‹ Balzac: l'homme et l'œuvreChapitre 43 sur 73 · Histoire des œitvi*es · texte numérisé non relu

Histoire des œitvi*es

L'OBSERVATION t)ANS « LA COMÉDIE HUMAINE » 139

suicide de la belle fille. En môme temps, sa pensée intervient pour donner au drame sa signification, sa portée sociale ; il en fait une sorte de réquisitoire contre la vie bourgeoise, et il fait dire à un des personnages qu'il met en scène : c Dans toutes les familles, j'ai vu de vilains côtés. Le public aperçoit un extérieur décent, d'excellentes, d'irréprochables mères de famille, des jeunes personnes charmantes, de bons pères, des oncles modèles ; on leur donnerait le bon Dieu sans confession, on leur confierait des fonds... Pénétrez là dedans : c'est à épouvanter un juge d'instruction. »

Telle est la marche qu'a suivie l'esprit de Balzac dans le drame de la Marâtre, et qu'il s'agisse de ses drames ou de ses romans, telle est la marche habituelle et normale de son esprit, telle est la genèse et, si le mot n'est pas trop ambitieux, la loi de toutes ses grandes créations. Il s'inspire de la réalité, il y prend son point de départ ; mais sur cette réalité, sur ces faits particuliers qu'il a recueillis viennent travailler son imagination et sa pensée, -- son imagination, pour les agrandir et les développer puissamment ou même démesurément, — sa pensée, pour les interpréter dans un sens plus ou moins pessimiste et les rattacher à sa conception générale de la vie. Observation, imagination, pensée, ce sont là les trois éléments dont la combinaison constitue le roman balzacien.

Essayons tout d'abord d'y faire la part de l'observation, puisque, aussi bien, là est la vraie gloire de Balzac, puisque, en dépit de tous ses défauts, ce qui nous empêchera toujours de le confondre avec les romanciers populaires, c'est qu'il a été, et jusque dans ses pires feuilletons, un grand observateur.

On peut s'étonner qu'il en soit un. Ce « galérien de plume et d'encre », ainsi qu'il se nommait lui-même, ce Balzac en robe de moine, enfermé dans son cabinet de travail comme dans une cellule de couvent et assis à son bureau de minuit à cinq heures du soir, on peut se demander où et quand il observait les hommes. Qu'un conteur, un Dumas père, produise deux cents volumes, passe encore ; il n'a pour les écrire qu'à puiser dans sa féconde et inépuisable imagination. Mais que Balzac ait produit à peu près autant que Dumas père et que son œuvre à lui soit d'un peintre de mœurs, qu'une seule vie, et qui ne fut pas très longue, lui ait suffi pour acquérir une si vaste expérience et pour la mettre en œuvre, l'énigme est plus embarrassante.

Son cas, toutefois, n'est pas unique. Il y a plusieurs façons d'observer. Il y a celle de La Bruyère, de Saint- Simon, vingt ou trente ans attentifs aii spectacle de la vie avant d'écrire ; et il y a celle de Molière, de Diderot, emportés dans le tourbillon, surchargés d'occupations et de tracas, mais prompts à comprendre le sens des faits et à tout voir d'un seul regard.

Balzac est de ceux-là, de ceux qui voient vite.

Si laborieuse, d'ailleurs, qu'ait été sa vie, elle ne s'est point tout entière écoulée à l'écart, dans une tour d'ivoire. Il a vécu, au contraire, plus mêlé qu'aucun autre romancier aux réalités de l'existence. « J'ai été pourvu d'une grande puissance d'observation, disait-il, parce que j'ai été jeté à travers toutes sortes de professions involontairement*. » Enfant, il grandit parmi les

Page 1