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mariée à un grand seigneur russe ; elle habitait le fin fond de la Russie, au château de Wierzchownia. Lectrice enthousiaste de ses romans, elle lui adresse, en février
1832, chez son éditeur Gosselin, une lettre signée : € VÉtrangère » ; d'autres suivent. Il ne lui répond d'abord que par un simple accusé de réception à la quatrième page de la Quotidienne; à partir de janvier 1833, il lui envoie de longues lettres de jour en jour plus lyriques, vraies lettres de Saint-Preux, c Je suis mû, lui dit-il, par le sentiment de la perfection céleste qui doit être en vous et que je pressens » ; et il en est bientôt à l'appeler : € Mon ange chéri... » ; < Ma fleur chérie » ; c Mon éloquente et toute gracieuse étoile », avant d'avoir seulement vu un portrait d'elle. Il vit M"® Hanska pour la première fois en septembre 1833, à Neuchâtel*.
Elle tint dès lors une grande place dans son existence. Toutes les semaines, presque tous les jours, au milieu de ses occupations excessives, il trouvait quelques minutes pour lui écrire, lui confiant avec le plus complet abandon, et comme à un ami très sûr, ses soucis, ses projets, ses espoirs : minutes de détente et de répit que lui comptait, que lui mesurait jalousement le réveillematin placé à côté de lui entre les paquets d'épreuves et le manuscrit commencé. Non que son affection pour elle fût une affection exclusive et incapable de distractions. Il avait de fréquentes distractions. Tout en lui écrivant : « Je t'aime, mon ange de la terre, comme on aimait au moyen âge! » il écrivait à Louise, essayait de reconquérir M™** de Castries, faisait la cour à M™® Visconti ou à M"»® Marbouty, et recevait d'aimables visites. Il
1. Sur M""* Hanska, voir Un roman d^ amour, par M. de Spœlberch de Lovenjoul. — La seconde rencontre eut lieu en décembre
1833, à Genève; il en revint triomphant.
serait amusant d'opposer aux belles affirmations de ses Lettres à l'Étrangère y — à ses : < Adoremus in œternum », et à ses : < Je suis chaste comme une jeune fille », — ses confidences à sa sœur et à M"»* Carraud, les deux bonnes camarades de toute sa vie *. Il restait facile à séduire, facile à tromper, et son amour pour M»® Hanska ne l'empêchait pas de répondre à bien des avances, de se prendre à bien des pièges *.
Mais il lui revenait toujours.
Elle avait sur ses rivales un immense avantage, celui d'être pour lui l'éternelle absente, le symbole même de son éternel désir. Il ne la voyait presque jamais ; il ne l'a pas vue de 1834 à 1842, et de 1842 à 1848 il ne l'a vue qu'à de longs intervalles et fort peu de temps chaque fois, lorsqu'elle l'appelait impérieusement à Naples, à Rome ou à Dresde, et l'arrachait sans scrupule à ses grands travaux. Son imagination avait beau jeu pour lui prêter de loin toutes les grâces et toutes les vertus. Notez en outre, — car chez lui tout se mêle, le rêve de l'amour et le rêve des millions, — notez que sa princesse lointaine était une princesse russe ou quelque chose d'approchant, qu'elle lui avait juré de l'épouser à la mort de son vieux mari, et qu'elle le berçait de l'espoir de régner un jour avec elle sur deux ou trois mille paysans de l'Ukraine.
L'attente fut longue. Le digne M. Hanski n'était point du tout pressé de laisser sa succession vacante; il
1. Voir dans Un roman d'amour sa lettre du i2 octobre 1833 à sa sœur; il y dresse le bilan de ses amours actuelles.
2. En 1837, à l'instigation de la malicieuse duchesse de Castries, une vieille Irlandaise « horrible » lui écrit des lettres d'amour signées lady Nevil et lui donne un rendez-vous à l'Opéra. 11 répond aux lettres, court au rendez-vous, ne trouve personne et comprend qu'il est victime d'une mystification. (Lettres à r^/ran^ére, 444-445.)
ne s'y résigna qu'en 1841. Alors, nouvel obstacle : jVfme Hanska voulait marier sa fille Anna avant de se remarier elle-même; puis, le Tzar désapprouvait son union avec un étranger et refusait son consentement. Pour fléchir la volonté impériale, elle dut transmettre à sa fille ses titres de propriété foncière en échange d'une rente. Tout cela prit du temps, et Balzac ne put l'épouser que le 14 mars 1850. Il semblait que tous ses vœux fussent exaucés, qu'il eût fini de haleter après d'insaisissables chimères, qu'il n'eût plus qu'à goûter « ce loisir et ce repos si attendus, si espérés et si chèrement achetés * », qu'il touchât au but... C'est au terme de sa vie qu'il touchait.
Qu'elle est émouvante, poignante, cette fin! Si la mort est toujours triste, toujours mystérieuse, elle n'est jamais plus mystérieuse et plus triste que lorsqu'elle vient frapper ceux qui aiment la vie, ceux qui veulent vivre, et dont l'esprit a conservé toute sa puissance, toutes ses ardeurs, tandis que la force abandonnait leur corps. Balzac voulait vivre, et longtemps il avait résisté aux attaques de l'invisible ennemie. « Halte-là, Madame la Mort! s'écriait-il dès 1834. Si vous venez, que ce soit pour recharger mon fardeau. Je n'ai pas encore fini ma tâche 2 ! > Mais on ne se livre pas impunément aux orgies d'imagination ou, comme disait son médecin, aux « débauches de cervelle » et aux effrayants excès de travail au milieu desquels il se consumait. Maintes fois déjà, il en avait été averti. En 1832, entrant à l'Opéra, il a un étourdissement et tonibe à terre. Il a un coup de sang à Sache, en 1836; il en a un autre à Paris, en 1844 : « J'ai fait César Birotteau les pieds dans la moutarde, et