Les Paysans
Pourquoi Balzac voulait-il placer en têle des Scènes de la vie de campagne cette étude écrite bien longtemps après les deux autres qu'il nous a laissées? La jugeait-il faite à un point de vue général et de façon à résumer en quelque sorte ses impressions et ses théories sur les travailleurs et le travail de la terre?
C'est ce que je ne me chargerai pas d'expliquer. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce livre est une des œuvres les plus parfaites sous le rapport littéraire, les plus profondément creusées, les plus scrupuleusement observées, les plus éloquemmen écrites du maître.
Ici le paysagiste, aussi bien que le physiologiste, serre la nature et la réalité de plus près peut-être que partout ailleurs.
Cependant, il faut se garder de trop généraliser cette peinture des cultivateurs français. Le paysan
que met en scène cette étude est bien le vrai paysan des environs des grandes villes, surtout des environs de Paris, toujours avide d'exploiter et enclin à contrarier le citadin agronome, théorique ou amateur ; mais il n'est pas le type complet de l'homme des champs.
D'ailleurs, les mœurs des paysans en France varient suivant les zones et les genres de culture.
Balzac, qui a vécu dans les diverses régions de notre beau et cher pays, a pu constater lui-même que les paysans de la Brie ne ressemblaient pas plus à ceux de la Touraine que ses bourgeois d'Arcis-sur-Aube ne ressemblent à ses bourgois d'Issoudun ou d'Augoulême, que le vigneron diffère essentiellement du planteur de pommes de terre ou de l'éleveur de bestiaux.
Ainsi doit-on considérer ce tableau rural surtout comme une étude locale très réussie.
Pourtant c'est à peine si Pon y trouve un intérêt romanesque. Le drame est dans la lutte des bourgeois campagnards aidés des paysans contre le nouveau et excellent seigneur propriétaire du château et de ses dépendances, le brave général Montcornet.
Cette lutte est terrible, elle fait surgir des types à la façon de ceux de Walter Scott et de F. Oooper.
Piigou, l'avare jouisseur, — Gaubertin, — Tonsard,
— Fourchon, — Courtecuisse, — les Soudry , — Lupin, — l'honnête Michaud et sa charmante femme,
— Nizeron, le vieux républicain rural, — ce sublime Aristide de Blangy, — Sibilet, sont caractérisés avec un relief énergique, une originalité et une vérité saisissantes.
Le Café de la Paixy à Soulanges, Tauberge du rand I vert et leurs habitués sont peints et décrits ^ec une fermeté et une finesse de traits incomîrables. Tout cela a une intensité de vie admirable. Malgré toutes ces hautes qualités littéraires, ce îau livre est plutôt une étude sociographique et îonomique qu'un roman, Loin de l'en blâmer, je 3 l'en estime que plus.
Ce que j'aime moins, c'est que dans ce livre, >mme dans plusieurs autres, Balzac affecte encore : parti-pris de croire la réforme des mœurs routilères possible seulement par le catholicisme, les [•atiques religieuses, le développement de l'in- Lience du clergé et de l'éducation congréganiste. De même aussi il continue à pousser au rétablisîment des grandes exploitations agricoles, des opunts châteaux et des vastes forêts ; il proteste contre ) morcellement des cultures.
Mais les choses se sont sensiblement modifiées epuis 1845, et s'il eût pu être témoin de ce qui s'est assé dans le cours de ces quarante années, il est robable que certaines de ses idées sur ce sujet se iraient aussi quelque peu modifiées.
Une des idées les plus utiles et les plus fécondes e l'Assemblée constituante de 1848, laquelle en ut plusieurs excellentes dont la conspiration moarchico-bonapartiste ne lui laissa pas le temps 'achever l'étude et de préparer la réalisation, l'idée e l'établissement d'un système de Crédit foncier, estiné à faciliter la mobilisation de la propriété Dncière, a changé la face des choses en détruisant .n des pires fléaux de l'agriculture et de ragric,uleur, l'usure.
Mais, quels que soient les bienfaits produits déjà par le Crédit foncier tel qu'il est, il s'en faut de beaucoup qu'il soit organisé de façon à donner tous ceux dont l'idée contient le germe.
Certes, il y a eu des déboisements déplorables parce que, exécutés sans avoir été précédés d'études, ils ont modifié les climatures, mais il est constant qu'en général les défrichements ont enrichi le pays puisqu'ils ont contribué à accroître le chiffre de la population.
Balzac le dit lui-même dans les Paysans, comme il l'avait démontré dans le Médecin de campagne el le Curé de village. Malheureusement ce chiffre reste à peu près stationnaire depuis quarante ans!
Il est permis de croire que la lecture de ces trois admirables études a été pour quelque chose dans le mouvement d'idées de réformes agricoles qui s'esl produit depuis un demi-siècle; mais il reste beaucoup à faire.
On ne peut se dissimuler que la plupart des vices agricoles, signalés dans les Paysans, ravagent encore nos populations rurales dans un certain nombre de régions; l'influence prédominante des prêtres pendant la période de 1850 à 1870, où ils ont presque exclusivement dirigé l'enseignement primaire, est loin d'avoir produit une amélioration; ce qui seul peut amener une réforme morale, c'est la pratique résolue de llnstruction obligatoire et gratuite. Encore faut-il s'attendre à ce que l'effet de cet enseignement ne commencera à se faire sentir qu'après deux ou trois générations, c'est-à-dire lorsque l'enfant, en sortant de Técole primaire, ne trouvera plus au foyer de sa famille l'exemple des mauvaises
mœurs et du mauvais langage, surtout si d'ici là la diffusion des écoles de gymnastique, l'organisation des apprentissages professionnels et des exercices militaires, tout en développant ses forces physiques, ont détourné son esprit et son âme des tendances dangereuses et l'ont habitué à la discipline.
Il atteindra ainsi, travailleur honnête, intelligent, éclairé, Tépoque où son âge l'appellera à entrer dans les cadres des serviteurs militaires du pays, soit en vertu de la loi de recrutement, soit par un engagement volontaire qu'on pourrait rendre facultatif à partir de dix-sept ans !
Ce n'est peut-être qu'un rêve, peut-être aussi qu'une idée, et voilà comment la lecture de ces beaux livres fait tout à la fois rêver et penser !
108. Le Médecin de campagne. — J'ai déjà dit, je crois, dans la partie biographique de cette étude sur Balzac, que ce livre était un de ceux qu'il aimait le mieux, qu'il était le plus fier d'avoir imaginés et écrits.
J'estime qu'il avait profondément raison et que, parmi le grand nombre de chefs-d'œuvre que son cerveau a créés, celui-ci mérite d'être placé au premier rang.
C'est un de ces ouvrages capitaux, l'honneur d'une époque et d'une nation, que je voudrais voir vulgariser par tous les moyens possibles, surtout par l'extrême bon marché et parla publicité la plus étendue, car il est rempli d'enseignements accessibles à tous les cœurs bien situés et à toutes les intelligences.
La partie romanesque elle-même, qui tient fort
peu de place dans l'action, offre une haute leçon de morale sociale.
Le sublime docteur Bénassis est adoré de toute la contrée, qu'il a peuplée, civilisée, fertilisée, parce qu'il veut expier une faute de sa jeunesse. Péché, hélas ! commun et très véniel au point de vue de la morale traditionnelle que nous a léguée la spirituelle et aimable aristocratie du dix-huitième siècle, — crime au point de vue de la conscience du docteur et de toutes les consciences honnêtes ; il a abandonné une jeune fille de qui il s'était fait aimer et qui est morte de désespoir et de misère.
Les superbes épisodes, les plaisantes et touchantes figures qui animent cette action presque tout entière en promenades et en conversations, à peine est-il besoin de les rappeler : la mort du vieux crétin, — le récit de la vie de Napoléon par un vieux soldat naïf, — la confession du docteur, — l'histoire si originale de la Fosseuse, — le chevaleresque Génestas, — les honnêtes Dufau, — Tonnelet, — Cambon, — le respectable Janvier, le vieux prêtre assermenté, — l'énergique Batiferet çà et là quelques pensées sur la liberté des échanges entre nations, — sur la nécessité de donner une plus grande solennité au mariage civil de façon à accroître le prestige et la solidité des liens de famille, et, sur l'oisiveté, cette admirable phrase qu'on devrait graver en lettres d'or sur les monuments publics :
« La vie des oisifs est la seule qui coûte cher, teut-être même est-ce un vol social que de consommer sans produire. »
Ce fut également l'opinion de Jean-Jacques.
Il n'est peut-être pas hors de propos d'insister ici
sur cette opinion que Balzac professait à l'égard de l'oisiveté et des oisifs, des parasites et du parasitisme, parce qu'elle me paraît de nature à jeter une lumière sur ses principes en matière de morale sociale et sur les conséquences que, de déduction en déduction, son esprit logique eût vraisemblablement été amené à en tirer un jour où l'autre.
De même que Jean-Jacques Rousseau, Balzac pensait que l'oisiveté n'est pas seulement un vice individuel qui atrophie les facultés et pervertit les caractères de ceux qui s'y abandonnent, mais encore qu'elle est un fléau pour toute société où elle est mise en honneur; — ils estimaient, ces deux grands et féconds génies, que l'oisif et le parasite, en ne produisant rien, en ne rendant aucun service à l'agrégation d'hommes au milieu de laquelle ils vivaient à ses dépens, se rendaient coupables d'une sorte de vol, en même temps que le spectacle de leur bien-être, de leurs jouissances presque toujours abusives, l'exemple de leurs mœurs trop souvent relâchées contribuaient activement à exciter l'envie et la colère des serviteurs laborieux du Dieu Travail et à corrompre les idées, les goûts et les mœurs de tout le monde.
En dépit de ses illusions sur l'Aristocratie et le Clergé qu'il aurait voulu et qu'il avait espérer voir prendre en main la protection du peuple et l'initiative du Progrès, il en était venu à désespéré de leur faire accepter cette mission sociale et renoncer pour ce labeur bienfaisant à leur chère oisiveté. Aussi, dans les deux admirables romans où il a mis en œuvre l'initiation au progrès, à la prospérité matérielle et morale par le travail, — le Médecin de
campagne et le Curé de village, — n'est-ce point par des gentilshommes qu'il fait accomplir ces sublimes transformations de deux régions incultes en terres promises de fertilité et de richesse, des deux peuplades misérables, dépravées et désœuvrées en populations actives, industrieuses et honnêtes. S'il a fait contribuer des prêtres à ces œuvres de transformation, il a eu soin de doter ces curés de mœurs et d'intelligences tellement exceptionnelles qu'ils semblent plutôt des êtres surhumains que des êtres appartenant à la réalité comme le docteur Bénassis et Véronique Graslin.
Et voyez à quel point Balzac a horreur de l'oisif et de l'oisiveté ; il ne s'en prend pas seulement à l'homme qui doit l'utilisation de son activité, de son intelligence, de son travail, à la société dont il fait partie ; il s'en prend aussi quelquefois aux choses, il ne se borne pas à déplorer, malgré son respectpour l'orthodoxie catholique, le célibat forcé des prêtres qu'il frappe de stérilité dans l'œuvre nécessaire de la propagation de l'espèce ; il flétrit aussi la stérilité des terres incultes, l'inertie de l'or enfoui dans les coffres de l'avare, l'oisiveté des richesses détournées de la circulation agricole, industrielle, commerciale pour s'immobiliser dans les réserves du capitaliste.
Assurément, s'il lui eût été donné de mettre encore au service de la société humaine et de son perfectionnement, de son progrès dans la voie delà Justice et de la Vérité, les longues années de maturité géniale que semblait lui promettre la robuste constitution de son tempérament physique, moral et intellectuel, il eût réussi à trouver la formule pratique de
la transformation de cette société qui a pour objectif la conquête de la plus grande somme de bien-être et de bonheur, sinon pour tous, au moins pour le plus grand nombre.
Les tendances de cette transformation, il n'a cessé de les chercher, de les étudier, et il les a souvent indiquées avec un rare bonheur dans celles même de ses conceptions romanesques qui semblent les plus étrangères à cette sorte de sujets graves et profonds.
Pour qui a lu et fouillé avec une attention soutenue l'œuvre de Balzac et médité sur les aspirations et les enseignements qui s'en dégagent, il est impossible de ne pas conclure que ce grand homme en apparence royaliste, conservateur et catholique, avait une profonde horreur pour toutes les routines, les tyrannies, les préjugés, les iniquités sociales qui sont les principaux éléments, les principaux moyens de ces régimes d'administration politique, sociale, religieuse et économique.
Dans son œuvre, comme dans sa correspondance, ne se montre-t-il pas toujours l'ennemi de l'arbitraire, aussi bien que l'adversaire implacable de cette déperdition de forces, de valeurs morales, intellectuelles, physiques, matérielles, soit visibles, soit latentes, que la Providence a départies à l'homme, roi de la création, en mettant au service du bonheur commun l'univers entier, les objets qui le meublent, les êtres qui le peuplent, les éléments de toute sorte qui le mettent en mouvement. Dieu semble avoir dit à l'homme : Le monde est ton domaine; rien de ce qui le peuple n'est inutile, c'est à toi de savoir découvrir par ton génie et ta pensée
studieuse, utiliser par ton travail constant tous les êtres, tontes les substances dont se compose la Nature. C'est à toi, pour te montrer digne des bienfaits de la Providence, de ne laisser dépérir, se stériliser, s'atrophier, ou, ce qui est.pis encore, se détourner de leur destination, par suite de ton oisiveté ou de l'oisiveté même des choses, ces êtres, ces forces, ces valeurs dont tu es le gérant responsable au nom de l'humanité !
Le Travail est donc la vraie loi divine, l'Oisiveté est la réprobation, — le Travail est le Bien ; l'Oisiveté est le Mal; — le Travail est saint et d'ordre angélique; l'Oisiveté est maudite et d'ordre diabolique.
Et qu'on ne s'y méprenne pas ; qu'on ne fasse pas plus austère qu'elle ne l'est réellement cette bienfaisante et paternelle loi du travail constant pour tous, qu'on n'affecte pas de lui prêter comme conséquence la suppression absolue du repos, de la rêverie, de la distraction, de la contemplation.
Non ! repos, rêverie, distraction, contemplation, n'ont rien de commun avec l'oisiveté. Le repos n'est pas le contraire du travail, il est plutôt la seconde face de l'activité humaine, pour ainsi dire l'envers du mouvement !
109. Le Juge de paix. — Le profil du juge de paix Dufau esquissé dans l'étude qui précède laisse pressentir la façon dont Balzac aurait traité cette figure qui joue un rôle si important dans notre monde rural. Malheureusement le temps lui a manqué pour écrire ce pendant au Médecin de campagne.