CHAPITRE IX
En dépit d'évidentes imperfections, l'œuvre de Balzac demeure considérable. Elle Test par elle-même, par son étendue, par la masse de documents qu'elle renferme, par sa portée sociale. Elle ne l'est pas moins par l'influence qu'elle a exercée.
Cette influence s'est fait sentir après 1850, après la mort de Balzac, beaucoup plus que de son vivant. Il nous semble aujourd'hui un peu trop romantique; il ne l'était pas assez pour être pleinement compris et goûté de ses contemporains. De son vivant, il n'a pas été un chef d'école. On a dit qu'il avait contribué à ramener M™o Sand dans la bonne voie, entre 1835 et 1837; la chose n'est pas bien sûre. Il est vrai qu'ils étaient amis, et depuis 1830, depuis l'arrivée de M"® Sand à Paris; il est vrai qu'il faisait cas de son talent, et que M*»^ Sand, de son côté, l'a loué sans réserve à plusieurs reprises, dans Autour de la table et dans Histoire de ma vie. Mais si, après Indiana^ Valenline et Lélia, M"e Sand s'est un peu assagie et rapprochée du réel dans André ou dans son charmant Mauprat, il est fort douteux qu'il en faille
chercher la cause ailleurs que dans les leçons de Texpérience et le développement naturel de son génie K
Du romancier Charles de Bernard on a aussi voulu faire un disciple de Balzac. Il était un de ses plus fervents admirateurs, et peut-être a-t-il cru, en effet, marcher sur ses traces en écrivant Gerfaut en 1838, ou un peu plus tard la Femme de quarante ans ; mais s'il y a de l'intérêt dramatique et quelques traits délicats dans Gerfaut, s'il y a un peu d'esprit dans la Femme de quarante ans, n'y cherchons pas de l'observation, de la forte et durable vérité, n'y cherchons pas, en un mot, du Balzac.
Du Balzac, en revanche, n'en trouverait-on pas chez un autre écrivain de la même génération, et chez le plus illustre de tous? Entre Victor Hugo et l'auteur de la Comédie humaine, il y avait des affinités et il y a eu des échanges. Balzac a commencé par être le débiteur dé Hugo, Hugo est devenu ensuite celui de Balzac. Ils se ressemblaient par ce que leur génie a de démesuré, par l'excessive puissance de leur imagination, créatrice d'œuvres monumentales et de figures géantes, par leur goût des intrigues compliquées et des coups de théâtre, par leurs prétentions philosophiques et leurs dissertations verbeuses, et, s'il faut tout dire, par le déplorable abus qu'ils ont tous deux fait du calembour. Quoique Balzac ait parlé assez irrévérencieusement des drames de Hugo aux environs de 1830, il ne serait pas impossible de montrer qu'il s'en est souvenu toute sa vie, et
1. On pourrait même, en comparant Une ténébreuse affaire (1841) à Mauprat (1837), croire que celui des deux qui imite Tautre, n'est pas M"* Sand, mais Balzac. La vérité est que dans CCS deux livres tous deux imitaient le Rob-Roy de leur commun maître Walter Scott.
que Goriot, par exemple, tient de Triboulet autant ou plus que du roi Lear. Mais Hugo n'avait pas un moins net souvenir de la Comédie humaine quand, de 1846 à 1862, il a écrit les Misérables^ et c'est bien là celle de ses œuvres qu'il faut lire pour savoir ce qu'il doit à Balzac. Si Balzac est un réaliste romantique, n'est-ce pas le nom qui convient également à l'auteur des Misérablesl les Misérables sont, ainsi que la Comédie humaine, une histoire de la vie française pendant la première moitié du XIX® siècle, une histoire des idées et des mœurs où revivent l'Empire, la Restauration et la monarchie de Juillet, où nous voyons finir la société de l'ancien régime et naître notre démocratie, où divers coins de province et bien des quartiers de Paris sont amoureusement décrits, où toutes les classes sociales sont représentées. L'œuvre n'est pas faite à la façon d'un roman de Balzac, avec les mêmes scrupules d'exactitude ; mais la substance en est si bien la même que les Misérables sont comme un résumé de la Comédie humaine. Tout y est, jusqu'à la * bataille », la fameuse « bataille » tant de fois annoncée, promise, par Balzac, et que finalement il n'a pas écrite. Le budget de Marins, ce budget si savamment équilibré qui lui permet de vivre avec quatre ou cinq cents francs par an, était celui de Raphaël de Valentin dans la Peau de chagrin ; les « pensées » de Marins, rédigées pour Cosette, ne sont que trop analogues à celles que rédigeait Louis Lambert. Gillenormand, le grand-père de Marins, le vieux gentilhomme poudré et musqué, type accompli du ci-devant, est une nouvelle effigie du chevalier de Valois que Balzac avait mis en scène dans la Vieille fille. Le salon ultra, où nous introduit Hugo à la date de 1817, s'appelait chez Balzac « le Cabinet des antiques ». M'"^ Thénardier, la mégère qui exploite
Valjean et torture Cosette, est une autre M^^e Cibot. L'enfant de la rue, le petit Gavroche de Hugo, Balzac l'avait dessiné dans VEnvers de Vhistoire contemporaine sous les traits de Népomucène, le gamin famélique et rieur qui dit à Godefroid en parlant d'un vieux voisin : € Il est toqué, pour sûr, le vieux bonhomme. — Sais-tu, répond Godefroid, comme tu seras à son âge? — Oh ! que oui! je le sais. Je serai dans un sucrier. — Dans un sucrier ? — Oui, l'on aura sans doute fait du noir avec mes os. J'ai vu les charretiers des rafQneurs assez souvent à Montsouris venir chercher du noir pour leurs fabri* ques, et ils m'ont dit qu'ils l'employaient à faire du sucre. »
Les tableaux du bagne, les mœurs et l'argot des prisons, les repris de justice et les policiers, qui tiennent tant de place dans les Misérables, n'en occupaient pas moins dans la Dernière incarnation de Vautrin. Et combien d'analogies de situations entre le roman de Hugo et ceux de Balzac ! Les forçats de Balzac, Vautrin et Ferragus, ont appris à Valjean l'art de se métamorphoser tour à tour en M. Madeleine et en M. Leblanc. Javert n'est pas plus acharné après lui que Bibi-Lupin, le chef de la police, ne l'était après Vautrin. La chambre où un réchaud flamboie et où vont et viennent des hommes masqués, est-ce celle de la masure Gorbeau où Valjean tombe entre les mains de Thénardier, est-ce celle où les Treize avaient conduit la duchesse de Langeais? Évoquez le vieux docteur Minoret qui élevait une orpheline, Ursule Mirouet, avec des soins si tendres, à l'abri de tous les regards, ou Ferragus, le galérien échappé, père incomparable qui dotait magnifiquement sa fille et mourait de chagrin lorsqu'elle lui était ravie, ou encore Goriot, abandonné par ses filles et mourant de leur
abandon ; et puis regardez Tex-galérien Valjean auprès de la petite Cosette qu'il élève maternellement, qu'il dote, qu'il marie à celui qu'elle aime; regardez-le mourir, le jour où il se croit renié, oublié d'elle.
Il faudrait beaucoup de bonne volonté pour ne voir dans tout cela que de simples et fortuites rencontres. En réalité, Hugo a largement puisé dans la Comédie humaine, et la chose ne doit pas étonner. Il ne s'est jamais fait faute de prendre son bien là où il le trouvait, et le génie n'a jamais à s'en faire faute. N'est-il pas allé chercher le sujet d'un de ses plus beaux poèmes, celui des Pauvres gens, jusque dans une pièce de vers couronnée en 1851 aux Jeux floraux de Toulouse, dans les Enfants de la morte, du très obscur Charles Lafont*? Il lui a pris le sujet, Taction de son récit, et même quelques traits, le dernier entre autres. Mais Hugo imite de telle façon que, même pour Balzac, il est dangereux d'être imité par lui.
Les Misérables en font foi. Il y avait dans la Dernière incarnation de Vautrin une page fort intelligente sur la situation faite au condamné qui a purgé sa peine, sur l'injustice de la société qui le repousse encore après qu'il a expié, sur l'impossibilité où il est de se racheter, de se relever. Il y avait dans le Curé de village l'histoire d'un forçat, Farrabesche, qu'un saint prêtre, l'abbé Bonnet, apaise, console, et ramène au bien. Il y avait dans Ursule Mirouet un autre prêtre, l'abbé Chaperon, aussi charitable, aussi bon que celui-là. Et il y avait dans les Illusions perdues un jeune républicain, Michel Ghrestien, destiné à périr sur les barricades de 1832. — Mais qu'est-ce que Michel Chrestien comparé à Marius,