CHAPITRE VI
Balzac se plaignait qu un eût « assassiné bien des choses de lui avec Eugénie Grandet », et il avait raison de se plaindre. Il a produit d'autres chcfs-dd'uvre d"art réaliste.
11 a écrit cette tragi-comédie savoureuse, ce drame dans un bénitier, qui s'appelle le Curé de Tours, histoire du pacifique et naïf aljb('; IJirottcaii. di.iil la vie coulait si doucement, quand la liainiî il'une vieille dévote et la sourde jalousie d'un confrère vinrent troubler la <piiétude de ses digestions et le réduire bientôt au (l(''sespoir.
11 a conté la « grandeur » d la « décadence » d(^ César Birotteau, depuis le jour où celui-ci est nommé cliovalicr de la Légion d'honutnir et où ses prospérités lui font tourner la tète, jusqu'au jour où ruiné, mis en laillilc, il paye ses dettes à force de courage, de probité Icuace, et meurt réhabilib'-; banale aventure, drame connnei'cial où il n'y a rien que de la rt'alil*' \ iilgaire, lien que de l:i priilr iiiunanili- i\c lionliqiii' cl d'à iriri'c- Imiiliipic, mais qui drsicnl uni' n'';dilc, rn rlïcl, ime
réalité attachante et poignante, sous le pinceau du grand peintre de mœurs.
Le Médecin de campagne est un livre plus beau encore et qui, sans ressembler à Eugénie Grandet, l'égale presque. A peine est-ce un roman ; nulle intrigue, nulle péripétie. Le commandant Genestas est venu consulter, dans un village voisin de la Grande-Chartreuse, un médecin, le docteur Benassis; il cause avec lui, avec lui il visite ses malades, — et tout le volume n'est qu'une succession de tableaux champêtres, de scènes vraies, de types rustiques, que domine la figure du vieux médecin de campagne, espèce de Jocelyn ' laïque qui s'est retiré là pour faire le bien, et qui peu à peu a tout transformé autour de lui, les êtres et les choses. Cela est un peu long par endroits, un peu surchargé de dissertations ou prédications sociales dans le goût de Rousseau; mais il n'est aucun livre de Balzac où passe un souffle plus généreux, plus sain, aucun livre où il ait mieux compris et mieux dit le charme et l'innocence de la vie libre, au grand air, hors de la société, en face des grands horizons; aucun livre où il ait mieux exprimé l'arme du peuple, avec ses na'ivetés et ses malices, ses superstitions, ses dévouements sublimes et ses beaux enthousiasmes. Le chapitre intitulé le A'apoléon du peuple est admirable. C'est le récit d'un vieux soldat, le soir, à la veillée, dans une grange où les bonnes gens du pays sont asseml)Iés, devisant et filant; c'est la légende de l'Empereur, telle qu'elle s'était constituée dès les jours de Rivoli ou de Marengo dans l'àme de l'ouvrier et du paysan, telU; qu'elle y restait enracinée en 1830, après
I. .Joci'hja (IS:i()) csl i)()slcri('iir de trois aii^^ iiii Mrtlfcin de cam-
Waterloo et Sainte-Hélène; c'est une épopée en argot de grognard, une épopée qui commence dans le rire, au milieu des gasconnades du narrateur, et qui s'achève, d'une voix enrouée de larmes, dans un dernier cri entêté et désespéré de « Vive l'Empereur! » — c'est de la littérature populaire, et c'est du très grand art.
Il faut lire le Curé de Tours, César Birotleaa, le Médecin de camparjne; il faut lire le Cabinet des unliques, la Vieille fille, Pierre Grassoii, Un début dans la vie, les F^etites misères delà vie conjugale; il faut les lire et en goûter l'excellent réalisme. Mais, après les avoir lus, qu'on ne croie pas connaître tout Balzac. On ne connaîtra qu"un aspect de son génie; et, dans le total de ses productions, ces œuvres de dimension raisonnable et de sobre vérité ne sont, en somme, que le petit nombre. Elles sont ce qu'il y a de meilleur chez Balzac, elles ne sont pas ce qu'il y a chez lui de plus caractéristique, de plus « balzacien ». Car c'est, sans doute, un des caractères du roman balzacien que d'être fondé sur l'observation ; mais c'en est un autre, et un des plus habituels, que le manque de mesure.
11 y a un singulier problème à résoudre avec Balzac Ses romans contiennent plus de faits vrais et de choses vues, plus de vérité i)hysi(|ue et morale, que n'en renferme l'duivrc d'aucun autre lomancier; et cependant, à i)ail h's (pichj[ues exceptions indiquées, ses romans, pris dans leur ensemble, sont faux, follement ou même dangereusement l'aux. Comment expli(iuer cela? Comment cl par (piclles raisons le vrai s'csl-il ainsi (h'iialuré et fauss('' entre ses mains dans h^ travail de mise en o'uvre? Des raisons, il y en a plusieurs, et qui toutes valent lii pi-inr (l'(''lrc cxauiiiK'cs. .Mais j'en vois tout d'ahoid une dans la puissance Mir-iiic de son imaginai khi .
Il est évident qu'une imagination comme celle de Balzac, une imagination qu'il faut toujours en revenir à qualifier de prodigieuse, est pour le romancier qui en est doué un danger permanent, une constante menace d'erreur, en même temps qu'elle est sa force. Elle est sa force lorsqu'elle se laisse guider par l'expérience acquise; et c'est elle alors qui permet à Balzac de deviner tant de choses, c'est elle qui lui permet de voir et d'entendre ses personnages, et le fait assister aux entretiens de Grandet avec Nanon ou d'Eugénie avec sa mère. Mais il est bien difficile qu'une imagination si puissante ne soit pas souvent sa propre dupe, et ne perde pas en bien des occasions le sens du réel; et cela était d'autant plus difficile à l'imagination de Balzac qu'il l'a soumise au régime le plus extraordinaire, le plus propre à la surexciter jusqu'à l'affolemenl.
Il ne se contente pas de travailler comme un forcené pendant des (juinzc et seize heures de suite, et de senliévrer de son travail; il lui arrive fréquemment de passer plusieurs jours sans se coucher, et, d'une façon générale, c'est surtout la nuit qu'il travaille. Mais qui ne sait le i)Ouvoir de la nuit sur notre cerveau? qui ne sait combien, dans les uK-dilations nocturnes, tout objet et toute idée changent sinon de nature, au moins de dimension et de signification, et comme les plus minces sujets d'inquiétude s'élargissent alors en visions funè- Itres d'une implacable netteté? Tout est fantôme la nuit, IduI est monstre pour notre esprit aussi bien que pour nos yeux. Hugo a ('m ril une lii<'n l)elle page sur ce thème dans les Misi-rables, à rcinlidil du livre où Cosetle est
obligée d'aller en pleine nuit remplir sa cruche à la fontaine, à la lisière des bois de Montfermeil : légers feuillages qu'agite le vent, vagues silhouettes du chêne ou du bouleau, tout prend pour elle une voix et une forme terribles dans le silence et l'obscurité de la nuit, dans ce que le langage courant appelle avec justesse « l'horreur de la nuit ». — Lors même que la lampe brille, lors même que le penseur est paisiblement assis dans son cabinet de travail, il risque fort en prolongeant ses veilles d'être victime de semblables illusions, de prendre lui aussi des apparences pour des réalités et de s'effrayer de ses propres chimères. Mais, pour surcroît, songez que Balzac, à part son très léger repas de six heures du soir, ne se soutient c|u"à force de café; il en fait un tel nl)us dans ses grandes crises de travail, qu'il sort de là dans un état d'excitation fébrile où il n'est plus maître de lui, où il s'emporte vis-à-vis de ses amis les plus chers en propos dont il s'excuse après dans ses lettres'. P'aut-il s'étonner dès lors si beaucoup de ses œuvres i-essemblent à des cauchemars, à des hallucinations où tout est plus grand cpie nature, où les ol>jets sont démesurément amplifiés, où les figures les plus irréelles vivent, mais de je ne sais quelle vie effrayante et monstrueuse?
C'est ce dont on pourrait donner bien des exemples, et surtout en les cherchant parmi les productions de ses huit ou dix dernières anné(^s. Un seul suffira: et puis(pi()M ne peut choisir le i)lus significatif de tous qui serait /'/ ('.misine Belle, puis(|ue, en dépit de sa puissance, un(! o'uvre aussi résolument et foncièrement ign<»i>le échappe de toute nécessité à l'analyse, rabattons-nous