‹ Balzac: l'homme et l'œuvreChapitre 12 sur 73 · Corr., p · texte numérisé non relu

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2. « Soigne ta santé, ma mère; il faut que tu vives pour que je puisse m'acquitter envers toi. Oh ! comme je t'embrasserais si tu étais là! Quelle gratitude n'ai-je pas pour les bons cœurs qui arrachent quelques épines de ma vie et adoucissent le chemin par leur affection 1 Mais, forcé de lutter sans cesse contre le sort, je n*ai pas toujours le temps pour exprimer un sentiment. Je n'ai pas voulu toutefois qu'un jour se passât sans que tu saches quelle tendresse tes derniers dévouements excitent en moi. On met plusieurs fois ses enfants au monde, n'est-ce pas, ma mère? ■ (Co>t., p. 135). Voir aussi la lettre à sa sœur dont je cite plus loin quelques lignes.

chagrin prêt à enjamber le parapet du pont Royal, ses lettres attestent qu'il fut prompt à tourner le dos à la Seine et à recouvrer toute son énergie. Il sentait sa force et n'était pas de ceux qui cèdent au destin. Il va reprendre haleine un instant en Bretagne, chez un vieil ami de sa famille, le général baron de Pommereul * ; puis, il rentre à Paris, se loge tant bien que mal rue Cassini, dans un quartier encore désert, entre le Luxembourg et l'Observatoire, et en 1829 il publie les Chouans, le premier de ses écrits qu'il ait signé de son nom, le premier en date de tous ceux qui formeront la Comédie humaine, La môme année, il fait paraître la Physiologie du mariage, qui obtient un succès de scandale. Son éditeur le présente à Emile de Girardin, rédacteur en chef de la Mode ; des journaux, des revues commencent à solliciter sa collaboration ; et désormais, sans trêve ni relâche, les œuvres vont succéder aux œuvres.

C'est le moment de pénétrer un peu plus avant dans

1. La page dans laquelle M"* de Pommereul a raconté son arrivée est le plus vivant portrait que nous possédions de Balzac jeune : « C'était, dit-elle, un tout petit homme avec une grosse taille, qu'un vêtement mal fait rendait encore plus grossière; ses mains étaient magnifiques ; il avait un bien vilain chapeau; mais aussitôt qu'il se découvrit, tout le reste s'eCfaça. Je ne regardai plus que sa tête;... vous ne pouvez pas comprendre ce front et ces yeux-là, vous, qui ne les avez pas vus : un grand front où il y avait comme un reflet de lampe et des yeux bruns remplis d'or, qui exprimaient tout avec autant de netteté que la parole.... Que vous dirai-je? 11 y avait dans tout son ensemble, dans ses gestes, dans sa manière de parler, de se tenir, tant de confiance, tant de bonté, tant de naïveté, tant de franchise qu'il était impossible de le connaître sans l'aimer,... une bonne humeur tellement exubérante qu'elle devenait contagieuse. En dépit des malheurs qu'il venait de subir, il n'avait pas été un quart d'heure au milieu de nous, nous ne lui avions pas encore montré sa chambre, et déjà il nous avait fait rire aux larmes, le général et moi. » {Balzac en Bretagne^ par M. du Pontavice de Heussey.)

son intimité, d'analyser le tempérament de Thomme, et de marquer les traits essentiels de sa physionomie.

Deux de ces traits se voient et frappent dès le premier abord : Tun est la vulgarité , Tautre, la force.

Les airs penchés qu'il aime à se donner, ne sauraient faire illusion. Par nature, par tempérament, Balzac est un homme positif, matériel, foncièrement prosaïque et commun; et pourquoi se ferait-on scrupule de le dire, puisque de là vient en partie son originalité, puisque, s'il avait eu la distinction d'un Lamartine, la fine désinvolture d'un Musset, l'élévation d'esprit et les pudeurs d'âme d'un Vigny, il n'eût pas été le grand réaliste qu'il est par moments et que nous admirons en lui?

Au physique, il était laid. Ne le jugeons pas sur le portrait fort idéalisé qu'il a tracé de lui-même dans Albert Savarus, mais sur ceux qu'avaient peints Louis Boulanger et Devéria S ou, plus sûrement encore, sur le daguerréotype de 1842 reproduit par la gravure au tome XXIV de l'édition définitive. Il est laid : une grosse tête, des cheveux noirs, gras et plats, qui laissent à peine deviner le large développement du front; des joues épaisses, comme bouffies ; des yeux hardis et francs ^ ; un sourire moqueur sous une toute petite moustache

1. Le portrait peint par Devéria est reproduit dans Balzac imprimeur. C'est Balzac aux environs de la vingt-cinquième année ; laid, cela va sans dire. Mais quels beaux yeux, quelle bonne figure ouverte, débordante de vie, et combien la jeunesse est aimable, même sous les traits de ce gros garçon d'Honoré !

2. « Quant h ses yeux, il n'en exista jamais de pareils. Ils avaient une vie, une lumière, un magnétisme inconcevables. » (Théophile Gautier, Portraits contemporains.)

noire; plusieurs mentons. Au repos, une face de Bouddha; s'il s'anime, s*il rit, une face de bon géant, de Gargantua ou de Pantagruel ; s'il s'irrite, la face léoninCj le mufle frémissant d'un Mirabeau ou d'un Danton. Là-dessous, une encolure d'athlète, de fort de la Halle ; des épaules, comme on dit, à porter un monde et qui, en effet, en ont porté un. Il a, le mot est de lui, une santé de taureau. Il est gros, court et pataud; jeune, il essaie d'apprendre à danser, et se jette par terre à son premier bal. Dès 1834, les petits journaux plaisantent de son embonpoint; un de ses éditeurs, Hetzel, l'appelle : € Mon gros père », ou : « Votre Grosseur ». Il parle fort, et rit très haut. Il est naturellement gai, d'une gaîté tutoyeuse et débraillée, joviale et lourde, qui se répand en calembours, queues de mots, gauloiseries, charges de rapin ou de saute-ruisseau *. Son moi est exubérant, débordant; il livre les secrets qu'il aurait le plus d'intérêt à garder *. Une conversation n'est pour lui qu'un long monologue, de môme que dans ses lettres il n'est ques-

1. Dans une de ses lettres de 1822 à sa sœur : « Dans peu, lord R'hoone sera Thomme à la mode, Tauteur le plus fécond, le plus aimable, et les dames Taimeront comme la prunelle de leurs yeux. Alors, le petit brisquet d'Honoré arrivera en équipage, la tête haute, le regard fier et le gousset plein; à son approche, on murmurera de ce murmure flatteur d'un public idolâtre et Ton dira : C'est le frère de M"" Surville 1 — Alors, les hommes, les femmes, les enfants et les embryons sauteront comme des collines. Et j'aurai des bonnes fortunes en foule; c'est dans cette vue que j'économise pour user au besoin. Depuis hier, j'ai renoncé aux douairières, et je me rabats sur les veuves de trente ans. Expédie toutes celles que tu trouveras à « lord R'hoone, à Paris », cela suffit! Il est connu aux barrières ! Nota : Les envoyer franches de port, sans fêlure ni soudure; qu'elles soient riches, aimables; pour jolies, on n'y tient pas. Le vernis passe, et le fond du pot reste ! » — C'est déjà la verve canaille des boniments de Vautrin.

2. Par exemple, dans l'aiïaire des mines de Sardaigne, dont il sera question plus loin.

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tion que de lui. Il a une vanité énorme, puérile, affamée de réclame et de bruit ; il accable le public de prospectus, de notices et d'annonces, où les mots : « chef-d'œuvre, — prodige de l'esprit, — narration ravissante, — quel conteur! — quel analyste! », etc., sont ceux qui lui servent à juger ses œuvres et à se définir. Et il lui paraît tout simple d'écrire à M™° Hanska : « Beethoven est le seul homme qui me fasse connaître la jalousie. »

« Savez-vous ce que c'est qu'un butor de génie? demandait Latouche à Henri Monnier en le conduisant chez Balzac. Je prétends vous en montrer un. »

Ce qu'il y a de vulgaire en lui, n'apparaît jamais mieux que lorsqu'il vise à l'élégance, au dandysme aristocratique. Il y a visé fréquemment, en particulier à l'époque où il essayait de plaire à la duchesse de Castries. On le voit alors traîner à sa suite dans les rues du faubourg Saint-Germain un petit Savoyard dont il a fait son groom, et qu'il aftuble de bottes à revers, d'un chapeau haut de forme, et du nom d'Anchise. Le soir, il passe une heure ou deux à l'Opéra, dans la « loge des Tigres », où les princes de la mode viennent étaler leurs grâces. Il a les cheveux très longs, quoique toujours très plats, et l'air aussi fatal que le permettent sa corpulence et son coloris; il est vêtu d'un habit bleu à boutons d'or; enfin, il tient dans sa main une grosse canne à pomme d'or ciselée et enrichie de turquoises, « à ébullition de turquoises », canne fastueuse, canne légendaire, qui a inspiré un petit roman à M™« de Girardin, et à laquelle je ne sais plus quel jeune fou demandait un soir la permission de présenter sa propre canne * . Si on en veut savoir davantage sur le goût de M. de Balzac, qu on

i. Seconde préface du Lys dans la vallée.

lise dans la Fille aux yeux dor la description qu'il y a donnée, en 1835, de son mirifique salon blanc et rouge *.

Mais si la vulgarité n'est chez lui que trop apparente, elle n'est qu'un aspect, l'aspect déplaisant de cette forte nature. Elle n*est que la rançon de sa puissance. Elle se compense en force, en activité passionnée, en inépuisables ardeurs. Ce gros homme endimanché est le même qui écrivait, en août 1822, à M™® Surville :

Merci, ma sœur; le dévouement des cœurs aimés nous fait tant de bien ! Tu m'as rendu cette énergie qui m'a fait surmonter jusqu'ici les difficultés de ma vie ! Oui, tu as raison, je ne m'arrêterai pas, j'avancerai, j'atteindrai le but, et tu me verras un jour compté parmi les grandes intelligences de mon pays!...

J'espère avoir achevé bientôt la Bataille et les Conversations entre onze heures et minuit. L'argent qui m'en reviendra doit suffire à tout. Après ce grand et exorbitant travail, je ferai un voyage à pied. Il le faudra pour ma santé. Puis, au lieu de repos, là où j'aurai trouvé un gîte, je commencerai les Trois cardinaux, que j'entrelacerai de petits contes drolatiques. C'est tout ce que je puis faire d'ici à cet hiver; et cet hiver, si ma position n'est pas changée, je suis décidé à faire du théâtre, et à sortir ma pauvre mère de sa situation. Je lui sacrifierai mon avenir politique; ne lui en dis rien...

Dis à ma mère que je l'aime comme lorsque j'étais enfant. Des larmes me gagnent en t'écrivant ces lignes, larmes de tendresse et de désespoir, car je sens l'avenir, et il me faut cette mère dévouée au jour du triomphe!...

Je t'embrasse, chère consolatrice qui m'apportes l'espérance, baiser de tendre reconnaissance ; ta lettre m'a ranimé ; après sa lecture, j'ai poussé un hourra joyeux et crié : En avant, troupier! jette-toi en travers dans la bataille!

1. 11 en eut un plus tard, rue Fortunée, de damas bouton d'or. Voir, dans les Lettres à VEtrangère, p. 115, la description de son gros encrier de malachite, orné d'étoiles et de devises sentimentales.

C'est là, c'est dans la bataille qu'il faut suivre Balzac, et non dans la « loge des Tigres », où il n'a fait, en somme, que de brèves apparitions. 11 faut le suivre dans le cabinet de travail où s'est écoulée presque toute sa vie. Là, il est tel qu'il avait posé devant le peintre Boulanger, tel que le sculpteur Rodin a récemment essayé de nous le rendre; là, il est véritablement Balzac, le grand ouvrier de lettres, le lutteur intrépide aux prises avec la pauvreté, avec la haine et l'envie, avec toutes les difficultés et toutes les angoisses de la création. 11 porte une ample robe blanche, de cachemire ou de grosse laine, qu'une corde noue autour de ses reins, robe de moine sous laquelle il n'est pas sans ressembler à frère Jean des Entomeures, le gaillard et héroïque moine de Rabelais. Il est levé depuis minuit; depuis minuit il travaille, couvrant des pages et des pages de sa petite écriture hâtive. Il travaillera ainsi jusqu'à cinq heures du soir, dînera sobrement, d'une faible quantité d'aliments pesés avec soin, sans une goutte de vin ni de liqueur S se couchera aussitôt, « avec son dîner dans le bec », et après six heures de sommeil se relèvera de nouveau à minuit, pour recommencer le lendemain et pendant des vingtcinq et trente jours de suite le môme tour de force. Autour de lui s'empilent les manuscrits et les liasses d'épreuves fraîches ; sa table est usée à l'endroit où le bras qui tient la plume va et vient continuellement ; en 1833, il en est à son second fauteuil « tué sous lui ». De

i. Il se rattrapait à ses jours de loisir, et sa grosse nature reprenait le dessus. Dans Portrait intime de Balzac^ Edmond Werdet donne le menu d'un dîner commandé chez Véry pour Balzac et son éditeur et englouti presque tout entier par Balzac : un cent d'huîtres d'Ostende, douze côtelettes de pré salé, un caneton aux navets, deux perdreaux, une sole normande, une douzaine de poires, etc.

temps en temps, il se lève, il s*accoude cinq minutes à Tappui de la croisée, un peu pour aspirer une bouffée d'air, plus encore pour écouter la respiration de la grande ville endormie, et voir à ses pieds, comme naguère du haut du Père-la-Chaise, « ce Paris qu'il veut dominer », « qu'il veut se soumettre un jour » ; puis, il reprend sa tâche, allant au travail « comme le joueur au jeu » *.

Dira-t-on encore qu'il est commun et qu'il est laid? Je crois, au contraire, qu'on le trouvera très beau et très grand.

Il n'y a presque aucune exagération à dire que telle a été sa vie depuis 1829, sinon même depuis 1822 2. Ses fugues à Sache, à Angouléme, à Frapesle, à la Bouleaunière, n'étaient jamais bien longues; vite, il revenait à son établi. Qu'on feuillette sa Correspondance; on verra que son régime n'a guère varié. En 1831 : « Je me lève à minuit, et je travaille seize heures de suite. » — En 1833 : c Je ne dors que cinq heures; de minuit à midi, je travaille à mes compositions, et de midi à quatre heures je corrige mes épreuves. » — En 1834 : < Je ne dors plus que cinq heures, j'en travaille dixhuit. » — Et il en va ainsi d'année en année, d'un bout à l'autre du recueil. En 1846, quatre ans avant sa mort, on le voit encore se lever chaque jour à une heure et demie du matin. Il lui arrive de rester vingt-cinq heures de suite à son bureau. Il ne se soutient qu'à force de café ^j et n'échappe à la congestion cérébrale qui le

1. Lettres à V Etrangère et Correspondance, passim; Balzac en pantoufles^ par Léon Gozlan.

2. Dans une lettre du 18 août 1822 : « J'ai Wann- Chlore à fournir pour octobre à Hubert; j'ai à faire le Vicaii^e des Ardennes à mesure qu'on l'imprimera, et à corriger le Savant (le Centenaire) sur les épreuves. »

3. L'empreinte de sa tasse à café reste visible sur ses manus-

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guette qu'à force de bains ou môme de sinapismes et de sangsues.

Je sais qu'il ne faut pas toujours le croire sur parole ; je sais qu'il est du Midi, qu'il y a des fanfaronnades dans ses lettres, qu'il aime à se poser en « Cyclope du travail > et à faire admirer ses biceps. Mais quand nous n'aurions pas le témoignage de sa sœur et de tous ses amis pour confirmer le sien, quand nous n'aurions pour nous renseigner rien que ses manuscrits zébrés de ratures, rien que ses épreuves surchargées d'additions et de corrections*, rien même que la liste de ses œuvres, ne serait-ce pas plus qu'il n'en faut pour nous remplir d'étonnement et je dirais presque pour nous épouvanter?

La liste de ses œuvres, une simple table alphabétique, une suite de titres, occupe dans le livre de M. de Spœlberch de Lovenjoul quatorze grandes pages. Rien que pour l'année 1830, cette liste comprend 97 numéros ; elle en comprend 85 pour l'année suivante. Et aussi bien, un peu d'arithmétique ne sera pas de trop ici ; les chiffres ont leur éloquence. Outre ses Œuvres de jeunesse^ incomplètement rassemblées aujourd'hui en 10 volumes, outre la Comédie humaine qui est la réunion de 96 ouvrages différents 2, Balzac a produit 5 pièces de théâtre, — 6 en

crils; dans celui de Séraphita, certaines pages ont jusqu'à quatre ou cinq de ces ronds bruns.

1. Voir le fac-similé d'une de ces épreuves corrigées par lui dans Balzac, sa méthode de travail, par Champfleury.

2. M. de Spœlberch de Lojenvoul n'en compte que ^86. Mais plusieurs romans de fa Comédie humaine en comprennent deux, trois, ou même quatre, qui ont paru séparément, qui ont leur titre distinct; et puisque les Célibataires (Pierrette, le Curé de Tours, la Rabouilleuse), comptent pour trois dans le calcul du savant bibliographe, on ne voit pas pourquoi d'autres groupes de romans, les Parents pauvres, V Histoire des Treize, etc., ne compteraient que pour un.

comptant V École des ménages qui n'a jamais été publiée, mais dont le texte existe, — 30 Contes drolatiques y et 314 articles en opuscules, les uns réimprimés sous le titre général d'Œuvres diverses dans l'édition définitive, les autres recueillis dans VHistoire des œuvres. Parmi ces articles ou opuscules, il en est de très courts; mais les Souvenirs d'un paria ont 184 pages in-8"; la Théorie de la démarche en a 50 ; le Code des gens honnêtes y 112 ; le Petit dictionnaire des enseignes de Paris, 74 ; VHistoire impartiale des jésuites, 80, et les trois numéros de la Revue parisienne, revue dont il constituait à lui seul toute la rédaction, ont 220 pages*. Or, sauf les dix volumes des Œuvres de jeunesse et six opuscules qui datent du môme temps, Balzac a produit cette énorme masse d'écrits en moins de vingt ans, de 1829 à 1848 '. C'est une moyenne de quatre à cinq volumes par an, c'est une moyenne de deux mille pages par an pendant dix-neuf ans, — et il n'est pas un de ces volumes, il n'est peut-être pas une de ces pages qu'il ait écrite de premier jet : pour Pierrette, par exemple, un de ses moindres récits, il n'a délivré le bon à tirer que sur la vingt-septième épreuve 3.

Avouons qu'il avait qualité pour parler du rôle que joue la volonté dans la création de l'œuvre d'art. « Il n'existe pas de grands talents sans une grande volonté », avait-il dit en 1843 dans la Muse du département; et il disait, en 1846, dans la Cousine Bette :

1. Joignez à cela 540 lettres qui forment deux gros volumes in-8*, et des centaines d'autres lettres encore inédites qui sont entre les mains de M. de Spœlberch de Lovenjoul.

2. Dans les deux dernières années de sa^vie, en 1849 et 1850, absent de Paris et très malade, il n'a rien publié.

3. Voir Monsieur de Balzac, par Desnoiresterres, et Portraits contemporains, par Th. Gautier.

Le travail moral, la chasse dans les hautes régions de l'intelligence, est un des plus grands efforts de Phomme. Ce qui doit mériter la gloire dans l'art, car il faut comprendre sous ce mot toutes les créations de la pensée, c'est surtout le courage, un courage dont le vulgaire ne se doute pas, et qui peut-être est expliqué pour la première fois ici... Penser, rêver, concevoir de belles œuvres est une occupation délicieuse... L'œuvre apparaît alors dans la grâce de l'enfance, dans la joie folle de la génération, avec les couleurs embaumées de la fleur et les sucs rapides du fruit dégusté par avance. Telle est la conception et ses plaisirs. Celui qui peut dessiner son plan par la parole passe déjà pour un homme extraordinaire. Cette faculté, tous les artistes et les écrivains la possèdent. Mais produire! mais accoucher! mais élever laborieusement Penfant, le gorger de lait tous les soirs, l'embrasser tous les matins avec le cœur inépuisé de la mère, le lécher sale, le vêtir cent fois des plus belles jaquettes qu'il déchire incessamment; mais ne pas se rebuter de cette folle vie et en faire le chef-d'œuvre animé qui parle à tous les regards en sculpture, à toutes les intelligences en littérature, à tous les souvenirs en peinture, à tous les cœurs en musique, c'est l'exécution et ses travaux... Que les ignorants le sachent! Si l'artiste ne se précipite pas dans son œuvre, comme Curtius dans le gouffre, comme le soldat dans la redoute, sans réfléchir; et si, dans ce cratère, il ne travaille pas comme le mineur enfoui sous un éboulement; s'il contemple, enfin, les difficultés au lieu de les vaincre une à une, à Texemple de ces amoureux des féeries qui, pour obtenir leurs princesses, combattaient des enchantements renaissants, l'œuvre reste inachevée, elle périt au fond de l'atelier où la reproduction devient impossible, et l'artiste assiste au suicide de son talent.

Je suis bien loin d'avoir dit tout ce qu'il y avait en lui de ténacité et de passion, de vie intense et de volonté. Pour en donner une idée juste, il faudrait raconter sa vie entière année par année, jour par jour. Il faudrait le montrer se débattant au milieu des usuriers, des recors, voire même des tambours de la garde nationale qui le traquent et le pourchassent, tenant tête à la meute des journalistes qui aboient après lui, et d'un coup

d'épaule, d'un coup de boutoir, les rejetant dans la boue. Il faudrait rappeler ses incessants procès, que plus d'une fois il a plaides lui-môme, avec les directeurs de revues ou de journaux, avec les libraires ou les contrefacteurs; sa bruyante intervention dans l'afTaire Peytel ; ses démêlés avec la Société des gens de lettres, et ses allées et venues, ses pétitions aux Chambres, ses appels à l'opinion, ses efforts endiablés, pour obtenir du législateur une loi qui garantît la propriété littéraire. Après quoi il resterait encore à constater qu'à travers tant de soucis, de travaux et de combats, il trouvait le temps d'écrire de longues lettres cordiales et vibrantes, d'explorer tous les mondes, de visiter tous les quartiers de Paris, de faire des voyages aux quatre coins de la France ou môme aux quatre coins de l'Europe... La tête tourne à considérer trop longtemps et de trop près ce qu'il appelait en riant c la furie balzacienne ». Regarder dans un pareil cerveau, c'est pénétrer dans une usine à vapeur où cinquante machines marchent à la fois avec un fracas assourdissant.

Le secret de sa force était moins dans la vigueur de son tempérament que dans la puissance de son imagination. Imagination prodigieuse, qui s'est développée sur ce fonds d'instincts positifs et vulgaires, et développée presque jusqu'à la folie.

L'imagination de Balzac est un de ces dons de nature, une de ces mystérieuses formes de l'atavisme qui échappent à l'analyse; mais, dans une certaine mesure, elle est aussi le produit des circonstances au milieu desquelles il a grandi. Il appartient à la génération de

Hugo, de Michelet, de Dumas père, de M™« Sand, disons encore de Saint-Simon et de Fourier qui, par la date de leurs ouvrages, sinon par celle de leur naissance, sont bien du même temps. Il appartient à une génération qui avait grandi dans la fièvre. Comment s'étonner qu'elle ait compté tant de sublimes rêveurs, tant de fous généreux et de visionnaires, cette génération élevée avec des récits d'épopée qui semblent des fables et qui étaient de l'histoire? Enfant, Balzac avait entendu raconter les grandes scènes de la Révolution par des gens qui en avaient été les acteurs ou les témoins; il avait vu venir chez son père, en 1815, Bertrand de Molleville, un des derniers ministres de Louis XVI * ; il avait connu des « aristocrates » naguère prisonniers à la Force ou aux Madelonnettes. A l'hôpital militaire de Tours et plus tard dans les rues de Paris, il avait rencontré les soldats d'Austerlitz et de Wagram ; et quand on est né, qu'on a vécu en de pareils jours, quand, à seize ans, on a vu le retour de l'île d'Elbe et le départ pour Sainte-Hélène, on a le droit d'avoir la tête un peu troublée et de croire tout possible.

De toutes les âmes qu'avait enivrées Napoléon, il n'en est guère chez qui l'ivresse ait été plus forte et plus durable que chez Balzac. La redingote grise apparaît mainte fois dans son œuvre, dans les Souvenirs d'un paria, la Vendetta, la Femme de trente ans. Une ténébreuse affaire^ etc. ; et que serait-ce, s'il avait assez vécu pour achever la Comédie humaine, pour rédiger ces Scènes de la vie militaire dont il n'a laissé que les titres : les Français en Egypte, la Garde consulaire, la Plaine de Wagram, la Campagne de France, le Dernier champ de bataille, etc. ? Ailleurs,

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