l'ivlacc de Vue fille d' Lee, iS'M
publiée en 1893 par MM. Cerfljoer et Christophe, sous le titre de Répertoire de la Comédie Juunaine. Rastignac, Vautrin, Claparon, e tulli quanti, les plus humbles comparses de même que les grands premiers rôles, y ont leur notice, faite de minutieux renseignements sur leur naissance, leurs alliances, leurs aventures, leur mort. Cela est rédigé avec une conscience exemplaire et une imperturbable gravité, et cela forme un gros volume de 503 pages; énorme travail qui ne laisse pas que de sembler un peu puéril et assez inutile. Il est douteux que les lecteurs de Balzac prennent jamais Thabitude de s'y reporter. Ils continueront à s'aventurer à travers la grande foule qui peuple la Comédie laimaine sans autre guide que Balzac lui-même, en enrageant, comme par le passé, de lire « Thistoire de la mort avant celle de la naissance » ; et en enrageant, en s'embrouillant à chaque pas, ils continueront d'admirer le puissant cerveau qui a porté, qui a contenu et marié entre eux ces deux mille héros imaginaires. Deux mille! il y en a même un peu plus de deux mille. Et lui, il ne s'y est jamais embrouillé'. Il s'est rappelé ce qu'il avait dit de chacun d'eux dans les œuvres précédentes; il s'est rappelé leurs actes, leurs discours, leurs habitudes, leur humeur, et leur généalogie, leurs parentés jusqu'au troisième ou quatrième degré! Certes, il pouvait s'écrier ensuite avec orgueil qu'il faisait « concurrence à l'état civil ». On ne se penche pas sur une pareille création sans éprouver un peu de vertige.
1. Snuf une l'ois jxuil-rln', (l;uis la FcDone de Ircnle uns. Mi'^mp dans le tcxto corriji-o de l'^dilion (Irfiiiitive, on ne voit ])a.s trop connnent il dressiiit lo coinplc de Imis les (miIVuiIs ([u'il pnHr à M"" d'Aigictnotil ;iijx clinpilics iv, v cl vi : clic cii ,\ deux, il s'en noie un, cl il en rcsle Iroi.s.
Mais enfin, le titre unique, le retour de scène en scène des mêmes personnages, les liens de parenté qui les unissent, tout cela sulfit-il à donner à la Comédie humaine l'unité véritable, l'unité de l'œuvre d'art?
A en juger par l'apparence, il n'y aurait pas d'œuvre plus simplement et plus logiquement composée.
Elle est divisée en trois parties : première partie. Eludes de mœurs, divisées elles-mêmes en Scènes de la vie privée, de la vie de province, de la vie parisienne, de la vie militaire, de la vie poliUqne, de la vie de campagne; — deuxième pai-tie. Études philosopJiiques ; ■ — troisième partie. Eludes analytiques.
On ne peut s'ompèclier de remarquer déjà cpi'il y a l)ien de la disproportion entre ces trois parties, jjuisquc la première remplit quatorze volumes dans l'édition définitive, tandis que la seconde n'en a fourni que deux et demi, et la troisième la moitié d'un. On ne peut s'empêcher surtout de se demander si ces divisions, dont la netteté et la simplicité flattent l'esprit, ne sont pas, au fond, un |)ou bien arbitraires et artificielles.
Halzac tenait fort à prouver le contraire et à justifier son plan. « f.es Etudes de mœurs, éci"it-il en 18.34 à M""' Ilanska, représenteront tous les effets sociaux... La seconde assise est les Éludes philosophiques, car après les effets viendront les causes. Je vous aurai peint dans les Etudes de mœurs les sentiments et leur jeu, la vie et son allure. Dans les Etudes philosophiques je dirai pourquoi les sentiments, sur (pioi lu vie; quelle est la partie, quelles S(»nl les coiidilions au-di'là des(pi(>lli's ni la société ni riioiiinie n'existent; (;t après Tavoir parcourue (la
société) pour la décrire, je la parcourrai pour la juger. Aussi dans les Éludes de mœurs sont les individualités typisées; dans les Éludes philosophiques sont les types individualisés. Ainsi, partout, j'aurai donné la vie : du type, en l'individualisant, à l'individu, en le typisant. J'aurai donné de la pensée au fragment : j'aurai donné à la pensée la vie de l'individu. Puis, après les effets et les causes viendront les Études analytiques dont fait partie la Physiologie du mariage, car après les effets et les causes doivent se rechercher les principes. Les mœurs sont le spectacle, les causes sont les coulisses et les machines. Les principes, c'est l'auteur. »
On ne sait si M'"'' Hanska comprit l'explication ; elle eût été excusable de ne pas entendre grand'chose à ces effets, à ces causes et à ces principes.
A la même époque, Balzac chargeait un de ses jeunes et de ses plus ardents disciples, Félix Davin, d'expliquer sa pensée au public dans l'Introduction des Éludes de mœurs au A7A''- siècle et dans celle des Études philosophiques. 11 s'est expliqué lui-même une fois encore, en 1842, dans ï Avant-Propos de laComédie humaine, et dans Y Avant-Propos ainsi que dans les deux Introductions on voit bien son désir de ramener tant d'œuvres différentes à l'unité, de ])rouver l'excellence et la forte logique de son plan; mais, en vérité, la démonstration n'y est pas plus claire que dans sa lettre à M'"'= Hanska.
11 en n'sulte que les Scènes de la vie privée « représentent l'enfance, l'adolescence et leurs fautes i>, en \\n mot, les passions naissantes; les Scènes de la vie de province, « l'âge des passions, des calculs, des intérêts et de l'ambition », en un mot, les passions mûries; les Scènes de la vie parisienne, « les goûts, les vices et toutes les choses effrénées qu'excitent les mœurs i)articulières aux capitales », en
un mot, les passions excessives. Belles phrases, belles phrases bien creuses. Car on ne voit pas ce que peut être la « vie privée », si elle n'est ni « vie de province i> ni « vie parisienne », — ni où les passions pourraient naître en France si ce n'est en province ou à Paris, — ni pourquoi elles mûriraient moins à Paris qu'en province, — ni même pourquoi elles ne seraient pas excessives ailleurs qu'à Paris et au village tout autant qu'à la ville.
Et cela est si vrai que Balzac a passé sa vie à se démentir lui-même en classant ses œuvres dans les divers compartiments de la Comédie humaine.
Si les Scènes de la vie privée doivent représenter les passions naissantes, d'où vient qu'elles renferment le roman aujourd'hui intitulé Béalrix, mais intitulé primitivement Béatrix ou les amours forcés, et destiné à peindre, Balzac le dit en pro{)res termes dans une de ses lettres, « les galériens de l'amour », et non pas tant la naissance d'une passion, l'éveil d'un cœur, que les ennuis, les dégoûts, le supplice des vieilles liaisons impossibles à rompre?
Si les Scènes de la vie parisienne doivent représenter les passions excessives, comment est-ce aux Scènes de la vie de province qu'appartient lliistoiro de Tavarc Grandet, du terrible monomane?
l*;t qui ne s"étonnerait. par contre, de ne point trouver dans les Scènes de la vie de province, mais dans les Éludes j)hilosoj)hi<iues, celle Recherche de l'absolu où la vie llaiiiiinde, où les mœurs provinciales sf)nt si Iiien peintes?
On va ainsi de surprise en surprise en explorant la Comédie humaine, et la sur|tris(' augnienlcrail encore si r<tii savait Ions les iTniaiiienieiils <|ue Balzac lui a fait siihii'. Il sciihiil liii'ii ce (|iril y a de coiil riidicloii-c ou d'incertain dans ses cbisscninds. ri il les niodiliait sans cesse. C.'élait un perpt'luel va-et-vieid <le ses
romans d'une section à l'autre, de celle des passions « mûries » à celle des passions « naissantes », ou de celle des « effets » à celle des « causes », et vice versa. Madame Firiniani et le récit intitulé Étude de femme ont tout à tour figuré dans les Romans et contes philosophiques en 1831-1832, dans les Scènes de la vie parisienne en 1835, dans les Scènes de la vie privée à partir de 1842. — Gobseck et Une double famille figurent en 1830 dans les Scènes de la vie privée, en 1835 dans les Scènes de la vie parisienne, et reviennent en 1842 dans les Scènes de la vie privée. — VAdieu. puMié en 1830 avec le sous-titre de « souvenirs soldatesques » et par là désigné, semble-t-il, pour les Scènes de la vie mililairc, n'y est jamais entré, mais a voj'agc des Scènes de la vie privée aux Eludes philosophiques. — Une passion dans le déserl. petite facétie, lourde gasconnade d'un vieux soldat (jui conte ses aventures, n'est entrée dans les Scènes de la vie militaire qu'après un séjour dans les Etudes philosophiques \ — L'Interdiction a passé des Éludes philosophiques aux Scènes de la vie parisienne et de là aux Scènes de la vie privée. — Le Père Goriot, enfin, le plus curieux et le plus hardi tableau de Paris que Balzac ait tracé, celui qui nous montre la conquête de Paris par Rastignac et tous les excès, toutes les bizarreries ou toutes les monstruosités de la vie de Paris, le Père Goriot n'est pas resté dans les Scènes de la vie parisienne où il semblait si bien à sa i)lace : Balzac a voulu qu'il entrât dans les Scènes de la vie privée, et c'est là que nous le lisons aujourd'hui.
Peut-être, au surplus, et quoique la question lui parût capitale, importe-t-il assez peu de savoir sous quelle rulirique il a classé ses œuvres. Importc-t-il peu aussi de savoii' coinmenl il les a choisies, et s'il n'a mis dans lu l'.nnirdir hiiniiiiiic (iiic ce (iii'il coiix cnail d'y mettre?
Des trois parties de l'ouvrage, il y en a une qui, presque tout entière, y est de trop et qui en rompt l'unité. C'est la seconde, celle qui est censée contenir des Éludes philosophiques. Les deux autres, en dépit de quelques historiettes insignifiantes ou folles qui s'y sont glissées ', constituent réellement cette « histoire privée d'une nation » que doit être le roman 2, cette <i histoire en action de la société française » que Balzac avait résolu d'écrire et qu'on pouvait attendre de son génie. Tel est i^ien le caractère des Éludes de mœurs, qu'elles nous peignent la vie politique ou la vie militaire, la vie de Paris ou celle de nos provinces ou celle de nos campagnes. Tel est encore le caractère des Éludes analyliques, puisciu'elles ne comprennent que la Physiologie du mariage et les Peliles misères de la vie conjugale. Ceci est réalisme, souvent même excellent réalisme, ceci peint le Français de 1820 ou de 1840, et presque à toutes les heures de son existence, presque sous tous ses aspects. En est-il de même des Éludes philosophiques'] Sauf de rares exceptions, telles que la Recherche de l'absolu, Louis Lambert, V Auberge rouge, Gambara, elles ne nous offrent que des romans d'un caractère absolument autre, et dont IMM. Cerfbeer et Christophe ont dû exclure les personnages de leur Réperloire de la Comédie humaine, des romans qui nous peignent tant bien que mal des époques lointaines ou des nations étrangères, ou mémo qui nous emportent hors de toute réalité, en pleine fiction. Voici l'Italie dans Massimilla Dont et l'Espagne dans /„'/ Vcrdugo, — le xvir' siècle et Nicolas
1. Par o.xi'miilc, Madame Vlrmiani, la Messe de l'alliée, Facino Cane, Sarrazinc, in liojumc d'a/fah-es, Gaiidissavt II, Une passioji dans le désert.
2. M(il de Ualznc diins les Petites nUsèrcs delà vie conjugale.
Poussin dans le Chef-d'œuvre inconnu, — le xvi^ siècle dans Catherine de Médicis, — le xv" et Louis XI et Plessislès-Tours dans Maître Cornélius, — le xiv% Dante, et la vieille Sorbonne dans les Proscrits, — Tâge gothique, la chevalerie, et les vieux manoirs dans l'Enfant maudit; — et voici la féerie, la sorcellerie, le surnaturel, dans la Peau de chagrin, Jésus-Christ en Flandre, Melmoth réconcilié, VElixir de longue vie, Séraphita.
Fâcheux alliage, et qui gâte tant soit peu la Comédie humaine.
Et pourquoi cet alliage? pour quelles raisons Balzac a-t-il introduit dans l\euvre des éléments si étrangers à la nature même de l'œuvre? Des raisons, il en a eu plusieurs, dont aucune n'est bonne. La première est dans les incertitudes et les écarts de son goût. Il n'a jamais été pleinement maître de son génie, de son imagination. « Je connais mon devoir! dit un personnage de comédie; je le connais, — mais je ne le ferai pas! » C'est parfois le cas de Balzac. Il sait, il comprend que sa mission est de peindre les mœurs de son pays et de son siècle; mais parfois il s'échappe, il se laisse entraîner par Walter Scott, Hoffmann ou JMaturin.
Et puis, à ces entraînements il y avait aussi une très prosaïque raison d'argent. Balzac a toujours eu besoin d'argent, et il lui arrivait de consulter le goût du public plus que son propre goût, de perdre de vue l'objet et le plan de la Comédie humaine, d'oublier sa « cathédrale », pour exploiter les genres en faveur. Le besoin d'argent explique en grande partie les défauts de la Comédie humaine et notamment ses défauts de composition. Car si Balzac a fait reparaître les mêmes œuvres tantôt sous un litre et tantôt sous un auti'e, et tantôt dans la série des Scènes de la vie privée, tantôt dans celle des Études de
mœurs au XIX" siècle ou dans celle des Éludes philosophiques, c'était avant tout pour tirer, comme on dit, plusieurs moutures du même sac, et pour tromper l'acheteur qui faisait l'emplette d'un livre déjà lu en croyant acheter un nouveau livre; petite ruse plus ou moins louable cjue ses contemporains lui ont maintes fois reprochée, mais qui lui réussissait trop bien, malgré tout, pour qu'il y renonçât. Le même besoin d'argent l'a poussé à grossir la première édition de la Comédie humaine en y recueillant la plupart des récits qu'il avait composés de 1829 à 1833, alors qu'il n'avait pas encore conçu son œuvre et pris nettement position sur le terrain de l'observation et du modernisme. Mais il se doutait bien qu'il avait tort de les y recueillir, et, au fond, toutes ses Introductions ou celles qu'il dictait à Davin, toutes ses tirades sur la recherche des causes, sur les coulisses et les machines, sur les individus typiscs et les types individualisés, n'avaient pour but que de masquer l'erreur commise. Je défie les plus enragés « balzaciens » (le découvrir dyns le Chef-d\cuvre inconnu ou dans l'Elixir de longue vie une pensée i)hi!osophi(iue qui soit comme la clé de voùle de la Comédie humaine et y justifie la présence de semblables récits.
Mais si on regrette de les y trouver, on regrette plus encore peut-être de n'y pas trouver certaines pages de lialzac qui eussent été bien dignes d'y prendre place. lit cette fois il ne faut plus dire : raison d'argent; mais il faut se rappeler au milieu de quelle fièvre lialzac a vécu; et dans sa hAtc, dans son luaiMiuc de loisir, on v(;rra une dernière raison du d('-s()rdre cpii règne rà et là dans son a*uvre. Sa vie a rlr trop courte, et elle a été trop occupée, trop fiévreuse, pour i|u'il pût se reconnaître parmi ses inn<)ml)rables prodiulioiis, pour
qu'il pût les juger, et éliminer de la Comédie humaine ce qui n'y devait pas entrer, en y admettant tout ce qui méritait d'en faire partie.
Signalerai-je quelques-uns des morceaux qu'on aimerait à y trouver, et qu'on est obligé aujourd'hui d'aller chercher dans les Œuvres diverses ou dans les Œuvres de jeunesse^ Je serais presque tenté de citer en premier lieu Anjow le pirate, qui, sans être un roman bien fait, était déjà par endroits une bonne étude de mœurs bourgeoises, et qui, à tout prendre, vaut bien tel romanfeuilleton de la Comédie humaine comme Ferragus chef des Dévorants. Les Souvenirs d'un paria (1830) renferment une belle scène dialoguée où paraît Napoléon, et, malgré bien des folies ou bien des violences, ils valent les divers spécimens du « genre atroce », El Verdugo, les Marana, etc., épars dans la Comédie humaine. Mais notre plus vif regret doit être pour le petit ouvrage intitulé Éclianlillon de causeries françaises que Balzac avait publié en 1832 dans les Contes bruns^. 11 a eu plus d'une fois l'intention de lui chercher une place dans la Comédie humaine, et il est mort sans avoir eu le temps de lui en assigner une, si bien que YÉchantillon de causeries françaises en demeure exclu. Cela est dommage. Ce petit écrit est formé de sept ou huit récits qui sont des modèles de narration réaliste, et où l'on sent partout la main d'un maître. Le premier est un récit de bivouac égal à ceux qu'a pu écrire Mérimée; le second est plus beau encore et digne de Diderot.
1. YoliiMic ;iii(iii viiit', par Balzac, IMiilaii'ti' Cliaslcs cl Charles Hahou.
On serait déjà en droit de conclure que la Comédie humaine est moins un monument qu'un chaos grandiose, et que l'édition détinitive est celle dune œuvre demeurée à l'état de gigantescjue ébauche.
Faut-il objecter qu'il n"en est ainsi que parce que la mort est venue trop tôt interrompre Balzac? 11 est vrai qu'il jugeait son ti-avail inachevé, et qu'il y projetait des agrandissements considérables. Il existe un catalogue, rédigé de sa main, des ouvrages que devait contenir la Comédie humaine telle qu'il la rêvait. Aux quatrevingt-seize romans dont elle se compose, il en voulait ajouter encore une cinquantaine, et parmi ceux (|u'il se proposait d'écrire, il en est dont le titre est bien fait pour nous donner des regrets. On voudrait qu'il eût écrit Gendres et belles-mères, Une actrice en voyage, VAllaché d'ambassade, Comment on fait un ministère, et toutes ces pages de notre épopée nationale : les Soldats de la République, les Vendéens, les Français en Egypte, la Plaine de Wagram, Moscou, la Campagne de France, etc. '.
1. Vdir cotto liste dans Vllislaire dis œuvres, p. 217-220; xoir aussi Un roman d'uni oui\ \). 14U-lil, l'i-i-IK). — M. de Spd'llifrch (II' Lnvcnjoul |)()SS('<I<' les iiiaïuiscrils (rime douzaiiir de loiiiaiis (•onirnt'iicrs par Hal/ac.jcn voici les tilrcs (ju'il a liicn miuIii me (■uinmuiii(|ucr : Mademoisrlli' ilii Vissarl ou la France sous le Consulat, — le l'riilre culholii/ue, - la Femme auteur, — le Tlicdfre comme il est, — la Modiste, — les Héritiers lioisrouqe, — la Frelore, — les Deux amis, — Un caractère de femme, — le l'ro- (iramme (V une jeune veuve. — Aucun des iiiaiiuscrits ne se rapporte aux Scihies de la vie mililairc ; jdusieurs de ces Scènes étaient pourtant éliaucliées; mais, à la mort de llal/ac. Iicaucoup de ses papiers se soiil [)enlus par la fauli- de sa \eii\e. la 1res m'f;lif;enti' .M'"" llauska.
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Mais quand il eut réalisé tous ses rêves, quand il eut traité tous les sujets que son cerveau ne se lassait pas de concevoir, il resterait encore des lacunes dans la Comédie humaine; elle ne serait pas, elle ne pourrait être cette image complète de la vie humaine qu'il a prétendu nous donner. Elle ne le pourrait pas, parce que la vie est trop compliquée et trop vaste pour que le génie d'un homme, fût-ce Balzac, l'embrasse et la contienne tout entière; et elle ne le pourrait pas, parce que le génie de Balzac, en dépit de sa puissance et de sa compréhension, a ses limites.
Quelqu'un l'a dit et fort bien dit : « Balzac est grossier, et cela le limite '. »
Il a échoué piteusement dans la peinture des élégances mondaines, de la grâce féminine et du dandysme. Ses jeunes filles du grand monde jouent du piano tt d'une façon désespérante »; ses dandys ont « une figure raphaëlesque », et portent un lorgnon à ruban noir « qui flotte sur un gilet d'une coupe distinguée ». Sa duchesse de Maufrigneuse apostrophe le vieux marquis d'Esgrignon et sa vénérable sœur, qu'elle voit pour la première fois, d'un : « Mes chers enfants », et elle compare les femmes qui mettent leur amourpropre à paraître aimées, « à ces pauvres jeunes gens qui jouent avec un cure-dent pour faire croire qu'ils ont dîné ». — « Vous n'avez jamais dansé depuis votre mariage qu'avec votre mari? demande quelqu'un à la toute gracieuse Mm« Desmarets. — Oui, monsieur, son bras est le seul sur lequel je me sois appuyée, et je n'ai jamais senti le contact d'aucun autre homme. » Le jeune
1. Jouimal des IhHxils, du 14 sopicml)!!' IflOO; arlitlc de M. André Ilullays.
baron de Nueil s'introduit sous un prétexte quelconque chez M"''^ de Beauséant; il ne la connaît pas, mais il sait qu'il y a eu un roman dans sa vie : à peine entré, il lui avoue que la curiosité et le désir d'aimer l'ont seuls conduit chez elle; elle le met à la porte; deux minutes après, il revient, et cette fois elle le l'ait asseoir, l'écoute, reçoit ses aveux et lui raconte toute sa vie '...
Encore s'il ne manquait à Balzac que le tact et le sentiment des élégances ou des convenances mondaines! Il lui manque bien autre chose. Tout ce qu'il y a de poésie dans la vie, tout ce qu'il y a d'idéal mêlé au réel, est hors de son domaine. Qu'on ne soit pas dupe de la belle phrase de Hugo où il dit entrevoir dans la Comédie humaine, « à travers les réalités brusquement déchirées, le plus sombre et le plus tragique idéal k. Hugo parle ici du pouvoir qu'avait l'imagination de Balzac de grandir démesurément le drame de la vie quotidienne, et de répandre l'intérêt d'une tragédie antique sur nos plus laides querelles d'intérêt, sur nos plus misérables débats autour d'une place à obtenir ou d'une succession à partager. Mais la poésie de la vie, le poème de l'enfance et du foyer, celui de la jeunesse et de l'amour, celui de la mort, les élans généreux, les nobles tristesses et les hautes aspirations de l'Ame humaine, tout cela est absent de son amvre, ou, chose l>liis fâcheuse peut-être, tout cela y est traité de telle manièi'(;, qu'il vaudrait certes mieux ([u'il n'eut pas même essayé d'y toucher.
Il n'a daigii('' ou n";i su l'Ii^c riiilcrprèlc d'aucun des beaux enthousiasmes (htnt paipitaicn! auloiir de lui lanl
1. fjC liai do Sceaur, la Fille aux yeux d'or, le Cabinet des aniiijurs, les Secrets de la princesse de Cadignan, Ferragus clief des héi'oraiits, la Femme abandonnée.
de jeunes cœurs. Son Michel Chrestien est la seule expression qu'il ait donnée de lesprit républicain entre 1830 et 1848, et c'est une figure à peine esquissée qui reste dans l'ombre. 11 n'a raconté ni les journées de Juillet, ni les incessantes émeutes du règne de Louis- Philippe. Saint-simonisme, fouriérisme, humanitarisme, toutes ces formes diverses d'un même rêve de bonheur et de fraternité, lui ont paru choses négligeables, et il n'y a fait allusion, en passant, que pour s'en moquer. Il appelle la peine de mort « ce grand soutien des sociétés » et le Dernier jour d'un condamné « un inutile plaidoyer » ; il raille les « négrophiles » qui parlent d'émanciper les noirs; il jette l'anathème aux « philanthropes » qui compromettent l'ordre social en plaidant la cause des petits '.
Dans Louis Lambert, il a tenté d'exprimer le tourment de l'infini. Il a tenté d'écrire le roman d'un grand penseur incompris, écrasé sous le poids même de son génie et l'énormité des problèmes qu'il veut résoudre. Il est tombé dans le plus fastidieux galimatias, longues tirades sur la volonté et la pensée, méditations pessimistes renouvelées d'Oberinann, suites d'axiomes et de formules inintelligibles ou involontairement comiques. Louis Lambert se pose des questions comme celle-ci : « Si la chevelure (jui se décolore, s'éclaircit, tombe et disparaît selon les divers degrés de déperdition ou de cristallisation des pensées, ne constituait pas un système de capillarité, soit absorbante, soit exhalante, tout électrique. » — Franchement, on aime mieux lîalzac analysant l'huile céphalique de César Birolleau.
Le galimatias est encore pire dans Séraphila, éton-