‹ Balzac, l'homme et l'œuvreChapitre 60 sur 69 · Corr., \). tiiSl · texte numérisé non relu

Corr., \). tiiSl

d'écrire Massimilla Dont, qui contient un si lont,^ et si délirant commentaire du Mose. Nous retrouvons là et dans Gambara, selon toute apparence, les leçons du vieil Allemand. Quant à sa })ersonne, il est probable que Balzac l'avait présente à la mémoire en 1847, en écrivant le Cousin Pons, et qu'il lui a emprunté quelques-uns des traits qui com[)Osent la physionomie de Pons ou celle de Schmucke. Il a dû notamment lui emprunter le jargon plus qu'à moitié germanique que parle Schmucke et qui nous amuse un instant, mais qui ne tarde pas à nous agacer.

Jargon à part, il n'a rien créé de plus touchant que ces deux vieillards en habits surannés, vieux garçons tous deux, tous deux si laids (qu'ils ont dès longtemps renommé à chercher l'amour qui les fuyait, pour se contenter de l'amitié qui les poussait l'un vers l'autre. Ils sont touchants, car ils sont à la fois très ridicules et très bons. Kn fait de toilette, Sylvain Pons en est resté aux modes de sa jeunesse, au spencer, à l'habit vert, aux trois gilets superposés, et à la vaste cravate do mousseline blanche; Schmucke n'est pas habillé do façon moins bizarre. Les gens du quartier sourient un peu quand ils passent, et les ont surnommés « les deux casse-noisettes ». Que leur nnportc, puisqu'ils sont ensemble, puisqu'ils s'aiment?

Leurs occujjalions, à jx-u près semblables, avaient pris celle allure fraternelle qui dislingue à P;H-is les chevaux de liacrc. Lcv6s vers les sept heures du malin, en élc comme en hiver, ajjrès le déjeuner ils aliaicnl donner leurs Icrons dans les j)cnsionn.ils où ils se sui)pléai(Mil au besoin. Vers midi, Pons se rendail à son llié;Ure (juand une répétition l'y .ililH'Iail, et il domi.ulà l.i ll.inerie tous ses instants de liherlé. Puis les deu.v amis se relrouvaienl le soir au théâtre, où l'ons avait placé Schmucke.

Des deux amis, c'est Pons qui est le « parent pauvre ». Il est vaguement apparenté à quelques riches bourgeois, ministres de Louis-Philippe, magistrats ou rentiers, les Popinot, les Cardot, le président Camusot de Marville. Leurs maisons sont les seules où il ait encore son couvert mis chaque semaine ou chaque mois, à date fixe; il n'y est pas invité, mais il y est toléré, il y est subi « comme un impôt ». II y a si longtemps qu'il dîne chez eux que ses hôtes n'osent pas lui fermer leur porte; ils se bornent à lui faire sentir de cent façons, par cent petites blessures, qu'il ferait mieux de s'en aller et de ne plus revenir. Et Pons le sent bien, il souffre de toutes les humiliations qui lui sont infligées, et tantôt par les maîtres, tantôt même par les domestiques. Mais la gourmandise est chez lui une passion, comme l'amour du bric-à-brac et comme l'amitié; Pons n'aime rien à demi, et il aime tendrement la bonne chère, les bons petits plats. Balzac a tracé de main de maître le tableau des luttes qui se livrent en lui entre sa gourmandise et sa conscience, entre son vice et son honneur.

Il entra dans une voie fatale en s'acquiltant d'une mulliludc de commissions, en remplaçant les portiers et les domestiijues dans mainte et mainte occasion. Préi)Osé à bien des achats, il devint l'espion honnête et innocent détaché d'une famille dans une autre; mais on ne lui sut aucun gré de tant de courses et de tant de lâchetés.

» I^ons est un garçon, disait-on, il ne sait que faire de son temps, il est trop heureux de trotter pour nous... Que deviendrait-il ? »

L'action du roman commence le jour où, pour s'acquitter envers c.onx (pii le nourrissent à contre-cœur, il ap|)orte à la présidente Camusot de .Marville un merveilleux <'>v(Mitail peint par Watteau : véritable joyau

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qu'avec son flair de collectionneur il a su découvrir et acquérir à un prix raisonnable. Inutile attention : en parfaite bourgeoise, disons, pour ne blesser personne, en bourgeoise du temps de Louis-Philippe, M™" Camusot de Marville n'entend rien aux choses d'art, et le nom de Watteau lui est totalement inconnu. Elle est riche ])ourtant, bien posée; elle a un beau salon, de belles robes; il ne lui manque que ce qui ne s'achète pas, le goût, l'esprit, la délicatesse et la bonté. S'il y a dans Eugénie Grandet des scènes qui font penser à Molière, il y a de ces scènes-là aussi dans le Cousin Pons, et c'en est une que celle où Pons vient offrir son bel éventail à son insolente cousine. La scène est suivie d'une contrescène d'antichambre où Pons essuie les impertinences des valets après celles des maîtres, et ceci encore est bien dans la tradition de Molière : M . Dimanche n'échappe aux moqueries de Don Juan que pour essuyer celles de Sganarellc.

Je m'attarde un peu sur ces premiers chapitres du Cousin Pons, parce qu'ils sont excellents et très supérieurs au reste de l'ouvrage. Pons pardonne encore une fois à M^"^ Camusot de Marville, et s'(>nbrce de lui rendre service en 1 aidant à niaricu" sa iilhî Cécile. Le hasard l'a mis en relalious, au théâtre où il dirige l'orciieslre, avec un étranger fort riche, Fritz Hrùnner, ([ui serait un b«'au parli pour Cécile. 11 en i)arle à sa cousine, il lui présente ce Hri'mner, il ménage une entrevue (Mitre les deux jeunes gens; et tout cela est de la Ixuuie, <le hi grande comédie de lUd'urs. lialzac excelle à ixnndre les [letites grimaces, les petites roueries, lous 1(,'S manèges d'une mère «jiii voudrait nuuùer sa tille' et

1. (les [iclils in;im''^cs-lii sdiil ciictin' plus siiiiiliicllciiirril iinh'-s dans hs Illusions iirriluis, i'[ la [iaj;c mciilc crrlrc rilci-; il s'auil

dune fille qui voudrait bien seconder sa mère dans une si louable entreprise.

Le mariage de Rriinner avec M"" Camusot de Marville vient à manquer; Briinner, qui est un original, se retire au moment où la mère et la fdlc le croyaient déjà dans leurs fdets. Elles accusent le cousin Pons d'être la cause de leur déconvenue et de n'avoir cherché qu'à les mystifier. Non seulement elles le congédient et de la façon la plus brutale, mais encore elles le calomnient tant et de telle sorte que toutes les maisons où il était

d'un gentil homme campagnard, M. de Séverac, qui a la passion des vers à soie : « Plusieurs fois dans la soirée, il essaya de parler de vers ii soi(>; mais il tomba sur iM. de Bartas, qui lui répondit musique, et sur M. de Saintot, (|ui lui cita Cicéron. Vers le milieu de la soirée, il finit par s'euteiulre avec une veuve et sa fille, M'"" et M"'' du Brossard, qui n'étaient pas les deux ligures les moins intéressantes de cette société. Un seul nuit dira tout : elles avaient dans leur mise cette prétention à la parure qui révèle une secrète misère. M"'° du Brossard vantait i'ort maladroitement et à tout propos sa grande et grosse lille âgée de vingt-sept ans, qui passait pour être forte sur le piano; elle lui faisait officiellement ]iartager tous les goûts des gens h marier, et, dans son désir (Tétahlir sa chère Camille, elle avait, dans une même soirée, prétendu ([ue Camille aimait la vie errante des garnisons et la vie trau(iuille des propri«'taires qui cultivent leur hien. Toutes deu.\', cHcs avaieiil la dignité pincée, aigre-dcun-e, des personnes (jue cliacun est (■nchaiité de plaindre, auxquelles on s'intéresse par égoïsme, et (pii (Uit sondé le vide des phrases consolatrices par les(iuelles le monde >e fait un plaisir d'accueillir les nuilheureux. M. de Séverac avail ciu(iuante-neuf ans, il était veuf et sans enfants; la mère et la fille écoutèrent donc avec une dévoUeuse admiration les détails qu'il leur donna sur ses magnaneries. " Ma fille a InujouTs aiim'i les animaux, dit la mère. Aussi, comme la soie (|iie l'ont ces pclih's liéics intéresse les fenunes, je vous demandeiai la ])('rmission d'aller à Séverac montrer à ma Camille ciimmeiil (.a se réculle. Camille a tant d'inl(dligence, (|ii"i'lli' saisira siii-l(-ili,nn|i Idiil ce (|iir vous lui dire/.. N'a-t-elle pas (■(im|iris, nu jniir. la laismi iiiNcise du cane des (lislancesV » (;ette phrase tcrniiii.i gloricuscnicnl la ((inNcrsaliini cuire M. de Séverac, et M"'" (lu lîmssard. ■•

toléré se ferment devant lui. Adieu les bons dîners, les petits plats sucrés, les sauces délicates, pour lesquels il avait enduré et était prêt à endurer encore tant d'affronts! En vain, Schmuckc essaie de le consoler; en vain, leur portière la Cibot lui vante ses talents de cordon lileu, et s'efforce de lui démontrer la supériorité de sa cuisine sur celle des bourgeois. Pons est inconsolable, Pons est accablé, il s'alite, le foie est atteint; Pons est très malade.

Jusqu'ici, rien de plus simple que ce roman, ni même de plus vrai. Triste et humiliante condition des « parents pauvres »; despotique pouvoir de l'argent jusque dans la vie et les relations de famille, jusque dans les choses du co'ur; scènes de la vie bourgeoise chez les Camusot de Marville; scènes de la vie de bohème dans le petit logis où Pons et Schmucke vivent côte à côte; curieuses silhouettes comme il s'en voit dans les rues de Paris : — tout cela est réalisme et réalisme de bon aloi. Mais tout cela, hélas! n'est que le préambule, l'exposition de l'énorme drame. Sur (^e fond do vérité, l'imagina lion de Balzac va maintenant se donner carrière, elle va tout exagérei-, tout grossir; le roman l'éalisle est à peine ébauché que déjà Ihallucinalion commence.

Fritz Urimner, que Pons espérait marier à sa cousine Cécile, et que certain jour, à raus(; d'elle, il a laissé pénétrer chez hii, dans son iiuis(''(', dims son s;iiiclnair<', Fritz lîrïinncr se trouvait être un amateur tl'art : du premier coup (l<fil, il a reconnu la très haute valeur {](' la (olicclioii ([Ile le lionlioiiiiiir ;iv;iil formée peu à |)(Mi en l'espiice de phis de trente ans et à une épotpie où, les collectionufMM's «Manl rares, les i)()nnes occasions ur nian(pi:ii(-nl pus. Il a (''v:dMf'> les tableaux, les éuKlux, les ivoires, tontes les merveilles eiil;iss(''(>s là, ;'i plusieurs

centaines de mille francs; il a même vaguement parlé de « million », et si vaguement qu'il en ait parlé, M'"'= Cibot, la portière. Ta entendu et elle a frémi. Un million! un million au pouvoir des deux vieux « cassenoisettes »!... Million à prendre, million qu'il serait bien dommage de laisser se perdre. M'°= Cibot s'agite, elle consulte la somnambule, elle consulte des agents d'affaires, de ceux pour qui les bonnes affaires sont les affaires véreuses, et que guette la correctionnelle ou la cour d'assises. Une coalition se forme contre le naïf millionnaire tandis qu'il languit, tandis qu'il agonise; coalition qui ne reculera devant aucun moyen pour le dépouiller, et s'il faisait de Schmucke son légataire universel, pour dépouiller Schmucke à son tour. Les principaux complices sont la Cibot, un ancien avoué qui a eu des difficultés avec la justice, Fraisier, divers marchands de bric-à-brac ou de tableaux, l'Auvergnat Rémonencq, le Juif Magus, et la présidente Camusot de Marvillc qui s'est souvenue de sa parenté avec Pons en apprenant qu'il était riche. Mais il y a d'autres complices de moindre importance : maître Trognon, le notaire que la Cilïot conduit chez Pons et dont elle escompte les bons oflices, des garde-malades qu'elle place auprès de lui pour le surveiller, pour l'esijionner, bien plus que pour le soigner... 11 semble que l'univers entier soit ligué contre le l)()nhomme. Tous sont alliés et manœuvrent ensemble sous la haute direction de Fraisier, (luoicjue, au fond, tous soient rivaux et également préoccupés de se tailler la grosse part dans une si belle succession. La Cibot aide Rémonencq et Magus à soustraire au moribond quckpies-uns de ses plus précieux tableaux, dont elle partage h> j»rix avec eux; rWc aide surtout le moribond lui-mrme à mourir le plus vile i)OS-

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sible en le tourmentant de mille manières. Son espoir est d'hériter de lui, et elle compte sur Fraisier pour lui suggérer le testament qui la ferait riche. Mais Fraisier est un rusé coquin qui s'entend à jouer double jeu, et, en ayant l'air d'encourager les esi)érances de la Cibot, il ne travaille en réalité que pour la présidente, qui lui a promis une place de juge de paix à Paris sous condition que le million du cousin Pons serait pour elle. Je n'essaie pas de débrouiller tant de coquineries et d'exposer tout au long les savantes machinations de Fraisier. Qu'il suffise de savoir quà la mort de Pons sa fortune, léguée à Schmucke, lui est adroitement extorquée au profit des Camusot de Marville; ou plutôt, qu'il suffise de constater que le Cousin Pons est un « roman à complot » et que les péripéties de ce complot y remplissent plus de deux cents pages in-S", soit environ les deux tiers de Tœuvre.

Combien de romans de Balzac qui sont ainsi l'hisloire d'un complot!

Certes, il serait injuste de l'accuser d'uniformité et de monotonie dans ses procédés. Il a écrit des romans de type bien divers, depuis Eugénie Grandet qui est un chef-d'œuvre de composition simple et forte, jusqu'au Médecin de campiKjne et à Un début dans la vie où il ny a pres(iuc pas d'action du tout.

Mais son tyi)e favori de roman, celui (jiii s'iiidirpu: déjà dans ses premiers écrits, dans Gobseck ou dans le Curé de Tours, celui aucpuîl il s'attache davantage d'année en anii(''e et auquel il revieni sans cesse à partir de ibiiO, c'est le lyi)e du roman à conqdol.

Complot vertueux (pu^hpiefois, et deslim'' à sau\cr nial^M'c' lui quehpie luii en lr;iin de se |ieidre : ainsi, dans Iténlri.r. on .M de (iiandiien, .Ma\inie de 'l'railU'S,

La Palférine et je ne sais plus quel abbé s'entendent, s'unissent mystérieusement pour arracher Calyste à sa maîtresse et le ramener à sa femme. Plus ordinairement, complot de bas et vil intérêt, complot scélérat qui a pour objet le déshonneur ou la ruine de quelque être faible, de la comtesse de Vandenesse dans Une fille d'Eve, d'Ursule Mii'ouet dans le roman auquel son nom sert de titre, de Rabourdin dans les Employés, de M"'" Hulot et de ses enfants dans la Cousine Belle. Et il y aurait l)ien d'autres titres à citer : Pierrelle, Une ténébreuse affaire, Albert Savarus, les Souffrances iVun inventeur, Splendeurs et misères des courtisanes, les Petits bourgeois, les Paysans, etc. Qu'on se reporte aux œuvres que je cite : on y verra toujours une; ligue qui s'organise contre «[uelqu'un et qui cherche à l'enserrer, à l'étouffer; et toujours on y trouvera quelque individu du même genre que Fraisier à la tète de la conspiration. Son nom, sa profession, peuvent varier; mais qu'il s'appelle Dutocq dans les Employés ou Goupil dans Ursule Mirouet, Petit- Claude dans les Souffrances d'un inventeur ou Gaubertin dans les Paysans, il est le cerveau qui dirige tout; et quoiqu'il n'ait rien de romantique dans son costume ou son vocabulaire, quoiqu'il ne soit point vêtu d'un manteau couleur de muraille, il offre avec le traître de nos (l^am(^s ou mélodrames des ressemblances qu'on ne peul pas ne pas voir.

Si Balzac est revenu si souvent au roman à complot, c'est, j'inmgine, parce (|u'il a vu là ini moyen de donner ([uehpie unité à ses lal)h\nix de nux'urs, presque tous siircliargés de malière; il y a vu le moyen de rattacher à une action cenlrah' les nndIipK'S actions secondaires (|u"n aiin:iit à cidi'ecroiscr, et les innomiu'ables i)ersonnagcs «pi'il \-ouiait mclli'f en scène. Mais l'unité à

laquelle il arrive ainsi, est une unité très factice; et d'autre part, s'il faut admirer la force d'une imagination capable de concevoir, de nouer et de dénouer de si colossales intrigues, encore faut-il bien avouer qu'il abuse ici de sa force.

Je ne dis pas que le résultat soit ennuyeux: je ne dirai jamais que Balzac soit ennuyeux; il a au plus haut degré l'instinct dramatique, et sait nous intéresser à tout ce qu'il raconte. Je ne crois pas que personne referme un roman de Balzac avant d'être arrivé jusqu'au bout. En dépit de tout ce qui nous choque, nous voulons savoir le dénouement (k' tant d'efforts, de tant (]c menées toiiueuses, et qui l'emportera des coalisés ou du malheureux qu'ils assiègent, de l'armée de Fraisier ou du cousin Pons. Nous allons jusqu'au bout; mais nous y arrivons très fatigués.

Oui, il y a quelque chose de très fatigant pour le lecteur dans les infinies complications d'intrigue où se; complaît, où se joue Balzac: et de plus, il y a là quelque chose d'absolument faux. De tels complots, de pareilles ententes scélérates entre quinze ou vingt personnes, ne se rencontrent dans la vie qu'à l'état d'exceptions et dans de certains milieuxsociaux, qui sont ceux où vi\cnl les rôdeurs de barrière et leurs dignes compagnes. Mais il est fou de se llgurer des coalitions qui rassendîlent dans une même œuvre de haine, de si)oliation ou de crime, des aigrefins de la pire espèce et de notables liourgeois, et qui fassent, par exemple, de la présidente (^amusot de Marville la complice de ce gi-cdiii île fraisier. C'est une erreur assez fn'Mpieiili' clie/. les lidninies de gramle iiiiiiginat ion ipie de \(iii' piii'loiil des conspirations ou des conq)lots. (j'a ('ié l'eri'eni' de .lean-Jac(pi(>s Rousseau. Il a couuuencé par croire, aux environs de

1760, que tous ses amis de la veille, Diderot, Grimm, ]\jmc d'Epinay, s'entendaient pour le ridiculiser et pour le perdre ; il en est venu à croire, cjuelques années plus tard, que toute la France, que dis-je? toute l'Europe était du complot. A la fin de sa vie, il voyait des espions dans tout visiteur qui frappait à sa porte; il croyait entendre tout autour de lui des bruits de pas, des chuchotements; quiconc{ue le saluait lui devenait suspect; il se hâtait de sortir de Paris, et le pauvre Jean-Jacques ne respirait un peu, il ne laissait s'apaiser et chanter son âme de poète, que quand il se retrouvait seul, bien seul, dans quelque coin de la banlieue, en tête à tête avec de chétives fleurettes qu'il contemi)lait avec extase, et qu'il rapportait bien soigneusement, à la tombée de • la nuit, dans la boîte de fer-blanc suspendue à son épaule.

Il est vrai que Jean-Jacques était fou, qu'il était en proie à la folie de la persécution; mais entre sa folie et l'exaltation cérébrale d'un Balzac la distance n'est pas si grande que nous nous le figurons. Rien ne ressemble plus aux cauchemars balzaciens que Rousseau juge de Jean- Jacques. Av\ fond, tous les grands imaginateurs sont un peu candidats à la folie de Jean-Jacques. Et n'est-ce pas folie, en effet, pure folie, que de voir et de nous faire voir partout des complots? Balzac ne croit peutêtre pas l'humanité plus mauvaise qu'elle ne l'est réellement; mais elle est beaucoup moins consciente dans le mal qu'il ne se plaît à le répéter. Elle fait le mal par faiblesse, par manque d'énergie et d'intelligence; il est rare qu'elle le fasse avec calcul. On se nuit les uns aux autres parce qu'il faut un effort pour s'intéresser à autrui et prendre la défense d'autrui; on néglige de servir un ami, [)eul-ètre même trahit-on ses secrets;

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mais on n'avait pas dessein de le trahir, mais on est désolé de lui avoir nui. Balzac croit trop aux savantes perversités qui calculent de loin la perte d'un innocent. D'une manière ou de l'autre, il a toujours l'air de récrire son Histoire des Treize, son histoire de Ferragus, « chef des Dévorants ». Mais ses Dévorants sont des petits rentiers, des portières, des bourgeois, des mondaines, toute la molle et veule humanité d'aujourd'hui; et par là l'image qu'il nous présente de la vie est fausse. 11 s'exagère le rôle que l'intelligence joue dans la vie.

Il s'exagère encore plus le rôle qu'y joue la passion; et c'est là un second défaut très choquant dans le Cousin Pons, mais qui ne nous choque pas moins en maint autre chapitre de la Comédie humaine.

Dans le Cousin Pons, tous les premiers rôles sont tenus par des monomanes; tous sont la proie de quelque passion qui fait d'eux, à proprement parler, des monstres. Ce sont des monstres que Fraisier, la Cibot, la présidente, chez qui l'intérêt, ITiprc désir de la fortune, a tué tout sentiment humain, et qui, après avoir hâté la mort de Pons, vont causer celle de son bon ami Schnnicke. C'est un monstre que Magus, le Juif épris d'art, éperdumcnt amoureux des beaux tableaux de maîtres, et qui s'en vient brocanter ou plutôt voler ceux que possédait Pons jusque dans la chand)re oîi Pons expire, jusque sur son lit de mort. Un monstre encore, l'Auvergnat Rémonencci qui, s'éprenant de la Cibot, n'hésite [)as à empoisonner son mari et lui verse chaque matin un peu de vert-de-gris dans son café au lait, jusqu'à ce que M. Cibot se décide à rendre au ciel sa maussade petite âme de concierge. Et Pons ou Schmucke ne sont-ils pas eux-mèni(>s des monomanes el des monstres à leur manièreV Si leurs passions n'ont rien île

criminel, elles n'en sont pas moins excessives; elles les dominent, elles les aveuglent, elles les rendent tous deux pareils à des idiots. Que la passion à laquelle Pons obéit soit la gourmandise ou bien l'amour de sa fameuse collection, elle fait de lui un irresponsable; et quant à Schmucke, si sa passion est l'amitié, l'ardente amitié qu'il a vouée à Pons, toute la bonté de son cœur ne saurait nous empêcher de confesser qu'il est une franche ganache et de souhaiter des amis qui ne lui ressemblent pas.

Mais ces nionomanes-là, il faudrait n'avoir jamais lu Balzac pour ne pas savoir combien il en a créé et quelle place ils occupent dans la Comédie humaine. Même dans Eugénie Grandet, il y en a un, Grandet. Et il y en a bien d'autres chez Balzac, à commencer par Gobseck, labbé Birotteau, l'abbé Troubert, M"'' Gamart. Goriot, Claës, pour Unir par Chesnel, Croisier, du Bousquier, la Baudraye, la cousine Bette et le baron Hulot. Tous, ils sont moins des êtres humains que des passions incarnées, des symboles et des géants. Écoutez parler Gobseck, l'homme d'argent, l'usurier lyrique :

Mon rot;ard est comme celui de Dieu, je vois dans les cœurs. Rien ne m'est caché. On ne refuse rien à qui he et délie les cordons du sac. Je suis assez riche i)Our aciieler les consciences de ceux qui font mouvoir les ministres, depuis leurs gareons de hureau jusqu'à leurs maîtresses : n'csl-ce pas le Pouvoir? Je jmis avoir les plus belles femmes et leurs plus tendres caresses; n'esl-ce pas le Plaisir? Le l'ouvoir et le Plaisir ne résument-ils pas tout votre ordre social? Nous sommes dans Paris une dizaine ainsi, tous rois silencieux et inconnus, les arbitres de vos destinées. La vie n'est-elle pas une machine à laquelle l'art^enl imprime le mouvement? Sachez-le, les moyens se confondent toujours avec les résultats : vous n'arriverez jamais à séi)arer l'âme des sens, l'esprit de la matière. Lor est le s[)irilualisme de vos sociétés actuelles. Liés par le même intérêt, nous nous

rassemblons à cciiains jours de la semaine au calé Thémis, près du Pont-Neuf. Là, nous nous révélons les mystères de la Finance. Aucune fortune ne peut nous mentir, nous possédons les secrets de toutes les familles. Nous avons une espèce de livre noir où s'inscrivent les notes les plus importantes sur le crédit public, sur la bamiue, sur le commerce. Casuistes de la Bourse, nous formons un sainl-oflice où se jugent et s'analysent les actions les plus indilTérentes de tous les gens (jui possèdent une fortune quelconque, et nous devinons toujours vrai. Celui-ci surveille la masse judiciaire, celui-là la masse financière; l'un la masse administrative, l'autre la masse commerciale. Moi, j'ai l'œil sur les fils de famille, les artistes, les gens du monde et sur les joueurs, la |)artie la plus émouvante de Paris. Chacun nous dit les secrets du voisin. Les jjassions tromjjées, les vanités froissées sont bavardes. Les vices, les désa[)poinlements, les vengeances sont les meilleurs agents de police. Comme moi, tous mes confrères ont joui de tout, se sont rassasiés de tout, et sont arrivés à n'aimer le pouvoir et l'argent que pour le pouvoir et l'argent mêmes. Ici, dit-il en me montrant sa chambre nue et froide, l'amant le jilus fougueux qui s'irrite ailleurs d'une parole et tire l'épée pour un mot, prie à mains jointes! Ici le négocianl le plus orgueilleux, ici la femme la plus vainc de sa beauté, ici le militaire le plus lier, jjrienl tous, la larme à l'œil ou de rage ou de douleur. Ici pi'ient Tartistc le plus célèbre et l'écrivain dont le nom est |)r(Muis à la postérité. Ici enfin, ajouta-t-il en i)0i'tant la main à son front, se trouve une balance dans laquelle se pèsent les successions et les intérêts de Paris tout entier. Croyez-vous maintenant qu'il n'y ail pas de jouissances sous ce mascpie blanc dont l'immobilité vous a souvent étonné? dil-il en me tendant son visage bltime qui sentait l'argent.

Tous les mononiancs tic Balzac iic parlent pas aussi bien que Gobseck; ils ne sont pas tous des poMcs lyriques. .Mais ils soni Ions (•(tninic lui des colosses à (jui Balzac prête rard<'ur passionnée de sa volonlé (;t les ivresses de son iniaL,Mnatioii. Ils sont des possédés et des déments: ccliiici se d(''lial dans d'alïrcuscs convulsions, celui-là cric: « !•(• ICaii! ma t('le lipùb"! " i'(

l'inévitable Bianchon va de l'un à Fautre, leur appliquant ses moxas, jusqu'à ce qu'enfin la congestion cérébrale motte fin à leurs fureurs. Leur manie, leur frénésie, diffère; elle est tantôt la haine et tantôt l'ambition, la débauche pour le baron Hulot, l'or pour Grandet, l'affection paternelle pour Goriot, la science pour Claës. N'importe : ils sont, comme le dit Vautrin qui est luimême un d'entre eux, ils sont des gens « qui chaussent une idée et n'en démordent pas, qui n'ont soif que d'une certaine eau prise à une certaine Ibntaine et souvent croupie; pour en boire, ils vendraient leurs femmes, leurs enfants ; ils vendraient leur Ame au diable. » Et ainsi se comportent, en effet, les monomanes de Balzac. Dans la Recherche de l'absolu, Claës poursuit le rêve de découvrir le principe premier des choses, de surprendre le secret de la création, et avec son alambic d'égaler Dieu même. Son immense fortune s'est déjà presque tout entière fondue au feu de son laboratoire; les siens vont être ruinés; sa femme, ses enfants pleurent en silence. Il ne voit pas leurs larmes ; il oublie tout. Sa femme se risque-t-ellc à venir le troubler au milieu de ses fourneaux? il la rudoie, il la repousse, il la maudit : « Je t'avais défendu de venir ici... mon expérience est manquée... j'allais peut-être décomposer l'azote! » Il ne décompose pas l'azote, mais il achève de dissiper en fumée tousses i)iens. M""' Claës meurt de désespoir; il serait réduit à la mendicité, si son fils et sa fille ne travaillaient i)our payer ses dettes, pour le nourrir; et quand il sentqu(^ lui aussi il va rendre l'àme, quand la vie l'a déjà prescpie quille, la pensée de l'Absolu est encore là qui le hante, <pii jinimo son regard, colore ses joues :

LES EXCES D IMAGINATION 22o

Tout à coup, le moribond se dressa sur ses deux poings, jeta sur ses enfants effrayes un regard qui les atteignit tous comme un éclair, les cheveux qui lui garnissaient la nuque remuèrent, ses rides tressaillirent, son visage s"anima d'un esprit de feu, un souffle passa sur cette face et la rendit sublime; il leva une main crispée par la rage, et cria d'une voix éclatante le fameux mot d'Archimcdc : Eurêka! {J'ai trouvé .') Il retomba sur son lit en rendant le son lourd d'un corps inerte; il mourut en jioussant un gémissement affreux, et ses veux convulsés exprimèrent, jusqu'au moment où le médecin les ferma, le regret de n'avoir pu léguer à la science le mot d'uni! énigme dont le voile s'était tardivement déchiré sous les doigts décharnés de la mort.

Ici encore, il faut louer le génie de Balzac. La puissance d'imagination qui s'affirmait dans la construction de ses grands romans, n'est pas moins sensible et moins surprenante dans la création de semblables figures. Il y a du Michel-Ange, du Shakespeare et du Rabelais, il y a du Molière et du Diderot dans le génie de Balzac, et personne ne songe à contester ce que valent littérairement ses Gobseck, ses Ilulot, ou ses Claës. .Mais il ne sont pas des êtres réels. Ils sont beaucoup moins réels, en tout cas, (pu; les personnages de second i)lan que Balzac fait ap[)araître derrière eux. Seuls, ceux-ci sont de, riiuinanilé vivante. Dans KiKjcine Graiulcl, la grosse Nanon n'cMail-elIc pas plus vraie que Orandet lui-même? Il en est toujours ainsi chez lîalzac : la vérité est bien menus dans h; héros du livre ((ue dans les silhouettes <''pisodi({ues. Le Cousin Pons nous en offre nu graïul nombre, et toutes sont prises en j)leine réalité. (Je sera M"""- Fontaine, la tireuse (h' cartes à qui la Cibot va demander conseil ; le docteur Poullain, le petit médecin, le médecin de (|n;\rlier (pTelle conduit cluv. Bons; II(''loïsc Bi'iscldnl, la daiisense. (!r scniiil surtout les iinhisi l'icls (pii \i\iMil de la iiku'I. conrlicrs en nnuiu-

mcnts funéraires, embaumeurs, fournisseurs de bières, dont les olïres de service viennent de toute part assaillir le pauvre Schmucke éplorr, dès que Pons a exhalé son dernier soupir.

Ceci est d'un art tout autrement réaliste <pie les grands complots et que les monomanes du roman balzacien; mais ceci est plus sinistre encore, et peut-être commence-t-on à entrevoir ce que Timagination de Balzac a de sombre ou d'effrayant. Ces complots qui aboutissent tous à quelque iniquité, ces êtres de passion qu'aucun scrupule, aucun remords n'arrête, ce partage de l'humanité en dévorants et en dévorés, — n'en serait-ce pas assez déjà pour faire pressentir ce qu'il y a de dantesque dans l'art de Balzac, et pour expliquer ce titre de Comédie humaine, qui est lui-même une si claire allusion à l'œuvre de Dante?

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