L ENFANCE
Balzac ne fut pas ce qu'on appelle un enfant sublime. J'ai même quelque lieu de douter, — surtout depuis que j'ai lu sa correspondance et les premiers écrits publiés sous divers pseudonymes et reniés par lui depuis, — qu'il ait été un jeune homme précoce.
Pour moi il ne commence à annoncer, à promettre le vrai, le grand Balzac, qu'après sa trentième année révolue.
Que l'enjouement de son caractère, que la bonté de son cœur se soient révélés dès ses plus tendres années, ainsi que le dit sa sœur, madame Surville, le plus intime de ses biographes et le mieux renseigné sur les faits, je l'admets bien volontiers et je trouve charmant le mot qu'elle cite de lui.
Un jour qu'elle venait de s'accuser elle-même devant ses parents d'un méfait enfantin que ceux-ci avaient imputé à son frère aîné :
— N'avoue donc rien une autre fois, lui dit-il, j^aime à être grondé pour toi.
Je vois là l'élan naïf d'un excellent cœur. Mais on peut être un homme de cœur sans devenir pour cela un homme de génie.
Oe qui ressort le plus clairement des renseignements que nous donne madame Surville sur les premières années de son glorieux frère, c'est qu'il eut une enfance comprimée d'abord par l'égoïsme paternel, puis par le rigorisme maternel, enfin par le rude régime du collège de Vendôme, dans lequel il passa sept années au sortir de Texternat de Tours où il avait fait ses études primaires.
Lui-même a peint, dans Louis Lambert, un tableau d'une précision merveilleuse de la vie qu'il mena dans cet établissement scolaire, tenu par des oratoriens et alors cité comme un des meilleurs de France.
La discipline se ressentait quelque peu de l'origine primitive de cette institution jadis moitié militaire et moitié religieuse. Les bâtiments très étendus formaient une vaste enceinte soigneusement close comprenant tous les établissements nécessaires à une institution dont les élèves devaient avoir le moins de rapports possible avec l'extérieur : une chapelle, un théâtre, une infirmerie, une boulangerie, des jardins, des cours d'eau. Les enfants étant presque tous recrutés dans des départements assez lointains ou dans les colonies, leurs parents leur faisaient de fort rares visites.
a La règle interdisait d'ailleurs, dit Balzac, les vacances externes. Une fois entrés, les élèves ne sortaient du collège qu''à la fin de leurs études. A l'exception des promenades faites extérieurement sous la conduite des Pères, tout avait été cal-
culé pour donner à cette maison les avantages de la discipline conventuelle.
» De mon temps, le Correcteur était encore un vivant souvenir, et la classique férule de cuir y jouait avec honneur son terrible rôle.
» Les punitions jadis inventées par la Compagnie de Jésus, et qui avaient un caractère aussi effrayant pour le moral que pour le physique, étaient demeurées dans l'intégrité de l'ancien programme.
» Les lettres aux parents étaient obligatoires à certains jours, aussi bien que la confession. Ainsi nos péchés et nos sentiments se trouvaient en coupe réglée. Tout portait l'empreinte de l'uniforme monastique.
» Je me rappelle , entre autres vestiges de l'ancien institut, l'inspection que nous subissions tous les dimanches : nous étions en grande tenue , rangés comme des soldats, attendant les deux directeurs qui, suivis des fournisseurs et des maîtres, nous examinaient sous les triples rapports du costume, de 1 hygiène et du moral.
» Les deux ou trois cents élèves que pouvait loger le collège étaient divisés, suivant Tancienne coutume, en quatre sections, nommées : les Minimes, les Petits, les Moyens et les Grands. La division des Minimes embrassait les classes désignées sous le nom de huitième et septième ; celle des Petits, la sixième, la cinquième et la quatrième; celle des Moyens, la troisième et la seconde; enfin, celle des Grands, la rhétorique, la philosophie, les mathématiques spéciales, la physique et la chimie.
» Chacun de ces collèges particuliers possédait son bâtiment, ses classes et sa cour dans un grand
terrain commun sur lequel les salles d'étude avaient leur sortie, et aboutissaient au réfectoire. Ce réfectoire, digne d'un ancien ordre religieux, contenait tous les écoliers. Contrairement à la règle des autres corps enseignants, nous pouvions y parler en mangeant, tolérance oratorienne qui nous permettait de faire des échanges de plats selon nos goûts. Le commerce gastronomique est constamment resté l'un des plus vifs plaisirs de notre vie collégiale.. .»
Ce trait, à l'éloge de la tolérance oratorienne, est certainement placé là, dans cette critique de l'éducation parquée, comme un exemple offert à tous les internats où se maintient l'absurde interdiction de parler pendant les repas, interdiction aussi peu conforme aux habitudes sociales du monde où les enfants sont destinés à vivre qu'elle est cruellement anti-hygiénique. — car il est hors de doute que la conversation à table est un exercice préventif de la gloutonnerie et facilite singulièrement la digestion.
Du reste, je ne suis pas éloigné de croire que Balzac, tout en consacrant cette étude sur Louis Lambert à la glorification de son idéal et gigantesque ami, et de ses systèmes philosophiques, n'a pas été fâché d'y placer quelques aperçus critiques sur l'enseignement en commun. Il n'y a presque aucun de ses livres où l'on ne trouve en germe sous une forme quelconque l'idée d'une réforme sociale.
Quant à la question de savoir si c'est lui-même ou un personnage imaginaire que Balzac a voulu peindre dans ce Lambert que madame de Staël rencontre sur la lisière de son parc lisant attentivement la traduction du Ciel et de V Enfer de Svedenborg, si ce personnage est en quelque sorte son double
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intérieur et spirituel, comme les assertions de madame Surville, ainsi que celles de Théophile Gautier et de George Sand, ses trop laconiques biographes, autorisent aie croire, peu m'importe pour le moment. Je reviendrai peut-être sur ce point de vue dans le cours de ce travail en examinant Pœuvre de l'homme. Quant à présent je ne veux recueillir dans Louis Lambert que ce qui touche particulièrement à l'éducation de l'enfant.
Nous avons vu l'organisation générale de l'institut. Voyons maintenant les conditions hygiéniques, le régime des études, de la discipline physique, intellectuelle et morale de cette grande agglomération scolaire.
(( Pendant les premiers mois de son séjour à Vendôme, dit l'auteur de la Comédie humaine, Louis devint la proie d'une maladie dont les symptômes furent imperceptibles à l'œil de nos surveillants, et qui gêna nécessairement l'exercice de ses hautes facultés. Accoutumé au grand air, à l'indépendance d'une éducation laissée au hasard, caressé par les tendres soins d'un vieillard qui le chérissait, habitué à penser sous le soleil, il lui fut bien difficile de se plier à la règle du collège, de marcher dans le rang, de vivre entre les quatre murs d'une salle où quatrevingts jeunes gens étaient silencieux, assis sur un banc de bois, chacun devant son pupitre. Ses sens possédaient une perfection qui leur donnait une exquise délicatesse, et tout souffrit chez lui de cette vie en commun.
» Les exhalaisons par lesquelles l'air était corrompu, mêlées à la senteur d'une classe toujours sale et encombrée des débris de nos déjeuners ou
de nos goûters, affectèrent son odorat ; ce sens qui, plus directement en rapport que les autres avec le système cérébral, doit causer par ses altérations d'invisibles ébranlements aux organes de la pensée.
» Outre ces causes de corruption atmosphérique, il se trouvait dans nos salles d'étude des baraques où chacun mettait son butin, les pigeons tués pour les jours de fête, ou les mets dérobés au réfectoire. Enfin nos salles contenaient encore une pierre immense où restaient en tout temps deux seaux pleins d'eau, espèce d'abreuvoir où nous allions chaque matin nous débarbouiller le visage et nous laver les mains à tour de rôle en présence du maître. De là, nous passions à une table où des femmes nous peignaient et nous poudraient. Nettoyé une seule fois par jour, avant notre réveil, notre local demeurait toujours malpropre. Puis, malgré le nombre des fenêtres et la hauteur de la porte, l'air y était incessamment vicié par les émanations du lavoir, par la peignerie, par la baraque, par les mille industries de chaque écolier, sans compter nos quatre-vingts corps entassés. Cette espèce à'humus collégial, mêlé sans cesse à la boue que nous rapportions des cours, formait un fumier d'une insupportable puanteur,
» La privation de l'air pur et parfumé des campagnes dans lequel il avait jusqu'alors vécu, le changement de ses habitudes, la discipline, tout contrista Lambert. La tête toujours appuyée sur sa main gauche et le bras accoudé sur son pupitre, il passait les heures d'étude à regarder dans la cour le feuillage des arbres ou les nuages du ciel ; il semblait étudier ses leçons ; mais voyant sa plume immobile
OU sa page restée blanche, le Régent lui criait : « Vous ne faites rien, Lambert ! Ce Vous ne faites rien était un coup d'épingle qui blessait Louis au cœur.
» Puis il ne connut pas le loisir des récréations, il eut des pensum à écrire. Le pensum, punition dont le genre varie selon les coutumes de chaque collège, consistait à Vendôme en un certain nombre de lignes copiées pendant les heures de récréation.
» Nous fûmes, Lambert et moi, si accablés de pensum, que nous n'avons pas eu six jours de liberté pendant nos deux années d'amitié. Sans les livres que nous tirions de la bibliothèque, et qui entretenaient la vie dans notre cerveau, ce système d'existence nous eût menés à un abrutissement complet.
» Le défaut d'exercice est fatal aux enfants. L'habitude de la représentation, prise, dès le jeune âge, altère, dit-on, sensiblement la constitution des personnes royales quand elles ne corrigent pas les vices de leur destinée par les mœurs du champ de bataille ou par les travaux de la chasse. Si les lois de l'étiquette et des cours influent sur la moelle épinière au point de féminiser le bassin des rois, d'amollir leurs fibres cérébrales et d'abâtardir ainsi la race, quelles lésions profondes, soit au physique, soit au moral, une privation continuelle d'air, de mouvement, de gaieté, ne doit-elle pas produire chez les écoliers ? Aussi le régime pénitentiaire observé dans les collèges exigera-t-il l'attention des autorités de renseignement public lorsqu'il s'y rencontrera des penseurs qui ne penseront pas exclusivement à eux.
» Nous nous attirions le pensum de mille manières. Notre mémoire était si belle que nous n'apprenions jamais nos leçons. Il nous suffisait d'entendre réciter à nos camarades les morceaux de français, de latin ou de grammaire, pour les répéter à notre tour; mais si par malheur le maître s'avisait d'intervertir les rangs et de nous interroger les premiers, souvent nous ignorions en quoi consistait la leçon ; le pensum arrivait alors malgré nos plus habiles excuses. Enfin, nous attendions toujours au dernier moment pour faire nos devoirs. Avionsnous un livre à finir, étions-nous plongés dans une rêverie, le devoir était oublié : nouvelle source de pensum ! Combien de fois nos versions ne furentelles pas écrites pendant le temps que le premier, chargé de les recueillir en entrant en classe, mettait à demander à chacun la sienne !
)) Aux difficultés morales que Lambert éprouvait à s'acclimater dans le collège se joignit encore un apprentissage non moins rude et par lequel nous avions passé tous, celui des douleurs corporelles qui pour nous variaient à l'infini. Chez les enfants, la délicatesse de Tépiderme exige des soins minutieux, surtout en hiver, où, constamment emportés par mille causes, ils quittent la glaciale atmosphère d'une cour boueuse pour la chaude température des classes. Aussi, faute des attentions maternelles qui manquaient aux Petits et aux Minimes, étaient-ils dévorés d'engelures et de crevasses si douloureuses, que ces maux nécessitaient pendant le déjeuner un pansement i)articulier, mais très imparfait à cause du grand nombre de mains, de pieds, de talons endoloris... »
» Ces différents genres de douleur assaillirent Louis Lambert. Semblable aux hommes méditatifs qui, dans le calme de leurs rêveries, contractent l'habitude de quelque mouvement machinal, il avait la manie de jouer avec ses souliers et les détruisait en peu de temps. Son teint de femme, la peau de ses oreilles, ses lèvres se gerçaient au moindre froid. Ses mains si molles, si blanches, devenaient rouges et turgides. U s'enrhumait constamment. Louis fut donc enveloppé de souffrances jusqu'à ce qu'il eût accoutumé sa vie aux mœurs vendomoises. Instruit à la longue par Ja cruelle expérience des maux, force lui fut de songer à ses affaires, pour me servir d'une expression collégiale. Il lui fallut prendre soin de sa baraque, de son pupitre, de ses habits, de ses souliers ; ne se laisser voler ni son encre, ni ses livres, ni ses cahiers, ni ses plumes ; enfin penser à ces mille détails de notre existence enfantine, dont S'occupaient avec tant de rectitude ces esprits égoïstes et médiocres auxquels appartiennent infailliblement les prix d'excellence ou de bonne conduite, mais que négligeait un enfant plein d'avenir, qui, sous le joug d'une imagination presque divine, s'abandonnait avec amour au torrent de ses pensées.
» Ce n'est pas tout. Il existe une lutte continuelle entre les maîtres et les écoliers, lutte sans trêve, à laquelle rien n'est comparable dans la société, si ce n'est le combat de l'Opposition contre le Ministère dans un gouvernement représentatif. Mais les journalistes et les orateurs de l'Opposition sont peutêtre moins prompts à profiter d'un avantage, moins durs à reprocher un tort, moins âpres dans leurs moqueries, que ne le sont les enfants envers les
gens chargés de les régenter. A ce métier, la patience échapperait à des anges. Il n'en faut donc pas trop vouloir à un pauvre préfet d'études, peu payé, partant peu sagace, d'être parfois injuste ou de s'emporter. Sans cesse épié par une multitude de regards moqueurs, environné de pièges, il se venge quelquefois des torts qu'il se donne sur des enfants trop prompts à les apercevoir.
» Excepté les grandes malices pour lesquelles il existait d'autres châtiments, la férule était à Vendôme Vultima ratio Patrum, Aux devoirs oubliés, aux leçons mal sues, aux incartades vulgaires, le pensum suffirait ; mais l'amour-propre offensé parlait chez le maître par sa férule. Parmi les souffrances physiques auxquelles nous étions soumis, la plus vive était certes celle que nous causait cette palette de cuir, épaisse d'environ deux doigts, appliquée sur nos faibles mains de toute la force, de toute la colère du Régent. Pour recevoir cette correction classique, le coupable se mettait à genoux au milieu de la salle. Il fallait se lever de son banc, aller s'agenouiller près de la chaire, et subir les regards curieux, souvent moqueurs de nos camarades. Aux âmes tendres ces préparatifs étaient donc un double supplice, semblable au trajet du Palais à la Grève que faisait jadis un condamné vers son échafaud. Selon les caractères, les uns criaient en pleurant à chaudes larmes, avant ou après la férule ; les autres en acceptaient la douleur stoïquement, mais, en l'attendant, les plus forts pouvaient à peine réprimer la convulsion de leur visage.
» Louis Lambert fut accablé de férules, et les dut
à l'exercice d'une faculté de sa nature dont l'existence lui fut pendant longtemps inconnue. Lorsqu'il était violemment tiré d'une méditation par le — Vous ne faites rien! du Régent, il lui arriva souvent, à son insu d'abord, de lancer à cet homme un regard empreint de je ne sais quel mépris sauvage, chargé de pensée comme une bouteille de Leyde est chargée d'électricité. Cette œillade causait sans doute une commotion au maître, qui, blessé par cette silencieuse épigramme, voulut désapprendre à réco]ier ce regard fulgurant. La première fois que le Père se formalisa de ce dédaigneux rayonnement qui l'atteignit comme un éclair, il dit cette phrase fjue je me suis rappelée :
» — Si vous me regardez encore ainsi, Lambert, vous allez recevoir une férule !
» A ces mots, tous les nez furent en l'air, tous les yeux épièrent alternativement et le maître et Louis. L'apostrophe était si sotte que l'enfant accabla le Père d'un coup d'oeil rutilant. De là vint entre le Régent et Lambert une querelle qui se vida par une certaine quantité de férules.
» Ainsi lui fut révélé le pouvoir oppresseur de son œil. Ce pauvre poète si nerveusement constitué, souvent vaporeux autant qu'une femme, dominé par une mélancolie chronique, tout malade de son génie comme une jeune fille l'est de cet amoui' qu'elle appelle et qu'elle ignore ; cet enfant si fort et si faible, déplanté par Corinne de ses belles campagnes pour entrer dans le moule d'un collège auquel chaque intelligence, chaque corps doit, malgré sa portée, malgré son tempérament, s'adapter à la règle et à l'uniforme, comme l'or s'arrondit en
pièces SOUS le coup du balancier; Louis Lambert souffrit donc par tous les points où la douleur a prise sur l'âme et sur la chair. Attaché sur un banc à la glèbe de son pupitre, frappé par la férule, frappé par la maladie, affecté dans tous ses sens, pressé par une ceinture de maux, tout le contraignit d'abandonner son enveloppe aux mille tyrannies du collège. Semblable aux martyrs qui souriaient au milieu des supplices, il se réfugia dans les cieux que lui entr'ouvrait sa pensée. Peut-être cette vie tout intérieure aida-t-elle à lui faire entrevoir les mystères auxquels il eut tant de foi !
» Notre indépendance, nos occupations illicites, notre fainéantise apparente, l'engourdissement dans lequel nous restions, nos punitions constantes, notre répugnance pour nos devoirs et nos pensum, nous valurent la réputation incontestée d'être des enfants lâches et incorrigibles.
» Nos maîtres nous méprisèrent, et nous tombâmes également dans le plus profond discrédit auprès de nos camarades à qui nous cachions nos études de contrebande, par crainte de leurs moqueries.
» Cette double mésestime, injuste chez les Pères, était un sentiment naturel chez nos condisciples. Nous ne savions ni jouer à la balle, ni courir, ni monter sur les échasses. Aux jours d'amnistie, ou quand par hasard nous obtenions un instant de liberté, nous ne partagions aucun des plaisirs à la mode dans le collège. Étrangers aux jouissances de noscamarades, nousrestions seuls assis sousquelque arbre de la cour.
» Le Poète et Pythagore — c'étaient les deux sur-
noms dont les loustics de l'établissement avaient affublé les deux faisants (on qualifiait ainsi deux élèves qui paraissaient unis l'un à l'autre par une sympathie, une préférence très intime; depuis on a adopté l'expression de copains) ; le Poète était le jeune Balzac à cause de ses airs rêveurs ; Louis Lambert, le philosophe précoce, était Pythagore, — lePoète etPythagorefurentdoncune exception, une vie en dehors de la vie commune.
)) L'instinct si pénétrant, l'amour-propre si délicat des écoliers leur fit pressentir en nous des esprits situés plus haut ou plus bas que ne l'étaient les leurs. De là, chez les uns, haine de notre muette aristocratie ; chez les autres, mépris de notre inutilité. Ces sentiments étaient entre nous à notre insu, peut-être ne les ai-je devinés qu'aujourd'hui. Nous vivions donc exactement comme deux rats tapis dans le coin de la salle où étaient nos pupitres, également retenus là durant les heures d'études et pendant celles des récréations.
» Cette situation excentrique dut nous mettre et nous mit en état de guerre avec les enfants de notre division. Presque toujours oubliés, nous demeurions là tranquilles, heureux à demi, semblables à deux végétations, à doux ornements qui eussent manqué à rharmonie de la salle. Mais parfois les plus taquins de nos camarades nous insultaient pour manifester abusivement leur force, et nous répondions par un mépris qui fit rouer dé coups le Poète et Pythagore.
« La nostalgie de Lambert dura plusieurs mois. Je ne sais rien qui puisse peindre la mélancolie à laquelle il fut .en proie. Louis m'a gâté bien des
chefs-d'œuvre. Ayant joué tous les deux le rôle du LÉPKEux DE LA VALLÉE d'Aoste, ugus avioiis éprouvé les sentiments exprimés dans le livre de M. de Maistre, avant de les lire traduits par cette éloquente plume. Or, un ouvrage peut retracer les souvenirs de l'enfance, mais il ne luttera jamais contre eux avec avantage. Les soupirs de Lambert m'ont appris des hymnes de tristesse bien plus pénétrants que ne le sont les plus belles pages de Werther. Mais aussi, peut-être n'est-il pas de comparaison entre les souffrances que cause une passion réprouvée à tort ou à raison par nos lois, et les douleurs d'un pauvre enfant aspirant après la splendeur du soleil, la rosée des vallons et la liberté. Werther est l'esclave d'un désir, Louis Lambert était toute une âme esclave. A talent égal, le sentiment le plus touchant ou fondé sur les désirs les plus vrais, .parce qu'ils sont les plus purs, doit surpasser les lamentations du génie... »
On a de la peine à s'arrêter quand on copie de telles pages, si pleines de faits instructifs et si chargées de pensées, tant on redoute l'insuflisance de ce qu'on va écrire comparé aux lignes du maître.
Cependant je ne puis ni ne veux prolonger cette citation peut-être déjà trop longue malgré le soin que j'ai pris de la borner aux documents de nature à intéresser les législateurs chargés de la réforme de l'enseignement public, les pédagogues et les publicistes préoccupés actuellement de la question si importante du surmenage des jeunes intelligences, lesquels y trouveront plus d'une idée digne de leurs méditations, — et aux renseignements particulièrement relatifs à la vie de Balzac durant ses premières
années, à la compression craelle qu'eurent à subir, au moment de leur formation, le corps et l'esprit de cet être humain que la nature avait si généreusement doué.
Car il est bien évident, soit que l'on considère Louis Lambert comme un personnage fictif, soit que l'on admette son existence réelle, que Thistoire de sa douloureuse enfance est faite des souvenirs de la propre enfance de Balzac, qu'il a mis dans ces récits profondément navrants tous les ressentiments de son âme blessée, de son corps torturé par la claustration et les pénitences, de son esprit opprimé par la routine de la pédagogie.
Que le Poète et Pythagore aient été deux à souffrir, ou qu'ils représentent à eux deux un seul et même être, Tun extérieur, l'autre purement intérieur, — son double -- (et je crois avoir de bonnes raisons d'être convaincu qu'il en fut réellement ainsi) il n'en ressort pas moins de la lecture de Louis Lambert que, l'enfance et la prime jeunesse de Balzac eurent à subir de rudes épreuves, de ces épreuves auxquelles résistent seules les natures exceptionnellement trempées.
Ce qui m'étonne seulement, — je tiens à le dire dès à présent, — c'est que Balzac, après avoir si atrocement pâti du régime d'éducation des Oratoriens, se soit laissé entraîner par je ne sais quel motif à écrire, à peine au sortir de cette enfance douloureusement comprimée, une sorte de pamphlet apologétique sur la Compagnie de Jésus et sur les bienfaits du système d'éducation des Jésuites.
Cet écrit, publié sous le titre d'Histoire impars tiale des Jésuites, sans nom d'auteur, en un volume
petit in-18°, chez Delongchamps, porte la date d'avril 1824 (Balzac avait vingt-cinq ans). Il a été exhumé, on ne sait trop dans quel intérêt, non dans l'intérêt de sa gloire, en tout cas, pour figurer dans, l'édition définitive des Œuvres complètes, et est évidemment, comme beaucoup d'autres, une de ces œuvres anonymes et pseudonymes si énergiquement reniées par lui dans sa belle préface de la Comédie humaine.
On ne peut nier qu'il soit sorti çà et là quelques esprits éminents, quelques intelligences d'élite des étouffoirs systématiques des instituts de la célèbre Compagnie, mais, pour ces quelques brillantes exceptions assez fortement douées et constituées pour briser les liens dans lesquels elles étaient enserrées, combien de milliers d'autres ont été détournées de leur voie, annihilées, atrophiées, émasculées par les appareils de Procuste des Révérends Pères et de leurs disciples !
Que de semences, que de germes de génies détruits ou oblitérés depuis des siècles ! Sans compter l'action qu'exerce sur l'intellect de certaines victimes l'inoculation du virus congréganiste, et cela jusqu'à leur parfaite maturité, parfois pendant leur vie entière !
Qui peut dire, par exemple, en ce qui concerne Balzac, combien d'années l'esprit de ce grand homme a gardé le stigmate de ces premières compressions, à quel point son développement a été paralysé par le souvenir de ces tortures physiques et morales, par reflet de ces contraintes et de ces dépressions intellectuelles, à quel degré il s'imprégna de l'atmosphère malsaine de ce milieu dans lequel il vécut
durant sept des plus tendres années de sa vie?
N'est-on pas autorisé à attribuer en grande partie à cette influence la mobilité de ses pensées, la fluctuation de ses tendances, l'infériorité de ses premiers essais littéraires pendant sa première jeunesse, les doutes, les incertitudes, les difficultés contre lesquels il lutta en se cherchant lui-même avant d'entrer en pleine possession de son génie ?
Pendant cette période, de sa vingtième à sa trentième année, que de belles œuvres, toutes brillantes des premiers éclairs de l'imagination, toutes brûlantes du premier feu de la jeunesse, nous aurait peut-être données dans son libre essor ce génie s'il eût pu germer, croître, s'épanouir, suivre enfin le cours de la nature, affranchi des emmaillotements du collège de Vendôme I
Que l'on compare cette culture forcée, — pour me servir de l'expression employée par les jardiniers, fabricants de fleurs, de plantes, de légumes et de fruits qu'ils contraignent à fleurir, à pousser, à mûrir, au moyen de procédés contre nature, en dehors des lois de leur espèce et du mouvement des saisons, — qu'on la compare cette culture forcée dont Balzac, après et avant tant d'autres, fut un des plus illustres sujets, à l'éducation à peu près indépendante, mais presque constamment familiale d'un Lamartine, d'un Victor Hugo, d'un Alexandre Dumas, et qu'on se demande ce qu'aurait pu être le génie de Balzac, s'il lui eût été donné de se former et de croître librement en dehors de la contrainte oratorienne qui tortura son enfance et des contradictions paternelles, maternelles et amicales qui gênèrent etfirent plusieurs fois dévoyersa jeunesse!