CHAPITRE VII
Le pessimisme de Balzac n'est pas le résultat de hautes et graves méditations; il ne constitue pas un système philosophique, un ensemble d'idées fortement liées et coordonnées. Balzac est un romancier très intelligent, un réaliste à larges vues; il n'est pas un philosophe. Quand il veut philosopher, et la chose arrive souvent, il est aussi creux et verbeux que Victor Hugo dans les moments où celui-ci fait son c office de flambeau ». L' Avant-propos de la Comédie humaine qu'il a rédigé en 1842, et les deux Introductions qu'il avait dictées en 1834 et 1835 à Félix Davin, sont pur verbiage. A l'en croire, toute son œuvre reposerait sur une idée, sur cette idée que la pensée est ici-bas le grand agent de destruction, qu'elle est la grandeur et le fléau de la vie humaine, etc. Si tel est le principe sur lequel il prétendait bâtir son œuvre, il faut donc qu'il l'ait sans cesse oublié ; car comment appeler « pensée » ce qui fait de Grandet un monstre et de Hulot une brute? Instinct et pensée, estce donc même chose? Les êtres qu'il peint, ses monomanes, sont la proie d'une passion qui est déchaînement
d'instinct; ils sont la proie d'une passion et non les martyrs de la pensée. Il y a bien du Rousseau mal digéré chez Balzac. Non, il n'est pas un philosophe*. Mais il a cependant sa façon déjuger et de peindre les hommes; et sa façon de les peindre est si résolument pessimiste que Chamfort lui-même l'eût accusé d'exagération.
Pessimiste, il l'est devenu, ce me semble ; il ne Tétait pas d'origine et par tempérament, ce qui aurait pu être Par tempérament, au contraire, il était de la plus débordante et de la plus bruyante gaîté. L'esprit jovial ou canaille de son Gaudissart est l'esprit de Balzac en belle humeur. Il semble même que, lorsqu'il est devenu pessimiste, l'humeur acquise n'a pu avoir entièrement raison de l'humeur originelle ; il écrivait ses Contes drolatiques^ si lourdement joyeux, dans le même temps où il publiait ses romans les plus amers. Toutefois, à partir de 1837, il n'a plus écrit de Contes drolatiques.
Son pessimisme a diverses causes, et d'abord des causes très générales qui ont agi non seulement sur lui, mais sur presque tous les écrivains de sa génération.
Balzac est un écrivain sinon absolument de l'école romantique, du moins de l'époque romantique, d'une époque où le désenchantement, l'ironie, le scepticisme sont à la mode. On a lu Voltaire et on est sceptique; on a lu René et on est désenchanté. Tout jeune homme de vingt-cinq ans, aux environs de 1830, affecte de ne plus croire à rien, ou, plus exactement, de ne plus croire qu'au mal. Affectation qui semble un peu impatientante
1. Il dit, dans ce même Avant'propos de la Comédie humaine : « J'écris à la lueur de deux vérités éternelles, la Religion et la Monarchie. » La phrase est belle. Mais qui eût deviné que la Fille aux yeux d'or ou la Cousine Bette avaient été écrites à celte lueur-là?
même chez Musset, même dans les spirituelles impertinences de Mardoche ou de la Coupe et les lèvres ; affectation tout à fait lourde et maladroite chez Balzac lorsque dans sa jeunesse il composait la Physiologie du mariage et s'y évertuait à démontrer qu'il n'existe pas d'honnêtes femmes; pessimisme de collège ou d'estaminet auquel il n'y a pas à attacher grande importance.
Attachons-en davantage à certaine théorie que le romantisme avait mise en honneur, et dont Balzac a été la principale dupe, après ou avec Berlioz, — je veux dire à la théorie romantique du Géniey à la théorie qui divisait l'humanité en deux familles irréconciliables : l'une, toute petite et sublime, celle des Artistes; l'autre, immense et odieuse, ridicule, méprisable, celle des Bourgeois. Selon nos Jeune-France chevelus de 1830, l'artiste est et doit être une créature à part, parce qu'il est une créature prédestinée. De même qu'il pense autrement que la foule, il doit parler, se vêtir et se comporter en toute occasion autrement qu'elle ; de là les bizarres mascarades que l'on sait dans le groupe de Gautier et de Pétrus Borel, les pourpoints écarlates, les chevelures mérovingiennes dont se paraient les champions d'Hernani; de là surtout leur dédain pour tous ceux qui n'étaient pas peintres, sculpteurs, littérateurs, ou musiciens, pour les bourgeois, les horribles bourgeois, < philistins >, < épiciers ». Le dogme romantique est que les artistes sont l'élite, l'humanité supérieure, les € surhommes », comme a dit depuis Nietzsche, au culte desquels tout le reste du genre humain devrait se consacrer. C'est ce qu'avait dit Alfred de Vigny, et avec bien du talent, bien du charme, dans Chatterton où toute la société est rendue responsable de la mort d'un poète; et c'est à peu près ce que M^^ de Staël avait dit déjà
Corinne. Et vingt autres après M™® de Staôl et y recommencèrent Corinne et Chatterton, conspuèles sociétés bourgeoises qui ne savent pas découes génies cachés dans l'ombre, et flétrirent les milaires qui n'emploient pas leur fortune à faire des s aux nouveaux Chattertons ou qui refuscmt de îr leurs fils aux nouvelles Corinnes.
rie fut qu'une mode; Gautier lui-même, qui avait armi les plus tapageurs, ne tarda pas à S'amender 'assagir, à s'embourgeoiser. Hugo n'eut pas même ïiender; il avait toujours été trop sûr de son génie avoir besoin de se singulariser par son costume et llures; dès 1827, sa simple redingote, son modeste e linge blanc désolaient ses jeunes admirateurs qui ient voulu le draper dans quelque manteau à la n. Ce ne fut qu'une mode : les vrais artistes s'aperit vite qu'à la faveur du déguisement des intrus int envahi le temple qui se croyaient ou se disaient les en raison de leur mise pittoresque ou débraillée, iison du développement de leur crinière. Et peu à tout ce tapage tomba; cette émeute de jeunesse rait été le romantisme, s'apaisa. Les grands maîtres sont la gloire du xix« siècle, continuèrent leur •e puissante en prenant le ton, le langage, l'habit BS bourgeois qu'ils avaient d'abord tant bafoués, irentun foyer, ils furent des gens comme les autres; ir arriva même de monter leur garde, quand le )our de la garde nationale venait les chercher; et ^mprirent que si le rôle de l'artiste est grand, c'est ndition, non de viser à l'excentricité, non de faire le à part, mais au contraire de mêler sa vie à la vie )n temps et d'être, selon la belle formule antique, omme à qui rien d'humain n'est étranger. Enfin, ils
en vinrent à un sentiment plus juste de ce qui leur est dû; ils cessèrent de penser qu'ils fussent les dieux de la terre et que l'État dût tout leur sacrifier. L'art, le rêve, n'est pas toute la vie; il n'en est que l'ornement et le charme. Tout homme, si humble soit-il, a le même droit à la vie, et la société n'est pas une société des gens de lettres chargée de distribuer des prix ou des pensions aux seuls auteurs. Elle a d'autres problèmes plus graves à résoudre que l'injuste destinée d'un Chatterton ou d'un Hégésippe Moreau. Elle doit travailler à améliorer le sort de chacun en particulier, car chacun compte et doit compter à ses yeux ; elle a à veiller sur cette grande chose qui est la réunion de tous ses membres et qui s'appelle la patrie. Quant à l'artiste, ce n'est pas d'elle qu'il doit attendre sa récompense ; sa récompense, il la trouve en lui-même, dans la joie de l'idéal réalisé, dans la joie de sa création; et vraiment, on ne voit pas ce que pourrait souhaiter de plus celui qui a connu ce bonheur absolu de réaliser, de posséder son idéal.
Seuls de leur génération, Berlioz et Balzac sont demeurés incorrigibles. Ils en sont restés toute leur vie au dogme des deux humanités, et en dehors de l'artiste ils n'ont vu personne qui méritât leur estime. Dans ses Mémoires, Berlioz traite le public « d'infâme racaille humaine >, il déclare le peuple de Paris c plus stupide et plus féroce cent fois dans ses soubresauts et ses grimaces révolutionnaires que les babouins et les orangsoutangs de Bornéo > ; et le livre s'achève sur cette profession de foi : « Mon mépris pour l'imbécillité et l'improbité des hommes, ma haine pour leur atroce férocité sont à leur comble. >
Balzac pense et parle à peu près de même. Il pense
que dans la société issue de la Révolution, dans une société qui n'admet, en principe, d'autre supériorité que ce^le du mérite personnel, logiquement l'intelligence doit être souveraine et obtenir tous les honneurs. Mais il ne voit pas que l'intelligence a bien des formes, et qu'il n'y a nulle raison, après tout, pour que l'intelligence du musicien, du peintre, ou du romancier, — fût-ce Balzac, — soit préférée à celle du grand politique, du grand savant, voire même du grand industriel ou du grand financier. Il ne voit pas que, si peut-être elle est moralement supérieure, c'est à des avantages moraux qu'elle doit aussi prétendre, estime, renommée, satisfaction intime que donne le travail. Il est si jaloux de ceux qui ont le pouvoir ou la fortune, qu'on peut se demander s'il n'y avait pas un bourgeois en ce grand ennemi de la bourgeoisie. Il ne cesse de regretter le temps où Louis XIV régnait et distribuait des pensions aux gens de lettres; tout grand écrivain devrait, selon lui, être pensionnaire de l'État, il le dit en propres termes dans la préface des Employés^ — sans dire, en revanche, quel fonctionnaire ou quel comité serait chargé de discerner les bons écrivains des mauvais et de dresser la liste des pensions. Au siècle de Louis XIV, Chapelain à qui incombait le soin de dresser celte liste, s'attribuait 4000 livres, — c comme au plus grand poète du siècle >, ajoutait-il modestement; et il n'attribuait que 2000 livres à Corneille. Il est dommage que Balzac n'ait pas indiqué le moyen d'éviter de pareilles erreurs.
Et il est dommage qu'il ait tant crié misère, alors que des millions passaient, coulaient entre ses doigts. Se corriger de son gaspillage, renoncer à ses ruineuses fantaisies, lui ét^it trop difficile; il a préféré sç consoler
de ses ennuis d'argent en disant des sottises aux bourgeois économes. Il ne s'en est pas gêné. En 1830, dans ses articles de la Silhouette, il opposait le portrait de VÉpicier au portrait de V Artiste; cette opposition se retrouve dans la Maison du Chat-qui-pelote, dans la Bourse^ dans la Peau de chagrin, dans Louis Lambert; elle se retrouve au fond de presque tous ses romans. Il est pessimiste, parce qu'il est entendu de par la tradition romantique que l'homme de génie — - et il a conscience d'en être un — est une victime, qu'une société qui assassine le génie est forcément une société monstrueuse, et qu'une vie où de pareilles choses se passent est abominable.
Ces causes générales de son pessimisme n'en sont pourtant pas les causes décisives. Nous ne devenons véritablement pessimistes, nous n'apprenons à mépriser ou à haïr la vie que sous l'influence de notre propre vie, et il faut bien avouer que la vie de Balzac a eu de quoi l'assombrir ou l'aigrir. J'ai rappelé ses premières épreuves, ses privations, ses années de mansarde; et, avant même Tépoque de ses débuts dans la vie littéraire, ne doit-on pas admettre avec lui qu'un long stage chez un notaire et chez un avoué avait pu contribuer à lui donner une assez triste idée de l'existence et de la société? Il dit dans une excellente étude intitulée le Notaire et qui date de 1839 :
Tout notaire a été deux fois clerc, il a pratiqué plus ou moins longtemps la procédure : pour savoir prévenir les procès, ne faut-il pas les avoir vus naître ? Après deux ans de cléricature chez un avoué, ceux qui conservent des illusions sur la nature humaine ne seront jamais ni magistrats, ni notaires, ni avoués : ils deviennent actionnaires. De Tétudc d'un avoué, le clerc s*élancc dans une étude de notaire. Après avoir observé la manière dont on se joue des contrats, il va
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étudier la manière dont on les fait. S'il ne procède pas ainsi, le futur notaire a pris Tétat par ses commencements, il s'est engagé petit clerc comme on s'engage soldat pour devenir général : plus d'un notaire de Paris fut saute-ruisseau. Après cinq ans de stage dans une ou plusieurs études de notaire, il est difficile d'être un jeune homme pur : on a vu les rouages hideux de toute fortune, les hideuses disputes des héritiers sur les cadavres encore chauds. Enfin, on a vu le cœur humain aux prises avec le Code. Les clients d'une étude exercent une horrible et active corruption sur la cléricature. Le fils s'y plaint du père, la fille de ses parents. Une étude est un confessionnal où les passions viennent vider le sac de leurs mauvaises idées, consulter sur leurs cas de conscience en cherchant des moyens d'exécution. Y a-t-il rien au monde de plus dissolvant que les inventaires après décès? Une mère meurt entourée des respects et de la tendresse de sa famille. Qus^nd, en fermant les yeux, le rideau tombe sur la farce jouée, le notaire et son clerc trouvent les preuves d'une vie intime épouvantable, ils les brûlent; puis ils écoutent le panégyrique le plus touchant de la sainte créature ensevelie depuis quelques jours; ils sont forcés de laisser à cette famille ses illusions, ils se taisent par un sublime mensonge; mais quels rires, quels sourires, quels regards, le patron et son clerc n'échangent-ils pas en sortant! Pour eux, le politique immense qui trompait l'Europe était trompé comme un enfant par une femme ; sa confiance avait le ridicule de celle du Malade imaginaire avec Béline. Ils cherchent quelques papiers utiles chez un homme dit vertueux et bienfaisant, sur la tombe duquel on a brûlé l'encens des regrets, et fait partir les décharges les plus honorables de l'artillerie des regrets ; mais ce magistrat, ce vénérable vieillard, était un débauché. Le clerc emporte une horrible bibliothèque qui se partage dans l'étude K
La vie réservait à Balzac de plus cruelles leçons. € Depuis dix ans, écrit-il en 1833, j'ai su bien des choses et des choses si tristes à savoir que le dégoût de ce monde m'a pris au cœur 2. > A lire sa Correspondance, on