‹ Balzac: l'homme et l'œuvreChapitre 68 sur 73 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les défauts signalés jusqu'ici chez Balzac sont de ceux qui ne nuisent pas trop à sa gloire. Si des œuvres telles que le Cousin Pons et le Père Goriot ne sont pas des chefs-d'œuvre au sens absolu du mot, elles sont, de même que Gobseck, la Recherche de Vabsolu, le Colonel Chaheriy etc., les produits d'un art très particulier qu'il est permis de critiquer en raison de ses outrances, dont il est impossible, en revanche, de ne pas sentir la force et la grandeur. Elles sont de l'art, de l'art sincère et conscient.

Mais il reste un dernier reproche à adresser à Balzac, et celui-là beaucoup plus grave.

Il reste à constater que des ouvrages dont se compose la Comédie humaine, il y en a un grand nombre — dirai-je un tiers? dirai-je la moitié? — qui, véritablement, ne sont pas des œuvres d'art. Quelque chose, en effet, a nui à Balzac plus que son imagination, plus que son humeur pessimiste, et c'est sa méthode de travail, c'est la surproduction à laquelle il s'est condamné.

Il avait un grand désir de perfection. Il sentait que la plupart de ses œuvres n'existaient qu'à Tétàt d'ébauche, et il en souffrait. Il était sans cesse occupé à les dégrossir, à les refondre, et on n'imagine pas combien de transformations il leur faisait subir d'une édition à l'autre. La fin du livre en devenait le commencement, le commencement en devenait le milieu. Le Curé de village a été publié d'abord en trois fragments dans la Presse, en 1830; deux ans après, l'ouvrage paraît en volume, augmenté de parties inédites, et cette fois ce qui était le début de la seconde partie y forme le début de la première. Le roman historique intitulé Sur Catherine de Médicis comprend sous sa forme définitive trois parties, le Martyr calviniste, la Confidence des Ruggieri, et les Deux rêves : la première des trois parties est en réalité celle qui a paru la dernière, en 1841, tandis que la seconde avait paru en 1837, et la troisième en 1830.

Balzac remanie incessamment; il change l'ordre des chapitres, il en ajoute de nouveaux, il retouche le style, tantôt seul, tantôt aidé de sa sœur ou de ses amis. Desnoyers, Laurent Jan, Théophile Gautier. Il s'évertue, comme il dit à enlever les taches c avec le savon de la patience et le battoir du courage ». Mais pour tout revoir, pour mettre au point tant d'œuvres hâtives, il lui eût fallu dix autres existences.

Comment aurait-il pu corriger avec soin, avec goût, ses productions des années précédentes, quand il continuait à publier quatre ou cinq romans nouveaux par an? La faute en était à son imagination qui ne se lassait pas dç concevoir, et plus encore à ses éternels besoins

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d'argent. Il a été toute sa vie le prisonnier des libraires et des directeurs de revues ou de journaux. Dès sa vingt-troisième année, le 14 août 1822, il écrivait à sa sœur : c J'ai signé un traité par lequel il faut que je fournisse deux romans d'ici au 1*' octobre... le libraire m*a donné deux mille francs dont six cents comptant et le reste en billets à huit mois. » C'a été sa situation constante; il signait des traités, touchait l'argent d'avance, et se voyait ensuite obligé d'enfanter volume sur volume pour échapper aux procès.

Il a écrit le Secret des Ruggieri en une seule nuit, la Vieille fille en trois nuits, la seconde partie de VEnfant maudit en quelques heures, en quelques heures la Messe de l'athée j en quelques heures Facino Cane. Il a soigné davantage la première partie de VEnfant maudit, il y a consacré une douzaine de nuits, « pour en faire, dit-il, une sorte de petit poème de mélancolie où il n'y eût rien à redire ». Douze nuits pour faire un poème où il n'y ait rien à redire, ce serait travailler à bon compte. En quatre jours, il conçoit son roman des Illusions perdues et en rédige les quarante premières pages. Ursule Mirouet a été écrite en vingt jours. En 1839, il écrit cinquante cinq feuilles d'impression en une semaine; en 1844, six mille lignes en dix jours K Sa première rédaction est informe ; il l'envoie telle quelle à l'imprimeur, puis surcharge l'épreuve imprimée de ratures et d'additions, mais toujours du môme train fébrile, toujours en homme qui improvise.

L'inconvénient n'est pas très grand, il n'y a que demi-

1. Il s'est toujours enorgueilli de sa fécondité : « Il fallait dix ans à un auteur, dans le xvni* siècle, pour faire dix volumes, écrit-il en 1835 à M"'' Hanska. J'en aurai fait quatorze cette année, et Ton n'y fait pas attention. »

mal, quand il s'agit d'une œuvre qu'il a longtemps méditée; il sait alors ce qu'il veut dire, ce qu'il faut dire, et peut laisser trotter sa plume la bride sur le cou. C'est le cas du Médecin de campagne et probablement aussi d'Eugénie Grandet; c'est le cas de César Birotteaa. Edouard Ourliac a raconté que César BirotteaUy acheté et imprimé par le Figaro qui voulait l'offrir en prime à ses abonnés, avait été commencé le 17 novembre et non seulement achevé, mais imprimé et publié le 15 décembre. Le fait est à peu près exact, et les lettres de Balzac confirment le récit d'Ourliac. Seulement, le 17 novembre 1837, quand Balzac s'est mis à écrire César BirotteaUf il y avait quatre ans qu'il y pensait, qu'il en parlait à sa sœur et à M'"'' Hanska ; et c'est ce qui fait que César Birotteaa, quoique écrit si vite, trop vite, est une de ses œuvres les mieux venues.

Mais il lui arrive fréquemment d'improviser en quelques semaines à la fois le fond et la forme d'une œuvre ; ou bien il la commence, l'interrompt, et ne la reprend qu'à deux ou trois ans de là. Une moitié de Séraphita paraît en juin 1834, l'autre en décembre 1835. La première partie de VEnfant maudit paraît en 4831, la seconde en 4836. Les Illusions perdues traînent de 4836 à 4840 et de 4840 à 4843 ; Béatrix, de 4839 à 4845; Splendeurs et misères des courtisanes, de 4838 à 4847. Il serait bien surprenant qu'une œuvre ainsi écrite à bâtons rompus et débitée par morceaux eût la simple et parfaite unité de l'œuvre d'art. Entre le premier et le dernier chapitre de Splendeurs et misères, c'est-à-dire de 4838 à 4847, Balzac a publié trente ou quarante autres romans.

Il lui arrive aussi d'écourter ou d'allonger ses œuvres selon les besoins de la vente. En octobre 4837, il vient d'écrire les Employés, l'ouvrage a paru dans la

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Presse et va paraître en volume quand le libraire s'avise que le volume sera trop petit. Qu'à cela ne tienne ! Balzac fouille dans la collection de ses anciens articles; il en exhume une Physiologie de remployé et de force l'introduit dans le livre : c J'ai une préface à coudre en forme de collerette à la Femme supérieure *, et une quatrième partie en forme de tournure, écrit-il à jVfme Hanska, car les soixante-quinze colonnes de la Presse n'ont fourni qu'un petit volume... Vous ne sauriez imaginer comme ces raccommodages, ces replâtrages m'ennuient ». Ils l'ennuient, et ne nous ennuient pas moins, n'étant que trop visibles.

Avec le Curé de village^ autre mésaventure : il faut que le livre paraisse, il est promis par traité, l'éditeur s'impatiente ; il paraîtra donc, mais incomplet, mais tronqué : € Je n'ai pas le temps d'achever ce livre », avoue Balzac, et il ajoute ingénument : c II manquera précisément tout ce qui concerne le curé. » Et en effet, il revient làdessus dans sa préface, il dit tout ce qu'il s'était promis de nous peindre dans le Curé de village :

Si l'ouvrage auquel le Curé de village servira peut-être un jour de pendant, pour employer une expression vulgaire qui explique tout, si le Médecin de campagne est Tapplication de la philanthropie moderne à la civiUsation, celui-ci devait être l'application du repentir catholique. Ainsi, le Curé de village devait être une œuvre supérieure à l'autre, et comme plan, et comme idées, et comme images, et comme exécution : la religion n'est-elle pas plus grande que la philanthropie?... Par quels moyens le curé Bonnet a-t-il fait d'une population mauvaise, arriérée, sans croyances, vouée aux méfaits et même au crime, une population animée du meilleur esprit, religieuse, progressive, excellente? Là, certes, était le livre. Expliquer les hommes qui le secondèrent, les peindre, donner surtout leur intime pensée et la leur laisser déve-

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