‹ Balzac: l'homme et l'œuvreChapitre 34 sur 73 · Corr.y p · texte numérisé non relu

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2. Voir en particulier sa lettre du 20 janvier 1838 à M"* Hanska, V Avant-propos de la Comédie humaine, les Illusions perdues^ Une ténébreuse affaire, Maître Cornélius, le Curé de village, les Paysans.

rhistorien delà nature, l'autre celui de rhumanité », — et la fin de l'article est un dithyrambe en Thonneur de Walter Scott, à qui Balzac semble dire comme jadis Dante à Virgile : « Tu es mon guide, mon seigneur et mon maître. »

Balzac n'avait pas tort de voir en Walter Scott et en Cooper d'illustres représentants ou tout au moins d'illustres précurseurs du roman réaliste. Walter Scott est à ses heures un romancier de mœurs égal à Dickens et qui mène à Dickens. Dans maint chapitre de Waïuerley, de Guy Mannering, de /?o6-/?oy, de V Antiquaire, il a peint avec la plus aimable sincérité ce que ses yeux avaient pu voir; il a peint la vie écossaise telle qu'elle était au xviii® siècle et au commencement du xix® ; il en a décrit l'immuable décor de landes et de forêts, les coutumes et les costumes, les types si accentués et si variés, depuis le gentilhomme campagnard ou le bel esprit de salon jusqu'au petit bourgeois et au boutiquier, jusqu'aux paysans, aux pécheurs, et aux bonnes commères de la ville ou du village. Qu'on relise, au début de VAntiquairey cette jolie scène de la rue entre deux voyageurs qui s'impatientent d'attendre la voiture publique et la buraliste qui tient tête hardiment à leur mauvaise humeur : les voyageurs, la buraliste, et le bureau, et même la voiture, tout est peint avec vérité, tout est réel ; Dickens et Balzac ne seront pas plus attentifs aux réalités vulgaires, ni plus habiles à interpréter la physionomie des gens et des choses, à nous expliquer toute une existence humaine par la description d'un vêtement ou d'un logis.

Cooper n'est pas un moins grand peintre de mœurs. Né aux États-Unis, marin, puis planteur et fixé chez son père à Cooperstown, en décrivant les mœurs des

Indiens et celles des colons qui leur disputaient le terrain pied à pied, il a peint une vie qui avait été sa vie. Il avait connu l'humanilé qu'il met en scène dans les Pionniers, où la petite ville de Templetown est la fidèle image de Gooperstown, et où il a tracé le portrait de son père en traçant celui de M. Temple; et si ses récits ont survécu à ceux de Gustave Aymard, la raison en est précisément qu'ils contenaient une part très grande d'impressions personnelles et vraies.

Peut-être néanmoins étaient-ce encore des guides assez dangereux pour un apprenti romancier que Fenimore Gooper et Walter Scott. Ils étaient des réalistes, mais des réalistes qui faisaient du roman historique, du roman pittoresque, et toujours, sous une forme ou sous une autre, du roman d'aventures. G'est une réalité bien particulière et bien exceptionnelle que celle que nous peint Fenimore Gooper. Ses romans sont des récits de guerre, et de quelle guerre! d'une guerne de Peaux-Rouges, d'une guerre de ruses et d'embuscades, où les combattants brandissent le tomahawk et portent à leur ceinture la chevelure des ennemis qu'ils ont tués. Les cinq volumes des Pionniers, du Dernier des Mohicans, de la Prairie, du Tueur de daims et du Lac Ontario forment assurément un beau poème, une grandiose épopée ; ils sont l'histoire d'une fin de race, d'une fin de royauté, ils disent la fin de l'humanité libre. Mais outre que la fable en est ordonnée selon les plus banales traditions du roman, qu'y a-t-il là d'analogue à nos mœurs, à notre vie, et quels risques ne courrait pas un romancier qui, voulant étudier les hommes, les étudierait chez les Mohicans ou les Hurons de Gooper? Et en effet, je crains que les usuriers de Balzac, que ses avoués, ses banquiers, ses notaires ne se ressentent un peu trop

du séjour que son imagination avait fait dans la hutte de Bas-de-cuir ou le wigwam de Chingachgook, et qu'il n'y ait dans la Comédie humaine trop de Mohicans en spencer ou de Hurons en redingote.

Chez Walter Scott lui-même, à envisager Tœuvre dans son ensemble, combien la vie est loin de se présenter sous son aspect le plus ordinaire et le plus vrai!

Il évoque en général un passé très lointain, le XVII® siècle dans les Puritains et Peveril du PiCy le xvi® dans le Monastère ou dans VAbbé, le xv« ou les siècles antérieurs, le moyen âge, dans Quentin Durward, Ivanhoê, le Talisman; ou s'il lui arrive de peindre des époques plus récentes, il a bien soin de mêler à son récit des faits et des personnages de l'histoire, le prétendant Charles- Edouard, la bataille de Preston, etc. Mais si érudit qu'il puisse être et quel que soit son pouvoir d'évocation, l'historien chez lui fait tort au romancier comme le romancier à l'historien. C'est manquer de respect à l'histoire, c'est l'altérer et la fausser que de l'orner de fictions, et c'est fausser le roman de mœurs, c'est en restreindre la portée que d'introduire cette étroite et courte vérité qui se nomme la vérité historique. — Et puis, il y a bien du romanesque chez Walter Scott, il y en a môme de deux sortes. Il y a, dans Kenilworth par exemple ou dans Guy Mannering, les naissances mystérieuses, les déguisements, les rencontres fortuites, les noirs complots, les visions fantastiques ou macabres, tout le romanesque vulgaire et suranné du roman populaire; et d'autre part, dans Waverley ou dans Rob-Roy, il y a un romanesque nouveau, fait d'archaïsme, d'héroïsme et de poésie, que Walter Scott doit en partie à Ossian et à Byron, en partie à son pays natal, à la terre d'Ecosse : montagnards, hardis révoltés qui portent

une plume de coq à leur bonnet et meurent vaillamment pour la cause des Stuarts, bohémiennes, bandits qui n'ont d'autre abri que la forêt ou les rochers du rivage et qui cheminent à pas furtifs derrière les buissons de la route, belles amazones qui chevauchent au milieu des highlanders et ne s'interrompent de tirer des coups de fusil que pour prendre une harpe et chanter d'une voix plaintive au bord d'un torrent, — toute une humanité poétique, chevaleresque et fausse dans un décor de lacs bleus, de montagnes et de bruyères. Rien n'a plus contribué à l'enchantement des premiers lecteurs; bien des jeunes cœurs ont battu naguère pour Flora Mac-Ivor ou pour Diana Vernon.

Comment des éléments si divers ont-ils agi sur l'esprit de Balzac? Quelle a été sur lui l'influence de Scott et de Cooper?

Il serait sans intérêt -de constater que, dans VHéritière de Birague et dans Clotilde de Lusignariy Balzac avait affublé ses héros de défroques historiques empruntées de Kenilworth et d'Ivanhoe : j'ai assez dit l'insuffisance ou plutôt l'absurdité de ses premiers romans, de ceux qui ont paru en 1822. Mais Argow le pirate, qui est de deux ans postérieur, mérite d'être examiné d'un peu plus près. C'est une œuvre très mauvaise et très curieuse.

La donnée est le repentir et la conversion d'un brigand purifié par l'amour, donnée byronienne, donnée éminemment romantique, qui était déjà à peu près celle de la Prison d'Edimbourg et qui avait passé de là dans Jean Sbogar, dans Bug-Jargal, voir même dans le Belvéder de Pixérécourt. Balzac l'a traitée avec une fougue originale, presque avec puissance çà et là; çà et là, sa grande imagination, son goût des créations gigantesques, commencent à se révéler. Il y a telle scène où

Argow nous fait penser au Valjean de Hugo et au Raskolnikoff de Dostoïewski : celle où, pris de remords, accablé soudain sous le sentiment de son ignominie et de son indignité, il avoue à sa chère Annette qu'il est un criminel. Plus il s'accuse, plus il avoue ses crimes, et plus Annette sent combien elle l'aime; elle l'aime comme Eloa aime l'ange déchu, comme Sonia aime Raskolnikoff, parce qu'il est un maudit, iin damné que personne si ce n'est elle n'aimera jamais. Et résolue à souffrir avec lui, à le consoler en partageant toutes ses souffrances, à la fin de cette scène bizarre, mais forte et saisissante, elle lui crie : < Nous marcherons ensemble désormais dans une voie de justice et d'humilité, je prierai et pour vous et pour moi », de même que Sonia crie à Raskolnikoff, dans l'inoubliable scène de Crime et châtiment : c U faut souffrir, souffrir ensemble,... prier, expier. Dénonce-toi, je te suivrai au bagne. >

Bien que surchargée encore de folles péripéties, l'action est conduite ici avec beaucoup plus d'habileté que dans les premiers romans de Balzac, et c'est un progrès dont il semble bien qu'il soit redevable à Walter Scott : la fin, en particulier, où l'intérêt devient assez vif, est une imitation peu dissimulée de celle de Waverley et des premiers chapitres de la Prison d'Edimbourg.

Il y a mieux, il y a un peu d'observation dans deux passages d'Argow. Dans l'un, Balzac nous peint le salon de M"e Sophy, à Valence, en 1817, une petite société de province jalouse et bavarde, tout occupée à deviser du prochain, aisément blessée du bonheur d'autrui, prompte à se liguer contre Argow et Annette à qui elle ne pardonne pas de vivre à l'écart sans faire aucune visite. Que de fois depuis Balzac a retracé le tableau des coteries provinciales, et chaque fois avec plus de force, de vérité.

d'ironie vengeresse, dans la Vieille fille, le Cabinet des antiques, les Illusions perdues, etc. ! Mais la première esquisse était heureuse, et si l'on se reporte à la description que Walter Scott venait de donner dans les Eaux de Saint- Ronan ^ de la petite société ombrageuse et médisante rassemblée chez lady Pénélope, on n'aura pas de peine à y reconnaître le modèle que Balzac avait sous les yeux en 1824. L'autre passage à extraire d'Argow est celui où apparaît le père d'Annette, sous-chef dans l'administration des droits réunis :

Depuis Tan IIl de la République, M. Gérard avait adopté un costume dont il ne s'était jamais départi, et tous les matins, à neuf heures trois quarts, les habitants de la vieille rue du Temple voyaient passer l'honnête sous-chef, marchant du même pas, portant un chapeau à la viclime et un gilet jaune, un pantalon et un habit de couleur marron arrangés avec une telle symétrie que jamais l'habit non plus que le gilet ne se dépassaient l'un l'autre, et que l'on ne reconnaissait les limites du pantalon que par une chaîne d'acier au bout de laquelle la clé de la montre avait pour accompagnement un petit coquillage blanc taché de brun... Arrivé à son bureau, M. Gérard, depuis un temps immémorial, mettait son habit marron dans une armoire et prenait le dernier habit marron auquel il avait accordé les Invalides en le consacrant au service du bureau. Là, il était au centre de son existence, car il avait fini par se faire un véritable plaisir des occupations de sa place, et l'or de la séduction, l'espoir d'avancer, ne lui auraient pas fait donner injustement le pas à un dossier sur un autre. Il avait l'amour de son état, et ses papiers, ses cartons étaient rangés avec une grosse élégance, avec une rigide propreté qui sentait l'artiste bureaucrate.

Môme précision, môme souci du petit détail dans les pages qui suivent et où Balzac décrit le logement de M. Gérard, rue Vieille-du-Temple, où il trace le portrait

1. Le clirf-d'œuvre de Wîillcr Scott, dit Balzac, « comme détail et patience du fini » (Corr.^ p. 270).

de sa femme, de sa fille et de son neveu Charles, où il peint la stupeur, TefTondrement du bonhomme à la nouvelle qu'il vient d'être destitué, son départ machinal le lendemain matin, à l'heure habituelle, pour le bureau qui a été si longtemps le sien, sa nostalgie du carton vert, et peu à peu son accoutumance à une vie de désœuvré, la transformation du vieil employé en badaud parisien... Tout cela sera repris par Balzac dans les œuvres de son âge mûr, dans la Monographie du rentier ^ dans les Employés^ dans les Petits bourgeois; tout cela, c'est déjà du Balzac, du Balzac jeune, spirituel, souriant.

Mais tout cela, c'est aussi du Walter Scott*, ou du moins cela en est très voisin, cela en vient en droite ligne; c'est l'œuvre d'un élève qui a merveilleusement profité des leçons du maître, et qui ne tardera pas à le dépasser.

Le profit obtenu est plus sensible encore dans les Chouans (1829), la première œuvre de réelle valeur que Balzac ait publiée.

Ici, ses modèles n*ont été ni la Prison d'Edimbourg ni les Eaux de Saint-Ronan, mais Waverley^ Rob-Roy, et un peu aussi le Dernier des Mohicans,

Il nous conte la fin des guerres de chouannerie, l'insurrection de la Bretagne en 1800, insurrection bientôt réprimée par Bonaparte et dans laquelle le chevalier de Nougarède, caché sous le nom d'Achille-le-Brun et secondé de Picot Limoëlan, commandait les paysans de rille-et- Vilaine. En un certain sens les Chouans sont donc un roman historique, mais où, comme dans Rob-

i. Voir dans les Chroniques de la Canongate^ tant louées par Balzac, le portrait de Mrs. Marthe et la description toute « balzacienne » de sa maison.

Roy et Waverleyy le roman de mœurs tient la plus grande place, et si des personnages de l'histoire, Fouché, Bonaparte, y sont nommés, ils ne paraissent pas en scène. L'action, du reste, est encore trop compliquée et théâtrale : les amours de M^'® de Verneuil et du chef des Chouans qu'elle avait promis de livrer aux émissaires de Fouché, ses efforts pour le sauver, les ruses du policier Corentin, la mort tragique des deux amants, c'est du bon mélodrame et rien de plus.

Mais quelle puissante évocation de la Bretagne et de l'époque révolutionnaire! Combien de belles descriptions, dont Balzac était allé recueillir lui-même les éléments, en 1828, aux environs de Fougères! Combien de tableaux réalistes, bien choisis, bien découpés : combat sur les hauteurs de la Pèlerine, — attaque du courrier par les Chouans, — massacre des Bleus, la nuit, dans le château de la Vivetière où ils ont été traîtreusement attirés, — messe en plein air dite par l'abbé Gudin, au milieu de la forêt, en présence des Chouans dont il bénit les fusils, — exécution d'un Chouan par deux de ses camarades qui le savent coupable de trahison*! Com-" bien de vivants dialogues qui tiennent lieu d'explications et de récits, et si je ne dis pas: combien de caractères! combien du moins de figures de haut relief! D'un côté, les Bleus, le commandant Hulot, honnête et rude grognard de la République, ses officiers, ses soldats, Beau- Pied, La-Clé-des-Cœurs, si légers, si goguenards, si

1. Cette admirable scène, qui est sans conteste la scène capitale du livre, n'a pas été, comme on pourrait le croire, suggérée à Balzac par le Matteo Falcone de Mérimée; elle l'a, au contraire, précédé de quelques mois. La vérité est que là comme dans Matteo Falcone l'inspiration est venue de Walter Scott, des pages de la Prison d'Edimbourg où il avait raconté la mort de Porteous jugé et exécuté par la populace.

braves! — et en face, les Chouans, héroïques eux aussi à leur façon :

Paysans, paysans ! hélas ! vous aviez tort,

Mais votre souvenir n'amoindrit pas la France!...

les Chouans ignorants, superstitieux et féroces, pieuses brutes vêtues de peaux de biques, Marche-à-terre, Pille- Miche et les autres, moins poétiques que les highlanders de Walter Scott, que ses Rob-Roy et ses Fergus Mac-Ivor, mais frères pourtant de ceux-ci, comme eux pittoresques sous leurs guenilles, comme eux familiarisés avec le bois, le ravin, les ajoncs où ils s'embusquent, comme eux prêts à mourir pour leur religion et leur roi.

Les Chouans ne sont pas le seul des romans contenus dans la Comédie humaine qui puisse être, au moins par endroits, rapproché de ceux de Walter Scott. Les révoltés, les bandits romantiques, les belles guerrières ont souvent reparu chez Balzac, et M"® de Cinq-Cygnes, dans Une ténébreuse affaire, ne ressemble pas moins que M"« de Verrieuil aux Diana Vernon et aux Flora Mac-Ivor célébrées par Walter Scott. Le poil roux qui couvrait les jambes de Rob-Roy n'était pas plus épais que la fameuse « palatine > de Vautrin, et tous deux cachent les mêmes cheveux rouges sous la même perruque noire. Les premières pages d'Ursule Mirouet et d'Un début dans la vie rappellent de bien près le commencement de V Antiquaire, dont un autre chapitre, l'enterrement du pêcheur Steenie, a fourni à Balzac une très belle scène du Médecin de campagne, etc. En somme, Walter Scott a infiniment contribué à enseigner à Balzac l'art de la composition, du dialogue, de la description et du portrait, il lui a appris, selon un mot de Balzac lui-même, à

« dramatiser le roman >, à substituer à la forme un peu surannée du roman-confession ou du roman épistolaire la forme narrative et scénique. 11 lui a appris à préparer fortement le drame, à le situer dans un décor déterminé, à le peupler de types expressifs ; et il est le décorateur, il est le costumier chez qui Balzac est allé en apprentissage.

Est-ce à dire, comme quelqu'un Ta dit récemment *, que Balzac soit tout entier dans Walter Scott, qu'il lui doive son génie et ses chefs-d'œuvre? Des procédés, des leçons de métier, le sens des réalités objectives, et aussi sans doute quelques notions de psychologie ou d'analyse, voilà ce que Balzac doit à son maître. Mais loin de lui tracer sa voie, Walter Scott a bien plutôt failli l'en détourner. On frémit en songeant qu'au lieu de la Comédie humaine Balzac avait d'abord projeté, en 1828 ou 1829, d'entreprendre une série de romans qui seraient Thistoire des mœurs françaises depuis le moyen âge jusqu'à nous *. N'est-ce pas déjà trop qu'il se soit glissé quatre ou cinq romans historiques parmi ceux que renferme la Comédie humainel Est-ce dans Catherine de Médicis ou dans Maître Cornélius que nous devons chercher Balzac? Non, son domaine est autre, et quel que fût le chemin parcouru de VHéritière de Birague aux Chouans, il s'en fallait de beaucoup qu'après avoir écrit les Chouans il fût tout préparé à écrire Eugénie Grandet ou le Père Goriot. Un pas restait à faire, et un pas décisif. Il ne lui restait pas seulement à se perfectionner dans cet art de composer et de peindre qu'il avait appris de

1. Le Roman historique à Vépoque romantique, par M. Louis Maigron.

2. Sur Catherine de Médicis, Introduction; — Balzac, par M""» Surville.

Walter Scott; il lui restait à rompre avec Walter Scott lui-même, à se dégager du roman historique, et à prendre dans le présent ses couleurs, ses sujets, ses modèles. Pas décisif, en effet, car la gloire de Balzac est dans son modernisme, et tant qu'il n'avait pas nettement pris position sur ce terrain-là, tant qu'il n'en était pas franchement venu à observer et à représenter dans ses œuvres la réalité contemporaine, les âmes, les mœurs, les choses de son pays et de son siècle, Balzac n'était pas véritablement lui.

On néglige trop, quand on étudie Balzac, ceux de ses écrits qui ne figurent ni dans ses Œuvres de jeunesse ni dans la Comédie humaine^ c'est-à-dire les articles, nouvelles ou préfaces, qui remplissent, sous le titre général d'CEuvres diverses, les tomes XX, XXI, XXII et XXIII de l'édition définitive. Il y a là bien du fatras, bien de la hâtive et fastidieuse « copie ». La plupart de ces pages ont été écrites en 1830 et 1831, à l'instant le plus critique de sa vie, alors qu'il s'efforçait de réparer avec sa plume ses premiers désastres financiers et travaillait éperdument. Mais l'instant critique de sa vie est aussi l'instant critique de sa- carrière, et il peut se rencontrer là, il s'y rencontre, parmi beaucoup de choses médiocres, de précieuses indications sur ses tendances, ses idées d'alors, sur l'orientation nouvelle que son esprit était en train de prendre.

J'y remarque, tout d'abord, un désir de jour en jour plus visible de secouer le joug du romantisme. Il l'attaque à plusieurs reprises en 1830, tantôt dans le journal la Caricature y tantôt dans leFeuillelon des journaux politiques.

Il écrit, sous le titre de Litanies romantiques, une burlesque parodie du style à la mode, ou bien il consacre à Hernaniy qui vient d'être joué et on sait au milieu de quelles batailles, deux articles de lourde raillerie dont la conclusion est que « tous les ressorts de cette pièce sont usés, le sujet inadmissible, les caractères faux, la conduite des personnages contraire au bon sens >, etc. En voilà plus qu'il n'en fallait en 1830 pour scandaliser les ateliers et les cénacles, pour ameuter après soi les hordes chevelues des Jeune-France, et s'attirer les qualificatifs de ff perruque », de t philistin » ou d' t épicier ». Il revient à la charge en août 1831 dans la préface de la Peau de chagrin, et là, en vérité, il semble bien que son dessein soit de répondre à la préface de Cromwell qui avait été comme le manifeste du romantisme, et de se poser à son tour en chef d'école en face de Victor Hugo. Il développe toute une théorie de l'art littéraire, art qui suppose, dit-il, outre le don de l'observation et de l'expression, un mystérieux pouvoir de seconde vue, le pouvoir de < deviner la vérité dans toutes les situations possibles », et « d'inventer le vrai par analogie »; — en d'autres termes, et comme tous les théoriciens de la littérature, en définissant l'écrivain idéal il se définit luimême, sinon tel qu'il est encore, du moins tel qu'il veut être et tel qu'il sera, grand observateur et grand voyant capable, en effet, de deviner la vérité et d'inventer le vrai. Il ajoute :.

L*auteur de ce livre cherche à favoriser la réaction littéraire que préparent certains bons esprits ennuyés de notre vandalisme actuel... De tous côtés s'élèvent des doléances sur la couleur sanguinolente des écrits modernes. Les cruautés, les supplices, les gens jetés à la mer, les pendus, les gibets, les condamnés, les atrocités chaudes et froides, les bourreaux, tout est devenu bouffon ! Naguère, le public ne

voulait plus sympathiser avec les jeunes maladeSy les convalescenis, et les doux trésors de mélancolie contenus dans l'infirmerie littéraire. Il a dit adieu aux tristes , aux lépreux, aux langoureuses élégies. 11 était las des bardes nuageux et des sylphes, comme il est aujourd'hui rassasié de l'Espagne, de l'Orient, des supplices, des pirates, et de l'histoire de France waller-scottée.

Il eût été facile de répondre à Balzac qu'il n'y avait pas grand accord entre ses théories et sa pratique. Il avait donné autant ou plus que personne dans les modes qu'il raillait là, dans les atrocités < chaudes et froides » comme dans la mélancolie, dans les pirates comme dans l'histoire de France « walter-scottée ». 11 y avait donné à ses débuts, il y donnait encore au moment même où il parlait de la sorte. 11 est piquant que ce désaveu du romantisme serve de préface à la Peau de chagrin, qui est, au fond, un conte fantastique dans le goût d'Hoffmann * ou de Maturin... En rappellerai -je le sujet?

1. On serait bien tenté de voir dans la Peau de chagrin, ou même dans CElixir de longue vie publié Tannée précédente, une imitation des Contes d'Hoiïmann, dont la traduction française venait de paraître (1830). Pourtant Balzac assure {Corr., p. 91) qu'il ne connaissait pas . Hoffmann quand il a conçu la Peau de chagrin, et c'est seulement le 2 novembre 1833 qu'il écrit à M"* Hanska : • J'ai lu Hoffmann en entier ». Peut-être ne devaitil qu'à Maturin ce qu'il y a pour nous d' « hoffmannesque » dans ses premiers récits. Plus tard, l'influence d'Hoffmann, s'ajoutant à celle de Maturin et aussi de Swedenborg dont raffolait Balzac, a certainement contribué à entretenir, à développer chez lui ce goût du merveilleux et des sciences occultes qu'il a gardé jusque dans son âge mûr. 11 a plusieurs fois cité et loué le conteur allemand, dans Sarrazine, dans le Cabinet des antiques. 11 ne serait pas sans intérêt de comparer la Chaîne des destinées et la Banque du pharaon, d'Hoffmann, avec les Marana de Balzac, — le Roi Trabacchio avec les Paysans et Une ténébreuse affaire, — Berthold le fou et les Aventures du jeune Traugott avec le Chef-d^œuvre inconnu, — Annunziata avecPacino Cane, Sarrazine et Massimilla Doni, — enfin, certains types de joueurs ou d'alchimistes passionnés,

Un jeune homme, Raphaël de Valentin, pauvre, mou rant de faim, résolu au suicide, entre, en attendant rheure de se tuer, dans un magasin d'antiquités; le marchand, vieillard à mine de sorcier, lui remet uh morceau de peau de chagrin qui est un talisman merveilleux, et dès lors Raphaël n'a qu'à formuler un vœu pour le voir aussitôt réalisé : qu'il souhaite la fortune ou l'amour, il l'obtient. Mais à chaque vœu qu'il formule et qui se réalise, la peau de chagrin se rétrécit, diminue, et avec elle il sent diminuer ses forces vitales; il sent qu'il vieillit, qu'il ^s'épuise, qu'il meurt, tandis que, par contre, le vieil antiquaire rajeunit et à l'instar de Melmoth semble hériter de la vie qui échappe à sa victime. Finalement, et malgré sa peur de la mort, malgré les précautions qu'il prend pour se mettre à l'abri de toute tentation, pour ne plus connaître le désir, Raphaël cède une dernière fois, une dernière fois il dit : < Je veux !» Et la peau de chagrin achève de s'anéantir en même temps qu'il rend l'âme.

Ceci prouve assez qu'en 1831 Balzac était encore, et beaucoup plus qu'il ne le croyait, imprégné de romantisme, et en plus d'un sens il est vrai de dire qu'il en est resté imprégné toute sa vie. Il est resté romantique, en ce sens que jusque dans la Comédie humaine il se rencontre des romans fantastiques tels que VElixir de longue vie, Jésus-Christ en Flandre, Melmoth réconcilié, et des romans

qu'Hoffmann a mis en scène dans la Banque du pharaon et dans Coppélius, avec les terribles monomanes de la Comédie humaine, Claës ou Grandet. « A ses derniers moments, — dit Hoffmann en racontant la mort du vieux joueur Vertua, — ses doigts se crispaient comme pour tailler, couper et tirer les cartes, et la dernière parole qui s'échappa de ses lèvres avec son dernier soupir fut un cri de croupier : Perd ! Gagne ! » Qu'on se rappelle l'agonie et les dernières paroles de Grandet et de Glaës.

historiques, tels que Sur Catherine de MédiciSj les Proscrits, le Chef-d'œuvre inconnu. Maître Cornélius, VEnfant maudit. Il est resté romantique jusque dans ses tableaux de la vie moderne, en ce sens qu'il y a introduit les effets violents, les antithèses, les" figures colossales chères à Hugo et à ses disciples, en ce sens qu'il y a fait entrer toutes les audaces et tous les clichés du romantisme : couleur locale, goût de l'horrible et du monstrueux, lyrisme de la passion, esprit de révolte, saintes courtisanes réhabilitées par l'amour, hardis réfractaires en lutte avec la société, etc. IViais, d'une part, qu'est-ce qu'une dizaine de romans historiques ou fantastiques au milieu de la masse énorme de ses productions et quand la Comédie humaine à elle seule comprend quatre-vingt-seize romans ? Et d'autre part, ce qu'il retient de l'esthétique ou de la morale romantique, voyez comme il le transpose, comme il le modernise. La couleur locale n'est plus chez lui couleur exotique ou gothique, elle n'est plus faite de € tirades en vers d'or et d'argent plaquées >,

De villes aux toits bleus et de blanches mosquées, Avec rhorizon rouge et le ciel assorti...

elle n'est autre chose qu'une exacte et minutieuse description du décor dans lequel se déroule la vie française au XIX* siècle. L'horrible ne réside plus dans des scènes féodales de carnage ou de torture, mais dans l'agonie de quelque < cousin Pons », autour de laquelle rôde l'impatiente convoitise des héritiers et des gens d'affaires. Le monstrueux ne prend plus la forme d'un Han d'Islande ou d'un Quasimodo, mais celle de quelque bourgeois corrompu jusqu'aux moelles, celle d'un M. Marneffe ou d'un baron Hulot. Le surnaturel des féeries et des diableries, visions, sabbats, pactes avec l'enfer.

se ramène aux modestes proportions d'une séance chez la somnambule par, qui la Cibot se fait tirer c le grand jeu » ; et les bandits poétiques, les Jean Sbogar et les Hernani, font place à Vautrin, comme les Lucrèce Borgia et les Marion Delorme se changent en Valérie Marneffe ou en Esther Gobseck.

Que ces transpositions soient de tout point excellentes, je ne le prétends pas ; et même ainsi modernisées, ou précisément peut-être parce qu'il les modernise, parce qu'il les adapte à des scènes ou à des types de la réalité, les outrances de l'imagination romantique ne sont pas sans gâter l'œuvre de Balzac. Il y a chez lui trop de colosses, trop de passions déchaînées, trop de monstres, trop d'anges en robe décolletée et de démons en habit noir; et il serait à souhaiter que ses soupers de journalistes et d'actrices, dans la Peau de chagrin ou dans les Illusions perdues, ressemblassent un peu moins à des nuits de Walpûrgis. Il se peut que la folie romantique ainsi embourgeoisée soit parfois plus ridicule qu'elle ne l'était sous son manteau couleur de muraille ou sous son feutre Louis XIII. Mais, quel que soit le résultat, l'intention n'en est pas moins évidente, moins évidente la volonté de Balzac, à dater de 1830 ou 1831, de s'établir et de se maintenir désormais en pleine réalité moderne, de renoncer aux évocations toujours si hasardeuses des siècles antérieurs ou des contrées lointaines, au moyen âge de Walter Scott comme à l'Orient de Hugo ou à l'Espagne et à l'Italie de Musset, aux Smarras et aux Guzla^ comme aux Cinq-Mars et aux Chroniques de Charles IX, et d'y renoncer pour aller chercher dans la vie de son temps et de son pays toute la matière du roman.

On peut s'en convaincre en consultant la liste de ses

œuvres à partir de la Physiologie du mariagCj qui a paru en décembre 1829. Pour ne citer que quelques-unes des premières : la Paix du ménage^ la Maison du chatqui-peloie, le Bal de Sceaux^ Gobseck, Une double famille, en i 830 ; V Auberge rouge, les premiers chapitres de la Femme de trenle ans, en 1831 ; Madame Firmiani, le Colonel Chabert, la Femme abandonnée, Louis Lambert, le Curé de Tours, la Grenadière, en 1832 : — autant de récits qui mettent en scène des Français, provinciaux ou parisiens, peu importe, des Français de TEmpire et de la Restauration; et je ne cite là que des œuvres inscrites dans la Comédie humaine, mais j'en trouverais beaucoup d'autres, sinon de même valeur, du moins de même nature et de même signification, dans les Œuvres diverses.

Voilà le fait, et on n'en saurait exagérer l'importance dans l'histoire du roman français. Dira-t-on qu'à proprement parler ce n'était pas là rompre avec l'école romantique, mais la devancer en quelque sorte dans sa marche, et développer plus vite qu'elle-même son propre programme? Ce serait un peu jouer sur les mots et, au fond, ne rien dire de plus que ce que j'ai dit. Oui, les hardiesses du réalisme et du modernisme étaient implicitement contenues dans la doctrine romantique, puisqu'elle affirmait avant tout autre principe la liberté de l'art et l'infinie diversité du beau, puisqu'elle admettait, puisqu'elle glorifiait le beau sous toutes ses formes, sous sa forme réelle aussi bien que sous sa forme idéale, et sous sa for^e actuelle aussi bien que sous sa forme archaïque. Dès 1827, Hugo avait dit en définissant l'art nouveau : < Tout ce qui existe dans le monde, dans l'histoire, dans la vie, dans l'homme, tout doit et peut s'y réfléchir, i Et il est certain que le romantisme s'est élevé peu à peu jusqu'à cette intelligente conception du

beau, dans laquelle l'humble et triste beauté de la vie moderne peut clle-môme trouver place; il est certain qu'il a fini par aboutir avec Musset aux Nuits et à la Confession cCun enfant da siècle, avec Lamartine à Jocelyn, avec Hugo aux Contemplations, aux Pauvres gens, aux Misérables, Mais si nos poètes en sont arrivés là, ils y sont arrivés par le chemin des écoliers et des poètes; ils y sont arrivés sans se presser, les uns vers 1835 ou 1840, les autres vers 1850 ou 1860. Pourquoi se seraient-ils pressés? Le poète, comme disait La Fontaine après Platon, est chose légère qui vole à tous les vents et fait de toute fleur son miel, il est libre de suivre sa fantaisie, et les charmants caprices où s'est égarée d'abord la muse du romantisme n'ont nul besoin d'excuse : Dernier chant da pèlerinage d'Harold, Orientales, Contes d'Espagne et d'Italie, tout est précieux et délicieux de ce qu'elle nous a donné dans sa première jeunesse.

Mais croirons-nous que le roman jouisse du môme privilège, et qu'il eût, lui aussi, le droit de s'attarder dans le rêve, dans de vagues et chimériques visions? Les maîtres qui l'ont fondé au xviii° siècle et qui tous ont été, en leur temps, de grands modernistes, l'abbé Prévost, Jean-Jacques, Diderot et Laclos, lui avaient tracé son domaine et assigné sa mission ; et s'il ne s'en était que trop écarté au commencement du xix^ siècle, s'il avait eu le tort de se confondre tour à tour avec le lyrisme dans Obermann ou René et avec l'histoire dans les Martyrs ou dans Cinq-Mars, l'originalité de Balzac, aux environs de 1830, est justement de l'avoir ramené dans sa voie et d'avoir renoué la tradition.

Si l'on veut savoir pourquoi c'est à cette date à peu près que Balzac a commencé à s'engager dans le bon

chemin, qu'on se reporte d'abord à Thistoire de sa vie. Certes, par sa nature même, par son tempérament positif, par son goût du réel et son esprit d'observation, il était pour ainsi dire prédestiné au rôle qu'il a joué. Mais encore fallait-il que l'âge fût venu, que la vie eût mûri et développé ses dons. Un jeune homme de vingtcinq ou môme de vingt ans peut être poète et grand poète; il ne saurait être peintre de mœurs. En 1830, Balzac a trente et un ans, il est dans sa pleine maturité; et si les entreprises commerciales ou industrielles dans lesquelles il s'était aventuré de 1825 à 1828, viennent de le réduire à la misère, elles ont eu l'avantage de le jeter dans la mêlée humaine, de le mettre en contact avec la vie, avec la société de son temps, avec des gens de toute condition, et de lui révéler, de façon un peu brutale, les réalités de l'existence. La première impulsion lui est venue de là, de sa propre vie, et ceci est trop évident pour qu'il soit nécessaire d'y insister.

Une autre impulsion, plus forte encore et plus décisive peut-être, lui est venue de son époque. On se laisse aller trop volontiers, en évoquant la France de Charles X ou de Louis-Philippe, à n'y plus voir que le groupe des rêveurs, poètes ou révolutionnaires, qui acclamaient Hernani et se faisaient tuer aux Journées de Juillet ou sur les barricades de 1832. C'est un point de vue bien trompeur. L'époque à laquelle appartient Balzac était assez saturée d'esprit scientifique et d'esprit bourgeois pour qu'un art réaliste y pût facilement germer et s'épanouir.

Il n'est pas bien sûr que Balzac eût beaucoup pratiqué Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, quoique leur nom revienne souvent sous sa plume et qu'il ait même dédié au second un de ses plus beaux romans, le Père

j/*. Mais il avait lu et relu les travaux de Gall et de iter. < J'ai acheté un superbe Lavaler », écrivait-il' à œur dès 1822 ; et quant au docteur Gall, qu'il a mis scène, avec son jargon mi-français, mi-allemand, > les Souvenirs d'un paria, il s'offrait en 1835 à écrire notice dans la Biographie Michaud 2. Ni Gall, ni out Lavater ne sont de grands savants, ils n'ont fondé une science ; mais ils ont essayé d'en fonder

et s'ils ont commis plus d'une bévue, ils ont cepen- : fait faire quelques pas à la physiologie. Tous deux iaient les rapports qui unissent en nous l'être phye et la personne morale. Leurs travaux, publiés ord en langue allemande, venaient d'être traduits français. Lavater était l'apôtre de la physiognoie et Gall le père de la phrénologie, c'est-à-dire Is se piquaient de découvrir le caractère, de suridre le secret de l'âme, l'un dans les traits du visage, 5 la démarche ou le geste, l'autre dans la forme du e et dans ses bosses qu'il étiquetait avec soin, lerche périlleuse, tentative souvent décevante, et iter put s'en douter le jour où, recevant un portrait l croyait être celui d'un assassin récemment conné à mort, mais qui était en réalité celui d'un hon-

musicien allemand, il y découvrit tous les indices lateurs d'une âme scélérate, et déclara qu'avec de îils traits il était impossible de n'être pas pendu. Il 1 lui arriver, ainsi qu'au docteur Gall, plus d'une aventure du même genre. Nos traits savent mentir ;

Peut-ôtre allait-il quelquefois à leurs cours vers 1820, alors habitait rue Lesdiguières; mais c'est une conjecture plutôt ne certitude (voir la Peau de chacirin), M. de Spœlberch de nvoul possède des lettres de Geoffroy Saint-Ililaire à Balzac. Corr,, p. 215.

LES ORIGINES DU ROMAN BALZACIEN iOl

ils savent cacher ce que nous ne voulons pas livrer de notre âme, et seule peut-être la mort fait tomber le masque. M. Sully-Prudhomme l'a dit admirablement dans une de ses Solitudes, la dernière et la plus douloureuse de toutes :

Dans cette mascarade immense des vivants,

Nul ne parle à son gré ni ne marche à sa guise ;

Faite pour révéler, la parole déguise,

Et la face n'est plus qu'un masque aux traits savants...

Vraie ou fausse, la doctrine de Gall et de Lavater avait frappé Balzac, et on en trouverait la preuve jusque dans ses chefs-d'œuvre, où il a si attentivement étudié l'extérieur de ses personnages et tâché, si je puis dire, d'expliquer le dedans par le dehors. Peut-être en trouve-t-on une preuve encore plus directe dans quelques-uns des petits écrits qu'il publiait en 1830 ou 1831, Élude de mœurs par les gants, Traité de la vie élégante, Théorie de la démarche *. Y joindrai-je sa Physiologie de la toilette, qui date du même temps? Ici, je crois sentir l'influence d'un autre maître, celle de Brillât-Savarin, l'auteur de cette Physiologie du goût qui est un livre presque célèbre et qui venait de paraître en 1825. Balzac était grand admirateur de Brillât-Savarin. Moins docte et moins pédant que Lavater ou Gall, Brillât-Savarin est lui aussi, à sa manière, un physiologiste; il est même uniquement cela, puisqu'il n'a observé dans l'homme que ce que sa vie a de plus matériel ou de plus animal, puisqu'il ne l'a vu et ne nous l'a montré qu'à table, une serviette sur les genoux et la fourchette à la main. Mais il l'a bien vu sous cet aspect-là ; et ni sa fine sensualité, ni sa bonne humeur, ni son goût des aphorismes n'ont

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