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CHAPITRE IV

A propos d'un drame de Balzac, celui de la Marâtre, représenté en 1848 sur la scène du Théâtre historique, le directeur de ce théâtre, Hippolyte Hostein, raconte ceci dans ses Historiettes et souvenirs :

... Je le priai de me dire, si cela était possible, quelques mots du sujet nouveau qu'il nous destinait.

— Ce sera une chose atroce, reprit Balzac.

— Comment, atroce?

— Entendons-nous, il ne s'agit pas d'un gros mélodrame où le traître brûle les maisons et perfore à outrance les habitants. Non, je rêve une comédie de salon où tout est calme, tranquille, aimable. Les hommes jouent paisiblement au whist, à la clarté de bougies surmontées de leurs petits abat-jour verts. Les femmes causent et rient en travaillant à des ouvrages de broderie. On prend un thé patriarcal. En un mot, tout annonce la règle et l'harmonie. Eh bien, làdessous les passions s'agitent, le drame marche et couve, jusqu'à ce qu'il éclate comme la flamme d'un incendie. Voilà ce que je veux.

— Vous êtes dans votre élément, maître. Alors, votre donnée est trouvée?

— Complètement. C'est le hasard, notre collaborateur habituel, qui me l'a fournie. Je connais une famille — je ne la nommerai pas — composée d'un mari, d'une fille que

le mari a eue d'une première union, et d*une belle-mère, jeune encore et sans enfant. Les deux femmes s'adorent. Les soins empressés de Tune, la tendresse mignonne et caressante de l'autre font l'admiration de l'entourage.

Moi aussi, j'ai trouvé cela charmant... d'abord. Ensuite, je me suis étonné, non point qu'une belle-mère et sa bru fussent bien ensemble, — cela n'est pas précisément contre nature, — mais qu'elles fussent trop bien. L'excès gâte tout.

Malgré moi, je me pris à observer; quelques incidents futiles me maintinrent dans mon idée. Enfin, une circonstance plus grave m'a prouvé, un de ces derniers soirs, que je n'avais point porté un jugement téméraire.

Comme je me présentais dans le salon, à une heure où il ne s'y trouvait presque plus personne, je vis la bru sortir sans m'avoir remarqué. Elle regardait sa belle-mère. Quel regard! Quelque chose comme un coup de stylet. La bellemère était occupée à éteindre les bougies de la table de whist. Elle se retourna du côté de sa belle-fille; leurs yeux se rencontrèrent, et le plus gracieux sourire se dessina en même temps sur leurs lèvres. La porte s'étant refermée sur la bru, l'expression du visage de l'autre femme se changea subitement en une amère contraction.

Tout cela prit, vous le pensez bien, le temps d'un éclair, mais ce temps m'avait suffi. Je me dis : Voilà deux créatures qui s'exècrent! — Que venaiWl de se passer? Je n'en sais rien, jamais je ne voudrai le savoir; mais partant de là, un drame tout entier se déroula dans mon esprit *.

Pour peu qu'on se rappelle la Marâtre, cette page doit sembler curieuse ; et elle Test, en effet. Elle permet de saisir sur le vif le procédé de travail de Balzac. Sur une donnée de robservation, — et ici la donnée était des plus brèves, — sur quelques indices d'antipathie ou de haine entre deux femmes, son imagination échafaude soudain tout un drame domestique, drame noir, à péripéties violentes, qui met aux prises belle-mère et bellefîlle dans une rivalité d'amour et se termine par le

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