‹ Balzac, l'homme et l'œuvreChapitre 63 sur 69 · I.rllrrs à l'Élrnngère, p. IMl ; Corr., p. 3SS · texte numérisé non relu

I.rllrrs à l'Élrnngère, p. IMl ; Corr., p. 3SS

Mais pour le bien comprendre, il ne suffit pas de connaître tous les embarras matériels et toutes les tristesses de sa vie; il ne suffit pas de se rappeler qu'il a vécu emprisonné dans son travail, et qu'il y a en lui contre la société un peu de la colère du forçat, du prisonnier, qui à travers ses barreaux voit passer dans la rue des gens libres et heureux. Rappelons-nous surtout cju'il a vécu presque constamment penché sur les réalités les plus vulgaires, les plus liasses. Est-ce parce que l'esthétique romantique l'y invitait, parce qu'elle encourageait le prosateur et le poète à peindre la laideur, les grotesques, les monstres? Ou n'est-ce pas plutôt par goût, par instinct, par vulgarité native? Le fait est que Balzac est le peintre du laid, de l'ignoble même. Il semble se complaire, dans le Caré de village, à décrire la face boutonneuse et saignante de M. Graslin, ou dans la Cousine Bette la face plus hideuse encore de Marneffe; et j)lus il avance dans sa carrière, plus il cherche ce ((ue le réel a de plus répugnant, de plus humiliant. Et ceci sans doute est un peu l'elfet de son pessimisme, mais c'en est aussi une cause, la grande cause. Il se venge de la vie en montrant ce qu'elle a de plus laid, de plus haïssable; mais en peignant sans cesse ce qu'elle a ûc plus ha'i'ssable et de plus laid, il se crée <haque jour des raisons nouvelles de la maudire et de la l)rendre en horreur. Son imagination vient travailler sur ces réalités grossières (pi'il observe si curieusement; elle généralise l'observai ion <pii a porté sur quelques faits particuliers, elle enfante des monstres; — et son cfeur, jugeant la vie sur les monstres ([ue son imagination vient d'enfanter, frémit d'indignation et de dégoût.

Ainsi s'est (lévelopi)é le pessimisme de lîalzac; telles en ont élé les causes. Quant aux effets, les voici.

Son œuvre, dans l'ensemble, est une longue satire de la société de son temps et de la vie humaine en général. Il se qualifie lui-même dans la Cousine Belle de « docteur en médecine sociale » et même de « vétérinaire de maux incurables ». — d'où il suit qu'il voit dans tous les hommes des malades ou plutôt des animaux malades. A ses yeux, leur maladie ordinaire, celle à laquelle ils n'échappent presque jamais, c'est l'intérêt. 11 n'y a plus qu'un seul pouvoir qui soit resté debout : l'Argent, l'xVrgcnt qui est depuis 1789 l'àme de la société française, et dont 1830 a consacre le trionq)!ie. 11 a tout l'air d'oublier que dans ses satires Boileau disait même chose de son siècle, et qu'en le disant il imitait Horace, lequel avait imité Lucilius, qui peut-être se souvenait d'Aristophane. 11 croit ou feint de croire que l'avènement de l'ioutos ne date que de 1830, et il accable de son mépris, il crible de sarcasmes cette monarchie de Juillet, ce règne de vile bourgeoisie qu'il appelle, d'un mot aujourd'hui bien usé, « une médiocratie ».

A tête reposée, il est vrai, il n'en parlait pas tout à fait de môme : « Oh! cette civilisation est admirable! s'écric-t-il dans une lettre de 1838. Véritablement, si la paix et la prospérité progressive de ce règne continuent sous les règnes suivants, on ne saurait prévoir à quel degré de ])ien-êtrc et de béatitude matérielle atteindra ce bienheureux pays, surlout si les circonstances n'entravent pas la marche de la nature, (pii l'a traité avec une si materniîlle |)rédile<'tion. » — « Il faut convenir, écrit-il nue aiilfc Inis, (mi Isîii, (prà hi manière dont Louis-l'liilippe achiiiuislre cl gouvciiK^ la I"'rance, il en fait la première puissance du niondc. Songe/, doue! i-ien n'est facliiu' che/, nous: uolic arnu'"e esl une belle armée, nous avons de l'argeni, lout esl fori, loul est

réel en ce moment-ci. Le port d'Alger terminé, nous avons un second Toulon devant Gibraltar » ; etc.

Peut-être ne parlait-il ainsi que lorsqu'il songeait à la députation et s'exerçait à rédiger des professions de loi électorales; ou peut-être parlait-il et pensait-il ainsi au repos, dans les heures de détente, quand tombait l'exaltation cérébrale produite par les longues séances de travail nocturne, et qu'il y voyait plus clair. Mais dans ses romans son langage est tout autre. Louis-Philippe y devient le symbole de la décadence nationale; ses magistrats sont des juges prévaricateurs qui en rendant la justice ne cherchent qu'à plaire aux puissants du jour; la nation sur laquelle il règne n'a d'autre souci, d'autre idéal que de s'enrichir. ( '.if erai-je quelques types balzaciens: les juges qui apparaissent dans les vingt dernières pages du Cabinet, des antiques, Blondel, Camusot, Michu, tous, substituts ou procureurs, prêts à vendre leur conscience pour un poste de procureur général ou un siège de conseiller, — les rentiers, anciens négociants, propriétaires, pareils à des tigres affamés, tels que Molineux dans César Birotteaa ou que la plupart des personnages mis en scène dans les Petits bourgeois, — les notaires voleurs, à la façon de ce Roguin qui reparaît si souvent dans la Comédie humaine, etc., etc. ? Et Balzac ne s'en tient pas à la classe bourgeoise; il est antiljonrgeois sans être pour cela l'ami de la noblesse ou l'ami des pauvres gens. La noblesse, il l'a personnifiée en ses duchesses d'Espars ou de Maufrigneuse, en ses Henri de Marsny ou ses Maxime de Trailles, gens sans mœurs et sans honneur; et l'on ne peut dire qu'il ait traité le ))euplo avec plus de synq)athie ou d'indulgence. Dans le Médecin de campagne, il avait montré quelques honnêtes et touchantes figures de campagnards;

il semble qu'il s'en soit repenti, puisqu'il a ensuite écrit les Paysans dont tous les acteurs sont des scélérats ou des brutes. Le peuple de la ville est surtout représenté chez lui par des portiers et des portières dans le genre de M"'6 Cibot; il est très peu question des ouvriers chez Balzac, ou s'ils se montrent rà et là, dans V Interdiction, dans la Cousine Bette ou les Petits bourgeois, c'est sous l'apparence delà misère la plus noire, de la misère qui avilit et qui dégrade, comme une armée de mendiants, de loqueteux qui assiègent le bureau de charité, le bureau du préteur à la petite semaine et le cal)aret.

Le plus (Vielleux est qu'à force d(i peindre la laideur et la i)erversilé il semble avoir à peu [>rès perdu la notion du t)iiMi, de la beauté morale. Ouand il veut peindre la vertu, instinclivemenl il l'eidaidit ou la ridiculise. Dans l'Interdiction, V(,'ut-il nous [teindre en son juge Popinot un saint homme, une es^jèce de Myriel tout occupé à secourir les indigentsV H prend plaisir, comme pour mieux dénoncer et souligner les iniquités de la vie, à faire de ce saint honune un èlre elfroyablement malpropre et laid :

I.c jiiur ou il ciKldss.'iil iiii li.'ilijl iiciif, il r,i|i|ir(i|iri;iil, ;i riMisciiiMe lie. sa i.oilcili' en y r.iis.nii des lâches avec une iiicxiilicalilc prompLilude. I,e liuiilioiiiine aLloiiduil que sa cuisinière le prévint de la véLuslé de son chapeau i)our le renouveler. Sa cravate élail toujours tordue sans apprêt, et jamais il ne rélai)lissait le désordre que son raliat de jiific avait mis dans le col recrofpicvillé de sa clicniisc. 11 ne prenait aucun soin de sa clievclurc grise, et ne se laisait la harhc (juc deux fois par semaine... Sa ciiarpeide oITrail des li^tu^s lieurtées. Ses gros genoux, ses grands pieds, ses larges mains con- Iraslaient avec une figure sacerdotale qui resseniblail vaguement à une tète de veau, douce jusqu'à la faiieur, mal éclairée pai' des y(!ux vairons, dénuée de sang, fendue par un nez droit et |)lat, surmontée d'un front sans prolultérance décoré de deu,\ inuncnses oreilles <iui lléchissaieiit sans grâce...

Qu'il enlaidisse ou non Timagc de la vertu, toujours il enseigne qu'ici-bas le métier d'honnête homme ou d'honnête femme est un métier de dupe. — D'une part, les êtres de proie, les forts, gens pressés d'arriver à la fortune et qui ne regardent pas aux moyens, M. de la Baudraye [la Muse du déparlement), du Bousquier {la Vieille fille), Gaubertin et Rigou {les Paysans), Charles Grandet (Eugénie Grandet), Philippe Bridau [la Rabouilleuse), le père Séchard [les Illusions perdues), l'abbé Troubert {le Curé de Tours), et les Nucingen, les du Tillet, lesDutocq, les Claparon, dans je ne sais combien de chapitres de la Comédie humaine ; — d'autre part, les victimes, les « ilotes ï, les vertueuses ganaches, l'abbé Birotteau, M'"« Grandet, M""= Claës, Pierrette, Ursule Mirouet, « toute la confrérie, comme dit Vautrin, des savates du bon Dieu ». Ceux-ci, Balzac les athiiirc dans leur résignation passive et muette, dans leur non-résistance au mal, dans leur empressement à se sacrifier à autrui; il dit et répète qu'ils sont a sublimes ». Sublimes, les parents de Calyste du Guénic, qui lui servent d'entremetteurs auprès de Camille Maupin et de Béatrix ; — sublime, Eve de Rubempré, la « sainte créature », qui rend des services du môme genre à son frère Lucien; — sublime, M""= Claës, lorsqu'elle laisse son mari se ruiner et ruiner ses enfants dans la vaine recherche de l'Absolu, et qu'elle meurt sans lui avoir adressé un mot de reproche; — sublime, M»"^ Hulot, lorsqu'elle absout l'ignominie du baron Ilulot son mari, lorsqu'elle ferme les yeux sur les débauches où il s'use et se déshonore, lorsque enfin, pour lui procurer l'argent que réclame son vice, elle va trouver l'abominable Crevel, naguère amoureux d'elle, et lui offre je ne sais quel monstrueux marché.

Quoi! c'est à de pareils monstres que Balzac réserve lY'pithète de « sublimes »? La vertu qui accepte tout, approuve tout, est-ce donc vertu, ou n'est-ce pas plutôt encore une forme de cette folie passionnelle, de ces mononianies auxquelles Balzac en revient constamment? Oui, je le crois, à force d'étudier ou de i-èver le mal il lui est devenu très difficile de concevoir et de poindre le bien. Il a créé des êtres infâmes sans les vouloir ni les croire tels, en les croyant au contraire nobles, vertueux, « sublimes i. Son sens moral s'est obscurci, cela est indéniable. Et il est curieux, ou inquiétant, de voir à qui vont d'ordinaire ses sympathies parmi les deux mille personnages qu'il a créés. Elles vont à tout ce qui n'est pas « le bourgeois »; elles vont non seulement et bien entendu à l'artiste, mais encore au bohème, comme son La Palférinc, aux filles, comme ses Esther Gobseck ou ses Héloïse Brisetout, aux hardis forbans en révolte ouverte conlre la société, aux « vies d'opposition », à tous les réfractaires. 11 en est arrivé à ne voir d'intéressant que ceux-là : « Il n'y a i)lus, écrit-il dans la préface (h; Splendeurs el misères des cowiisanes, de nururs tranchées et de comique possible que chez les voleurs, chez les filles et chez les l'orrais; il n'y a plus d'énergie (juedans les ôtres séparés de la société. » Et c'est ainsi que son orgueil blessé, que son individualisme, développant en lui l'cspi-il antisocial, l'a linalemcnt conduit au très inmioral culte de l'énergie, de la force, de toute volonté <[in refuse le joug.

'Voilà, dans ses traits généraux, l'idée (pie Balzac s'est faite de son époque et de la vie. Mais i)our bien comprendre v\ mesuriu' rinlluence <!e ses idées sur son talent, piciioiis celte fois encore un exemple, et non pas iiK'ine |);ii'Mii les productions de ses dernières aimées,

jiAi./..\i:. I()

non pas même la Rabouilleuse ou les Paysans; prenons un roman qui est une de ses œuvres les plus vivantes en même temps qu'une des plus amèrement pessimistes, le Père Goriot.

Le Père Goriot a été publié en 1834, un an après Eugénie Grandet, la même année que la Recherche de l'absolu.

Le véritable sujet de l'ouvrage, c'est l'initiation d'un jeune homme, Eugène de Rastignac, à la profonde et affreuse corruption dont est faite, selon Balzac, la vie et surtout la vie de Paris. Plusieurs actions parallèles se développent : amours et ambitions de Rastignac, aventures de Goriot et de ses filles, de M"" Taillefer et de son père, de Vautrin, de Poiret et de M"'' Michonneau, de M'"" Vauquer; mais toutes ces actions se tiennent, toutes convergent dans le même sens et au môme but; tout y est leçon, leçon de scepticisme et d'ironie, pour Rastignac; tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, va lui mettre au cœur à la fois le mépris de l'humanité et le désir de la fortune; tout va concourir à faire de lui un conquérant, un « césarien » sans scrupule, qui sait trop ce que valent les hommes pour les ménager.

Le drame commence dans un coin désolé du quartier latin, entre le Panthéon et le 'Val-de-Grûce, en une espèce d'hôtel garni ou de gargote qui se nomme la maison Vauquer. C'est là que Rastignac est venu se loger en 1819, quand il est arrivé d'Angoulême à Paris avec l'intention de faire son droit et de s'assurer une situation dans la magistrature. Fils de famille, mais

dune famille pauvre qui n'a pour vivre que le maigre revenu d'une petite propriété en Charente, Rastignac a dû se contenter de la pension Vauquer où tout est vieux et sale, mais où la vie est à bon marché. II habite une chambrette sans rideaux ni tapis, au troisième étage, et prend ses repas dans la salle commune avec une quinzaine d'autres pensionnaires, sous l'œil vigilant de M™e Vauquer elle-même.

Il n'y a de descriptions et de portraits dans le Père Goriot qu'au début, où ils sont nécessaires ; et ils y sont excellents. La triste et nauséabonde maison Vauquer, avec son écriteau : « Pension bourgeoise des deux sexes et autres », avec sa cour humide, son petit jardin planté de tilleuls ou, pour i)arler comme M'»'= Vauquer, de « lieuilles », sa salle à manger où Hotte une odeur fade, « l'odeur de pension », ses habitants, tous gens solides sous des habits usés, naufragés de la vie qui ont survécu à bien des tempêtes, ou novices résolus à tenter la chance et à se faire leur place au soleil, Poiret et M"'' Michonneau, M""' Couture et M"'= Victorinc Taillefer, ^■autrin, le })ère Goriot, Bianchon, et les étudiants ou les rapins (jui ont là leur couvert mis, — toutes ces choses et toutes ces figures se grav(nit à jamais (hms le souvenir et dès une première lecture du livre. Les moindres silhouettes semblent vivre, celle du garçon de peine (lliristophe, celle de la servante Sylvie, celle de M'"" Vau(|uer, demi-ilame et demi-cuisinière, (pii surveille (hr près la dépense, sait l'art d'accommoder les restes, et (pii eu même temps préside à tous les repas, dirigeant la conversation, l'égayant au besoin et l'oriiaiit. AI \'auqucr est un des plus remarciuablcs spécimens, (liez Balzac, de la petite bourgeoisie dont elle a l'économir féroce, les comm(''rages, les bassesses do

sentiment, les locutions triviales, les cuirs réjouissants. C'est elle, cjuand Goriot mourra et qu'il faudra l'ensevelir, c'est elle qui criera à la grosse Sylvie : « Prends les draps retournés, numéro 7... c'est toujours assez bon pour un mort. » C'est elle qui, parlant du Solitaire, le roman du vicomte d'Arlincourt, l'appelle « un ouvrage fait par Atala de Chateaubriand ». Et c'est à elle que Balzac prête le mot grandiose sur l'exécution du 21 janvier 1793 : « Nous avons vu Louis XVI avoir son accident... »

Tel est le milieu, bas, salissant, où Rastignac s'est vu jeté en arrivant à Paris. Les privations, l'humiliation de semblables contacts, stimulent, exaspèrent sa révolte et son envie de parvenir. Il est le Julien Sorel de Balzac, et, comme le héron de Rouge et Noir, c'est par les femmes qu'il arrivera, ^'ieille méthode, méthode qui au NViiie siècle, dans la réalité de même que dans le roman, était déjà celle de la plupart des ambitieux, et qui n'est plus la seule méthode pour réussir aujourd'hui c^ue la politique mène à tout les hommes les plus nuls, mais qui, pourtant, reste encore en faveur et n'est pas la moins sûre. Rastignac s'est souvenu qu'il était un peu apparenté à la vicomtesse de Beauséant qui est une des reines du faubourg Saint-Germain ; il est reçu chez elle et par elle introduit dans la plus riche, la plus brillante société parisienne, chez la comtesse Anastasie de Restaud, chez la baronne de Nucingen. Dès lors, il sert de trait d'union, en quelque sorte, entre le Paris de la bohème et le Paris du [)laisir ou du luxe, entre la pension Vauquer et les salons; les tableaux de la vie mondaine s'opposent pour lui aux scènes de l'indigence, comme pour fouetter son ardeur, échauffer ses instincts de conquête, — pour le convaincre aussi qu'à tous les

étages de la société, clans les hôtels du noble faubourg ou dans les taudis du quartier latin, c'est partout môme grcdinerie, partout môme coupe-gorge.

La première leçon qu'il reçoit lui vient de sa cousine, M'"" de Beauséant. Celle-ci a été abandonnée, trahie par celui qu'elle aimait depuis de longues années; et sous mine de compatir à sa peine, ses bonnes amies, entre autres M""' de Langeais, la poignardent de mots à double sens, de phrases hypocrites qui l'atteignent en plein cœur. Restée seule avec Rastignac qui a entendu, qui a compris, M'"'' de Beauséant se retourne vers lui et lui dit :

Le monde est infâme et mécliant... Eli bien, monsieur de Rastignac, traitez ce monde comme il le mérite. Vous voulez |)arvenir, je vous aiderai. Vous sonderez combien est profonde la corruption féminine, vous toiserez la largeiu" de la misérable vanité des hommes. Ouoique j'aie bien lu dans ce livre du monde, il y avait des pages qui cepenrlant m'étaient inconnues. Maintenant, je sais tout. Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint. N'acceptez les hommes et les femmes que comme des chevaux de poste que vous laisserez crever à chaque relais, vous arriverez ainsi au faite de vos désirs... ^■ous aurez des succès. A Paris, le succès est tout, c'est la clef du pouvoir. Si les femmes vous trouvent d(^ l'esprit, du talent, les hommes le croiront, si vous ne les détrompez pas. Vous pourrez alors tout vouloir, vous aurez le pied partout. Vous saurez alors ce qu'est le monde, une réunion de dupes cl de fripons.

La seconde leçon, Rastignac la reçoit du père Goriot et de ses lilles. Le père (îoriot est un ancien commerçant, un ancien marchand de farine, qui, ayant jadis gagné uiu: gross(,' forluue, a prescpu' l()ut(h)nné en dot à ses (huix (iilcs, Anasiasic ([u'ii a mai'i(''(! au ("(uule do licsland, I l('l|iliinr (|iril a iiiMi'i(''c au liai'im (|(> Nncingen. lîien vile, SCS gendres ont r\r peu llalb'S de reeevoii"

chez eux un homme sans éducation et roturier de la tète aux pieds; ses filles elles-mêmes ont eu honte de lui. Il avait eu le tort de les trop aimer. « Ce père avait tout donné, dit quelqu'un dans le roman de Balzac. Il avait donné pendant vingt ans ses entrailles, son amour, il avait donné sa fortune en un jour. Le citron bien pressé, ses fdles ont laissé le zeste au coin des rues. » Rastignac est témoin du supplice qu'endure le père Goriot; il le voit renié par ses filles et dépouillé par elles du peu qu'il s'était réservé pour vivoter dans la maison Vauqucr; il voit que M'"'' de Restaud, que M^^de Nucingen, dont la conduite est connue de tous, n'en sont ni moins bien vues ni moins bien reçues dans le monde, — et il se persuade que sa cousine avait raison de dire : « Le monde est infâme et méchant ».

Alors entre en scène celui qui va vaincre les dernières révoltes de sa conscience, celui qui va lui faire voir dans la vie une lutte où toute la question est de vaincre sans s'inquiéter du choix des armes, une lutte où la raison du plus fort est la seule bonne raison. Celui qui parle de la sorte est Vautrin, — Vautrin, la plus grande création de Ralzac, égale à elle seule au neveu de Rameau et à Figaro, Vautrin l'ancien forçat, le révolté, l'homme qui brave en face la société, et dont la vie se passe à dépister sous des noms et des habits d'emi)runt toutes les recherches de la p()lic(\ 11 faudra la perfidie d'une vieille fille, de M"'' Mic^honneau, pour le faire tomber dans un i)iège, et le livrer encore une fois aux policiers ;ui\(pM'ls, d'ailleurs, il échappera de nouveau. Vautrin est un symbole; il es! r(>spril d(; révolte; mais il est aussi un vivant, une ligure d'un relief admirable. 11 a toute la vei've (pie Ralzac se plaît à prêter à ses commis voyageurs, à ses clercs tic notaire, à ses aventuriers; il

a la faconde d'un homme qui a fait tous les métiers, et ses drôleries triviales sont la joie de la maison Vauquer :

— Monsieur a une épouse"? demanda Poiret.

■ — Une épouse à compartiments, qui va sur l'eau, garanlie bon teint, dans les jjrix de vingt-cinq à quarante, dessins à carreaux du dernier goùl, susceptible de se laver, d'un joli l)orter, moitié fil, moitié coton, moitié laine, guérissant le mal de dents et autres maladies approuvées par l'Acadénuc royale de médecine! excellente d'ailleurs pour les enfants! meilleure encore contre les maux de tète, les plénitudes et autres maladies de l'œsophage, des yeux et des oreilles! — cria Vautrin avec la volubilité comique et l'accentuation d'un opérateur. Mais combien cette merveille? me direz-vous, messieurs: deux sous? — Non. Rien du tout. C'est un reste des fournitures faites au Grand Mogol, et (jue tous les souverains de l'Europe, y compris le grrrrrrand duc de Bade, ont voulu voir! Entrez droit devant vous! et passez au petit bureau. Allez, la musique! Brooum, la la, Irinn! la la, boum boum! — Monsieur de la clarinette, tu joues faux, repril-il d'une voix enrouée, je te donnerai sur les doigts.

— Mon Dieu! que cet homme-là est agréable! dit M""" Vauquer à M"° Couture; je ne m'ennuierais jamais avec lui.

Avec celle l)onne liumour cynique et basse, ^'autrin a la grande imagination de lîalzac lui-même. 11 dit et à l'aison tle dire: « .]v suis un grand poole. » 11 représente la c(jrruption eiïrontée, celU; qui s'avoue, en facc^ de l'autre, celle qui se cache; et tel est le roman de IJalzac qu'en effet \'oidrin le r(''Volt('\ \ aulrin le l)andil. sciuhle le jjorsouiinge synipalliique au milieu de tant de l)ourgeois ou de mondains corrompus. 11 joue franc jeu. 11 propose un marché à Rastignac. Un de ses amis, ancien officier et vrai spadassiu, se chargera de tuer en duel le frère de \'ictorine laillcfer; le père de celle-ci, qui la repoussait, n'ayant plus df lils la lappcljcia auprès de lui, hii léguera son innnciisr fortune, et Itasliguac épou-

sera les millions de M"'' Taillefer à condition de remettre 200 000 francs de commission à son bon ami et fidèle serviteur Vautrin. Ici, il faudrait relire toute l'étincelante tirade de Vautrin :

Vous voudriez bien savoir qui je suis, ce que j'ai fait, ou ce que je fais. Vous êtes trop curieux, mon petit. Allons, du calme. Vous allez en entendre bien d'autres! J'ai eu des malheurs. Écoutez-moi d'abord, vous me répondrez après. Voilà ma vie antérieure en trois mots. Oui suis-je? Vautrin. Que fais-je? Ce qui me plaît. Passons. Voulez-vous connaître mon caractère? Je suis bon avec ceux qui me font du bien ou dont le cœur parle au mien. A ceux-là tout est permis, ils peuvent me donner des coups de pied dans les os des jambes sans que je leur dise : Prenda rjarde! Mais, nom d'une pipe! je suis méchant comme le diable avec ceux qui me tracassent, ou qui ne me reviennent pas. Et il est bon de vous apprendre que je me soucie de tuer un homme comme de ça ! dit-il en lançant un jet de salive. Seulement, je m'efforce de le tuer proprement, quand il le faut absolument. Je suis ce que vous appelez un artiste... Je vais vous éclairer, moi, la position dans laquelle vous êtes... Nous avons une faim de loup, nos quenottes sont incisives, comment nous y prendrons-nous pour approvisionner la marmite? Nous avons d'abord le Code à manger, ce n'est pas amusant, et ça n'apprend rien; mais il le laut. Soit. Nous nous faisons avocat pour devenir président dune cour d'assises, envoyer au bagne les pauvres diables cpii valent mieux que nous avec T. F. sur l'éjiaule, afin de jirouver aux riches qu'ils peuvent dormir trancpnllemcnt. Ce n'est pas drôle, et puis c'est long. D'abord deux années à droguer dans Paris, à regarder sans y toucher les nanans dont nous sommes friands. C'est fatigant de désirer toujours sans jamais se satisfaire... Une rapide fortune est le [)roblèmc que se proposent de résoudre en ce moment cinquante mille jeunes gens qui se trouvent dans votre position. Vous êtes une unité de ce nombre-là. Jugez des efforts que vous avez à faire et de l'acharnement du combat. Il faut vous manger les uns les autres comme des araignées dans un pot, attendu qu'il n'y a pas cin(piantc mille bonnes places. Savez-vous connnent on fait son chemin ici? Par l'éclat du génie ou par l'adresse de la corru]tlioii. Il

faut entrer dans cette masse d'hommes comme un boulet de canon, ou s'y glisser comme une peste. Llionnèteté ne sert à l'ien, etc., etc.

Ainsi s'exprime Vautrin, le tcntaleur, et quoique Raslignac s'indigne, quoiqu'il proteste, au fond il est convaincu, il est vaincu. Les dernières scènes du roman achèvent de nous peindre les inlamies du monde et de donner raison à Vautrin. Le père Goriot expire sur un grabat, réduit h la mendicité par ses fdles qui ne quittent même pas le bal auquel elles assistent pour venir recevoir son dernier soupir et lui fermer les yeux ; il meurt en proie à la frénésie qui dévore toute Thumanit('' balzacienne, t'n proie à un délire de passion paternelle qui lui lait tout pardonner à ses enfants après lavoir conduit à se dégrader de cent façons pour elles; il meurt sans autres secours que ceux de Rastignac et du garçon de i)eine (^hi'islophe. C'est Rastignac qui se voit forcé de s'occuper de son enterrement. Seul avec Clirislophc, il suit le misérable convoi. Il chemine lentement jus(pi'au IN'-re-Lachaise, songeant à tout ce qu'il a ap|)ris de la vie et des lionnues depuis i|ue]([ues semaines :

Oiiand les deux l'ossoyenrs onront Jelé (|U('liiU('s pelletées de terre sur la bière pour la cacher, ils se relevèrent, et l'un d'eux, s'adrcssant à Rastignac, lui demanila leur pourltoire. I^ngène fouilla dans sa poche et n'y trouva rien, il fut forcé d'eni|)rnnler vinii;t sous à Christoi)hc. f'.c fait, si léger en Iiii-méme, détermina chez IJastignac un accès d'horrible tristesse. Le jour toinbail, un humide crépuscule ac^açait h's nerfs: il ret,Mi'da la tombe; et y ensevelit sa dernière larme de jeniie luMume, cetle larme arraciiée p ir les saintes émotions d'un ((r-nr pur, une de ces larmes <pu, «le la terre où elles tombent, rejaillissent jus(|ue dans les cieux. Il se ci'oisa les br-as, contempla le- nuages; et, le \o\,int ainsi, (■.hristo|)he le (piilta.

Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière, et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine, où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s'attachèrent presque avidement entre la colonne de la place N'endôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. 11 lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses :

— A nous deux maintenant!

Et, pour premier acte du défi qu'il portait à la société, Rastii^nac alla dîner chez M'"" de Nucinaen.

J'ai cilé un mot de Balzac sur l'état de frémissement et d'horreur dans lequel il était demeuré durant plus de quinze jours après avoir écrit le Père Goriot. Ce frémissement, cette horreur, tous ceux qui liront le Père Goriot les ressentiront à leur tour; tous, ils diront comme Balzac, dans une autre lettre de 1834 : « Le Père Goriot est une belle œuvre, mais monstrueusement triste... Cela fait l'effet d'une plaie dégoûtante. » Balzac est arrivé à égaler dans ses tableaux de la réalité contemporaine l'horreur des infernales visions de Dante. C'est bien un enfer qu'il nous ouvre. Ses personnages sont des démons, ils sont, comme Vautrin, le génie du mal, ou, comme Goriot, connue Hulot, Claës et cent autres, ils sont les damnés delà passion. Les larves cj[ue heurtait la barque de Dante, les maudits qui se rongeaient le crAne les uns aux autres, n'étaient pas plus effrayants que le père Goriot ou la cousine Bette.

Non qu'il ne puisse y avoir quelques œuvres ou quelques pages fraîches et rassurantes dans la Comédie humaine, ne serait-ce que le Médecin de campagne. Mais l'apaisement et la sérénité sont rares chez Balzac.

Penché sur la vie comme Dante sur le gouffre des Enfers, il a vu des flammes, il a entendu des plaintes épouvantables. En maint endroit de son œuvre, le visionnaire semble lui-même effaré et terrifié de sa vision . « C'est à épouvanter un juge d'instruction! » s'écriait-il dans la Marâtre en prétendant nous peindre l'intérieur d'une famille bourgeoise. La Comédie humaine est toute pleine de ces cris-là. — « Je retournai chez moi stupéfait, dit l'avoué Derville après avoir entendu Gobseck proclamer et chanter la toute puissance de l'or. Ce petit vieillard sec avait grandi. 11 s'était changé à mes yeux en une image fantastique où se personnifiait le pouvoir de l'or. La vie et les hommes me faisaient horreur. » — « Combien de choses n'ai-je pas apprises en exerçant ma charge!... s'écrie le même Derville à la lin du Colonel Chaberl. J'ai vu brûler des testaments; j'ai vu des mères dépouillant leurs enfants, des maris volant leurs femmes, des femmes tuant leurs maris en se servant de l'amour qu'elles leur inspiraient pour les rendre fous ou indx'ciles, afin de vivre en paix avec \\\\ amant. J"ai vu des femmes donnant à l'enfant d'un premier lit des gofds <{ui devaient amener sa mort, afin d'enrichir i'enfanl tic l'amour. Je ne puis vous dire tout ce (pie j'ai vu, car j'ai vu des crini(>s contres lesquels la justice est im})uissante. Enfin, toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont loiijonrs au-dessous de la vc-rilé. \ous aile/ connaître ces jolies choses-là, vous; moi, je vais vivre à la campagne avec ma femme. Paris me fait horreur \ ' «

Partout passe le même frisson; partout on sent ceque le sculpteur Rodiu a\ait essayé de rendre dans une statue

1. Voir .liissi (l.iiis les (H'.iivrrs diverses une [i.i^c saisi^s;iiilc des Murlyrs if/uurcs.

2b2 BALZAC

naguère fort critiquée : l'effroi de Balzac devant sa propre création.

Cette création, chacun peut voir quelle en est la farouche beauté; chacun peut voir aussi ce qu'une semblable conception de la vie a de calomnieux et de malsain. Je me bornerai, quant à moi, à observer qu'un pessimiste qui s'en prend de tous nos maux au gouvernement et à la société, est un pessimiste un peu naïf. Les vrais maux ne sont pas ceux qui nous viennent des hommes; ils sont ceux qui nous viennent de la nature, de notre condition si chétive et si précaire, de notre brièveté. S'en prendre de ce qu'on souffre à Louis-Philippe et à la bourgeoisie triomphante, cela est un peu candide, et un peu agaçant quand on a soi-même, comme c'était le cas de Balzac, l'àme profondément bourgeoise. S'en prendre à la société, c'est donner à entendre qu'il y aurait un remède à la misère humaine et qu'on le connaît : et quel serait-il donc, ce remède? Où et quand Balzac l'a-t-il jamais indiqué? Prétendra-f-on qu'il l'indique quand il se pose en défenseur de la religion et de la monarchie? Et quand il se donne pour un liomnie politique, pour un homme d'État, sera-ton dupe de ses belles phrases? En fait de religion, il en reste à la formule : « Il faut une religion pour le peuple ■», ce qui est le langage de quelqu'un qui n'aime ni le peuple ni la religion. Quanta la monarchie, quelle est-elle, celle qu'il prône et qui, d'après lui, ferait la vie meilleure? Est-ce la monarchie constitutionnelle? 11 la bafoue sans cesse. Est-ce la monarchie légitime, la vieille royauté de droit divin morte avec Charles X? Voyez un peu, dans dix ou quinze de ses romans, comment il a parlé de la Restauration et du rôle de la noblesse ou du clergé de ISlIi à IS.io. La vérilé c-^l une Balzac était

LE 'pessimisme 253

napoléonien sans le savoir, par admiration de la force; la vérité est que ce grand satirique de la monarchie de juillet était tout ce qu'il y a de plus « fils de la Révolution » et bourgeois de Louis-Philippe.

Il s'est plu à étaler sous nos yeux toutes les tristesses ou toutes les laideurs de la vie, sans nous offrir aucun moyen d'y remédier ou de nous en consoler. Et c'est pourquoi il y a quelque chose de faux et d'immoral dans son art, bien qu'il ait souvent essayé de répondre au reproche d'immoralité. Un écrivain peut être immoral de bien des façons, mais la pire de toutes consiste à nous inspirer le dégoût de la vie, la défiance ou le mépris des autres hommes. Quand même la vie serait aussi laide que le dit Balzac, ce n'est pas à la misanthropie que l'homme de génie a mission de nous conduire, c'est à la i)itié et à la résignation. Ou plutôt, sa mission est de nous réconcilier avec cette pauvre vie tant calomniée, de nous rendre les beaux espoirs, les illusions fécondes, — et j'aurai toujours peine à croire que l'optimisme de Corneille ou de Hugo ne soit jms supérieur au pessimisme de Balzac.

Page 1