Balzac en Bretagne, par M. du Pontavice de Heussey
2. Préface de Une ténébreuse a/faire; Honoré de Balzac, par M. Biré. — Dès le temps de ses débuts, Balzac assure qu'il s'inspirait volontiers des causes célèbres; la préface du Vicaire des Ardennes renvoie le lecteur aux Annales de la cour de Cassation, année i8i6. MM. Cerfbeer et Christophe signalent des analogies entre le crime de Tascheron, dans le Curé de village, et l'affaire Marcellange, procès criminel qui avait occupé tout Paris.
condamnée à vingt-deux ans de réclusion; elle avait soixante-sept ans, et était fille d'un président de la chambre des comptes de Rouen; au retour des Bourbons, en 1814, elle obtint la remise de sa peine. Elle est devenue M"™® de la Chanterie dans V Envers de l'histoire contemporaine, où tous ces détails reparaissent, à peine modifiés. Certains noms même y sont modifiés de telle manière qu'ils n'en sont que plus aisément reconnaissablés; un des chauffeurs de 1807 s'appelait Lebrec dit Fleur-d'Épine . : il s'appelle dans le roman Fleur-de- Genôt.
Balzac avait connu l'affaire Clément de Ris et l'affaire Le Chevalier par les Mémoires de M"« d'Abrantès. Il était lié avec elle, et grand lecteur de ses Mémoires, dont il avait facilité la publication en traitant pour elle avec l'éditeur Mame. Si on avait le courage de les lire en entier, on verrait qu'il leur a fait plus d'un emprunt. Il y a pris le nom de son Rastignac. Au tome P% ]\|me d'Abrantès expose longuement les démêlés de Bonaparte et de Salicetti qu'une haine corse animait l'un contre l'autre ; elle peint Salicetti décrété d'accusation, réfugié chez M*»® Permon, et de sa cachette entendant son ennemi Bonaparte parler de lui d'une voix méprisante. La scène avait frappé Balzac : elle a passé dans Une vendetta *.
Le sujet de V Auberge rouge, dit M"* Surville, lui fut donné par un ancien chirurgien des armées, ami de l'homme qui fut condamné injustement. Mon frère n'ajouta que le dénouement.
1. Une vendetta a paru en 1830, un an avant les Mémoires de M"* d'Abrantès. Mais Balzac, lié avec elle depuis 1828, avait pu lui entendre conter cette scène, ou la lire en manuscrit. Il ne me parait pas douteux qu'il la connaissait avant d'écrire son petit roman.
Un épisode sous la Terreur lui fut raconté par le 'sombre héros de cette histoire. Mon frère désirait voir Sanson, l'exécuteur des hautes-œuvres. M. Appert, inspecteur général des prisons, avec qui mon frère était lié, lui ménagea une entrevue... Il attire si bien la confiance de Sanson que celui-ci, entraîné, arrive à peindre les souffrances de sa vie. La mort de Louis XVI lui avait laissé des terreurs et des remords de criminel (Sanson était royaliste). 11 fit dire pour le roi, le lendemain de Texécution, la seule messe expiatoire qui fut peut-être célébrée à Paris ce jour-là.
Ce fut aussi la conversation que mon frère eut avec Martin, le célèbre dompteur d'animaux, à l'Issue d'une de ses représentations, qui lui fit composer l'article intitulé Une passion dans le désert.
Dans Béatrix, où, à côté de M»« des Touches, il peint M™*^ de Rochefîde et le musicien Conti rivés Tun à l'autre par une vieille passion qui leur pèse et qu'ils n*ont pas la force de rompre, il s'est souvenu de ce que M™o Sand lui avait dit de Litz et de M^e d'Agoult, et en même temps de celle qui l'avait si bien renseigné. « Oui, M"® des Touches est George Sand ; oui, Béatrix est trop bien M™« d'Agoult. > Ce qui n'empêche pas M"« des Touches d'avoir aussi quelques traits de M"® Georges ^
Thaddée Paz, le Polonais proscrit qui, dans la Fausse maîtressCy cache un amour vrai sous une passion feinte, s'appelait dans la réalité Thaddée Wylezinski ; c'était un cousin de M"*« Hanska, qu'il adorait silencieusement.
1. Lettres à VÉtrangère^ p. 464, 527; Histoire des œuvres.-^ Au tome II de son George Sandy M"* Karénine fait ressortir la parfaite ressemblance de George Sand et de M"* des Touches, de Béatrix et de M"* d'Agoult, de Claude Vignon, autre personnage du même roman, et de Gustave Planche, dans toutes les pages où il n'y a point d'aciton et qui ne sont que portraits, — Le nom de Conti est celui d'un avocat qui avait reconnu Balzac, en 1838, dans les rues d'Ajaccio et lui avait aussitôt consacré un article dans le Journal de la Corse, au grand déplaisir du voyageur qui eût voulu garder l'incognito (Lettres à VÉtrangère, p. 471).
« La mort de Thaddée que vous m'apprenez, m'a fait du chagrin; vous m'aviez tant parlé de lui que j'aimais qui vous aimait ainsi, quoique!... Vous avez bien deviné pourquoi j'avais appelé Paz Thaddée , en lui donnant le caractère et les sentiments de votre pauvre cousin *. >
Dans la Cousine Bette, il y a l'écho et comme le contrecoup sur son cœur de cette affaire Colomès qui l'avait si vivement intéressé en décembre 1845. Qu'on relise ce qu'il a dit de M™« Colomès : nièce d'un maréchal de l'Empire, femme d'un haut fonctionnaire, éperdument éprise à quarante-cinq ans d'un tout jeune homme pour qui elle en arrive à faire des faux et à se livrer € à des usuriers, à des vieux >. N'est-ce pas, en germe, tout le drame de la Cousine Bette, et la passion tardive qui attache Lisbeth à Wenceslas, et l'héroïsme infâme de jVfme Hulot s'offrant au vieux Crevel, et le délire erotique du conseiller d'État Hulot, et la honte, le désespoir de son frère, le vieux maréchal? — Mais d'autres femmes ont contribué à fournir à Balzac les traits dont il composait la figure de Lisbeth, sa patience et son activité de fourmi économe, ses dévouements de vieille fille amoureuse, ses susceptibilités, ses aigreurs, ses implacables rancunes de parente pauvre : « Elle est, écrit-il à M™« Hanska, un composé de ma mère, de M™® Valmore et de votre tante >, — cette tante qu'ils appelaient entre eux € le cent de clous ^ >.
Il a dit de Vautrin : c Je puis vous assurer que le modèle existe, qu'il est d'une épouvantable grandeur, et qu'il a trouvé sa place dans le monde de notre temps.
1. Lettres à V Étrangère, p. 408. — Dans la Fa/énedeM"* deKriidener (1803), Gustave de Linar avait recours à la même feinte généreuse.