‹ Balzac: l'homme et l'œuvreChapitre 64 sur 73 · Corr., p · texte numérisé non relu

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d'écrire Massimilla Boni, qui contient un si long et si délirant commentaire du Mosè. Nous retrouvons là et dans Gamhara, selon toute apparence, les leçons du vieil Allemand. Quant à sa personne, il est probable que Balzac Tavait présente à la mémoire en 1847, en écrivant le Cousin Pons, et qu'il lui a emprunté quelques-uns des traits qui composent la physionomie de Pons ou celle de Schmucke. Il a dû notamment lui emprunter le jargon plus qu'à moitié germanique que parle Schmucke et qui nous amuse un instant, mais qui ne tarde pas à nous agacer.

Jargon à part, il n'a rien créé de plus touchant que ces deux vieillards en habits surannés, vieux garçons tous deux, tous deux si laids qu'ils ont dès longtemps renoncé à chercher l'amour qui les fuyait, pour se contenter de l'amitié qui les poussait l'un vers l'autre. Ils sont touchants, car ils sont à la fois très ridicules et très bons. En fait de toilette, Sylvain Pons en est resté aux modes de sa jeunesse, au spencer, à l'habit vert, aux trois gilets superposés, et à la vaste cravate de mousseline blanche; Schmucke n'est pas habillé de façon moins bizarre. Les gens du quartier sourient un peu quand ils passent, et les ont surnommés < les deux casse-noisettes ». Que leur importe, puisqu'ils sont ensemble, puisqu'ils s'aiment?

Leurs occupations, à peu près semblables, avaient pris cette allure fraternelle qui distingue à Paris les chevaux de fiacre. Levés vers les sept heures du matin, en été comme en hiver, après le déjeuner ils allaient donner leurs leçons dans les pensionnats où ils se suppléaient au besoin. Vers midi, Pons se rendait à son théâtre quand une répétition l'y appelait, et il donnait à la flânerie tous ses instants de liberté. Puis les deux amis se retrouvaient le soir au théâtre, où Pons avait placé Schmucke.

Des deux amis, c'est Pons qui est le < parent pauvre ». Il est vaguement apparenté à quelques riches bourgeois, ministres de Louis-Philippe, magistrats ou rentiers, les Popinot, les Cardot, le président Camusot de Marville. Leurs maisons sont les seules où il ait encore son couvert mis chaque semaine ou chaque mois, à date fixe; il n'y est pas invité, mais il y est toléré, il y est subi « comme un impôt ». Il y a si longtemps qu'il dîne chez eux que ses hôtes n'osent pas lui fermer leur porte ; ils se bornent à lui faire sentir de cent façons, par cent petites blessures, qu'il ferait mieux de s'en aller et de ne plus revenir. Et Pons le sent bien, il souffre de toutes les humiliations qui lui sont infligées, et tantôt par les maîtres, tantôt même par les domestiques. Mais la gourmandise est chez lui une passion, comme l'amour du bric-à-brac et comme l'amitié ; Pons n'aime rien à demi, et il aime tendrement la bonne chère, les bons petits plats. Balzac a tracé de main de maître le tableau des luttes qui se livrent en lui entre sa gourmandise et sa conscience, entre son vice et son honneur.

Il entra dans une voie fatale en s'acquittant d'une multitude de commissions, en remplaçant les portiers et les domestiques dans mainte et mainte occasion. Préposé à bien des achats, il devint Tespion honnête et innocent détaché d'une famille dans une autre; mais on ne lui sut aucun gré de tant de courses et de tant de lâchetés.

tt Pons est un garçon, disait-on, il ne sait que faire de son temps, il est trop heureux de trotter pour nous... Que deviendrait-il ? »

L'action du roman commence le jour où, pour s'acquitter envers ceux qui le nourrissent à contre-cœur, il apporte à la présidente Camusot de Marville un merveilleux éventail peint par Watteau : véritable joyau

qu'avec son flair de collectionneur il a su découvrir et acquérir à un prix raisonnable. Inutile attention : en parfaite bourgeoise, disons, pour ne blesser personne, en bourgeoise du temps de Louis-Philippe, M»® Camusot de Marville n'entend rien aux choses d'art, et le nom de Watteau lui est totalement inconnu. Elle est riche pourtant, bien posée; elle a un beau salon, de belles robes; il ne lui manque que ce qui ne s'achète pas, le goût, l'esprit, la délicatesse et la bonté. S'il y a dans Eugénie Grandet des scènes qui font penser à Molière, il y a de ces scènes-là aussi dans le Cousin Pons, et c'en est une que celle où Pons vient offrir son bel éventail à son insolente cousine. La scène est suivie d'une contrescène d'antichambre où Pons essuie les impertinences des valets après celles des maîtres, et ceci encore est bien dans la tradition de Molière : M. Dimanche n'échappe aux moqueries de Don Juan que pour essuyer celles de Sganarelle.

Je m'attarde un peu sur ces premiers chapitres du Cousin Pons, parce qu'ils sont excellents et très supérieurs au reste de l'ouvrage. Pons pardonne encore une fois à M™® Camusot de Marville, et s'efforce de lui rendre service en l'aidant à marier sa fille Cécile. Le hasard l'a mis en relations, au théâtre où il dirige l'orchestre, avec un étranger fort riche, Fritz Brùnner, qui serait un beau parti pour Cécile. Il en parle à sa cousine, il lui présente ce Brûnner, il ménage une entrevue entre les deux jeunes gens; et tout cela est de la bonne, de la grande comédie de mœurs. Balzac excelle à peindre les petites grimaces, les petites roueries, tous les manèges d'une mère qui voudrait marier sa fille * et

1. Ces petits manèges-là sont encore plus spirituellement notés dans les Illusions pei^dnes, et la page mérite d'être citée ; il s'agit

d'une fille qui voudrait bien seconder sa mère dans une si louable entreprise.

Le mariage de Brûnner avec M"« Camusot de Marville vient à manquer; Brûnner, qui est un original, se retire au moment où la mère et la fille le croyaient déjà dans leurs filets. Elles accusent le cousin Pons d'être la cause de leur déconvenue et de n'avoir cherché qu'à les mystifier. Non seulement elles le congédient et de la façon la plus brutale, mais encore elles le calomnient tant et de telle sorte que toutes les maisons où il était

d'un gentilhomme campagnard, M. de Séverac, qui a la passion des vers ù soie : « Plusieurs fois dans la soirée, il essaya de parler de vers à soie; mais il tomba sur M. de Bartas, qui lui répondit musique, et sur M. de Saintot, qui lui cita Gicéron. Vers le milieu de la soirée, il finit par s'entendre avec une veuve et sa fille, M"* et M"" du Brossard, qui n'étaient pas les deux figures les moins intéressantes de cette société. Un seul mot dira tout : elles avaient dans leur mise cette prétention à la parure qui révèle une secrète misère. M"* du Brossard vantait fort maladroitement et à tout propos sa grande et grosse fille âgée de vingt-sept ans, qui passait pour être forte sur le piano ; elle lui faisait officiellement partager tous les goûts des gens à marier, et, dans son désir d'établir sa chère Camille, elle avait, dans une même soirée, prétendu que Camille aimait la vie errante des garnisons et la vie tranquille des propriétaires qui cultivent leur bien. Toutes deux, elles avaient la dignité pincée, aigre-douce, des personnes que chacun est enchanté de plaindre, auxquelles on s'intéresse par égoïsme, et qui ont sondé le vide des phrases consolatrices par lesquelles le monde se fait un plaisir d'accueillir les malheureux. M. de Séverac avait cinquante-neuf ans, il était veuf et sans enfants; la mère et la fille écoutèrent donc avec une dévotieuse admiration les détails qu'il leur donna sur ses magnaneries. « Ma fille a toujours aimé les animaux, dit la mère. Aussi, comme la soie que font ces petites bêtes intéresse les femmes, je vous demanderai la permission d'aller à Séverac montrer à ma Camille comment ça se récolte. Camille a tant d'intelligence, qu'elle saisira sur-le-champ tout ce que vous lui direz. N'a-t-elle pas compris, un jour, la raison inverse du carré des distances? » Cette plirase termina glorieusement la conversation entre M. de Séverac etM"'^ du Brossard. »

LES EXCÈS d'imagination 215

toléré se ferment devant lui. Adieu les bons dîners, les petits plats sucrés, les sauces délicates, pour lesquels il avait enduré et était prêt à endurer encore tant d'affronts! En vain, Schmucke essaie de le consoler; en vain, leur portière la Cibot lui vante ses talents de cordon bleu, et s'efforce de lui démontrer la supériorité de sa cuisine sur celle des bourgeois. Pons est inconsolable, Pons est accablé, il s'alite, le foie est atteint; Pons est très malade.

Jusqu'ici, rien de plus simple que ce roman, ni môme de plus vrai. Triste et humiliante condition des t parents pauvres »; despotique pouvoir de l'argent jusque dans la vie et les relations de famille, jusque dans les choses du cœur; scènes de la vie bourgeoise chez les Camusot de Marville; scènes de la vie de bohème dans le petit logis où Pons et Schmucke vivent côte à côte; curieuses silhouettes comme il s'en voit dans les rues de Paris : — tout cela est réalisme et réalisme de bon aloi. Mais tout cela, hélas ! n'est que le préambule, l'exposition de rénorme drame. Sur ce foild de vérité, l'imagination de Balzac va maintenant se donner carrière, elle va tout exagérer, tout grossir; le roman réaliste est à peine ébauché que déjà l'hallucination commence.

Fritz Brûnner, que Pons espérait marier à sa cousine Cécile, et que certain jour, à cause d'elle, il a laissé pénétrer chez lui, dans son musée, dans son sanctuaire, Fritz Brûnner se trouvait être un amateur d'art : du premier coup d'œil, il a reconnu la très haute valeur de la collection que le bonhomme avait formée peu à peu en l'espace de plus de trente ans et à une époque où, les collectionneurs étant rares, les bonnes occasions ne manquaient pas. Il a évalué les tableaux, les émaux, les ivoires, toutes les merveilles entassées là, à plusieurs

centaines de mille francs; il a même vaguement parlé de « million », et si vaguement qu'il en ait parlé, M™« Cibot, la portière, Ta entendu et elle a frémi. Un million ! un million au pouvoir des deux vieux t cassenoisettes »!... Million à prendre, million qu'il serait bien dommage de laisser se perdre. M"»« Cibot s'agite, elle consulte la somnambule, elle consulte des agents d'affaires, de ceux pour qui les bonnes affaires sont les affaires véreuses, et que guette la correctionnelle ou la cour d'assises. Une coalition se forme contre le naïf millionnaire tandis qu'il languit, tandis qu'il agonise ; coalition qui ne reculera devant aucun moyen pour le dépouiller, et s'il faisait de Schmucke son légataire universel, pour dépouiller Schmucke à son tour. Les principaux complices sont la Cibot, un ancien avoué qui a eu des difficultés avec la justice. Fraisier, divers marchands de bric-à-brac ou de tableaux, l'Auvergnat Rémonencq, le Juif Magus, et la présidente Camusot de Marville qui s'est souvenue de sa parenté avec Pons en apprenant qu'il était riche. Mais il y a d'autres complices de moindre importance : maître Trognon, le notaire que la Cibot conduit chez Pons et dont elle escompte les bons offices, des garde-malades qu'elle place auprès de lui pour le surveiller, pour l'espionner, bien plus que pour le soigner... Il semble que l'univers entier soit ligué contre le bonhomme. Tous sont alliés et manœuvrent ensemble sous la haute direction de Fraisier, quoique, au fond, tous soient rivaux et également préoccupés de se tailler la grosse part dans une si belle succession. La Cibot aide Rémonencq et Magus à soustraire au moribond quelques-uns de ses plus précieux tableaux, dont elle partage le prix avec eux; elle aide surtout le moribond lui-même à mourir le plus vite pos-

sible en le tourmentant de mille manières. Son espoir est d'hériter de lui, et elle compte sur Fraisier pour lui suggérer le testament qui la ferait riche. Mais Fraisier est un rusé coquin qui s'entend à jouer double jeu, et, en ayant Fair d'encourager les espérances de la Cibot, il ne travaille en réalité que pour la présidente, qui lui a promis une place de juge de paix à Paris sous condition que le million du cousin Pons serait pour elle. Je n'essaie pas de débrouiller tant de coquineries et d'exposer tout au long les savantes machinations de Fraisier. Qu'il suffise de savoir qu'à la mort de Pons sa fortune, léguée à Schmucke, lui est adroitement extorquée au profit des Camusot de Marville ; ou plutôt, qu'il suffise de constater que le Cousin Pons est un c roman à complot » et que les péripéties de ce complot y remplissent plus de deux cents pages ia-8°, soit environ les deux tiers de l'œuvre.

Combien de romans de Balzac qui sont ainsi l'histoire d'un complot!

Certes, il serait injuste de l'accuser d'uniformité et de monotonie dans ses procédés. Il a écrit des romans de type bien divers, depuis Eugénie Qrandet qui est un chef-d'œuvre de composition simple et forte, jusqu'au Médecin de campagne et à Un début dans 2a vie où il n'y a presque pas d'action du tout.

Mais son type favori de roman, celui qui s'indique déjà dans ses premiers écrits, dans Gobseck ou dans le Curé de Tours, celui auquel il s'attache davantage d'année en année et auquel il revient sans cesse à partir de 1840, c'est le type du roman à complot.

Complot vertueux quelquefois, et destiné à sauver malgré lui quelque fou en train de se perdre : ainsi, dans Béatrix, où M"« de Grandlieu, Maxime de Trailles,

Palférine et je ne sais plus quel abbé s'entendent, lissent mystérieusement pour arracher Calyste à sa [tresse et le ramener à sa femme. Plus ordinaireit, complot de bas et vil intérêt, complot scélérat

a pour objet le déshonneur ou la ruine de quelque 5 faible, de la comtesse de Vandenesse dans Une

d'Eve, d'Ursule Mirouet dans le roman auquel son Q sert de titre, de Rabourdin dans les Employés, de

Hulot et de ses enfants dans la Cousine Bette. Et il y ait bien d'autres titres à citer : Pierrette, Une ténéise affaire, Albert Savarus, les Souffrances (Tan inventeur, mdeurs et misères des courtisanes, les Petits bourgeois, les sans, etc. Qu'on se reporte aux œuvres que je cite : y verra toujours une ligue qui s'organise contre ilqu'un et qui cherche à l'enserrer, à l'étouffer; et jours on y trouvera quelque individu du même genre 5 Fraisier à la tôte de la conspiration. Son nom, sa fession, peuvent varier; mais qu'il s'appelle Dutocq is les Employés ou Goupil dans Ursule Mirouet, Petitude dans les Souffrances d'un inventeur ou Gaubertin is les Paysans, il est le cerveau qui dirige tout; et )iqu'il n'ait rien de romantique dans son costume son vocabulaire, quoiqu'il ne soit point vêtu d'un nteau couleur de muraille, il offre avec le traître de ; drames ou mélodrames des ressemblances qu'on peut pas ne pas voir.

»i Balzac est revenu si souvent au roman à complot, ît, j'imagine, parce qu'il a vu là un moyen de donner îlque unité à ses tableaux de mœurs, presque tous chargés de matière; il y a vu le moyen de rattacher ne action centrale les multiples actions secondaires il aimait à entrecroiser, et les innombrables personnes qu'il voulait mettre en scène. Mais l'unité à

laquelle il arrive ainsi, est une unité très factice; et d'autre part, s'il faut admirer la force d'une imagination capable de concevoir, de nouer et de dénouer de si colossales intrigues, encore faut-il bien avouer qu'il abuse ici de sa force.

Je ne dis pas que le résultat soit ennuyeux; je ne dirai jamais que Balzac soit ennuyeux; il a au plus haut degré l'instinct dramatique, et sait nous intéresser à tout ce qu'il raconte. Je ne crois pas que personne referme un roman de Balzac avant d'être arrivé jusqu'au bout. En dépit de tout ce qui nous choque, nous voulons savoir le dénouement de tant d'efforts, de tant de menées tortueuses, et qui l'emportera des coalisés ou du malheureux qu'ils assiègent, de l'armée de Fraisier ou du cousin Pons. Nous allons jusqu'au bout; mais nous y arrivons très fatigués.

Oui, il y a quelque chose de très fatigant pour le lecteur dans les infinies complications d'intrigue où se complaît, où se joue Balzac; et de plus, il y a là quelque chose d'absolument faux. De tels complots, de pareilles ententes scélérates entre quinze ou vingt personnes, ne se rencontrent dans la vie qu'à l'état d'exceptions et dans de certains milieux sociaux, qui sont ceux où vivent les rôdeurs de barrière et leurs dignes compagnes. Mais il est fou de se figurer des coalitions qui rassemblent dans une même œuvre de haine, de spoliation ou de crime, des aigrefins de la pire espèce et de notables bourgeois, et qui fassent, par exemple, de la présidente Camusot de Marville la complice de ce gredin de Fraisier. C'est une erreur assez fréquente chez les hommes de grande imagination que de voir partout des conspirations ou des complots. C'a été l'erreur de Jean-Jacques Rousseau. Il a commencé par croire, aux environs de

1760, que tous ses amis de la veille, Diderot, Grimm, M"« d'Epinay, s'entendaient pour le ridiculiser et pour le perdre ; il en est venu à croire, quelques années plus tard, que toute la France, que dis-je? toute l'Europe était du complot. A la fin de sa vie, il voyait des espions dans tout visiteur qui frappait à sa porte; il croyait entendre tout autour de lui des bruits de pas, des chuchotements; quiconque le saluait lui devenait suspect; il se hâtait de sortir de Paris, et le pauvre Jean-Jacques ne respirait un peu, il ne laissait s'apaiser et chanter son âme de poète, que quand il se retrouvait seul, bien seul, dans quelque coin de la banlieue, en tête à tête avec de chétives fleurettes qu'il contemplait avec extase, et qu'il rapportait bien soigneusement, à la tombée de la nuit, dans la boîte de fer-blanc suspendue à son épaule.

Il est vrai que Jean-Jacques était fou, qu'il était .en proie à la folie de la persécution ; mais entre sa folie et l'exaltation cérébrale d'un Balzac la distance n'est pas si grande que nous nous le figurons. Rien ne ressemble plus aux cauchemars balzaciens que Rousseau Juge de Jean-Jacques. Au fond, tous les grands imaginateurs sont un peu candidats à la folie de JeanJacques. Et n'est-ce pas folie, en effet, pure folie, que de voir et de nous faire voir partout des complots? Balzac ne croit peutêtre pas l'humanité plus mauvaise qu'elle ne l'est réellement ; mais elle est beaucoup moins consciente dans le mal qu'il ne se plaît à le répéter. Elle fait le mal par faiblesse, par manque d'énergie et d'intelligence; il est rare qu'elle le fasse avec calcul. On se nuit les une aux autres parce qu'il faut un effort pour s'intéresser à autrui et prendre la défense d'autrui; on néglige de servir un ami, peut-être même trahit-on ses secrets;

mais on n'avait pas dessein de le trahir, mais on est désolé de lui avoir nui. Balzac croit trop aux savantes perversités qui calculent de loin la perte d'un innocent. D'une manière ou de l'autre, il a toujours l'air de récrire son Histoire des Treize, son histoire de Ferragus, < chef des Dévorants ». Mais ses Dévorants sont des petits rentiers, des portières, des bourgeois, des mondaines, toute la molle et veule humanité d'aujourd'hui; et par là l'image qu'il nous présente de la vie est fausse. Il s'exagère le rôle que l'intelligence joue dans la vie.

Il s'exagère encore plus le rôle qu'y joue la passion ; et c'est là un second défaut très choquant dans le Cousin PonSj mais qui ne nous choque pas moins en maint autre chapitre de la Comédie humaine.

Dans le Cousin Pons, tous les premiers rôles sont tenus par des monomanes; tous sont la proie de quelque passion qui fait d'eux> à proprement parler, des monstres. Ce sont des monstres que Fraisier, la Cibot, la présidente, chez qui l'intérêt, l'âpre désir de la fortune, a tué tout sentiment humain, et qui, après avoir hâté la mort de Pons, vont causer celle de son bon ami Schmucke. C'est un monstre que Magus, le Juif épris d'art, éperdument amoureux des beaux tableaux de maîtres, et qui s'en vient brocanter ou plutôt voler ceux que possédait Pons jusque dans la chambre où Pons expire, jusque sur son lit de mort. Un monstre encore, l'Auvergnat Rémonencq qui, s'éprenant de la Cibot, n'hésite pas à empoisonner son mari et lui verse chaque matin un peu de vert-de-gris dans son café au lait, jusqu'à ce que M. Cibot se décide à rendre au ciel sa maussade petite âme de concierge. Et Pons ou Schmucke ne sont-ils pas eux-mêmes des monomanes et des monstres à leur manière? Si leurs passions n'ont rien de

criminel, elles n'en sont pas moins excessives ; elles les dominent, elles les aveuglent, elles les rendent tous deux pareils à des idiots. Que la passion à laquelle Pons obéit soit la gourmandise ou bien l'amour de sa fameuse collection, elle fait de lui un irresponsable ; et quant à Schmucke, si sa passion est l'amitié, l'ardente amitié qu'il a vouée à Pons, toute la bonté de son cœur ne saurait nous empêcher de confesser qu'il est une franche ganache et de souhaiter des amis qui ne lui ressemblent pas.

Mais ces monomanes-là, il faudrait n'avoir jamais lu Balzac pour ne pas savoir combien il en a créé et quelle place ils occupent dans la Comédie humaine. Même dans Eugénie Grandet^ il y en a un, Grandet. Et il y en a bien d'autres chez Balzac, à commencer par Gobseck, l'abbé Birotteau, l'abbé Troubert, M"« Gamart, Goriot, Claës, pour finir par Chesnel, Croisier, du Bousquier, la Baudraye, la cousine Bette et le baron Hulot. Tous, ils sont moins des êtres humains que des passions incarnées, des symboles et des géants. Écoutez parler Gobseck, l'homme d'argent, l'usurier lyrique :

Mon regard est comme celui de Dieu, je vois dans les cœurs. Rien ne m'est caché. On ne refuse rien à qui lie et délie les cordons du sac. Je suis assez riche pour acheter les consciences de ceux qui font mouvoir les ministres, depuis leurs garçons de bureau jusqu'à leurs maîtresses : n'est-ce pas le Pouvoir? Je puis avoir les plus belles femmes et leurs plus tendres caresses; n'est-ce pas le Plaisir? Le Pouvoir et le Plaisir ne résument-ils pas tout votre ordre social ? Nous sommes dans Paris une dizaine ainsi, tous rois silencieux et inconnus, les arbitres de vos destinées. La vie n'est-elle pas une machine à laquelle l'argent imprime le mouvement? Sachez-le, les moyens se confondent toujours avec les résultats : vous n'arriverez jamais à séparer l'âme des sens, l'esprit de la matière. L'or est le spiritualisme de vos sociétés actuelles. Liés par le même intérêt, nous nous

rassemblons à certains jours de la semaine au café Thémis, près du Pont-Neuf. Là, nous nous révélons les mystères de la Finance. Aucune fortune ne peut nous mentir, nous possédons les secrets de toutes les familles. Nous avons une espèce de livre noir où s'inscrivent les notes les plus importantes sur le crédit public, sur la banque, sur le commerce. Gasuistes de la Bourse, nous formons un saint-offlce où se jugent et s'analysent les actions les plus indifférentes de tous les gens qui possèdent une fortune quelconque, et nous devinons toujours vrai. Celui-ci surveille la masse judiciaire, celui-là la masse financière; l'un la masse administrative, l'autre la masse commerciale. Moi, j'ai Tœil sur les fils de famille, les artistes, les gens du monde et sur les joueurs, la partie la plus émouvante de Paris. Chacun nous dit les secrets du voisin. Les passions trompées, les vanités froissées sont bavardes. Les vices, les désappointements, les vengeances sont les meilleurs agents de police. Comme moi, tous mes confrères ont joui de tout, se sont rassasiés de tout, et sont arrivés à n'aimer le pouvoir et l'argent que pour le pouvoir et l'argent mêmes. Ici, dit-il en me montrant sa chambre nue et froide, l'amant le plus fougueux qui s'irrite ailleurs d'une parole et tire l'épée pour un mot, prie à mains jointes! Ici le négociant le plus orgueilleux, ici la femme la plus vaine de sa beauté, ici le militaire le plus fier, prient tous, la larme à l'œil ou de rage ou de douleur. Ici prient l'artiste le plus célèbre et l'écrivain dont le nom est promis à la postérité. Ici enfin, ajouta-t-il en portant la main à son front, se trouve une balance dans laquelle se pèsent les successions et les intérêts de Paris tout entier. Croyez-vous maintenant qu'il n'y ait pas de jouissances sous ce masque blanc dont l'immobilité vous a souvent étonné? dilril en me tendant son visage bidme qui sentait l'argent.

Tous les monomanes de Balzac ne parlent pas aussi bien que Gobseck; ils ne sont pas tous des poètes lyriques. Mais ils sont tous comme lui des colosses à qui Balzac prête l'ardeur passionnée de sa volonté et les ivresses de son imagination. Ils sont des possédés et des déments ; celui-ci se débat dans d'affreuses convulsions, celui-là crie : < De l'eau ! ma tête brûle ! » et

rinévitable Bianchon va de Tun à Tautre, leur appliquant ses moxas, jusqu'à ce qu'enfin la congestion cérébrale mette fin à leurs fureurs. Leur manie, leur frénésie, diffère; elle est tantôt la haine et tantôt l'ambition, la débauche pour le baron Hulot, l'or pour Grandet, l'affection paternelle pour Goriot, la science pour Claês. N'importe : ils sont, comme le dit Vautrin qui est luimême un d'entre eux, ils sont des gens t qui chaussent une idée et n'en démordent pas, qui n'ont soif que d'une certaine eau prise à une certaine fontaine et souvent croupie; pour en boire, ils vendraient leurs femmes, leurs enfants ; ils vendraient leur âme au diable. » Et ainsi se comportent, en effet, les monomanes de Balzac. Dans la Recherche de Vabsolu^ Claës poursuit le rêve de découvrir le principe premier des choses, de surprendre le secret de la création, et avec son alambic d'égaler Dieu même. Son immense fortune s'est déjà presque tout entière fondue au feu de son laboratoire ; les siens vont être ruinés; sa femme, ses enfants pleurent en silence. Il ne voit pas leurs larmes ; il oublie tout. Sa femme se risque-t-elle à venir le troubler au milieu de ses fourneaux? il la rudoie, il la repousse, il la maudit : « Je t'avais défendu de venir ici... mon expérience est manquée... j'allais peut-être décomposer l'azote! » Il ne décompose pas l'azote, mais il achève de dissiper en fumée tous ses biens. M»^^ ciaês meurt de désespoir; il serait réduit à la mendicité, si son fils et sa fille ne travaillaient pour payer ses dettes, pour le nourrir; et quand il sent que lui aussi il va rendre l'âme, quand la vie l'a déjà presque quitté, la pensée de l'Absolu est encore là qui le hante, qui anime son regard, colore ses joues:

Tout à coup, le moribond se dressa sur ses deux poings, jeta sur ses enfants effrayés un regard qui les atteignit tous comme un éclair, les cheveux qui lui garnissaient la nuque remuèrent, ses rides tressaillirent, son visage s'anima d'un esprit de feu, un souffle passa sur cette face et la rendit sublime; il leva une main crispée par la rage, et cria d'une voix éclatante le fameux mot d'Archimède : Eurêka! {J'ai trouvé !) Il retomba sur son lit en rendant le son lourd d'un corps inerte; il mourut en poussant un gémissement affreux, et ses yeux convulsés exprimèrent, jusqu'au moment où le médecin les ferma, le regret de n'avoir pu léguer à la science le mot d'une énigme dont le voile s'était tardivement déchiré sous les doigts décharnés de la mort.

Ici encore, il faut louer le génie de Balzac. La puissance d'imagination qui s'affirmait dans la construction de ses grands romans, n'est pas moins sensible et moins surprenante dans la création de semblables figures. Il y a du Michel-Ange, du Shakespeare et du Rabelais, il y a du Molière et du Diderot dans le génie de Balzac, et personne ne songe à contester ce que valent littérairement ses Gobseck, ses Hulot, ou ses Claôs. Mais il ne sont pas des êtres réels. Us sont beaucoup moins réels, en tout cas, que les personnages de second plan que Balzac fait apparaître derrière eux. Seuls, ceux-ci sont de l'humanité vivante. Dans Eugénie Grandet^ la grosse Nanon n'était-elle pas plus vraie que Grandet lui-même? Il en est toujours ainsi chez Balzac : la vérité est bien moins dans le héros du livre que dans les silhouettes épisodiques. Le Cousin Pons nous en offre un grand nombre, et toutes sont prises en pleine réalité. Ce sera jVime Fontaine, la tireuse de cartes à qui la Cibot va demander conseil ; le docteur Poullain, le petit médecin, le médecin de quartier qu'elle conduit chez Pons; Héloïse Brisetout, la danseuse. Ce seront surtout les industriels qui vivent de la mort, courtiers en monu-

DALZAG. 15

S funéraires, embaumeurs, fournisseurs de bières, les offres de service viennent de toute part assaillir uvre Schmucke éploré, dès que Pons a exhalé son ier soupir.

îi est d'un art tout autrement réaliste que les 3s complots et que les monomanes du roman baln ; mais ceci est plus sinistre encore, et peut-être aence-t-on à entrevoir ce que l'imagination de LC a de sombre ou d'effrayant. Ces complots qui tissent tous à quelque iniquité, ces êtres de passion icun scrupule, aucun remords n'arrête, ce partage lumanité en dévorants et en dévorés, — n'en serait-ce ssez déjà pour faire pressentir ce qu'il y a de dane dans l'art de Balzac, et pour expliquer ce titre médie hamaine, qui est lui-même une si claire allait l'œuvre de Dante?

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