Corr,, p
les a vus : « Quand je veux, je tire un voile sur mes yeux. Soudain, je rentre en moi-même, et j'y trouve une chambre noire où les accidents de la nature viennent se reproduire* ». Comme, néanmoins, la plus fidèle mémoire a ses défaillances et qu'il pourrait quelque jour oublier des choses plus importantes que le nom de telle ou telle rue d'Angoulême, il a sur sa table un petit registre qu'il appelle c son garde-manger » ; il y inscrit ses sujets, ses idées premières, et les traits de mœurs, les mots de nature, les mille petits faits expressifs qu'il recueille au jour le jour en cheminant à travers la vie *.
Peut-être s'aperçoit-on un peu trop que l'étude de la réalité a été pour lui t une passion ».
Il a voulu tout voir et tout savoir. Pas un métier, pas une science, pas un fait qu'il se crût le droit d'ignorer. Son œuvre ressemble à une encyclopédie. On y apprend la politique, la philosophie, l'histoire, le blason, la géographie, le droit, la médecine, le commerce, l'industrie, l'architecture, l'agriculture. On y apprend à jouer le boston et la mouche, à soigner une apoplexie, à prendre les loutres, à faire repousser les cheveux; on y apprend même l'art d'avoir à volonté des filles ou des garçons '. Il est traité de la canalisation dqms le Curé de village, de l'exhérédation des enfants naturels dans Ursule Mirouet,
1. M"* Surville dit qu*ii n'avait pas de mémoire; mais il la contredit dans Louis Lambert,
2. Lettres à l'Étrangère, p. 490; Balzac, par M"' Surville; Portrait intime de Balzac, par Edmond Werdet.
3. « La marée donne les filles, la boucherie fait les garçons. » {Traité des excitants modernes, axiome m.)
de la lettre de change, du billet à ordre et du protêt dans les Illusions perdues, d'une maladie appelée la plique polonaise dans VEnvers de l'histoire contemporaine y du pylore et de ses fonctions à la fin du Lys dans la vallée ; de quoi n'est-il pas traité dans les romans de Balzac?
Ses contemporains, émerveillés, vantaient l'universalité de ses connaissances. « C'est un "Dieu! » s'écriait Davin, et M™« de Girardin répondait : « C'est le diable ! »
Il en faut rabattre. Balzac ne sait pas tout, quoiqu'il sache bien des choses; et en voulant tout savoir, il oublie parfois que rien ne peut s'apprendre en un jour. Consulter deux membres de l'Institut et lire Berzélius avant de parler de chimie dans la Recherche de l'absolu, consulter un vieux musicien allemand et lui faire « jouer et rejouer » le Mosè de Rossini avant de parler de musique dans Massimilla Boni et Gambara, c'est de la conscience, c'est de la probité littéraire, et c'est de l'enfantillage. Ni la musique, ni la chimie ne s'apprennent si vite, au hasard de quelques lectures ou de quelques entretiens. Cette science improvisée reste fort sujette à caution. Il y a de l'information hâtive et superficielle dans certaines parties de la Comédie humaine, du banal reportage, et, çà et là, du lieu commun, du préjugé.
Ailleurs, en revanche, il y a excès de précision, trop grand luxe de détails techniques. On a cru louer Balzac en disant qu'il fallait être juriste pour lire César Birotteau et médecin pour lire le Père Goriot. Singuliers romans que ceux qui ne seraient intelligibles qu'à des spécialistes ! Ni le Père Goriot ni César Birotteau ne méritent une si fâcheuse louange. Mais il y aurait un peu moins de pathologie dans l'un et de droit commercial dans l'autre, qu'ils n'en seraient assurément que plus beaux.
l'observation dans « LA COMÉDIE HUMAINE » Ibl
Balzac est pédant. Il a le pédantisme de Tobservation. Il regrettait de n'avoir pu nommer une par une, en écrivant le Lys dans la vallécy toutes les herbes qui forment une pelouse *. S'il trace un portrait, il ne nous fait pas grâce d'une ride ou d'une verrue, d'un ruban ou d'une agrafe ; s'il décrit une maison, il s'arrête dans chaque pièce, inspecte les meubles et les tentures, ouvre les placards, et dresse un inventaire en règle. Il excelle à noter les secrets accords de l'âme et des choses, le rapport de la maison à l'habitant et du costume ou delà profession aux sentiments et aux idées; mais ce rapport, en bien des cas il l'exagère. Déterministe avec ferveur et lourdeur, il voudrait assimiler l'être humain à l'animal, et la vie de l'âme, si pleine de mystère et d'imprévu, à la vie mécanique de l'instinct. De la forme d'un nez ou de la coupe d'un habit, il voudrait déduire le caractère d'un homme ou d'une femme, comme le naturaliste déduit les mœurs d'un carnassier de la forme de sa mâchoire, comme Cuvier, à qui il ne déteste pas de se comparer, reconstituait une espèce disparue avec un débris d'ossement ou une empreinte. Il en arrive, lui, à reconstituer toute une existence humaine avec le pli d'un vêtement : « La culotte de drap côtelé... était un peu trop large ; le corps s'y trouvait à l'aise, et les plis usés indiquaient par leur disposition un homme de cabinet 2. > Il a beaucoup de ces prétentieuses formules, qui sont moins d'un émule de Cuvier que d'une dupe de Lavater ^.