lettres à VÉtrangère, p. 547; Corr,, p
Mais pour le bien comprendre, il ne suffit pas de connaître tous les embarras matériels et toutes les tristesses de sa vie ; il ne suffit pas de se rappeler qu'il a vécu emprisonné dans son travail, et qu'il y a en lui contre la société un peu de la colère du forçat, du prisonnier, qui à travers ses barreaux voit passer dans la rue des gens libres et heureux. Rappelons-nous surtout qu'il a vécu presque constamment penché sur les réalités les plus vulgaires, les plus basses. Est-ce parce que l'esthétique romantique l'y invitait, parce qu'elle encourageait le prosateur et le poète à peindre la laideur, les grotesques, les monstres? Ou n'est-ce pas plutôt par goût, par instinct, par vulgarité native? Le fait est que Balzac est le peintre du laid, de l'ignoble même. Il semble se complaire, dans le Curé de village, à décrire la face boutonneuse et saignante de M. Graslin, ou dans la Cousine Bette la face plus hideuse encore de Marneffe ; et plus il avance dans sa carrière, plus il cherche ce que le réel, a de plus répugnant, de plus humiliant. Et ceci sans doute est un peu l'effet de son pessimisme, mais c'en est aussi une cause, la grande cause. Il se venge de la vie en montrant ce qu'elle a de plus laid, de plus haïssable; mais en peignant sans cesse ce qu'elle a de plus haïssable et de plus laid, il se crée chaque jour des raisons nouvelles de la maudire et de la prendre en horreur. Son imagination vient travailler sur ces réalités grossières qu'il observe si curieusement ; elle généralise l'observation qui a porté sur quelques faits particuliers, elle enfante des monstres ; — et son cœur, jugeant la vie sur les monstres que son imagination vient d'enfanter, frémit d'indignation et de dégoût.
Ainsi s'est développé le pessimisme de Balzac; telles en ont été les causes. Quant aux effets, les voici.
Son œuvre, dans l'ensemble, est une longue satire de la société de son temps et de la vie humaine en général. Il se qualifie lui-môme dans la Cousine Bette de « docteur en médecine sociale » et même de « vétérinaire de maux incurables », — d'où il suit qu'il voit dans tous les hommes des malades ou plutôt des animaux malades. A ses yeux, leur maladie ordinaire, celle à laquelle ils n'échappent presque jamais, c'est l'intérêt. Il n'y a plus qu'un seul pouvoir qui soit resté debout : l'Argent, l'Argent qui est depuis 1789 l'âme de la société française, et dont 1830 a consacré le triomphe. Il a tout l'air d'oublier que dans ses satires Boileau disait même chose de son siècle, et qu'en le disant il imitait Horace, lequel avait imité Lucilius, qui peut-être se souvenait d'Aristophane. Il croit ou feint de croire que l'avènement de Ploutos ne date que de 1830, et il accable de son mépris, il crible de sarcasmes cette monarchie de Juillet, ce règne de vile bourgeoisie qu'il appelle, d'un mot aujourd'hui bien usé, c une médiocratie ».
A tête reposée, il est vrai, il n'en parlait pas tout à fait de même : < Oh ! cette civilisation est admirable ! s'écrie-t-il dans une lettre de 1838. Véritablement, si la paix et la prospérité progressive de ce règne continuent sous les règnes suivants, on ne saurait prévoir à quel degré de bien-être et de béatitude matérielle atteindra ce bienheureux pays, surtout si les circonstances n'entravent pas la marche de la nature, qui l'a traité avec une si maternelle prédilection. > — «11 faut convenir, écrit-il une autre fois, en 1846, qu'à la manière dont Louis-Philippe administre et gouverne la France, il en fait la première puissance du monde. Songez donc! rien n'est factice chez nous; notre armée est une belle armée, nous avons de l'argent, tout est fort, tout est
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réel en ce moment-ci. Le port d'Alger terminé, nous avons un second Toulon devant Gibraltar > ; etc.
Peut-être ne parlait-il ainsi que lorsqu'il songeait à la députation et s'exerçait à rédiger des professions de foi électorales ; ou peut-être parlait-il et pensait-il ainsi au repos, dans les heures de détente, quand tombait l'exaltation cérébrale produite par les longues séances de travail nocturne, et qu'il y voyait plus clair. Mais dans ses romans son langage est tout autre. Louis-Philippe y devient le symbole de la décadence nationale; ses magistrats sont des juges prévaricateurs qui en rendant la justice ne cherchent qu'à plaire aux puissants du jour; la nation sur laquelle il règne n'a d'autre souci, d'autre idéal que de s'enrichir. Citerai-je quelques types balzaciens : les juges qui apparaissent dans les vingt dernières pages du Cabinet des antiques, Blondel, Camusot, Michu, tous, substituts ou procureurs, prêts à vendre leur conscience pour un poste de procureur général ou un siège de conseiller, — les rentiers, anciens négociants, propriétaires, pareils à des tigres affamés, tels que Molineux dans César Birotteau ou que la plupart des personnages mis en scène dans les Petits bourgeois, —les notaires voleurs, à la façon de ce Roguin qui reparaît si souvent dans la Comédie humaine, etc., etc. ? Et Balzac ne s'en tient pas à la classe bourgeoise ; il est antibourgeois sans être pour cela l'ami de la noblesse ou l'ami des pauvres gens. La noblesse, il l'a personnifiée en ses duchesses d'Espars ou de Maufrigneuse, en ses Henri de Marsay ou ses Maxime de Trailles, gens sans mœurs et sans honneur ; et l'on ne peut dire qu'il ait traité le peuple avec plus de sympathie ou d'indulgence. Dans le Médecin de campagne, il avait montré quelques honnêtes et touchantes figures de campagnards;
il semble qu'il s'en soit repenti, puisqu'il a ensuite écrit les Paysans dont tous les acteurs sont des scélérats ou des brutes. Le peuple de la ville est surtout représenté chez lui par des portiers et des portières dans le genre de M™® Cibot ; il est très peu question des ouvriers chez Balzac, ou s'ils se montrent çà et là, dans V Interdiction, dans la Cousine Bette ou les Petits bourgeois^ c'est sous l'apparence de la misère la plus noire, de la misère qui avilit et qui dégrade, comme une armée de mendiants, de loqueteux qui assiègent le bureau de charité, le bureau du préteur à la petite semaine et le cabaret.
L« plus fùchcux est qu'à force de peindre la laideur et la perversité il semble avoir à peu près perdu la notion du bien, de la beauté morale. Quand il veut peindre la vertu, instinctivement il l'enlaidit ou la ridiculise. Dans V Interdiction, veut-il nous peindre en son juge Popinot un saint homme, une espèce de Myriel tout occupé à secourir les indigents? Il prend plaisir, comme pour mieux dénoncer et souligner les iniquités de la vie, à faire de ce saint homme un être effroyablement malpropre et laid :
Lo jour où il endossait un liabit neuf, il l'appropriait à rensembic de sa toilette en y faisant des taches avec une inexplicable promptitude. Le bonhomme attendait que sa cuisinière le prévînt de la vétusté de son chapeau pour le renouveler. Sa cravate était toujours tordue sans apprêt, et jamais il ne rétablissait le désordre que son rabat de juge avait mis dans le col recroquevillé de sa chemise. Il ne prenait aucun soin de sa chevelure grise, et ne se faisait la barbe que deux fois par semaine... Sa charpente offrait des lignes heurtées. Ses gros genoux, ses grands pieds, ses larges mains contrastaient avec une figure sacerdotale qui ressemblait vaguement à une tête de veau, douce jusqu'à la fadeur, mal éclairée par des yeux vairons, dénuée de sang, fendue par un nez droit et plat, surmontée d'un front sans protubérance décoré de deux immenses oreilles qui fléchissaient sans grâce...
Qu'il enlaidisse ou non Timage de la vertu, toujours il enseigne qu'ici-bas le métier d'honnête homme ou d'honnête femme est un métier de dupe. — D'une part, les êtres de proie, les forts, gens pressés d'arriver à la fortune et qui ne regardent pas aux moyens, M. de la Baudraye (la Mase da département) y du Bousquier [la Vieille fille), Gaubertin et Rigou (les Paysans) , Charles Grandet (Eugénie Grandet), Philippe Bridau {la Rabouilleuse), le père Séchard (les Illusions perdues), l'abbé Troubert (le Curé de Tours), et les Nucingen, les du Tillet, lesDutocq, les Claparon, dans je ne sais combien de chapitres de la Comédie humaine; — d'autre part, les victimes, les < ilotes >, les vertueuses ganaches, Tabbé Birotteau, M«"« Grandet, M^^c Claês, Pierrette, Ursule Mirouet, € toute la confrérie, comme dit Vautrin, des savates du bon Dieu >. Ceux-ci, Balzac les admire dans leur résignation passive et muette, dans leur non-résistance au mal, dans leur empressement à se sacrifier à autrui; il dit et répète qu'ils sont « sublimes ». Sublhnes, les parents de Calyste du Guénic, qui lui servent d'entremetteurs auprès de Camille Maupin et de Béatrix ; — sublime, Eve de Rubempré, la < sainte créature >, qui rend des services du même genre à son frère Lucien; — sublime, M^^ Claôs, lorsqu'elle laisse son mari se ruiner et ruiner ses enfants dans la vaine recherche de l'Absolu, et qu'elle meurt sans lui avoir adressé un mot de reproche; — sublime, M™« Hulot, lorsqu'elle absout l'ignominie du baron Hulot son mari, lorsqu'elle ferme les yeux sur les débauches où il s'use et se déshonore, lorsque enfin, pour lui procurer l'argent que réclame son vice, elle va trouver l'abominable Crevel, naguère amoureux d'elle, et lui offre je ne sais quel monstrueux marché.
Quoi! c'est à de pareils monstres que Balzac réserve l'épithète de < sublimes >? La vertu qui accepte tout, approuve tout, est-ce donc vertu, ou n'est-ce pas plutôt encore une forme de cette folie passionnelle, de ces monomanies auxquelles Balzac en revient constamment? Oui, je le crois, à force d'étudier ou de rêver le mal il lui est devenu très difficile de concevoir et de peindre le bien. Il a créé des êtres infâmes sans les vouloir ni les croire tels, en les croyant au contraire nobles, vertueux, € sublimes >. Son sens moral s'est obscurci, cela est indéniable. Et il est curieux, ou inquiétant, de voir à qui vont d'ordinaire ses sympathies parmi les deux mille personnages qu'il a créés. Elles vont à tout ce qui n'est pas « le bourgeois > ; elles vont non seulement et bien entendu à l'artiste, mais encore au bohème, comme son La Palférine, aux filles, comme ses Esther Gobseck ou ses Héloïse Brisetout, aux hardis forbans en révolte ouverte contre la société, aux < vies d'opposition >, à tous les réfractaires. 11 en est arrivé à ne voir d'intéressant que ceux-là : « Il n'y a plus, écrit-il dans la préface de Splendeurs et misères des courtisanes^ de mœurs tranchées et de comique possible que chez les voleurs, chez les filles et chez les forçats ; il n'y a plus d'énergie que dans les êtres séparés de la société. > Et c'est ainsi que son orgueil blessé, que son individualisme, développant en lui l'esprit antisocial, l'a finalement conduit au très immoral culte de l'énergie, de la force, de toute volonté qui refuse le joug.
Voilà, dans ses traits généraux, l'idée que Balzac s'est faite de son époque et de la vie. Mais pour bien comprendre et mesurer l'influence de ses idées sur son talent, prenons cette fois encore un exemple, et non pas même parmi les productions de ses dernières années,
non pas même la Rabouilleuse ou les Paysans; prenons un roman qui est une de ses œuvres les plus vivantes en môme temps qu'une des plus amèrement pessimistes, le Père Goriot,
Le Père Goriot a été publié en 1834, un an après Eugénie Grandet, la môme année que la Recherche de Vahsolu.
Le véritable sujet de l'ouvrage, c'est l'initiation d'un jeune homme, Eugène de Rastignac, à la profonde et affreuse corruption dont est faite, selon Balzac, la vie et surtout la vie de Paris. Plusieurs actions parallèles se développent : amours et ambitions de Rastignac, aventures de Goriot et de ses filles, de M"« Taillefer et de son père, de Vautrin, de Poiret et de M"« Michonneau, de M"»* Vauquer; mais toutes ces actions se tiennent, toutes convergent dans le môme sens et au môme but; tout y est leçon, leçon de scepticisme et d'ironie, pour Rastignac ; tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, va lui mettre au cœur à la fois le mépris de l'humanité et le désir de la fortune; tout va concourir à faire de lui un conquérant, un < césarien » sans scrupule, qui sait trop ce que valent les hommes pour les ménager.
Le drame commence dans un coin désolé du quartier latin, entre le Panthéon et le Val-de-Grâce, en une espèce d'hôtel garni ou de gargote qui se nomme la maison Vauquer. C'est là que Rastignac est venu se loger en 1819, quand il est arrivé d'Angoulôme à Paris avec l'intention de faire son droit et de s'assurer une situation dans la magistrature» Fils de famille, mais
d'une famille pauvre qui n'a pour vivre que le maigre revenu d'une petite propriété en Charente, Rastignac a dû se contenter de la pension Vauquer où tout est vieux et sale, mais où la vie est à bon marché. Il habite une chambrette sans rideaux ni tapis, au troisième étage, et prend ses repas dans la salle commune avec une quinzaine d'autres pensionnaires, sous l'œil vigilant de jVfme Vauquer elle-même.
11 n'y a de descriptions et de portraits dans le Père Goriot qu'au début, où ils sont nécessaires ; et ils y sont excellents. La triste et nauséabonde maison Vauquer, avec son écriteau : c Pension bourgeoise des deux sexes et autres >, avec sa cour humide, son petit jardin planté de tilleuls ou, pour parler comme M«« Vauquer, de « tieuilles », sa salle à manger où flotte une odeur fade, « l'odeur de pension », ses habitants, tous gens solides sous des habits usés, naufragés de la vie qui ont survécu à bien des tempêtes, ou novices résolus à tenter la chance et à se faire leur place au soleil, Poiret et M"e Michonneau, M™® Couture et M^^^Victorine Taillefer, Vautrin, le père Goriot, Bianchon, et les étudiants ou les rapins qui ont là leur couvert mis, — toutes ces choses et toutes ces figures se gravent à jamais dans le souvenir et dès une première lecture du livre. Les moindres silhouettes semblent vivre, celle du garçon de peine Christophe, celle de la servante Sylvie, celle de Mme Vauquer, demi-dame et demi-cuisinière, qui surveille de près la dépense, sait l'art d'accommoder les restes, et qui en même temps préside à tous les repas, dirigeant la conversation, l'égayant au besoin et l'ornant. M'"« Vauquer est un des plus remarquables spécimens, chez Balzac, de la petite bourgeoisie dont elle a l'économie féroce, les commérages, les bassesses de
sentiment, les locutions triviales, les cuirs réjouissants. C'est elle, quand Goriot mourra et qu'il faudra Tensevelir, c'est elle qui criera à la grosse Sylvie : c Prends les draps retournés, numéro 7... c'est toujours assez bon pour un mort. » C'est elle qui, parlant du Solitaire, le roman du vicomte d'Arlincourt, l'appelle « un ouvrage fait par Atala de Chateaubriand ». Et c'est à elle que Balzac prête le mot grandiose sur l'exécution du 21 janvier 1793 : € Nous avons vu Louis XVI avoir son accident... »
Tel est le milieu, bas, salissant, où Rastignac s'est vu jeté en arrivant à Paris. Les privations, l'humiliation de semblables contacts, stimulent, exaspèrent sa révolte et son envie de parvenir. Il est le Julien Sorel de Balzac, et, comme le héros de Rouge et Noir, c'est par les femmes qu'il arrivera. Vieille méthode, méthode qui au xvnie siècle, dans la réalité de même que dans le roman, était déjà celle de la plupart des ambitieux, et qui n'est plus la seule méthode pour réussir aujourd'hui que la politique mène à tout les hommes les plus nuls, mais qui, pourtant, reste encore en faveur et n'est pas la moins sûre. Rastignac s'est souvenu qu'il était un peu apparenté à la vicomtesse de Beauséant qui est une des reines du faubourg Saint-Germain ; il est reçu chez elle et par elle introduit dans la plus riche, la plus brillante société parisienne, chez la comtesse Anastasie de Restaud, chez la baronne de Nucingen. Dès lors, il sert de trait d'union, en quelque sorte, entre le Paris de la bohème et le Paris du plaisir ou du luxe, entre la pension Vauquer et les salons ; les tableaux de la vie mondaine s'opposent pour lui aux scènes de l'indigence, comme pour fouetter son ardeur, échauffer ses instincts de conquête, — pour le convaincre aussi qu'à tous les
étages de la société, dans les hôtels du noble faubourg ou dans les taudis du quartier latin, c*est partout même gredinerie, partout môme coupe-gorge.
La première leçon qu'il reçoit lui vient de sa cousine, M™o de Beauséant. Celle-ci a été abandonnée, trahie par celui qu'elle aimait depuis de longues années; et sous mine de compatir à sa peine, ses bonnes amies, entre autres M"'<^ de Langeais, la poignardent de mots à double sens, de phrases hypocrites qui l'atteignent en plein cœur. Restée seule avec Rastignac qui a entendu, qui a compris, M'»« de Beauséant se retourne vers lui et lui dit :
Le monde est infâme et méchant... Eh bien, monsieur de Rastignac, traitez ce monde comme il le mérite. Vous voulez parvenir, je vous aiderai. Vous sonderez combien est profonde la corruption féminine, vous toiserez la largeur de la misérable vanité des hommes. Quoique j'aie bien lu dans ce livre du monde, il y avait des pages qui cependant m'étaient inconnues. Maintenant, je sois tout. Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint. N'acceptez les hommes et les femmes que comme des chevaux de poste que vous laisserez crever à chaque relais, vous arriverez ainsi au faîte de vos désirs... Vous aurez des succès. A Paris, le succès est tout, c'est la clef du pouvoir. Si les femmes vous trouvent de l'esprit, du talent, les hommes le croiront, si vous ne les détrompez pas. Vous pourrez alors tout vouloir, vous aurez le pied partout. Vous saurez alors ce qu'est le monde, une réunion de dupes et de fripons.
La seconde leçon, Rastignac la reçoit du père Goriot et de ses filles. Le père Goriot est un ancien commerçant, un ancien marchand de farine, qui, ayant jadis gagné une grosse fortune, a presque tout donné en dot à ses deux filles, Anastasie qu'il a mariée au comte de Restaud, Delphine qu'il a mariée au baron de Nucingen. Bien vite, ses gendres ont été peu flattés de recevoir
chez eux un homme sans éducation et roturier de la tête aux pieds; ses filles elles-mêmes ont eu honte de lui. Il avait eu le tort de les trop aimer, c Ce père avait tout donné, dit quelqu'un dans le roman de Balzac. II avait donné pendant vingt ans ses entrailles, son amour, il avait donné sa fortune en un jour. Le citron bien pressé, ses filles ont laissé le zeste au coin des rues. » Rastignac est témoin du supplice qu'endure le père Goriot ; il le voit renié par ses filles et dépouillé par elles du peu qu'il s'était réservé pour vivoter dans la maison Vauquer; il voit que M™^ de Restaud, que M^^de Nucingen, dont la conduite est connue de tous, n'en sont ni moins bien vues ni moins bien reçues dans le monde, — et il se persuade que sa cousine avait raison de dire : c Le monde est infâme et méchant ».
Alors entre en scène celui qui va vaincre les dernières révoltes de sa conscience, celui qui va lui faire voir dans la vie une lutte où toute la question est de vaincre sans s'inquiéter du choix des armes, une lutte où la raison du plus fort est la seule bonne raison. Celui qui parle de la sorte est Vautrin, — Vautrin, la plus grande création de Balzac, égale à elle seule au neveu de Rameau et à Figaro, Vautrin l'ancien forçat, le révolté, l'homme qui brave en face la société, et dont la vie se passe à dépister sous des noms et des habits d'emprunt toutes les recherches de la police. Il faudra la perfidie d'une vieille fille, de M"« Michonneau, pour le faire tomber dans un piège, el le livrer encore une fois aux policiers auxquels, d'ailleurs, il échappera de nouveau. Vautrin est un symbole; il est l'esprit de révolte; mais il est aussi un vivant, une figure d'un relief admirable. Il a toute la verve que Balzac se plaît à prêter à ses commis voyageurs, à ses clercs de notaire, à ses aventuriers ; il
a la faconde d'un homme qui a fait tous les métiers, et ses drôleries triviales sont la joie de la maison Vauquer :
— Monsieur a une épouse? demanda Poiret.
— Une épouse à compartiments, qui va sur l'eau, garantie bon teint, dans les prix de vingt-cinq à quarante, dessins à carreaux du dernier goût, susceptible de se laver, d'un joli porter, moitié fil, moitié coton, moitié laine, guérissant le mal de dents et autres maladies approuvées par TAcadémie royale de médecine! excellente d'ailleurs pour les enfants! meilleure encore contre les maux de tête, les plénitudes et autres maladies de l'œsophage, des yeux et des oreilles ! — cria Vautrin avec la volubilité comique et l'accentuation d'un opérateur. Mais combien cette merveille? me direz-vous, messieurs: deux sous? — Non. Rien du tout. C'est un reste des fournitures faites au Grand Mogol, et que tous les souverains de l'Europe, y compris le grrrrrrand duc de Bade, ont voulu voir! Entrez droit devant vous! et passez au petit bureau. Allez, la musique! Brooum, la la, trinn! la la, boum boum! — Monsieur de la clarinette, tu joues faux, reprit-il d'une voix enrouée, je te donnerai sur les doigts.
— Mon Dieu ! que cet homme-là est agréable ! dit M"** Vauquer à M*"" Couture ; je ne m'ennuierais jamais avec lui.
Avec cette bonne humeur cynique et basse, Vautrin a la grande imagination de Balzac lui-même. Il dit et à raison de dire : c Je suis un grand poète. » Il représente la corruption effrontée, celle qui s'avoue, en face de l'autre, celle qui se cache ; et tel est le roman de Balzac qu'en effet Vautrin le révolté, Vautrin le bandit, semble le personnage sympathique au milieu de tant de bourgeois ou de mondains corrompus. 11 joue franc jeu. 11 propose un marché à Rastignac. Un de ses amis, ancien officier et vrai spadassin, se chargera de tuer en duel le frère de Victorine Taillefer; le père de celle-ci, qui la repoussait, n'ayant plus de fils la rappellera auprès de lui, lui léguera son immense fortune, et Rastignac épou-
sera les millions de M"« Taillefer à condition de remettre 200000 francs de commission à son bon ami et fidèle serviteur Vautrin. Ici, il faudrait relire toute Tétincelante tirade de Vautrin :
Vous voudriez bien savoir qui je suis, ce que j'ai fait, ou ce que je fais. Vous êtes trop curieux, mon petit. Allons, du calme. Vous allez en entendre bien d'autres! J*ai eu des malheurs. Écoutez-moi d'abord, vous me répondrez après. Voilà ma vie antérieure en trois mots. Qui suis-je? Vautrin. Que fais-je? Ce qui me plaît. Passons. Voulez-vous connaître mon caractère ? Je suis bon avec ceux qui me font du bien ou dont le cœur parle au mien. A ceux-là tout est permis, ils peuvent me donner des coups de pied dans les os des jambes sans que je leur dise : Prends garde! Mais, nom d'une pipe! je suis méchant comme le diable avec ceux qui me tracassent, ou qui ne me reviennent pas. Et il est bon de vous apprendre que je me soucie de tuer un homme comme de ça ! dit-il en lançant un jet de salive. Seulement, je m'efforce de le tuer proprement, quand il le faut absolument. Je suis ce que vous appelez un artiste... Je vais vous éclairer, moi, la position dans laquelle vous êtes... Nous avons une faim <lc loup, nos quenottes sont incisives, comment nous y prendrons-nous pour approvisionner la marmite? Nous avons d'abord le Code à manger, ce n'est pas amusant, et ça n'apprend rien; mais il le faut. Soit. Nous nous faisons avocat pour devenir président d'une cour d'assises, envoyer au bagne les pauvres diables qui valent mieux que nous avec T. F. sur l'épaule, afin de prouver aux riches qu'ils peuvent dormir tranquillement. Ce n'est pas drôle, et puis c'est long. D'abord deux années à droguer dans Paris, à regarder sans y toucher les nanans dont nous sommes friands. C'est fatigant de désirer toujours sans jamais se satisfaire... Une rapide fortune est le problème que se proposent de résoudre en ce moment cinquante mille jeunes gens qui se trouvent dans votre position. Vous êtes une unité de ce nombre-là. Jugez des efforts que vous avez à faire et de l'acharnement du combat. Il faut vous manger les uns les autres comme des araignées dans un pot, attendu qu'il n'y a pas cinquante mille bonnes places. Savez-vous comment on fait son chemin ici? Par l'éclat du génie ou par l'adresse de la corruption. Il
faut entrer dans cette masse d'hommes comme un boulet de canon, ou s'y glisser comme une peste. L'honnêteté ne sert à rien, etc. y etc.
Ainsi s'exprime Vautrin, le tentateur, et quoique Rastignac s'indigne, quoiqu'il proteste, au fond il est convaincu, il est vaincu. Les dernières scènes du roman achèvent de nous peindre les infamies du monde et de donner raison à Vautrin. Le père Goriot expire sur un grabat, réduit à la mendicité par ses filles qui ne quittent même pas le bal auquel elles assistent pour venir recevoir son dernier soupir et lui fermer les yeux ; il meurt en proie à la frénésie qui dévore toute l'humanité balzacienne, en proie à un délire de passion paternelle qui lui fait tout pardonner à ses enfants après l'avoir conduit à se dégrader de cent façons pour elles; il meurt sans autres secours que ceux de Rastignac et du garçon de peine Christophe. C'est Rastignac qui se voit forcé de s'occuper de son enterrement. Seul avec Christophe, il suit le misérable convoi. Il chemine lentement jusqu'au Père-Lachaise, songeant à tout ce qu'il a appris de la vie et des hommes depuis quelques semaines :
Quand les deux fossoyeurs eurent jeté quelques pelletées de terre sur la bière pour la cacher, ils se relevèrent, et Tun d'eux, s'adressant à Rastignac, lui demanda leur pourboire. Eugène fouilla dans sa poche et n'y trouva rien, il fut force d'emprunter vingt sous à Christophe. Ce fait, si léger en lui-môme, détermina chez Rastignac un accès d'horrible tristesse. Le jour tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs; il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée pir les saintes émotions d'un cœur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. Il se croisa les bras, contempla les nuages; et, le voyant ainsi, Christophe le quitta.
Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière, et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine, où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s'attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. 11 lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses :
— A nous deux maintenant!
Et, pour premier acte du défi qu'il portait à la société, Rastignac alla dîner chez M"' de Nucingen.
J'ai cité un mot de Balzac sur Tétat de frémissement et d'horreur dans lequel il était demeuré durant plus de quinze jours après avoir écrit le Père Goriot, Ce frémissement, cette horreur, tous ceux qui liront le Père Goriot les ressentiront à leur tour ; tous, ils diront comme Balzac, dans une autre lettre de 1834 : c Le Père Goriot est une belle œuvre, mais monstrueusement triste... Cela fait l'effet d'une plaie dégoûtante. » Balzac est arrivé à égaler dans ses tableaux de la réalité contemporaine l'horreur des infernales visions de Dante. C'est bien un enfer qu'il nous ouvre. Ses personnages sont des démons, ils sont, comme Vautrin, le génie du mal, ou, comme Goriot, comme Hulot, Claës et cent autres, ils sont les damnés delà passion. Les larves que heurtait la barque de Dante, les maudits qui se rongeaient le crâne les uns aux autres, n'étaient pas plus effrayants que le père Goriot ou la cousine Bette.
Non qu'il ne puisse y avoir quelques œuvres ou quelques pages fraîches et rassurantes dans la Comédie humaine, ne serait-ce que le Médecin de campagne. Mais l'apaisement et la sérénité sont rares chez Balzac.
Penché sur la vie comme Dante sur le gouffre des Enfers, il a vu des flammes, il a entendu des plaintes épouvantables. En maint endroit de son œuvre, le visionnaire semble lui-même effaré et terrifié de sa vision. € Cest à épouvanter un juge d'instruction! » s*écriait-il dans la Marâtre en prétendant nous peindre l'intérieur d'une famille bourgeoise. La Comédie humaine est toute pleine de ces cris-là. — c Je retournai chez moi stupéfait, dit l'avoué Derville après avoir entendu Gobseck proclamer et chanter la toute puissance de l'or. Ce petit vieillard sec avait grandi. Il s'était changé à mes yeux en une image fantastique où se personnifiait le pouvoir de l'or. La vie et les hommes me faisaient horreur, » — c Combien de choses n'ai -je pas apprises en exerçant ma charge!... s'écrie le même Derville à la fin du Colonel Chabert. J'ai vu brûler des testaments; j'ai vu des mères dépouillant leurs enfants, des maris volant leurs femmes, des femmes tuant leurs maris en se servant de l'amour qu'elles leur inspiraient pour les rendre fous ou imbéciles, afin de vivre en paix avec un amant. J'ai vu des femmes donnant à Tenfant d'un premier lit des goûts qui devaient amener sa mort, afin d'enrichir l'enfant de l'amour. Je ne puis vous dire tout ce que j'ai vu, car j'ai vu des crimes contre lesquels la justice est impuissante. Enfin, toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous de la vérité. Vous allez connaître ces jolies choses-là, vous; moi, je vais vivre à la campagne avec ma femme. Paris méfait horreur \ * »
Partout passe le même frisson; partout on sent ce que le sculpteur Rodin avait essayé de rendre dans une statue
1. Voir aussi dans les Œuvres diverses une page saisissante des Martyrs ignorés.
naguère fort critiquée : Teffroi de Balzac devant sa propre création.
Cette création, chacun peut voir quelle en est la farouche beauté ; chacun peut voir aussi ce qu'une semblable conception de la vie a de calomnieux et de malsain. Je me bornerai, quant à moi, à observer qu'un pessimiste qui s'en prend de tous nos tnaux au gouvernement et à la société, est un pessimiste un peu naïf. Les vrais maux ne sont pas ceux qui nous viennent des hommes; ils sont ceux qui nous viennent de la nature, de notre condition si chétive et si précaire, de notre brièveté. S'en prendre de ce qu'on souffre à Louis-Philippe et à la bourgeoisie triomphante, cela est un peu candide, et un peu agaçant quand on a soi-même, comme c'était le cas de Balzac, l'âme profondément bourgeoise. S'en prendre à la société, c'est donner à entendre qu'il y aurait un remède à la misère humaine et qu'on le connaît : et quel serait-il donc, ce remède? Où et quand Balzac l'a-t-il jamais indiqué? Prétendra-t-on qu'il l'indique quand il se pose en défenseur de la religion et de la monarchie? Et quand il se donne pour un homme politique, pour un homme d'État, sera-ton dupe de ses belles phrases? En fait de religion, il en reste à la formule : c II faut une religion pour le peuple », ce qui est le langage de quelqu'un qui n'aime ni le peuple ni la religion. Quant à la monarchie, quelle est-elle, celle qu'il prône et qui, d'après lui, ferait la vie meilleure? Est-ce la monarchie constitutionnelle? 11 la bafoue sans cesse. Est-ce la monarchie légitime, la vieille royauté de droit divin morte avec Charles X? Voyez un peu, dans dix ou quinze de ses romans, comment il a parlé de la Restauration et du rôle de la noblesse ou du clergé de 1815 à 1830. La vérité est que Balzac était
napoléonien sans le savoir, par admiration de la force ; la vérité est que ce grand satirique de la monarchie de juillet était tout ce qu'il y a de plus c fils de la Révolution » et bourgeois de Louis-Philippe.
Il s'est plu à étaler sous nos yeux toutes les tristesses ou toutes les laideurs de la vie, sans nous offrir aucun moyen d'y remédier ou de nous en consoler. Et c'est pourquoi il y a quelque chose de faux et d'immoral dans son art, bien qu'il ait souvent essayé de répondre au reproche d'immoralité. Un écrivain peut être immoral de bien des façons, mais la pire de toutes consiste à nous inspirer le dégoût de la vie, la défiance ou le mépris des autres hommes. Quand même la vie serait aussi laide que le dit Balzac, ce n'est pas à la misanthropie que l'homme de génie a mission de nous conduire, c'est à la pitié et à la résignation. Ou plutôt, sa mission est de nous réconcilier avec cette pauvre vie tant calomniée, de nous rendre les beaux espoirs, les illusions fécondes, — et j'aurai toujours peine à croire que l'optimisme de Corneille ou de Hugo ne soit pas supérieur au pessimisme de Balzac.