‹ BalzacChapitre 7 sur 31 · PREMIERE PARTIE SA VIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE SA VIE

C'était le 21 août 1850-, à la suite d'un des dîners hebdomadaires de M. Benoît Fould; quelques amis du célèbre banquier étaient réunis dans son salon.

Jules Janin, qui était un des plus charmants et des plus fins causeurs de son temps, parlait, selon son habitude, de littérature, de théâtres et de beaux arts.

Tout à coup le frère du maître de la maison, qui affichait dès cette époque des prétentions de Mécène, profita d'un temps d'arrêt entre deux anecdotes pous poser à brûle-pourpoint au spirituel causeur la question que voici :

— Ah ça, vous qui êtes journaliste et littérateur, monsieur Janin, vous allez pouvoir me dire ce que c'était que cet enterrement suivi par une si nombreuse cohue de monde, qui a barré le passage à ma voiture tantôt sur le boulevard? Il parait que c'était le convoi d'un faiseur de romans, d'un homme de lettres comme vous... Vous deviez connaître ça?...

— Ça ! s'écria Janin en se levant, la lèvre frémissante, le teint animé, l'œil brillant d'indignation, le geste hautain, la voix vibrante, ça ! ça ! monsieur Achille, dont vous avez vu passer, peut-être sans la saluer, la dépouille mortelle, religieusement accompagnée de tout ce que Paris renferme d'hommes d'intelligence, d'esprit et de cœur, les plus illustres comme les plus obscurs, — parbleu, votre frère, notre ami, était du cortège! ça, monsieur, c'était tout simplement un des plus grands hommes, un des génies les plus profonds, une des intelligences les plus vastes de notre époque ! Assurément, son peuple d'admirateurs d'élite lui a fait aujourd'hui de belles obsèques, décerné toute la part de gloire que les mortels savent faire à leurs contemporains illustres... Mais bien petite en vérité si on la compare à ce que lui réserve la postérité... Sachez-le bien, monsieur, la France de l'avenir s'honorera de l'avoir compté parmi ses fils, le dix-neuvième siècle s'enorgueillira du nom du grand Balzac et de

son génie, comme le seizième s'enorgueillit du grand Rabelais, le dix-septième du grand Molière, le dix-huitième du grand Voltaire !... Ça! ce faiseur de romans, ce littérateur comme moi, ainsi qu'il vous plaît de dire, ne tut ni comme moi, ni comme vous, ni comme personne, ici ni ailleurs ; ce fut un homme unique, un de ces originaux puissants au front desquels le souverain maître imprime le sceau divin qui confère l'immortalité !... Lisez, monsieur, lisez l'œuvre de cet homme universel dont l'esprit incisif a su pénétrer tout ce qui est du domaine de la vie morale et de la comédie sociale de son temps, s'assimiler, par l'observation et au moyen d'une concentration cérébrale et d'une puissance de volonté absolument uniques, toutes les connaissances humaines dont l'étude a tenté son intelligence investigatrice... Lisez tous ces beaux livres, monsieur, faites-les lire à tous vos collègues en politique, à vos administrateurs, à vos financiers, à vos grands industriels, à vos agronomes, à vos ingénieurs, à vos magistrats, à tous enfin, et vous serez émerveillés, vous comme eux, eux comme vous, de la prodigieuse multitude de leçons que vous y trouverez chacun en ce qui vous concerne, chacun dans votre sphère ; vous vous prendrez peut-être à scruter cette mine d'idées, si variée, si riche, si féconde, qu'il lègue à la Postérité avec mission de l'explorer et d'en dégager, d'en extraire les opulents filons ! Allez, messieurs, les législateurs, lisez, étudiez l'œuvre du grand Balzac, abreuvez vos esprits à cette source abondante, qu'elle leur inspire des pensées bienfaisantes et fertiles pour le progrès véritable, pour le bonheur maté-

riel et moral des peuples ! Ne craignez point de l'épuiser. Tenez pour certain que le vingtième siècle y trouvera, après vous, d'immenses trésors que vous aurez méconnus. Car je vous le dis, en vérité, Balzac est un de ces hommes sublimes qui, pour me servir de la poétique expression de Déranger, ont le plus richement « ensemencé les champs de l'avenir ! »

Je vous laisse à penser si les quinze ou vingt personnes de l'assistance qui savaient presque toutes, combien, depuis plusieurs années, les relations entre Balzac et Janin avaient été tendues, écoutaient avec plus de surprise encore que de curiosité ce panégyrique si éloquent et surtout si imprévu.

Madame Janin, qui, les yeux brillants d'émotion, avait paru suspendue aux lèvres de son mari tant qu'il avait tenu la parole, se leva, courut à lui et, dans un mouvement de tendresse enthousiaste, lui jeta ses deux bras autour du cou et l'embrassa chaleureusement.

Le lendemain, en racontant, dans son salon, cette petite scène à quelques amis de son mari, elle avait encore peine à retenir ses larmes.

« Tout le monde était étonné, disait-elle, de trouver en Jules cette chaleur d'éloquence à la fois indignée et admirative qu'on ne soupçonnait pas chez le causeur aimable et enjoué ; mais si tous ceux qui l'écoutaient avaient su, comme moi, à quelle violence d'attaques réciproques l'ardeur de leurs polémiques les avait entraînés l'un et l'autre, à quel point Balzac nous avait blessés, ils n'auraient pu s'empêcher d'admirer avec moi la générosité su-

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perbe de sa colère et de son enthousiasme, de l'en aimer, de l'en estimer davantage. Car il a été vraiment magnifique, notre J. J ! »

« — Dame, reprit Janin, je me sens bouillir quand j'entends ces parvenus ignares traiter avec dédain, du haut de leurs sacs d'écus, des choses et des hommes qu'ils ne sont en état ni d'apprécier, ni de comprendre ! J'ai toujours envie de leur répondre comme Mercure à Sosie, dans Amphitryon :

Avec quelle irrévérence Parle des dieux ce maraud!

» Qu'importe, du reste, que Balzac ait fait jaillir sur Janin quelques éclaboussures? Je ne m'en souviens plus en présence de la perte immense que viennent de faire les lettres françaises. Je me suis fait honneur à moi-même en honorant ce grand homme, notre maître à tous. D'ailleurs ce n'est pas en mon nom seulement que j'ai parlé, c'est au nom de tous les penseurs, de tous les lettrés du monde, c'est au nom de la Postérité !

» Lisons et relisons, mes amis, l'œuvre magnifique qu'il nous laisse, en déplorant que la mort ne lui ait pas donné le temps de la compléter ! Rappelons-nous qu'il vient d'emporter dans la tombe tout un monde d'études de mœurs que nul ne pourra nous donner après lui ; car il a été frappé à l'heure de la maturité, de la plus grande puissance de son génie ; ses derniers livres étaient supérieurs aux précédents. Il avait mis vingt années à écrire ce qu'il laisse ; mais combien d'autres conceptions avaient dû germer, se concentrer dans ce cerveau

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fécond et étaient prêtes peut-être à en éclore, plus belles encore et plus radieuses que leurs aînées ! Sorti de la période des luttes et des tourments de la vie, il devait avoir devant lui vingt autres années de labeur paisible... En nous ravissant prématurément Balzac, la mort dérobe aux lettres françaises toute une seconde Comédie humaine^ toute une série de chefs-d'œuvre où le monde aurait trouvé, je n'en doute pas, pour renseignement des siècles futurs, la conclusion sociale des profondes conceptions de ce vaste esprit, de ce puissant génie ! »

Un des derniers volumes de Victor Hugo, publiés par ses exécuteurs testamentaires et intitulé : Choses uiies, contient un admirable chapitre :3IoricZe Balzac.

On trouve, à l'avant-dernière page de ce récit poignant, ces mots caractéristiques :

« Le ministre de l'intérieur, Baroche, vint à l'enterrement. Il était assis à l'église près de moi devant le catafalque et de temps en temps il m'adressait la parole. Il me dit : — C'était un homme distingué. — Je lui dis : — C'était un génie.. »

En lisant cette phrase, je me rappelai la façon dont avait été relevé, le même jour, le jugement porté sur Balzac par un autre puissant du moment. Je compulsai mes notes de l'année 1850 et j'y retrouvai tout au long les pages qu'on vient de lire, écrites le soir même en rentrant de chez Jules Janin.

J'ai pensé que ces deux citations pouvaient à la rigueur servir de préface à l'essai que je me propose d'écrire sur la vie et l'œuvre du grand homme qui constitue, avec Lamartine et Victor Hugo, si

l'on veut me permettre ce néologisme, le triumgéniat de la France du dix-neuvième siècle, comme Corneille, Molière et La Fontaine constituent le triumgéniat de la France du dix-septième.

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