Corr., p
2. Voir cil parliculicr sa letiro du 20 janvier 1838 à M""^ Hnnska, V Avanl-prapos di\ la C'imédie. hiiiiiainc, 1rs Illusions perdues^ Une ténébreuse affaire, Mailre Cor/iélins, le Curé de villar/c, les Paysans.
l'historien de la nature, l'autre celui de l'humanité », — et la fin de l'article est un dithyrambe en l'honneur de Walter Scott, à qui Balzac semble dire comme jadis Dante à Virgile : « Tu es mon guide, mon seigneur et mon maître. »
Balzac n'avait pas tort de voir en Walter Scott et en Cooper d'illustres représentants ou tout au moins d'illustres précurseurs du roman réaliste. Walter Scott est à ses heures un romancier de mœurs égal à Dickens et qui mène à Dickens. Dans maint chapitre de Waiverley, de Guy Mannering, de Rob-Roy, de V Antiquaire , il a peint avec la plus aimable sincérité ce que ses yeux avaient pu voir; il a peint la vie écossaise telle qu'elle était au xviii^ siècle et au commencement du \\\°; il en a décrit l'immuable décor de landes et de forêts, les coutumes et les costumes, les types si accentués et si variés, depuis le gentilhomme campagnard ou le bel esprit de salon jusqu'au petit bourgeois et au boutiquier, jusqu'aux paysans, aux pêcheurs, et aux bonnes commères de la ville ou du village. Qu'on relise, au début de VAntiquaire, cette jolie scène de la rue entre deux voyageurs qui s'impatientent d'attendre la voiture publique et la buraliste qui lient tête hardiment à leur mauvaise humeur : les voyageurs, la buraliste, et le bureau, et même la voituri;, tout est peint avec vérité, tout es! réel; Dickens et Balzac ne seront pas plus allentifs aux réalités vulgaires, ni i)lus habiles à interpréter la physif)iiomie des gens et des choses, à nous expliquer toute wwr existence humaine par la deseriplion d'un viMement ou d'un logis.
Coopei' n'est pas un moins grand |teinlre de m(eurs. Né aux l'^lals-Unis, marin, i)uis planlenr et lix('' chez son père à Coop(!rslown, en décrivant les nneurs ik-s
UAU/.AC. 0
Indiens et celles des colons qui leur disputaient le terrain pied à pied, il a peint une vie qui avait été sa vie. 11 avait connu l'humanité qu'il met en scène dans les Pionniers, où la petite ville de Templetown est la fidèle image de Cooperstown, et où il a tracé le portrait de son père en traçant celui de M. Temple; et si ses récits ont survécu à ceux de Gustave Aymard, la raison en est précisément qu'ils contenaient une part très grande d'impressions personnelles et vraies.
Peut-être néanmoins étaient-ce encore des guides assez dangereux pour un apprenti romancier que Fenimore Cooper et Walter Scott. Ils étaient des réalistes, mais des réalistes qui faisaient du roman historique, du roman pittoresque, et toujours, sous une forme ou sous une autre, du roman d'aventures. C'est une réalité bien particulière et bien exceptionnelle que celle que nous peint Fenimorc Cooper. Ses romans sont des récits de guerre, et de quelle guerre ! d'une guerre de Peaux-Rouges, d'une guerre de ruses et d'embuscades, où les combattants brandissent le tomahawk et portent à leur ceinture la chevelure des ennemis qu'ils ont tués. Les cinq volumes des Pionniers, du Dernier des Moliicans, de la Prairie, du Tueur de daims et du Lac Onlario formont assurément un beau poème, une grandiose épopée; ils sont l'histoire d'une fin de race, d'une fin de royauté, ils disent la fin de l'humanité libre. Mais outre que la fable en est ordonnée selon les plus banales traditions du roman, qu'y a-t-il là d'analogue à nos mœurs, à notre vie, et (juels risques ne courrait i)as un romancier qui, voulant étudier les hommes, les étudierait chez les Moliicans ou les Ilurons de Cooper? Et en efïct, je crains cpic les usuriers de Halzac, que ses avoués, ses baïKpiicrs, ses notaires ne se ressentent un peu trop
du séjour que son imagination avait fait dans la hutte de Bas-de-cuir ou le wigwam de Ciiingachgook. et qu'il n'y ait dans la Comédie humaine trop de Moliicans en spencer ou de Hurons en redingote.
Chez Walter Scolt lui-même, à envisager l'œuvre dans son ensemble, condjien la vie est loin de se présenter sous son aspect le plus ordinaire et le plus vrai!
Il évoque en général un passé très lointain, le XVU'^ siècle dans les Puritains et Peveril du Pic, le XVF dans le Monastère ou dans l'Abbé, le xv- ou les siècles antérieurs, le moyen âge, dans Quentin Dunvard, Ivanhoë, le Talisman; ou s'il lui arrive de peindre des époques plus récentes, il a bien soin de mêler à son récit des faits et des personnages de 1 histoire, le prétendant Charles- Edouard, la bataille de Preston, etc. Mais si érudit qu'il puisse être et quel que soit son pouvoir d'évocation, l'historien chez lui fait tort au romancier comme le romancier à l'historien, (^est manquer de respect à l'histoire, c'est l'altérer et la fausser que de l'orner de lictions, et c'est fausser le roman de mœurs, c'est en restreindre la portée que d'introduire cette étroite et courte vérité qui se nomme la vérité historique. — VA puis, il y a bien du romanesque chez Walter Scott, il y en a môme de deux sortes. Il y a, dans Kenihvorlh \m\v exemple ou dans Guy Mannering, les naissances mystérieuses, les déguisements, les rencontres fortuites, les noirs complots, les visions faulasticpies ou macabres, tout le romanesque vulgaire et suranné du roman populaire; et d'aulre part, dans Wavcriey ou dans Iiof)-It(>y, il y a un roiiianes({ue uouvcau. l'ail d'ar<'liaïsni(\ dliéroïsme et lie poésie, (fue Walter Scolt doit en parlie à Ossian et à 15yi-on, en pai'lie à son pays natal, à la Icrrc d'tcosse : monlaL,'-Mards, hardis r('-\ olb'-s qui p(»rlenl
une plume de coq à leur bonnet et meurent vaillamment pour la cause des Stuarts, bohémiennes, bandits qui n'ont d'autre abri que la forêt ou les rochers du rivage et qui cheminent à pas furtifs derrière les buissons de la route, belles amazones qui chevauchent au milieu des highlanders et ne s'interrompent de tirer des coups de fusil que pour prendre une harpe et chanter d'une voix plaintive au bord d'un torrent, — toute une humanité poétique, chevaleresque et fausse dans un décor de lacs bleus, de montagnes et de bruyères. Rien n'a plus contribué à l'enchantement des premiers lecteurs; bien des jeunes cœurs ont battu naguère pour Flora Mac-Ivor ou pour Diana Vernon.
Comment des éléments si divers ont-ils agi sur l'esprit de Balzac? Quelle a été sur lui l'intluence de Scott et de Cooper?
Il serait sans intérêt de constater que, dans VHérltière de Birague et dans Clolilde de Lusignan, Balzac avait affublé ses héros de défroques historiques empruntées de Kenilworlh el dlvanhoê :j'ai assez dit l'insuffisance ou plutôt l'absurdité de ses premiers romans, de ceux qui ont paru en 1822. Mais Argow le pirate, qui est de deux ans postérieur, mérite d'être examiné d'un peu plus près. C'est une œuvre très mauvaise et très cui'icuse.
La donnée est le repentir et la conversion d'un brigand i)urifié par l'amour, donnée byronienne, donnée éminemment romantique, qui était déjà à peu près celle (U\ la Prison d'Edimbourg et qui avait passé de là dans Jean Sbogar, dans Bug-Jargal, voir même dans le Belvéder de Pixérécourt. Balzac l'a traitée avec une fougue originale, i)resque avec puissance çà et là; çà et là, sa grande imagination, son goût dos créations gigantesques, commencent à se révéler. H y a telle scène où
Argow nous fait penser au Valjean de Hugo et au Raskolnikoff de Dostoïewski : celle où, pris de remords, accablé soudain sous le sentiment de son ignominie et de son indignité, il avoue à sa chère Annette qu'il est un criminel. Plus il s'accuse, plus il avoue ses crimes, et plus Annette sent combien elle l'aime; elle l'aime comme Eloa aime l'ange déchu, comme Sonia aime Raskolnikoff, parce qu'il est un maudit, un damné que personne si ce n'est elle n'aimera jamais. Et résolue à souffrir avec lui, à le consoler en partageant toutes ses souffrances, à la fin de cette scène bizarre, mais forte et saisissante, elle lui crie : « Nous marcherons ensemble désormais dans une voie de justice et dhumilité, je prierai et pour vous et pour moi », de même que Sonia crie à Raskolnikoff, dans l'inoubliable scène de Crime et châUmenl : « 11 faut souffrir, souffrir ensemble,... prier, expier. Dénonce-toi, je te suivrai au bagne. »
Bien que surchargée encore de folles péripéties, l'action est conduite ici avec beaucoup plus d'habileté que dans les premiers romans de Balzac, et c'est un progrès dont il scnd)le l)ion (juil soit redevable à Walter Scott : la fin, en i)iirti('ulier, où rinlérct devient assez vif, est une imitation peu dissimulée de celle de Waverley et des premiers chapitres de la Prison d'Edimbourg.
Il y a mieux, il y a un peu d'observation dans deux passages û'Arcjoio. Dans l'un, Balzac nous peint le salon de M"« Sophy, à Valence, en 1817, une i)elite société de province jalouse et bavarde, tout occupée à deviser du jjrochain, aisément blessée du bonheur d'autrui, prompte à se liguer conlre Aignw el .\nn(Mle à (jui elle ne pardonne |)as de vivre à r<''c;irl sans faire aucune visite. Oue de, lois depuis Balz;ie a relr;H('' le l;ilile;Mi des coteries provinciales, et cluKpiefois avec plus de force, de vi'-rilé,
d'ironie vengeresse, dans la Vieille fille, le Cabinet des antiques, les Illusions perdues, etc. ! Mais la première esquisse était heureuse, et si Ton se reporte à la description que Walter Scott venait de donner dans les Eaux de Saint- Ronan ' de la petite société ombrageuse et médisante rassemblée chez lady Pénélope, on n'aura pas de peine à y reconnaître le modèle que Balzac avait sous les yeux en 1824. L'autre passage à extraire d'Argoiu est celui où apparaît le père d'Annette, sous-chef dans l'administration des droits réunis :
Depuis l'an III de la République, M. Gérard avait adopté un costume dont il ne s'était jamais départi, et tous les matins, à neuf heures trois quarts, les habitants de la vieille rue du Temple voyaient passer rhonnète sous-chef, marchant du même pas, portant un chapeau à la viclime et un gilet jaune, un pantalon et un habit de couleur marron arrangés avec une telle symétrie que jamais l'habit non plus que le gilet ne se dépassaient l'un l'autre, et que l'on ne reconnaissait les limites du pantalon que par une chaîne d'acier au bout de laquelle la cté de la montre avait pour accompagnement un petit coquillage blanc taché de brun... Arrivé à son bureau, IM. Gérard, depuis un temps immémorial, mettait son habit marron dans une armoire et prenait le dernier habit marron auquel il avait accordé les Invalides en le consacrant au service du biueau. Là. il était au centre de son existence, car il avait fini par se faire un véritable plaisir des occupations de sa place, et l'or de la séduction, l'espoir d'avancer, ne lui auraient pas fait donner injustement le pas à un dossier sur un autre. 11 avait l'amour de son état, et ses papiers, ses cartons étaieril rangés avec une grosse élégance, avec une rigide projjreté qui sentait l'artiste bureaucrate.
INb'me pi-écisi(tn, nu'me souci du pclil di'-lail dans les pages ((ui suivent et où lialzac décrit U; logenuMit de M. G('raril, rue Vieille-du-Temple, où il trace le portrait
1. I.c rli( (-.rduvre (le WalliT Sidll, dK lial/.ac, « coiiiine (Iclail et |iati('iiic ilii lini » (l'irrr., p. I27(i).
de sa femme, de sa fille et de son neveu Charles, où il peint la stupeur, l'effondrement du bonhomme à la nouvelle qu'il vient d'être destitué, son départ machinal le lendemain matin, à l'heure habituelle, pour le bureau qui a été si longtemps le sien, sa nostalgie du carton vert, et peu à peu son accoutumance à une vie de désœuvré, la transformation du vieil employé en badaud parisien... Tout cela sera repris par Balzac dans les œuvres de son âge mûr, dans la Monographie du rentier, dans les Employés, dans les Petits bourgeois; tout cela, c'est déjà du Balzac, du Balzac jeune, spirituel, souriant.
Mais tout cela, c'est aussi du Walter Scott ', ou du moins cela en est très voisin, cela en vient en droite ligne; c'est l'œuvre d'un élève qui a merveilleusement profité des leçons du maître, et qui ne tardera pas à le dépasser.
Le profit obtenu est plus sensiltle encore dans les Chouans (1820), la |)rcniière o^'uvre de réelle valeur (pic lîalzac ait i>ul)liée.
Ici, ses modèles n'ont été ni la Prison et Edimbourg ni les Eaux de Sainl-Ronan, mais Waverley, Rob-Roy, et un peu aussi le Dernier des Mohicans.
Il nous conic la lin des guerres de cliouaniieri»'. l'insurrection de la Bretagne en 1800, insurrection l)ientôt réprimée par Bonaparte et dans Uupielle le chevalier de Nougarède, caché sous le nom d'Achille-le-Brun et secondé de Picot Limoèlan, commandait les paysans (If rilic-et-Vilnine. Kn un cerlnin sens les Chouans sont donc lin idiniin liisl()i'i(|iir, iii.iis oi'i. (■(nniiic (hiiis llab-
1, Voir dans les Chroniques (/«■ la ('iiiinni/ii/r. I.inl Idiiccs par llalzac, le iioilrail de Mis. .Maillic iL la (l('S(ii|)linii liitili' •■ liaizacicriiu! '• (le sa itiaisdii.
oo BALZAC
Roy et Waverley, le roman de mœurs tient la plus grande place, et si des personnages de l'histoire, Fouché, Bonaparte, y sont nommés, ils ne paraissent pas en scène. L'action, du reste, est encore trop compliquée et théâtrale : les amours de M"« de Verneuil et du chef des Chouans qu'elle avait promis de livrer aux émissaires de Fouché, ses efforts pour le sauver, les ruses du policier Corentin, la mort tragique des deux amants, c'est du bon mélodrame et rien de plus.
Mais quelle puissante évocation de la Bretagne et de l'époque révolutionnaire ! Combien de belles descriptions, dont Balzac était allé recueillir lui-même les éléments, en 1828, aux environs de Fougères! Combien de tableaux réalistes, bien choisis, bien découpés : combat sur les hauteurs de la Pèlerine, — attaque du courrier par les Chouans, — massacre des Bleus, la nuit, dans le château de la Vivetière où ils ont été traîtreusement attirés, — messe en plein air dite par l'abbé Gudin, au milieu de la foret, en présence des Chouans dont il bénit les fusils, — exécution d'un Chouan par deux de ses camarades qui le savent coupable de trahison ' ! Combien de vivants dialogues qui tiennent lieu d'explications et de récits, et si je ne dis pas: combien de caractères! combien du moins de figures de haut relief! D'un côté, les Bleus, le commandant llulot, honnête et rude grognni'd de la Bépublique, ses officiers, ses soldats, Beaul'icd, La-Clé-des-Cœurs, si légers, si goguenards, si
1. Colle, ndiuiriihle scène, qui est sans conteste la scène capitale (lu livre, n'a pas été, comme on ])()urrait le croire, suggérée à Halzac par le Maltco Falcone de Mérimée; elle l'a, au contraire, précédé de (luehiues mois. La vérité est ([ue là comme dans Mnltf'o Falcone l'inspiration est venue de Walter Scott, des pages de la Prison <l''E(linil)oiir(j où il avait raconté la mort de l'orteous jugé et exécuté par la populace.
braves! — et en face, les Chouans, héroïques eux aussi à leur façon :
Paysans, paysans! hélas! vous aviez tort,
Mais votre souvenir n'amoindrit pas la France!...
les Chouans ignorants, superstitieux et féroces, pieuses brutes vêtues de peaux de biques, Marche-à-terre, Pille- Miche et les autres, moins poétiques que les highlanders de Walter Scott, que ses Rob-Roy et ses P^ergus Mac-Ivor, mais frères pourtant de ceux-ci, comme eux pittoresques sous leurs guenilles, comme eux familiarisés avec le bois, le ravin, les ajoncs où ils s'embusquent, comme eux prêts à mourir pour leur religion et leur roi.
Les Chouans ne sont pas le seul des romans contenus dans la Comédie humaine qui puisse être, au moins par endroits, rapproché de ceux de Walter Scott. Les révoltés, les bandits romantiques, les belles guerrières ont souvent reparu chez Balzac, et M"o de Cinq-Cygnes, dans Une ténébreuse affaire, ne ressemble pas moins que M"" de Verncuil aux Diana Vernon et aux Flora Mac-lvor célébrées par Walter Scott. Le poil roux qui couvrait les jambes de Rob-Roy n'était pas plus épais que la fameuse « palatine » de Vautrin, et tous deux cachent les mêmes cheveux rouges sous la même perruque noire. Les premières pages d'Ursule Mironel ci d'Un début dans la vie rappellent de bien près le commencement de l'.\nliiiiiain\ dont i\n autf(; chapitre, renterrcnicnl (hi pc-cliciii- Sl('(;ni(', a luiinii à l!;il/,ac une ii'i'S Im-IIc scriir du Médecin de cAUuixujnr, v\{- . V.n souuue, Walter ScoU a iiili niment ronlrilnii'- à enseigner à l?alzac l'art de la coin posilioM, du dialogue, de la descripl ion el du poi'lrail, il lui a ai»pris, selon nu uidI de lîalzac lui-iii(''me, à
« dramatiser le roman ». à substituer à la forme un peu surannée du roman-confession ou du roman épistolaire la forme narrative et scénique. Il lui a appris à préparer fortement le drame, à le situer dans un décor déterminé, à le peupler de types expressifs; et il est le décorateur, il est le costumier chez qui Balzac est allé en apprentissage.
Est-ce à dire, comme quelqu'un Ta dit récemment', que Balzac soit tout entier dans \\'alter Scott, qu'il lui doive son génie et ses chefs-d'œuvre? Des procédés, des leçons de métier, le sens des réalités objectives, et aussi sans doute quelques notions de psychologie ou d'analyse, voilà ce que Balzac doit à son maître. Mais loin de lui tracer sa voie, Walter Scott a bien plutôt failli l'en détourner. On frémit en songeant qu'au lieu de la Comédie humaine Balzac avait d'abord projeté, en 1828 ou 1829, d'entreprendre une série de romans qui seraient l'histoire des mœurs françaises depuis le moyen âge jusqu'à nous ^. N'est-ce pas déjà trop qu'il se soit glissé quatre ou cinq romans historiques parmi ceux que renferme la Comédie humaine'? Est-ce dans Catherine de Médicis ou dans Maître Cornélius que nous devons cluM'cher Balzac? Non, son domaine est autre, et quel que fût le chemin parcouru de Vllèritière de Birague aux Chouans, il s'en fallait de beaucoup qu'après avoir écrit les Chouans il fût tout préparé à écvirc Eugénie Grandet on le Père Goriot. Un pas restait à faire, et un pas décisif. 11 ne lui restait pas seulement à se perfectionner dans cet ai't de composer et de peindre qu'il avait appris de
1. I.r Homan historii/uc à Vépoque ro))ianlir/itn, juiv M. Louis MnifiTon.
2. Stn- Callinvinp. di; Mcdicis, hiiroduclion; — Balzac, i)ar M""' Suivillc,
Wallor Scott; illui restait à rompre avec Walter Scott lui-même, à se dégager du roman historique, et à prendre dans le présent ses couleurs, ses sujets, ses modèles. Pas décisif, en effet, car la gloire de Balzac est dans son modernisme, et tant qu'il n'avait pas nettement pris position sur ce terrain-là, tant qu'il n'en était pas franchement venu à observer et à représenter dans ses œuvi'cs la réalité contemporaine, les Ames, les mœurs, les choses de son pays et de son siècle, Balzac n'était pas véritablement lui.
On néglige trop, quand on étudie Balzac, ceux de ses écrits qui ne figurent ni dans ses Œuvres de jeunesse ni dans la Comédie humaine, c'est-à-dire les articles, nouvelles ou préfaces, qui remplissent, sous le titre général d'OEuvres diverses, les tomes XX, XXI, XXII et XXIII de l'édition définitive. Il y a là bien du fali-as, bien de la hâtive et fastidi(nise « copie ». La plupart de ces j)ages ont été écrites en 1830 et is:n, à l'instant le phis critique de sa vie, alors qu'il s'efforçail de réparer avec sa plume ses premiers désastres financiers et travaillait éi)erdunienl. Mais l'inslaut crilitpie dr sa vie est aussi l'instant criti(puî de sa carrière, et il peut se rencontrer là, il s'y rencontre, pai-mi beaucoup de choses médiocres, de précieuses iiidicalions sur ses lendances, ses idées d'alors, sur l'oricnlaf ion nouvelle (pie son esiirit était en li':iin de preiidic.
J'y reniar(pie, (ont daboi'd, un dc'sir de jnur en jour plus visible d(î secouer le joug du roniaidisme. il laltaf|ue à plusieurs repi-ises en [H'.W, lanlùl dans le joui-nal lu ('.iirifdliirc, liinlùl d;ins le l'enillflnii tics iiitiriiniLr iioliliiiiirx.
II écrit, sous le titre de Litanies romantiques, une burlesque parodie du style à la mode, ou bien il consacre à Hernani, qui vient d'être joué et on sait au milieu de quelles batailles, deux articles de lourde raillerie dont la conclusion est que « tous les ressorts de cette pièce sont usés, le sujet inadmissible, les caractères faux, la conduite des personnages contraire au bon sens », etc. En voilà plus qu'il n'en fallait en 1830 pour scandaliser les ateliers et les cénacles, pour ameuter après soi les hordes chevelues des Jeune-France, et s'attirer les qualificatifs de « perruque t>, de «t philistin » ou d' « épicier ». Il revient à la charge en août 1831 dans la préface de la Peau de chagrin, et là, en vérité, il semble bien que son dessein soit de répondre à la préface de Cromwell qui avait été comme le manifeste du romantisme, et de se poser à son tour en chef d'école en face de Victor Hugo. Il développe toute une théorie de l'art littéraire, art qui suppose, dit-il, outre le don de l'observation et de l'expression, un mystérieux pouvoir de seconde vue, le pouvoir de « deviner la vérité dans toutes les situations possibles », et « d'inventer le vrai par analogie »; — en d'autres termes, et comme tous les théoriciens de la littérature, en définissant l'écrivain idéal il se définit luimême, sinon tel qu'il est encore, du moins tel qu'il veut être et tel qu'il sera, grand observateur et grand voyant capable, en effet, de deviner la vérité et d'inventer le vrai. Il ajoute :
L'auteur de ce livre ('lioi'clic à lavorisor la réaction littéraire que préparent certains bons esprits ennuyés de noire vandalisme actuel... De tous côtés s'élèvent des doléances sur la couleur sanguinolente des écrits modernes. Les cruautés, les supplices, les gens Jetés à la mer, les pendus, les gil)cts, les (•ondanuiés, les atrocités chaudes et froides, les bourreaux, tout est devenu boulTon ! Naguère, le public ne
voulait plus sympathiser avec les jeunes malades, les convalescents, et les doux trésors de mélancolie contenus dans rinfirmcrie littéraire. Il a dit adieu aux tristes, aux lépreux, aux langoureuses élégies. Il était las des bardes nuageux et des sylphes, comme il est aujourd'hui rassasié de l'Espagne, de l'Orient, des supplices, des pirates, et de l'histoire de France waller-scotlée.
Il eût été facile de répondre à Balzac cju'il n'y avait pas grand accord entre ses théories et sa pratique. Il avait donné autant ou plus que personne dans les modes qu'il raillait là, dans les atrocités « chaudes et froides » comme dans la mélancolie, dans les i)irates comme dans l'histoire de France « walter-scottée ». 11 y avait donné à ses débuts, il y donnait encore au moment même où il parlait de la sorte. Il est piquant c[ue ce désaveu du romantisme serve de préface à la Peau de chagrin, qui est, au fond, un conte fantastique dans le goût d'Hoffmann ' ou de INIalurin... En rappellerai-je le sujet?
1. On serait hien tenté de voir dans la l'eau de c/iaf/rin, uu même dans fElixir de lonr/ue vie publié l'année précédente, une imitation des Contes d'iiofîinann, dont la traduction française venait de paraître (18.30). Pourtant l?alzac assure (Corr., p. !)1) (|u'il ne connaissait pas llodinann (|uand il a conçu la Peau de cluigrin, et c'est sculciiicnt le 2 novendire 183.3 (pi'il écrit à M"'" Ilanska : « J'ai lu IlolTinann en entier ». I*eul-étre ne devaitil qu'il Maturin ce qu'il y a pour nous d' • liollinanncsque » dans ses premiers récils. Plus lard, l'inlluciice d'Holïniaïui, s'ajoulant à celle de Malurin et aussi de Swcdenhory- dont rall'olait Itaixac, a ccrLainement contriliué à entretenir, àdévelopi)er cliez lui ce i;-oùt du merveilleux et des sciences occultes (pi'il a ^ardé jusiiue dans son âge mùr. 11 a plusieurs l'ois cité et loué le conteur allemand, dans Sarrazine, dans le Cabinet des antiques. \\ ne serait pas sans intérêt de compan^r la Chaîne des destinées cl la Banque du pliaraun, d'iloUmann, avec les Maranu de Balzac, — le lioi Tra/jarchio avec les Paysans et l!7ie ténébreuse a/faire, — liert/iold le /'ou et les Aventures du jeune Trauijotl avec le C/ief-d'a-uvre inconnu, — Annunziala avec lùicino Cane, Sarrazine et Massiinilla Uoni, — enlln, certains lypes de joueurs ou d'alcliimisles passionnés.
Un jeune homme, Raphaël de Valentin, pauvre, mou rant de faim, résolu au suicide, entre, en attendant l'heure de se tuer, dans un magasin d'antiquités; le marchand, vieillard à mine de sorcier, lui remet un morceau de peau de chagrin qui est un talisman merveilleux, et dès lors Raphaël n'a qu'à formuler un vœu pour le voir aussitôt réalisé : qu'il souhaite la fortune ou l'amour, il l'obtient. Mais à chaque vœu qu'il formule et qui se réalise, la peau de chagrin se rétrécit, diminue, et avec elle lisent diminuer ses forces vitales; il sent qu'il vieillit, qu'il s'épuise, qu'il meurt, tandis que, par contre, le vieil antiquaire rajeunit et à l'instar de Melmoth semble hériter de la vie qui échappe à sa victime. Finalement, et malgré sa peur de la mort, malgré les précautions cju'il prend pour se mettre à l'abri de toute tentation, pour ne plus connaître le désir, Rajjhaël cède une dernière fois, une dernière fois il dit : « Je veux !» Et la peau de chagrin achève de s'anéantir en môme temps qu'il rend l'ame.
Ceci prouve assez qu'en 1831 Balzac était encore, et beaucoup plus qu'il ne le croyait, imprégné de romantisme, et en plus d'un sens il est vrai de dire qu'il en est resté imprégné toute sa vie. Il est resté romantique, en ce sens que jusque dans la Comédie humaine il se rencontre des romans fantastiques tels que VElixir de longue vie, Jésus-Christ en Flandre, Melmolh réconcilié, et des romans
<|u"lliiirnianri n mis en sci-nc dans la Baiique du pharaon ol dans Coppélitts, avec les terribles iiionoiiianes de la Comédie hwnaine, Clai's ou Grandet. « A ses derniers moments, — dit llolVmann en racontant la mort du vieux joueur Vertua, — ses doigts se crispaient comiuc pour tailler, couperet tirer les cartes, et la dernière parole t|ui s'échappa de ses lèvres avec son dernier soupir fut un cri de crou|)ier : Perd! Gagne! » Qu'on se rappelle l'agonie et les dernières paroles de Grandet et de Clai's.
historiques, tels que Sur Catherine de Médicis, les Proscrits, le Chef-d'œuvre inconnu, Maître Cornélius, V Enfant maudit. Il est resté romantique jusque dans ses tableaux de la vie moderne, en ce sens qu'il y a introduit les effets violents, les antithèses, les figures colossales chères à Hugo et à ses disciples, en ce sens qu'il y a fait entrer toutes les audaces et tous les clichés du romantisme : couleur locale, goût de l'horrible et du monstrueux, lyrisme de la passion, esprit de révolte, saintes courtisanes réhabilitées par l'amour, hardis réfractaires en lutte avec la société, etc. Mais, d'une part, qu'est-ce qu'une dizaine de romans historiques ou fantastiques au milieu de la masse énorme de ses productions et quand la Comédie humaine à elle seule comprend quatre-vingt-seize romans? Et d'autre part, ce qu'il retient de l'esthétique ou de la morale romantique, voyez comme il le transpose, comme il le modernise. La couleur locale n'est plus chez lui couleur exotique ou gothique, elle n'est plus faite de « tirades en vers d'or et d'argent plaquées »,
De villes aux toils hleus et de lilanches mosquées, Avec rhorizon roujic et le ciel assorti...
elle n'est autre chose qu'une exacte et minutieuse description du décor dans lequel se déroule la vie française au XL\« siècle. L'horrible ne réside plus dans des scènes féodales de carnage ou de torture, mais dans l'agonie d<' (pielque « cousin Pons », autour de laquelle rôde l'impatiente convoitise des héritiers et des gens d'affaires. Le monstrueux ne jjrend plus la forme d'iin lian d'Islande ou d'un Oiiasimodo, mais celle de quehpu' bourgeois corrompu jiisfpiaux moelles, celle d'un M. .Mariicffr ou d'iiii Icii'oii llulol. Le sunmliirt'l des féeries el des dial)leries, visions, sabltats, pacles avec l'enfer,
se ramène aux modestes proportions d'une séance chez la somnambule par qui la Cibot se fait tirer « le grand jeu »; et les bandits poétiques, les Jean Sbogar et les Hernani, font place à Vautrin, comme les Lucrèce Borgia et les Marion Delorme se changent en Valérie Marneffe ou en Esther Gobseck.
Que ces transpositions soient de tout point excellrntes, je ne le prétends pas; et même ainsi modernisées, ou précisément peut-être parce qu'il les modernise, parce qu'il les adapte à des scènes ou à des types de la réalité, les outrances de l'imagination romantique ne sont pas sans gâter l'œuvre de Balzac. 11 y a chez lui trop de colosses, trop de passions déchaînées, trop de monstres, trop d'anges en robe décolletée et de démons en habit noir; et il serait à souhaiter que ses soupers de journalistes et d'actrices, dans la Peau de chagrin ou dans les Illusions perdues, ressemblassent un peu moins à des nuits de Walpïirgis. Il se peut que la folie romantique ainsi embourgeoisée soit parfois plus ridicule qu'elle ne l'était sous son manteau couleur de muraille ou sous son feutre Louis XIII. Mais, quel que soit le résultat, l'intention n'en est pas moins évidente, moins évidente la volonté de Balzac, à dater de 1830 ou 1831, de s'établir et de se maintenir désormais en pleine réalité moderne, de renoncer aux évocations toujours si hasardeuses des siècles antérieurs ou des contrées lointaines, au moyen âge de Walter Scott comme à l'Orient de Hugo ou à l'Espagiu^ et à lltalie de Musset, aux Smarras et aux Guzlas comnu; aux Cinq-Mars et aux Chroniques de Charles L\\ et dy renoncer pour aller chercher dans la vie de sou lemps el de sou i)ays toute la matière du roman.
Oïl peut s'en convaincre en cojisullant la iisle de ses
œuvres à partir de la Physiologie du mariage, qui a paru en décembre 1829. Pour ne citer que quelques-unes des premières : la Paix du ménage, la Maison du chat-qui-pelote, le Bal de Sceaux, Gobseck, Une double famille, en 1830; VAuberge rouge, les premiers chapitres de la Femme de Irenle ans, en 1831 ; Madame Firmiani, le Colonel Chabert, la Femme abandonnée, Louis Lambert, le Curé de Tours, la Grenadière, en 1832 : — autant de récits qui mettent en scène des Français, provinciaux ou parisiens, peu importe, des Français de l'Empire et de la Restauration; et je ne cite là que des œuvres inscrites dans la Comédie humaine, mais j'en trouverais beaucoup d'autres, sinon de môme valeur, du moins de même nature et de même signification, dans les OEuvres diverses.
Voilà lofait, et on n'en saurait exagérer l'importance dans l'histoire du roman l'rançais. Dira-ton qu'à proprement j)arler ce n'était pas là rompre avec l'école roman lique, mais la devancer en quelque sorte dans sa marche, et di'velopper i)lus vile qu'elle-même son propre programme? Ce serait un i)cu jouer sur les mots et, au l'ond, ne rien dire de plus que ce que j'ai dit. Oui, les hardiesses du réalisme et du modernisme étaient implicitement contenues dans la doctrine romantique, puis- ({u'elle aClirmait avant tout autre principe la liberté de l'art et rinfinie diversité du beau, puis(iu'ellc admettait, puis(iu'elle gl(jri(iait le beau sous toutes ses formes, sous sa forme réelle aussi bien que sous sa forme idéale, et sous sa forme actuelle aussi bien que sous sa forme archa'ùpie. Dès 1827, Hugo avait dit en définissant l'art nouveau : « Tout ce (pii existe dans le monde», dans l'histoire, dans la vie, dans l'JKunmc, tout doit et peut s'y réll(''<'liir. » FI il est certain (\iw le romanlismc s'est élevé peu à peu jus(ju'à celle intelligente conception du
beau, dans laquelle l'humble et triste beauté de la vie moderne peut elle-même trouver place; il est certain qu'il a fini par aboutir avec Musset aux Nuits et à la Confession d'un enfant du siècle, avec Lamartine à Jocelyn, avec Hugo aux Conlemplaliuns, aux Pauvres gens, aux Misérables. Mais si nos poètes en sont arrivés là, ils y sont arrivés par le chemin des écoliers et des poètes; ils y sont arrivés sans se presser, les uns vers 183j ou 1840, les autres vers dSoO ou 18G0. Pourquoi se seraient-ils pressés? Le poète, comme disait La Fontaine après Platon, est chose légère qui vole à tous les vents et l'ait de toute fleur son miel, il est lil)re de suivre sa fantaisie, et les charmants caprices oîi s'est égarée d'abord la muse du romantisme n'ont nul besoin d'excuse : Dernier chant du pèlerinage d'Harold, Orientales, Contes d'Espagne et d'Italie, tout est précieux et délicieux de ce qu'elle nous a donné dans sa première jeunesse.
Mais croirons-nous que le roman jouisse du même privilège, et qu'il eût, lui aussi, le droit de s'attarder dans le rêve, dans de vagues et chimériques visions? Les maîtres qui l'ont fondé au xviii" siècle et qui tous ont été, en leur temps, de grands modernistes, labbé Prévost, Jean-Jacques, Diderot et Laclos, lui avaient tracé son domaine et assigné sa mission; (>t s'il ne s'en était que trop écarté au commencement du mx*^ siècle, s'il avait eu le tort de se confondre tour à tour avec le lyrisme dans Obermann ou Kcné et avec l'histoire dans les Mnrlyrs ou dans Cinq-Mars, l'originalité de Balzac, aux environs de 1830, est just(>nu'nt de l'avoir ramené dans sa voie et d'avoir l'cnoiié hi Iradilion.
Si l'on veut savoir pounjuoi c'est à celte date h peu près que Balzac a conunencé à s'engager dans le bon
chemin, qu'on se reporte d'abord à l'histoire de sa vie. Certes, par sa nature même, par son tempérament positif, par son goût du réel et son esprit d'observation, il était pour ainsi dire prédestiné au rôle qu'il a joué. Mais encore fallait-il que l'âge fût venu, que la vie eût mûri el développé ses dons. Un jeune homme de vingtcinq ou même de vingt ans peut être poète et grand poète; il ne saurait éfre peintre de mœurs. En 18.50, Balzac a trente et un ans, il est dans sa pleine maturité; et si les entreprises commerciales ou industrielles dans lesquelles il s'était aventuré de 182:j à 1828, viennent de le réduire à la misère, elles ont eu l'avantage de le jeter dans la mêlée humaine, de le mettre en contact avec la vie, avec la société de son temps, avec des gens de toute condition, et de lui révéler, de façon un peu brutale, les réalités de l'existence. La première impulsion lui est venue de là, de sa propre vie, et ceci est trop évident pour qu'il soit nécessaire d'y insister.
Une autre impulsion, plus forte encore et plus décisive peut-être, lui est venue de son époque. On se laisse aller trop volontiers, en évoquant la F'rance de Charles X ou de Louis-Philippe, à n'y plus voir que le groupe des rêveurs, [)Octesou révolutionnaires, qui acclamaient Ilernani et se faisaient tuer aux Journées de Juillet ou sur les barricades de 1832. C'est un point de vue bien trompeur. L'époque à laquelle appartient Balzac était assez saturée d'esprit scientifupic et d'esprit bourgeois pour qu'un art réaliste y pût facilement germer et s'épanouir.
II n'est pas bien sûr que Balzac eût Ix.'aucotip praliqu»; (Àivier et (icoffroy Saint-IIihiire, (pioiiiiie leur iiDMi revienne souvent sous sa plume et (piil ait nn'-me (li'ilii- au second un de ses pins beaux romans, !<• l'ire
Goriot^. Mais il avait lu et relu les travaux de Gall et de Lavaler. « J'ai acheté un superbe Lavater », écrivait-il à sa sœur dès 1822; et quant au docteur Gall, qu'il a mis en scène, avec son jargon mi-français, mi-allemand, dans les Souvenirs d'un paria, il s"olïrait en 183."i à écrire sa notice dans la Biographie Michaud ^. Ni Gall, ni surtout Lavater ne sont de grands savants, ils n'ont pas fondé une science; mais ils ont essayé d'en fonder une, et s'ils ont commis plus d'une bévue, ils ont cependant fait faire quelques pas à la physiologie. Tous deux étudiaient les rapports qui unissent en nous l'être physique et la personne morale. Leurs travaux, publiés d'abord en langue allemande, venaient d'être traduits en français. Lavater était l'apôtre de la physiognomonie et Gall le père de la phrénologie, c'est-à-dire qu'ils se piquaient de découvrir le caractère, de surprendre le secret de l'âme, l'un dans les traits du visage, dans la démarche ou le geste, l'autre dans la forme du crâne et dans ses bosses qu'il étiquetait avec soin. Recherche périlleuse, tentative souvent décevante, et Lavater put s'en douter le jour où, recevant un portrait (ju'il croyait être celui d'un assassin récemment condanmé à mort, mais qui était en réalité celui d'un honnête musicien allemand, il y découvrit tous les indices révélateurs d'une Ame scélérate, et déclara qu'avec de pareils traits il était impossible de n'être pas pendu. 11 a pu lui arriver, ainsi qu'au docteur Gall, plus d'une mésaventure du même genre. Nos traits savent mentir;
1. Pcul-Mro nllnil-il quclquofois h leurs cours vers 1820, nlors (|u'il lialiilait rue besdif^uiiTCs; mais c'est une conJecUire plutôt (prune ccililudi' (vdii' /'/ l'en// de c/irii/riii). M. de Siurllicrch de Lojcrivoul possède des lellres de (iedllidv Saiiil-ll ilaire à l!al/.(ic.