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tion romanesque, ce dévergondage d'imagination qui n'est que trop habituel à Balzac, et qui sur des données vraies lui a fait écrire tant d'histoires fabuleuses et folles. J'entends aussi cette invention géniale et créatrice qui développe logiquement les données de l'expérience, qui de la vérité particulière s'élève à la vérité générale, crée des types et dégage des lois. Invention qui est encore de l'observation, qui est la forme la plus haute de l'observation.
Point de romancier qui ait eu un plus vif désir que Balzac de bien comprendre le sens et les lois de la vie contemporaine. Sa curiosité, si attentive aux menus détails dune silhouette ou d'un caractère, s'étend aux plus vastes questions de morale ou de sociologie, aux mystères de l'hérédité, aux secrètes influences de la race, du sol natal, de l'époque et de la profession. Dans le drame d'une existence il aperçoit celui d'une condition, d'une classe ; il y voit un incident de l'histoire nationale, et en expliquant, en analysant Nucingen ou Rastignac, Minorel-Levreau ou Rigou, c'est son temps qu'il analyse et qu'il explique. Il a vécu en des jours où sur les débris du passé s'organisait et se fondait une France nouvelle ; il était le témoin, son ambition a été d'être l'historien. Il ne s'est pas borné à peindre les derniers survivants de l'ancien régime; il a voulu dire pourquoi leur règne était passé. 11 ne s'est pas borné à peindre la bourgeoisie de 1830; il a voulu dire comment elle était arrivée à la fortune et au pouvoir. Il a marqué le rôle de chacun dans le travail de transformation qui s'accomplissait autour de lui, il a assigné les responsal)ilités, et s'il n'a sans doule pas résolu tous les problèmes que la société moderne offre à l'esprit du penseur, du moins n'en est-il guère qu'il n'ait abordé.
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Ses sujets de romans, c'est la lutte des intérêts, des ambitions qui se heurtent et s'entre-dévorent; c'est le progrès et les ravages de l'esprit individualiste dans le monde issu de la Révolution; c'est le triomphe du tiers état, le règne des parvenus dont il peint les lourdes allures et les furieux appétits ; c'est la tragédie bourgeoise cachée dans le salon ou l'arrière-boutique et dont l'argent est le grand ressort; c'est la puissance croissante et chaque jour plus dégradante de l'argent. Que de sujets, de beaux sujets, neufs, féconds, il a su trouver! Le rôle social de la religion, ses bienfaits et ses méfaits, dans le Curé de village, le Curé de Tours, Une double famille ; — l'efficacité de l'action individuelle, l'action moralisatrice de l'homme éclairé sur les pauvres gens, dans le Médecin de campagne et VEnvers de Vhisloire conlemporaine; — la vie politique, ses dessous, ses marchandages, ses vilenies, ses ennuis, dans Albert Savaras et le Député d'Arcis; — la vie de l'homme de lettres, ses liaincs, ses trahisons, ses déboires, dans la Muse du déparlement; — l'attraction de Paris sur les jeunes provinciaux, les fausses vocations littéraires, les laides cuisines du journalisme, dans les Illusions perdues ; — ailleurs, dans la Messe de l'athée, le conflit de la science moderne et de la religion; ~ dans la Recherche de Vabsolu, rivressc de la science et les drames du laboratoire; — dans Ursule Mlrouel, V Interdiction, le Colonel Chaberl, les incertitudes de la justice humaine, les obscurités du code, les chinoiseries et les guets-ajxMis delà i)rocédure; — dans le Cabinet des antiques, l'agc^nie île la nol)lesse de province, victime de ses entêtements, victime de l'inaction à laquelle elle si; ('ondamne, et où elle s'use, se ruine, s'amoindrit; — dans les Paysans, la sourde et lente et patiente concpiête «.h' hi terre par le i)etit cultivateur.
et le morcellement de la grande propriété ; — dans les Employés, cette plaie sociale que nous nommons fonctionnarisme et bureaucratie; — et, dans dix ou vingt romans, toutes les coquineries, toutes les insolences de la haute banque, des du Tillet, des Nucingen, et de leurs louches auxiliaires, les Ceriset ou les Claparon; dans dix ou vingt romans, la désorganisation de la famille, le trouble ou la rupture du mariage par l'affaiblissement du sentiment religieux, par l'émancipation et la révolte du moi, par les plus viles questions d'intérêt.
Et n'oublions pas qu'après avoir pénétré si avant dans la vie, dans l'âme de son siècle, après avoir traité tant de grands sujets, Balzac en avait encore presque autant d'autres en réserve que la mort, venue trop vite, ne lui a pas permis de développer, qu'il n'a pu que noter au courant de la plume dans une lettre ou dans une préface. Ils n'y existent qu'à l'état d'indication rapide, mais si intéressante et, comme on dit aujourd'hui, si suggestive ! Tel ce roman de Sœur Marie des Anges, que souvent il a voulu commencer et dont, en fin de compte, il n'a pas laissé une seule page ^ : « Vous lirez cela, écrivait-il en 1835 à M"^"^ Hanska. C'est une de mes moins mauvaises idées. Ce sont les abîmes du cloître révélés : un beau cœur de femme, une imagination exaltée, brûlante, tout ce qu'il y a de grand, rapetissé par les pratiques monastiques, et l'amour divin le plus intense tué de manière que la sœur Marie en arrive à ne plus comprendre Dieu, dont le goût et l'adoration l'ont amenée là. »
1. A moins qu'il nVn faille fherchcr quclquos débris, comme le croit M. de Spœlberch de Lovenjoul, dans les Mémoires de deux jeunes mariées.
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Tel aussi le roniaa qui devait s'intituler les Miloufjlet : « II présentera, disait-il, le taljleau des ambitions électorales qui amènent à Paris les riches industriels de province, et montrera comment ils y retournent ^ »
II n'est pas rare de le voir résumer ainsi en une brève formule l'œuvre qu'il rêve d'entreprendre ou celle qu"il vient de terminer. Qu'il résume le Curé de village ou le Médecin de campagne, le Contrat de mariage ou les Illusions perdues -, il est admirable pour en dégager la forte signification sociale. Ces plans tracés en quelques lignes suffiraient à nous révéler le grand peintre de mœurs, pleinement conscient de sa mission. Peut-être même est-on parfois t<înté de se demander s'ils ne sont pas plus beaux que les œuvres qui en sont sorties, et si chez Balzac l'observateur n'était pas supérieur encore à l'artiste.