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LES CONTES DROLATIQUES

Si je ne dis que peu de mots des Contes drolatiques, ce n'est pas que, à l'exemple de Lamartine, je regarde cette spirituelle et parfois profonde débauche d'esprit comme une œuvre cynique, écrite seulement pour « avoir un habit et du pain ».

Ainsi que le prouvent les espaces de temps écoulés entre les dates d'exécution des divers contes et plusieurs passages de la Correspondance de Balzac, ils ont dû être pour lui des récréations, des divertissements de ses études de penseur.

Il se délassait de la permanente tension de son cerveau par ce travail qui Tamusait et où il trouvait l'occasion d'étudier la belle langue française du seizième siècle, d'y chercher non seulement des mots expressifs, mais encore des tours de phrases ingénieux, de se livrer enfin à cette utile gymnastique de style, à laquelle il a dû en grande partie l'originalité de sa forme.

Au surplus la lecture de ces contes joyeux est fort amusante, et rien n'y est de nature à pervertir soit l'esprit, soit le cœur !

Lamartine a dit, en parlant de Balzac : « La France a eu deux Molière, l'un en vers, l'autre en prose. »

Un peu plus tard, M. Taine écrivait : « Balzac est le Shakespeare français. »

En effet, nul écrivain français ne me paraît avoir possédé à un plus haut degré que lui les hautes qualités qui constituent le poète dramatique et ont fait de ces deux immortels génies les maîtres incontestés du grand art du théâtre.

Conception, science des grandeurs et des petitesses du cœur humain, étude et observation de la logique des caractères, des passions, des vices, des défauts, des travers et des ridicules communs à tous les mortels ou particuliers à ses contemporains, — connaissance approfondie des mœurs des diverses catégories sociales et professionnelles, — ordonnance et composition des scènes et esprit du dialogue, il avait tout ce qu'il fallait, même la rapi-

dite d'exécution, pour devenir en peu de temps le maître du Théâtre contemporain.

De Vautrin à Mercadet et à la Marâtre, il avait fait de grands progrès dans l'art de ménager, de graduer les effets, et dans quelques autres secrets du métier d'un ordre secondaire ; il ne lui manquait plus que la pratique usuelle de quelques ficelles théâtrales qui n'ont rien de commun avec le grand art, — et cependant ont une puissante action sur les spectateurs, — peut-être enfin un peu de cette indépendance de la vérité, de la logique dont sont pourvus les auteurs réputés forts, et qui fait qu'on sacrifie tout pour obtenir un grand effet de scène.

Il lui manquait surtout la confiance du public, de la plupart des lettrés, lesquels n'admettent pas généralement qu'un grand écrivain ne demeure pas parqué dans la spécialité où il fait preuve de talent et obtient d'immenses succès, — la confiance des directeurs de théâtres, — enfin celle surtout des comédiens, de qui il paraissait peu disposé à accepter les corrections et les avis intéressés.

Si Harel joua Vautririy c'est qu'il était aux abois et ne savait où donner de la tête. Il engageait un coup de partie sur les noms de Balzac et de Frederick.

On pouvait en dire autant de Lireux lorsqu'il donna à FOdéon les Ressources de Quinola. Et quels comédiens fournit-il à son illustre auteur!

Pour accepter Pamé/aG/raiid, le directeur infligea à Balzac je ne sais quel collaborateur.

Enfin si Hostein se décida à jouer la Marâtre au Théâtre-Historique, c'est qu'on était au mois de mai 1848, que les théâtres étaient délaissés et que

les auteurs en vedette ne se souciaient pas de sacrifier leurs nouveautés dans un pareil moment.

Quant au Faiseur ou Mercadet, la vraie grande comédie de ce siècle, le comité du Théâtre-Français l'a refusé deux fois: la première, du vivant de Balzac, la seconde peu de temps après sa mort, lorsque, sur la demande d'Arsène Houssaye, alors administrateur de la Comédie-Française et fervent admirateur du génie de Balzac, je lui eus communiqué une épreuve du manuscrit que m'avait confiée Dutacq.

Du reste, les mêmes motifs furent allégués pour les deux refus : la pièce avait des longueurs ; surtout aucun des premiers comiques du moment ne voulut assumer la responsabilité du principal rôle, évidemment destiné à Monsieur Frederick Lemaître.

Et voilà pourquoi, quelques mois après, on fit retoucher l'œuvre, où la griffe du Génie avait mis son empreinte léonine, par la patte du Talent qui en tira une réduction, Mercadet, appropriée à la scène du Gymnase. Cette réduction est encore au répertoire du Théâtre-Français et menace d'y rester longtemps.

Dame, notre premier théâtre littéraire a bien maintenu pendant près de deux siècles au répertoire de la Maison de Molière le Don Juan de ce même Molière, arrangé en vers par Thomas Corneille!

Voilà comment le grand Balzac ne put avoir accès dans la maison de Molière que grâce à une collaboration anonyme!

Le Faiseur refusé, je proposai à M. Houssaye de reprendre la Marâtre.

Il y consentit avec enthousiasme et me pria de distribuer les rôles.

Mademoiselle Nathalie dut jouer le rôle de Gertrade, et M. Geffroy celui du général.

Malencontreusement, cet artiste éminent, mais très nerveux, avait une profonde horreur pour le nom de Bonaparte (c'était en 1851!) il affirma qu'il lui serait impossible de représenter un personnage fanatique de bonapartisme. Le rôle fut dévolu à M. Beauvalet, qui ne voulut point accepter un rôle refusé par M. Geffroy. Simple question de dignité.

On proposa M. Maubant, que madame de Balzac refusa.

A quelque temps de là, Rachel, qui, par hasard, avait lu la Marâtre, eut la fantaisie de jouer Gertrude avec sa sœur Rébecca dans le rôle de Pauline. Mais bientôt elle changea d'idée, et les études de la pièce furent abandonnées.

Et voilà pourquoi la Marâtre n'est pas au répertoire de la Comédie-Française !

Je n'en doute pas, Balzac, s'il eût vécu, serait devenu, au bout de peu d'années, le plus fort et le plus fécond des auteurs dramatiques contemporains.

Chez lui, l'ingéniosité de la composition était aussi facile, aussi rapide que l'enfantement de la conception et la verve du dialogue.

Combien de titres de pièces, avec les sujets y adaptés, il portait dans son puissant cerveau!

Sans compter ce Roi des mendiants, — ce Pierre et Catherine, et tant d'autres dont il est question dans sa correspondance, il avait je ne sais combien de compositions dramatiques achevées ou commencées.

Ainsi, son Ecole des ménageSj tragédie bourgeoise primitivement intitulée la Demoiselle de magasin, était imprimée. J'en ai eu entre les mains une épreuve, ainsi que Gérard de Nerval, qui en a fait une remarquable analyse dans un feuilleton de la Presse.

Richard cœur d'épongé, colossale bouffonnerie, était également écrit. Altaroche a été sur le point de le faire jouer à l'Odéon.

Enfin, j'ai lu en manuscrit le premier acte d'Orgon, comédie en cinq actes et en vers, suite et contre-partie de Tartufe.

Cette pièce devait être écrite en collaboration avec Amédée Pommier, qui mettait en vers les idées et les phrases de Balzac. La moralité étaitla déchéance d'Orgon comme père de famille. A chaque acte d'autorité qu'il essayait d'accomplir, il se voyait bafoué par femme, frère, enfants, serviteurs, avec cet impitoyable refrain! « Rappelez-vous Tartufe I »

Certes, au théâtre, comme dans le roman. Userait arrivé à être primus inter pares ; car il avait pressenti cet avenir, il se l'était promis et dans ce voyant plein de génie, il y avait un voulant -gX^in d'énergie, de puissance et de patience.

Je trouve parfaitement choisi l'emplacement où va se dresser le monument que la Société des Gens de lettres fait élever en l'honneur du grand Balzac, non loin de ces galeries de bois du Palais-Royal où Lucien de Rubempré allait porter son manuscrit au libraire Dauriat, de ces maisons de jeu où Raphaël perdait son dernier louis, à cent pas de cette rue Froidmantel où végétait Gambara; mais son esprit sarcastique, s'il survivait dans sa statue, ne souri-

rait-il pas avec quelque amertume en voyant de temps à autre affiché en face de lui, sous le titre de Mercadet, ce Faiseur auquel il ne voulait absolument qu'on changeât rien. — Il répète cette recommandation dans je ne sais combien de lettres.

Combien de temps encore le Théâtre-Français jouera-t-il cette réduction du Faiseur ? Durerat-elle deux siècles comme la traduction en vers du Don Juan de Molière ? Ce n'est pas probable.

Il eût été digne des sociétaires de la Comédie- Française de profiter de cette occasion pour mettre à leur répertoire le vrai Faiseur de Balzac et offrir à la souscription le produit de la première représentation. Je suis bien sûr que l'administrateur de l'illustre compagnie et son doyen, — le plus beau Mercadet que Balzac eût pu rêver, — seraient allés de grand cœur au-devant de leurs vœux !

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