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fatigue à tant courir avec lui ! Quel singulier roman que Tristram Shandy où nous entendons annoncer à la première page cjue Tristram va naître, et où, à la page 320, il n"a pas encore tout à fait fini de naître! A chaque instant, la narration s'interrompt pour faire place à des digressions sur tout et sur rien, aux réflexions du narrateur ou aux bavardages de ses héros, de M. Shandy et du docteur Slop, de l'oncle Tobie et du caporal Trimm. C'est un perpétuel sautillement d'esprit, ce sautillement que Diderot n'a que trop imité dans Jacques le fataliste, et dont Xavier de Maistre s'est souvenu à son tour, avec plus de bonheur, ce me semble, dans le Voyage autour de ma chambre.
Mais que Sterne nous plaise ou non, le fait est qu'il a séduit, enchanté Balzac; et en y regardant de plus près, peut-être peut-on comprendre pourquoi.
Il lui a plu par sa verve intarissable, sa drôlerie, son génie de caricatui'iste, dont il ne serait pas impossible de retrouver çà et là le reflet dans la Comédie humaine, notamment dans les bonnes silhouettes provinciales que nous présentent la Muse du déparlement et la Vieille fille; il lui a plu par sa sentimentalité un peu fade, et, il faut le confesser, par ses polissonneries; par cet air de se moquer constamment et du lecteur et de soi-même, par ce ton d'ironie un peu lourdement imité dans les Peines de cœur dune chatte anglaise ; par certaines de ses boutades que Balzac a prises au sérieux et érigées en théories, — entre autres la boutade de l'oncle Tobie sur le rapport qui existe entre notre nom et notre caractère ou notre destinée; par sa tendance à ne voir dans l'homme que la manie, que ce (ju'il appelle le dada. Knfin et surtout, il lui a plu par l'acuité, par les minuties de son observation, <pii sallachc aux jilus pclils détails de l'existence,
qui s'attache à décrire le pli d'un habit ou la forme d'un bouton, à noter les moindres gestes d'un personnage, et l'influence de la saison, de Theure ou du costume sur le ton de nos conversations ou la couleur de nos rêveries; par son « observation au microscope » et par sa « peinture à la loupe », par les raffinements de sa curiosité, par cet art, en un mot, qu'Emile Montégut a si spirituellement défini : « de l'entomologie morale * ». — « Sterne, dit Balzac dans son Traité de la vie élégante, est l'admirable observateur d'après lequel les idées de l'homme barbifié ne sont plus celles de Thomme liarbu. » Tel est bien l'art de Sterne, telle est bien sa façon d'observer et de peindre; et n'est-ce pas souvent celle de Balzac?
Mais j'ai hàtc d'arriver à Walter Scott et à Cooper.
Ils étaient l'un et l'autre des contemporains pour Balzac. Les romans de Walter Scott ont commencé à paraître en 1814, ceux de Cooper en 1821 ; ils étaient aussitôt traduits en français, et je remarque en passant que la traduction était éditée soit chez Mame-Delaunay, soit chez Gosselin, qui ont été aussi les éditeurs de Balzac. Avec quel empressement, ({iiel ravissement, il les a lus! En 1821, au moment où paraissait Kenihvorth, il écrivait à sa sœur pour lui recommander de le lire : c C'est la plus belle chose du monde. » Quant à Cooper, il s'était si l)ien grisé de ses écrits, qu'd lui venait parfois l'envie de ronq)re avec la vie civilisée et de s'enfuir dans les solitudes de l'Amérique : « OIi ! — soupire-t-il dans wno lettre datée de 18.50, au retour d'un petit voyage en Bretagne, — mener une vie de IMohicau, courir sur les
1. On tronvorn de l)ion jolies pnpos sur Sterne dans lo livre de ce pauvre .Iiise|)li TexU;, (|ue la mort nous a si préinalurénient ravi : .lean-Jdcr/ues Iluiinseau cl les oriffines du cusinopulitisine lllléraive.
l'ochers, nager en mer, respirer en plein Tair, le soleil! Oh! que j'ai conçu le sauvage! Oh! que j'ai admirablement compris les corsaires, les aventuriers, les vies d'opposition! Et là je me disais : la vie, c'est du courage, de bonnes carabines, l'art de se diriger en pleine mer, et la haine de l'homme' ! »
Voilà le premier enthousiasme dans sa juvénile effervescence et dans sa naïveté. Mais à dix, à quinze ans de là, l'enthousiasme de Balzac pour Scott et Cooper était toujours aussi vif et aussi débordant. En 1840, le Lac Ontario lui arrachait de véritables rugissements de plaisir et d'admiration que Léon Gozlan a notés dans Balzac en pantoufles; en 1846, sa Correspondance nous le montre occupé à relire une dernière fois Walter Scott. Il serait long d'énumérer toutes celles de ses œuvres où se rencontre quelque louange à l'adresse des deux romanciers -. Le morceau de critique le plus considérable qu'il leur ait consacré est un de ses articles de la Revue parisienne (1840). 11 y déclare que Cooper est le seul auteur digne d'être mis à côté de Walter Scott, et que son héros Bas-de-cuir est sublime : « Je ne sais pas, dit-il, si l'œuvre de ^Yalter Scott fournit une création aussi grandiose que celle de ce héros des savanes et des forets ï ; les descriptions de Cooper sont « l'école où doivent étudier tous les paysagistes littéraires ; tous les secrets de l'art sont là »; mais Cooper est inférieur à "Walter Scott dans son comique, dans ses personnages secondaires, dans la i)répar;\li()ii ihi ilrame: « L'un est