DEMAIN
« Pas d'Iris encore!... Se dérangerait-elle?... (Elle avait soixante-dix ans. ) Je ne la vois jamais qu'à la volée et toujours si essoufflée, qu'elle peut h peine me rendre compte du quart de ce que je voudrais savoir. Pensez-vous à moi autant que je pense à vous? Criez-vous quelquefois au whist ou au boston : « Honoré, où es-tu ? » Je ne l'ai pas dit qu'avec l'incendie j'ai eu aussi d'affreuses rages de dents. Elles ont été suivies d'une fluxion qui me rend présentement hideux.
)) Qui dit : Fais arracher? Que diable! on tient à ses dents, et il faut mordre, d'ailleurs, quelquefois dans mon état, quand ce ne serait qu'au travail !
» J'entends le souffle de la déesse.
» Ah! vous êtes maintenant sous le charme de
la famille M ; fais un recueil de tous les hélas
de la l)el]e-mère, redis-moi bien ce qu'elle soupirera... Je m'en remets à loi pour rire, lu es mon
Momus, mon bon Momus, car je me suis cru à votre dîner de réception; tes recils sont la manne de mon désert.
» Merci de vos tendresses et de vos provisions ; je t'ai reconnue dans le pot de contitures et les fleurs. »
Après bien des hésitations, c'est la tragédie de Cromweîl c]u'il choisit pour son œuvre de début (tragédie classique, comme on le verra ci-après) •
(( J'ai choisi le sujet de Cromweîl, parce qu'il est le plus beau de l'histoire moderne. Depuis que j'ai soulevé et pesé ce sujet, je m'y suis jeté à corps perdu. Les idées m'accablent, mais je suis sans cesse arrêté par mon peu de génie pour la versification. Je me mangerai plus d'une fois les ongles, avant d'avoir achevé mon premier monument. Si tu connaissais les difficultés de pareilles œuvres! LE GRAND RACINE a passé deux ans à polir Phèdre^Xe désespoir des poètes. Deux ans!... deux ans!... y penses -tu?... deux ans!...
» Mais qu'il m'est doux, en me consumant nuit et jour, d'associer mes travaux aux personnes qui me sont chères! Ah ! sœur, si le ciel m'a doué de quelque talent, ma plus grande joie sera de voir
ma gloire rejaillir sur vous tous! Quel bonheur de vaincre l'oubli, d'illustrer encore le nom de Balzac ! A ces pensées, mon sang bouillonne! Lorsque je tiens une belle idée, il me semble entendre ta voix qui me dit : « Allons, courage ! »
)) Je me délasse en croquignoJant Stella, un gentil petit roman.
» J'ai décidément abandonné mon opéra-comique. Je ne puis trouver un compositeur dans mon trou, je ne dois pas d'ailleurs écrire pour le goût actuel, mais faire comme ont fait les Racine et les Corneille, travailler comme eux pour la postérité!... Le second acte, au surplus, était faible, et le premier trop brillant de musique. Trop brillant de musique ! le caractère de l'homme est dans ces quatre mots; il voyait, il entendait cet opéra!...) Et réfléchir pour réfléchir, j'aime mieux réfléchir sur Gromwell. Mais il entre ordinairement deux mille vers dans une tragédie, juge que de réflexions!... Plains-moi. Que dis-je? Non, ne me ])lainspas, carje suis heureux: envie-moi plutôt, et pense à moi souvent. »
Ses espérances étaient parfois mêlées d'inquiétude. Voici une de ses lettres où il les exprime :
BALZAC ril
« Aliî sœur, que j'ai de tourments ! Je ferai une j)étilion au pape pour la première niche de martyr vacante! Je viens de découvrir à mon régicide un défaut de conformation et il fourmille de mauvais vers ! Je suis aujourd'hui un vrai Pater- dolorosa. Si je suis un misérable rimailleur, il faut se pendre ! Je ressemble, avec ma pauvre tragédie, à Ferrette au pot au lait, et ma comparaison ne sera peutêtre que trop réelle!... 11 faut pourtant réussir cette œuvre, et, coûte que coûte, avoir quelque chose de fini quand maman me demandera compte de mon temps ! Je passe les nuits au travail ; ne lui en dis rien, car elle s'inquiéterait. Quelles peines donnent l'amour de la gloire ! Vivent les épiciers, morbleu ! ils vendent tout le jour, comptent le soir leur gain, se délectent de temps à autre à quelque affreux mélodrame, elles voilà heureux!... Oui, mais ils passent leur temps entre le gruyère et le savon. Vivent plutôt les gens de lettres ; oui, mais ils sont tous gueux d'argent et seulement riches de morgue. Bah I laissons faire les uns et les autres, et vive tout le monde!
» Voici l'état de situation que tu demandes :