Le Curé de village
Cette étude appartient au même ordre d'idées que le Médecin de campagne.
Là aussi il s'agit de la régénération matérielle, morale, intellectuelle, agricole d'une contrée, entreprise et accomplie à titre d'expiation et de réparation d'un crime de jeunesse.
Il est horrible le crime commis par Véronique Graslin. Fille d'un brocanteur enrichi, mariée à un banquier opulent de Limoges, mais qui la rend très malheureuse et qui la laisse manquer d'argent pour ses charités, courtisée par un des principaux magistrats delà ville, mais pieuse, considérée, exerçant sur tout le monde le prestige d'une conduite irréprochable et d'une vertu immaculée, elle a aimé un jeune, pauvre et honnête ouvrier, et quandcet amour entouré du plus grand mystère a conduit Tascheron, arrivé au paroxysme de la passion, à commettre un vol et un double assassinat, non seulement elle n'a rien fait pour le sauver, mais encore elle a eu la terrible énergie de demeurer en apparence impassible devant les péripéties du drame judiciaire dont son amant est le héros et de paraître se désintéresser absolument de la sanglante tragédie qui se dénoue sur l'échafaud.
Mais aucune tache, aucun soupçon n'a terni sa robe de sainteté, tandis que les parents du condamné, honteux de l'ignominie qui llétrit leur nom, s'exilent douloureusement de leur pays.
Tels sont les crimes que la vénérée madame Graslin, veuve et maîtresse d'une grande fortune, veut expier sous la sainte direction du curé Bonnet
C'est pour cela qu'elle va consacrer sa fortune à
fertiliser cette plaine aride de Montégnac, le village qu'habitaient les Tascheron, et où repose le corps du supplicié.
Pour accomplir cette œuvre, elle entreprendra des travaux énormes ; aidée d'un ingénieur, ancien élève de l'Ecole polytechnique, elle fera détourner le cours des torrents pour en faire des lacs et en utiliser les eaux en irrigations fécondantes, construire des digues, défricher à propos, faire des plantations, bâtir des fermes, créer et aménager les cultures, inaugurer dans le pays l'élevage des chevaux et du bétail ; enfin elle moralisera les habitants par l'habitude du travail, le développement des sentiments de la famille, par un bien-être relatif, la fécondation du sol par l'agriculture etl'arboriculture, l'amélioration de Têtre humain par le travail de la terre avec l'emploi judicieux de ces deux grands collaborateurs naturels, le soleil et l'eau.
C'est la réalisation de cet idéal de la sublime ulopie de Charles Fourier qu'elle a opérée pour une commune du centre de la France; modèle offert en exemple à imiter aux milliers d'autres communes qui ne sont encore que des Montégnac avant Véronique!
Mais où trouver des riches qui sachent faire un si noble et si judicieux usage de leur argent?
Pourtant il ressort du livre que madame Graslin s'est enrichie elle-même en enrichissant les autres, qu'elle a fait une bonne spéculation en fertilisant toute une région.
C'est en cela, à mon avis, que ce livre est d'une moralité vraiment humaine; il prouve que le bien fait à tous porte avec lui sa récompense.
Conclusion matérialiste si l'on veut, mais irréfutable. \
Il faut bien prendre l'homme comme il est, et se dire qu'on a plus de chance d'exercer une influence sur ses idées et sur ses actions en invoquant son intérêt qu'en faisant appel à son cœur et à ses sentiments religieux.
Est-il donc nécessaire d'avoir des crimes à expier et des fautes à réparer pour concevoir et tenter de si nobles entreprises?
Au moral, la conscience de l'accomplissement d'un devoir humain ; au matériel, la perspective d'une fortune à doubler, à tripler peut-être, ne snffisent-elles donc pas ?
Au surplus, ce n'est pas aux seuls capitalistes^des champs et aspirant au bien agir que je conseille de lire attentivement cette étude substantielle où fourmillent les pensées les plus élevées, les idées les plus fécondes, les aperçus les plus ingénieux, c'est aussi aux législateurs, à tous les hommes qui s'occupent des intérêts présents et à venir du pays, à ceux surtout qui se sont fait une spécialité des questions agricoles ; ils y trouveront des sujets de méditation d'une actualité saisissante.
On comprendra, d'après ce qui précède, que je néglige la partie romanesque de cette composition supérieure par tant d'autres points.
J'avoue même que le dernier chapitre Véronique au tombeau, dont le style si éloquemment pénétrant . me causait jadis une si vive impression, m'a laissé presque froid lors de ma dernière lecture.
Plus j'admire la grandeur de la conception tout
humaine de madame Graslin, son héroïque persévérance dans l'exécution, moins je suis touché du long suicide qu'elle s'inflige parallèlement par ses macérations et son cilice, en vue de la clémence divine et de son saint éternel !
Je ne crois pas que Dieu veuille faire acheter son indulgence par les souffrances corporelles et volontaires des êtres qu'il a créés. Ce n'est pas lui, c'est l'homme seul que je rends responsable delà barbare invention des supplices physiques. Les remords sincères des consciences sont plus faits pour l'apaiser que tous les jeûnes et tous les cilices du monde.
L'excessive dévotion de Véronique, sa confession publique, entendue et comprise de quelques intimes, loin de la grandir à mes yeux, seraient plutôt de nature à la diminuer.
111. Les environs de Paris. — L'illustre habitant de Chaillot, de Passy, de Ville-Parisis, des Jardies n'a pas eu le temps d'écrire cette dernière scène de la Vie de Campagne.