Voir aussi les articles cités dans VHistoire des Œuvres
dans la Caricature^ dans le Voleur ^ la Mode, la Silhouette, et qui semblent autant de pages détachées des Scènes populaires : elles sont intitulées VÉpicier, le Garçon de bureau, Tableau d'un intérieur de famille, la Reconnaissance du gamin, Une garde (dialogue entre deux gardes nationaux), le Départ d'une diligence, etc. L'analogie est telle avec la manière d'Henry Monnier que certains bibliographes s'y sont trompés et ont attribué à celui-ci des articles de Balzac, ou réciproquement. Aucun de ces petits écrits n'est, du reste, très bon ; ils n'ont d'autre valeur que de nous montrer en quelque sorte le point de départ du réalisme balzacien. Mais qu'on relise après les Scènes populaires les Petites misères de la vie conjugale, dont Balzac a publié les divers chapitres de 1830 à 1845 et dont le titre même est un emprunt fait à Monnier, à son album des Petites misères humaines (1829) : on verra mieux encore ce que l'auteur de la Comédie humaine doit au père de Joseph Prudhomme.
Je ne dis rien de Daumier, de Grandville ou de Gavarni, parce que, s'ils ont eu une influencé sur Balzac, elle a ngi dans le môme sens que celle de Monnier, et que la sienne a été la plus forte, la plus féconde. Mais ce que je ne puis ni ne veux oublier, c'est la part qui revient, dans l'éducation intellectuelle de Balzac et dans l'heureuse évolution de son génie de 1829 à 1833, à nos grands classiques français. Déjà ils lui étaient familiers et chers, et il a constamment tendu depuis lors à se rapprocher d'eux, à se pénétrer de leurs leçons. Il a fait mieux que les imiter : il est peu à peu arrivé à les continuer, à enrichir de plus d'un chapitre l'histoire qu'ils avaient entreprise de l'âme humaine et des mœurs françaises. Plus on avance dans l'œuvre de Balzac, et plus on y rencontre, dans Eugénie Grandet ou dans le Médecin
de campagne, dans le Cousin Pons ou dans les Petits bourgeois, de ces morceaux qui font dire : « C'est du La Bruyère.., C'est du Molière... », ou : « C'est du Diderot... » Mais dès 1830, dans Gobseck par exemple, il y avait chez Balzac de ces morceaux excellents dont il ne faudrait pas plus faire honneur à Monnier qu'à Walter Scott. Il en faut faire honneur à de plus illustres maîtres.
Personne n'a pratiqué Rabelais, personne ne Ta aimé plus que ne faisait Balzac. Pour lui, Rabelais n'était pas seulement un grand génie, c'était un compatriote, un Tourangeau comme lui, et il y avait dans son culte pour Rabelais quelque chose de l'amour qui nous attache à la ville ou au village où nous sommes nés, à la petite patrie. Il avait lu aussi, il chérissait les romans de Prévost; il avait lu Lesage et Regnard, il lisait Saint- Simon, si bien fait pour lui plaire; mais, avec Rabelais, ses vrais maîtres français, dès 1829 ou 1830 et désormais jusqu'à la fm de sa vie, ont été La Bruyère, Molière et Diderot.
Le premier livre qu'il ait voulu éditer, en 1825, quand il s'est trouvé pour son malheur à la tête d'une imprimerie, c'a été un Molière. Dans ses articles de 1830, il en est plus d'un, VHomme malheureux, le Charlatan, etc., qui sont faits comme des « caractères » de La Bruyère et qui, très évidemment, y prétendent. Notons enfin que, loin d'être oubliés ou démodés, les contes et romans de Diderot, chefs-d'œuvre exquis d'art réaliste, — Ceci n'est pas un conte, les Deux amis de Bourbonne, etc., — étaient dans tout l'éclat et toute la fraîcheur de leur nouveauté à la fin de la Restauration. La plupart d'entre eux avaient été publiés pour la première fois dans les derniers jours du xviu® siècle, et le plus beau de tous, le Neveu dç Rameau, venait seulement de l'être, en 1823,
GrAce à Diderot, grâce à La Bruyère et à Molière, ce que Balzac n'avait encore fait qu'entrevoir, il va le voir clairement; grâce à eux, des ébauches caricaturales d'un Henry Monnier, il va dégager l'œuvre de vérité. La période des tâtonnements est pour lui close; devant lui la Comédie humaine se dresse, « plus vaste que la cathédrale de Bourses * ».
1. Corr.j p. 420. — Il y aurait toute une étude à écrire sous ce titre : « Balzac et les classiques » ; je me borne à quelques indications. Balzac se rapproche de Rabelais par son goût des créations gigantesques et des basses ou « drolatiques » plaisanteries, par son matérialisme et son esprit satirique. — Il ne se rapproche guère de Prévost que par son amour des péripéties compliquées; une scène de la Peau de chafjrin, le réveil des convives au lendemain de l'orgie, semble lourdement imitée des Mémoires d^un honnête homme, un des derniers romans que Prévost ait écrits, et accuse les différences qui les séparent. — Il se revendique de Lesage dans la préface de Splendeurs et misères, et il songeait à Turcaret on peignant Nucingen, à M"* la Ressource en peignant M*^ Nourrisson et M"' de Sainte-Estève. Mais il songeait plus encore à Frosinc et à Géronte auquel, dans la même préface, il compare Nucingen. — D'année en année, il se montre plus jaloux de rivaliser avec Molière. Les scènes, les figures et les répliques dignes de Molière abondent dans les Parenta pauvres^ la Gibot, c'est Béline concierge ; Fraisier, c'est M. Bonnefoi; M"* Gamusot de Marville, c'est M"' de Sottenville. Il n'y a peut-être pas une seule des grandes œuvres de Molière à laquelle ne corresponde une œuvre de Balzac. Il a refait Harpagon en Grandet et M"'" Jourdain en M""® Mercadet; il a refait le Tartuffe dans les Petits bourgeois, où Molière est nommé dix fois, le Malade imaginaire dans la Marâtre, les Précieuses ridicules et les Femmes savantes dans la Muse du département. Son erreur a été d'oublier que les exagérations et les outrances qu'exige l'optique théâtrale, sont moins à leur place dans le roman. — Il a fort bien parlé de Diderot romancier dans un article de sa Revue parisienne. Le Neveu de Rameau est cité, loué et tant bien que mal imité dans la Maison Nucingen. Il y aurait de même à comparer avec les verveuses tirades de Rameau celles de Vautrin dans le Père Goriot, celles de Gobseck et de Gambara. Dans Echaritillon de causerie française, dans les Martyrs ignorés (histoire de Bouju), dans VEnvers de Vhistoire contemporaine (récit de M. Alain), dans les récits anecdotiques du Médecin de campagne.
les procédés do narration sont ceux de Diderot. Ceci n'est pas nn conte se reflète dans la Muse du déparlement. V Auberge rouge est un de ces « cas de conscience » qu'afl'ectionnait Diderot. — Rousseau a eu sur Balzac une influence moins heureuse. Dans sa jeunesse, il Tavait souvent entendu louer et commenter par son père. Il s'est souvenu de la Nouvelle Héloïse dans les Mémoires de deux jeunes mariées^ le Lys dans la vallée, le Curé de village, où M"" Graslin s'applique à copier Julie de Wolmar, le Médecin de campagne, où Bénassis est un Wolmar célibataire. Mais s'il avait raison d'admirer le réalisme bourgeois de la Nouvelle Héloïse et s'il a eu raison de l'imiter, Jean-Jacques lui a été funeste par son emphase sentimentale, par ses abus de la description, surtout par sa misanthropie, ses paradoxes, son humeur prédicante, qui ont passé dans la Comédie humaine et que n'y viennent pas racheter, comme chez Jean-Jacques, les effusions d'une ilme de poète.