Lavater v est cité
été sans effet sur Balzac au temps où celui-ci composait après une Physiologie du mariage une Physiologie de la toilette, après une Physiologie gastronomique un Traité des excitants modernes, et je ne sais combien d'autres Physiologies encore, celle des positions, celle de Vadjoint, celle du cigare, etc.
Mais Tesprit, le véritable esprit de son époque, ce n'est pas tant un esprit scientifique qu'un esprit terre à terre et bourgeois. Dans l'histoire des mœurs, ce que 1830 représente avant tout, c'est l'avènement, le triomphe de la bourgeoisie, de cette bourgeoisie pour laquelle avaient travaillé sans le vouloir les hommes de 89 et que la Révolution avait enrichie des dépouilles de la noblesse et du clergé. Pendant les années de dictature jacobine, d'épopée napoléonienne ou de terreur blanche, elle avait dû s'effacer, se faire humble; rassurée à présent, victorieuse et couronnée en la personne de Louis-Philippe, elle se hâtait de s'installer orgueilleusement dans, sa conquête. Il fallait qu'elle eût ses peintres, ses historiographes respectueux ou narquois, et elle les a eus, en pleine période romantique. Voici venir Eugène Scribe, Stendhal, Mérimée, Henry Monnier, Daumier, Grandville, Gavarni.
Il n'y a pas à s'occuper de Stendhal et de Mérimée, si leurs œuvres n'ont pas eu, si elles n'ont pu avoir d'action sur le génie de Balzac, ou si elles n'ont agi sur lui que lorsque son génie était déjà formé. Quand Balzac a publié, en avril 1830, Jes premières Scènes de la vie privée, Mérimée n'était encore que l'auteur de la Chronique de Charles IX, de Matteo Falcone ou des Ames du Purgatoire : la Double méprise date de 1833. Pour Stendhal, avant le Rouge et le Noir, publié seulement en décembre 1830, il n'avait donné d'autre roman que son Armance ou
quelques scènes d'un salon de Paris, et dans cette œuvre de sèche analyse, issue des Liaisons dangereuses et d'Adolphe, on ne voit vraiment rien qui ressemble à du Balzac ou qui ait pu éveiller la vocation de Balzac *. Aussi serait-on presque tenté d'attribuer plus d'importance à Scribe ou à Picard qu'à Stendhal ou à Mérimée : car Picard et Scribe ont tous deux devancé Balzac; tous deux, ei gauchement, si imparfaitement que ce soit, ont avant lui essayé de peindre les mœurs bourgeoises, et Balzac a dit très haut tout le bien qu'il pensait de Scribe 2. Mais le nom auquel il faut s'arrêter, ce n'est
1. En 1840, dans sa Revue parisienne^ Balzac a fait grand éloge de la Chartreuse de Parme, et peut-être n'a-t-il renoncé à écrire la Bataille que parce que Stendhal Pavait devancé en appliquant la méthode réaliste au récit de Waterloo; voir sa lettre à Sthendal du 20 mars 1839. — Mais en 1831, dans ses Lettres sur Paris, il ne parlait de Rouge et Noir qu'avec froideur et sécheresse.
2. Lettres sur Paris (1830-1831); préface de la Peau de chagrin; les Petits bourgeois. — Dans le théâtre de Picard, Duhautcours ou le contrat d*union (1801) serait à comparer avec le Mercadet de Balzac, avec la Maison Nucingen et plusieurs autres de ses •• romans financiers ». La pièce, assez mal intriguée, est l'histoire d'un banquier, Durville, qui essaie de s'enrichir en faisant banqueroute et en obtenant de ses créanciers un « contrat d'union », ou, comme on dit de nos jours, un concordat. Durville est plus faible que fripon; le vrai fripon, le Du Tillet ou le Nucingen de la pièce c'est Duhautcours, qui a combiné toute celte escroquerie, qui en surveille l'exécution, et entend bien en empocher le bénéfice : personnage balzacien, mais sans relief, sans. vie. — Quant à Scribe, et pour ne parler que de ses premières pièces, il y aurait à citer : le Coiffeur et le perruquier (1824) ; il y est question de celte « huile de Macassar » si souvent nommée dans César Rirotteau;
— les Adieux au comptoir (1824); la scène, est dans la boutique de M. Dubreuil, marchand d'étoffes, rue Saint-Denis : la première scène, dialogue entre Dubreuil et sa femme qui le supplie de se retirer des affaires et de vivre en rentier cossu, n'est pas sans quelque analogie avec les premières pages de César Rirotteau;
— le Bal champêtre ou les grisettes à la campagne (1824); le lieu de la scène est un de ces bals de banlieue que Balzac allait bientôt décrire dans le Rai de Sceaux; — le Charlatanisme (1825);
pourtant ni celui de Scribe, ni celui de Picard : c'est celui d'Henry Monnier.
Singulière destinée que celle de Monnier! Le héros qu'il a créé, Joseph Prudhomme, est universellement connu, et lui-même est à peu près oublié. Il y a des gens qu'on définit en disant : * C'est le fils de son père », et il faut, au contraire, dire de Monnier : < C'est le père de son fils », pour que son nom rappelle quelque chose,
Monnier a été tout à la fois un écrivain et un dessinateur; mais qu'il manie la plume ou le crayon, toujours il est un caricaturiste, et un excellent caricaturiste, de même famille que Daumier ou Gavarni, le premier qui se soit amusé, au xix® siècle, à noter les types et les mœurs de la bourgeoisie ou du petit peuple. Il était à peu près de l'âge de Balzac. Comme lui, il avait été d'abord placé dans une étude de notaire, puis il était entré dans l'administration, dans les bureaux du ministère de la justice. Bientôt il en sort, et il en rapporte, en 1828, un premier cahier d'images intitulé Mœurs administratives dessinées d'après nature. Tous les types du bureaucrate sont là, depuis le haut fonctionnaire si plat avec son ministre, si insolent avec ses inférieurs, jusqu'à l'humble expéditionnaire pour qui la vie de bureau consiste à lire le journal auprès du poêle et à envoyer promener le public. C'est, par avance, comme l'illustration des Employés de Balzac. Après l'album des Mœurs administratives vient celui des Grisettes, et toutes les lithographies, toutes les bonnes charges publiées dans la Caricature et autres journaux auxquels collaborait en même temps Balzac.
sujet de la pièce : la réclame à Paris par les journaux et les relations mondaines; petite esquisse du roman de Balzac, Un grand l}07nmç de province 4 Paris \ — e|;ç.
Mais Henry Monnier ne se bornait pas à sa besogne de lithographe, il faisait un peu tous les métiers, il était auteur et acteur. Pour ses débuts dans les lettres, il donne, en 1830, ses Scènes populaires, qui vont grossir d'édition en édition et finiront par former huit volumes. Au théâtre il fait jouer ou plutôt il joue lui-même, sur la scène du Vaudeville, sa Famille improvisée, où il remplit à lui seul plusieurs rôles, ayant au plus haut degré Fart de se grimer et de changer de peau. Dans les Scènes populaires comme dans la Famille improvisée apparaît déjà Joseph Prudhomme. Sa figure n'a pas encore toute l'ampleur, toute la grandeur symbolique dont Monnier Fa revêtue plus tard dans Grandeur et décadence de Joseph Prudhomme, comédie en cinq actes qui ne fut représentée qu'en 1853 : là se trouvera la phrase bien connue : < Ce sabre est le plus beau jour de ma vie »; etc. Mais, dès 1830, la figure était posée et arrêtée dans ses lignes essentielles, symbolisant l'emphatique niaiserie, la solennelle bêtise du bourgeois. Prudhomme, c'est Jocrisse en redingote noire et cravate blanche, c'est M. Diafoirus, mais M. Diafoirus habillé à la mode de 1830, cravaté comme Royer-CoUard, coiffé en toupet comme M. Thiers, et armé du parapluie de Louis-Philippe ; c'est une création à la fois comique et grandiose. Dans la Famille improvisée, le maître de la maison le surprend juste à l'instant où il faisait l'aimable avec la bonne et venait de recevoir un retentissant soufflet; sans s'émouvoir, sans se troubler, il décline ses titres et qualités : < Monsieur, je vous présente mes civilités, — Joseph Prudhomme, professeur d'écriture, élève de Brard e£ îSaint- Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux, et qui, pour le moment, plaisantait avec la bonne ». Tel il reparaît dans plusieurs des Scènes populaires, à cette dif-
férence près qu'il ne s'y permet plus aucune plaisanterie du môme genre, qu'il y est toujours noble et digne, prompt aux apostrophes, prompt à maudire l'ombre de « l'usurpateur corse », et à célébrer « le Roi, les autorités constituées et la gendarmerie i.
Il y a bien d'autres acteurs dans les Scènes populaires : des épiciers retirés des affaires, des rentiers, des sénateurs, des magistrats, des domestiques, des concierges, disons d'un mot : toute l'humanité que va peindre Balzac. Tantôt la scène s'intitule : le Roman chez la portière, et nous assistons à une lecture à voix haute de Cœlina ou l'enfant du mystère (la lectrice dit à tort : Venfant du ministère) y dans la loge d'un portier, en présence de son épouse, de quelques voisines, et de quelques locataires du rez-de-chaussée ou du sixième; leur costume, leurs allures, leurs intonations et leurs défauts de prononciation, tout est exactement noté; — et si l'on se rappelle comment Balzac a fait parler ses portiers ou ses portières. M™» Vauthier ou M™« Cibot, on ne pourra douter du plaisir que lui causait la M"»® Desjardins d'Henry Monnier en ne manquant pas une occasion de dire c le cintième > ou bien « le collidor i. — Tantôt la scène est à la cour d'assises, où des juges, des avocats, des témoins, des jurés et des gendarmes ahurissent à tour de rôle de leurs questions ou de leurs éloquentes tirades une espèce d'idiot, Jean Iroux, accusé de meurtre sans qu'il comprenne pourquoi. Encore une création légendaire que celle de Jean Iroux, une création destinée à faire fortune et à s'enrichir de bien des drôleries qu'y ajoutera la jeunesse des ateliers ou du quartier latin. Puis, c'est une scène d'exécution, avec dialogue entre deux gamins de Paris qui sont venus voir guillotiner, et là se rencontre le mot cité par Hugo dans les
Misérables, comme par Balzac dans un de ses articles : « N'ayez pas peur, gendarme, — crie le gamin qui, malgré la défense, a grimpé au réverbère, — j'me tiens bien, je n'tomberai pas! » Et le gendarme de répondre : € Je m'importe peu que lu lombes... > Ou bien encore, c'est une scène de déménagement, des querelles entre époux, des propos d'enfant terrible, un voyage en diligence avec toui ce qui se pouvait échanger en cours de route de réflexions banales, de propos aigres-doux, de niaises galanteries... Bref, partout et toujours, c'est du réalisme caricatural, mais plein de comique et de saveur
On ne saurait croire, à moins d'avoir lu de près les œuvres de l'un et de l'autre, la séduction et l'influence que Monnier a exercées sur Balzac. Balzac lui a consacré de nombreux articles, et n'a jamais parlé de lui qu'avec un véritable enthousiasme. Les facéties de Monnier faisaient ses délices. Combien de fois n'a-t-il pas cité la sentence de Prudhomme : « Otez l'homme de la société, vous l'isolez! » Il a été littéralement, et pendant toute sa vie, obsédé, hanté du souvenir de Prudhomme. Il l'a mis à son tour en scène, en 1830, dans sa Comédie du diable; il a projeté diverses pièces de théâtre, Joseph Prudhomme j Prudhomme bigame , etc., où il lui eût donné le principal rôle * ; enfin, il l'a dessiné de nouveau dans les Petits bourgeois, sous le nom de Phellion, — et la copie est peut-être supérieure à l'original, mais il reste que c'est une copie.
Et sa dette envers Monnier ne se borne pas là, il s'en faut. Ses Œuvres diverses ^ renferment quarante ou cinquante chroniques ou saynettes, publiées en 1830 et 1831
1. Lettres à PÉtrangère, p. 197, 423, 424, 431, 433, 443, 447, 448.