‹ Balzac: l'homme et l'œuvreChapitre 13 sur 73 · Seconde préface du Lys dans la vallée · texte numérisé non relu

Seconde préface du Lys dans la vallée

il a montré le reflet, Tempreinte de Napoléon, dans le caractère des jeunes ambitieux de 1820 ou de 1830; et sur lui-môme cette empreinte n'est-elle pas assez marquée? 11 avait dans son cabinet de travail une statue de son dieu, au socle de laquelle il avait écrit : « Achever par la plume ce qu'il a commencé par l'épée. » Il notait sur un carnet, au jour le jour, au hasard de ses lectures, les paroles les plus remarquables de Napoléon; il en avait composé peu à peu, de 1831 à 1838, tout un recueil, qu'il finit par vendre 4 000 francs, dans un jour de misère, à un ancien bonnetier désireux de publier quelque chose et de se faire décorer. On le surprend, en cinquante endroits de ses lettres, en proie à la môme obsession, éternellement préoccupé d'imiter l'Empereur, et au point de demander sans trop sourire qu'on appelle sa mère € Madame Mère » comme jadis M"*« Laetitia; on le surprend dans ses rêves d'empire, dans sa pose constante au Napoléon de la littérature; et on se persuade que l'épopée impériale n'a pas peu contribué à l'extraordinaire développement de son imagination *.

Philarète Chasles l'appelait « un halluciné qui a porté dans ses actions l'hallucination de sa pensée ». Rien de plus juste. Il a vécu dans une sorte de vertige et de songe ininterrompu. Les êtres imaginaires qu'il créait, étaient pour lui des vivants avec qui il conversait. Il venait donner de leurs nouvelles à ses proches, comme s'il se fût agi d'ôtres réels : « Savez-vous qui Félix de Vandenesse épouse? leur disait-il. Une demoiselle de Granville. C'est un excellent mariage qu'il fait là; les Granville sont riches, malgré ce que M"« de Bellefeuille

1. Lettres à VÉtrangère, p. 62, 153, 158, 281, 349, 442, 490, 494, 504; — Cwr.y p. 242, 348, 382, etc.

a coûté à leur famille. » Et un jour que Jules Sandeau lui parlait de sa sœur malade : « Tout cela est bien, mon ami, répond-il après l'avoir écouté un instant; mais revenons à la réalité, parlons d'Eugénie Grandet. » Comme tous les hommes d'imagination, il n'est point de contradiction ni d'enfantillage dont il ne soit capable. La pensée de la mort, les hautes et graves inquiétudes de l'âme, le sentiment religieux, en un mot, lui fait à peu près défaut; il n'y en a pas trace dans ses lettres, quoique d'ailleurs il ait toujours afTecté d'être dans ses romans ou plutôt dans ses préfaces le champion de la religion catholique ; il est le matérialisme fait homme ; mais, à la suite des lectures auxquelles l'ont obligé Louis Lambert et Séraphita, il s'éprend des mystiques, des illuministes, de Saint-Martin, de Swedenborg, et il déclare gravement : « Je ne suis point orthodoxe, et ne crois pas à l'Église romaine ; le swedenborgisme est ma religion * ». La Comédie humaine presque tout entière n'est qu'une longue satire du règne de Louis-Philippe, et dans plusieurs de ses lettres il parle de ce môme Louis-Philippe comme du sauveur de la France 2. Voilà pour les contradictions^ et voici pour les enfantillages. En 1841, il s'en va chez un « très fameux sorcier », se fait tirer par lui les cartes, et revient tout troublé de ses réponses. Il croit aux somnambules, il a en elles < la plus grande confiance » et veut « en avoir constamment quelques-unes à lui ». Il leur fait rechercher la place des trésors enfouis et perdus; il leur demande, en 1832, les causes de l'épidémie de choléra qui dévaste Paris ; il les consulte sur sa santé, en leur envoyant par l'intermé-

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