouvé mourant, ainsi que les journaux l'annonçaient : « Monsieur, s'est-il écrié en me voyant, je vous ai dit que cette femme, pour laquelle vous êtes venu me demander un cercueil, n'était pas ma sœur... c'est moi qui ai menti ; j'ai voulu vous avouer cela avant de mourir... »

On a mis en doute la véracité de celte confession in extremis, comme aussi la version rapportée par Arsène Houssaye. Voici, en attendant la solution de celle énigme, un document qui aidera peut-être à la

APPEiNDiCE 239

(Icclliffrer : ce document est extrait du Registre des actes de décès de la commune de Passy, pour l'année mil huit cent cinquante (1) :

Du onze novembre mil huit cent cinquante, à onze heures du matin, acte de décès de Jeanne Balzac, décédée hier à deux heures et un quart de relevée en son domicile à Passy, rue Franklin, n° 8, âgée de soixante-six ans, propriétaire, mariée à M. Jean-Gervais Grandmaison, âgé de soixante-seize ans, propnétaire, même domicile, native de Toulouse {Haute -Garonne), les prénoms du père et les noms et prénoms de la mère de la défunte, tous deux décédés, n'ont pu être indiqués, sur la déclaration de M. Jean-Pierre Bagnères, âgé de cinquante -quatre ans, rentier, demeurant à Passy, rue Franklin, w" 8, gendre de la défunte et de M. Gustave Collasson, âgé de trente-quatre ans, rentier, demeurant à Paris, rue Notî'e-Dame-de-Lorette, n° 7, cousin par alliance, constaté par nous François-Fortuné Dauvergne, maire provisoire de Passy, officier de l'état civil, après nous être assuré du décès, lecture faite du présent acte les déclarants ont signé avec nou^, maire :

Signé au registre : Gustave Collasson, Bagnèues, et Dauvergne, maire provisoire.

S*agit-il de la personne dont a parlé Arsène Houssaye ? Mais alors quelle explication donner de la scène de l'hôpital Beaujon ?

Enfin, que signifie ce passage de la lettre du père de Balzac, dont nous avons en main l'autographe

(1) Il a été reproduit dans le journal Le Curieux, t. ï,

pages 270-271.

original (1), daté du 26 décembre 1810: « Nos quatre enfants comblent nos désirs. Laure, qui a vu expirer sur ses bras sa sœur, n'est pas très bien depuis; elle a besoin des plus extrêmes ménagements. Sa maman est bien triste... »

Qu'est-ce encore que cette sœur de Balzac, morte en bas âge, et dont aucun biographe du romancier n'a parlé ?

Mais il reste un autre problème à résoudre : dans une lettre de Balzac à sa sœur Laure, publiée par M. de Lovenjoul (2), il est fait allusion à une récente paternité du romancier.

« Que peut être devenue cette enfant, une fille nommée Marie, si nous ne nous trompons, écrit à ce propos l'érudit bibliographe de Balzac ? Aucun indice sérieux n'existe, à notre connaissance, qui permette d'en rechercher la trace avec quelque chance de succès. » Et M. de Lovenjoul ajoute un peu plus loin :

« Sans appuyer sur un sujet aussi délicat, disons cependant que le grand Honoré a laissé, paraît-il, d'autres héritiers, sinon de son nom, du moins de son sang. Un fils, mort longtemps après lui, et une fille, décédée depuis peu d'années, n'étaient pas ignorés,

(1) Nous l'avons reproduit à la page 23i.

(2) Un noman d'amour, par M. le vicomte S. de Lovenjoul, p. 92.

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