‹ Balzac: l'homme et l'œuvreChapitre 57 sur 73 · Corr., p. 526; — Lettres à l'Étrangère, p · texte numérisé non relu

Corr., p. 526; — Lettres à l'Étrangère, p

l'observation dans « LA COMÉDIE HUMAINE » 173

Cet homme était tout ce qu'est Vautrin, moins la passion que je lui ai prêtée. 11 était le génie du mal, utilisé d'ailleurs *. > Autant valait nommer Vidocq, — Vidocq avec qui il avait dîné certain soir chez ce môme M. Appert qui lui avait présenté Sanson, Vidocq jadis condamné pour faux, Vidocq Tancien forçat, devenu un beau jour chef de la sûreté à Paris, sous la Restauration, et propriétaire à Saint-Mandé. Non seulement, Balzac avait dîné avec lui, mais il avait lu les œuvres écrites par lui ou publiées sous son nom. Il a trouvé dans ses Mémoires (1828-1829) * le récit de ses évasions sans nombre, de ses multiples € incarnations >, de ses coups d'audace qui lui avaient valu la considération de ses compagnons de chaîne et faisaient de lui, dans le monde des repris de justice, une sorte de grand dignitaire; et il y a trouvé toute une peinture de la prison ou du bagne, depuis les surnoms grotesques ou terribles qui font penser à Trompe-la-mort et à Bibi-Lupin, jusqu'aux plaisanteries que ressert Vautrin sur la soupe aux gourganes, jusqu'à l'art, où excelle la vieille M"o Michonneau, de faire d'une claque reparaître sur une épaule de forçat les deux lettres fatales. Les Mémoires d'un forçai ou Vidocq dévoilé (1828) lui ont suggéré la métamorphose de Vautrin en prêtre espagnol, et lui ont appris à ne point dire : du sang, mais : du raisiné, non point la tête, mais : la sorbonne ou la tronche, non point : la guillotine, mais : la veuve, et non point :

\ , Lettre à M, Wppolyle Castille.

2. Ces Mémoires ont été rédigés, croit-on, d'après des notes de Vidocq, par Maurice pour les deux premiers tomes, et pour les deux outres par Lhéritier, auteur des Mémoires de Sanson auxquels Balzac avait collaboré en 1830. Les trois ouvrages relatifs à Vidocq qui sont cités ici, ont servi à Tauteur des Misérables autant qu'à Balzac.

tuer quelqu'un, mais : le terrer. Les Voleurs ^ physiologie de leurs mœurs et de leur langage (1837) ont achevé de l'initier aux beautés du langage « bigorne i ; ils ont, en outre, pour nous Tintérét de nous présenter un très beau portrait de Vidocq par Devéria ; et en vérité, ce Vidocq en redingote, cravaté de blanc, cette forte carrure, cette tête puissante, cette large face aux lèvres trop fines, cette expression à la fois hardie et pateline, c'est Vautrin embourgeoisé, Vautrin rentier, — mais c'est bien Vautrin.

Balzac déclare également que Desplein, Henri de Marsay, le père Goriot ont vécu*. Il dit de Goriot : « L'événement qui a servi de modèle offrait des circonstances affreuses, et comme il ne s'en présente pas chez les cannibales; le pauvre père a crié pendant vingt heures d'agonie pour avoir à boire, sans que personne arrivât à son secours, et ses deux filles étaient, l'une au bal, l'autre au spectacle, quoiqu'elles n'ignorassent pas l'état de leur père. > On peut rapprocher cela de ce qu'il fait dire à l'avoué Derville à la fin du Colonel Ckabert : € J'ai vu mourir un père dans un grenier, sans sou ni maille, abandonné par deux filles auxquelles il avait donné 40 000 livres de rentes. > Il s'agit évidemment du même fait dans les deux textes, et le second semblerait indiquer que c'est dans l'étude de maître Guillonnet- Merville que Balzac avait jadis entendu conter l'histoire de Goriot *.

Et César Birotteau a vécu, lui aussi : il se nommait

1. Lettre à M. Hippolyte Castille, préface du Cabinet des antiques,

2, Ainsi peut-être que Thistoire de M"" de Restaud et du testament brûlé, dans Gobseck; voir une autre phrase du même passage.

Antoine Caron, marchand parfumeur, établi depuis 1778 rue du Four-Saint-Germain, au coin de la rue des Canettes. Sa boutique, à renseigne de la Reine desfleurSy avait servi de refuge aux royalistes et aux conspirateurs sous le Directoire et le Consulat. Louis XVIII lui décerna une médaille en récompense de ses services *.

Faut-il poursuivre? Faut-il reconnaître E. Geoffroy Saint-Hilaire dans M. de Saint-Vandrille et le baron Cuvier dans le baron Sinard (Entre savants), — Frédéric Lemaitre dans Robert Médal (le Cousin Pons), — Bouffé dans Vignol (les Illusions perdues), — Delacroix dans Joseph Bridau (la Rabouilleuse), — Lherminier dans La Palférine (Un prince de la Bohème), — Léon Gozlan dans Nathan (Une fille d'Eve), — le libraire Ladvocat dans Dauriat (les Illusions perdues), — Emile de Girardin dans du Tillet (César Birotteau)1 Et dans Mercadet reconnaîtrons-nous Balzac, Harel ou Victor Bohain 2?

On n'en finirait pas de compter les allusions ou les personnalités que des lecteurs malveillants ou trop érudits ont découvertes dans la Comédie humaine. Celuici déclarait, à la lecture des Illusions perdues : € Lucien de Rubempré, c'est Jules Janin, c'est sa vivante image >, — et celui-là, après avoir lu la Muse du département : € Jules Janin, c'est Lousteau, il n'y a pas à s'y

1. Vieilles maisons, vieux papiers^ par G. Lcnôtre. Dans le même livre, M. Lenôtre se fait fort de nommer les originaux de Corentin (les Chouans), de Michu et des frères de Simeuse {Une ténébreuse a/faire), de M"" d'Esgrignon (le Cabinet des antiques). Selon lui, Tabbé Loraux (César Birotteau) a eu •« sans aucun doute » pour modèle Tabbé de Keravenan, vicaire à Saint-Sulpice. Par malheur, M. Biré, dont l'érudition n'est pas moins grande, dit avec une égale assurance : « L'abbé Hinaux, confesseur de la duchesse d^Angoulème, a servi de modèle à Balzac pour peindre Tabbé Loraux... »

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