‹ Balzac: l'homme et l'œuvreChapitre 69 sur 73 · Titre primitif des Employés · texte numérisé non relu

Titre primitif des Employés

lopper, tel était le sens de cette composition... Dans Touvrage tel qu'il est publié, le curé ne joue qu'un rôle secondaire. Pour ceux qui s'apercevront de cette lacune et qui sympathiseront avec les pensées longtemps méditées qui ont dicté le Curé de village, l'auteur avoue avoir réservé un livre dont la place se trouve entre l'arrivée de tous les personnages sur la scène et la mort de M"" Graslin. Ce livre contient la conversion au catholicisme de l'ingénieur protestant, l'exposition des doctrines de la monarchie pure, tirée des choses si éloquentes de la vie au fond des campagnes, divers épisodes où, comme dans celui de Farrabesche, le curé Bonnet se voit à l'œuvre, qui servent à expliquer les moyens employés par lui pour réaliser son projet évangélique, et parmi lesquels Tauteur regrette particulièrement la première communion au village, le catéchisme fait par le curé, la classe des frères des écoles chrétiennes, etc.

Si tel devait être le Curé de village, on ne s'en douterait guère en le lisant, car jamais Balzac n'a trouvé le temps d'y ajouter le chapitre essentiel qu'il annonce ici. Tel qu'il est, ce bizarre roman est l'histoire d'une dame du meilleur monde, Véronique, femme du banquier Graslin, laquelle est aimée d'un assassin. Elle est aimée de lui, elle l'aime, et Tascheron monte sur l'échafaud sans avoir dit un mot qui pût la compromettre, sans qu'elle en ait dit un qui pût le sauver. En proie à de terribles remords, elle quitte Limoges pour se fixer à la campagne, pour y expier sa faute en faisant lebien, et elle meurt, dans une scène bien théâtrale, en présence de l'archevêque, du procureur général, du docteur Bianchon et de tous les villageois, devant qui elle avoue sa complicité dans le crime de Tascheron et qui déclarent, après l'avoir entendue, qu'elle est une sainte. Le livre est aux trois quarts rempli de dissertations sur l'agriculture et sur les questions sociales; quant au curé de village, il manque, ainsi que le disait Balzac, à peu près tout ce qui le concerne.

Faut-il d'autres exemples du sans-gêne avec lequel procède Balzac pour contenter son libraire et fabriquer un roman? La Muse da département est une grande œuvre ébauchée, mais elle n'est qu'ébauchée, parce que le temps lui a manqué et qu'il l'a faite de pièces et de morceaux. Il y a fait entrer des pages qu'il avait données dix ans plus tôt à une revue sous le titre de Fragments d'un roman publié sous VEmpire par un auteur inconnu ; il y a fait entrer la Femme de province qui avait figuré dans les Français peints par eux-mêmes; et il y a reproduit tout au long deux récits, le Grand d'Espagne et ÏHistoire du chevalier de Beauvoir, extraits de son roman de la Grande Brelèche.

La Femme de trente ans a eu une destinée plus singulière encore. L'ouvrage a six chapitres : Premières fautes^ Souffrances inconnues, A trente ans, le Doigt de Dieu, les Deux rencontres. Vieillesse d'une mère coupable. A l'origine, chacun de ces six chapitres avait paru séparément et formait un récit distinct; le premier avait paru en 1831, le second en 1834, le troisième en 1832, le quatrième en 1831 et 1834, en deux fragments, le cinquième en 1831, le sixième en 1832. En 1835, pour former un volume des Scènes de la vie privée dont une troisième édition se publiait à la librairie Béchet, Balzac imagine de rassembler les six chapitres sous le titre commun de Même histoire, quoique, du reste, les noms des personnages y diffèrent encore d'un chapitre à l'autre et que l'héroïne y porte six noms différents. Ce n'est qu'en 1842 qu'il remédie à cette négligence et que les mêmes noms reparaissent à chaque chapitre du roman. Mais conserver aux personnages le même nom était chose facile ; il était beaucoup moins aisé de mettre de l'unité dans leur caractère et de la suite dans leurs actions,

alors qu'ils appartenaient primitivement à six histoires différentes. En 1835, il priait sa sœur de Vy aider : < Je te prie de m'écrire... ce que tu m'as dit avoir trouvé par une nuit où tu ne dormais pas, ces belles idées à propos des Deux rencontres pour les souder encore mieux aux chapitres précédents de la Femme de trente ans. » En janvier 1836, il écrit à M«>e Hanska : < J'ai fait de grands changements par rapport au sens général de Même his ioire. Ainsi, la fuite d'Hélène avec le meurtrier est rendue presque vraisemblable ; il a fallu longtemps pour trouver ces derniers nœuds. » Presque vraisemblable, je doute que tel soit l'avis de ceux qui lisent la Femme de trente ans. En dépit de tous les < replâtrages » et de tous les t raccommodages », ils s'aperçoivent trop bien de l'extraordinaire désordre qui règne dans ce roman, et ce qu'il rçnferme d'excellent leur fait plus vivement regretter l'abus que Balzac y a fait de ses dons et de sa facilité.

Quelle œuvre abracadabrante! Les quatre premiers chapitres, quoique de valeur inégale, se tiennent à peu près, et à travers des épisodes bien romanesques, bien faux, on y voit pourtant se dérouler avec logique l'histoire d'un cœur de femme, l'histoire de M"*" d'Aiglemont, depuis le jour où elle s'est mariée par inclination Jusqu'aux approches de la trentaine, jusqu'au jour où la désillusion est venue, où elle a compris et jugé son mari, où elle a senti le vide de sa propre existence, où son imagination et son cœur se sont exaltés, où elle s'est éprise de Vandenesse. Son châtiment est dans la farouche tristesse de sa fille Hélène qui ne se sent pas aimée comme l'enfant a besoin d'être aimé, qui, confusément, se sent sacrifiée à une autre affection, à un étranger, et qui grandit en silence, le front soucieux, le

cœur fermé et muet. Jusque-là, malgré des gaucheries, la Femme de trente ans est une forte étude de Tâme féminine, du mariage et de Tadultère. Mais vient alors ce cinquième chapitre, ce chapitre des Deux rencontres que Balzac se piquait d'avoir soudé à l'ensemble du récit et d'avoir rendu c presque vraisemblable », — et soudain on est jeté en pleine folie romantique. Un soir, tandis que M«e d'Aiglemont est assise au coin du feu, sous la lueur de la lampe familiale, entre son mari et sa fille Hélène alors âgée de seize ou dix-sept ans, un homme couvert de sang, les yeux hagards, entre dans le salon et réclame un asile contre ceux qui le poursuivent. Cet homme est un meurtrier; < ange ou démon », personne n& pourrait le dire; à coup sûr, proche parent des poétiques bandits que Byron, Hugo, Nodier et tous les romantiques s'étaient plu si souvent à chanter. M. d'Aiglemont lui donne asile, le cache dans sa chambre quand les gendarmes se présentent pour l'arrêter; puis, lorsqu'ils sont partis, lorsque l'inconnu s'apprête à partir à son tour, Hélène se lève, lui prend la main, et déclare à ses parents qu'elle veut s'en aller avec lui. C'est sa manière de châtier la mère coupable qui n'a pas su vivre pour son enfant, et de se soustraire à une société qui n'est que corruption et hypocrisie. Elle s'en va. Quelques années plus tard, M. d'Aiglemont que des revers de fortune ont contraint de s'expatrier et qui s'en revient d'Amérique, est pris par les corsaires en vue des côtes de France ; sur le vaisseau des corsaires il retrouve sa fille Hélène, auprès du terrible ravisseur qu'elle avait suivi jadis et qui commande le vaisseau ; et il la voit si souriante, si heureuse, qu'il ne peut s'empêcher de bénir cette union ultra-romantique.

Voilà où en arrive Balzac en rassemblant sous le

même titre des récits écrits à diverses époques, et en composant des livres pour son libraire, pour la vente, avec toutes les pages qu'il a semées de droite et de gauche. Il n'est dans ces moments-là rien de plus qu'un commerçant. Il est comme Dumas père une fabrique ou une manufacture de romans, comme lui il fait argent de tout; et à voir combien il a gaspillé son génie, c'est prodige qu'il ait quelquefois réussi à créer des chefsd'œuvre.

A partir de 1836, presque tous ses romans ont paru en feuilletons, dans les journaux. Jusque-là, ils avaient paru soit dans des revues, Revae de PariSy Revue des Deux Mondes, Chronique de Paris, etc., soit en volumes. Il ne livrait son ouvrage qu'après l'avoir terminé, et, sauf exception, l'ouvrage formait un tout complet, était composé, quand il le remettait à l'imprimeur. Le Curé de Tours, le Médecin de campagne, la Recherche de Vabsolu, César Biroiteau, ont été publiés ainsi, directement publiés en volumes. Les choses changent à partir de 1836. Dès lors, c'est en feuilletons, par petites tranches, par chapitres écrits au jour le jour, que la Vieille fille, les Employés, Une fille d'Eve, Une ténébreuse affaire, Ursule Mirouet, Modeste Mignon, les Parents pauvres, etc., paraissent dans la Presse, dans le Constitutionnel, le Siècle, le Commerce, les Débats, le Messager. Dès lors, Balzac est la proie du journal, et seul son budget s'en trouve bien.

Qu'est-il allé faire dans cette galère du feuilleton, lui qui avait un si profond mépris des journaux et des journalistes? Il les a vilipendés à bien des reprises, dans Une fille d'Eve, dans Un grand homme de province à Paris, dans la Muse du département, dans la Monographie de la presse parisienne, dans les Petits bourgeois, etc. Il y a une douzaine de journalistes dans la Comédie humaine, Nathan,

Lucien de Rubempré, Lousteau, Finot, Blondet, etc., et tous sont des drôles, prompts à trahir leurs amis et à vendre leur plume pour quelques louis ou pour un bon dîner. Balzac ne manque pas une occasion de dénoncer et de maudire la puissance corruptrice de la presse. Jules Janin, blessé au vif, lui objectait non sans raison qu'il n*y avait pas grand accord entre ses paroles et ses actes, puisque deux fois il avait essayé de fonder des journaux, la Chronique de Paris et la Revue parisienne, et qu'il était le fournisseur attitré, le feuilletonniste en charge, du Siècle, du Constitutionnel, et de cinq ou six autres journaux. Au fond, Balzac n'en voulait aux journaux qu'à cause des attaques dont il y était l'objet ; il leur en voulait des railleries avec lesquelles ils avaient accueilli la plupart de ses œuvres, et des sottes historiettes qu'ils faisaient courir sur sa vie privée. 11 aurait pu leur en vouloir d'autre chose.

Ce n'est point par leurs épigrammes, vite oubliées, ce n'est point par leurs petites calomnies, par leurs petits entrefilets venimeux, qu'ils lui ont été funestes : c'est par l'hospitalité qu'ils lui ont offerte, par les centaines de mille francs qu'ils lui ont fait gagner, par l'instinct commercial qu'ils ont développé chez lui, par l'obligation où ils l'ont mis d'écrire pour leurs lecteurs, pour les badauds, pour la foule, et d'adapter ses écrits au goût d'un public qui lit vite, en ne se souciant que d'être diverti. Par eux, il est entré en contact avec les habituels lecteurs de Dumas père, d'Eugène Sue et de Frédéric Soulié, de tous ces romanciers populaires qu'il jugeait si indignes de lui être comparés, et qu'il eût, en effet, laissés bien loin derrière lui, s'il avait consenti à travailler plus lentement, plus posément. < Sue est un esprit borné et bourgeois, écrit-il dans une lettre de

1838; son Latréaumoni est un ouvrage lûché, comme on dit en peinture, ce n'est ni fait ni à faire. » Il ne parle pas de Dumas père avec moins de dédain, en 1845, après une lecture des Trois Mousquetaires : < On est vraiment fâché d'avoir lu cela, écrit- il à M»»° Hanska, rien n'en reste que le dégoût pour soi-même d'avoir ainsi gaspillé son temps, cette précieuse étoffe dont notre vie est faite. Ce n'est pas ainsi qu'on arrive à la dernière page d'un roman de Waltcr Scott, et ce n'eSt pas avec ce sentiment qu'on le quitte; on relit Walter Scott, et je ne crois pas qu'on puisse relire Dumas. » Tout cela est bel et bon; mais il n'en est pas moins vrai que ses romans alternent dans les journaux avec ceux des écrivains dont il parle si dédaigneusement, que Modeste Mignon, par exemple, succède dans les Débats à Au jour le Jour de Frédéric Soulié, et que Une fille cCÈve^ Béatrix, Un homme d'affaires, Albert Savarus, ont précédé ou suivi, dans le Siècle, les Mystères de Paris d'Eugène Sue. Il n'en est pas moins vrai qu'à partir de 1836 les romans de Balzac paraissent en feuilletons, et souvent ne ressemblent que trop à des feuilletons.

J'entends par là qu'ils ont été écrits pour le gros public et que cela se voit. L'observation y est de qualité fort inégale ; elle y est parfois tout à fait superficielle et de seconde ou de troisième main. Certains romans de Balzac ne sont que des œuvres de vulgarisation où un Jules Verne de la vie sociale, un Larousse romancier, met toutes sortes de questions à la portée des abonnés de la Presse ou du Constitutionnel : questions administratives dans les Employés, agricoles dans le Curé de village, politiques dans Albert Savarus, financières dans les Petits bourgeois, etc. Les trois quarts du temps, la pensée n'y dépasse pas le niveau ordinaire de la chronique. De

plus, elle se noie au milieu des plus extravagantes fictions, au milieu de ces fables et de ces péripéties sans vérité ni vraisemblance qui sont depuis un siècle, depuis les temps de Pigault-Lebrun et de Ducray- Duminil, la matière du roman populaire ou du romanfeuilleton. Vouloir plaire au gros public, c'est pour un romancier s'astreindre à une continuelle recherche des gros effets, de ce qui émeut, de ce qui étonne, et de ce qui est bas ; et il n'est que trop certain que d'année en année Balzac penche davantage de ce côté. Le journal n'en est pas entièrement responsable. D'instinct, par vulgarité de nature et par désir de bien vendre ses romans, il avait toujours été porté à y prodiguer les scènes de réalité basse et les situations outrées : les Marana datent de 1832, et V Histoire des Treize de 1833. Mais sa collaboration aux journaux a eu pour résultat d'encourager et de développer chez lui une tendance qu'il aurait eu tout intérêt à combattre.

Son art s'est encanaillé.

Qu'on lise, si on en a le courage, ses romans policiers, Une ténébreuse affaire ou bien les quatre parties de Splendeurs et misères des courtisanes jusqu'à et y compris la Dernière incarnation de Vautrin. On ira jusqu'au bout, je l'ai dit, si on en commence la lecture : Balzac a au plus haut degré l'art du feuilletonniste, l'art de tenir son lecteur en haleine et de le mener de péripétie en péripétie jusqu'au dénouement. Mais, arrivé au dénouement, on dira ce qu'il disait lui-même des Trois Mousquetaires :. € On est vraiment fâché d'avoir lu cela, et rien n'en reste que le dégoût d'avoir ainsi gaspillé son temps. » Scènes d'orgie ou d'ivrognerie chez des filles, scènes d'assassinat, viols, empoisonnements, pendaisons, dialogues dans une cour de prison entre des chenapans de toute

espèce, — tel est le régal que Balzac nous a préparé dans Splendeurs et misères; et en vérité, il se flattait beaucoup en déclarant son livre très supérieur à celui d'Eugène Sue, à ces fameux et ignobles Mystères de Paris dont il enviait le succès et qu'il avait eu ici la prétention de refaire.

Enfin, outre ce que l'observation a d'incomplet et de banal dans de pareilles œuvres, outre l'extravagance et la grossièreté de la fiction qui s'y déroule, elles offrent toutes les traces de négligence, toutes les redites, tout le délayage et toutes les < coquilles » qui caractérisent le roman-feuilleton.

Comparez les soupers, les orgies, dans les Illusions perdues^ dans Splendeurs et misères, dans la Cousine Bette; comparez la mort du cousin Pons dans les Parents pauvres avec celle de Toupillier dans les Petits bourgeois : vous verrez combien Balzac se répète et se recommence, et vous vous demanderez si certaines parties de la Comédie humaine n'ont pas été écrites avec la plume à trois becs qui lui servait au collège de Vendôme à faire ses pensums.

Il a de fréquentes étourderies. Dans ses articles du Voleur, il s'indigne que Jean-Jacques Rousseau ne fût pas célèbre dès 1730, et il part de là pour déblatérer contre la sottise humaine, au lieu d'ouvrir une Biographie et de s'assurer qu'en 1730 Jean- Jacques avait tout juste dix-huit ans. 11 parle dans la Femme de trente ans d'un portrait de Philippe II < attribué à Vélasquez » ; fâcheuse attribution. Dans César Birotteau (il y a malheureusement de ces t coquilles » jusque dans ses plus beaux livres), il est question de < l'assaut des Tuileries le 10 octobre ». Il déplore, dans la Recherche de V absolu, que la Flandre n'ait jamais eu c le génie musical », et il y

insiste, sans paraître se douter qu'au xve siècle et aux premières années du xvr, avec Orlando de Lassus et ses disciples, la Flandre a été la grande école de musique moderne. Dans Splendeurs et misères, il fait de Marion de Lorme une femme c du xvi« siècle », ce qui la vieillit beaucoup. Il écrit si vite, et de façon si décousue, à travers tant d'interruptions, qu'il oublie dans le second volume la couleur des cheveux de son héroïne : il vante, au commencement de Splendeurs et misères, les c beaux cheveux blonds » d'Esther Gobseck; cent pages plus loin la servante d'Esther, qui compte sur elle pour faire fortune, l'appelle < mon hypothèque aux cheveux noirs ». Et il a des phrases ou des métaphores comme cellesci : t Déployer la longue-vue de la perspicacité »; — € La croix de Jérusalem et le sabre de la Mecque sont fils du désert » ; — c Une petite fille dont le teint annonçait une grande fatigue, mais dont le visage, d'une jolie coupe, était frais... », etc.

De toutes les œuvres que Balzac a gâtées par sa méthode de travail, V Envers de V histoire contemporaine est peut-être celle qui nous laisse le plus de regrets. Par ses premiers chapitres, elle promettait de combler une des lacunes de la Comédie humaine.

Il semble bien que Balzac n'ait jamais été ce que nous nommons une âme inquiète, et que le réel ait suffi à contenter, à rassasier son cœur. Il semble que rien ne dût lui être plus impossible que de concevoir et de traduire les angoisses, — si bien traduites depuis par Tolstoï dans la Guerre et la Paix, dans Anna Karénine, — des viveurs, des blasés, qui un beau jour sentent le néant

de leurs plaisirs, se troublent, cherchent où est la vérité, où est le salut, et ne s'apaisent qu'en apprenant à servir les pauvres gens. Tolstoï n'a rien écrit peut-être qui ait touché plus de cœurs que l'histoire de Bezoukhow et celle de Levine. Il y a parmi nous, apparemment, bien des hommes qui ont connu les mêmes incertitudes et les mêmes troubles, bien des hommes qui, aux environs de la quarantaine, las, découragés, n'ayant plus confiance dans la vie, n'attendant plus rien d'elle, cherchent désespérément un but, une raison de vivre, une de ces croyances qui font vivre. Et peut-être se disent-ils qu'en effet le remède consisterait à se dévouer à autrui, à faire le bien ; mais les occasions de se dévouer s'offrent rarement d'elles-mêmes, faire le bien n'est pas chose aisée ; et si Tolstoï leur est cher, c'est qu'en son Levine et en son Bezoukhow ils ont reconnu des âmes toutes semblables à leur âme. — Combien ils seraient surpris, s'ils lisaient les premières pages de VEnvers de Vhistoire contemporaine *, un des romans de Balzac qu'on ne lit plus guère aujourd'hui! En son héros, en Godefroid, ils reconnaîtraient un frère aîné de Bezoukhow et de Levine; ils s'apercevraient que le grossier et pesant Balzac a eu tout au moins le pressentiment d'un état d'esprit dont ils le croyaient bien éloigné.

Œuvre étrange, isolée et perdue au milieu de l'enfer balzacien, œuvre apaisante, qui nous dit qu'il y a des braves gens, et qu'il faut que l'homme croie en l'homme... L'action s'engage à la date de 1836. Un certain Godefroid, après avoir gaspillé sa vie et sa fortune, après avoir échoué dans l'essai de plusieurs carrières.

i. La première partie a paru de 1842 à 1844 dans le AJusée des familles, la seconde ea 1848 dans le Spectateur républicain.

blasé, déçu, assombri, songe à se retirer du monde. 11 voudrait l'oubli, le silence, le calme la cellule du moine. Une annonce lui fait découvrir près de Notre-Dame un appartement à louer. Il va le visiter, et se trouve en une sorte de Thébaïde ou de petit Port-Royal, dans une € pension Vauquer » évangélique tenue par la vieille M'"« de la Chanterie. Auprès d'elle vivent un prêtre et trois vieillards, simples, silencieux comme elle, et qui comme elle semblent des blessés de la vie, des naufragés. Godefroid entrevoit qu'ils forment une association charitable, à l'affût de toute misère, au service de toute souffrance. 11 est touché, il sent que là est le bonheur vrai, la paix. M™*^ de la Chanterie exerce vite sur lui une grande influence; elle essaie de réveiller dans son cœur la foi religieuse, elle lui fait lire l'Jmi/ation de Jésus-Christ^ dont il est ici parlé dignement. Godefroid veut savoir le secret de ces existences muettes ; il interroge un des vieillards, M. Alain. Celui-ci, en un récit parfaitement beau qui rappelle certaines pages de Diderot, surtout les Deux amis de Bourbonne, lui conte comment il en est venu à ne vivre que pour autrui, que pour le bien ; et Godefroid se sent gagné à cette ivresse du dévouement, de l'abnégation, du sacrifice...

Pourquoi faut-il que la suite du récit ressemble si peu aux premiers chapitres, tout pénétrés de souffle chrétien? On passe de là brusquement, avec l'histoire de Mme de la Chanterie, à un gros mélodrame dans le goût du Courrier de Lyon, attaque de diligence, erreur judiciaire, etc.; et la seconde partie du roman est plus mélodramatique encore ou plus absurde. Godefroid, qui a obtenu de M"»® de la Chanterie la permission de participer à son œuvre de charité et de visiter les pauvres en son nom, va visiter un vieux monsieur qui

habite avec sa fille et son petit-fils dans une masure de la rue de l'Ouest. La fille a une maladie nerveuse des plus étonnantes ; son corps est réduit à rien ; de temps en temps, elle aboie. Le vieux monsieur et le jeune homme la font vivre dans le luxe, en se privant euxmêmes de tout et sans qu'elle se doute de leurs privations. Et le vieux monsieur a écrit un Esprit des lois nouvelles qui aura dix ou douze volumes et qu'un libraire cherche à lui voler; et les gardes du commerce le pourchassent; et un médecin polonais guérit sa fille en lui inoculant la < pliqtie polonaise », qui est elle-même une très étonnante maladie; et le jeune homme vole quatre mille francs au médecin polonais pour arracher son grand-père aux gardes du commerce; et M'"^ de la Chanterie sauve finalement tout le monde, — quoique le vieux monsieur se trouve être le procureur général qui jadis l'avait condamnée à vingt-deux ans de détention par suite d'une erreur judiciaire!

N'est-ce pas assez prouver que le feuilletonniste fait grand tort chez Balzac au réaliste? Et qu'on ne prétende pas le justifier en rejetant la faute sur son époque; qu'on ne dise pas : l'art du xix® siècle devait être un art démocratique. Ceci est une bonne niaiserie. Il n'y a pas d'art démocratique, ou, pour mieux dire, l'art n'a qu'une manière d'être démocratique : c'est de s'ouvrir à l'esprit de fraternité, et par là de nous inviter à nous rapprocher les uns des autres, à nous pencher vers ceux qui souffrent, vers ceux qui sont les ignorants, vers ceux qui sont la grande foule obscure. Mais le jour où il voudrait se mettre au niveau des intelligences rudimentaires, à la portée du gros public, ce jour-là il cesserait d'être l'art. C'est grand dommage que Balzac nous en ait si souvent fourni la preuve.

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